Collection Le Petit
jamais. Quaud son ambassade eut pris fin, il fut chargé d'une entreprise pour la fourniture des vivres dans Tarmée : nul n'était moins fait que lui pour mener à bien de telles affaires. Il traita avec des hommes sans scrupule, qui abusèrent de son inexpérience et de sa crédulité. Pour comble de malheur, Joséphine survint, qui, ayant des droits à quelque reconnaissance de sa part, ne craignit pas d'en abuser. Ce qui se passa alors est fort peu clair : qu'il nous suffise de savoir que Joséphine, avec son humeur prodigue et ses continuels besoins d'argent, eut recours à la complaisance et à la faiblesse de Rouget pour des tripotages dont l'irrégularité ne devait pas manquer d'être reconnue, et que celui-ci, intermédiaire naïf et certainement désintéressé, eut à supporter la responsabilité de tout. On trouvera dans l'étude publiée par le Siècle en 1848 * tous les détails de cette affaire, avec les lettres qui furent échangées entre Rouget de Lisle et Lacuée, celui-ci chargé par Joséphine d'arranger les choses sans rien ébruiter : Rouget y fît preuve de sa maladresse intransigeante coutumière ; il tint à expliquer le cas lui-même au Premier Consul : Joséphine, voyant que rien ne pouvait faire obstacle à son entêtement invincible, parla d'abord à son mari, masqua ses fautes aussi habilement qu'il se put, et sacrifia résolument Rouget de Lisle, coupable seulement de maladresse 1. Le Siècle, feuilletons des 19 et 20 mai 1848.
République? Où en sommes-nous? A quoi se réduisent aujourd'tiui les destinées superbes auxquelles votre 18 brumaire avait reconquis cette malheureuse France?
Écartez les nuages formés autour de vous par l'encens infect d'une tourbe adulatrice et perfide.
Ouvrez les yeux, et voyez!
Voyez le peuple frappé de stupeur par Tenvahissement successif de tous ses droits ; haletant dans les angoisses de l'incertitude, effrayé de voir son indépendance, son existence remise en problème, tourmenté dans ses affections les plus chères, écrasé sous le poids des impôts, des calamités publiques et privées, ne pouvant rien espérer de la guerre et n'osant désirer la paix.
Voyez Tarmée horriblement mutilée par Texpédition dévoratrice de Saint-Domingue, sevrée de presque tous les chefs dont elle s'honorait, s'indignant à l'aspect des ennemis qu'elle a vaincus et qui se partagent, avec quelques courtisans, le prix de son sang et de ses travaux, frémissant dans la lutte actuelle de trouver son ouvrage restreint aux chances d'une entreprise aventureuse, qui peut compromettre sa gloire, et dont le succès, impossible peut-être, serait à coup sûr éphémère et tout au moins infructueux pour la chose publique.
Et cependant, voyez le commerce désolé, sans autre perspective que de nouveaux désastres, que sou entier anéantissement.
Voyez le crédit national tari jusque dans ses sources les plus détournées, l'esprit national méconnu sous toute autre forme que celles de l'enthousiasme feint ou de commande pour un individu, l'intérêt national devenu l'intérêt d'une famille, les fastes nationaux devenus l'égoût des flagorneries nauséabondes de vos préfets et de vos évoques, de vos présidens et de vos scribes.
Voyez l'immoralité croissant de jour en jour, sous les auspices de l'égoïsme, de la cupidité, de la superstition renaissante.
Voyez le crapuleux valetage, l'histrionage politique, la jonglerie sacerdotale ; voyez l'intrigue, l'impudence, la corruption, l'infamie, le crime, usurper insolemment la
place et les privilèges des talens, du patriotisme et des vertus.
EUIe est fidèle, quoique à peine ébauchée, cette esquisse de Dotre honte et de nos misères! Il n'en est pas un trait que puisse désavouer l'observateur impartial, comme il n'en est pas un qui ne se prête aux développemens les plus douloureux.
Chercherai-je dans l'avenir des compensations, des palliatifs à ces résultats désespérés? L'avenir I que nous promet-il? Existe-il un avenir pour nous? Le vôtre n'absorbet-il pas celui de la République tout entier? Quel chaos aujourd'hui, si hier votre accident de Boulogne se fût consommé! Quelle politique barbare et coupable que celle qui fait ainsi dépendre d'une seule tête, qui met à la merci des hasards de la guerre, d'une maladie, d^un poignard, le sort d'un empire qui devrait subsister par lui-même, dans toute l'énergie d'institutions neuves et libérales, dans toute la vigueur de sa régénération, dans toute la splendeur et toute la fierté de son indépendance !
Et si, portant ses regards au dehors, je consultais ce même avenir sur les véritables dispositions de nos alliés, ou soi-disant tels, si j'examinais les progrès des puissances rivales et ceux bien plus alarmans de la puissance ennemie ; si j'interrogeais cette malveillance dont les symptômes nous menacent de toutes parts, cette fermentation sourde et universelle dont nous sommes visiblement les objets, si je les comparais surtout avec le découragement, l'apathie profonde qui, parmi nous, ont succédé aux plus magnanimes élans de l'héroïsme et de la liberté!
Que prétendez-vous, général ? Quel fut votre but en nous plaçant dans une situation aussi déplorable ? Quel peut-il être en suivant avec tant d'obstination le système qui l'a préparé ?
Serait-ce, pour adopter une opinion populaire faute d'argumens plus nobles et plus plausibles, serait-ce de relever le trône, de commencer une quatrième race, en un mot de
renouveler César-Auguste ou tels autres ambitieux que
je m'abstiens de citer?
Sans parler de la mesquinerie d'un semblable projet au
dix-neuvième siècle et dans vos circonstances, sans parler de ce rôle ignoble d'imitateur auquel il vous réduirait, des obstacles qui le rendraient absurde, de Tabus de confiance qui le rendrait exécrable, sans parler de dix mille Brutus tout prêtSy envisageons la question sous un seul point de vue.
Que fût à Rome l'abolition de la royauté? le premier pas vers la grandeur romaine. Que fût à Rome la destruction de la république? le premier pas vers la dissolution de l'empire.
Ce Jules-César, si grand, si débonnaire, que fut-il? le promoteur du proscripteur Octave.
Auguste vieillissant, que fût-il? le précurse:ir de Tibère.
En vous accordant les qualités, la fortune, la longévité de César et d'Auguste réunis, quelle garantie laisseriez-vous au monde contre cette foule de monstres auquels ils ouvriront la carrière?
Et si, chose qui ne paraît que trop vraisemblable aux contemporains des Carrier, des- Joseph Lebon, des Robespierre, des Marat et de tant d'autres, si, après avoir reproduit un César, la fatalité lui donnait pour successeur des Caligula, des Néron, des Commode, des Héliogabale, de quel œil pensez- vous que la postérité vous contemplât; vous qui, pour régner quelques instans, l'eussiez dévouée à ces épouvantables fléaux du genre humain ! De quel nom pensez-vous que la postérité vous nommât, vous qui, ayant reçu de notre patrie le dépôt sacré de ses droits, de ses espérances, de sa liberté ; vous qui, pouvant fonder sur les bases les plus solides de l'ordre social le bonheur d'une grande nation, aussi douce que brave, aussi confiante que spirituelle, aussi généreuse que puissante, eussiez préféré, pour régner quelques instans, de la plonger dans l'abîme d'une servitude indéfinie, de la léguer pour tout le reste de sa durée à ces caprices sanglans, à ces fureurs insensées, compagnes inséparables du despotisme et de la chute des États?
Bonaparte, ce n'est point là ce que nous attendions de toi lorsque nous te laissâmes consommer ce dix-huit brumaire, qui, selon tes promesses solennelles, devait être l'aurore de la paix et de la liberté !
Bonaparte, ce ne fut point pour devenir ton patrimoine qu'à cette époque la France se jeta dans tes bras ; ce ne fut point pour épouser le fantôme insidieux et dérisoire d'une constitution organiquement dissoute, qu'elle répudia le squelette fougueux de la charte directoriale : ce ne fut point pour la domination d'un seul, qu'elle abjura la tyrannie des cinq.
Bonaparte, vous vous perdez ! quel que soit votre plan, il vous égare ; quels que soient vos projets, ils vous traînent à une catastrophe d'autant plus humiliante qu'elle sera plus fameuse, d'autant plus terrible qu'elle sera méritée. Ce langage est sévère, il révoltera vos oreilles incessamment caressées par la flatterie ; il irritera votre âme imprégnée des philtres empoisonnés de l'adulation : il n'en porte pas moins avec lui son apologie ; car enfin, vous le tenir, ce langage, c'est vous supposer le courage de l'entendre, et certes, une pareille hypothèse n'est ni de la haine, ni d'une estime vulgaire.
Quant à moi, Citoyen Consul, j'ai rempli la tâche que je me suis constamment imposée depuis la Révolution, celle d'un homme que Tamour de son pays élève au-dessus de toutes les considérations et de tous les calculs ; d'un homme qui sent profondément que nos devoirs sont indépendans des conjonctures où nous avons à les remplir, et qui s'en fait un de vous présenter le miroir de la vérité, parce que s'il dessillait vos yeux, vous seriez plus que tout autre à même de réaliser le peu de chances qui restent encore au salut de la République.
Salut et respect.
Paris, 19 pluviôse, an XII (9 février 1804)*.
Et, quand la nation fut appelée à décider si Bonaparte serait définitivement son chef, et que trois millions et demi de citoyens se prononcèrent pour le consulat à vie contre huit mille opposants,