DISCOURS DE SOULEYMAN, LORS DE SA RÉCEPTION A BUCAREST
Moniteur roumain du 14 août 1848, n<' 10. — Le mardi 10 août, tous les boyards et notables du pays qui se trouvaient dans la capitale sont allés en grand cortège au palais habité par S. Exc. Souleyman-Pacha, pour déposer leurs hommages et féliciter Son Excellence d'être heureusement arrivée dans la capitale.
Après l'accomplissement de cette cérémonie, Son Excellence adressa à tous ceux qui étaient présents le discours suivant :
« Messieurs,
« Vous savez tous que, quels que soient les motifs qui aient fait que le II juin ait eu lieu dans le pays un événement fâcheux, ce qui est arrivé a fortement mécontenté S. M. le Sultan, et n'a pu être vu d'un bon œil par Son Gouvernement.
« Sa Majesté, dès qu'elle eut appris ces événements, m'a spécialement chargé de rétablir avant tout dans le pays l'ordre légal, et une armée fut mise dans ce but à ma disposition. Arrivé à Giurgiu, je me suis empressé d'adresser à tous les boyards et notables du pays une lettre par laquelle je leur faisais connaître que ce qui avait eu lieu avait été désapprouvé par la Sublime Porte, que l'administration qui existait alors, sous le nom de gouvernement provisoire, devait cesser, et à sa place être installée une Lieutenance Princière, et que tout ce que l'on avait fait devait être considéré comme nul et non avenu. Je ne cachais pas que, ces dispositions une fois prises, conformément au désir de Sa Majesté^ je me montrerais complètement disposé à écouter les plaintes et les demandes que la Nation voudrait m'adresser, et je promettais formellement de les soumettre aux pieds du trône de Sa Majesté, si je les trouvais justes et conformes aux droits du pays.
« A la lecture de ma lettre, la Nation roumaine, dans un sentiment unanime de fidélité et de soumission envers son Suzerain, s'est hâtée de remplir les ordres de la Sublime Porte, en déclarant que le gouvernement provisoire avait cessé d'exister, et que tout ce qui avait été fait contrairement aux lois était considéré comme nul et non avenu. Mais la Lieutenance qu'elle nomma, composée de six membres, ne pouvant être acceptée, j'ai cru de mon devoir de protester contre ce mode d'agir. La Nation roumaine, pour donner une nouvelle preuve de soumission et de dévouement, n'a pas tardé à accepter de nommer une nouvelle Lieutenance, composée de trois membres.
« Voyant que cette nouvelle nomination ne contrevient point aux traités, et est conformé aux usages du pays, je n'ai pas tardé, moi aussi, à
APPENDICE
reconnaître, au nom de Sa Majesté, cette Lieutenance comme le gouvernement légal du pays, et, conformément à mes instructions et à mes promesses, j'ai envoyé aussitôt, pour être déposées aux pieds du trône de Sa Majesté, les demandes que la Nation m'adressa par une députation. Cette députation, recommandée et escortée par un de mes officiers, est partie il y a près d'une semaine. J'attends, avec un vif désir, la décision définitive de Sa Majesté, et je vous déclare, Messieurs, qu'il est de mon devoir et du vôtre de maintenir l'ordre et la tranquillité qui ont été rétablis dans le pays, jusqu'à ce que je reçoive de nouveaux ordres de la Sublime Porte, et, par suite, je vous recommande avec chaleur que, jusque-là, tout Roumain demeure tranquille, s'occupant de ses affaires, sans provoquer le trouble dans le sein de cette paix qui règne dans le pays.
« A mon arrivée, j'ai appris qu'un certain nombre de boyards et d'autres familles sont allées en province ou ont passé à l'étranger. Voyant que cet état de choses ne pouvait être conforme aux désirs de Sa Majesté qui, en promulguant le hatti-chérif de Gioulhanné dans toute l'étendue de son Empire, a assuré la vie, l'honneur et la propriété de chaque individu, il était de mon devoir de rappeler chacun chez soi, et de lui assurer l'inviolabilité de sa personne et de ses biens. J'apprends maintenant avec plaisir que la plupart des habitants sont retournés chez eux, un tout petit nombre excepté.
La seule pensée, Messieurs, qui m'a fait vous rassembler aujourd'hui auprès de moi, après que je vous ai exposé encore une fois les événements passés, est d'assurer formellement et les personnes présentes et vos compatriotes que personne n'aura à souffrir d'attentat ni à sa vie, ni à son honneur, ni à sa propriété, et de vous déclarer que si, par malheur, quelqu'un osait nuire à un autre dans son honneur, sa vie ou sa propriété, il sera considéré par moi, par le gouvernement et par le pays même, comme perturbateur, et qu'il sera puni publiquement et sévèrement.
« Je vous recommande donc. Messieurs, d'oublier tous le passé, et, pauvres et riches, vieillards et jeunes gens, de vous tendre tous la main comme un frère à son frère, comme un père à ses enfants ; que les vieillards pardonnent aux jeunes gens, et que les jeunes gens respectent les vieillards. Attendez en paix la réponse et les ordres de la Sublime Porte, et tout sera apaisé selon les désirs de tous et à leur plus grand contentement. J'ai la conviction que vous n'hésiterez pas à reconnaître la Lieutenance et à lui obéir, comme au gouvernement légal.
<( Souleyman-Pacha.
« 10 août 1848. »
Après ce discours, Son Excellence désirant savoir si les boyards qui étaient loin de la capitale reconnaissent comme gouvernement légal la Lieutenance Princière élue en leur absence, il a été rédigé le témoignage confirmatif suivant, qui a été signé par quatre-vingt-dix boyards. Mais, comme toutes les signatures n'ont pu être déchiffrées, l'on n'a imprimé que celles ci-dessous :
« Les soussignés, ayant pleine confiance dons le discours de ce jour de S. Exc. Souleyman-Pacha, nous reconnaissons la Caïmacamie (Lieutenance) actuelle comme le gouvernement légal, jusqu'à l'arrivée d'ordres nouveaux de la Sublime Porte. Et si l'un de nous ose provoquer le moindre trouble, il sera puni conformément aux lois.
NÉOPHYTE, métropolitain de
Grég. Caracas.
la Hongro-Valachie.
J.-J. Philippesco.
J. Eliade.
Arion.
N. GOLESCO.
M. Ciorano.
Ch. Tell. ^