DEUXIÈME PARTIE
Deux jours plus tard, le 11-23 pendant que les insurgés
du camp d'Islaz prenaient la route de la capitale (d'abord bien reçus à Craïcova, ils durent bientôt l'abandonner devant l'attitude hostile des habitants), l'insurrection éclatait à Bucarest. Dès le matin, des jeunes gens, ayant à leur tête un certain Nitu (i) Maghiéro, neveu du commandant, parcoururent les faubourgs, lisant à haute voix et distribuant la proclamation d'Héliade; annonçant, en outre, que le Prince l'avait confirmée, et conjurant la foule de courir au palais pour remercier le Souverain et l'acclamer. Ainsi fut-il fait. La foule envahit, à quatre heures, la cour du palais aux cris de : Vive Bibesco ! Vive la Constitution ! et le Prince ne tarda pas à se trouver entouré dans ses appartements par les chefs du mouvement restés à Bucarest. Ceux-ci prièrent, supplièrent, PRESSÈRENT Son Altesse de signer la Constitution.
Seul, en présence de cette foule, en proie à la douleur que Lui causait, en cet instant suprême, la vision très nette delà tempête prochaine que l'insurrection allait déchaîner sur Son pays, comme aussi de l'anarchie immédiate et sanglante dans laquelle elle allait tomber, si le chef de l'Etat refusait d'acquiescer au prétendu vœu populaire, Bibesco, jugeant le péril du moment plus pressant que tout autre, signa la Constitution, mais en faisant précéder sa signature de ces mots : cédant à la force (2), et accepta comme ministres les chefs du mouvement : les deux frères Golesco
(1) Russo nous apprend que ce même Nitu Maghiéro essaya, en 1854, de soulever la petite Valachie, d'y déterminer un mouvement agraire parmi les paysans. Dans ce but, il répandit — au nom de son oncle — dans la petite Valachie des proclamations incendiaires. Russo cite cette phrase de la proclamation n° 16. « Levez-vous, les uns avec des armes foudroyantes, les autres avec des armes tranchantes : sabres, piques, faux, haches, massues, le feu et la mort à la main. Massacrez tous les boyards, tous les ciocoï ; incendiez, ravagez leurs maisons ; assommez tous les Rttsses. »
Ceci se passait au temps où M. C. Rosetti écrivait à B. Bâlcesco : « Faites la révolution au plus tôt. Saint- Arnaud le commande, » (Voir lettre d'Héliade à Grâdisteano. Lettres d'exil, 14/20 novembre 1854, p. 73 et suivantes). — B. Bâlcesco, frère de Nicolas, est mort conservateur.
(2) Quelques mots sur la Valachie, p. 52.
(Nicolas et Stefan), Maghiéro, Nicolas Balcesco et C. Rosetti (i).
S'il faut en croire les mémoires justificatifs du mouvement de 1848 écrits par Héliade, Ubicini, E. Regnault et leurs amis, le Prince a signé, après un mouvement d'hésitation, mais lihreynenl et de son plein gré (2). D'après ces messieurs, tout sembla dès lors terminé, et le premier acte de la révolution en aurait été le dernier, si le Priîtce avait eu foi dans le pays, autant que celuici avait foi en son chef.
Sans insister ici sur les contradictions et les naïvetés d'Héliade, nous ferons observer que si le règne du Prince, si les progrès accomplis par Lui en si peu d'années, en dépit de toutes les difficultés rencontrées sur la route, justifiaient, en effet, la foi que le pays avait en Lui, il n'y avait aucune raison pour que les hommes qui prétendaient diriger les événements eussent un droit quelconque à la confiance de Son Altesse. Elle n'avait aucune confiance en eux et aucune influence sur eux. Aussi, n'ayant pas créé la situation faite au pays par l'insurrection, Bibesco n'entendit pas Se faire le complice des malheurs, — trop faciles à prévoir, — qui allaient fondre sur lui. Il abdiqua (3) laissant à la Valachie le gouvernement qu'il avait dû accepter le 11-23 j^^i^^) pour satisfaire un vœu populaire.
Signalons en passant ce fait que tous ceux qui ont écrit sur les
(1) Zossima (qui était entré au Palais et avait été reçu par Bibesco) raconte ce qui suit : « Le Peuple demande l'acceptation de la Constitution, la nomination d'un nouveau ministère, et il propose (à S. A.) pour ministres, d'après le désir du peuple, N. Golesco à l'Intérieur, Et. Golesco à la Justice, Héliade à l'Instruction publique, Maghiéro aux Finances, Tell à la Guerre, et N. Balcesco aux Affaires étrangères. Le Prince accepte, mais Heresco arrive et obtient de Son Altesse qu'Elle remplace le nom de Tell par celui d'Odobesco. — Sur ces entrefaites survient N. Golesco, que Zossima avait envoyé chercher chez le consul anglais, qui l'avait caché. Malgré le conseil que Zossima donne à N. Golesco de ne pas proclamer le nom d'Odobesco et la même demande que Golesco dut faire au Prince, Odobesco figura sur la liste des ministres. » (Zossima, p. 63.)
(2) Mémoires sur Vhistoire de la régénération roumaine, par Héliade Radu-
LESCO, p. 10.
(3) Voir la teneur de cet acte et les termes dans lesquels les membres du gouvernement provisoire le font connaître au Pays (chap. m de cette seconde partie).
Grâdisteano commet une erreur quand il écrit, dans la brochure de Zossima,