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CHAPITRE III

SITUATION DE LA SUBLIME PORTE

Préparatifs du général Kisseleff pour se porter au secours de Constantinople menacé par Ibrahim-Pacha. — Situation de la Porte. — La paix est conclue. Kisseleff quitte les Principautés. — • Regrets qui l'accompagnent.

En moins de quatre années le pays avait subi une transformation complète : l'arbitraire, le désordre, l'iniquité avaient fait place à la loi, à l'honnêteté, à la justice; la tranquillité régnait à l'intérieur et aux frontières; les nouvelles institutions se développaient avec force, sans à-coups; la prospérité des Principautés danubiennes récompensait, de leurs efforts, Kisseleff et ses collaborateurs (i) .

Un jour, la rumeur publique annonça au pays que le gouverneur général venait d'être chargé, par le Czar, d'une mission grave et qu'il allait quitter la Moldo-Valachie (2) . En effet, Kisseleff avait reçu l'ordre de marcher au secours de Constantinople, menacé par l'armée victorieuse de Méhémet-Ali. Voici à la suite de quels événements l'empereur Nicolas avait pris cette résolution.

Méhémet-Ali, né en 1769, homme obscur, soldat irrégulier au service du Sultan, dépourvu d'instruction, mais intelligent, ambitieux, énergique et rusé, s'était élevé, peu à peu, jusqu'au rang de pacha, gouverneur de l'Egypte. Administrateur remar-

(1) Voir la note de la page 1 1 , ch. 11.

(2) En apprenant cette nouvelle, l'Assemblée de Valachie adressa ces mots au général Kisseleff : « Nous venons d'apprendre la nouvelle marque d'estime et de « confiance que votre Souverain vient de vous donner, et nous en sommes fiers, « parce qu'elle vous honore. Vos soldats sont nos frères, parce que vous êtes « leur chef. Nous serons toujours heureux et glorieux de tout ce qui contribuera « à votre bonheur et à votre gloire, parce que nous sommes convaincus que la « destinée de notre patrie est intimement liée à la vôtre. »

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quable, il était devenu puissamment riche, de la même richesse qu'il avait su créer, développer dans l'admirable pays sur lequel s'étendait son commandement; puis, son ambition ayant grandi avec la prospérité générale et le développement de ses forces militaires, il rêva d'émancipation et de conquêtes. Les défaites du Sultan, en révélant à Méhémet-Ali la faiblesse du maître, le déterminèrent à profiter des circonstances. A la suite de l'anéantissement de la flotte turco-égyptienne à Navarin (1827), il refusa au Sultan d'acquitter les contributions qu'il devait, en répondant qu'elles représentaient les sacrifices faits par l'Egypte pendant la guerre. Ce fut le premier acte de révolte de Méhémet-Ali; bientôt il convoita la Syrie.

Faire naître le prétexte d'une attaque, envahir ce pays, en novembre 1831, avec 80,000 hommes commandés par Ibrahim- Pacha et Soliman-Pacha (M. Sève, ancien officier de l'Empire, qui de longue main avait organisé et discipliné les troupes du pacha d'Egypte); battre les colonnes envoyées contre lui; assiéger et s'emparer de Saint-Jean d'Acre; se porter au-devant de l'armée chargée par Mahmoud de punir le vassal déclaré rebelle, et la vaincre à Homs, — en juillet 1832, — tels sont les coups frappés, en moins de sept mois, par Méhémet-Ali.

La route de Constantinople était ouverte. Saisi de terreur, le Sultan chercha un appui contre le danger qui menaçait son Empire , et on vit cet événement inoubliable : la Sublime Porte sollicitant le secours de son ennemie séculaire, la Russie !

Pour l'Empereur Nicolas, sauver Mahmoud, c'était ajouter un fleuron à sa couronne de gloire. Le général Kisseleff reçut l'ordre de marcher au secours du Sultan, pendant qu'un corps de débarquement de 10,000 hommes (i) partait d'Odessa pour rejoindre la flotte russe à Constantinople et que le comte Orloff, l'ami de Kisseleff, allait remplacer Boutenieff comme ambassadeur.

(i) Lettre d'Orloff à Kisseleff, Saint-Pétersbourg, 15 mars 1833. {Mémoires du général Kisseleff y tome IV, p. 98.)

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Un accord, scellé par le traité de Unkiar Skelessi, conclu le 8 juin 1833, était intervenu entre le Czar et le Sultan. Par une clause secrète, la Sublime Porte avait ouvert éventuellement le Bosphore et les Dardanelles à la flotte russe, tandis qu'elle avait fermé ce détroit aux flottes des autres puissances. Mais les événements prirent un cours inattendu, et ce fut la paix, au lieu des armes russes, qui sauvèrent l'Empire turc.

« D'après les ordres que je viens de recevoir, écrit Kisseleff à Orloff (i) , de marcher au delà du Danube pour occuper et défendre les Dardanelles, j'avais pris le parti de resserrer mes cantonnements et de rapprocher de moi la division de la brigade des uhlans restés en Russie ; ne voilà-t-il pas qu'au beau milieu de mes arrangements on m'écrit, par un exprès de Giurgevo, que l'on tire le canon de Routschouk, en réjouissance de la paix qui vient d'être signée entre Méhémet-Ali et le Sultan. »

Les grandes puissances avaient, en effet, conseillé au Sultan d'abandonner à Méhémet-Ali ses conquêtes, et de signer la paix plutôt que d'exposer l'Europe à une conflagration générale. Ces événements marquaient un fait de la plus haute importance pour l'avenir; ils venaient, en quelque sorte, de saisir l'Europe de la question d'Orient (2).

Débarrassé des soucis que lui avaient donnés les préparatifs de la campagne qu'il pensait entreprendre, Kisseleff, qui voyait approcher l'heure de résilier ses pouvoirs, consacre les derniers mois de son gouvernement à passer en revue tous les rouages de

(1) Kisseleff à Orloff, 8 avril 1833, Boussio {Mémoires de Kisseleff, 4^ volume ^ p. loi). Toute cette correspondance entre Kisseleff et Orloff, sur l'affaire égyptienne, offre un très vif intérêt.

(2) Méhémet-Ali était encouragé par la France ; le Sultan était soutenu par la Russie et l'Angleterre. La victoire de Méhémet-Ali à Nizib, 23 juin 1839, remportée peu de temps avant la mort de Mahmoud, déterminera une nouvelle intervention des grandes puissances de l'Europe, — la France exceptée, — en faveur de la Turquie, et la défaite d'Ibrahim devant Saint-Jean d'Acre, aussi bien que les conseils donnés par sir John Napier à Méhémet-Ali, décideront de la paix et amèneront la reconnaissance de la domination de Méhémet-Ali et de ses héritiers sur l'Egypte. {Revue des Deux Mondes, i"" nov. 1892.)

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l'administration , s'assurant des besoins nouveaux , constatant j

l'actif et le passif des caisses publiques, revisant, arrêtant les 1

comptes, préoccupé de consolider son œuvre et de léguer à ses i

successeurs une situation saine et forte. I

Sur ces entrefaites, une convention conclue à Saint-Pétersbourg,— le 17-29 janvier 1834, — apportait une modification grave à la clause du traité d' Andrinople, touchant au libre exercice du droit souverain d'élection des Princes. j

« Après la reconnaissance formelle de la constitution, est-il dit •

au paragraphe 3 du traité, les Hospodars de Valachie et de '

Moldavie seront nommés, — mais pour cette fois-ci, et comme un \ cas tout particulier, — de la manière qui a été convenue, il y a

quelque temps, entre les deux puissances contractantes , et ils \

commenceront à gouveriier les deux provinces conformément à \

la constitution, laquelle est une suite des stipulations dont il a I

été parlé plus haut (i). » |

Dans ce même acte, la Sublime Porte reconnaît formellement ,

la constitution donnée aux Principautés : « La Russie s'e?igage ]

à retirer ses troupes deux mois après la nomination des Princes ; \

elle fixe de concert avec la Porte à dix mille bourses [c'est-à-dire \

trois millions de piastres turques^ le tribut que les deux provinces \

devront payer à partir du /'"' janvier 18 » ; les deux cours ^

conviennent encore que « le nombre des troupes employées comme ~

garnison dans l'intérieur des deux pays sera fixé d'une manière ^

invariable au gré de la Sublime Porte, qui déclare n'exiger | d'eux aucune contribution où payement pour tout le temps de la

guerre, promet d'user d'humaîiité et de générosité envers eux et <

autorise les Princes à se faire représenter auprès d' Elle par des j

chargés d'affaires chrétiennes orthodoxes » . '

Dans l'article final de la convention, la Sublime Porte accorde ;

à la Russie « le droit de parler en faveur des Principautés, sui- j

(i) Extrait du traité de Saint-Pétersbourg, 29 janvier 1834. (Voir aux .1

Pièces justificatives.) j

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vant les circonstances dans lesquelles celles-ci pourraient se trouver, et promet d'avoir égard à ces représentations » . Cette concession à la Russie n'est pas nouvelle; elle date du traité de Koutchouk-Kaïnardji, mais c'est la première fois que la Turquie prend V engagement de tenir compte de ses représentations.

Deux mois après l'échange des ratifications, la Sublime Porte publia un firman accompagné d'un hatti-sherif (i), qui renouvelait simplement les déclarations du traité de Saint-Pétersbourg et des traités antérieurs, en ce qui concernait les Principautés, et consacrait formellement leur autonomie et l'indépendance de leur administration intérieure.

Quelques semaines encore, et on allait toucher à l'heure de la nomination des Princes de Valachie et de Moldavie. Kisseleff n'attendit pas ce moment pour rentrer en Russie. Au mois d'avril de cette même année, après un gouvernement de près de quatre ans et demi, il quitta les Principautés, accompagné jusqu'à la frontière par le clergé , la noblesse , la population de Jassy, et au delà, par les bénédictions des petits et des faibles qu'il avait toujours protégés contre les puissants. Lui-même avait des larmes plein les yeux, des regrets plein l'âme, tant son attachement pour le pays auquel il faisait ses adieux était profond (2) .

La Chambre valaque, dans le désir de perpétuer le souvenir des services éminents rendus par Kisseleff, décida qu'une statue

(1) « Les Principautés feront librement toutes les lois nécessaires à leur admi- « nistration intérieure, de concert avec leurs divans respectifs, sans qu'ils puis- « sent néanmoins porter atteinte aux droits qui ont été garantis en faveur de ces <( pays par les différents traités ou hatti-sherif ; et elles ne seront molestées pour « r administration intérieure du pays, par aucun ordre contraire à leurs droits. » (Art. 4.) Par ce hatti-sherif une indépendance législative entière, — relativement aux questions intérieures, — était reconnue aux Principautés.

(2) Kisseleff était général en chef de l'infanterie depuis 1833. Quelque temps après son retour en Russie, il fut placé à la tête des domaines impériaux et spécialement chargé de l'amélioration du sort des paysans, serfs de l'Empereur. Le tact et l'intelligence dont il fit preuve lui firent décerner le titre de comte de l'Empire et confier la direction de la chancellerie impériale. C'est lui qui fut

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serait élevée au général , et elle vota les fonds nécessaires à l'exécution du projet.

Déjà en 1 831, le jour où les membres de l'assemblée extraordinaire, appelée à voter le règlement, s'étaient réunis, ils avaient offert au général l'indigénat avec toutes les prérogatives attachées aux plus nobles familles du pays. « Quel autre plus que vous, lui dirent-ils, peut avoir le droit de se nommer fils de cette patrie où toutes les calamités ont disparu dès que votre pied a touché son sol, oh tout a été créé par vos mains, où tout ce qui était mort et inerte s'est ranimé à votre soufiïe (i) ? »

La Chambre de 1834, en voulant élever un monument à Kisseleff , mettait le sceau au grand souvenir que le général laissait sur la terre roumaine.

Néanmoins, ce témoignage de reconnaissance qui honorait autant la Chambre roumaine dont il émanait, que l'ancien gouverneur, ne devait recevoir son exécution que dix ans plus tard, en 1843, sous le règne de Bibesco (2).

envoyé en 1856 à Paris comme ambassadeur extraordinaire, et qui représenta la Russie aux conférences de Paris, en 1858, dans les questions relatives à l'organisation des Principautés.

Le général comte de Kisseleff se retira des affaires en 1862, par raison de santé, et rentra en Russie, où il mourut en 1872.

(1) Paul Kisseleff et les Principautés (Firmin Didot, édit.).

(2) Voir la lettre de Kisseleff au Prince Bibesco, à la 2^ partie : Correspondance générale.

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