COMMISSAIRE IMPERIAL DANS LES PRINCIPAUTÉS
« Au quartier général de Bucarest, 13/25 septembre 1848. « Messieurs,
« Une révolution inspirée par l'esprit du communisme, contre lequel toute l'Europe actuelle lutte et triomphe aujourd'hui, a éclaté chez vous. Elle a troublé la paisible sécurité que vous goûtiez au sein des institu tions nationales que la Sublime Porte vous avait accordées.
« Les principes de cette révolution sont tout à fait contraires à la nature des institutions des autres provinces de l'Empire ottoman, et portent atteinte aux droits de Suzeraineté de notre Auguste Monarque, ainsi qu'aux liens politiques de la Porte avec la Russie, liens que Sa Hautesse désire conserver dans toute leur intégrité.
« Vos législations ne pourront jamais acquérir d* améliorations tant qu' elles prendront leur source dans le désordre des révolutions et dans l' entraînement des passions.
<c II faut donc que l'ordre légal soit rétabli tout d'abord et que la moindre trace de votre révolution soit effacée.
« Telle est la décision suprême et inébranlable de Sa Hautesse le Sultan, MON MAITRE ET LE VOTRE.
« En vous conformant à cette décision, vous mériterez Son auguste clémence, tandis qu'en persistant à méconnaître vos devoirs de sujets fidèles, vous attirerez sur vos têtes les effets de Sa juste colère î
(i) Traduction empruntée au livre d'HÉLiADE : Mémoires.
« Habitants de la Valachie ! la voix paternelle de votre souverain vous parle en ce moment; placez toute votre confiance dans Son amour pour vous, et ne prêtez plus l'oreille à des promesses trompeuses, si vous voulez trouver le bonheur dont vous êtes privés dans l'état actuel de votre patrie.
« Sa Haiitesse le Sultan, afin dedonner la force nécessaire à l'administration de votre pays, a décidé de remplacer la Caïmacamie de trois membres, stipulée dans le Règlement organique, par une seule personne, qui remplira les fonctions de cette Caïmacamie. A cet effet, j' ai choisi, au nom du Sultan, le logothète Constantin Cantacuzène, lequel se recommande par la considération dont il jouit, et par son respect reconnu pour les institutions réglementaires.
« Celui-ci, aidé de mes conseils et de ceux du général Duhamel, chargé de pouvoirs de S. M. l'Empereur de Russie, nommera un ministère provisoire, composé des hommes les plus recommandables du pays, et exécutera fidèlement les ordres de votre sultan. La présence de l'armée impériale, qui est venue en Valachie pour maintenir l'ordre légal, est une garantie suffisante pour la tranquillité intérieure. S. Exc. Omer-Pacha, général en chef de l'armée impériale, sera provisoirement gouverneur militaire de la ville de Bucarest. La police et la milice du pays seront également aux ordres de Son Excellence.
(( Boyards! rentrez dans vos foyers, accourez autour de moi, afin de m'aider à rétablir l'ordre et la tranquillité au sein du pays. C'est là l'œuvre que j'ai pour mission d'accomplir, l'œuvre que nous désirons tous de voir se réaliser.
(c Prêtres! serviteurs de Dieu! votre devoir est de prêcher l'union et la soumission ! Efforcez-vous de remplir vos devoirs envers Dieu et envers les hommes.
(( Négociants et vous artisans! les lois du pays vous ont protégés jusqu'à présent, il est donc de votre devoir et de votre intérêt de donner l'exemple de la soumission envers l'ordre légal du pays.
« Habitants des campagnes! retournez à vos champs pour vous remettre au travail de la terre, de cette terre qui a été pour vos pères et qui est, pour vous et pour vos enfants, une source de bonheur. Laissez aux mains paternelles du gouvernement, le soin d'alléger vos souffrances (i) ! »
« Signé : Le référendaire dîi Divan impérial,
« Fuad-Effendi,
« Commissaire Impérial dans les Principautés. » (i) Mémoires, par Héliade, p. 22 et 23.
APPENDICE
La Trompette des Carpathes, 168, du 31 mai 1893 : Traduction.
« Le Prince Bibesco est le seul Prince du temps du Règlement
qui ait été élu selon toutes les formes et les règles établies par la loi.
« Une fois élu, le Prince Bibesco se montra fort peu démocrate, mais très national ; il prit l'habit de Michel le Brave, et fit dans tous ses actes sentir la politique nationale,
« Le premier mot qu'il fit entendre, en montant sur le trône, fut celuici : « Jusqu'à présent, c'est 7noi qui ai parlé, désormais c'est aux lois de parler. »
« Et pour faire triompher les lois et la justice, on le vit aller lui-même aux Cours et Tribunaux présider à certains jugements.
« Parmi ses actions les plus remarquables, il nous faut citer la création des pompiers, celle de la caserne Saint-Georges, la réparation des anciens Monastères, celle de la Kindia de Tirgoviste, le fait d'avoir commencé à bâtir une forteresse au défilé de Cozia, l'admirable chaussée de Séverin, le pont grandiose jeté sur l'Oit (i), le jardin qui est au bout du Podu- Mogosoaë (2), le jardin de Cismegiu qu'il commença à planter, le théâtre qu'il commença à élever, les fontaines et les jets d'eau.
u II a, de plus, créé et introduit le chœur dans l'église, il a émancipé les Bohémiens des Monastères, et il a exprimé deux vœux : le premier, d'émanciper également les Bohémiens des particuliers (3) ; le second, de prendre au compte du gouvernement les revenus (4) des monastères, en créant des rétributions pour le Métropolitain, les Évêques et les Hégoumènes.
« Comme cela se passait également sous le Prince Alexandre Ghica, chaque élève des classes d'humanités et des classes complémentaires qui avait obtenu un prix avait droit, le jour de la Saint-Pierre, de s'asseoir à la table du Prince, et après dîner recevait une montre en or comme cadeau, de la main du Prince lui-même.
« La solennité de la distribution des prix était, sous le Prince Bibesco, la grande fête nationale. Tous les boyards s'y trouvaient présents, debout, dans leurs uniformes, et l'on distinguait parmi les boyards le Directeur des Écoles, Petrake (Pierre) Poenaro. — Monsieur Poenaro (5) était ce jour-là aussi fêté que le jour de sa fête.
(1) Voir la brochure intéressante de M. G. Lahovary, président de la Cour des comptes. (Conférence faite par lui à la Société de géographie.)
(2) Principale rue de Bucarest, — aujourd'hui rue de la Victoire, — terminée par la chaussée Kisseleff.
(3) Il avait déjà énnancipé les Bohémiens de l'État et commencé l'émancipation graduelle des Bohémiens appartenant aux particuliers.
(4) Loi de 1843.
(5) Ce mot est en français dans le texte.
APPENDICE
u Le Prince plaçait lui-même les couronnes sur la tête des élèves récompensés, et le Métropolitain donnait les cadeaux, au milieu des salves de la musique qui reprenaient à chaque nouveau nom.
u Et l'élève, la couronne en tête, ses cadeaux sous le bras, passait à travers les rangs des Boyards, qui lui faisaient place en lui criant : « Bravo ! » On aurait dit un poète couronné au Capitole.
(« Et les enfants travaillaient à qui mieux mieux.
u Dans notre bureaucratie, dans la littérature, les arts, les professions libérales, dans les ministères, sur les bancs de la Représentation nationale, aucun flot si puissant ne s'est déversé depuis.
« En fait de paroles mémorables de Bibesco, l'on se souvient surtout de trois. Son exclamation douloureuse : « Le sort de ce pays est d'être toujours humilié! » Une autre : « Que n'ai-je vingt mille baïonnettes ! » De la troisième se souvient toute la population de Bucarest, car elle a été prononcée au milieu du grand incendie, pendant lequel le Prince, toujours à cheval, ne cessa de paraître là où le feu était le plus violent, la voix éteinte à force d'encourager les pompiers et le peuple; son cœur, plein de sentiments, jeta cette exclamation à ceux qui lui demandaient du secours :
<« Que puis-je vous faire ? Si vous croyez que vous pouvez avec ma personne éteindre l'incendie, prenez-moi et jetez-moi au feu. »
« Voulons-nous voir un poète en lui! Ses noces à Focsani, conformément aux us et coutumes des Princes et des Empereurs, sont restées dans la légende.
(c Ces noces à la frontière, ces noces où deux Princes assistaient, et la suppression — oui, la suppression — des bureaux de douanes à Foscani, ont été la première annonce de l'Union des deux Pays.
u II n'était pas démocrate, nous l'avons dit ; mais il aimait le peuple et le protégeait dans ses intérêts.
« Comme fait particulier, caractéristique de ce Prince aristocrate, je me souviens de la circonstance suivante" : Il y avait un élève qui avait eu des prix deux ou trois années de suite ; mais il était dénué de tout, et sans souliers (ce n'est pas là une figure) ; il n'avait que ses braies, sa chemise et son habit paysan. Nous laisserons cette personne méritante, qui vit encore, se nommer elle-même. Le Prince, qui avait observé qu'il avait été récompensé deux années de suite, le fit appeler et l'interrogea :
« — Que veux-tu devenir?
a — Militaire, répondit l'intelligent et laborieux élève. « — De qui es-tu fils ?
» Il lui fut répondu par un nom très modeste, qui n'avait aucune place dans le livre d'or de l'aristocratie.
» Un tel garçon ne pouvait être soldat. Être soldat, dans ce temps-là,
était un triste état, soumis à toute espèce de mauvais traitements; le soldat devait mourir soldat, ou tout au plus sous-officier.
« Ce jeune homme, le Prince ne pouvait, c'était affaire de conscience, le recevoir dans l'armée que comme junker (sous-lieutenant); mais, pour que le jeune homme pût obtenir ce rang, son père devait avoir un titre, et il n'était qu'un simple industriel.
« Le Prince Bibesco nomma le père copiste (i), pour créer des droits au fils. Il le reçut dans l'armée au titre dejunker, pour le créer bientôt officier, et cette personne n'a pas démenti la confiance du Prince : elle a su faire son chemin depuis.
« C'est ainsi que ce Prince aristocrate savait reconnaître la noblesse du mérite.
« Tous les professeurs démérite, tous les artistes distingués, toutes les personnes qui s'étaient distinguées dans une profession libérale, ont été anoblis par le Prince Bibesco.
« Ce Prince était donc un précurseur de la grande réforme sociale, jusque par ses préjugés les plus intimes, jusque par les scrupules les plus tenaces.
« Le commerce et les diverses industries étaient protégés par le Prince Bibesco; les corporations étaient purement roumaines, et fortes par leurs prérogatives.
« Celui qui en douterait n'aurait qu'à s'adresser à n'importe quel industriel, déjà d'un certain âge, et lui demander à quelle époque ses affaires ont été le plus prospères. — Je certifie d'avance qu'il répondra : « Sous le gouvernement du Prince Bibesco. »
« Ce Prince, grand et superbe dans toutes ses actions, a été généreux, s'est montré loyal et chevalier en toute circonstance. Nous avons pu oublier grand nombre de ses actions, mais nous défions n'importe qui de démentir ce que nous avons dit.
« — Mais pourquoi donc l'avez-vous renversé, vous autres, en 1848?... me diront ceux qui, tout en ne sachant pas les choses, en parlent néanmoins.
(c La révolution de 1848 n'a pas été faite contre le Prince Bibesco, mais contre le Règlement organique et contre une Protection exclusive. De l'heure même où le Prince Bibesco signa la Constitution qui lui fut présentée, le gouvernement révolutionnaire d'au delà de l'Oit acclama le Prince Bibesco comme Prince constitutionnel du pays, et il vint se mettre sous ses ordres.
« Trompé, le Prince Bibesco, après avoir accepté la Constitution, après
(i) Autrefois, il n'y avait pas en Roumanie de noblesse de simples titres. Tout titre représentait une fonction. Le fait d'accorder un titre de fonction sans que la personne remplît cette fonction fut un abus des Grecs.
APPENDICE
avoir travaillé trois jours avec le ministère constitutionnel, a été invité (i) à se retirer. S'il ne l'eût point fait, il serait resté Prince constitutionnel du pays, et... qui sait quelle marche auraient prise les événements?
(( Que ceux qui l'ont induit en erreur et l'ont poussé à se retirer répondent si ce que nous disons n'est point la pure vérité...
« Le Prince Bibesco, quoique en exil, a su montrer beaucoup de dignité, et a été d'un puissant appui à son pays par ses Mémoires, ses relations, ses connaissances, son attitude auprès des Cercles Européens les plus haut placés.
« Voici ce que disent les journaux de Paris : ...» (Suivent trois extraits du Figaro.)
M. A. -G. Golesco à M, Ion Ghica.
« 24 février 1849.
« Peut-être par le prochain paquebot Nicolas pourra-t-il partir, je ne le pense cependant pas, car il ne compte trouver de l'argent qu'à Vienne, et il n'a pas encore de quoi aller jusqu'à Vienne. Encore n'est-il pas bien sûr d'en trouver à Vienne. Je crains que l'ex-Prince Ghica ne le retienne plusieurs semaines, en remettant d'un jour à l'autre poui- lui donner 100 tf (2) qu'il lui écrit ne lui être pas facile de trouver. » {Souvenirs d'exil, p. 206).
L'ex-Prince Alexandre Ghica avait d'ailleurs conservé des rapports affectueux avec Ion Ghica. Dans le même livre, p. 51, ce dernier s'exprime ainsi : « Apprenant à Constantinople que N.. Golesco était arrivé à Paris, je lui ai écrit une lettre où je lui exprimais l'idée que V émigration n'eût qu'un seul chef, lequel, aidé des lumières et du dévouement des jeunes émigrés, travaillât au nom du pays pour un avenir plus ou moins éloigné, et je lui conseillais d'aller aussitôt trouver, à Vienne ou à Dresde, l' ex-Prince Alexandre Ghica, et de lui proposer de se déclarer le chef de V émigration, en adoptant les principes du programme révolutionnaire de 1 848. Je lui envoyais également une lettre adressée à l'ex-Prince, où je lui rappelais les conversations que nous avions eues à Vienne, en 1 845 et 1 846, alors que nous nous promenions la nuit, parcourant dix et quinze fois la distance d'entre l'hôtel de Stadt London et celui de Stadt Francfort. »
(1) Boléac se trompe; le Prince est parti de sa propre initiative, ne voulant pas se faire le complice des malheurs qui allaient frapper son pays.
(2) Ce signe signifie ducats (le ducat valait 11 fr. 75).
APPENDICE
Omer-Pacha à Etienne Golesco (i).
« 9 mars 1854, Schumla.
<c Monsieur,
« J'ai lu la lettre que vous m'avez adressée à la date du 8 mars. Il m'est douloureux de voir que vous persistiez à ne pas comprendre la nature des événements politiques, ni ma situation, ni vos propres intérêts.
« Vous parlez de calomnies à votre adresse, qui n'ont jamais existé ; s'il s'agit d'accusations, ce sont vos actes publics et même votre lettre qui vous accusent d'inconséquence.
(( Même, vous avouez professer des principes contraires à ceux que le peuple roumain a manifestés, nuisibles à votre patrie, contraires à mon gouvernement et propres seulement à seconder les plans de l'ennemi commun.
(c Toute idée devient mauvaise, quand elle n'est pas appliquée en temps et lieu ; elle devient par la suite une source de calamités, quand elle est adoptée comme principe, parce qu'il ne résulte des faux principes que des conséquences infiniment plus fausses et plus nuisibles les unes que les autres.
« J'aime votre pays, Monsieur, et, dans ces moments critiques, l'intérêt que je lui porte me fait désirer que l'harmonie existe parmi les hommes qui doivent le servir. C'est le même intérêt qui m'oblige à éloigner des affaires sérieuses les hommes qui ont commis des inconséquences nuisibles au pays.
<c J'ai désiré l'union entre vous, et je n'ai vu, 'malheureusement, qu'une haine profonde et aveugle contre les hommes qui vous ont toujours donné de bons conseils.
« Parce que je ne puis pas travailler contre les intérêts de mon gouvernement, ni contre l'avenir qui attend votre patrie, je me fais un devoir sacré de prier tous ceux qui ne sont venus que pour embrouiller les affaires — n'écoutant que leurs passions et leurs propres intérêts — de bien vouloir respecter mes occupations et de se retirer où il leur plaira, en dehors, toutefois, de mon camp. Vous êtes, Messieurs, libres de partir; je souhaite que votre patrie soit heureuse. »