‹ Rouget de Lisle, son œuvre--sa vieChapitre 6 sur 124 · CHAPITRE PREMIER · texte numérisé non relu

CHAPITRE PREMIER

Je passais un jour dans les rues de Lons-le-Saulnier, par une belle après-midi de septembre. C'était dimanche. La ville, dans une animation inaccoutumée, était pleine de soldats; j'avais moi-même l'honneur de porter Tuniforme : nous revenions des grandes manœuvres. En marcliavit au hasard, j'arrivai à l'entrée d'une grande promenade plantée darbres en quinconces, de ces belles promenades majestueuses, aux ombrages touffus, vieilles de plusieurs siècles, comme on en trouve dans toutes DOS anciennes villes de l'Est. Celle-ci porte un nom tout à fait superbe : c'est la « Promenade de la Chevalerie. »

En avant des premiers arbres, sur un haut piédestal en marbre des montagnes du Jura est une «talue de bronze, se dressant dans un mouvement énergique et véhément. C'est Rouget de Liste. L'ar-

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.tfeie ^-^ M. mrtholdi — ne lui a pas donné cet air farouche sous lequel il est traditionnel de représenter le chantre de la Marseillaise. La physionomie a plutôt une expression d'allégresse et d'ardeur joyeuse. Rouget de Lisle ne s'évertue pas ici à lever « l'étendard sanglant » ; il ne songe ni aux « féroces soldats » ni au u sang impur » : il chante : « Le jour de gloire est arrivé. »

C'est hien ainsi que devait être représenté l'homme qui personnifie le chant français, chant de Faction et chant de la joie.

Derrière la promenade s'étend une vallée resserrée entre deux murailles de montagnes, les premières assises de la chaîne du Jura. Assez peu hautes en cet endroit, mais s'élevant presque à pic, elles ont un aspect calme et doux. Des forêts les couronnent ; des maisons hlanchesse détachent de loin en loin sur les coteaux, au milieu des vignes. Tout au sommet sont pittoresquement perchés, à des hauteurs diverses, deux jolis villages, qui, frappés directement par un jaune soleil d'automne, ressortaient avec un relief lumineux. Un surtout, au midi, attirait l'œil avec une sorte d'insistance. Posé au-dessus de la partie la plus escarpée de la montagne, ses maisons suivaient la crête, la prolongeant, pour ainsi dire ; au milieu, une église avec une tour carrée, un clocher pointu, couvert d'ardoises, et dont les arêtes garnies de zinc luisait au soleil, dominait tout le pays, paraissant

toute petite dans réloignement, bien qu'elle ïhi fisiblement plus haute qu'aucune maison des alentours.

Je consultai la carte d'Etat-major pour connaître le nom de ce village, et je lus : Montaigu.

C'était Montaigu, le pays aimé de Rouget de Lisle, le village où il a passé les plus douces années de son enfance, où, même au seuil de la vieillesse, il revenait encore avec joie. Il a chanté, dans un morceau qui est une de ses meilleures pièces lyriques, le « toit paternel, champêtre asile » où le sort ne permit pas qu'il finit sa vie, et d'où, quand les mauvais jours furent venus, il ne s'éloigna pas sans une vive douleur.

Je voulus aller visiter ce lieu. Bien que l'étape (lu matin eût été longue, je n'hésitai pas à accomplir sur le champ ce pèlerinage, et m'apprêtai à gravir la montagne.

Le chemin passe d'abord au milieu des vignes qui garnissent tout le coteau, produisant un vin clair et savoureux dont les lettres intimes de Rouget de Lisle ont souvent vanté les mérites. Il s'élève en lacets, dans un paysage d'abord assez monotone. Par derrière, Lons-le-Saulnier s'éloigne, et l'horizon s'agrandit peu à peu ; puis soudain, après une demi-lieue environ de marche, à un tournant de la route, on se trouve à l'entrée du bourg. Le plateau s'étend sur la droite ; à gauche la vallée se creuse profondément ; la route va entre deux

rangées de maisons, passe à côté de l'église, dont la haute tour paraît maintenant noire et massive, puis, après deux ou trois cents mètres, elle sort du village et se remet à grimper dans la montagne.

Montaigu n'est pas le premier venu parmi les villages du Jura. Il a son histoire, une histoire assez vaillante. Placé dans une très forte position, sur un rocher à pic, il commença à jouer un rôle dans Thistoire militaire de la Franche-Comté dès le moyen-âge, où un château féodal en défendait l'entrée. Au xvn® siècle, lors des guerres qui se terminèrent par l'annexion de la province à la France, il fut le principal refuge de Lacuzon, le « héros de l'indépendance Franc-Comtoise », comme on l'appelle aujourd'hui, chef d'une bande de partisans, moitié soldat, moitié bandit, terrible à ses ennemis et devenu dans tout le pays une sorte de type légendaire. Longtemps, dans les villages de Bresse qui furent victimes de ses sanglants exploits, les femmes ont répété dans leurs patenôtres cette invocation : « De la fièvre et de Lacuzon, délivrez-nous, Seigneur ! » et, dans leurs gronderies maternelles, elles menaçaient les enfants de Lacuzon, comme elles leur auraient fait peur du loup ou du diable. Il défendit avec succès le village contre plusieurs attaques. Sa maison existe encore et a gardé son nom ; et l'on parle mystérieusement, à Montaigu et aux environs, des souterrains de Lacuzon, de ses trésors enfouis, de

choses fabuleuses auxquelles il a attaché son nom, resté populaire plus par ce que Timagination populaire lui prête cVétrange que par ce qu'il a réellement accompli.

Montaigu possède deux maisons historiques, celle de Lacuzon et celle de Rouget de Lisle. Celleci est bâtie tout au sommet de la crête, dominant toute la vallée. C'est une des belles maisons du pays. Elle s'ouvre au milieu du village, dans la parlie la plus populeuse, en face d'une fontaine : bien conservée et entretenue, elle a gardé assez purerement le style du commencement du dix-huitième siècle. On y entre par un portail donnant sur une petite cour ; puis, après le vestibule, on se trouve dans la salle principale, garnie de boiseries anciennes et de fenêtres à petits carreaux vitrés. Enfin, à Topposé de l'entrée est un large balcon en pierre, formant terrasse, garanti par une balustrade en fer forgé ouvragé à la mode du temps de Louis XV ; après, c'est le vide, le coteau descendant presque à pic, avec des jardins potagers en terrasses, des vergers, quelques arbres, enfin, en bas, la vallée.

De ce balcon, la vue est vraiment admirable, et Ton comprend le goût de Rouget de Lisle pour ce séjour. Sur la droite, Tétroite combe de Conliège se relève et va se perdre dans la montagne ; en face, la côte monte parallèlement à celle de Montaigu ; entre les deux, dans un vallon populeux

coule la petite rivière de la Vallière, faisant mouvoir moulins et scieries, traversant ies prairies où, le i4juillet 1790, tandis qu'à Paris les délégués de la France entière célébraient au Champ de Mars la première fête de la Liberté, ceux des communes du Jura vinrent, avec le même enthousiasme, prononcer le serment de la Fédération. Puis elle baigne le bord de la promenade de la Chevalerie, dont les arbres jaunis par les approches de Tautomne s'étendent épais et touffus, jusqu'à la ville ; enfin Lons-le-Saulnier s'étale sur ses rives, entouré, de distance en distance, par de petits mamelons pointus, de formes pittoresques, plantés d'arbres ou de vignes, et surmontés, ici de la ruine d'un château féodal, là d'un bâtiment plus moderne dont le toit d'ardoise brille au soleil. Au delà s'étend àperte de vue, avec ses villages, ses champs, ses bois, l'immense, fertile et un peu monotone plaine de la Bresse.

Bien que la tradition locale, entretenue par certaines publications modernes *, fasse naître à Montaigu l'auteur de la Marseillaise, qu'il yaitpasséson enfance, y soit revenu plus tard et y ait habité plusieurs années, qu'enfin il y ait laissé des souvenirs non encore éteints, la vérité est qu'il a vu le jour à Lons-le-Saulnier.

Claude Joseph Rouget est né en cette ville, le 10 mai 1760, au premier étage de la maison portant

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