J. Rouget Delisle au peuple, p
2. Voir au chapitre suivant les extraits de sa lettre au Comité de Salut public du 19 Brumaire, an IIT.
3. Le manuscrit autographe, dé«rit par F. Dériège (le Siècle du 26 mai 1848) porte sur la première page ces mots :
Mais ses nouvelles tentatives devaient être arrêtées derechef, et la politique n'allait pas tarder à le reprendre. Pour des raisons que nous ignorons, peut-être simplement par suite des mesures générales plus rigoureuses prises par le Comité de Salut public, — à ce moment où les défaites des armées, désorganisées par la trahison de Dumouriez, avaient de nouveau laissé le territoire de la France ouvert à l'invasion et mis la République dans le plus grand danger qu'elle ait jamais couru, — il fut, en ce mois d'août, définitivement suspendu de ses fonctions de capitaine*. En septembre, enfin, il tomba sous le coup de la loi des suspects, qui visait particulièrement ceux qui « par paroles, actions ou écrits se sont montrés partisans du
« Présentée par le citoyen Ronget de Lille, le 21 août, Tan II, demeurant faubourg Poissonnière, n^ 23 ». D'autre part, nous avons eu connaissance précédemment d'une mention différente, rapportée par A. Rouget de Lisle dans la Vérité sur la paternité de La Marseillaise^ et disant que le même poème fut présenté à l'Opéra le 2 juillet 1790, sous le nom de De Lisle. Ces deux assertions ne sont pas contradictoires comme on pourrait le croire, car ils reste plusieurs manuscrits à'Almanzor et Féline, qui peuvent porter des indications différentes : nous en connaissons au moins deux. Le premier, autographe, a figuré dans la collection des pièces originales concernant Rouget de Lisle qui furent exposées dans les bureaux du Siècle en 1848, et dont la plus grande partie, après avoir passé aux mains de M. Pochet-Deroche, a été mise en vente le 8 avril 1882 (voir Catal. d'autogr. Charavay frères) et appartient aujourd'hui à M. Le Petit ; l'autre, non autographe, figure au n^ 245 du Catal. d'autogr., du 26 nov. 1883, Eug. Charavay.
royalisme ou du fédéralisme », ainsi que « les fonctionnaires destitués ».
Il s'éloigna de Paris et vint se réfugier à Saint- Germain-en-Laye. Mais il n'y trouva pas pour longtemps la tranquillité : par un arrêté spécial pris par le Comité de Salut public à la date du 18 septembre 1793, il fut mis en état d'arrestation et enfermé le 24 suivant dans la prison de Saint- Germain. Trois mois plus tard, le 17 nivôse an II, an nouvel arrêté du Comité de Salut public prescrit pour la seconde fois son arrestation : de l'effet dont fut suivi ce dernier, nous ne savons rien, si ce n'est qu'au 9 thermidor Rouget de Lisle était encore dans la même prison. Tout cela est fort obscur : pour expliquer ces deux arrestations successives, il faudrait admettre que Rouget de Lisle ait été relâché une première fois, puis repris, sans doute à la suite de quelque imprudence de langage, chose grave en ce temps-là. Une coïncidence nous frappe : c'est le 28 décembre 1793 que Dietrich fut exécuté, et c'est une semaine plus tard que le nouveau décret d'arrestation fut signé. N'en pourrait-on pas induire que le second événement procède du premier, que Rouget de Lisle, après la mort de son ami, se serait livré à quelque démonstration qui aurait amené une nouvelle mesure de rigueur? Ce n'est qu'une conjecture, mais qui est bien en rapport avec ce que nous savons de son caractère, et d'ailleurs tout à son honneur.
En prison, il se démena comme un beau diable, ne cessant pas de réclamer ou la liberté ou sa mise en jugement*. C'est là qu'il rédigea et fît imprimer son mémoire justificatif, daté de la Montagne du Bon air (nom révolutionnaire de Saint- Germain), /e...2 an deuxième de la République^ sous ce titre : Joseph Rouget Delisle^ capitaine au corps du génie, au peuple et aux représentants du peuple, pièce précieuse pour la biographie de l'auteur de la Marseillaise, et jusqu'ici fort inconnue. Il y rappelle d'abord à grands traits les principaux événements de sa vie publique, et s'écrie en terminant :
« Celui-là peut-il être soupçonné d'un patriotisme tiède qui a fait l'Hymne des Marseillais, qui l'a fait au mois d'avril 1792, qui Ta publié au milieu d'une garnison où fourmillait encore l'aristocratie? »
Et il conclut en ces termes :
(( Je demande que la Convention nationale décrète que l'auteur de V Hymne des Marseillais a
d. Voir une lettre au Comité de Salut public, du 19 brumaire an III, dans le Catal. d'autogr., vente du 7 avril 1864, J. Charavay :il rappelle que. pendant sa captivité, il n'a cessé de demander à passer en jugement, « dans le temps ^ênie où demander justice c'était demander la mort. »
2. La date du jour est restée on blanc; mais Rouget de Lisle dit plusieurs fois au cours du mémoire qu'il est incarcéré depuis sept mois ; et, comme il désigne lui-même le mois de septembre 1793 pour l'époque de sa première arrestation, ne parlant d'ailleurs aucunement de la mise en liberté provisoire que l'arrestation de nivôse an II nous a fait supposer s'être produite, il s'ensuit que le dit mémoire fut écrit en mars ou avril 1794.
bien mérité de la patrie, et qu'elle charge ses Comités de Salut public et de Sûreté générale de faire droit incessamment aux réclamations que je loi adresse. »
Mais cet appel resta sans écho tant que dura le pouvoir de Robespierre.
A cette partie de la vie de Rouget de Lisle se rapporte la composition d'un hymne dont le sujet est un peu fait pour nous étonner, étant choisi par celui qui avait protesté si fort contre les premiers événements de la Révolution : un Hymne à la Raison^ dont il publia la poésie, en une brochure de 12 pages, en « Tan deuxième de la République française une et indivisible », sous son nom de « J. Rouget de Lisle, capitaine au corps du génie, auteur du chant marseillais. — Ille ego qui quondam,,. », poursuit-il en manière d'épigraphe. Il ressort clairement de la date que cet hymne fut écrit à l'époque de la célébration des fêtes de la Raison. Etait-ce donc bien la peine de faire tant de bruit et de protester si fort pour en arriver là, — tomber de Carnot en Hébert?
Il en composa également la musique, ainsi qu'en témoignent, d'abord la mention de la brochure : « Musique de Tauteur des paroles, chez le Duc, » etc. , etc. ; — en second lieu, la réimpression qu'il en fit dans ses Essais en vers et en prose, où Tastérique indicatrice l'accompagne ; — enfin une lettre de Mchul, à lui adressée vers 1796, où il est question de
cette œuvre musicale à laquelle Vauteur du Chant du Départ avait mis uq accompagnement*. Cette musique est perdue : Rouget de Lisle ne Ta pas conservée dans ses Cinquante Chants français, et elle semble n'avoir pas été publiée en feuille séparée comme la plupart des autres hymnes. Quant à la poésie, sous une forme plus étudiée que celle de la Marseillaise, elle a infiniment moins d'accent et de spontanéité : la forme strophique est d'un classicisme à la Malherbe qui nous semble assez démodé ; les expressions sont sans relief et sans nouveauté ; le tout n'est que vaine littérature. Voici une strophe qui en donnera une idée suffisante :
Comment sont tombés en poussière Ces colosses audacieux Qui de leurs pieds foulaient la terre Et dont le front touchait aux cieux?
Où sont ces coutumes barbares, Où sont ces trônes, ces tiares, Fléaux des peuples asservis?
Hier, de leur pompe dissolue.
Ils affligeaient encore ma vue...
Je ne vois plus que leurs débris.
Quelle singulier désir que celui de faire comme tout le monde, quand on avait fait ce que n'a fait personne ! Etre Tyrtée, et avoir pour ambition d'imiter Lebrun !...
1. Catalogue d'autographes, 26 nov. 1883, Eug. Charavay, no 243.
Le 9 thermidor arriva. Ce fut pour Rouget de Lisle le jour du salut. Dès qu'il eut connaissance de révénement, il fît un nouvel appel à l'inspiration, qui, depuis quelque temps, devenait à cet égard un peu trop souvent complaisante. Il écrivit les paroles et la musique d'un Hymne dithyrambique sur la conspiration de Robespierre et la Révolution du 9 thermidor f et en fit hommage à la Convention, en demandant sa mise en liberté, par l'intermédiaire de Tallien, qu'il ne connaissait pas, mais auquel sa belle attitude à la séance qui détermina la chute de Robespierre l'avait encouragé à s'adresser. L'hymne fut, en effet, présenté à la Convention à la séance du 17 thermidor, sous le nom de « Rouget de Lille, auteur de l'Hymne des Marseillais » ; l'Assemblée décréta mention honorable de l'offre et renvoya la demande de mise en liberté au Comité de Sûreté générale, qui y fît droit immédiatement ^
Et voj^ez combien les malheurs avaient aigri Rouget de Lisle et l'avaient rendu irritable, susceptible aux moindres contradictions. Sorti de prison, il ne se jugea pas satisfait: un membre du Comité de Salut public ayant trouvé mauvais qu'il eût été mis en liberté en si grande hâte, il