CHAPITRE V
LE PRINCE GEORGES-DEMETRE BIBESCO
Georges-D. Bibesco. — Origine de sa famille, ses études, ses débuts dans la carrière politique. — Son élection à vie, par la nation, comme Prince de Valachie.
Trois ans auparavant, le 28 octobre 1831 , Georges-Demetre Bibesco avait été élu député (i) à l'assemblée générale extraordinaire chargée de voter le règlement organique, par le collège des grands boyards du district de Dolj , et il avait pris , avec éclat, sa place sur la scène politique.
Né en 1804, fils du grand vornic Démétrius Bibesco, — né lui-même en 1772, mort au commencement de novembre 1831 (2), — et de Catinca (Catherine) Vacaresco (3) , arrière-petite-fille de la Princesse Safta Brancovan, fille du Prince régnant Constantin Brancovan, décapité à Constantinople en 17 14; arrière-petit-fils de Jean Bibesco (4) , qui naquit à la fin du dix-septième siècle ,
(1) Georges-Demetre Bibesco a été élu par 19 voix ; Ottetelechano, par 14 voix. (Annales parlementaires, V, II, pages 203-205.)
(2) Demetre Bibesco, le père du Prince Bibesco, figure parmi les conseillers du Prince Grégoire Ghyka, et son nom est parmi ceux des boyards qui adressent au Prince la protestation du 27 décembre 1827, contre le rétablissement des hégoumenes grecs (administrateurs) dans les monastères roumains. (Voir Boleac.) Il meurt au commencement de novembre 1831 ; en effet, à la date du 10 novembre, il ne figure plus sur la liste des boyards de i""*^ classe. (Annales parlementaires, t. II, p. 127 et 132.)
(3) La grand'mère du Prince Bibesco, mariée à Vacaresco, était fille de Constantin Crezulesco, dont la mère Domnita (la princesse) Safta Brancovan, fille du Prince régnant Constantin Brancovan, décapité en 1714 à Constantinople, avait épousé Jordaki (Georges) Crezulesco.
(4) Jean Bibesco est un des signataires du mémoire adressé le 6 septembre 1720, par les boyards de l'Oltenie, à l'Autriche, maîtresse de cette partie de la Valachie, pour lui demander d'en confier le gouvernement à Georges Cantacuzène. Il le signe comme boyard du district de Gorj. Ce mémoire est annexé au rapport sur l'Oltenie, du 12 septembre 1720. (Hurmuzaki, vol. VI, p. 317.)
LE PRINCE GEORGES-DEMETRE BIBESCO.
Georges-D. Bibesco fit la majeure partie de ses études à Paris, où il avait été envoyé en 1817. Il en était revenu en 1824 docteur en droit de la Faculté de Paris, possédant à fond les auteurs français, grecs et latins, et parlant la langue d'Homère avec une rare éléofance. Il lui était réservé de faire entendre la langue roumaine en orateur de premier ordre.
Le général Kisseleff n'avait pas tardé à distinguer Georges- D. Bibesco et à mettre ses connaissances et son activité à contribution, en le nommant secrétaire d'Etat au département de la justice, puis chef de la secrétairerie d'Etat, poste de la plus haute importance , parce que les affaires des autres départements y aboutissaient, et que là étaient traitées les questions, toujours très délicates, avec les consuls étrangers.
Mais laissons le Prince raconter lui-même, dans une lettre à son fils Nicolas, écrite quelques années après son abdication, son entrée dans la carrière et « sa marche ascendante ».
Lettre du Prince Bibesco à son fils le Prince Nicolas (i).
« Vienne, le 15 novembre 1851.
« Le commencement de ma carrière politique, qui fut si rapide,
(i) Le Prince Nicolas Bibesco, deuxième fils de S. A. S. le Prince régnant, a été certainement un des hommes les plus remarquables que la Roumanie ait produits.
Élevé en France au lycée Henri IV, bachelier ès lettres et bachelier ès sciences mathématiques, entré à l'École polytechnique, puis à l'École d'état-major, d'où il est sorti le premier ex-œquo avec Ch. Corbin, licencié en droit, Nicolas Bibesco a abordé avec la même facilité et le même bonheur les lettres et les sciences.
Devenu, au sortir des écoles, officier d'ordonnance du maréchal Randon, le jeune lieutenant d'état-major conquit, dans la campagne de Kabylie, le grade de capitaine et la croix de chevalier de la Légion d'honneur. Quelques années plus tard, la croix d'officier venait rendre hommage à un très beau travail sur la Kabylie.
Le Prince Nicolas était fixé dans son pays, quand la tourmente de 1870 le fit courir à la défense de son pays d'adoption, la France.
Choisi comme aide de camp du commandant en chef de la Défense nationale, le général Trochu, il eut à déployer dans ses fonctions, à côté des qualités mili-
LE PRINCE GEORGES-DEMETRE BIBESCO.
est dû, mon cher Nicolas, à cette divinité antique, Fatum, Fortuna, que tu maltraites beaucoup trop dans ta composition de concours pour l'Ecole polytechnique, et qui joue, quoi que tu en dises, un grand rôle dans les affaires d'ici-bas.
« Je venais de rédiger un projet de loi sur les municipalités; c'était une institution que le général Kisseleff voulait acclimater dans notre pays. La commission chargée de ce travail ne s'y entendait pas beaucoup, et moi, son modeste secrétaire, je n'étais guère plus fort; mais j'avais la ressource de mes livres, j'en usai largement, et avec le peu que je savais, avec le beaucoup que je
taires dont il avait fait preuve en Afrique, un tact, une sollicitude pour les intérêts les plus divers, et une bonté qui étaient, chez lui, de nature.
Que de jours sombres, que de dangers pour les défenseurs héroïques de la grande ville, jusqu'à l'heure qui sonna le glas de la capitulation !
Son devoir accompli, le Prince Nicolas rentra dans son pays, où il se consacra aux études économiques. Il rêva de créer en Roumanie des industries nouvelles; il embrassa un horizon trop vaste ; il y perdit une partie de sa fortune et sa santé.
Cependant cette vie de travail, de labeur incessant, a aussi sa page politique importante, trop courte, hélas!
Élu député par les électeurs de Gorj en 1886, puis, en 1888, par ceux de Jalomitza, le Prince Nicolas Bibesco se révéla, dès le premier jour, grand orateur, rappelant, par l'éclat de sa parole, le grand talent du prince régnant son père. Son discours, dans lequel le Prince combattait les fortifications, restera comme un modèle de discussion serrée, de patriotisme et de lutte courtoise. Un avenir, prochain peut-être, dira si le député de Jalomitza a été clairvoyant.
Et que penser de sa dernière réapparition à la Chambre? Quelques semaines auparavant, le Prince Nicolas Bibesco était frappé à son banc de député par un mal terrible qui devait faire son œuvre à bref délai ; il dut quitter la salle. Pendant de longs jours le mal le tint terrassé et sa fin parut imminente. Grâce pourtant aux soins dont il fut entouré et à la force de sa constitution, il y eut comme un temps d'arrêt dans les progrès que la maladie n'avait cessé de faire. C'est à ce moment que les débats sur la question des fortifications furent repris à la Chambre.
Ne consultant que son ardent patriotisme, que son devoir de mandataire de la nation, ne tenant aucun compte de son état de faiblesse ni des conseils de sa famille et de ses amis, et pareil à ce grand ministre anglais lord Chatam qui, presque expirant, se fit transporter à la Chambre des communes pour y parler dans une grande question nationale, et rendit l'âme quelques jours après, le Prince Nicolas Bibesco se fit transporter, lui aussi, au sein du Parlement roumain pour parler une fois encore et obéir à sa conscience et à son patriotisme.
Cet effort lui porta le dernier coup. Quelques jours plus tard, Nicolas Bibesco expirait.
Il était mort sur la brèche, en soldat.
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pillai, je parvins à faire quelque, chose qui avait assez bonne apparence, et un seul défaut : celui d'être impraticable. La commission, enchantée de se voir débarrassée d'une corvée, me combla d'éloges et me chargea de soumettre mon œuvre au président plénipotentiaire. Ce choix me fit peur et dissipa bien vite les fumées que la louange avait pu produire, un instant, dans ma jeune tête. Je n'ignorais pas que le président était non seulement un homme d'une haute intelligence, mais encore un homme pratique. Je voulus me rendre bon compte de ce que j'allais lui présenter, et, à force de comparer le but aux moyens, les moyens avec les habitudes et l'état moral de ceux qui devaient les pratiquer, je ne tardai pas à m'apercevoir que j'avais fait à peu près comme un tailleur qui couperait l'habit d'un enfant sur le patron d'un géant. Je remis donc mon ouvrage sur le métier et j'obtins quelque chose qui allait mieux à l'état du pays. Mais ma commission ne voulut plus entendre parler de délibérations nouvelles ; il me fallut présenter l'ancien projet.
« Le général m'accueillit avec beaucoup de bienveillance. Durant la lecture, il me fit plusieurs observations, que je compris d'autant mieux qu'elles s'accordaient parfaitement avec celles que je me faisais depuis plusieurs jours, et j'opérai sur-le-champ, quelques changements de rédaction qui parurent le satisfaire.
« Cependant, quand j'eus fini de tout lire, il me demanda si je croyais que ce projet atteindrait son but. « Je crains, lui répondis-je, que la complication des formes n'en embarrasse l'exécution. — Je suis tout à fait de votre avis. Mais n'est-ce pas vous qui l'avez rédigé? — Oui, monsieur le président; mais je ne me suis aperçu des inconvénients qu'il offrait, que plus tard, et alors qu'il avait déjà été adopté parla commission. J'en ai, depuis, rédigé un autre que je crois préférable. » Il voulut le voir, et il l'approuva. Je sus ensuite que, dès que je fus sorti, il était passé chez un de ses amis , qui logeait sous le même toit, pour lui dire qu'il avait fait une découverte précieuse et qu'il en était tout joyeux.
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« A quelques mois de là, je fus envoyé dans la petite Roumanie (i) , pour présider à l'introduction du nouvel ordre de choses arrêté par le règlement organique. La tâche était assez difficile. Il ne s'agissait de rien moins que d'initier le public à la nouvelle législation et de lui faire apprécier, par des publications succinctes mises à la portée de toutes les intelligences, les avantages qu'elle offrait sur l'ancienne et les résultats salutaires qu'on devait en attendre. Il fallait, en outre, rédiger le manuel de chaque employé, depuis le premier jusqu'au dernier. J'eus le bonheur de réussir au delà de mes espérances, et on adopta comme règle pour la grande Roumanie (2) ce qui avait été fait dans la petite. Au retour de cette mission, je fus nommé soussecrétaire d'Etat au département de la justice : c'était, de tous les ministères, celui où il fallait des connaissances spéciales et où il y avait aussi le plus à organiser et à surveiller.
(( Deux ans après, je fus nommé chef de la secrétairerie d'Etat, où aboutissaient toutes les affaires des autres départements, et qui, — parmi ses nombreuses attributions, — comprenait les relations avec les consuls étrangers, qui ne sont pas toujours les plus faciles ni les plus agréables.
« Ainsi je montai , montai toujours sur les ailes rapides de la fortune jusqu'à ce que je me trouvai un jour porté au sommet, d'où elle devait me précipiter quelques années plus tard.
« O diva, gratum quse régis Antium
« Prsesens, vel imo tollere de gradu
« Mortale corpus, vel superbos
« Vertere funeribus triumphos. »
Ce dont le Prince ne parle pas dans cette lettre, pleine de charme dans sa concision, c'est de la rédaction de certain article
(1) L'Oltenie, formée des cinq districts compris entre l'Autriche et l'Olto (Aluta) .
(2) Partie de la Valachie comprise entre l'Olto et leMilcov, frontière moldave.
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du règlement organique qu'il fut assez heureux pour faire modifier. Cette modification, relative à l'article 2 du troisième chapitre, est capitale.
Le paragraphe i" de ce chapitre était ainsi conçu (i) : a CEUX QUI s'introduiront sur le territoire valaque sans faire quarantaine seront envoyés aux salines {pu travaux forcés) à perpétuité. » — Or, à Constantinople, on avait substitué à cette rédacdaction la suivante : « LES INDIGÈNES QUI S'INTRODUIRONT sur le territoire valaque sans faire quarantaine , seront envoyés aux salines à perpétuité, et LES AUTRES JUGÉS PAR LEUR AUTORITÉ COMPÉTENTE (l) . ))
Le sous-secrétaire d'Etat au ministère de la justice, alors Georges Bibesco , rappela dans son travail sur le règlement , adressé au général Kisseleff, « que tout crime commis sur le territoire valaque n'avait jamais été jugé que par la loi et les juges du pays, quelque fût d'ailleurs le caractère ou la nationalité du coupable; que les dispositions prises à Constantinople seraient, si on les admettait, une atteinte grave portée à un droit que le pays avait constamment exercé ».
Le texte primitif fut rétabli.
Voilà comment se manifestaient le sentiment de la dignité nationale et de l'amour de la patrie chez le jeune sous-secrétaire d'État.
Quelque temps après la nomination d'Alexandre Ghyka à la Principauté , Bibesco , qui était devenu chef de la secrétairerie d'Etat, donna sa démission, rentra dans la vie privée et ne reparut dans les affaires qu'en 1841, comme député. Ses vastes connaissances, les services déjà rendus, sa profonde intégrité et sa brillante parole, assurèrent bientôt au nouveau député un grand ascendant sur les membres de l'assemblée; si bien que,
(i) Questions relatives à la refonte du règlement organique, adressées par G.-D. Bibesco, sous-secrétaire d'État au département de la justice, à S. Exc. le général comte de Kisseleff, (Voir aux documents politiques, vol. II.)
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lorsqu'il fut question, pour la Valachie, de donner un successeur au prince Ghyka, Bibesco se trouva tout désigné aux suffrages de ses concitoyens.
Voici, à propos de l'élection du Prince, le tableau que l'auteur de Quelques mots sur la Valachie fait de cette solennité :
« C'était la première fois, depuis deux siècles, que la Valachie « était appelée à exercer ce droit souverain. Elle le fit avec tant « de convenance et avec un sentiment si profond de la haute « mission qui venait de lui être confiée, qu'on eût dit qu'elle « n'avait jamais cessé de l'exercer.
« Le I" janvier 1843 (i), les cloches sonnant à toute volée « d'un bout à l'autre de la Principauté, — et durant la jour- « née entière, à intervalles égaux, — annoncèrent qu'un acte « extraordinaire, solennel comme aucun autre jusqu'alors, allait ({ s'accomplir. Le peuple encombrait les églises, qui restèrent « ouvertes tout le jour et une partie de la nuit. A huit heures « du matin, électeurs et candidats s'étaient rendus à l'archevêché, « dont les portes s'étaient refermées sur eux. Au milieu de l'office « divin, célébré par l'archevêque, dans l'église métropolitaine, « chaque électeur fut appelé à jurer sur le Saint-Sacrement qu'il « n'écouterait, en donnant son vote, que la loi de sa conscience « et l'intérêt du pays. »
Quand on fut dans la salle des élections, et au moment de procéder au scrutin secret pour chacun des candidats , — qui étaient encore, « malgré la retraite de plusieurs », au nombre de 21, — l'archevêque rappela à l'assemblée qu'elle était dans la maison
(i) Conformément aux dispositions prévues par le règlement organique pour la composition de l'assemblée qui aurait à élire le Prince, celle qui fut convoquée le janvier 1843 se composa : du métropolitain, président de droit, des trois évêques diocésains, de cinquante boyards de première classe, puis, par ordre d'ancienneté de rang, de soixante-dix électeurs tirés au sort parmi la petite noblesse , qui représentait aussi la petite propriété (anciennement la haute noblesse et le haut clergé seuls jouissaient du droit d'élire le Prince), de soixantesix électeurs délégués par les districts et par les corporations de marchands et industriels : total, 190 membres.
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et en présence du Seigneur, envers qui elle venait de « s'engager à choisir le plus digne » .
« Vous allez prononcer y) ^ ajouta- t-il, « si ce jour sera un jour de vie ou un jour de mort pour votre patrie . N'oubliez pas, en allant déposer votre vote, que vos femmes, vos enfants^ tous vos concitoyens vous attendent, au sortir de cette enceinte, pour vous bénir vu vous maudire, selon le choix que vous aurez fait. N'oubliez pas que par delà les limites de notre pays l'étranger nous regarde, pour nous placer plus haut dans son estime ou n'avoir pour nous que du dédain. »
L'assemblée répondit noblement à cet appel. Elle siégea, calme, digne, pendant les vingt-quatre heures que dura l'élection. A quatre heures du matin le scrutin fut terminé. La presque unanimité des suffrages s'était réunie sur Georges-D. Bibesco : il fut proclamé Prince du pays aux acclamations enthousiastes de l'assemblée, auxquelles répondirent celles de la capitale et, bientôt après, celles de la Valachie tout entière.
« Dilexisti justitiam, odisti iniquitatem , propterea unxit te Deus tuus oleo lœtitiœ prœ consortibus tuis (Ps. XLIV).
Telles furent les paroles , empruntées au psalmiste , qui servirent de texte à l'allocution adressée au nouvel élu par l'archevêque d'Argés.
« La joie avait été générale, sincère, grande comme l'espérance qui l'avait produite. Le Prince Bibesco prit l'engagement de tout faire pour la justifier.
« Par le calme et l'ordre que vous avez montrés » , dit-il aux électeurs, « vous avez relevé la patrie dans l'estime des étrangers ; en prouvant qu'elle n'est pas indigne des droits qui lui ont été accordés , vous avez rempli votre devoir : il me reste à faire le mien, et vous pouvez compter que je n'y manquerai pas (i). »
(i) Quelques mots sur la Valachie (Dentu).
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