MOI
Parler sans art.
Penser sans fard, C'est ma devise!
Aller, venir, Rester, courir, Veiller, dormir Tout à ma guise, C'est mon plaisir.
Femme discrète Et joliette, Mais pas coquette.
C'est mon désir.
Pour la patrie Donner ma vie.
C'est mon espoir.
Mauvaise tête, Le cœur honnête, C'est mon avoir. Amour extrême Aux bonnes gens, Guerre aux méchants, C'est mon système».
Que Rouget de Lisle ait pu écrire dans ce stylelà six jours après avoir conçu l'Œuvre, l'Ode, le Chant sacré, cela dénote au moins une certaine souplesse d'esprit ! Au reste, le portrait est ressemblant, et, sauf les vers : « Femme discrète, etc. » dont mes investigations n'ont pu contrôler l'exactitude, il est parfaitement conforme à tout ce que nous connaissons de son caractère, de ses tendances et de ses goûts.
L'autre composition est d'un sentiment plus proche de celui du Chant de Guerre, et compte parmi les meilleures productions lyriques de Rouget de Lisle : c'est sa chanson de Roland à Roncevaux, 11 voulut, au moment où il venait de créer sans s'en douter le véritable chant national, retrouver on écho de l'antique chanson épique française, sur laquelle à son époque on avait des idées si vagues et si fausses. « J'ai cherché ici, dit-il dans ses Essais^ à renouveler cette fameuse romance de Roland qui était le chant de guerre de nos ancêtres. » Il s'excuse d'avoir emprunté à Sedaine
!. Essais en vers et en prose, p. 152.
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quelques traits de la chanson sur le même sujet chantée dans Guillaume Tell (musique de Grétry) : « Ce n'est point un plagiat, assure-t-il, c'est un hommage rendu à cet homme célèbre. »
Cela est plein de candeur. Au reste, les emprunts à Sedaine sont peu de chose : deux ou trois vers, rien de plus. 11 ajoute : « La chanson de Roland a plus de rapports avec les circonstances actuelles qu'on ne le croirait au premier coup d'œil. Comme ceux d'aujourd'hui, les Français d'alors combattaient pour leurs lois et leur liberté contre les Maures, qui, après avoir subjugué l'Espagne, menaçaient d'envahir le reste de l'Europe* ». Assez fantaisiste aussi, comme notions historiques. Dans les Cinquante chants français^ Roland à Boncevaux occupe la première page, et, sur le titre, nous lisons pour date : Strasbourg, Mai i 79.2.
Les vers du refrain de cette ciianson, dont Rouget de Lisle a composé à la fois les paroles et la musique, comme pour la Marseillaise, sont restés populaires :
Mourir pour la patrie, C'est le sort le plus beau, le plus digne d'envie !
Us servirent en quelque sorte de chant national à une autre révolution, celle de 1848 ; seulement la musique sur laquelle ils étaient chantés dans ce temps là n'était pas celle de Rouget de Lisle, ce qui
\ . Esaais en vers et en prose, p. 99.
fat un tort : si l'ensemble de la mélodie de Roland à Roncevaux, d'ailleurs d'un fîère allure, n'a pas la cohésion admirable du chant de la Marseillaise , la phrase sur laquelle sont chantés ces deux vers n'en est pas moins d'une fort belle venue, expressive, d'une forme très pure et toute classique. Elle ferait la meilleure figure du monde comme thème d'un concerto de Mozart ou d'une sonate de la jeunesse de Beethoven.
Enfin, pour compléter l'énumération des travaux de Rouget de Lisle à Strasbourg en dehors de ses occupations professionnelles, nous avons à citer eocore un second article de la. Feuille de Strasbourg ^ attaquant le parti Jacobin sur un ton de violence toujours croissante.
Cet article a pour cause première la malheureuse affaire de l'Armée du Nord, par laquelle s'ouvrit la campagne, où des cavaliers français, apercevant pour la première fois l'ennemi, furent pris d'une terreur panique et s'enfuirent en massacrant leur général. Il paraît que le correspondant Jacobin du Courrier de Strasbourg avait déclaré que cela était bien fait, que c'étaient les officiers qui étaient les traîtres ; et voici quelques extraits de la riposte de Rouget de Lisle, qui donneront une idée du ton de sa polémique.
L'article est adressé, sous forme d'apostrophe, au rédacteur en chef du journal, jugé trop tiède à son gré.
100 ROUGET DK LISLE
... Vous les avez lues, ces ligues efifroyables, et votre indignation ne s'est pas allumée ! Et vous n*avez pas tonné contre ces monstres avides de meurtres, pour qui le crime est un un besoin est la calomnie une ressource !... Est-ce ainsi qu'Hercule combattit Cacus ? Est-ce ainsi que l'homme de bien doit combattre Laveaux ?... Qui vous arrête? Quand commencera-t-elle donc cette lutte que hâtent les vœux de tous les gens honnêtes, cette lutte de la bonne foi contre la fourberie, de la vérité contre l'imposture, de la vertu contre la scélératesse, du vrai patriotisme contre le fantôme hideux qui ose en revêtir les traits, le nom et les dépouilles sacrées ?... Certes nos ennemis les plus dangereux ne sont ni à Coblence, ni dans la cour de François, ni dans le camp de ses généraux* !...
On ne fait pas mieux aujourd'hui !
Cependant, la popularité du Chant de guerre pour tarmée du Rhin grandissait de jour en jour. L'auteur, ou ses amis, prirent enfin le parti de le publier : il parut chez l'éditeur Dannbach (le même qui imprimait la Feuille de Strasbourg) en une petite feuille de format oblong, avec le chant noté sans accompagnement, sous la forme exacte dans laquelle il sortit du cerveau de Rouget de Lisle, et, par conséquent, différent en quelques endroits du chant que la tradition populaire a consacré ; la partie vocale est terminée par la petite ritournelle de violon déjà signalée.
1. Feuille de Strasbourg, numéro du 12 mai 1792, supplément, art. daté du 30 mai, signé R. L. Le numéro du 25 juin, renferme un article sur le môme ton, mais encore plus violent, que Rouget de Lisle signe en toute lettres en « sommant » le directeur d'imprimer son nom et non de simples initiales.
Cette notation occupe environ les deux tiers do la page 2, dont le reste est rempli par les paroles des couplets 2 et 3 ; les trois derniers couplets sont imprimés sur la page suivante. Sur la première page est le titre, dont voici les termes ainsi que la disposition exacte :