DEUXIÈME PARTIE
Ceux-là ont dû croire que le mouvement du 1 1 juin assurerait à la nation les réformes non moins souhaitées par le Prince que par Son peuple; ils ont certainement crié, ceux-là, sans arrièrepensée, Vive Bihesco ! Vive la Constitution ! et \\s seraient morts à leur poste de combat auprès de leur Souverain, si Celui-ci leur avait demandé le sacrifice de leur vie.
Mais l'enthousiasme de la jeunesse ne doit pas être confondu avec les mobiles qui ont dirigé les autres membres de l'insurrection.
Sous un jour tout différent nous apparaît le groupe de ces ]Datriotes remplis, sans doute, de bonnes intentions, mais coupables d'une légèreté greffée sur l'ambition de jouer, à tout prix, le rôle de régénérateurs et de profiter, en toute hâte, des événements survenus en France pour IMPROVISER (i) une insurrection en Valachie.
Un autre groupe encore, celui des socialistes, représente, au milieu des éléments disparates qui composent la phalange insurrectionnelle, l'anarchie. Il cache derrière le mot de liberté le dessein d'enchaîner la liberté des autres; il médite un bouleversement général (2), il rêve de s'emparer du pouvoir. Jeter leur nom aux masses, leur parler de droits, jamais de devoirs; les convier au pillage et à l'assassinat (3); se poser en avocats de leur
(1) Lettre du gouvernement insurrectionnel à Bibesco, 9 juin 1848. Camp de la régénération. Voir plus loin, p. 417.
(2) Russo Locusteanu écrit : « Quand les Golesco, les Rosetti, les Bratiano, arrivant de l'étranger avec la certitude d'y avoir appris que les mouvements sociaux ne s'opéraient point en douceur, — virent en tête du Courrier roumain, que rédigeait Héliade, cette épitaphe : « Je hais la tyrannie, je crains l'anarchie », ils se montrèrent hostiles à celui qui donnait à la Nation, courbée sous la tyrannie, l'avertissement de prendre garde à l'anarchie, car c'est par l'anarchie qu'ils comptaient inaugurer la révolution. Le mot d'ordre : respect aux personnes, respect aux propriétés, figurant en tête de la déclaration de principe de l'Insurrection, renversa leur plan, qui était de commencer le mouvement en soulevant les prolétaires et en faisant sortir les criminels des mines de sel. Ces personnes qualifiaient de . faiblesse l'opposition d'Héliade à tout acte terroriste. » (Voir Russo Locusteanu, Lettres d'exil d'Héliade^ p. 686-687.)
(3) Voir le Prunctd roman, p. 380 de ce volume, et à l'Appendice.
cause, s'imposer à leur esprit par leur audace; déposer en terrain habilement préparé la semence de leurs projets, pour la faire lever à l'heure propice, voilà la politique des membres de cette association.
Ajoutons à ces éléments celui des roumano-fanariotes , amis inconsolables du régime déchu, les uns s'inspirant d'une politique de statu quo asservie à la volonté du consul russe (i), les autres poursuivant sous le masque de la démocratie, — afin d'attirer les démocrates, — un but d'ambition de famille (2), et l'exécution du pacte conclu à Filaret en 1843, l'année même de l'élévation au trône du premier Prince ÉLU PAR LE PAYS, pour renverser ce Souverain. Ceux-là rusent, chevauchent entre les groupes, prêts à s'unir avec celui d'entre eux qui promettra le plus à leur ambition (3). Ils ont fait à Bibesco une opposition systématique; on les verra, en 1858 et 1859, s'unir avec les socialistes dans le seul but d'empêcher le retour au pouvoir de ce Prince.
Cependant, ces groupes, malgré leur divergence de vues et le rôle qu'ils ont joué , en dépit des accusations qu'ils devaient porter plus tard les uns contre les autres, ont trouvé un terrain d'entente, dans le besoin qu'ils ont senti d'échapper à la réprobation que les lamentables conséquences de l'insurrection de 1848 menaçaient de faire peser éternellement sur eux : ils se sont unis pour substituer la légende à l'histoire, le mensonge à la vérité. Dans ce but, ils ont inondé la presse européenne et roumaine d'écrits destinés à justifier leurs actes. En faveur de cette justification, — sorte d'introduction à la légende, — militent, à
(1) u Le Consulat de Russie est devenu le point de réunion et d'appui des ennemis personnels du Prince et des prétendants à sa succession politique. » M. de Nion à M. Guizot, lettre du 16 janvier 1848. (Archives du Ministère des affaires étrangères, Paris.)
(2) A. G. Golesco à M. John Ghica, lettre du 28 février 1849. {Souvenirs d'exil, note 4. Voir à l'Appendice.)
(3) Voir la lettre d'Héliade à Grâdisteano, du 22 décembre 1858. Russo LocusTEAxo, Lettres d'exil d'Héliade, p. 617-618.