KISSELEFF GOUVERNEUR GÉNÉRAL DES PRINCIPAUTÉS DANUBIENNES
Les Principautés avant 1829. — Kisseleff nommé gouverneur général de la Moldo-Valachie. — Ses réformes. — Travaux relatifs au règlement organique. — Le premier mai 1831, le règlement pour la Valachie et celui destiné à la Moldavie sont votés par l'assemblée générale extraordinaire convoquée ad hoc. Principales dispositions de l'œuvre. — Le choléra. — Énergie et dévouement de Kisseleff. — Reprise et achèvement des travaux de réorganisation.
Le traité d'Andrinople ouvrait aux Principautés danubiennes une ère nouvelle : l'espoir renaissait avec la délivrance.
Avant 182g, il n'existait pour elles ni sécurité, ni indépendance, ni stabilité, ni commerce possible. Etre gouvernées par des Princes nommés par la Porte, se trouver sans cesse menacées du régime des Princes fanariotes qui, pour la plupart, les exploitaient dans l'intérêt de la suzeraine ; être en butte aux incursions dévastatrices des Turcs qui tenaient garnison dans les places fortes de la rive gauche du Danube; voir les produits de leur sol accaparés par la Porte, qui en avait prohibé l'exportation à son profit; gémir sous des impôts excessifs; assister, impuissantes, au gaspillage des revenus, aux exactions les plus audacieuses des gouverneurs des districts et des employés chargés de lever les impôts (i) ; enfin, pour comble d'infortune, souf-
(i) Voir les Mémoires de Carra, le Girondin, qui fut docteur à Bucarest sous les Fanariotes, et l'ouvrage d'histoire (écrit en roumain) sur le règne de Mavrogheni, par M. Urechia, professeur d'histoire, membre de l'Académie roumaine.
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frir les horreurs de la guerre, de la peste, de la famine, de l'épizootie qui enleva au labour près d'un million de bestiaux, voilà quel était, en septembre 1829, le sort de la Valachie et de la Moldavie encore saignante d'une double amputation : la Bucovine passée aux mains de l'Autriche en 1777, la Bessarabie cédée à la Russie en 18 12.
Le traité d'Andrinople (i), en émancipant la Valachie et la Moldavie, leur laissait entrevoir la réalisation de la grande réforme demandée aux cours de Constantinople et de Pétersbourg, par une clause du traité d'Ackermann, attendue fiévreusement par les intéressées, et qui allait, de son soufïïe, renverser l'édifice vermoulu de l'ancien régime.
Il était réservé à la Russie, qui avait intérêt à réaliser les promesses qu'elle avait faites, les espérances si souvent déçues des Principautés, — ses sœurs en religion, — de faire entrer l'indépendance, que leur reconnaissait le traité de 1829, dans le domaine du fait accompli.
Cette indépendance, il est vrai, devra longtemps encore se mouvoir dans l'ombre de la suzeraineté de la Sublime Porte; mais, la base sur laquelle elle repose renferme des germes de prospérité dont les populations danubiennes recueilleront la bienfaisante moisson, avec un sentiment de joie et de reconnaissance d'autant plus vif que leur existence passée ne saurait éveiller en elles que des souvenirs de misère et de tortures.
Cependant, dans cette reprise de possession d'eux-mêmes, ces peuples se demandent avec anxiété quel va être le chef qui les guidera, qui les aidera dans leur évolution vers un avenir régénérateur. Cet homme sera un homme de bien, destiné à prendre place parmi les plus éminents de son pays , ce sera le général de Kisseleff, commandant en chef de l'armée d'occupation de la M oldo-Valachie .
(i) Voir, p. 5, 6 et 7, les principales clauses du traité.
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Entré à dix-huit ans au corps des chevaliers gardes, Paul- Dimitriaditch Kisseleff s'était distingué aux batailles d'Eylau et de Friedland; il avait combattu en 1812 à la Moskova comme capitaine aide de camp du général Milvradovitch. Ayant fixé l'attention de l'empereur Alexandre par ses brillantes qualités, et particulièrement le 30 mars 1815, sous les murs de Paris, par son courage, il ne tarda pas à être attaché à la personne du souverain, qu'il accompagna au congrès de Vienne.
Nommé général d'état-major à son retour en Russie, il fut é'evé, en 1816, au poste de chef d'état-major de la deuxième armée , commandée par le maréchal de Wittgenstein , et , en 1823, à la dignité d'aide de camp général de l'Empereur, en récompense des services importants qu'il avait rendus.
Sa conduite prudente et ferme dans les circonstances qui suivirent la mort d'Alexandre, à propos de la conspiration qui éclata à l'avènement de son successeur, lui conserva, auprès de l'empereur Nicolas, la faveur dont le Czar défunt l'avait honoré.
La part active que le général prit à la campagne de 1828 et 1829 contre la Turquie, lui donna l'occasion de mettre en relief sa valeur et sa vaillance, de conquérir le grade de lieutenant général et de mériter une épée d'honneur (i).
Voilà l'homme que la Russie nomma au commandement de l'armée d'occupation et au gouvernement de la Moldo-Valachie, avec le titre de président plénipotentiaire, et auquel elle confia la mission d'accomplir dans ces Principautés les réformes réclamées par la situation politique nouvelle qui leur était faite.
Au lendemain de son arrivée à Bucarest (novembre 1829), le gouverneur général de la Moldo-Valachie, qui réunissait dans ses mains les pouvoirs civils et militaires , se hâta d'apporter de prompts remèdes aux ravages que la peste et la famine exerçaient sur la rive gauche du Danube; il étabfit le long du fleuve
(i) Paul Kisseleff et les Principautés danubiennes. (Firmin Didot.)
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un cordon sanitaire, il fit importer une grande quantité de céréales de l'étranger, il encouragea, il facilita les semailles, et il eut la joie de voir, — au bout de quelques semaines, — les deux fléaux battre en retraite, la sécurité renaître au milieu des populations des villes et des campagnes, et de pouvoir espérer une abondante récolte pour l'année 1 830. Cet espoir ne fut pas déçu (i) . Prévoyance et bonté, voilà les qualités qui marquèrent les débuts de Kisseleff dans le gouvernement des Principautés.
Ces résultats obtenus, l'activité du général se porta sur l'administration intérieure du pays , qui réclamait des modifications radicales. Comme il importait de donner, au plus tôt, aux Principautés une législation qui autorisât les modifications urgentes à introduire dans l'administration vicieuse du passé, et qui fût en rapport avec leur nouvelle existence politique, le gouverneur mit tout en œuvre pour élever le zèle de chacun à la hauteur de la tâche à accomplir, et il réussit à communiquer son activité et son énergie au comité (2) , composé des personnages les plus éclairés des deux Principautés, et chargé de préparer, sous sa haute direction, un recueil de lois destiné à former le pacte fondamental de la Valachie et de la Moldavie.
En six mois, cette commission, qui fit preuve d'un dévoue-
(1) Voir Kisseleff et les Principautés danubiennes. (Firmin Didot.)
(2) Ce comité avait été institué par le général Jaltuchen, prédécessenr de Kisseleff. Il se composait de quatre membres pour la Valachie et de quatre pour la Moldavie. Deux membres étaient élus par le divan (la Chambre) de chaque pays, deux étaient nommés par le gouvernement. — Les membres moldaves qui firent partie de cette commission furent le grand vestiar (trésorier) Catargi ; le grand vornic (ministre de l'intérieur) M. Stourdza; le grand vestiar C. Cantacuzène ; le grand vornic Conaky ; le divan de Valachie élut le grand vornic M. Baleano et le hetman Balaceano. Le gouverneur Jaltuchen nomma, le 12 juin 1829, pour la Valachie, « le grand vornic G. Philippesco et le hetman (-!=) A. Vilara, leur <( adjoignant comme secrétaire, « pour sa connaissance du français », Barbo « Stirbein, (Voir le tome I des Annales parlementaires annexes, pages 56, n'' 34, p. 650, n« 145.)
(*) Le titre de hetman désignant le ministre de la guerre en Moldavie, était également donné par le prince de Valachie à des sujets valaques, comme simple titre nobiliaire.
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ment, d'un patriotisme sans égal, terminait son travail de législation, recueil de huit codes différents qui embrassaient toutes les branches de l'administration.
Les huit chapitres correspondant aux huit codes traitaient :
I» De l'élection de l'Hospodar;
2" Des attributions de l'assemblée générale;
3' Des finances ;
4° De l'administration et des attributions des différents départements ;
5° Du commerce ; 6° Des quarantaines; 7° de la justice ; 8* de la milice.
Il restait à faire discuter et voter ces codes par les mandataires du pays. Le général convoqua, à cet effet, une assemblée générale extraordinaire pour le i" mai de l'année suivante, 1831.
Dix mois allaient donc s'écouler jusqu'au jour de la réunion de l'assemblée. Kisseleff les mit à profit en introduisant l'ordre, la probité, dans toutes les questions d'administration, de justice, de finances; il fit naître, parmi les employés de tous rangs, une émulation salutaire dans laquelle il savait rencontrer la plus puissante complicité pour le bien auquel il travaillait; il améliora le système des écoles, l'administration des hôpitaux, le régime peu humain des prisons (i) et l'état de la caisse de bienfaisance; il forma le noyau devant servir à l'organisation d'une milice nationale; il fit élever, le long du Danube, des établissements de quarantaine placés dans des conditions si favorables, qu'ils assurèrent la sécurité complète de la rive gauche du fleuve; il réorganisa la
(i) « Parmi les instructions qu'il donne, écrit l'auteur de la brochure intitulée : Paul Kisseleff et les Principautés de la Valachie et de la Moldavie, on remarque ces lignes tracées de sa propre main : « Ce travail est un acte de con- <( science et de religion, que mes collègues me donneront le moyen d'exécuter « avant mon départ de ce pays, afin que je puisse le quitter le cœur léger, et « sans avoir à me reprocher une négligence que je ne pourrais me pardonner. »
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police; il embellit les villes de Bucarest et de Jassi; et il éleva des constructions, — autour desquelles devaient bientôt se dresser des villes florissantes , — sur les emplacements des forteresses d'Ibraila (Braïla) et de Giurgevo, affranchies de l'occupation turque par le traité d'Andrinople.
Dans la question des limites à fixer entre la Turquie et les Principautés, le général Kisseleff défendit avec tant d'énergie et de bonheur les droits de ses pupilles, — comme il se plaisait à nommer la Valachie et la Moldavie, — qu'il leur fit restituer quatre-vingt-huit îles du Danube, et de nombreuses pêcheries.
Ces importantes réformes nous conduisent au i" mai 1831, jour où les membres composant l'assemblée générale extraordinaire, pleine d'enthousiasme et pleine d'espoir dans l'avenir, se réunissent pour discuter le règlement.
Extraordinaire, en effet, fut cette assemblée où figurèrent non seulement des chefs du haut clergé et les principaux membres de la noblesse, mais encore des députés délégués des districts. Or c'était la première fois, depuis des siècles, que des députés, représentant la petite propriété, étaient appelés à prendre part aux discussions touchant les intérêts du pays, à côté des membres du haut clergé et de la noblesse (i).
Le règlement fut l'objet de sérieuses et longues discussions (2); la Porte et la Russie le sanctionnèrent.
Les Principautés se trouvèrent ainsi dotées d'une législation qui n'était peut-être pas une œuvre parfaite, mais qui certainement était bonne, prudente, et répondait pleinement aux besoins du moment.
« Il est impossible », dit l'auteur de la brochure intitulée : Quel-
(1) Quelques mois sur la Valachie (librairie Dentu). Nous ferons de nombreux emprunts, dans le courant de ce travail, à cette brochure qui ne porte pas le nom de l'auteur, mais qui est certainement écrite par un homme qui a étudié à fond les questions qu'il traite, et qui fait preuve d'un sens politique éprouvé et d'une grande indépendance de jugement.
(2) Voir les Annales parlementaires, tome I".
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ques mots sur la Valacliie, « de ne pas reconnaître qu'une haute « pensée de civilisation a présidé à la rédaction de ce corps de « lois, alors qu'on s'est bien rendu compte de ce qu'il renferme, « et qu'on a dégagé, de la foule des dispositions de détail, les prince cipes généraux qui en forment la base. » Voici, en résumé, les principales dispositions de l'œuvre : « institution d'une assemblée composée de cent quatre-vingt-dix membres en Valachie, de cent trente-deux en Moldavie, pour l'élection des Princes; institution d'une assemblée ordinaire élective composée pour la Valachie de quarante-trois membres, et de trente-quai^re pour la Moldavie : membres choisis dans le haut clergé, parmi les boyards et les délégués des districts, pour étudier et voter les projets de loi, contrôler les comptes et établir le budget; répartition des différentes branches de l'administration en six départements, ceux de l'intérieur, des finances, du secrétariat d'Etat (affaires étrangères), de la justice, de la milice nationale, de l'instruction publique et des cultes; principes relatifs à la question des couvents dédiés (biens conventuels) ; organisation d'une chancellerie dans chaque département, organisation d'un bureau des archives et d'un bureau de contrôle pour la réunion des pièces et la vérification des comptes de l'année; abolition des corvées, des rétributions en nature, des revenants-bons attachés aux différents emplois ; substitution d'une capitation personnelle de trente piastres (dix francs) par tête et par famille, aux impôts arbitraires qui écrasaient le contribuable; création d'une milice nationale sur le modèle des troupes disciplinées des autres nations; la liste civile des Hospodars séparée des revenus de l'Etat; le pouvoir judiciaire séparé du pouvoir administratif; trois instances créées : des justices de paix, des tribunaux de première instance, des cours d'appel, remplaçant des tribunaux où, pour la plupart du temps, les deux pouvoirs se trouvaient réunis dans les mêmes mains ; les lois sur la procédure civile et criminelle empruntées à la France ; le code de commerce français déclaré loi du pays ; les
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obligations réciproques du propriétaire et du villageois, qui se nourrissait sur la terre du premier, réglées et établies sur des bases plus justes; la délimitation de toutes les propriétés, décidée ». Le règlement organique dit encore, à l'article 165, que « les rivières de la Principauté, Juil, Oltul, Argesil, Dâmbovita et Jalomnita, seront rendues flottables » (i).
Cependant, au moment de mettre en application les dispositions de cette nouvelle législation, un terrible fléau, le choléra, s'abattit sur la Moldavie, pour envahir ensuite la Valachie. Les deux pays furent éprouvés de la façon la plus cruelle; et si l'histoire nous a conservé le souvenir des jours sombres qu'ils ont traversés, elle a enregistré aussi l'inoubliable dévouement du gouverneur général. Tant que le fléau sévit à Jassy, Kisseleff resta au milieu de la population affolée ; dès qu'il éclata à Bucarest, il y accourut pour calmer les esprits par sa présence et pour prendre les mesures propres à le combattre.
Le fléau disparu, la reconnaissance envers celui qu'on appelait le bienfaiteur des Principautés se manifesta, parmi les gens du peuple comme dans les rangs de la noblesse, sous les formes les plus touchantes. Puis, la sécurité revenue, on se remit au travail, et les réformes, un moment interrompues, reprirent leur cours, et finirent par donner les fruits qu'on était en droit d'espérer de l'administration d'un homme qui s'était identifié avec les intérêts roumains, au point de les considérer comme les siens.
L'administration de Kisseleff constitue une des pages importantes de l'histoire contemporaine de notre pays. Le général
(i) Voir les brochures : Quelques mots sur la Valachie (Dentu, libraire) ; Paul Kisseleff et les Principautés.
Nous avons créé en 1881, dans les conditions les meilleures, une société franco-roumaine, dans le but de rendre les rivières de Roumanie flottables ou navigables, et nous avons offert au gouvernement, — MM. J. Bratiano et Rosetti étaient au pouvoir, — de mener à bonne fin cette question de premier ordre pour le pays. Le gouvernement n'a pas accepté notre proposition. Cela est regrettable; le Sereth serait peut-être aujourd'hui navigable.
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a fait l'historique de son administration, — dont nous avons indiqué les grandes lignes, — dans un Mémoire qui a pour titre : Rapport du général aide de camp Kisseleff sur V administration de la Moldavie et de la Valachie, du 75 novembre 182Ç au i^"" janvier 18^4 (i) .
(i) Le rapport a paru dans les Mémoires du général comte Kisseleff (4 voL)
On le trouve reproduit dans l'ouvrage de M. A.-R. Zablotki Desiatovski : Le comte P. Kisseleff et son temps : matériaux pour l'histoire des empereurs Alexandre Z*"", Nicolas et Alexandre II. — Saint-Pétersbourg, 1882. (Voir V, i) .
La traduction française de ce rapport est en regard du texte russe.
M. Codresco, dans son précieux recueil Uricar, t. IX et X, a également publié ce rapport, traduit en roumain par M. Kallimaki-Papadopulo.