SES CONSÉQUENCES
LA POLITIQUE DE M. BILLECOQ
L'attitude hostile de M. -le consul général de France, à l'égard du Prince de Valachie, ne cesse pas de se trahir dans toutes les lettres qu'il adresse à son Gouvernement, jusqu'en mars 1846. A cette date, M. Billecoq est rappelé et remplacé par M. de Nion.
L'accusation portée contre lui, par M. Philippsborn (i), se trouve pleinement justifiée, non seulement par la correspondance de M. l'agent français, mais encore par le dernier acte qu'il accomplit sur le territoire valaque.
M. Billecoq rappelé à la demande du Prince et exaspéré par sa disgrâce, ne craint pas, pour se venger, d'accuser le Gouvernement valaque d'avoir manqué, le jour de la Saint-Philippe , a des usages constamment observés, en matière de visites d'étiquette; d'amener son pavillon; de créer à son successeur une position des plus délicates et de mettre le Gouvernement français, — qui a trop facilement ajouté foi à ses accusations, — dans une situation fausse.
Une lettre du Prince (2) à M. Guizot repousse et fait justice des accusations de M. Billecoq; et des instructions de M. de Bourqueney (3) à M. de Nion apprennent au nouveau consul que l'ambassadeur de France à Constantinople est édifié sur la non - existence d'un prétendu usage constamynent observé.
Nous avons déjà fait ressortir les côtés par lesquels se recommandait à la méfiance du lecteur la correspondance de M. Billecoq (4). Notre second volume, consacré aux actes du règne du Prince Bibesco , continuera à mettre en évidence les audaces
(1) Lettre de M. Philippsborn au Prince Bibesco. (Voir à la Correspondance générale diplomatique, p. 56.
(2) Lettre du Prince Bibesco à M. Guizot, 6 mai 1846.
(3) Lettre de M. de Nion à M. Guizot, 3 juillet 1846.
(4) Voir ch. VI, p. 49 et suivantes.
consulaires de M. l'agent français, en opposant à ses rapports les actes et les pièces authentiques; mais pour qu'on se rende compte des raisons déterminantes du rappel de M. Billecoq et qu'on soit au courant des incidents qui suivent sa disgrâce, et dont nous trouvons le récit dans les lettres adressées à M. Guizot par le Prince, par M. de Nion et par M. le baron de Bourqueney, nous allons, dès maintenant, donner une idée de la manière dont usait M. Billecoq pour renseigner, sur toute question, son gouvernement.
Après les conseils donnés par M. Guizot (i) à son subordonné, dès le mois de janvier 1843, on aurait pu s'attendre à trouver chez ce dernier plus de modération, plus de mesure et de loyauté dans ses comptes rendus politiques.
Il n'en a rien été : les conseils du ministre sont restés lettre morte.
Nous voyons M. Billecoq se complaire à tracer du Prince le portrait d'un homme irascible, violent, dur, grossier même, à lui prêter surtout les défauts les plus opposés à sa nature , à son éducation, et à le désigner comme « le seul Valaque, élevé en pays étranger, qui se soit fait remarquer, au sein de l'Assemblée générale ordinaire de 1842, par ses emportements révolutionnaires » (2). M. le consul confond, à dessein, les idées libérales du chef de l'Etat avec ce qu'il appelle a ses emportements révolutionnaires ».
Son parti pris de présenter toute question sous un jour défavorable au Gouvernement valaque est toujours en éveil. Un léger retard étant survenu dans le voyage que le Prince a résolu de faire à Constantinople, M. Billecoq s'empresse de déclarer « qu'il n'est plus question que d'une manière très vague du voyage de
(1) Lettre de M. Guizot à M. Billecoq, 16 janvier 1843. (Archives du Ministère des affaires étrangères, Paris.)
(2) Lettre de M. Billecoq à M. Guizot, 25 février 1843. (Archives du Ministère des affaires étrangères, Paris.)
POLITIQUE DE M. BILLECOQ
M. ^//^^^ct» à Constantinople. « Il est effectivement », aftirme-t-il, « le serviteur trop dévoué de l'Empereur Nicolas, pour oser même parler d'un témoignage à venir, de respect envers le Sultan son suzerain , quand les affaires de service se compliquent autant qu'elles paraissaient le faire aujourd'hui (i) ».
A quelque temps de là, ce voyage s'effectuait, et M. Billecoq était forcé de le faire connaître à qui de droit. En éprouva-t-il quelque gêne? Non; car ayant à faire le récit de cette visite à Constantinople, il trouva l'occasion de parler de décorations et de faire une nouvelle sortie contre l'heureux consul de Russie.
Ecoutons-le (2) :
« Le Prince Bibesco rapporte avec lui plusieurs décorations turques pour les personnes qui composaient sa suite; il rapporte même un Nycham-Iftihar , qu'on dit d'un très grand prix, pour M. Daschkoff : on l'évalue à dix mille francs. Il n'est pas sans intérêt de connaître l'origine de cette faveur, sollicitée pour le gérant du consulat de Russie parle Prince Bibesco. A la suite de l'élection de l'Hospodar, l'Empereur Nicolas ayant fait remettre au commissaire impérial turc, Savfet-Effendi, une tabatière comme témoignage de sa satisfaction, le Sultan, au lieu d'envoyer de son côté à M. Daschkoff la décoration du Nycham-Iftihar, ainsi qu'il est d'usage de le faire pour les diplomates européens, lui envoya une tabatière d'une valeur si ordinaire que celui-ci la montrait à ses intimes comme une expression fort douteuse de la munificence du Grand Seigneur. M. Daschkoff avait d'ailleurs grand soin, quand il s'expliquait sur ce sujet, autre part que dans sa famille, de dire que s'il n'avait pas reçu le Nycham, c'est que le Sultan n'était plus dans l'habitude de le conférer à qui que ce soit. Plusieurs nominations étant venues, dans l'intervalle, apporter un
(1) Lettre de M. Billecoq à M. Guizot, 19 avril 1843. (Archives du Ministère des affaires étrangères, Paris.)
(2) Lettre de M. Billecoq à M. Guizot, Bucarest, 28 octobre 1843. (Archives^ du Ministère des affaires étrangères, Paris.)
démenti à cette assertion du consul de Russie, il en avait ressenti une vive confusion et, pour l'en consoler, le Prince Bibesco a dû, pendant son séjour à Constantinople , au milieu de beaucoup d'autres faveurs acquises à prix d'argent, acheter celle-là pour M. Daschkoff. »
On chercherait en vain, si on ne devinait le but de cette lettre, l'intérêt diplomatique de pareils renseignements.
Quand M. l'agent est las d'exercer sa rancune contre le Prince, il tourne ses efforts contre M. Daschkoff, et quand il lui est possible d'associer dans un même sentiment d'hostilité le Prince régnant et le représentant russe, il se garde d'en manquer l'occasion.
Il importe, en effet, à M. Billecoq, pour expliquer la méfiance que le Prince conserve à son égard, de le représenter comme « n'aspirant qu'à plaire à la Russie, et n'agissant que d'après les inspirations de M. Daschkoff » :
« L'influence du consul russe », dit-il, « le domine déjà en toute occasion ; il est déjà débordé (i). »
« Une affaire peu importante, la plus simple du monde, a paru lui faire éprouver une telle gêne à l'aspect de la situation qu'elle pouvait lui donner, dès le début de son administration , vis-à-vis du consul russe, que j'ai du. , par une sorte de commisération pour lui, la remettre à une autre époque (2) . » C'est au Prince qu'est réservée cette bienveillante commisération.
« L'Empereur Nicolas », — continue le correspondant de M. Guizot, — « qui ne peut cacher le contentement que lui font éprouver ici les succès du consul de Russie, fait pleuvoir sur lui ses faveurs.
« A peine nommé depuis six mois conseiller d'État et com-
(1) Lettre de M. Billecoq à M. Guizot, 7 mars 1843. (Archives du Ministère des affaires étrangères, Paris.)
(2) Lettre de M. Billecoq à M. Guizot, 22 mars 1843. (Archives du Ministère des affaires étrangères, Paris.)
mandeur de l'Ordre de Sainte-Anne, M. Daschkoff a, par le dernier courrier venu de Saint-Pétersbourg, reçu l'Ordre de Saint- Vladimir. »
Parler des récompenses accordées à M. Daschkoff, c'est un moyen détourné, pour celui qui écrit, de rappeler à M. Guizot que le consul de France est en instance pour la croix d'officier de la Légion d'honneur, et que , comme sœur Anne, il ne voit rien venir !
Il s'en venge en appelant le Prince Bibesco : M. Bibesco, détail qui a sa signification, sous la plume de M. Billecoq, et en cherchant à lui nuire de toutes les façons auprès du Gouvernement français.
Tout lui semble « aquilon », écrit-il, le 25 mars, dans son style imagé, en parlant du Prince ! Combien plus exact il serait de dire, de M. le consul français : Rien ne lui semble aquilon, quand il y a une insinuation malveillante à faire, ou une calomnie à mettre en circulation.
Témoin certaine manière d'apprécier cette demande, — adressée par le Prince à l'Assemblée générale ordinaire, — à savoir, de ne pas exiger le remboursement de quelques reliquats de comptes des années précédentes, se montant à 114,018 piastres, soit 34,550 francs, — attendu que, a si on peut taxer les débiteurs de négligence, » pense le Prince, « dans un temps où les soins manquent de la part de tous , on ne peut cependant pas les soupçonner d'avoir eu, en cela, aucun profit personnel ou aucun intérêt » .
Or, voici ce qu'on lit dans la correspondance consulaire du 27 mars :
« Parmi les comptes arriérés soumis à l'examen de la présente Assemblée générale, il s'en trouve que M, Bibesco, quand il était secrétaire de la Chambre de 1842, faisait figurer au nombre des principaux griefs accumulés par lui dans la fameuse adresse (i)
(i) M. Billecoq ne s'aperçoit pas qu'il montre sans cesse la plaie incurable que
de l'année dernière. Quel a été l'étonnement de l'Assemblée générale et du pays tout entier quand, sortant tout à coup de ces formes tranchantes et impérieuses qui ont marqué tous ses premiers actes, il demande humblement par un office à r Assemblée générale, dont il a ainsi enchaîné le vote, de se inontrer indulgente et généreuse (i) ! »
M. Billecoq ne saurait tromper personne; la demande n'a rien ài humble; elle est l'expression du bon sens qui, seul, a enchaîné le vote de la Chambre. Quant aux vertus qu'il prête à cette Chambre, elles font sourire quand on voit le consul l'accuser, à la page suivante, à.^ opposition systématique .
Un fait ressort nettement de la dépêche qui précède : c'est la rancune inassouvie de M. Billecoq, l'ami du prince Ghyka, contre l'auteur de l'adresse qui causa la chute de ce Prince. Cette adresse, il ne la lui pardonnera jamais; c'est une croix qu'il porte avec non moins de résignation que « les décorations, les prodigalités dont M. le consul de Russie est l'objet » ; « les témoignages
d'amitié, les faveurs dont Son Altesse comble celui dans lequel le consul de France voit V auteur de tous les maux ». Il le dit sans phrases, ce qui n'est pas un mince mérite chez M. Billecoq : « Les coupables, ce ne sont pas les boyards qui veulent renverser le Prince Bibesco; c'est le consul de Russie^... et pas d'autres (2) . »
La question de l'inaliénabilité de la dot de la femme vient fournir un nouvel aliment à la malveillance de M. Billecoq : « Fort de l'idée », dit-il dans sa dépêche du 5 juin 1843, « qu'il est aussi grand législateur que grand orateur, l'Hospodar Bibesco a imaginé , sans consulter aucun de ses ministres ni aucun des membres de l'Assem^blée générale, de frapper de jnort un des plus
lui a faite la chute du Prince Ghyka. Quelle indépendance de caractère et par conséquent de politique le Cabinet de Paris pouvait-il attendre d'un pareil agent?
(1) M. Billecoq à M. Guizot, 27 mars 1843.
(2) M. Billecoq à M. Guizot, 9 mars 1843.
grands principes du Code valaque, V inaliénabilité de la dot de la femme. Renversé, dès le commencement de la discussion, par un amendement qui le détruisait DE FOND EN COMBLE, le projet de loi a été , par la volonté du Prince , représenté une seconde fois sous une autre forme, et, comme le premier, il a succombé à la majorité de i6 voix contre 15. Aucun de ses ministres n'ayant pris part à l'élaboration de ce projet de loi, c'est au nouvel Hospodar à supporter aujourd'hui cette défaite, et ses ministres vont jusqu'à dire que le Prince Ghyka, auquel on a souvent reproché des mesures arbitraires, n'en a jamais imaginé qui consistât, comme en cette dernière occurrence, à se constituer à la fois l'auteur, le rédacteur, et le seul défenseur d'une loi appelée à réunir sur elle toutes les irrés^ularités constitutionnelles et tous les désastres parlementaires (i). »
Cette question sera exposée, à son heure, avec tous les actes qui s'y rapportent, dans notre second volume. On pourra se convaincre alors, en les parcourant, que l'oraison funèbre de M. l'agent, sur la loi présentée à la Chambre par le Prince, est sans objet ; que si cette loi a été repoussée, elle n'a pas été détruite de fond en comble, parce qu'on ne détruit pas ce qui est vrai, ce qui est moral; et que la modification apportée à la loi Caradja, — consistant principalement à ne plus admettre que la promesse de la dot, — faite simplement devant témoins, — primât les créances hypothécaires, — fermait la porte ouverte à une foule de conflits, relevait le crédit public qui sombrait, et, loin de frapper de mort le bien de la femme, le sauvegardait (2).
M. le consul, en portant contre le projet de loi du Prince une accusation enfantine, s'est fait une fois de plus l'écho des attaques de l'opposition.
Le Prince Bibesco est-il l'objet d'une distinction de la part du Roi de Prusse, qui lui envoie le grand cordon de l' Aigle-Rouge,
(1) M. Billecoq à M. Guizot, lettre du 5 juin 1843.
(2) Voir, t. II, le projet de loi et les différentes pièces concernant la question.
en reconnaissance de la bonne hospitalité offerte, à Bucarest, à son frère, le Prince Albert, M. Billecoq d'écrire : « On croit que la présence de l'Empereur Nicolas à Berlin n'est point étrangère à cette distinction offerte au Prince Bibesco, et on s'étonne seulement que l'intervention qu'on lui attribue dans cette occasion amène, de la part d'un monarque étranger, une faveur plus notable que celle que l'Empereur accorde lui-même aux Hospodars, auxquels, — quand il juge à propos de les décorer d'un ordre russe , — il ne confère ordinairement que le plus infime de tous (i). » Il est superflu de relever que M. Billecoq masque derrière ce « on s'étonne seulement » le secret dépit qu'il ressent de la distinction dont Son Altesse vient d'être l'objet.
La passion aveugle à ce point le représentant de la France, qu'il ne s'aperçoit pas qu'il dénigre les actes les plus louables.
Voici, par exemple, en quels termes il raconte, — dans cette même dépêche, — une expérience faite par l'excellent chef de la police de la capitale, M. Jean Mano : « Votre Excellence pourra avoir la plus exacte idée du malheureux esprit qui préside en ce mometit à cette partie de V administration valaque, quand elle saura que M. l'aga de Bucarest (2) n'a pas dédaigné, il y a quelques jours, de se déguiser, pendant la nuit, en homme du peuple et de se faire surprendre en flagrant délit à la porte d'une boutique dont il forçait la serrure, pour éprouver la vigilance des gardes de nuit. »
Eh quoi! l'aga veut se rendre compte de la manière dont la police se fait; il se déguise, il force une serrure, il est pris, et, au lieu d'y voir une preuve du zèle de ce fonctionnaire et de la bonne surveillance des agents, M. Billecoq- y trouve la preuve du malheureux esprit qui préside à cette partie de V admnistration ! Qu'aurait-il donc dit, si l'aga avait pu
(1) Lettre de M. Billecoq à M. Guizot, 17 octobre 1843. (Archives du Ministère des affaires étrangères.)
(2) Aga, préfet de police.
POLITIQUE DE M. BILLECOQ
terminer son opération sans être dérangé? Et comment sa fertile imagination, ne lui a-t-elle pas suggéré qu'il avait bien pu se jouer là une comédie entre compères, et que l'aga avait été, sans doute, de connivence avec ses agents pour se faire surprendre en flagrant délit de bris de serrure?
Mais, Pierre le Grand ne fit pas autre chose que ce qui est reproché à M. l'aga; il se déguisa maintes fois pour apprendre par lui-même la vérité; et Napoléon I"" ne dédaigna pas, — n'en déplaise à M. Billecoq, — de revêtir plus d'une fois la capote de sergent pour faire ses reconnaissances.
Le général Marbot, dans ses Mémoires pleins de verve et d'enseignements, ne nous raconte-t-il pas, — à propos des préparatifs faits en vue du passage du Danube, — que l'Empereur et le maréchal Masséna, revêtus de capotes de sergent et suivis du colonel de Sainte-Croix costumé en simple soldat, s'avancèrent jusqu'au bord du rivage; que le colonel se déshabilla complètement et se mit dans l'eau, tandis que Napoléon et Masséna, pour éloigner tout soupçon de l'esprit des ennemis, quittèrent leurs capotes, — comme s'ils se proposaient de se baigner, — et examinèrent alors, tout à leur aise, le point où ils voulaient jeter des ponts et opérer le passage (i) ?
Cela prouve une chose, c'est que tout déguisement est bon, s'il est nécessaire pour assurer la sécurité d'une ville dont on a la garde, ou pour préparer la victoire d'une armée que l'on commande.
Cependant, nous voici en 1844. Eh bien, le croira-t-on? M. le consul de France a vainement attendu, pour écrire au Ministre, que quelque acte émanant de V administration du Prince Bibesco ou de lui personnellement méritât de modifier le ton, peut-être un peu rigide, de sa correspondance. C'est M. Billecoq qui le dit, et il ajoute : Mais, c'est toujours infructueuse-
(i) Mémoires du général baron de Marhot, t. II, p. 239, ch. xxii.
ment...; une série d'actes irréfléchis, intempestifs, souvent même inconvenants, continuent d'aliéner au Prince , chez ses administrés , toute sympathie , . tout prestige , toute popularité (i).
Ainsi, avoir pris les premières dispositions pour l'affranchissement des esclaves, — cette loi sera un fait accompli en 1 847 (2) ; — avoir engagé la lutte contre les Saints Lieux et opposé une résistance énergique à leurs prétentions, dans cette question vitale pour le pays (3) ; avoir obtenu des Cours Suzeraine et Protectrice , qu'on respectât les anciens privilèges reconnus de tout temps à la Valachie, qui « occupait dans le droit public de l'Europe une place distincte des autres Provinces de l'Empire ottoman )) (4), et lui avoir fait accorder pour son commerce d'importation et d'exportation le droit de 5 pour 100 en remplacement de la la taxe illusoire du 3 pour 100; avoir assuré les bonnes relations entre la Valachie et la Moldavie, relations qui allaient permettre au Prince Bibesco de prendre l'initiative d'une importante mesure : la suppression des douanes entre les deux pays; et, cette barrière renversée , leur laisser l'espérance que c'était le premier pas fait vers leur union définitive en un seul État; avoir assuré la tranquillité au pays; avoir déclaré la guerre aux abus; en un mot avoir fait lever cette moisson qui représente, à elle seule, le labeur de l'année 1843, c'est, aux yeux de M. le consul français, avoir commis une série d'actes irréfléchis, intempestifs, souvent même inconvenants . »
Qu'on n'aille pas croire que M. Billecoq pèche par ignorance; il sait fort bien ce qu'il dit, et pourquoi il agit comme il le fait. D'ailleurs, il se pique de puiser ses renseignements aux meil-
(1) Lettres de M. Billecoq à M. Guizot, 25 décembre 1843/5 janvier 1844. (Archives du Ministère des affaires étrangères, Paris.)
(2) Lois de 1843 et 1847, t. IL
(3) Voir la Question des Saints Lieux, p. 60 et suivantes.
(4) Voir la Question commerciale. Observation du Prince au Cabinet de Saint- Pétersbourg, p. 157 et 158. Sa lettre au Sultan; au Grand- Vizir.
POLITIQUE DE M. BILLECOQ
leurs sources et fait, au besoin, parler les ministres, comme par exemple celui auquel il prête le propos suivant : « Nous ne désespérons pas que notre Prince ne devienne patriote, si tout d'un coup M. Daschkofï vient à lui prêcher, au nom de son maître, les intérêts de la nationalité valaque (i). »
Triste ministre, il faut l'avouer, celui qui eût tenu un pareil propos sur son Souverain; et bien indignes, les renseignements émanant d'une pareille source.
L'intérêt même que Son Altesse porte aux canons que le Sultan lui a offerts pendant son séjour à Constantinople ne trouve pas grâce auprès de M. Billecoq : Cet intérêt lui paraît puéril; selon lui, « le Prince affecte le talent d'artilleur, lui qui n'a peut-être jamais approché un canon pendant sa vie entière ».
Ce qui est plus coupable de la part de M. le consul, c'est que — dans le but d'ajouter un trait de plus à son portrait du Prince Bibesco — il se fait le complice de racontars de bas étage, qui n'ont même pas les dehors de la vraisemblance. A propos d'une révolte qui aurait éclaté dans les salines de Téléga parmi les détenus, et qui aurait eu pour conséquence une répression « sanglante », il écrit que « cet acte de désespoir est malheureusement attribué, et par des témoins oculaires même », à une visite récemment faite par le Prince aux prisonniers et à ses rigueurs contre ces malheureux implorant sa clémence. « L'un d'eux faisant observer que quinze années de salines étaient un châtiment bien rigoureux pour des accusations bien vagues », le Prince l'aurait interrompu en lui disant « que quinze années étaient trop peu et que si cela dépendait de lui, il doublerait sa peine ». Un autre détenu ayant osé élever la voix, au milieu de ce groupe, pour implorer sa grâce, le Prince lui demanda quel était son crime? Il répondit qu'il avait eu le malheur d'attenter autre-
(i) Lettre de M. Billecoq à M. Guizot, 19 avril 1843. (Archives du Ministère des affaires étrangères, Paris.)
fois aux jours d'un de ses semblables. « Eh bien a dit le Prince, « on aurait dû vous pendre (i). »
Quand on connaît la sollicitude constante de l'Élu de 1843 pour les paysans, pour les faibles et les malheureux, — tous les actes de son règne en sont des témoignages vivants, — et quand on se rappelle les mesures prises par lui pour améliorer le sort des condamnés aux salines, on devine sans peine le but dans lequel M. le consul rapporte la prétendue scène des salines. Il reste fidèle à la fausse politique qu'il a adoptée dès le début du règne du Prince Bibesco.
Si un courrier de Moldavie apporte la nouvelle de la destitution du ministre russe à Athènes, M. Billecoq exulte : On ne se refuse pas ici écrit-il à M. Guizot, « à V espoir que le coup de tonnerre qui a tué M. Katakasi n'emporte le gérant du consulat de Russie (2) .
La franchise de M. le gérant du consulat français manque de charité chrétienne, mais il ne faut pas en attendre de lui. Le nom de M. Daschkoff, « les faveurs dont la Russie l'a comblé », « les témoignages d'amitié » qu'il reçoit du Prince exaspèrent l'ennemi de M. Daschkoff. Si encore une marque éclatante de satisfaction lui venait de Paris ! Mais non, vainement il la demande à M. Guizot, vainement il prie le ministre de lui faire faire un pas dans l'Ordre de la Légion d'honneur. « Ne serait-il pas avantageux à ma situation », écrit-il, « que les bontés du Roi aidassent à bien faire entendre que la bataille gagnée contre le Prince Ghyka par tant d'alliés réunis, entre lesquels se partagent aujourd'hui avec profusion les décorations turques , russes , autrichiennes, prussiennes, n'était cependant ni pour la France, ni pour son représentant dans les Principautés, une bataille perdue (3) ? »
(1) M. Billecoq à M. Guizot, 23 août 1844, t. II.
(2) M. Billecoq à M. Guizot, lettre du 9 novembre 1843.
(3) M. Billecoq à M. Guizot, lettre du 23 décembre 1843/5 janvier 1845.
POLITIQUE DE M. BILLECOQ
Les décorations des autres, voilà le cauchemar de M. Billecoq, et l'horreur qu'il leur a vouée est telle que , quand le Prince paraît au bal avec le grand Nicham, M. Billecoq trouve cette croix « ridiculement riche de diamants » (i).
Un jour, le Prince voulant se rendre compte par lui-même du respect qu'on avait pour les règlements , et de la manière dont la justice était rendue, trouva un fonctionnaire en faute et il lui adressa publiquement de sévères réprimandes.
M. Billecoq, tout aussitôt, de critiquer cet acte. C'estmoinsle Prince que « le rédacteur de l'adresse de l'Assemblée générale de 1842 » qu'il blâme « d'avoir ainsi publiquejnent proclamé l'existence toujours plus vivace de cette plaie incurable au corps politique » . (M. Billecoq (2) fait allusion à une question de prévarication.)
M. le consul ne s'aperçoit pas que son indignation de commande porte à faux et qu'elle n'aurait eu une signification que si le Prince avait fait le silence sur les désordres et les fautes découvertes, au lieu d'employer le moyen, jugé sans doute par Son Altesse comme le plus efficace : la réprimande publique.
D'ailleurs, quoi qu'il arrive, vol ou assassinat, — ce genre de crime était fort rare à cette époque, en Valachie — pour M. Billecoq il n'y a qu'un responsable, c'est le chef de l'État. Aussi s'étend-il, en général, avec complaisance sur ces événements, dans ses relations avec son gouvernement.
« Un magistrat », raconte-t-il (3), « placé à la tête d'un des principaux tribunaux du district, le sieur V..., président à B..., a fait assassiner un de ses cousins du même nom, habitant la même ville, par un de ses esclaves bohémiens. Dénoncé par le Bohémien lui-même, et voyant que l'opinion publique le désignait à la vengeance des lois, le sieur V... a poussé sa criminelle audace
(1) M. Billecoq à M. Guizot, lettre du 23 décembre 1843 (4 janvier 1844). (Archives du Ministère des affaires étrangères, Paris.)
(2) M. Billecoq à M. Guizot, lettre du 25 mars 1843.
(3) M. Billecoq à M. Guizot, lettre du 30 avril 1844.
jusqu'à se rendre chez le procureur princier, et là, sortant de sa poche deux pistolets et une bourse de 1,500 ducats, il a signifié au chef du Parquet que , s'il ne donnait pas à son rapport à Bucarest la tournure qu'il allait lui indiquer, il n'avait plus qu'à opter entre cette somme d'argent ou la mort pour tous deux. »
« Le procureur princier a promis d'abord tout ce que V... a exigé; mais, dès que ce grand criminel a quitté sa maison, ordre a été donné qu'il fut procédé immédiatement à son arrestation. »
Il nous semble que si le sieur V... est un criminel, — on en trouve, hélas! dans tous les rangs de la société, — le procureur princier est un honnête et habile homme, et que le chef de l'État n'a eu qu'à se louer du résultat final de cette affaire. Ce n'est pas l'avis de M. Billecoq. « Cette afïaire a produit », affirme-t-il, « le plus affreux scandale et donné au Prince, qui s'est si souvent et si publiquement vanté de mieux connaître que le Prince Ghyka les hommes qu'il convenait de préposer à la garde des lois et des institutions, une bien mortelle confusion. »
Combien diffère de ce langage celui du général Kisseleff ! Quand l'ancien gouverneur des Principautés parle des événements qui se déroulent en Valachie, et qu'il répond au Prince Bibesco, soucieux des difficultés contre lesquelles il lutte, souvent sans succès, et des calomnies dirigées contre son gouvernement, il juge ces événements tout autrement que M. le consul général; et il ne songe guère à en rendre responsable celui qui tient les rênes du gouvernement.
« Quelles sont donc », écrit-il, « ces accusations? Vous le savez de reste : quelque raideur et peu d'aménité dans les rapports avec ceux qui se croient plus qu'ils ne sont; et, à les entendre, une recrudescence dans les méfaits des employés, dont probablement ils faisaient partie. — Vous êtes le meilleur juge de la première de ces accusations ; quant à la seconde, je sais à quoi m'en tenir, et je pose en principe que le venin qui ronge la Valachie sous ce rapport peut être, — par la vigilance du chef, — amoindri,
POLITIQUE DE M. BILLECOQ
mais non extirpé. Ce mal est le produit d'un siècle de démoralisation, et la tâche d'une réforme longue, continue, et que nul homme, quelque puissant qu'il soit, ne pourrait improviser.
« Il faut beaucoup de courage et beaucoup de fermeté pour tenir tête aux inconvénients qui surgissent de toutes parts, lorsqu'il s'agit de la réforme des abus. » Et il termine par cet aveu d'honnête homme :
« Dans ma longue carrière administrative, j'ai eu constamment à combattre ce monstre à mille têtes, et si j'ai réussi quelquefois, c'est aux dépens de mon repos et de ma santé. Continuez donc, mon Prince, à poursuivre le noble but que vous vous êtes proposé (i) . ))
Pour M. l'agent, quand il parle du Prince Bibesco, le « Errare humanum est » n'existe pas. Et pourtant, que de fois ses appréciations, ses critiques ou ses prévisions ne l'exposeraient-elles pas à ce qu'on lui fît l'aumône de ce charitable dicton, si ses erreurs n'étaient le résultat d'une tactique! Combien de fois, en effet, n'est-il pas forcé de se déjuger? Par exemple, dans la question de la concession des mines, demandée par un Russe nommé Trandafirov, — question (2) si audacieusement exploitée par les ennemis du Prince et par M. le consul général, — comme aussi à propos du décret qui prononce la clôture de la Chambre, M. l'agent ne parvient pas à cacher l'espoir que le Prince sera blâmé à Saint-Pétersbourg et à Constantinople. Seulement, il trouve que ce blâme tarde bien à venir. « Les jours se succèdent ))^ écrit-il le 9 avril, « et rien de Constantinople ou de Saint- Pétersbourg n^ arrive, ou, pour mieux dire, ne transpire sur la manière dont les deux Cours envisagent l'état des choses en Valachie. On croit savoir que le Prince Bibesco et M. Daschkoff, chacun de leur côté, ont reçu des admonestations assez vives de
(1) Le général Kisseleff au Prince Bibesco, lettre du 2 février 1847. (Voir la correspondance de 1847.)
(2) Voir au t. II.
26o CORRESPONDANCE DIPLOMATIQUE ET DOCUMENTS.
la part du comte de Nesselrode , du général Kisseleff et de M. Titoff. ))
Et comme, à la date du 30 avril, les espérances de M. Billecoq et de ses amis sont toujours en suspens, M. l'agent croit devoir accentuer sa nouvelle dépêche dans les termes suivants :
La prolongation de V incertitude dans laquelle reste le pays valaque, à l'égard d'une détermination quelconque prise par les deux Cours, autorise, jusqu'à un certain point, la boyarie à croire et à accréditer le bruit que la conduite du Prince et celle de M . Daschkoff sont complètement désapprouvées.
« Aussi la boyarie ne s en fait-elle pas faute, et chaque jour ajoute-t-il à son triojnphe et à ses espérances , quoique jusqu'à présent elle ait, au moins, le bon esprit de jouir de l'une et de l'autre dans le calme le plus parfait (i). »
Enfin, ces nouvelles si impatiemment attendues arrivent, mais c'est pour la confusion de M. l'agent, qui est contraint de faire connaître à son Ministre « que V Empereur approuve non seulement la conduite du Prince, mais encore qu'il l'autorise à user de mesures sévères envers l'opposition, dans le cas où, par des voies de conciliation, son Gouvernement ne pourrait point parvenir à un résultat satisfaisant ».
Puis, à quelque temps de là, M. le consul a le nouveau déplaisir de faire parvenir, à Paris, la sanction donnée par le Sultan, — firman de 1844, — à l'acte par lequel le Prince a clôturé l'Assemblée.
Cependant, les agissements de M. le consul ne parviennent pas à modifier l'attitude du Prince de Valachie à son égard. Réservé, à bon droit, avec M. Billecoq, il ne manque pas l'occasion, quand elle se présente, d'être affable et prévenant pour le représentant de la France. A telles enseignes que ce dernier, ayant manifesté le désir de visiter la Petite Valachie, le Prince donna
(i) M. Billecoq à M. Guizot, lettre du 30 avril 1844. (Archives du Ministère des affaires étrangères, Paris.)
POLITIQUE DE M. BILLECOQ
des ordres pour que son voyage eût lieu dans les conditions les meilleures et les plus agréables.
M. l'agent n'a garde de laisser ignorer à son Gouvernement « la grâce toute particulière que le Gouvernement roumain a mise à lui offrir des lettres de recommandation et à le faire précéder dans la route, d'un courrier spécialement attaché à sa personne ».
Toutefois, il ne faut pas chercher dans cet aveu un sentiment de gratitude quelconque pour les bons procédés du Prince; loin de là : M. l'agent « considère toute naturelle l'occasion que Son Altesse a saisie de se montrer empressée et polie w, et ce n'est pas sans une pointe de vanité qu'il apprend à M. Guizot que « les Roumains se montraient satisfaits et flattés d'être l'objet de l'attention et des observations d'un représentant français (i) ».
Encore s'il bornait là ses observations! Mais non : comme toujours, il tient en réserve, au bout de sa plume, une goutte de fiel qu'il dirige contre le Prince et la contrée dont II est originaire, — la Petite Valachie, — et au sein de laquelle M. le titulaire du consulat de France vient d'être fêté.
« Elle est », dit-il (2), « le berceau des anciennes populations belliqueuses de la Principauté ; on y recrutait d'ailleurs plus de soldats que d'officiers, la Petite Valachie ne renfermant, en général, qu'une noblesse de troisième ordre. Le Prince Bibesco a toutefois la fierté d'en être. »
Le fait fût-il vrai, que cette fierté honorerait le Prince. Mais qu'on ne s'y trompe pas, ce n'est pas, nous le répétons, un hommage que M. l'agent entend rendre aux sentiments du Prince; chez lui, cette phrase n'est qu'ironie; et, en affirmant que « la Petite Valachie ne renferme, en général, qu'une noblesse de troisième ordre », il vise le Prince sans se soucier de l'histoire et sans daigner se souvenir que les plus grands Princes de la Vala-
(1) M. Billecoq à M. Guizot, lettre du 4 juin 1844.
(2) M. Billecoq à M. Guizot, lettre du 16 mai 1844.
chie, les Bassarab, Michel le Brave le grand guerrier, dont les Etats comprenaient la Valachie, la Transylvanie et la Moldavie tout entière (y compris la Bucovine et la Bessarabie) ; Mathieu Bassaraba le grand législateur, un des ancêtres du Prince Bibesco, et tant d'autres, étaient natifs de la Petite Valachie. On ne saurait conserver Tombre d'un doute sur l'insinuation que nous relevons, quand on se souvient que, dès le lendemain de l'élévation au pouvoir de Bibesco, M. Billecoq et ses amis employèrent tous les moyens pour discréditer le nouvel élu. Dans leur impuissance à ne pas pouvoir nier qu'il ne fût de souche vraiment roumaine, et ne représentât l'élu du parti national, ils déclarèrent, sans vergogne, ce grand boyard, — descendant de grands boyards, et, par les femmes, du Prince régnant, Constantin Bassarab Brancovan, décapité à Constantinople en 17 14, — « d'une noblesse obscure, d'une éducation première mauvaise, de manque de tact » (i), de fils de marchand de chevaux (un oncle du Prince possédait un important haras, comme presque tous les grands seigneurs de ce temps). Bref, ils firent un crime au plus jeune député de l'Assemblée de 1842 d'être parvenu, d'un bond, de l'étable au pouvoir suprême.
Eternelle rancune des ambitions déçues, et de l'envie contre tout ce qui est supérieur. Boileau avait, depuis longtemps, merveilleusement dépeint ce sentiment, quand, pour remonter le courage abattu de Racine, persécuté par ses indignes calomniateurs, il lui écrivait :
Sitôt que d'Apollon un génie inspiré Trouve loin du vulgaire un chemin ignoré, En cent lieux contre lui les cabales s'amassent, Ses rivaux obscurcis autour de lui croassent. Et son trop de lumière, importunant les yeux, De ses propres amis lui fait des envieux.
Nous avons rappelé, plus haut, que quelques années plus tard, le Prince, en écrivant à son ami le comte de Cambyse, répon-
(i) M. Billecoq à M. Guizot, lettre du 30 avril 1844.
POLITIQUE DE M. BILLECOQ
dait à ces piteuses accusations par cette phrase : « Imbéciles qui ne sentent pas ce qu'un pareil bond, s'il était vrai, dénoterait de force et de grandeur (i) . »
Au début de l'année 1845, nous constatons un certain changement dans l'attitude de M. Billecoq à l'égard du Prince de Valachie. Quelle que soit la cause à laquelle il faille l'attribuer, — crainte d'avoir dépassé la mesure , remontrances adressées peutêtre par le ministre , changement de tactique motivé par un intérêt personnel, — le fait est que M. l'agent se montre, un jour, tout joyeux de ce que « le Prince ait exprimé publiquement combien son gouvernement était heureux d'avoir à traiter dans toutes les matières consulaires avec des principes aussi nets , aussi bienveillants que ceux qui président à toutes les affaires de chancellerie (française) » (2) ; une autre fois il écrit que « le Prince s'occupe des véritables intérêts de la cité et de son assainissement même (3) ». Il parle des travaux en cours d'exécution; il va jusqu'à prêter à Son Altesse la secrète pensée a de montrer à ses instituteurs les inconvénients de l'éducation qui lui a été donnée », c'est-à-dire de s'affranchir du prétendu joug de MM. Daschkoff et Titoff. « C'est même là, au surplus », écrit M. l'agent, « la seule espérance qui reste à quelques-uns de ceux qui l'ont élevé sur le pavois; c'est que resté patriote, il veut, tel qu'un coursier dont les flancs sont pressés par un cavalier qui l'outrage, le meurtrit, s'emporter dans une telle allure, à travers de tels terrains, que celui qui le monte y périsse, lui peut-être aussi; mais qu'enfin il sorte de là un grand enseignement qui sauve le pays dont le bonheur lui est confié (4). » Nous soup-
(1) Le Prince Bibesco à M. de Cambyse, lettre de 1855, p. 366.
(2) M. Billecoq à M. Guizot, 1845. (Archives du Ministère des affaires étrangères, Paris.)
(3) M. Billecoq à M. Guizot, lettre du 24 février 1845. (Archives du Ministère des affaires étrangères, Paris.)
(4) M. Billecoq à M. Guizot, lettre du 2 septembre 1845, n" 157, n" 163. (Archives du Ministère des affaires étrangères, Paris.)
çonnons, quelque peu, M. le consul de n'avoir reconnu le patriotisme du Prince que pour la circonstance, dans son désir sans doute de placer cette phrase, qui chantait bien à son oreille.
Ce n'est pas à dire que M. Billecoq n'écrive agréablement; loin de nous cette pensée. Nous opinerions plutôt à croire que si M. Guizot l'a laissé dans son poste de Bucarest malgré la confiance très limitée qu'il pouvait avoir en lui, depuis le jour où il lui conseillait « de ne pas écouter une disposition peut-être trop prononcée à se persuader ce qui convenait à la nuance de ses propres idées ou de ses sentiments personnels », c'est que sa correspondance amusait (i) le philosophe et lui était une distraction. Et, en effet, comment garder son sérieux en lisant cette peinture de la situation politique de la Valachie, au mois de mai 1845?
« Dans cet état de choses, la plupart des membres de la haute boyarie viennent me voir, m'exposent la marche rapide des événements, me parlent de leurs douleurs, me confient leur désespoir; — tous ces hommes sont précisément les mêmes qui ont précipité la chute du Prince Ghyka; — ... Mais, bon chrétien autant que fonctionnaire consciencieux, je les accueille avec bonté, je les exhorte à la patience, j'appelle tout leur zèle d'amélioration sur eux-mêmes, et chacun d'entre eux, je le sais, se retire en rendant secrètement hommage à cette attitude politique qui, froide et calme, à leurs jours d'orages comme à ceux de leurs emportements d'ivresse , inspire encore des paroles pour les consoler dans leurs chagrins et les tempérer dans leurs transports de réaction. Et, frappés par cette loyauté constante de la représentation française, ils ne savent ce qu'il faut le plus admirer, ou du pays qui oblige à de tels principes, ou des principes qui font de la France la première nation du monde. »
Quel dommage qu'on ne trouve cette conscience du fonctionnaire que sous sa plume !
(i) M. Billecoq à M. Guizot, lettre du 27 mai 1845, n» 152, n" 596. (Archives du Ministère des affaires étrangères, Paris.)
D'ailleurs , ce style imagé qui fait songer à ces vers de Molière :
Ce style figuré dont on fait vanité Sort du bon caractère et de la vérité,
ces phrases arrondies qui enveloppent discrètement , tout en ne les dissimulant pas, les éloges que M. le consul se décerne, n'ont pas seulement pour but de charmer le ministre, mais bien de préparer Son Excellence à comprendre le sens de la lettre du 30 juin. Dans cette correspondance, M. Billecoq déplore l'état de choses existant et il en rejette la responsabilité sur « M. Daschkoff qui », dit-il, « a deux poids et deux mesures et qui a reçu de son gouvernement, en moins de cinq années, jusqu'à dix ou douze distinctions; — décorations, dignités, gratifications ou rémunérations différentes, — Tous les agents étrangers qui l'ont aidé dans cette politique ont été comblés de ces témoignages de reconnaissance ou de munificence de leur gouvernement ».
M. Guizot voudra-t-il comprendre le langage de M. le consul? Non. La vérité sur l'attitude politique de ce dernier, sur ses relations avec les hommes de l'opposition, sur sa sourde conspiration contre le Prince régnant, ont cessé d'être un mystère pour le Cabinet français. Au mois de mars 1846, M. Billecoq est rappelé et remplacé par M. de Nion.
Sous ce coup inattendu, M. Billecoq répond au ministre qu'il a reçu la dépêche par laquelle Son Excellence lui « fait l'honneur de lui annoncer que, sur sa proposition, le Roi a mis fin à sa mission; qu'il espère que le haut esprit de Son Excellence lui rendra la justice qu'il croit mériter » ; et il termine par ces mots : « J'ose donc vous la demander pour moi. Monsieur le Ministre, après vingt-cinq ans de bons et consciencieux services. »
Cette lettre, calme dans sa forme, ne laisse soupçonner aucune arrière-pensée chez son auteur. Mais ce serait mal connaître M. le consul, si on lui prêtait l'intention de se retirer avec
dignité. Son rappel, — qui n'est rien moins qu'une disgrâce, — et l'humiliation de sa défaite dans une campagne qu'il mène audacieusement depuis 1 842 , ont soulevé en lui une tempête de colères ! Se venger et masquer sa retraite à la faveur d'un esclandre, voilà ce qu'il veut. Et, comme il lui faut une occasion, il la fait naître, le jour même de la Saint-Philippe, fête de S. M. le Roi de France.
Le I" mai 1846, conformément aux usages toujours suivis en pareille circonstance, le secrétaire d'Etat au Ministère des affaires étrangères, le grand postelnic Emmanuel Balleano, se rendit au consulat de France pour féliciter M. le consul général, au nom du Prince régnant.
Quel ne fut pas l'étonnement du grand postelnic de recevoir en rentrant chez lui, de M. le gérant du consulat de France, une lettre par laquelle ce dernier se plaignait d'une « offense grave commise envers la personne de Sa Majesté, par la non-présence ail consulat des ministres, le jour de la Saint-Philippe » !
Vainement M. Balleano lui répondit-il, le jour même, qu'il faisait erreur, « que la visite n'était nullement obligatoire diaprés les règlements valaques ; que c'était une pure forme de politesse ; que d'ailleurs ses collègues se trouvaient malades ou absents à cause des fêtes de Pâques » ; vainement il lui rappela que « la seule visite de rigueur avait été faite au nom du Prince avec solennité ». M. Billecoq resta sourd à tout éclaircissement. Son plan était arrêté, il marcha froidement à son exécution. En conséquence, il rompit toute relation avec le Gouvernement valaque et amena son pavillon.
La crainte de placer son successeur dans une position difficile, de créer au Gouvernement du Roi une situation fausse, le jouroii, forcément, la lumière serait faite sur la prétendue offense commise envers Sa Majesté, n'arrêta pas un instant M. Billecoq dans son action coupable.
Après avoir exposé à M. Guizot l'incident de la Saint-Philippe, avec tout le manque d'égards possible à la vérité, après avoir
accusé le Prince d'être redevenu « violent, absolu » (i), depuis qu'il l'avait considéré comme tombé en disgrâce, il demanda ses passeports, et quitta Bucarest. Les intérêts du consulat et des sujets français avaient été placés sous la protection du consul général anglais M. Colquhoun, non moins hostile au Prince Bibesco que son ami Billecoq, depuis le jour où la main de la fille aînée de Son Altesse lui avait été refusée.
Cependant la précipitation de M. Billecoq à quitter Bucarest avait sa raison : son but était de rencontrer M. de Nion, de s'emparer de son esprit, de lui présenter la situation et le caractère du Prince sous le jour le plus défavorable , le dissuader de se rendre à Bucarest, et de ne quitter la place qu'après avoir compliqué la situation.
Ce plan faillit réussir : le bateau qui amenait M. de Nion croisa, près de Vidin , celui qui emportait son prédécesseur; et là, pendant les quelques moments d'entretien que M. de Nion eut avec M. Billecoq, le nouveau consul fut vivement engagé à se rendre à Galatz et non à Bucarest. « Mais », raconte M. de Nion, en rendant compte de ses hésitations à M. Guizot, « il me sembla que le Gouvernement du Roi avait plus que jamais besoin, dans des conjonctures semblables, d'avoir à Bucarest un agent pénétré de ses instructions les plus récentes, dégagé de tout intérêt, de toutes préoccupations personnelles, apte enfin à lui faire exactement connaître le véritable état de choses, et à faciliter, par le fait seul de sa présence, la conclusion d'un fâcheux débat (2). » Et M. de Nion « s'installa provisoirement à Bucarest, sans rien changer d'ailleurs à l'ordre de choses existant ».
Cette conduite, qui reçut l'approbation de S. Exc. l'ambassadeur de France à Constantinople , fait le plus grand honneur au tact et au dévouement du diplomate.
(1) M. Billecoq à M. Guizot, 2 mai 1846, 170, n° 172. (Archives du Ministère des affaires étrangères, Paris.)
(2) M. de Nion à M. Guizot, lettre du 15 mai 1846, n" i , n° 80.
Encore sous l'influence des récits de M. Billecoq, « M. de Nion croit que la conduite du Gouvernement valaque a été irréfléchie, blâmable à l'égard de Sa Majesté ». Mais, en homme de bon sens, il déplore que « cet acte de haute inconvenance », — il fait allusion à la prétendue offense, — « n'ait laissé à M. Billecoq d'autre parti à prendre que l'envoi de sa note au secrétaire d'État et la rupture instantanée des relations diplomatiques ». Il se demande, dans l'ignorance où il est du complot ourdi par l'ancien consul, « si l'arrivée prochaine de son successeurne lui fournissait pas au moins un prétexte pour ajourner une discussion si grave, en la léguant à un agent nouveau, qu'aucun préjugé, aucune rancune particulière ne pouvaient ni préoccuper ni atteindre » (i).
Toujours est-il que la situation se compliqua : M. le baron de Bourqueney ne pouvant croire que M. Billecoq eût altéré la vérité et eût jeté son Gouvernement dans une situation embarrassante , — uniquement pour exercer une vengeance personnelle, — demanda des réparations pour l'incident du i" mai, et M. de Nion a proposa, pour forcer la main, dans cette question, au Prince, — qui d'ailleurs niait formellement qu'il y eût eu aucune offense commise, — de quitter Bucarest pour Jassy , pensant que Son Altesse verrait avec déplaisir la sorte de primauté qui serait ainsi donnée par l'agent du Roi au Gouvernement moldave » (2) .
Ainsi, M. Billecoq triomphait, et en considérant l'absence de scrupules dont il venait de faire preuve dans l'assouvissement de sa vengeance, il est impossible de n'être pas frappé de cette prophétie de M. Philippsborn, chargé d'affaires du Gouvernement valaque auprès de la Cour d'Autriche : « Je sais de bonne part », écrivait M. Philippsborn au Prince, — de Vienne, le 8 avril 1844, — « que le consul général de France, M. Billecoq, est la cheville ouvrière des intrigues qui se jouent sous les yeux du Gouverne-
(1) M. de Nion à M. Guizot, 21 mai 1846.
(2) M. de Nion à M. Guizot, lettre du 28 mai 1846.
ment^ que son collègue à Jassy lui prête la main, et que des personnes appartenant à l'opposition valaque - moldave , mais que je ne saurais désigner, sont initiées dans leurs vues. M. Billecoq, soit pour satisfaire à des haines , soit pour se rendre important , a pris à tâche de représenter sous les couleurs les plus sombres la position des Principautés; il ne se lasse pas d'en faire un tableau sinistre, et d'y représenter, si souvent, les chefs des deux Gouvernements comme les auteurs des maux qui, selon lui, désolent ces
pays, qu'on en est frappé à Paris » « Chercher à mettre ces
Gouvernements au pied du mur, et amener une crise », voilà
pour M. Philippsborn où tendaient déjà, en 1844, les agissements de M. le consul général de France.
A vrai dire, M. Billecoq avait dépassé ces prévisions; mais l'heure de l'expiation était proche.
Dès le début de la crise, le Prince s'était hâté d'éclairer le Gouvernement français. Le 6 mai, il écrivait à M. Guizot, lui faisant observer que la prétendue « offense grave signalée par M. Billecoq, n'était qu'un prétexte » ; que le jour de la Saint- Philippe, « la plupart des ministres étaient dans leurs terres en vertu d'un congé qu'ils avaient obtenu pour y passer les fêtes de Pâques; qu'au demeurant, la visite des ministres aux consulats était toute personnelle et facultative, dépendant de leurs relations personnelles, que le Prince ne pouvait pas imposer, et que les manières de M. Billecoq n'étaient guère faites pour encourager ». Au sujet de la seule visite exigée par V étiquette (i) , « celle que le Prince fait rendre en son nom », Son Altesse affirmait qu'elle avait pris des mesures pour « qu'elle fût faite au consul de France avec le plus de solennité possible, et dans les termes qui lui étaient dictés par sa vive reconnaissance pour la France et son profond respect pour son Roi ».
« Ces sentiments » , ajoute le Prince, « ont toujours prévalu dans
(i) Le Prince Bibesco à M. Guizot, lettre du 6 mai 1846. (Archives du Ministère des affaires étrangères, Paris.)
ma conduite personnelle vis-à-vis de M. Billecoq, que j'ai comblé de prévenances et de politesses jusqu'au dernier moment, quelque peu délicats qu'aient été ses procédés à mon égard. Votre Excellence a trop de pénétration pour ne pas voir dans ce dernier acte de M. Billecoq le désir de se venger de son rappel inattendu, et le double espoir de faire parler de lui et de léguer des embarras à son successeur. Quant à moi, je n'ai pu me défendre d'un mouvement d'indignation, qu'on eût osé, pour satisfaire à des haines et à des passions personnelles^ se réclamer du nom auguste et vénéré de S . M. le Roi de France. »
D'autre part, l'incident était discuté à Constantinople, et ramené à ses justes proportions. Rechid- Pacha, répondant à M. Colquhoun, qui lui rappelait que « le Gouvernement français demandait moins des explications que des excuses », déclarait à M. le gérant par intérim des intérêts français « qu'il ne pouvait y avoir lieu à excuses, là où il n'existait pas d'offense intentionnelle )) ; et M. l'ambassadeur de France, à la suite de sa correspondance avec le Prince Bibesco et de ses entretiens avec S. Exc. le ministre de Turquie, arrivait à démêler le faux du vrai, à « être édifié », ainsi que l'annonce M. de Nion (i) à M. Guizot, « sur la non-existence d'un prétendu usage constamment observé en inatière de visites d' étiquette » .
Bref, M. de Bourqueney « s' exécutait nettement » par sa lettre du i6 juin (2) au Prince de Valachie (ann. n° 2), auquel il déclarait « que l'ouverture des rapports avec le Gouvernement valaque n'était subordonnée à aucune considération ».
La loyauté avait dicté cette solution à S. Exc. l'ambassadeur; mais comme la diplomatie ne devait rien perdre de ses droits , M. de Bourqueney, préoccupé d'éviter au prestige de son Gouver-
(1) M. de Nion à M. Guizot, lettre du 12 juin 1846. (Archives du Ministère des affaires étrangères, Paris.)
(2) M. de Nion à M. Guizot, lettre du 3 juillet 1846. (Archives du Ministère des affaires étrangères, Paris.)
POLITIQUE DE M. BILLECOQ
nement l'ombre d'une atteinte, dans ce pas en arrière qu'il était obligé de faire, invita M. de Nion « à ne rien omettre pour obtenir, — préalablement à la remise de ses lettres de créance, — une démarche de réparation et de regret )> . « Situation fort embarrassante » (i)^ fait très justement remarquer M. le consul, ({ étant donnée la situation inexpugnable que la lettre du baron de Bourqueney créait à Son Altesse. »
Heureusement que le Prince, « pénétré des avantages de sa position », se prêta de la meilleure grâce à faciliter la tâche du nouveau gérant du consulat de France. « Je ne dois rien, vous le voyez », lui dit-il, en lui montrant la lettre de S. Exc. l'ambassadeur; « mais je ferai, pour vous prouver la sincérité de mes sentiments, tout ce que vous déciderez vous-même et qui ne dépassera pas les limites de mon pouvoir (2) . »
Il fut convenu qu'une simple « démarche d^ explication serait faite par M. le secrétaire d'Etat des affaires étrangères, le seul des ministres qui, ayant rendu la visite d'usage, se trouvait personnellement désintéressé dans la question » ; et pour donner plus de prix à cette concession, qui était un acte gracieux envers le Gouvernement du Roi Louis-Philippe, Son Altesse écrivit à M. le consul général une lettre que M. le secrétaire d'Etat fut invité à lui remettre.
La visite fut faite, la lettre remise, et le dimanche 28, eut lieu, au Palais, la présentation du nouveau gérant du consulat de France.
Dans cette circonstance, l'ancien élève des écoles de France, le docteur en droit de la faculté de Paris, mit une coquetterie spéciale à faire montre des liens qui , — malgré les affirmations contraires de M. Billecoq, — « l'attachaient à cette grande nation sur le sol de laquelle il avait passé dix ans, pour puiser de solides principes à l'ardent foyer de sa civilisation » .
(1) M. de Nion à M. Guizot, lettre du 3 juillet 1846. (Archives du Ministère des affaires étrangères, Paris.)
(2) Ibid.
En faisant le récit de sa brillante réception, M. de Nion relève, non sans un légitime sentiment de fierté, ce fait que, « dans le cérémonial, on a dépassé de beaucoup les règles ordinaires, le traitement fait à ses prédécesseurs... et que quelques-uns de ses collègues n'ont pas pu s'empêcher d'observer qu'il fallait remonter à plus de quatorze ans, c'est-à-dire à la réception de M. Timoni, agent d'Autriche, pour se rappeler un cérémonial aussi solennel ».
Le jour même, le drapeau français était réarboré et les relations entre le représentant du Roi et le Gouvernement valaque étaient reprises , grâce à beaucoup de mesure et d'habileté de la part de M. de Nion, beaucoup de délicatesse de la part du Prince, infiniment de loyauté des deux côtés.
Séduit par la franchise de Son Altesse, M. le consul, — à la suite d'un entretien qu'il avait eu avec Elle, — confie ses impressions à M. Guizot en ces termes : « Ce que je puis dire aujourd'hui, Monsieur le Ministre, c'est que tout y décelait une âme élevée, un esprit judicieux, éclairé par de solides études politiques, un désir sincère du bien, une ambition tout à la fois patriotique, dynastique peut-être, comprimée par les entraves d'une situation précaire et dépendante (i). ))
La glace était rompue, la confiance et la sympathie présidaient aux nouvelles relations entre le consulat de France et le Gouvernement valaque... : c'est à peine si l'incident Billecoq flottait, à l'horizon, comme un mauvais rêve!
On vient de voir les documents relatifs à « Vincident du I" mai » .
Les appréciations suivantes de M . E. Regnault sur M. Billecoq ne sauraient venir plus à point, pensons-nous, pour continuer à édifier le lecteur sur l'antipathie de l'auteur des « Provinces danubiennes » pour la vérité.
(i) M. de Nion à M. Guizot, lettre du 3 juillet 1846. (Archives du Ministère des affaires étrangères, Paris.)
Ce courtisan de la calomnie mêle au rappel de M. Billecoq : ^
M. Daschkoff, madame de Lieven, M. Ferdinand de Lesseps, !
M. Adolphe Barrot et M. le duc de Broglie, pour finir par accuser I
M. Guizot de faiblesse et d'ingratitude. ^
En effet, on lit, de la page 252 à la page 254 :
« A la nouvelle officielle du rappel de M. Billecoq, l'Hospodar i
lui témoigiia les regrets les plus touchants, déclarant, en termes j
exagérés, qu'il ne voulait pas se séparer de lui. Le consul ne fut |
pas dupe de cette grossière comédie. En effet, le lendemain il '
apprit, de la bouche d'un des intimes du Prince, que celui-ci, \
rentré dans ses appartements, s'était livré aux éclats d'une joie j
indécente, comme un écolier délivré de son pédagogue. » i
« Ce n'était ni la dernière injure réservée au consul, ni la j
dernière faiblesse de M. Guizot. Malgré l'avis contraire du |
ministre, M. Billecoq jugea qu'il était imprudent d'abandonner \
son poste avant l'arrivée de son successeur. Il demeurait donc, | suivant tous les usages diplomatiques , le représentant de la France. Mais Bibesco ne le considérait plus que comme un
homme sacrifié, et prit une occasion solennelle pour le braver ;
publiquement. Il était d'usage que le mai, jour de la fête du ;
Roi des Français, les ministres de l'Hospodar se rendissent en \ corps chez le consul, pour faire hommage, en sa personne, au Souverain de la France. Le i" mai 1846, la visite habituelle n' eut pas lieu. M Billecoq avait supporté avec une dédaigneuse patience des offenses personnelles. Mais ici l'injure remontait jusqu'au Roi et portait même atteinte à la dignité de la France. Il fallait une réparation. M. Billecoq amena le pavillon consulaire, confia
la protection des sujets français au consul général d'Angleterre, |
demanda ses passeports et quitta Bucarest. |
« Le désaveu du consul restait pour couronnement de l'œuvre. 1
Sortir honorablement d'un pas difficile, importait moins à M. Gui- '
zot que d'en sortir promptement. Le chevaleresque n'est pas
dans ses habitudes; il appelle cela de la petite politique. M. de Nion reçut, en conséquence, l'ordre de relever le pavillon consulaire sans en effacer la souillure de Bibesco. Demander réparation à un Prince protégé par le Czar et par madame de Lieven ! M. Billecoq seul était capable de cette double maladresse. Aussi une carrière honorable de vinsft-huit années de service fut-elle brisée sans pitié. Daschkoff put juger ce que valait, entre les mains de M. Guizot, le pavillon tricolore, et Bibesco, qui était d'abord plongé dans une profonde consternation, s'étonna d'avoir tremblé pour si peu. »
« Sa reconnaissance se manifesta par mille empressements auprès de M. de Nion. Il s'occupa lui-même de lui chercher une maison; le consul désirait un jardin, il en fut créé un comme par enchantement, dessiné et planté par le jardinier allemand Mayer, attaché à Bibesco (i). Il est vrai que M. de Nion n'avait pas craint de blâmer publiquement la conduite de M. Billecoq, ce qui lui valut même une assez verte leçon. Recevant, à son installation , les Français résidents , il parle en termes ironiques des susceptibilités de son prédécesseur et ajoute ces mots : « Je pensais vraiment qu'un de vous avait été décapité. » — « On a fait pis que cela, monsieur le consul général », s'écria un des assistants, M. Pigalle, « on a décapité le pavillon. » M. de Nion put se convaincre que les Français de Bucarest jugeaient les insolences de Bibesco autrement que ne le faisait le héros de la rue des Capucines. »
Qu'il me soit permis, avant de tourner la page sur cette étude,
(i) La Principauté de Valachie sous l' Hospadar Bibesco, par B...-A... ancien agent diplonaatique dans le Levant. Bruxelles, 1847. — Livre anonyme, initiales qui cachent mal, selon toute vraisemblance, l'individualité de l'auteur. Tout le monde sait qu'on attribue ce livre à M. Billecoq, Adolphe, ancien consul à Bucarest.
En parlant de ce livre, M. Desprez dit « qu'il porte l'empreinte profonde de la perfidie fanariote et mérite d'être lu, à titre d'étude de mœurs ». {La Moldo- Valachie et le mouvement roumain, par H. Desprez. Revue des Deux Mondes, t. XXI, p. 124 et suiv.)
POLITIQUE DE M. BILLECOQ. 275
d'adresser à S. Exc. M. Ribot (i) , ministre des affaires étrangères, l'expression de ma profonde gratitude. Je dois à la bienveillante autorisation que M. Ribot m'a accordée, d'avoir pu consulter et copier ces documents, en montrer le mauvais esprit, l'inexactitude de parti pris ; d'avoir pu prouver par les lettres de S. Exc. l'ambassadeur de France à Constantinople, M. le baron de Bourqueney, et par celles de M. de Nion, — témoignages précieux, en raison de la loyauté bien connue et du caractère élevé de ces deux diplomates, — que la correspondance de M. Billecoq n'était de nature qu'à fausser l'histoire.
Je dois encore à M. le ministre la joie d'avoir fait connaître, — tel qu'il se dégage de sa correspondance avec le Roi Louis-Philippe et les ministres de Sa Majesté, — le caractère d'un Prince, Français par son éducation, ses principes, ses goûts, et qui m'a légué en héritage sa profonde affection pour le pays auquel m'attachent tant de liens, — ceux-là surtout qu'ont forgés ses malheurs immérités.
(i) Nous nous faisons un plaisir, en même temps qu'un devoir, de remercier S. Exc. M. Al. Lahovary, ministre des affaires étrangères de Roumanie, ainsi que M. A. E. Lahovary, secrétaire général au même département et ministre plénipotentiaire, pour toutes les facilités qu'ils ont bien voulu nous donner à l'effet de consulter, en Roumanie, ce même dossier, dont S. Exc. M. Cretulesco, ministre plénipotentiaire de Roumanie en France, avait également obtenu de M. Ribot l'autorisation de prendre copie pour nos archives nationales.
S. A. S. le Prince Bibesco, à S. Exc. M. Guizot (i).
Cette lettre est relative au rapport et à la conduite tenue par M. Billecoq le i" mai, jour de la Saint-Philippe.
Bucarest, 6 mai 1846.
Monsieur le Ministre,
Je croyais n'avoir cette fois que le plaisir de vous offrir mes remerciements, et, pour le faire, j'attendais la remise de la lettre qu'on m'avait annoncée de la part de Votre Excellence ; mais il n'a pas plu à M. Billecoq qu'il en fût ainsi. Il vient d'amener son pavillon en nous déclarant qu'il allait engager M. le baron de Bourqueney à défendre à M. de Nion de passer la frontière valaque, sous prétexte qu'une offense grave a été commise envers la personne de S. M. le Roi des Français, par la non-présence des ministres au consulat de France, le jour de la Saint-Philippe.
Je dois vous dire, Monsieur le Ministre, que la plupart de ces derniers se trouvaient absents dans leurs terres, en vertu du congé qu'ils avaient obtenu pour y passer les fêtes de Pâques. J'observerai en outre, à Votre Excellence, que la visite des ministres aux consulats est toute personnelle et facultative ; elle dépend de leurs relations personnelles que je ne puis pas imposer, et que les manières de M. Billecoq ne sont guère faites pour encourager.
La seule visite exigée par l'étiquette est celle que le Prince fait rendre en son nom, et pour celle-là. Monsieur le Ministre, j'ai toujours tâché qu'elle fût faite au consul de France avec le plus de solennité que possible, et dans les termes qui me sont dictés par ma vive reconnaissance pour la France et mon profond respect pour son Roi.
(i) Archives du Ministère des affaires étrangères. Paris.
POLITIQUE DE M. BILLECOQ
Ces sentiments ont toujours prévalu, même dans ma conduite personnelle vis-à-vis de M. Billecoq, que j'ai comblé de prévenances et de politesses jusqu'au dernier moment , quelque peu délicats qu'aient été ses procédés à mon égard. Votre Excellence a trop de pénétration pour ne pas voir dans ce dernier acte de M. Billecoq le désir de se venger de son rappel inattendu, le double espoir de faire parler de lui et de léguer des embarras à son successeur. Quant à moi, je n'ai pu me défendre d'un sentiment d'indignation qu'on eût osé, pour satisfaire à des haines et à des passions personnelles, se réclamer du nom auguste et vénéré de S. M. le Roi des Français.
Permettez-moi, Monsieur le Ministre, de vous exprimer ici la douleur que j'ai éprouvée en apprenant le nouvel attentat qui a manqué de plonger la France dans le deuil, ainsi que ma joie à la nouvelle de la conservation miraculeuse des jours précieux du Roi.
Veuillez me servir d'intermédiaire pour faire parvenir à Sa Majesté l'hommage de mes sentiments aussi profonds que sincères, en agréant, pour Votre Excellence, l'assurance de ma très haute estime et de ma considération très distinguée.
Signé : Georges BiBESCO.
M. de Nïon, à S. Exc. M. Guizot.
M. de Nion expose à M, Guizot la situation qui lui est faite par le départ subit de M. Billecoq.
Bucarest, 15 mai 1846.
Monsieur le Ministre,
Parti de Vienne le 9 de ce mois, je suis arrivé hier à Giurgewo, et cette nuit à Bucarest. — Le bateau à vapeur sur lequel je descendais le Danube a rencontré près de Widin un autre bâti-
timent à bord duquel se trouvait M. Billecoq. — Dans cette conférence de quelques instants sous la surveillance d'un garde de santé, mon honorable prédécesseur m'a donné connaissance des faits qui l'ont déterminé à amener son pavillon et à quitter Bucarest, en laissant les sujets français sous la protection du consulat général de Sa Majesté Britannique. — M. Billecoq considérait la circonstance comme de nature à changer le but actuel de mon voyage, et il m'indiqua la ville de Galatz, sur le territoire moldave, comme la résidence qui pouvait le mieux me convenir d'adopter temporairement. — Cette opinion que je partageai au premier abord, je ne pus la conserver après un examen plus attentif. — Il me sembla que le Gouvernement du Roi avait plus que jamais besoin, dans des conjonctures semblables, d'avoir à Bucarest un agent pénétré de ses instructions les plus récentes, dégagé de tout intérêt, de toutes préoccupations personnelles, apte enfin à lui faire exactement connaître le véritable état de choses et à faciliter, par le fait seul de sa présence, la conclusion d'un fâcheux débat.
Mais il fallait en même temps, je le sentais, accepter loyalement la dette d'honneur national que la retraite de M. Billecoq léguait à son successeur. — Il fallait éviter avec un soin égal de désavouer le passé et de compromettre l'avenir, et surtout ne rien omettre de ce qui pourra contribuer à replacer un jour nos relations avec le Gouvernement de la Valachie sur un pied plus conforme à l'intérêt de cet État et à la bienveillance que lui porte le Gouvernement de Sa Majesté. — J'ai cru pourvoir autant que possible à ces diverses exigences du service en m'installant provisoirement à Bucarest avec ma famille, sans rien changer d'ailleurs à l'ordre de choses existant depuis le départ de M. Billecoq. — Ainsi le pavillon reste amené, les intérêts et les sujets français restent sous la protection de l'agence britannique, la remise de mes lettres de créance est ajournée jusqu'à l'arrivée des ordres qui me parviendront de Paris ou de Constantinople. Je décline
POLITIQUE DE M. BILLECOQ
jusque-là toute relation de société, si ce n'est avec mes compatriotes et avec les chefs des autres consulats étrangers; j'observe cependant, j'étudie, je vois venir et je saisis toutes les occasions favorables pour adresser au département et à l'ambassade le résultat de mes investigations. — M. Colquhoun, à qui je me suis empressé de rendre visite et dont j'ai reçu l'accueil le plus obligeant, m'a paru approuver complètement ce système de conduite.
Il se charge de le faire connaître au chef et aux principaux personnages de cet Etat. J'ai, au reste pu, déjà moi-même, en faire parvenir l'expression au Prince Bibesco. Son Altesse vient de m'envoyer son premier aide de camp, M. le vicomte de Grammont, pour me complimenter sur mon arrivée et m'offrir une maison d'habitation et tous les bons offices que les difficultés locales d'installation ne rendent ici que trop nécessaires. — Sans accepter aucune de ces offres, j'en ai témoigné une vive reconnaissance; j'ai informé M. de Grammont que, malgré le profond regret que m'inspire la situation de nos affaires, je ne pouvais toutefois y apporter aucune modification de mon chef; mais que je m'estimerais heureux de voir arriver le moment où, par une entente amicale de notre Cour avec la Porte Ottomane, il me deviendrait possible d'entamer avec le Gouvernement valaque des rapports dont je sentais tout le prix. M. de Grammont ayant essayé de discuter, je me suis renfermé plus strictement encore dans un cercle étroit de paroles courtoises et de protestations de bon vouloir.
La poste ne partant d'ici que deux fois par semaine je ne veux pas. Monsieur le Ministre, laisser passer le jour du courrier sans faire parvenir à Votre Excellence cette dépêche écrite à la hâte, — Je l'expédie sous cachet volant à M. le comte de Flahaut (i).
Signé : DE NiON.
(i) Cette lettre et celles qui suivent, adressées par M. de Nion à M. Guizot, nous paraissent offrir trop d'intérêt pour que nous ne les reproduisions pas en totalité ou en partie.
28o CORRESPONDANCE DIPLOMATIQUE ET DOCUMENTS.
M. de Nion, à S . Exc. M. Guizot.
Cette lettre est encore relative à la situation créée à M. de Nion par la rupture instantanée des relations du consulat de France avec le Gouvernement valaque.
Bucarest, 21 mai 1846.
Monsieur le Ministre,
Rien n'est changé, depuis la date de ma dernière lettre, à notre situation vis-à-vis du Gouvernement valaque. Dans l'isolement auquel je me suis résigné et qui n'est interrompu que par des rapports officieux avec les autres agents étrangers, quelques vagues rumeurs^ quelques insinuations plus ou moins sincères ont pu seulement me parvenir et méritent à peine d'être rapportées à Votre Excellence. — Les ennemis de l'Hospodar exploitent l'incident du i" mai dans l'intérêt de leurs passions, s'appliquent à exagérer outre mesure la gravité de ce fait, et celle de ses conséquences probables. — D'autres, et le Prince Bibesco tout le premier, nient absolument qu'il y ait eu un manquement quelconque aux égards dus à la France et à son représentant. — Une troisième opinion, sans contester la réalité d'un tort envers le consul général de France, prétend que de semblables infractions aux lois de l'étiquette locale ont eu lieu à diverses reprises, et qu'elles ont presque toujours passé inaperçues, laissant ainsi peser, sur M. Billecoq, le reproche d'une susceptibilité, respectable dans son principe, mais trop ombrageuse et trop prompte à s'émouvoir. — J'avoue, Monsieur le Ministre, qu'il m'est bien difficile, pour ne pas dire impossible, de me prononcer pour l'une ou pour l'autre de ces opinions. — Si, comme je le crois, dans de telles affaires l'intention est tout, je crois aussi que l'intention a été
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blessante pour mon prédécesseur, irréfléchie et blâmable à l'égard du Gouvernement de Sa Majesté. — Mais, n'est-il pas regrettable, d'un autre côté, que cet acte de haute inconvenance n'ait laissé à M. Billecoq d'autre parti à prendre que l'envoi de sa note au secrétaire d'Etat, et la rupture instantanée de nos relations diplomatiques? — L'arrivée prochaine de son successeur ne lui fournissait-elle pas au moins un prétexte pour ajourner une discussion si grave en la léguant à un agent nouveau, qu'aucun préjugé, aucune rancune particulière, ne pouvaient ni préoccuper ni atteindre? N'y avait-il pas enfin quelque possibilité d'obtenir, par un recours direct à THospodar, la réparation d'une offense que ce Prince, mis ainsi personnellement en demeure, aurait pu difficilement se résoudre à couvrir de sa propre responsabilité? Ces questions, Monsieur le Ministre, mon inexpérience des hommes et des choses dans ce pays me permet à peine de les poser et m'interdit évidemment de les résoudre. — Ma tâche actuelle consiste surtout, ce me semble, à conserver tout entière l'impartialité de mon attitude et la liberté de mon action pour l'accomplissement des ordres que le Gouvernement du Roi jugera à propos de me donner. Je puis assurer à Votre Excellence que cette tâche sera fidèlement remplie. — Quelques personnes affectent de dire, sans y croire beaucoup peut-être, que le Prince Bibesco résisterait aux ordres de la Porte, si une réparation solennelle à notre égard venait à lui être prescrite. — Je ne saurais guère partager cette crainte en présence des difficultés de diverse nature qui se réunissent pour compliquer la situation intérieure du Prince Bibesco (i) .
Signé : DE NiON.
(i) La fin de la lettre n'a plus trait à l'incident du mai.
M. de Nion, à S. Exc. M. Guizot.
M. de Nion explique comment s'est terminé l'incident du mai.
Bucarest, 3 juillet 1846.
Monsieur le Ministre,
J'allais me rendre à Jassy, ainsi que j'avais eu l'honneur de l'annoncer à Votre Excellence et que j'en avais prévenu le Prince de Moldavie, sous la réserve toutefois des ordres contraires qui pourraient me parvenir avant le moment fixé pour mon départ.
— Cette prévision s'est réalisée par l'arrivée d'une dépêche de M. le baron de Bourqueney, dont Votre Excellence trouvera cijoint la copie (annexe n° i). J'ai dû aussitôt faire contremander toutes les dispositions d'usage en pareille occasion et m'occuper sans délai des mesures à prendre pour vider d'une manière définitive l'incident du i" mai.
Cette tâche , Votre Excellence voudra bien le reconnaître , n'était pas sans difficulté.
Il était délicat d'abandonner trop brusquement l'attitude sévère que l'ambassade du Roi avait adoptée de prime abord, et que j'avais été obligé de prendre aussi moi-même, bien qu'avec réserve et modération. C'était la question de fait, mal éclairée dans l'origine, qui avait motivé cette attitude et servi de base aux demandes adressées par M. de Bourqueney au Ministère ottoman.
— Édifié plus tard sur la non-existence d'un prétendu usage constamment observé en matière de visites d'étiquette , force nous était de faire un pas rétrograde et de nous replacer sur la ligne que les instructions de Votre Excellence venaient de tracer.
— M. l'Ambassadeur s'était exécuté nettement par sa lettre du 16 juin au Prince Bibesco (annexe n" 2). Il y déclarait que l'ouverture de mes rapports avec le Gouvernement valaque n'était
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subordonnée à aucune considération , mais il m'engageait en même temps, par sa dépêche du même jour, à ne rien omettre pour obtenir, préalablement à la remise de mes lettres de créance, une démarche de réparation et de regret. J'ajouterai, pour compléter le tableau de cette embarrassante situation, que l'attention publique, vivement appelée sur nos affaires, et l'opinion prononcée de nos compatriotes les plus notables imposaient certaines exigences dont on ne pouvait se dispenser de tenir compte.
Voici, Monsieur le Ministre, la marche que j'ai cru devoir suivre et ce qui en est résulté :
En faisant remettre au Prince Bibesco, par le chancelier du consulat général, la lettre de l'Ambassadeur du Roi, j'avais chargé M. Hory de demander à Son Altesse qu'elle voulût bien désigner la personne avec laquelle j'aurais à traiter des arrangements qu'il restait à prendre. — Le Prince s'offrit lui-même, et cette offre, prévue à l'avance, fut acceptée avec empressement; je me rendis chez lui dans la soirée du 24 juin. — Nous ne nous connaissions pas encore, pas même de vue, et je fus touché, je dois le dire, de l'extrême bienveillance de son accueil. — Il y avait dans son langage un accent de vérité pénétrante et d'émotion réelle lorsqu'il m'exprima, et les regrets que lui avait causés la résolution prise par mon prédécesseur au terme de sa mission, et l'espoir de trouver en moi plus de confiante sympathie, ou tout au moins d'impartialité.
Nous abordâmes bientôt le fond de la discussion. Le Prince me répéta du ton le plus convaincu ses doctrines et ses assertions (déjà connues de Votre Excellence) sur la question de droit et sur la question de fait. — Après avoir défendu notre terrain pied à pied du mieux que je pouvais, j'en vins à demander à Son Altesse quelle démarche publique Elle comptait faire auprès du consulat général pour mettre fin à de si pénibles débats. Le Prince sentait à merveille l'avantage de position que lui donnait la lettre de M. de Bourqueney. Il voulut bien toutefois me dire :
« Je ne dois rien, vous le voyez, mais je ferai, pour vous prouver la sincérité de mes sentiments, tout ce que vous déciderez vous-même et qui ne dépassera pas les limites de mon pouvoir. »
Rappelant alors la promesse de Roustchouk, j'essayai d'obtenir que les ministres valaques, dont l'absence avait été remarquée le jour de la Saint-Philippe, se présentassent chez moi pour en expliquer la cause et en témoigner leurs regrets. — Le Prince me répondit qu'il n'avait ni fait ni pu faire la promesse mentionnée par Reschid-Pacha, car la démarche indiquée était précisément celle dont l'exécution rencontrerait les plus insurmontables difficultés. — « Si je l'ordonnais », me dit-il, « ce serait avec la crainte très fondée de n'être point obéi par trois des ministres et avec la certitude de ne recevoir du quatrième, mon frère Stirbei, qu'un refus péremptoire, accompagné de l'ofïre de sa démission. » — « Vous devez savoir. Monsieur », ajouta-t-il, « les motifs personnels, mais d'ailleurs parfaitement légitimes, qui ne permettaient pas à mon frère de se présenter chez votre prédécesseur après l'accueil qu'il en avait reçu le i"" mai 1845. »
Je connaissais, en effet, cette particularité, et j'ai lieu de croire qu'elle n'est point ignorée de Votre Excellence. — Je répliquai au Prince de manière à lui faire comprendre que j'étais trop bien instruit des antécédents entre lui et son frère , pour insister sur une combinaison susceptible d'entraîner une rupture si regrettable à tous égards. Ce me fut d'ailleurs un moyen facile de revenir sur mes pas et d'arriver à une autre poposition que je tenais en réserve comme la seule qui offrît quelques chances de succès. Je maintins la nécessité d'une démarche, mais je me réduisis à stipuler qu'elle serait faite par un seul ministre, le secrétaire d'Etat des affaires étrangères qui, ayant rendu la visite d'usage à M. Billecoq, le i" mai , se trouvait personnellement désintéressé dans la question. — Le Prince accepta ce moyen terme, et il ajouta qu'en reconnaissance d'un ménagement dont il sentait tout le prix, il m'écrirait lui-même une lettre d'explications qui
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me serait remise par le secrétaire d'État. — Tout fut convenu dès ce moment; l'entretien se prolongea néanmoins plus d'une heure encore, pendant laquelle le Prince sembla vouloir me donner des arrhes de sa confiance, en me détaillant les difficultés de sa situation intérieure et extérieure , ses projets pour les éventualités les plus prochaines, ses vues sur l'avenir lointain des contrées danubiennes. — Une connaissance plus approfondie des hommes et des choses m'apprendra la valeur réelle de ces épanchements. — Ce que je puis dire aujourd'hui, Monsieur le Ministre, c'est que tout y décelait une âme élevée, un esprit judicieux, éclairé par de solides études politiques, un désir sincère du bien, une ambition tout à la fois patriotique, personnelle, dynastique peut-être, comprimée par les entraves d'une situation précaire et dépendante. Sans provoquer, sans repousser ces confidences, je n'y répondis que par l'expression de ma gratitude et par celle de mes vœux pour le bonheur du Prince et la prospérité du pays ; manifestant d'ailleurs l'intention la plus formelle de ne prendre jamais, dans les agitations auxquelles les Principautés semblent encore réservées, d'autre rôle que celui d'un ami zélé de la paix, de l'ordre public et du maintien de l'équilibre politique en Orient.
Dès le lendemain le secrétaire d'Etat, M. Balliano, vint m'apporter chez moi , de la part du Prince , la lettre dont copie est ci-jointe (sous le n" 3) , et me réitérer les explications et les démonstrations de bon vouloir contenues dans cette lettre; j'allai le jour suivant lui rendre sa visite. — Nous convînmes ensemble que ma présentation aurait lieu le dimanche 28. — Je laissai entre ses mains la copie de mes lettres de créance, les firmans de la Porte Ottomane, ma réponse à la lettre du Prince (annexe n° 4) , et le texte du discours que je me proposais de lui adresser le jour de l'audience. J'avais mentionné, dans ce projet de discours, les relations d'amitié séculaire qui existent entre la France et l'Empire Ottoman. — Le Prince me fit demander, par une voie toute confidentielle, le sacrifice de cette phrase qu'il
considérait comme de nature à produire une impression pénible sur la plupart des assistants. J'y consentis, non sans relever ce qu'une pareille susceptibilité avait d'étrange, et en observant combien ce sentiment de répulsion contre la suzeraineté de la Porte était peu conforme à l'intérêt bien entendu des Principautés. — Je m'en étais déjà expliqué avec le Prince Bibesco , et il avait paru me comprendre , mais peut-être pensait-il que la politique de huis clos ne pouvait sans inconvénients se produire devant un public tel que le sien. Peut-être aussi, un mouvement de bienveillance personnelle le portait-il à écarter de mes débuts toute chance d'impopularité. — Il est certain, au reste, qu'il m'a su un gré infini de cet acte de déférence, et qu'il n'a rien épargné de ce qui pouvait me prouver le prix qu'il y attachait. C'est ainsi. Monsieur le Ministre, que dans le cérémonial de ma réception, on a dépassé de beaucoup les règles ordinaires et le traitement fait à mes prédécesseurs. — Je ne l'avais pas demandé, mais j'ai cru devoir accepter de bonne grâce, dans les circonstances actuelles, tout ce qui constatait, aux yeux de la multitude, les égards respectueux du Gouvernement valaque envers la France et son représentant. — Le vicomte de Grammont , premier aide de camp et maître des cérémonies, est venu me prendre dans une des voitures du Prince, attelée de quatre chevaux, escortée d'un escadron de cavalerie. Un officier d'ordonnance de Son Altesse se tenait à chaque portière. Le chancelier du consulat général, porteur des lettres de créance et du Bérat, suivait immédiatement dans ma voiture. Au moment de notre entrée dans la cour du palais, les honneurs militaires me furent rendus, comme ils le sont à l'Hospodar lui-même.
Les ofiiciers de sa maison et de sa garde vinrent me recevoir au pied du grand escalier; deux de ses Ministres en firent autant au palier supérieur ; les autres secrétaires d'État, ainsi que les trois premiers des grands boyards et un nombreux état major, entouraient le Prince qui m'attendait dans le salon principal en
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grand uniforme, décoré de tous ses ordres. — Après avoir écouté debout mon discours et y avoir répondu de même (je joins ici sous les n"" 5 et 6 le texte de ces allocutions), le Prince m'a présenté successivement les personnes qui se trouvaient le plus près de lui et m'a fait asseoir sur un fauteuil à la droite de son divan. — Nous avons encore échangé quelques paroles à voix basse et j'ai été reconduit avec le même cérémonial jusqu'à la maison consulaire, oii le pavillon français a été immédiatement réarboré.
Deux jours après, la Princesse, quoique sérieusement indisposée, a bien voulu nous recevoir, ma femme et moi, dans une audience privée, où Leurs Altesses nous ont prodigué de nouveau les témoignages de la plus bienveillante courtoisie; il est inutile d'ajouter que cet exemple a été suivi avec empressement par la haute société, dont tous les membres semblent s'attacher à nous dédommager de l'isolement oii s'est passé le premier mois de notre résidence à Bucarest.
Dès le lundi 29, j'ai pris possession définitive de toutes les fonctions de ma charge, après avoir adressé au consul général d'Angleterre les remerciements dont nous étions redevables à son intervention zélée en faveur des sujets du Roi.
Quelques-uns de mes collègues n'ont pu s'empêcher d'observer qu'il fallait remonter à plus de quatorze ans (c'est-à-dire à la réception de M. Timony, agent d'Autriche) pour se rappeler un cérémonial aussi solennel que celui dont ma présentation a été entourée. — Le Gouvernement valaque a fait valoir à l'appui de sa conduite la supériorité de mon grade, la teneur des firmans impériaux (qui continuent de mentionner nos anciens droits de préséance et notre assimilation au rang de Bey ottoman) , enfin et surtout, les circonstances toutes spéciales de mon entrée en fonction.
Je dois dire au demeurant que ce mouvement de susceptibilité n'a altéré en rien les bons rapports que je me suis empressé de former avec tous mes collègues.
• Je citerai en première ligne le consul général de Russie qui, après m'avoir déclaré à moi-même, et dès l'origine, qu'il ne reconnaissait aucun tort aux autorités locales dans l'incident du i*"" mai, ne s'en est pas moins montré favorable à tout ce qui a pu contribuer à terminer cette fâcheuse affaire d'une manière honorable et satisfaisante pour nous.
Un service a été célébré hier dans l'église catholique pour le repos de l'âme du Souverain Pontife Grégoire XVI. L'évêque de Nicopolis a officié. Tous les agents étrangers, sans distinction de croyance religieuse, ont assisté à cette cérémonie funèbre.
Signé : DE NiON.
M, Doré de Nion, consul de France, à S. A. S. le Prince Bibesco.
M. de Nion demande à présenter ses lettres de créance.
Bucarest, 18/25 j'^'" 1846.
Prince,
La lettre que Votre Altesse Sérénissime m'a fait l'honneur de m'écrire en date de ce jour m'a été remise par M. le secrétaire d'Etat Balliano; je vais en donner communication à S. Exc. M. Guizot, ainsi qu'à M. le baron de Bourqueney.
Les explications contenues dans cette lettre et celles que M. le secrétaire d'État a bien voulu me donner verbalement par ordre de Votre Altesse Sérénissime, confirment et complètent les éclaircissements qu'Elle a déjà fait parvenir à Paris et à Constanti-
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nople, de manière à ne laisser subsister aucune interprétation fâcheuse du regrettable incident du i" mai.
Ma conviction personnelle à cet égard, fortifiée par tout ce qu'a pu m 'apprendre mon séjour au sein de cette capitale, est aujourd'hui trop profonde pour me permettre de différer plus longtemps l'ouverture de mes relations officielles avec le Gouvernement de Votre Altesse Sérénissime. C'est donc avec une vive satisfaction. Prince, que je vais hâter, de concert avec M. le secrétaire d'Etat, l'accomplissement des formalités d'usage, et solliciter par son intermédiaire l'honneur de vous présenter mes lettres de créance, et le Bérat de la Porte Ottomane. Ce devoir me sera d'autant plus doux à remplir qu'en me rendant l'organe des sentiments dont le Gouvernement du Roi, mon auguste Souverain, est animé pour Votre Altesse Sérénissime, je trouverai aussi l'occasion de lui exprimer la reconnaissance que je dois déjà à ses bontés, et de lui renouveler l'hommage du respect avec lequel
Je suis, Prince, de Votre Altesse Sérénissime le très humble et très obéissant serviteur.
Signé : A. DoRÉ DE NiON.
S. A. S. le Prince Bibesco, à S. Exc. M. Giiizot, Ministre des affaires étrangères.
Bucarest, 21 juin/3 juillet 1846.
Monsieur le Ministre,
En entrant dans l'exercice des fonctions d'Agent et Consul général de Sa Majesté le Roi des Français dans les Principautés 1. 19
du Danube, M. de Nion m'a remis la lettre dont Votre Excellence a bien voulu le charger pour moi. Vous pouvez être sûr, Monsieur le Ministre, que rien ne sera négligé de ma part pour rendre la tâche de M. de Nion aussi facile et même aussi agréable qu'il dépendra de moi de le faire. J'ai toujours eu à cœur d'être dans les meilleures relations avec l'agent d'un pays auquel tant de liens m'attachent, et j'ai été heureux de reconnaître en M. de Nion des dispositions et des qualités propres à seconder mon désir. Quant à la protection de sa personne en Valachie et des intérêts des sujets de Sa Majesté, elle ne pourra en aucun cas offrir la moindre difficulté. Nos lois, empruntées pour la plupart au code français, protègent d'une manière égale les' étrangers et les indigènes, et le Gouvernement, jaloux de les faire observer, ne refuse jamais son assistance alors qu'elle est réclamée à bon droit.
Veuillez, Monsieur le Ministre, mettre aux pieds de Sa Majesté l'hommage de ma profonde gratitude pour la marque de sa bienveillance Royale, que je reconnais dans la nomination de M. de Nion, et agréer pour Votre Excellence l'assurance de ma haute estime et de mes sentiments les plus distingués.
Signé : BiBESCO.
M. de Nïon, à S. Exc. M. Guizot,
M. de Nion fait part à S. Exc. le Ministre des affaires étrangères d'une conversation intime qu'il a eue avec le Prince Bibesco.
Bucarest, 14 octobre 1846.
Monsieur le Ministre, J'ai reçu la dépêche que Votre Excellence m'a fait l'honneur
de m'écrire le 21 du mois dernier, en réponse à ma lettre du 20 août, et relativement à l'intention manifestée par le Gouvernement valaque de ne plus admettre désormais l'intervention de l'autorité consulaire dans les affaires où des étrangers seraient intéressés comme possesseurs d'immeubles.
Il y a tout lieu de penser qu'après l'accueil peu favorable fait parla plupart des Consulats généraux à sa circulaire du 4/16 juillet, le Gouvernement valaque s'abstiendra, au moins d'ici à quelque temps, de remettre cette question sur le tapis. Je n'aurai point, de mon côté, à provoquer une discussion que Votre Excellence me prescrit au contraire de décliner, s'il y a lieu.
Les instructions que vous voulez bien me donner, Monsieur le Ministre, ne pourront donc recevoir leur application que dans le cas oii l'autorité locale essayerait elle-même d'appliquer sa nouvelle doctrine à un sujet français. Je déclarerai alors que cette prétention n'étant autorisée ni par le vœu de nos traités avec la Porte, ni par l'usage suivi dans les autres parties de l'Empire ottoman, mon devoir m'ordonne de protester et d'en référer à Constantinople.
L'opinion de l'ambassadeur du Roi aura pu d'ailleurs , dans l'intervalle, se former en pleine connaissance de cause; car M, le baron de Bourqueney a déjà reçu communication des premiers documents relatifs à cette affaire, et je lui transmets aujourd'hui même copie de la dépêche de Votre Excellence, ainsi que de la présente lettre.
Votre Excellence insiste, à propos de cette question spéciale, sur les considérations développées dans sa dépêche n° i en ce qui concerne les rapports des Principautés danubiennes avec la Porte Ottomane. Soyez persuadé. Monsieur le Ministre, de mon empressement à exécuter vos ordres et à seconder autant qu'il est en moi les vues du Gouvernement de Sa Majesté. J'en ai saisi l'occasion toutes les fois qu'elle s'est offerte; mais j'ai eu aussi, à chaque tentative de ce genre, le regret de reconnaître
combien il est difficile de faire accepter, même aux personnes les plus éclairées de ce pays, des conseils contre lesquels se soulèvent à la fois leurs préjugés nationaux et leurs passions individuelles. J'ai pu surtout m'en convaincre à la suite d'un entretien que j'ai eu dernièrement avec le Prince Bibesco, entretien auquel il est fait allusion dans ma dépêche n° 9 et que je vais avoir l'honneur de rapporter à Votre Excellence , tel qu'il se trouve consigné dans des notes prises au sortir même de l'audience.
En débutant, suivant sa coutume, par une longue énumération des embarras qui compliquent sa situation intérieure, le Prince était évidemment préoccupé d'une autre question, sur laquelle son thème était fait d'avance et qu'il aborda enfin d'une façon assez brusque.
« Vous voyez », me dit-il, « combien, dans l'accomplissement d'une mission si pénible, nous aurions besoin d'être soutenus par la bienveillance des Puissances européennes. Dites-moi cependant, monsieur, s'il nous est possible de compter sur cette bienveillance, lorsque les Gouvernements les plus libéraux, les plus dignes de nos respects, semblent affecter, en toute circonstance, de ne voir dans les Principautés danubiennes que des Provinces de l'Empire ottoman, — dans leurs chefs, que des Pachas turcs, — dans leurs habitants, que des rayas. Cette opinion n'est fondée ni en droit, ni en fait. Nous n'avons jamais été conquis par la Turquie. Nous l'avons, il est vrai, reconnue comme Suzeraine, mais sous la réserve expresse et écrite de nos libertés religieuses, civiles et commerciales, et de notre indépendance administrative. Quand nous avons payé le tribut annuel à la Porte, nous ne lui devons plus rien. Elle-même, au reste, ne songe plus désormais à contester nos privilèges, si ce n'est lorsqu'elle y est excitée par les suggestions de la diplomatie chrétienne, habile à trouver dans l'interprétation des traités anciens et nouveaux, le moyen d'entraver le développement de nos facultés les plus vitales. En matière de douanes, par exemple ^
c'est vous qui refusez obstinément de vous soumettre à nos règlements et à nos tarifs, tandis que le commerce turc les subit sans réclamation. Cette tendance se montre bien plus encore dans les questions de juridiction, où l'on décline avec une injuste défiance la compétence de nos tribunaux, comme s'ils ne connaissaient et n'étaient chargés d'appliquer d'autre loi que celle du Coran. Pourquoi », continua le Prince, en s'animant par degrés, « pourquoi ne pas exiger tout de suite que nous abjurions la foi de nos pères? La transformation de nos églises en mosquées ne serait-elle pas le complément logique d'un système que condamnent également les principes sacrés de la justice et ceux d'une politique saine et prévoyante. Si vous redoutez, et avec raison, de voir un jour l'équilibre européen troublé par l'ambition de la Russie, ne devriez-vous pas appeler de vos vœux, encourager de vos sympathies l'organisation de nationalités autonomes, interposées entre l'Empire des Czars et celui des Sultans? Et quand sonnera pour ce dernier Empire l'heure prochaine de la dissolution, quel rôle utile et glorieux n'appartiendrait-il pas, si vous l'aviez voulu, à ces populations chrétiennes qui fécondent les rives du Danube, les versants des Carpathes et ceux des Balkans ! . . . »
C'était une tâche assez embarrassante. Monsieur le Ministre, que celle d'opposer à ce langage enthousiaste une rigoureuse argumentation de droit public, un impossible calcul d'intérêts. Il le fallait pourtant, et j'essayai de le faire avec toute la fermeté, mais aussi avec tous les ménagements convenables :
« Personne ne conteste », dis-je, « et nous, assurément, moins que personne, ce qu'il y a de souvenirs glorieux dans votre passé, d'espérances dans votre avenir. Mais c'est le présent surtout qu'envisage et que doit envisager la politique pratique, la vénérable politique qui s'appuie, d'une part, sur les règles immuables du droit des gens, et, de l'autre, sur la réalité des faits. Or, dans cette légalité, dans cette réalité, quelle serait aujourd'hui l'exis-
tence internationale des Provinces danubiennes, si elles cessaient d'être considérées comme faisant partie de l'Empire ottoman? En quelle qualité, autre que celle-là, sont-elles connues des Puissances chrétiennes? Quelle serait la base des relations de commerce et de voisinage que l'Europe entretient avec vous, si elle renonçait à la position nette et avantageuse que lui font ses traités avec la Turquie? A quel titre, d'ailleurs, pourrions-nous veiller sur vos intérêts et soutenir vos droits, si ces droits et ces intérêts n'étaient pas ceux d'une Puissance alliée et amie, à laquelle l'appui de la France n'a jamais fait défaut? Ce lien, qui vous attache à la Turquie, ne vous rattache-t-il pas en même temps à l'Europe occidentale , et n'est-ce pas lui qui vous assure , en échange d'un tribut modique et d'une dépendance plus apparente que réelle, des garanties positives et une efficace protection? N'est-il pas évident, au reste, que, dans l'état actuel des choses^ vous ne pouvez échapper à une sujétion presque nominale que pour subir au même instant un joug plus puissant et plus lourd? Chaque pas qui vous éloigne de la suzeraineté ottomane vous rapproche de l'absorption russe : c'est là que vous conduiraient inévitablement ces impuissantes velléités d'indépendance qui prétendent forcer le cours actuel des choses et devancer la marche du temps. Croyez-moi, Prince, au lieu d'entretenir ces dangereuses illusions, dirigez de plus en plus vos efforts vers l'amélioration morale et le bien-être des populations placées sous votre Gouvernement. Travaillez à leur créer, par le développement de leurs rapports commerciaux avec l'Europe, de nouveaux titres à son appui. Si ce langage sincère et loyal, comme la politique du Gouvernement au nom duquel j'ai l'honneur de parler, vous semble aujourd'hui pénible à entendre, peut-être produira-t-il pour l'avenir des résultats utiles. Laissez-moi l'espérer autant que je le désire dans votre intérêt et dans celui de votre pays. »
L'attitude du Prince, en m'écoutant, décelait une sorte d'impatience douloureuse qu'il parvint toutefois à maîtriser jusqu'au
bout. Il se borna, pour toute réplique, à parler de ses bons rapports personnels avec le Sultan Abdul-Medjid et ses Ministres, et des services que le Gouvernement valaque rend journellement à l'Empire turc en comprimant les germes nombreux de désordre et d'insurrection qui fermentent dans la Bulgarie et dans la Serbie. « Là », ajouta-t-il, « à l'inverse de ce qui se passe en Valachie, on parle peu, mais on agit beaucoup. » Il termina en me faisant comprendre que, si ses convictions n'avaient pas été bien fortement ébranlées par mes arguments et mes conseils, il savait au moins en reconnaître la portée et en apprécier l'intention.
J'ai revu le Prince Bibesco peu de jours après cet entretien, et il ne m'a pas dit un mot qui s'y rapportât. J'ai cru devoir imiter sa réserve, et j'attendrai, pour revenir sur ce sujet, des occasions qui ne pourront d'ailleurs manquer de se présenter fréquemment.
D'après l'autorisation verbale que Votre Excellence a bien voulu me donner, et dans l'impossibilité de chiffrer cette longue dépêche, je me décide à l'envoyer par exprès au vice-consul de Galatz .
Il la transmettra avec toutes les précautions convenables à l'ambassade du Roi à Constantinople, d'où elle sera expédiée à Votre Excellence par la voie des paquebots français.
Je suis, etc.
Signé : D. DE NiON.
S. Exc. le général comte Kïsseleff, à S, A. S. le Prince Bibesco.
Le comte prévient le Prince Bibesco qu'il est à la veille d'une épreuve sérieuse; il désire de tout cœur qu'elle lui soit favorable.
Saint-Pétersbourg, 27 octobre 1846.
D'après la lettre ci-jointe vous verrez, mon Prince, que j'ai rempli exactement vos désirs énoncés dans votre lettre du 29 août. Il ne me reste qu'à vous répondre par un autre article de cette même lettre concernant mes sentiments à votre égard. Je le ferai en toute sincérité. — Fâché, n'est point le mot; je n'ai ni le droit ni la prétention de pouvoir l'être; mais peiné, oui. Les mécontents augmentent en nombre et l'amitié que je vous ai vouée s'en alarme; — je connais assez vos administrés pour faire une large part à l'exagération, qui est une conséquence de leur caractère; mais il n'en est pas moins vrai que les clameurs redoublent et que l'on fait flèche de tout bois. — Vous êtes à la veille d'une épreuve sérieuse, et je désire de tout mon cœur qu'elle vous soit propice. Le général Grabbe vous rend pleine et entière justice sous le rapport de vos bonnes intentions et de la sévère probité que vous cherchez à inculquer à vos subordonnés ; — mais il convient aussi qu'avec quelques ménagements dans les formes vous pourriez, mon Prince, vous faire des amis qui, partout et en toutes choses, sont indispensables. — Ce que je vous dis sans détours ni périphrases vous prouvera mieux que toute chose combien je prends part à tout ce qui vous concerne. Fasse le Ciel que mes vœux s'accomplissent et que vous n'ayez qu'à vous réjouir des peines et des travaux que vous supportez dans l'intérêt de vos concitoyens ! — Cette récompense est la plus douce qu'un administrateur puisse obtenir, et je vous la désire comme à moimême.
Je profite de cette occasion pour vous remercier des preuves d'amitié que vous avez eu l'occasion de me donner, — et bien que ma nature soit peu expansive, je n'en sens pas moins les bons procédés qu'on veut bien parfois me témoigner.
N'étant revenu ici que depuis peu de jours, je suis accablé d'affaires et je vous quitte, mon Prince, en vous priant d'agréer avec amitié l'hommage de tous mes sentiments très dévoués.
Signé : KiSSELEFF.
S. Exc. le général comte Kïsseleff, à S. A. S. le Prince Bibesco.
Le comte transmet au Prince les remerciements de S. M. l'Empereur, pour l'offrande qu'il a prié la Grande-Duchesse Olga de daigner accepter.
Saint-Pétersbourg, 27 octobre 1840.
Mon Prince,
La lettre que Votre Altesse m'a fait l'honneur de m'adresser le 29 août dernier ne m'a été remise, avec l'envoi qui l'accompagnait, qu'à mon retour tout récent d'une tournée dans l'intérieur de l'Empire; vous voudrez bien, mon Prince, excuser le retard involontaire que j'ai mis à y répondre. C'est avec empressement que j'ai présenté votre offrande à Sa Majesté l'Empereur, qui a daigné l'accueillir gracieusement et a donné des ordres pour qu'elle fût transmise, avec votre lettre, à Son Altesse Impériale Madame la Grande- Duchesse Olga, à Stuttgard. Sa Majesté Impériale, en me chargeant de vous en faire part, mon Prince, s'est plu à voir dans cet hommage offert à son auguste fille, un témoignage de dévouement auquel Elle n'a pu qu'être sensible.
C'est avec un véritable plaisir que je m'empresse de vous l'annoncer et que je profite de cette occasion pour vous renouveler l'assurance de la haute considération avec laquelle j'ai
l'honneur d'être, mon Prince, de Votre Altesse le très humble et obéissant serviteur.
Signé : Général comte KiSSELEFF.
M. Stûrmer, ambassadeur d'Autriche à Constantinople, à S. A. S. le Prince Bibesco.
Constantinople, 4 novembre 1846.
Mon Prince,
J'espère que Votre Altesse sera plus indulgente que ma conscience et qu'elle me pardonnera d'avoir différé jusqu'à présent de la remercier de la bonté et de la bonne grâce avec laquelle elle a exaucé ma prière relativement à la pauvre veuve d'un sujet autrichien, M. Fischler. Pénétrée de reconnaissance, cette femme bénit votre nom, mon Prince,* et la bénédiction des malheureux est entendue du Ciel,
Bien que loin, je ne cesse de porter mes regards vers les lieux où s'exercent, en même temps que votre autorité, mon Prince, vos talents, votre énergie et votre courage à lutter contre des tentatives folles ou coupables. Tout ce qui se passe en Valachie m'intéresse; je souhaiterais, pour votre repos, ce pays plus tranquille, mais
<( A vaincre sans péril on triomphe sans gloire. »
Et peut-être aimez-vous mieux qu'il en soit ainsi. Ce que je désire avant tout, mon Prince, c'est que Votre Altesse soit convaincue des sentiments que je lui ai voués et dont je la prie d'agréer ici le bien sincère hommage.
Signé : SturMER.
S. A. S. le Prince Bibesco, à M. Phïlïppsborn, chargé d'affaires du Gouvernement valaque auprès du Cabinet de Vienne.
Le Prince, en répondant à une lettre de M. Philippsborn, auquel il a donné des instructions, en vue d'une audience que son chargé d'affaires doit obtenir de S. A. le Prince de Metternich, exprime le regret, en parlant du peuple roumain, que l'Autriche ait trop négligé de « s'attacher par des procédés équitables » lui peuple qui est à ses portes. Il propose « un rapprochement plus intime a S. A, le Prince de Metternich ».
Bucarest, 1846.
... (i) Il est tout naturel que nous rencontrions des obstacles dans des préjugés surannés. Cependant, je ne doute pas que ces préjugés ne finissent par céder à des considérations d'un ordre plus élevé que celles qui sont consignées dans votre dernière lettre. Comme aussi je n'hésite pas à croire que l'homme éminenl qui dirige la politique autrichienne, habitué qu'il est à voir les choses de haut et à les traiter de même, nous rende pleine justice au fond du cœur.
Il est, en effet, impossible qu'il ne sente pas avec regret, que l'Autriche n'a que trop négligé de s'attacher par des liens d'intérêt un peuple qui se trouve à ses portes, et dont le bien-être et la civilisation, loin de pouvoir lui donner de l'ombrage, ne pourraient avoir que des résultats également avantageux pour deux pays qui se touchent et qu'il dépend du plus fort de rapprocher encore plus au moyen de procédés équitables.
Or, c'est ce rapprochement plus intime que je viens proposer à Son Altesse...
(i) Fragment d'une lettre du Prince emprunté à un travail intitulé : Quelques mots sur la Valachie. (Dentu.) — La lettre du Prince manque à notre recueil.
S. A. le Prince de Metternich, à M. Timony, consul d'Autriche auprès du Gouvernement valaque (i).
Le Prince partage les idées du Prince Bibesco, et laisse entrevoir le moment prochain où il pourra s'entendre avec lui.
Vienne, 1846.
Monsieur le Consul,
... Je rends justice à l'administration éclairée du Prince Bibesco ; je reconnais que son pays est réellement en progrès, et je trouve justes, en principe, les considérations touchant les rapports entre nos deux pays.
Mais tout le monde ici ne voit pas la chose du même point de vue que moi, et il y a des ménagements à garder, non seulement par égard pour de vieux préjugés qu'on ne saurait brusquer sans inconvénient, mais aussi pour des intérêts locaux que nous aurions l'air de sacrifier gratuitement et par faiblesse, si nous renoncions à les défendre sans y avoir préparé les esprits. J'engage donc le Prince à patienter encore, et j'espère que nous finirons par nous entendre (2) . . .
(1) Fragment de lettre emprunté au travail intitulé : Quelques mots sur la Value hie.
(2) Quelques mois plus tard, fidèle aux espérances qu'il avait fait concevoir, le Prince de Metternich donnait l'ordre à M. Timony de s'entendre avec le Prince Bibesco pour « asseoir sur des bases plus larges » les relations entre les deux pays. — La révolution de 1848 empêcha que ces instructions n'eussent leur effet. Quoi qu'il en soit, le Prince Bibesco avait triomphé auprès de l'Autriche comme auprès de la Russie et de la Porte dans la question des douanes. (Voir le discours de Son Altesse devant l'Assemblée générale de 1846, t. IL)