‹ Rouget de Lisle, son œuvre--sa vieChapitre 73 sur 124 · A CARNOT · texte numérisé non relu

A CARNOT

Paris, 28 ventôse an V (21 mars 1797).

Citoyen directeur,

Les mesures de rigueur que vous n'avez cessé de susciter contre moi, dans le temps où, après m'avoir jeté dans les cachots, elles compromettaient non seulement mon existence, mais encore l'existence ou du moins la liberté de ma famille entière; l'ardeur que vous avez mise dans toutes les occasions à éloigner ce qui pouvait m'ôtre utile ou agréable et à provoquer ce qui pouvait me nuire, n'ont dû me paraître que les résultats d'une animosité personnelle. Des services trop marquans, une conduite trop loyale, trop énergique, trop soutenue, parlaient trop en ma faveur pour que j'eusse rien de semblable à redouter du magistrat impassible qui n'eut consulté que la justice et, j'ose le dire, l'intérêt public.

Le ministre de la guerre fera incessamment le rapport qui me concerne.

Peut-être serait-il à désirer que ma franchise eût excité la vôtre, et que vous eussiez apprécié le motif qui m'a fait vous demander l'initiative sur cet objet.

Quoi qu'il en soit, lorsqu'il s'agira de prononcer sur le rapport en question, veuillez observer, citoyen directeur, que ce n'est point à titre de musicien ou de poète que le général Hoche désire m'avoir auprès de lui, que si mon goût pour les beaux-arts, vivifié part le saint amour de la patrie et de la liberté, n'a point été infructueux pour elles, il est en moi d'autres sentiments, d'autres moyens que j'ai su de môme diriger vers leur utilité, qu'en témoignage de ce que j'avance je puis appeler Namur, germinal, prairial, Quiberon, vendémiaire; que vraisemblablement ces titres

ne seraient pas les seuls que j'eusse à réclamer sans la tyrannie décemvlrale et les cachots de la Terreur, et qu'enfin il est temps de prouver à Tarmée et à la République que les marques de confiance du gouvernement ne sont pas le prix exclusif des affections particulières des gouvemans et qu'elles peuvent atteindre de loin en loin l'homme de bien qui sait aimer et servir son pays, mais qui ne sait ni flatter ni ramper.

Salut et respect*.

Au reste, les . démarches de Rouget de Lisle arrivaient au plus mauvais moment, car un an auparavant, un arrêté du Directoire avait décidé qu'aucun officier démissionnaire ne pourrait rentrer dans Tarmée. La personnalité de Fauteur du chant national, la protection même de Hoche furent impuissantes à empêcher l'application de la loi. Bientôt en eflfet Rouget de Lisle reçut la réponse suivante, qui mit fin à ces négociations :

Paris, le 9 germinal an V.

Le Minisire de la Guérite au citoyen Rouget de Lisle^ ancien chef de bataillon du génie.

J'ai rendu compte au Directoire exécutif, citoyen, de la demande que vous avez faite d'être mis en activité de service, c'est avec regret que je vous annonce que le Directoire n'a point jugé à propos d'y avoir égard, attendu qu'ayant déjà, par son arrêté du 29 floréal, an IV, décidé qu'il n'y aurait point lieu d'employer les officiers qui, comme vous, ont donné leur démission, vous ne pouvez être exempté de cette disposition générale *.

Page 1