LES COUVENTS DÉDIÉS
l'histoire d'après boléac et billecoq.
Nous avons cité plusieurs fois le nom de César Boléac, dont le travail intitulé : « Les monastères roumains y), publié en 1862, est incontestablement très intéressant, malgré ses violences de langage, ses erreurs, ses fluctuations de jugements et même ses injustices. — Nous aurait-il aidé seulement à compléter nos documents par ceux qu'il a découverts, — telles les instructions à à Aristarchi, le mémorandum qu'il suppose être de la même année, — que nous lui serions encore reconnaissants pour cette aubaine.
D'ailleurs, les appréciations de César Boléac ne pouvaient être ni exactes ni complètes , parce qu'il lui a manqué de nombreux éléments d'étude, de comparaison et cette liberté de jugement qui donne l'impartialité.
(( Le Prince Bihesco a attaqué )), dit Boléac, « dès le lendemain de son élection, V autorité de V administration grecque qui, sous le Prince Ghyka, était devenue un État dans VÉtat ; mais, comment, étant le preynier Prince élu par la nation,... rendu indépendant par sa fortune personnelle et par la nature de son élévation au pouvoir , ayant l'instruction et le talent qu'on lui reconnaissait, et alors qu'il pouvait se faire écouter de l'Europe sur une question aussi juste, aussi vitale pour sa patrie, comment n'a-t-il pas pu faire plus qu'il n'a fait? »
L'indépendance de fortune, pas plus que le talent, ne pouvait donner au Prince de Valachie, à l'époque dont nous parlons, l'indépendance politique ; quant à l'Europe , elle n'aurait eu garde de se créer l'embarras de cette question ; Boléac le sait bien. Ce qu'il ne sait pas, c'est que le mémoire du 20 mai 1843, dans lequel figure la proposition du partage des revenus en quatre parts, dont une seule devait revenir aux Saints Lieux, est du Prince Bibesco; il ignore également l'existence du mémoire de Saint-Pétersbourg, qui est loin de répondre aux vœux énoncés par le gouvernement roumain. Aussi ne voit-il pas comment la lutte s'engage, et, naturellement, il la suit, il la juge mal.
Quand, dans sa lettre du 20 septembre, le Prince combat le mémoire de Saint-Pétersbourg et « prie la Cour protectrice de ne pas admettre les prétentions des Saints Lieux, ce qui serait créer un Etat dans VEtat », Boléac dit que « le Prince s'humilie ; qu'il
oublie qu il est l'élu de la nation, qu'il trahit ». Rencontre-t-il
des phrases hardies, fières, qui marquent la majeure partie des mémoires ou lettres du Prince, Boléac prétend « qu'il ji'y a là que l'apparence d'un bouillant patriotisme ».
L'auteur des Monastères roumains n'a pas approfondi la question; s'il eût pu suivre pas à pas cette bataille sur la question des couvents dédiés , il aurait vu comment le Prince , forcé de renoncer au partage des revenus en quatre parties (i) par suite de l'intervention de la Russie, et du mémoire de Saint- Pétersbourg (2) , change de terrain , combat la nomination des « Exarques et des régisseurs (3) grecs », insiste sur les affermages par licitations publiques , et détourne le coup porté par les communautés grecques qui réclament la présence aux enchères du consul russe, à l'exclusion des autorités roumaines, au moyen d'une contre-proposition ayant pour but de faire nommer une
(1) Voir Mémorandum du 20 mai 1843, p. 66.
(2) Voir p. 76.
(3) Voir Mémoire de Constantinople, p. 84.
commission des enchères composée du consul de Russie , de quatre délégués, et du ministre des cultes de la Principauté . Cet acte ne tend pas , comme le dit Boléac , « à donner sous une forme légale la cinquième partie du pays aux Russes y), — tout proteste contre cette accusation puérile , — mais bien à assurer à ces affermages une surveillance, une garantie. En effet, la présence du ministre roumain dans la commission sauvegardait les droits de l'Etat.
S'il avait étudié les choses de plus près , Boléac aurait constaté que, réduit de nouveau à battre en retraite devant le « scandaleux courtage (i) » des Saints Lieux, le Prince concentre sa résistance autour de deux positions capitales : celle qui livrerait la « situation du paysan », celle avec laquelle périrait la « souveraineté de l'État y), et il aurait compris toute la portée de ce passage de la lettre du Prince à Nesselrode , où éclate sa douleur d'avoir été contraint à tant de concessions , et où s'affirme sa résolution de ne pas aller au delà; « ce sont là les seuls points sur lesquels, comme chef du Gouvernement de mon pays, il m'est permis de transiger (2) ».
Onze ans plus tard, le Boléac de 1873, — qui dépouillera tout parti pris , abdiquera ses erreurs , et se découvrira devant la tombe du Prince Bibesco pour proclamer « les grands actes de ce Prince qui a mis son patriotisme au-dessus de tout », — aurait ainsi résumé la question des Saints Lieux sous le règne de Bibesco (3) .
« Les Saints Lieux ont prétendu à la bourse et à la vie des Principautés : — La bourse? Soit, a répondu le Prince, puisque je ne puis pas vous empêcher de la prendre; mais je défends ma vie, c'est la souveraineté de l'État. » Et, la part du feu faite, il resta intraitable sur cette question de souveraineté.
(1) Mémoire du 20 septembre 1843.
(2) Lettre du Prince Bibesco au comte de Nesselrode 13-25 juillet 1845.
(3) Voir la Trompette des Carpathes, Boléac, 1873.
LA QUESTION DES SAINTS LIEUX
Voilà quelle fut la tactique du Prince, quel fut le secret de ses concessions successives autant que douloureuses, dont Boléac , en 1873, ne s'était pas encore rendu compte.
Cependant , cette exclamation que lui arrache la lecture des instructions à Aristarchi : « Bénissons ce moment d'inspiration de Bibesco et prenions acte des dernières lignes de ce mémoire (i) », est comme le prélude à cette transformation qui, de 1862 à 1873, va s'accomplir dans le pamphlétaire pour faire de lui un historien.
M. BiLLECOQ « écoute », — malgré l'avertissement de M. Guizot, — dans sa lettre à M. le consul général, datée de Paris, le 16 janvier 1843, « une disposition trop prononcée, peutêtre, à se persuader ce qui cottvient à la nuance de ses propres idées, ou de ses sentiments personnels » (2).
« Le Prince », écrit M. l'agent, « recueille le fruit bien amer d'imprudents engagements pris (?), comme de bien légères promesses, pour ne pas les caractériser plus gravement. L'esprit du clergé grec et l'opinion publique dans les Principautés viendront, il faut l'espérer, à son aide; mais, encore une fois, sa situation est grave, et personne ne l'apprécie aujourd'hui mieux que lui-même. »
Des sous-entendus, des insinuations, et c'est tout, sur une des plus importantes questions du règne du Prince.
M. TOCILESCO passe cette question sous silence.
(1) Les monastères roumains, par César Boléac, p. 127, 1862.
(2) Lettre de M. Guizot à M. Billecoq. Paris, 28 novembre 1843.
LES COUVENTS DÉDIÉS d'après les écrits anonymes
M. Élias Regnault (d'après la brochure anonyme : Dernière occupation , etc.) :
« Mais , à Constantinople , l'ambassade russe en décida autrement; les deux Cours protectrices ordonnèrent que, pendant dix ans, les moines grecs ne payeraient aucune contribution à l'Etat dont ils détenaient les biens.
« A l'expiration de ce terme, c'est-à-dire en 1843, la Russie, profitant du moment où l'on allait avoir besoin d'elle pour une nouvelle décision, voulut se ménager des avantages personnels dans une discussion dont elle se fit arbitre. Elle proposa donc de transformer les cultivateurs habitant les terres des couvents , et les moines grecs eux-mêmes , en sujets russes dépendant des consulats de Bucarest et de Jassy. C'était faire relever de la juridiction consulaire russe le cinquième du territoire des Principautés.
« Les moines , justement effrayés de cet offre de naturalisation (?) , repoussèrent ce dangereux honneur. Dès lors le Czar, retirant sa main protectrice, les livra aux hostilités des Roumains, bien assuré qu'ils seraient obligés de revenir à lui.
« Bibesco, en effet, profita de l'isolement des moines grecs pour les soumettre à des contributions de toute nature. Non
LA QUESTION DES SAINTS LIEUX
seulement il frappa les monastères d'emprunts forcés , mais encore il les contraignit de lui faire des dons considérables chaque fois qu'il s'agissait de la reconnaissance de leurs abbés, de la confirmation de leurs fermages et de la signature des sentences judiciaires
« Les exigences devenant de jour en jour plus oppressives, les moines , en iS^y, furent obligés , ainsi que cela se prévoyait , de recourir de nouveau à la protection moscovite (i). »
M. UbicINI (d'après la brochure anonyme : Dernière occupation, etc.) :
« Mais à Constantinople la mission de la Russie en décida autrement, etc.. (comme dans le livre de M. Elias Regnault) . A
l'expiration de ce terme, c'est-à-dire en 1844, la Russie émit
des propositions qui ne tendaient à rien moins qu'à transformer les moines et les cultivateurs établis sur leurs domaines en sujets immédiats du Czar orthodoxe. Arrivée à ce point, la protection se heurta contre les Roumains , et contre les moines eux-mêmes, qui rejetèrent l'arrangement proposé. Quatre ans plus tard (1847) , les exactions de Bibesco, encouragées sous main par le Cabinet de Saint-Pétersbourg, contraignirent les hégoumènes à implorer de nouveau l'assistance de la Russie (2) »
Un coup d'œil sur la brochure (3) anonyme où MM. Elias Regnault et Ubicini ont puisé leurs inspirations suffira à démon-
(1) Histoire des Principautés danubiennes, p. 327 et 328.
(2) {Valachie- Moldavie, p. 78.)
(3) Dernière occupation, etc. (brochure anonyme portant le nom d'emprunt Chainoi), p. 94 et 95. — (( Mais à Constantinople la mission de Russie en décida autrement, et les deux Cours, sans consulter les pays et leurs droits, décidèrent que les moines grecs continueraient pendant dix ans à disposer des revenus des couvents sans payer aucune contribution. A l'expiration de ce terme, c'est-à-dire en 1843, la Russie émit des propositions qui devaient avoir pour résultat, comme le synode proposé par le Prince Menschikoff, de transformer les cultivateurs habitant les terres des couvents, les moines grecs compris , en sujets dépendant des consulats russes de Bucarest et de Jassy. Alors comme en 1853, au sujet des immunités du patriarcat, les moines grecs se trouvèrent embar-
trer que le récit de ces messieurs ne leur a pas coûté grands frais d'imagination. Ils n'ont eu que la peine de copier. Les actes du Prince, la lutte soutenue par lui au nom des droits du pays, n'existent pas ; ses actes de répression contre les hégoumènes se transforment en spéculations inavouables ; le Prince est un tyran, et les hégoumènes des martyrs ! Voilà de l'histoire !
rassés de la protection et refusèrent l'arrangement proposé. Aussi la Russie, pour les pousser et les obliger plus tard à recourir à elle, excita contre eux la vénalité du Prince Bibesco et de sa famille, dont les exigences devinrent tous les jours plus fortes, et réussit à forcer les moines, en 1847, à recourir de nouveau à la protection de la mission russe. »
QUESTION COMMERCIALE