‹ Roumanie, d'Andrinople à Balta-Liman (1829-1849) (volume 2)Chapitre 183 sur 215 · INAUGURATION DU PONT SUR L'OLT · texte numérisé non relu

INAUGURATION DU PONT SUR L'OLT

Le Moniteur roumain, journal officieux, Bucarest (2).

TRADUCTION

Slatina. — Le 7 courant, vers huit heures du soir, sont arrivées dans notre ville LL. AA. le Prince et la Princesse, — Nos Souverains attendus avec tant d'impatience, — pour l'inauguration du pont majestueux construit sur l'Oit, La nouvelle de la solennité fixée pour le jour de la Sainte-Marie, patronne des malheureux qui s'aventurent sur les flots, avait réuni dans cette ville pittoresque une foule immense de visiteurs de toutes les classes, de toutes les conditions, accourue de la capitale et des districts, pour prendre part à une fête nationale qui vivra longtemps dans le souvenir des Roumains. Les maisons de Slatina n'ont pu suffire

(1) Écrit par Popa Floré, maître d'école au monastère de Saint-Georges.

(2) N» 73, 11'= année, 1847.

aux visiteurs curieux et enthousiastes, parmi lesquels un grand nombre, ne trouvant pas de logement, cherchèrent gaiement un abri dans des cabanes, comme dans un camp provisoire, en dehors de la ville.

Le lendemain matin, les rues de la ville offraient un mouvement inaccoutumé; hommes et femmes, citadins et étrangers, nobles et commerçants, emportés par un même désir, couraient et cherchaient à se dépasser les uns les autres pour avoir une meilleure place, dans le but d'être mieux placés au moment où aurait lieu la bénédiction du pont. Leurs Altesses, après avoir assisté au service divin et avoir reçu les hommages publics à l'occasion de l'anniversaire de notre gracieuse Princesse Marie, se rendirent vers deux heures au pont.

Là ils furent reçus par LL. Exc. les ministres, l'état-major princier et toute la noblesse; puis par S. S. le Vicaire avec tout son clergé, à l'entrée du pavillon de feuillages grandiose qui occupait une partie du pont et au milieu duquel avait été élevé l'autel pour le service divin. Les coteaux des environs, la vallée de l'Oit, depuis la ville jusqu'au pont, la plus grande partie du' pont, étaient occupés par une foule en mouvement, désireuse de jouir de ce spectacle unique. Chacun cherchait à être plus près, à mieux entendre. Un seul petit espace, situé en face de Leurs Altesses, était vide : il attirait la foule, que «retenaient cependant le respect et la crainte.

Enfin les hymnes furent entonnées, et il se fit dans la foule un profond silence. Sur le pont, on n'entendait que la voix du pontife, et, à ses pieds, le grondement étouffé de l'Oit. Réveillé un moment dans ses profondeurs par ce bruit inaccoutumé, l'Oit bondit furieux contre l'obstacle opposé à sa rage ; mais reconnaissant bientôt les enfants de ses rives dans cette foule qui trouble son repos, il s'adoucit, secoue son humide chevelure, sourit et, devant la force, accepte le joug de la main qui le dompte.

Après la cérémonie, le professeur de l'École nationale prononça, au nom de la ville, un discours témoignant la reconnaissance des habitants de Slatina et de tous les Roumains, pour cette immortel bienfait depuis si longtemps attendu ; œuvre difficile, qui avait été considérée, de tout temps, comme impossible, mais qui cependant avait été conduite à bonne fin par la volonté inébranlable de notre Prince. Alors Son Altesse, dont l'âme ardente se reflétait dans les yeux, pâle, sous l'empire d'une émotion profonde, — car les grandes joies et les grandes douleurs se manifestent souvent par des symptômes analogues, — répondit, autant que nous pouvons nous en souvenir, en ces termes :

« Messieurs,

« Nous apprécions avec la plus vive gratitude les sentiments que vous Nous témoignez ; Nous comprenons la joie qui vous fait vous presser n. 39

6io

APPENDICE

autour de Nous. Un Roumain pourrait-il ne pas se sentir ému jusqu'au fond de l'âme dans de pareilles circonstances? Cette journée annonce aux Roumains que nous avons fait en avant un nouveau pas qui nous permettra d'entreprendre des améliorations plus grandes encore. Les obstacles qui empêchaient — en la rendant souvent dangereuse — la communication entre la Grande et la Petite Roumanie ont disparu ; c'est un résultat qui, vous le savez, était, il y a deux ans à peine, regardé comme audessus de nos forces.

(( Une nouvelle source de bonheur est ouverte à Notre patrie, et principalement aux habitants de Slatina, Nous sommes donc venu au milieu de vous, non comme Prince, mais comme Roumain, pour prendre part à la joie générale, et Nous avons choisi le jour le plus heureux pour Nous, jour où l'on célèbre l'anniversair de S. A. la Princesse, pour célébrer avec vous tous la solennité de cette fête, destinée à marquer le commencement d'une nouvelle vie pour cette ville. Nous avons pensé que Nous ne pouvions, Moi et S. A. la Princesse, vous donner une preuve plus grande du bien que Nous avons la volonté de vous faire et de l'affection que Nous vous portons.

a II est de Notre devoir de témoigner Notre gratitude à tous ceux dont la collaboration Nous a permis d'atteindre cet heureux résultat, et tout d'abord Nous remercions du plus profond de Notre cœur Notre bien-aimé frère le Ban Barbu Stirbei, grâce à l'activité duquel a été préparé le matériel et ont pu commencer les travaux. Nous remercions également le Premier Boyard, le Grand Ban Georges Filippesco et le Vornic A. Vilara, qui tous deux, l'un après l'autre, dans l'accomplissement de leurs devoirs au Ministère de l'intérieur, ont mis à Notre service tout le zèle, toute l'activité nécessaires à l'achèvement de cette œuvre difficile. En ce qui concerne tous ceux qui ont travaillé, ont eu un rude labeur pour mettre en place tous ces matériaux, Nous avons cru devoir, — en signe de Notre particulière satisfaction, — suivre l'exemple que Nous ont légué les anciens Romains qui, — sur tous les travaux de pareille nature auxquels ils imprimaient le sceau de leur esprit de géants. — inscrivaient les noms des légions qui avaient pris part à leur exécution. On élèvera donc deux colonnes aux deux têtes du pont, et on y inscrira les noms de tous les villages qui ont contribué par leur travail à cette œuvre grandiose, du jour où elle fut commencée jusqu'au jour où elle a été achevée, afin que ces noms demeurent pour les générations futures un éternel encouragement. »

Appelant ensuite M. Balzano, l'architecte chargé des travaux du pont, le Prince le remercia dans un magnifique langage pour les peines qu'il s'était données; Il détacha de son cou la décoration qu'il portait et

APPENDICE

Il la remit à M. Balzano, que la récompense et la noble façon dont Son Altesse la lui décerna remplirent de reconnaissance.

Il est difficile de décrire l'impression laissée par le discours de Son Altesse. A peine eut-Elle prononcé Ses dernières paroles que des milliers d'acclamations retentirent; on vit des larmes de joie couler sur bien des visages qui pourtant demeurent impassibles jusque dans la douleur; les étrangers eux-mêmes, qui comprenaient à peine notre langue, étaient électrisés et montraient leurs sentiments par leurs larmes, tant cette éloquence parlait au cœur, tant elle était à la hauteur de la beauté du spectacle et de la magnificence de la solennité.

L'enthousiasme de la foule était arrivé au plus haut degré. Sur le pont, sur la route, dans les rues de la ville, on n'entendait que ces questions : « Avez-vous entendu le discours? Avez-vous entendu Son Altesse? Avez-vous vu la Princesse pleurer de joie? »

L'allégresse générale ne fut interrompue que par l'heure du repas du soir, quand Leurs Altesses retournèrent au pont où était dressée la table princière. Sur les bords de l'Oit, une autre immense table était préparée pour la foule considérable.

Les toasts portés à la santé de Leurs Altesses, à la prospérité de la ville et de la Roumanie, les cris de joie de la foule, le bruit des musiques militaires rappelant un passé glorieux, se mêlaient à la voix des canons placés sur les rives et se répercutèrent dans l'onde jusqu'au moment où le soleil, descendu sur l'horizon, fut remplacé par la lumière des feux d'artifice établis sur les deux rives. La lune inondant de sa lumière limpide les flots, la foule encombrant le pont et les environs, les feux de couleurs différentes s'allongeant et se croisant sur le miroir des eaux, les exclamations de joie et d'admiration de la multitude, la variété des cos tûmes et des uniformes qui se confondaient sans cesse d'un bout à l'autre du pont, l'affabilité et la bonté de S. A. la Princesse, patronne de la solennité, qui était l'objet de l'adoration générale, tout fit de ce jour et de cette soirée l'une des fêtes nationales les plus dignes d'être mentionnées et des plus inoubliables.

Discours prononcé par le professeur C, Stancovici, ait no?n des habitants de Slatina, en présence de Notre Souverain.

Très puissant Prince,

« De même qu'à l'aube du jour, lorsqu'un père généreux se présente à ses enfants les mains pleines de bienfaits, toute créature tressaille de joie et de nouvelles espérances la font sortir du froid et de l'engourdissement de la nuit, de môme les paisibles habitants de Slatina et du district des deux côtés de ce majestueux pont, sujets fidèles du trône sur lequel

APPENDICE

Dieu a placé Votre Altesse pour la gloire et le bien du pays, attendaient avec impatience l'heure où Votre Altesse paraîtrait à l'inauguration du pont, comme ils ont eu la joie de La voir lors de la pose de la première pierre.

« Aujourd'hui un charme puissant s'est emparé d'eux ; le bonheur éclate sur leur visage, ils voient leurs espérances, conçues depuis tant d'années, finalement réalisées, l'œuvre considérée jusqu'à ce jour comme problématique, — la création d'un pont sur l'Oit, — devenue un fait accompli, une difficulté paraissant insurmontable vaincue grâce à la volonté inébranlable et au génie de Votre Altesse.

« Notre joie est à très juste titre immense, Très Puissant Prince, car nous qui aimons notre patrie et Ceux qui la gouvernent, — ses bienfaiteurs, — nous avons toujours eu un sentiment plus tendre pour notre district et notre ville, heureux du bien qu'on leur fait et des embellissements nouveaux dont ils sont l'objet. Et il n'en saurait être autrement, parce que de tous les lieux, de toutes les villes que Dieu a dotés de beautés et de dons particuliers, que le goût et l'art ont achevé de rendre plus dignes d'être remarqués, aucune ne remplace, pour l'homme, la ville ou le lieu où il a cueilli les premières fleurs, versé les premières larmes et où, à l'aube de la vie, le rêve de la fantaisie lui a fait entrevoir un avenir plein de séduction après lequel il soupire jusqu'à la tombe.

« Aussi la joie et l'espoir de nouveaux bienfaits, partagés avec le même enthousiasme par toutes les classes et tous les âges, ont appelé autour de Vos Altesses cette multitude ici assemblée, dont ma faible voix est chargée d'exprimer l'infinie reconnaissance qu'elle garde à ses souverains. Cette foule prie le Dieu de miséricorde qu'il Vous protège jusqu'à Vos derniers jours ; elle appelle sur Vous les bénédictions des augustes ombres des grands hommes qui ont été les bienfaiteurs de l'humanité; elles demandent à ce Dieu tout-puissant de longs et heureux jours pour S. A. la Princesse, dont le brillant anniversaire est célébré au milieu des circonstances les plus heureuses et qui resteront gravées dans la mémoire des Roumains comme un des souvenirs les plus imposants et les plus doux.

« Les espérances qui nous ont souri à l'avènement heureux de Votre Altesse se sont réalisées; elles vont chaque jour grandissant.

« Les mots sont superflus, les faits parlent aujourd'hui, et l'histoire les dira à nos petits-fils.

(( La facilité et la sécurité assurées aux habitants qui ont à traverser ce dangereux torrent, à Slatina, à l'époque surtout des inondations, et ce grand résultat d'avoir courbé l'Oit sous le joug de Votre Altesse rattachera à sa mémoire les mêmes doux souvenirs que garde à Traj an le pont sur le Danube, ce pont complètement détruit, mais au-dessus des ruines

APPENDICE

duquel les flots du grand fleuve murmurent ce mot sacré : « Trajan \ Trajan ! »

u De toutes parts dans le pays croissent abondamment les lauriers dignes de tant de bienfaits. L'Oit lui-même, dans le grondement de ses ondes redoutables, qui se brisent contre les piles du pont géant, redira à jamais le nom de Votre Majesté ; et les habitants de Slatina, dans la mémoire desquels Vous vivrez de nombreux siècles, prient humblement Votre Altesse de vouloir bien accepter l'éternel hommage de leur reconnaissance. Ils prient avec ferveur le Dieu tout-puissant pour que Votre Altesse, ainsi que S. A. la Princesse, viviez jusqu'à l'extrême vieillesse, afin de pouvoir achever tout ce que le génie de Votre Altesse a rêvé pour le bien de la Patrie. »

Les membres du gouvernement provisoire de 18^8 et délégués de rémigration, à Sa Hautesse le Sultan.

Sire,

« Au milieu des maux qui ont pesé sur notre patrie, maux rendus plus douloureux par la main qui les infligeait, nous avons su renfermer en nous l'amertume de nos plaintes et le cri de notre désespoir (i).

« A quelque épreuve que notre fidélité ait été mise, nous n'avons point dévié de la ligne de conduite que nous nous étions tracée, nous sommes restés jusqu'au dernier moment et nous restons encore les fidèles vassaux de Votre Majesté (2).

<c Votre Majesté nous rendra elle-même ce témoignage, qu'en ceci nous avons fait tout ce qui dépendait de nous pour déjouer les espérances de nos ennemis, et ouvrir à la Sublime Porte la voie d'une politique plus régulière, plus conforme à sa dignité et à ses intérêts (3).

« Nous espérions que, de son côté, la Sublime Porte, pour prix de notre fidélité, ne tolérerait sous aucun prétexte l'intervention armée de la Russie, intervention qui viole à la fois les droits des Principautés et les prérogatives de la Cour suzeraine, seule arbitre dans la question (4).

« Aujourd'hui, bien que l'occupation des Principautés soit un fait accom-

(1) Le pays n'est redevable des maux qui ont pesé sur lui qu'aux membres de l'insurrection de 1848; le cri de leur désespoir est légitime; leurs plaintes sont vaines.

(2) Cette fidélité était insuffisante au bonheur de la Patrie.

(3) C'est donc en vue des intérêts et de la dignité de la Porte que les signataires de cette adresse ont bouleversé le pays? Ce point de vue est aussi inattendu que digne d'attention.

(4) Cette intervention armée avait été annoncée; elle était inévitable.

APPENDICE

pli, notre confiance dans le triomphe de nos droits est la même, comme aussi l'espoir que nous plaçons dans l'appui de notre Auguste Suzerain. La justice a été violée; il faut que la justice recouvre ses droits.

« La vérité a été étouffée sous le mensonge ; il faut que la vérité se fasse jour (i).

« Voilà pourquoi nous déposons aux pieds du trône de Votre Majesté Impériale le mémoire ci-joint, où se trouve retracé, avec un court exposé des droits des Principautés, l'historique de la révolution roumaine du 11/23 juin.

« Et, en même temps que nous accomplissons ce devoir sacré envers Votre Majesté Impériale, laquelle ne peut vouloir jeter le découragement dans l'âme de ses fidèles vassaux par un plus long oubli de leurs droits, nous remplissons un autre devoir non moins sacré envers notre patrie, en protestant une dernière fois en son nom, ainsi que nous le faisons par la présente (2) :

« Contre le fait même de l'occupation ;

Contre l'emprunt imposé récemment à la Valachie paur subvenir aux frais de cette occupation, qui tend à la priver à jamais de son indépendance (3). >»

Lettre (f Hêliade à Grâdisteano, du 10 juillet 18^6 (4).

« Odobesco aurait dit, sans ambages, au conseil, le soir du 18 juin : « Je ne concentre pas l'armée parce que cela déplaît à la Russie, et je ne puis travailler contre la Russie que j'ai servie.

« — Très bien, lui répondirent Tell et Héliade, vous êtes très sincère et loyal; mais, pour être plus loyal encore, donnez votre démission d'un gouvernement révolutionnaire qui vous impose une conduite qui déplairait à la Russie.

« — Je ne donne pas ma démission ; qui pourrait me destituer? riposta Odobesco avec sang-froid, en mettant la main sur son épée, comme s'il voulait dire : Je ne donne pas ma démission, et c'est moi qui vous enchaînerai. »

(1) C'est un point sur lequel nous sommes d'accord avec MM. les signataires de l'adresse, voilà pourquoi nous avons fait l'historique de l'insurrection ; il est destiné à renverser une légende qui est l'œuvre de la calomnie.

(2) Le devoir sacré était de ne pas appeler sur le pays les fléaux qu'il a subis.

(3) Réclamer en faveur de l'indépendance du Pays Roumain c'est fort bien, mais il n'aurait pas fallu livrer les droits, de l'État. (Voir p. 446 à 451 de ce volume.)

(4) Voir Lettres d' exil d' Héliade Radulesco, p. 540.

APPENDICE

(« Rien de plus naturel et de plus sincère de la part d'Odobesco. Il était fidèle à son maître, et ouvertement, loyalement, notre ennemi.

u Le lendemain, il nous arrêta et il voulut se faire proclamer du gouvernement avec Cîmpineano. — Rosetti, Bratiano et Mavrocordat, soutenus par Solomon, vinrent (?) proclamer Odobesco membre du gouvernement. Ne savaient-ils pas qu'Odobesco était Russe? N'avaient-ils pas entendu sa déclaration de leurs propres oreilles? »

Héliade à Gr. Grâdisteano ,

8/20 mai 1857 (i).

« Je ne me suis jamais fait d'illusions, j'ai fait mon devoir; et faire son devoir sans illusions équivaut à dire du bien, même de celui que vous savez disposé à vous faire du mal. Si, parmi ceux qui ont régné chez nous, j'en avais trouvé un meilleur que lui (Alexandre Ghica IX), je l'aurais préféré, et par hon je n'entends pas bon pour moi, mais pour le pays , car , pour moi personnellement , Bibesco et Stirbey ont été beaucoup meilleurs que Ghica, mais mon cœur ne s'est pas attaché à eux. J'ai maltraité dans mes écrits et Bibesco et Stirbey, et eux, ils se sont comportés en gens de cœur avec ma famille, qui leur était étrangère, et que le sort avait frappée. Il ne se passait pas de semaine sans qu'ils s'enquissent de son état. Ghica, tout au contraire, est allé visiter tous ceux qui l'ont trahi, ma famille est la seule à laquelle il n'ait pas envoyé même un chien, de laquelle il ne se soit pas soucié. Lorsqu'il partit du pays en 1842, moi, qui n'ai jamais de la vie baisé la main qu'à mon père et au prêtre, je la lui ai baisée lors de son départ, et il me l'a tendue comme à un chien. Quand, en 1855, je me rendis à Bucarest, j'allai le voir, rempli de joie, oubliant tout ce que, de Vienne, il vous avait écrit et ainsi qu'à Nicolas, sur moi. — Il m'a reçu, comme si j'étais, à l'instar de Dobre, un intendant de cour, tandis que Bibesco, lorsqu'il me vit ici, m'a pris dans ses bras et pleurait en m'embrassant. »

he. Pruncul roman (Le Roumain dans les langes) du 8 juillet 1848 :

Que peuvent donc bien nous reprocher les tyrans pour exercer si promptement contre nous leurs cruautés ? Ils ont fait détruire la statue

(i) Lettres d'exil d' Héliade, par Russo-Locusteano, p. 565.

APPENDICE

érigée dans la cour de l'Administration, pour ce motif seul que le peuple la désignait sous le nom de Justice.

Pour quelle raison ne peuvent-ils souffrir la chose (stc) la plus belle et la plus innocente {sic) qui soit au monde?

La Justice a été l'unique mobile de toutes les révolutions ; c'est pour la Justice que l'on s'arme, citoyen contre citoyen, famille contre famille, race contre race ! Les monarques la chassent d'au milieu de nous, les tyrans prennent peur à sa vue, les aristocrates la connaissent et la cachent. Le peuple souffre et se tait. Mais le peuple ne veut plus souffrir; il ne se tait plus. Malgré toutes les façons académiques de Bibesco, malgré maints obstacles, — car la tyrannie seule engendre l'ignorance et les ténèbres, — le peuple roumain s'est enfin réveillé. Il sait ce qu'exige sa dignité ; il estime ses amis et punit ses ennemis. Aujourd'hui, le peuple est grand et fort !

La dernière révolution des Roumains n'a eu d'autre effet que de séparer les bons d'avec les méchants (i) ; elle a montré aux aristocrates que si, par leurs intrigues, ils ont réussi à tromper deux ou trois individus, il ne leur est pas permis de se jouer de tout un peuple. Il fera le sacrifice de son sang (ce peuple) et, dans le pays, il ne restera plus vestige d'une aristocratie. L'on ne voit, dans cette foule soulevée à la voix de la liberté, que simples toques noires, des gens vêtus d'un gilet, sans même un paletot, et les bras nus. Les commerçants et le peuple du marché sont soulevés.

Je ne crois pas que cette Révolution soit simplement l'œuvre de deux ou trois philosophes et d'une vingtaine d'écoliers. Le jour oii elle a éclaté, les habitants avaient fui, abandonnant la capitale. Pour quel motif? je ne saurais le dire. Demandez-en la raison au Métropolitain. M. Héliade lui-même, malgré toute sa finesse en matière de révolution, malgré la faveur publique dont il jouit et qu'il apprécie parce qu'il est homme du peuple, n'aurait jamais fait, je le parie, plus belle révolution.

Ils se sont tous cachés dans quelque trou, les aristocrates qui, le jour on l'on nomma une Caïmacamie, pullulaient dans les rues de Bucarest, en leurs équipages. Il ne leur sera donné de revoir la lumière que le jour où ils feront cause commune avec le peuple. Pour les amener à nous jurer encore une fois fidélité, ne leur donnons pas le temps de respirer. Nous ne leur accorderons notre pardon et notre baiser de paix, que le jour où ils se seront signalés par de belles actions, et non pas seulement par de belles paroles.

Si cette Caïmacamie voulait consentir à remettre en vigueur le Règlement qu'elle a supprimé, elle devrait se rendre au Champ de Philarète

(i) Le texte roumain dit caprele de oi, les brebis des boucs.

APPENDICE

ou au Marché, et faire jurer au peuple de sauvegarder son inviolabilité. Elle aurait dû faire célébrer le Service Divin devant la foule assemblée, et non devant deux ou trois aristocrates. Elle aurait vu alors si un seul de ces hommes qui maudissent la liberté et demandent le rétablissement de l'ancienne tyrannie, eût passé par les mains du peuple sans être écharpé.

A l'heure au'iL EST, l'oN n'a encore détruit aUE LEURS MAISONS ! AVERTIS A TEMPS , ILS ONT RÉUSSI A PRENDRE LA FUITE DEVANT LA COLÈRE POPULAIRE. SANS QUOI, LEUR SANG INFAME EUT COULÉ DANS LES RUES DE BUCAREST; ET, AVEC CE SANG, NOS CONCITOYENS EUSSENT ÉCRIT, AU COIN DE TOUS LES CARREFOURS, CE MOT : « VENGEANCE ! ))

Dorénavant, il serait puéril de dire : « Ce que veut le boyard doit être chose accomplie » ; mais on dira : « On doit obéir au peuple, lorsque le peuple commande ». Le peuple, c'est la nation ! le peuple, c'est la loi et le pouvoir exécutif! le peuple, c'est le gouvernement !

Il n'est pas digne de faire partie de la nation, celui qui ne descend pas jusqu'au peuple, il n'est point Roumain ! — et M. Bibesco n'a connu que trop tard son pays (i), s'il est vrai qu'à Sibiu il ait dit récemment : « Le Roumain est désormais impossible à gouverner ! »

Le Roumain ne souffrira point d'être gouverné par le despotisme. Monsieur ! Mais il se laissera toujours gouverner par la démocratie.

A la tête de ceux qui allaient détruisant les maisons des brigands et des aristocrates, il y avait trois prêtres, la croix en main. Un enfant d'une quinzaine d'années les accompagnait, qui chantait ces vers :

Allons, frères, soyons tous unis! — Notre pays se meurt; — ces murs, ces palais, — qui recèlent tant de péchés, — allons les détruire !

N'entendez-vous point une rumeur dans la ville? — Accourez, les armes à la main; — car le soldat nous poursuit; — sa baïonnette nous transperce; — frappez ! s'il veut vous frapper.

Assez longtemps, les chaînes nous ont meurtris, — et l'esclavage nous a fait pleurer près de notre foyer; — notre cœur s'endurcit; — le fiel nous remplit d'amertume ; — mieux vaudrait être mort !

Quand le cri de douleur — de la patrie nous appelle, — plutôt qu'une longue vie — dans un esclavage honteux, — périssons, les armes à la main !

Frères, soyez sans pitié! — frappez ceux qui nous violentent. — On nous enlève notre charrue, nos récoltes, — le bœuf même, dans notre sillon.

Leur droit! c'est le nôtre; — leur champ est à nous (2), — et l'Assemblée générale, — étant une maison roumaine, — est la maison de tous.

(1) Le décret 236, année 1845 (t. I. p. 171), prouve absolument le contraire.

(2) Ce principe a été mis en application par le gouvernement de M. Rosetti-

APPENDICE

Allons! Roumain, ouvre la bouche; — fais toi-même tes lois; — vous, ciocoï (4), restez à la porte; — toi, Moscovite, sors du pays, — car c'est la volonté du peuple.

Que le tambour résonne sur la place ; — que tous les Roumains se rassemblent ! — que ce soit pour la vie et la mort ! — Il est doux, au nom de la liberté, — de gagner une tombe.

Jean Catina.

Le Pruncul roman, qui publiait ces strophes, ajoutait : « La dernière révolution roumaine n'a fait autre chose que de séparer les brebis des boucs, et prouver aux aristocrates que si, par leurs intrigues, ils peuvent tromper et trahir deux ou trois hommes, on ne se joue jamais d'un peuple entier. Il donnera son sang et il ne restera plus sur le sol roumain trace d'aristocrates, » — {Pruncul roman du 8 juillet 1848.) (Voir Blaram- BERG, Essai. — La Révolution par le sang.)

Heureusement qu'il y avait dans le gouvernement provisoire quelques hommes de bien, qui sauvèrent le pays des horreurs dont quelques énergumènes le menaçaient.

Le gouvernement réprouva les excès.

« En ce jour», disait-il dans une de ses proclamations, « en ce jour de la résurrection de nos droits (20 juin) que nous allions perdre de nouveau parles intrigues de nos ennemis, une partie du peuple, disons-nous, a envahi les maisons de quelques particuliers, y apportant l'épouvante et la terreur; ils ont brisé tout ce qu'ils ont trouvé, et ont fourni ainsi des armes aux malveillants qui assurent que les Roumains ne sont pas mûrs pour des institutions libres. » — Proclamation du Gouvernement provisoire, signée : Néophyte, J. Héliade, J. Campineano, N. Balcesco, N. MiNCO. — {Vestitorul roman, 4 juillet 1848.)

M. Rosetti n'a pas signé cette proclamation.

Page 1