DIPLOMATIQUE
s. Exc. le comte de Nesselroae, vice-chancelier de V Empire Russe, à M. Daschkoff, consul de Russie à Bucarest.
Le comte invite M. Daschkoff à transmettre à l'assemblée générale les félicitations de la Cour protectrice pour le choix qu'elle a fait, — et qui l' honore, — de Georges Bibesco comme Prince de Valachie, ainsi que pour l'ordre qui a présidé à l'élection du Prince.
Pétersbourg, 12 janvier 1843.
Le courrier expédié par le gouvernement provisoire de Valachie pour porter à la connaissance de la Cour Impériale l'élection de M. Georges Bibesco au poste d'Hospodar, est arrivé ici le jour de l'an. Je me suis empressé de rendre compte à l'Empereur de la nouvelle dont il était porteur, et de soumettre à Sa Majesté l'adresse par laquelle l'Assemblée générale extraordinaire lui annonce le résultat des opérations électorales.
L'imposante majorité des suffrages qui s'est formée en faveur de M. Bibesco a entièrement répondu à nos espérances. Ce choix honore l'Assemblée dont il est émané, et s'il a été salué par les acclamations unanimes de la Valachie, il n'a pas manqué aussi de rencontrer l'approbation de la Cour protectrice , en lui offrant la garantie d'une administration sage et régulière , propre à assurer le bien-être futur de la Principauté.
Veuillez , Monsieur, faire parvenir l'expression de ces sentiments aux membres de la dernière Assemblée générale extraordinaire, par l'organe de son président. Vous lui direz que ce qui ajoute encore à notre satisfaction , c'est l'ordre et la convenance exemplaires qui ont présidé aux travaux de l'Assemblée électorale. I. 12
Nous ne saurions donner assez d'éloges aux mesures si sages qui, sur votre recommandation , ont été adoptées pour atteindre ce but. Le Métropolitain vient d'acquérir de nouveaux titres à l'amour et à la vénération de ses concitoyens par le noble zèle qu'il a déployé dans l'exercice des hautes fonctions qui lui étaient dévolues. Au milieu de la lutte des intérêts rivaux et de l'effervescence des passions, sa voix s'est élevée, solennelle et grave, pour éveiller dans la conscience des électeurs le sentiment d'un patriotisme sincère et des devoirs que leur imposait envers Dieu et envers leur pays la sainteté du mandat qu'ils avaient reçu.
Guidée par ce prélat, l'Assemblée électorale a su mettre à profit les prérogatives politiques dont la sollicitude de la Cour protectrice a assuré le bienfait à la Valachie, et au nombre desquelles la plus précieuse est le droit réservé à la Nation d'élire elle-même le chef appelé à présider à ses destinées.
Sous ce rapport, l'élection de M. Georges Bibesco ne nous laisse rien à désirer.
Nous invitons dès aujourd'hui M. Bouténieff à notifier à la Porte que le Gouvernement Impérial approuve entièrement,, pour sa part, l'élection de ce boyard. Notre envoyé est chargé en même temps d'engager les ministres de la Porte à accélérer, autant que possible, la confirmation de ce choix par la Cour suzeraine.
En attendant, je vous prie d'offrir à M. Bibesco nos plus sincères félicitations sur son élection; exprimez-lui tous nos vœux, ainsi que les espérances d'un heureux avenir que nous attachons à son administration, espérances qu'il saura réaliser, nous n'en doutons pas, de manière à justifier la haute idée que l'Empereur a conçue de tout temps de ses principes, de son caractère et des talents qui le distinguent.
Si, à la réception de la présente, Savfet-Effendi se trouve encore à Bucarest, vous voudrez bien lui témoigner la vive satisfaction que nous a fait éprouver sa conduite sage et conci-
liante. Vous ajouterez que nous n'avons pas manqué de faire valoir auprès de la Porte la coopération loyale qu'il vous a prêtée dans la mise à exécution des déterminations concertées en commun entre les deux Puissances.
Il m'est bien agréable aussi d'avoir à vous annoncer, Monsieur^ l'auguste suffrage dont l'Empereur a daigné honorer le zèle et les soins assidus que vous avez apportés à l'accomplissement de la tâche laborieuse qui vous a été confiée et dont vous avez su vous acquitter à l'entière satisfaction de Sa Majesté Impériale.
Recevez, Monsieur, l'assurance de ma considération distinguée.
Signé : N ESSE L RODE.
M. Bille coq, à S. Exc. M. Guizot.
2 janvier 1843.
Monsieur le Ministre,
Monsieur Georges Bibesco, ancien grand Postelnick (ou ministre des affaires étrangères) de la Principauté de Valachie, a été élu, cette nuit, Hospodar, par cent trente et une voix. — Son frère, M. Stirbei, le candidat le plus favorisé après lui, en avait quatrevingt-onze; M. Georges PhiUpesco , quatre-vingt-quatre; M. Emmanuel Baliano soixante-dix-neuf; et enfin, M. Alexandre Philipesco (Vulpe) , soixante-trois.
Tout s'est passé avec le plus grand ordre.
S. Exc. Savfet-Effendi a expédie aujourd'hui, à Constantinople, l'acte de l'élection signé par tous les membres de l'Assemblée générale extraordinaire.
i8o CORRESPONDANCE DIPLOMATIQUE ET DOCUMENTS.
La caïmacanie continuera à exercer l'administration de la Principauté jusqu'au retour du courrier, qui apportera la confirmation de la nomination du nouvel Hospodar.
Signé : BiLLECOQ.
S. Exc. le comte de Nesselrode, à M. Daschkoff.
Le comte charge M. Daschkoff de remercier le Métropolitain Néophyte pour l'ordre qui a présidé à l'élection du Prince G. Bibesco.
Janvier 1843.
Nous savons gré à Mgr Néophyte d'avoir, par l'abnégation de soi-même qu'il a montrée, essentiellement contribué aux heureux résultats dont la Valachie a aujourd'hui à se féliciter. L'Empereur vous charge expressément de ne pas laisser ignorer au Métropolitain sa haute satisfaction pour la manière dont il s'est acquitté de ses devoirs, en maintenant un ordre aussi parfait dans l'Assemblée électorale. Surmontant l'état de souffrance dans lequel il n'a cessé de se trouver, il est revenu à Bucarest le jour o\x sa présence y était réclamée, et n'a pas reculé devant les fatigues que lui imposaient ses fonctions de président.
Sa Majesté Impériale a daigné, en conséquence, destiner à ce prélat, en témoignage de sa bienveillance, une image enrichie de diamants. En vous informant de ces hautes intentions, je vous invite à les porter à la connaissance de Mgr Néophyte. Aussitôt <:^^\2. Panagie sera prête, elle vous sera acheminée pour être remise au Métropolitain avec une lettre de ma part.
Signé : DE NeSSELRODE.
S. Exc. le comte de Nesselrode, à S . A. S. le Prince Bibesco.
Le comte félicite le Prince de son élection éclatante et si bien méritée; il rappelle les devoirs de la Valachie à l'égard de la Porte, le respect, la fidélité, la soumission qu'elle lui doit; il expose la politique que la Russie compte suivre, et fait connaître à Son Altesse les vœux et les espérances qui se rattachent à son administration.
Le comte promet au Prince .que le Gouvernement Impérial le soutiendra de toute son influence pour l'aider à rétablir l'ordre et à faire disparaître les abus qui existent dans toutes les branches de l'administration.
Saint-Pétersbourg, 26 janvier 1843.
Mon Prince,
J'ai eu l'honneur de recevoir la lettre que Votre Altesse a bien voulu m'adresser, en date du 28 décembre, à l'occasion de son élection au poste éminent que le suffrage de ses concitoyens l'appelle à occuper. Si quelque chose pouvait encore ajouter à la satisfaction que ce choix a fait éprouver à la Cour Impériale, ce sont les sentiments et les intentions salutaires que vous nous exprimez; ils répondent à l'idée que l'Empereur a de tout temps conçue de votre caractère noble et loyal, ainsi que de vos hautes lumières, et justifient la confiance et l'estime dont Sa Majesté daigne vous honorer.
En offrant à Votre Altesse mes sincères félicitations sur le succès éclatant et si bien mérité qu'EUe vient d'obtenir aux élections, je crois ne pouvoir mieux vous attester, mon Prince, la vive sollicitude que vous inspirez à l'Empereur, qu'en vous retraçant avec une entière franchise les vœux et les espérances d'avenir que rattache à votre administration une Puissance qui étend sur la Valachie une protection désintéressée, après s'être imposé tant de généreux sacrifices pour lui assurer le bienfait d'un gou-
i82 CORRESPONDANCE DIPLOMATIQUE ET DOCUMENTS.
vernement régulier basé sur des institutions si propres au développement de sa prospérité.
La politique de la Russie à l'égard de votre pays est toute dans les traités qu'elle a conclus avec la Porte. Aux termes de ces transactions à jamais mémorables, la Valachie continue à former une partie intégrante de l'Empire ottoman; comme province de cet Empire, elle doit respect, soumission et fidélité au Sultan, son Souverain légitime ; si donc jamais la Valachie avait le malheur de méconnaître ses devoirs envers la Cour suzeraine, la Russie, loin de donner un encouragement à ces tentatives coupables, serait la première à les frapper d'une sévère réprobation.
Dans la confiance que nous inspirent votre caractère et vos principes, dans la persuasit)n où nous sommes que, tant que vous vous trouverez au timon des affaires, vous saurez imprimer une direction salutaire à l'esprit public, je me serais abstenu de faire mention d'une éventualité qui ne se serait même point présentée à notre pensée si nous n'avions vu, dans ces derniers temps, des artisans de troubles et une jeunesse, nourrie à l'étranger de doctrines dangereuses, travailler à répandre en Valachie des idées subversives qui sont de nature à égarer les esprits sur les rapports de ce pays avec la Porte et à exciter des tendances pernicieuses et incompatibles avec l'existence politique que les traités et le règlement organique assignent à cette Principauté. Tous ceux qui conservent en Valachie un patriotisme sincère doivent s'opposer avec énergie à ces machinations coupables dont leur pays serait la première victime; car la fidélité et l'obéissance envers le Sultan sont à la fois le gage et la condition de la jouissance paisible des institutions civiles et judiciaires accordées à la Principauté, ainsi que d'une existence exempte de troubles et de dangers.
Quant à la Cour protectrice, elle n'a aucun intérêt exclusif à elle, à faire prévaloir en Valachie. La Russie ne saurait avoir l'intention de régenter un pays auquel sa sollicitude généreuse a
garanti une organisation intérieure indépendante. Son action tutélaire et purement conservatrice ne se propose d'autre but que celui de consolider la stabilité de l'ordre de choses établi en Valachie sur la base des traités conclus avec la Porte, de veiller à l'observation des principes et des droits qui en découlent, de prévenir enfin toute déviation à la marche légale tracée par le règlement organique. Ce devoir, la Russie a su et saura toujours le remplir loyalement et sans arrière-pensée ; nos intentions sont aussi claires et aussi positives que les clauses dont nous invoquons l'autorité. Soyez sûr, mon Prince, que nos vœux s'accorderont toujours avec les vôtres, comme avec ceux de la partie saine de la nation valaque, pour le maintien des prérogatives et des institutions dont elle a été dotée.
Il appartiendra à Votre Altesse de réaliser nos espérances. Nous aimons à croire qu'une nouvelle ère de prospérité va commencer pour vos compatriotes à dater du jour où vous entrerez dans l'exercice des hautes fonctions que leur confiance vous appelle à remplir. La tâche qui vous est réservée est laborieuse ; nous savons nous rendre compte des difficultés que les habitudes invétérées d'un peuple et des traditions pernicieuses, profondément enracinées, opposent souvent aux meilleures intentions ; mais Votre Altesse puisera dans son patriotisme la force et la persévérance nécessaires pour surmonter ces obstacles. Le suffrage et l'appui de la Russie ne vous manqueront pas dans la carrière que vous allez parcourir; la Russie soutiendra de toute son influence les efforts que vous ferez pour rétablir dans les affaires l'ordre et la régularité, et faire disparaître les abus et les anomalies qui existent dans toutes les branches de l'administration.
Les vices radicaux du régime précédent ont malheureusement laissé de profondes traces dans le pays. Je ne m'arrêterai point à retracer en détail le tableau triste et alarmant de la situation à laquelle il se trouve réduit par l'incurie de votre prédécesseur ; plus que nous, vous êtes à même, mon Prince, d'étudier les maux
i84 CORRESPONDANCE DIPLOMATIQUE ET DOCUMENTS.
de votre patrie, d'en rechercher les causes, de sonder les plaies de la Valachie pour y apporter un prompt et salutaire remède. L'œuvre que vous avez à accomplir demande du temps, de l'habileté et de la persévérance. Vous aurez à lutter contre l'opposition systématique d'une masse d'individus habitués à exploiter les abus au profit de leur cupidité, de leurs intérêts particuliers, et qui se verront exposés à la juste sévérité des lois. Mais l'influence que vous exercez, la fermeté de votre conduite, votre justice rigoureuse et la sagesse de votre langage ne tarderont pas à rallier autour de vous, avec amour et dévouement, tous ceux qui ont à cœur le bien-être de leur pays, et à éveiller le sentiment du devoir dans les fonctionnaires publics, que vous saurez choisir parmi les hommes les plus éclairés et les plus recommandables par leur moralité. L'exemple que vous saurez donner fera naître en eux une noble émulation et ranimera leur zèle, ainsi que le désir de seconder vos efforts dans l'intérêt général de leur patrie.
Tels sont, en peu de mots, mon Prince, les espérances et les vœux que la Cour Impériale aime à rattacher à votre administration. En travaillant à réprimer les abus, à épurer les tribunaux, à imprimer une direction salutaire à l'instruction publique, en rétablissant le règne des lois et de la justice, en perfectionnant et en consolidant l'organisation intérieure dans la sphère assignée à la Valachie par les traités et par le règlement organique, en développant les nombreux éléments de prospérité et de richesse dont la nature a doté ce pays, vous ne manquerez pas d'attirer sur vous les bénédictions de vos concitoyens et d'acquérir ainsi de nouveaux titres à la haute confiance du Sultan et à la bienveillance particulière de l'Empereur.
Je ne saurais terminer cette lettre sans prier Votre Altesse d'être persuadée que, pour ma part, je m'estimerai toujours heureux de contribuer, en tout ce qui dépendra de moi, à la réalisation des généreuses intentions de Sa Majesté Impériale à l'égard de votre patrie.
Veuillez agréer, à côté de cette assurance, celle de ma haute considération.
Signé : DE NeSSELRODE.
S . Exc. le général comte Kisseleff, à S. A . S. le Prince Bibesco.
Le général félicite Son Altesse de son élévation au trône, et la Valachie du choix qu'elle a fait. L'existence politique de cette Principauté doit se consolider par le développement des principes contenus dans le règlement organique.
Le général assure le Prince qu'il trouvera dans le Ministère impérial l'appui nécessaire pour ramener les choses à leur état normal d'ordre et de justice.
Saint-Pétersbourg, 28 janvier 1843.
Ayant répondu à la lettre que vous avez bien voulu m'écrire, — dans les formes voulues, — permettez-moi, mon Prince, de vous écrire quelques lignes, — toutes de cœur, — pour vous féliciter, et la Valachie encore davantage, du choix qu'elle vient de faire. C'est tout un avenir pour ce pays, que je voudrais voir toujours heureux et digne de l'existence politique qui lui a été faite par les traités, et qui ne saurait se consolider que par le développement et la stricte observation des principes posés par le règlement. Vous en êtes le représentant et le soutien; aussi je puis vous certifier que vous trouverez dans le Ministère impérial l'appui qui vous sera nécessaire pour ramener les choses à leur état normal d'ordre et de justice. Travaillez, cher Prince, sans souci des envieux et des opposants. Les intentions droites et les principes qui vous ont toujours animé triompheront de tous les embarras qui viendront à l'encontre de vos efforts. Marchez avec fermeté sans vous laisser abattre par les difficultés, surtout en
i86 CORRESPONDANCE DIPLOMATIQUE ET DOCUMENTS.
mettant au second rang de vos désirs la popularité qui, toujours séduisante pour les demi-caractères, ne doit pas entraîner ceux qui veulent le bien pour le bien même, et surtout ceux qui veulent le trouver dans le juste et l'honnête.
L'amnistie que vous avez accordée à quelques fous de l'autre époque sera d'un bon effet. Je vous félicite de cette salutaire pensée : — indulgence pour les égarés et sévérité pour les méchants. Voilà ce qu'il faudra populariser et ce qui vous donnera une puissance morale pour parvenir à tout ce qui sera utile et désirable pour le pays.
L'Empereur connaît votre façon de penser et s'est exprimé en termes infiniment flatteurs sur la manière dont vous l'avez exprimée en dernier lieu. Je vous félicite aussi de votre conduite sage et mesurée lors de l'élection, o\x toutes les passions étaient si fort en jeu, mais oii mes bons Valaques se sont montrés si parfaitement dignes de l'avenir que leur a fait leur auguste Protecteur.
Je ne puis voir sans regrets que le destin vous aie placé en face de votre frère dans une lutte politique. Son caractère noble et généreux lui a déjà fait voir sans doute que, dans cette élection, il ne s'agissait pas d'individus, mais du pays, et qu'en ce sens le but de ses plus chers désirs a été atteint, — sinon dans son intérêt particulier, du moins dans celui de sa patrie, qu'il a si bien et si utilement servie. — Veuillez lui exprimer tous mes sentiments d'estime et d'une sincère et inaltérable amitié. Je n'ai pas répondu à toutes ses lettres, mais elles ont été vues et lues par qui de droit, et s'il veut m'écrire par la suite, qu'il le fasse avec l'assurance que je recevrai toujours de ses nouvelles avec autant de plaisir que d'amitié.
La lettre qui vous a été écrite par Nesselrode peut être montrée à vos compatriotes. L'estime que le ministre vous témoigne doit être connue de tous; plus tard, vous en aurez la preuve.
Encore une fois , cher Prince , permettez-moi de féliciter la Valachie de son avenir, et recevez l'assurance des sentiments que
je vous porte et que vous connaissez trop bien pour qu'il soit nécessaire d'en parler ici. Jouissez du bien que vous êtes appelé à faire, et si, dans des moments d'embarras, vous avez besoin de mes services, employez-moi avec confiance. Tout à vous de cœur.
Signé : KiSSELEFF (l).
S . A. S. le Prince Bibesco de Valachie, à S . A . S . le Prince Stoiirdza de Moldavie.
Le Prince Bibesco écrit au Prince Stourdza qu'il n'a rien de plus à cœur que de voir s'établir entre la Valachie et la Moldavie les rapports de bon voisinage et d'harmonie que l'intérêt des deux pays réclame. Il informe Son Altesse de la nécessité où il se trouve d'ajourner l'entrevue concertée avec elle, par suite du retard apporté à son voyage à Constantinople.
Bucarest, 2 mars 1843.
Prince et bien-aimé Frère,
J'ai éprouvé une bien vive satisfaction en recevant l'obligeante lettre que Votre Altesse Sérénissime a chargé M. le Vornik Beldimano de me remettre. L'estime que les hautes qualités de Votre Altesse m'ont toujours inspirée ne pouvait que rehausser le prix des sentiments qu'elle veut bien m'y exprimer.
Je n'ai rien de plus à cœur que de voir s'établir entre nous ces rapports de bon voisinage et d'harmonie que réclame l'intérêt bien entendu des deux pays, et qu'une, maladresse inconcevable a pu seule altérer pendant un laps de temps si considérable. On
(i) On verra, au cours de cette publication, Kisseleff signer Kisseleff tout court, ou général Kisseleff, comte Kisseleff, ou encore général comte Kisseleff.
i88 CORRESPONDANCE DIPLOMATIQUE ET DOCUMENTS.
ne saurait certes l'attribuer ni à vos lumières ni à votre sagesse, dans lesquelles je puise la douce conviction que nos relations seront toujours des plus amicales.
J'éprouve, Prince, comme Votre Altesse, le besoin d'une entrevue; je la désire bien cordialement; mais les préoccupations inséparables d'un commencement d'administration, surtout lorsqu'il y a tant de choses à réparer, me forcent d'en différer pour quelque temps l'heureux moment; je ne saurais la fixer aujourd'hui avant d'avoir déterminé l'époque de mon voyage à Constantinople.
Le choix que Votre Altesse a bien voulu faire de M. Beldimano, en cette occasion, ne pouvait m'être plus agréable; je la prie d'en accepter mes bien sincères remerciements et de recevoir l'assurance réitérée du sincère attachement et de la haute considération avec laquelle j'ai l'honneur d'être.
De Votre Altesse Sérénissime, le très humble et très obéissant serviteur.
Signé : G. BiBESCO.
S , Exc. le comte de Nesselrode, à S. Em. le Métropolitain Néophyte.
Le comte de Nesselrode félicite le Métropolitain d'avoir su, lors de l'élection du Prince Bibesco, prévenir les dangereux écarts auxquels l'esprit d'intrigue, les passions, les rivalités de partis exposaient les délibérations de l'Assemblée, et il l'informe que M. Daschkoff aura l'honneur de lui offrir, comme témoignage de la haute estime de l'Empereur, une image enrichie de diamants.
Saint-Pétersbourg, 31 mars 1843,
Monseigneur, Appelé dernièrement à présider l'Assemblée générale extra-
ordinaire de Valachie , convoquée pour l'élection du nouvel Hospadar, vous avez, à cette occasion solennelle, rendu à votre patrie d'importants services dont elle conservera à jamais le souvenir avec amour et reconnaissance. Par la sagesse des dispositions que vous avez adoptées, par votre fermeté et vos salutaires exhortations, vous avez su prévenir les dangereux écarts auxquels l'esprit d'intrigue, les passions et les rivalités de partis auraient pu si facilement entraîner cette Assemblée.
L'ordre parfait et la régularité qui ont caractérisé les opérations électorales, ainsi que l'heureux résultat qui les a couronnées, ont fourni à l'Empereur un double motif de satisfaction. D'une part, la nation valaque a prouvé, par le fait, qu'elle savait jouir de la précieuse prérogative qui lui est accordée d'élire ellemême le chef du gouvernement; de l'autre, les qualités éminentes, le caractère noble et loyal, les lumières et les talents du boyard auquel le suffrage de la nation a décerné l'Hospodorat, promettent à la Valachie une administration propre à assurer son bien-être et sa prospérité, qui inspirent une si vive sollicitude à l'Auguste Protecteur de cette Principauté.
Mais pour que le nouvel Hospodar puisse réaliser les espérances que la Valachie rattache à son administration, il aura besoin du concours unanime de tous ceux qui ont à cœur les vrais intérêts de leur pays. Plus que tout autre, Monseigneur, vous êtes à même, par les hautes fonctions dont vous êtes revêtu, de prêter un puissant appui à l'autorité princière, et, pénétré, comme vous l'êtes, des devoirs que vous imposent votre sainte vocation et les attributions politiques qui vous sont dévolues par le règlement organique, vous ne manquerez pas, l'Empereur en est convaincu, d'user de toute votre influence pour seconder le Prince Bibesco dans l'accomplissement de la tâche laborieuse qui lui est assignée, et qui réclame toute l'énergie de son caractère et une activité infatigable. Les services signalés que vous avez déjà rendus à votre patrie nous donnent la mesure de ceux
igo
qu'elle peut attendre encore de votre dévouement et du zèle éclairé qui vous anime pour les intérêts de l'Église et de l'Etat.
Désirant vous offrir un témoignage ostensible de sa haute estime et de sa bienveillance particulière, l'Empereur a daigné accorder à Votre Eminence une image ornée de diamants que M. Daschkoff aura l'honneur de lui remettre au nom de Sa Majesté Impériale.
Je me félicite d'avoir à vous annoncer, Monseigneur, cette faveur souveraine que vous avez si justement méritée, et je saisis avec empressement cette occasion de me recommander à vos saintes prières et de vous réitérer l'assurance de ma haute considération.
Sî£-né : Comte DE Nesselrode.
S. Exc. le général Duhamel, à S . A. S. le Prince Bibesco.
Le général félicite le Prince de son élection. II y voit un gage de prospérité et de bonheur pour la Valachie.
Paris, 24 avril/6 mai 1843.
Mon Prince,
La lettre que Votre Altesse a bien voulu m'adresser sous la date du 10/22 mars m'est exactement parvenue à Paris et m'a causé un bien vif plaisir.
Vous ne vous trompez pas, mon Prince, en supposant que je continue à m'intéresser au sort de votre patrie, et je vous assure que, depuis mon départ de Bucarest, et malgré les voyages continuels que j'ai faits depuis lors, j'ai suivi dans les feuilles publiques, non seulement avec intérêt, mais quelquefois même
avec un sentiment mêlé d'anxiété, toutes les phases des divers événements dont la Valachie a été le théâtre.
D'après les sentiments d'estime et de haute considération que vous me connaissez pour la personne de Votre Altesse, je n'ai pas besoin de dire que je me suis sincèrement réjoui en apprenant votre élection; elle est, j'en ai la douce certitude, un gage de prospérité et de bonheur pour la Valâchie, et elle prouve, selon moi, ce dont on avait douté jusqu'ici, que les Valaques ne sont point au-dessous des institutions que le général Kisseleff a données aux deux Principautés, et que si tout n'est pas toujours allé comme on avait été en droit de l'attendre, ce n'est pas aux institutions en elles-mêmes qu'il faut s'en prendre, mais bien à l'homme qui, dirait-on, n'avait en vue que de les vicier.
Il m'est bien agréable , mon Prince , d'apprendre que les Valaques ne m'ont pas complètement oublié , et puisque ma mission en Valachie a eu des résultats favorables au bien-être de votre pays, je ne regrette plus de l'avoir acceptée, quoique, comme vous savez, elle m'a dans le temps dérangé sous plus d'un rapport. Il est si rare dans la vie d'être en position de faire le bien, que l'on ne peut jamais assez apprécier les circonstances qui nous en fournissent l'occasion.
J'ai l'honneur d'être, avec la plus haute considération, mon Prince, de Votre Altesse le très humble et très obéissant serviteur.
Signé : Général A. DUHAMEL.
S. Exc. le général Kisseleff, à S. A. S. le Prince Bibesco.
i" mai 1843.
Mon Prince,
J'ai reçu la lettre que vous m'avez fait l'honneur de m'écrire en
date du 22 octobre, et, plus exact que je ne l'ai été jusqu'ici, je m'empresse d'y répondre, non pour vous offrir des consolations, mais pour vous dire que, tout en différant avec vous sur le système d'administration qui convient à la Valachie, je n'ai jamais partagé les accusations de vos adversaires sur vous et vos intentions personnelles ; je vous savais et vous sais trop homme d'honneur pour vous avoir cru capable d'avoir pu oublier vos devoirs envers votre pays, et si les hommes auxquels vous avez accordé votre confiance en ont méchamment abusé pour indisposer contre vous vos compatriotes et pour vous placer dans un jour défavorable, c'est sur eux qu'en doit retomber le blâme, tandis que vous, mon Prince, déplorez sans doute l'obstination que vous avez mise à les soutenir, en dépit de tous les avertissements qui vous ont été donnés.
Du reste, mon Prince, veuillez bien vous persuader que mes sentiments personnels pour vous n'ont changé en rien, et si je puis vous être utile en quelque chose, j'espère que vous disposerez de moi avec toute la confiance que doivent vous inspirer nos anciens rapports.
Agréez, je vous prie, mon Prince, l'expression réitérée de mes sentiments les plus distingués et de ma parfaite considération.
Signé : Comte KiSSELEFF (i).
S . Exc. le général comte Kùseleff, à S. A. S. le Prince Bibesco.
Le comte exprime au Prince sa gratitude envers l'Assemblée générale de Valachie, qui a voté à l'unanimité les fonds nécessaires pour l'érection
(i) Cette pièce se trouve jointe à la dépêche politique n» 102 de M. Billecoq à M. Guizot, 9 mai 1843.
d'un monument destiné à conserver la mémoire de son administration. Il s'excuse de ne pouvoir pas accepter, et il émet le vœu que les fonds votés puissent être affectés à une œuvre d'utilité publique.
Saint-Pétersbourg, 7 juin 1843.
Mon Prince ,
Monsieur le vice-chancelier, comte de Nesselrode, vient de m'informer, par une communication officielle, que, sur la proposition de Votre Altesse, l'Assemblée générale ordinaire de la Valachie a voté à l'unanimité les fonds nécessaires pour l'érection d'un monument destiné à conserver la mémoire de mon administration. Profondément touché de ce nouveau témoignage de vos sentiments, mon Prince, et de ceux de l'Assemblée, je ne puis néanmoins que me référer aux observations que j'ai cru devoir faire sur ce sujet au Prince Ghyka dans ma lettre du 22 avril de l'année dernière. Aujourd'hui, comme alors, ma conscience me défend d'accepter un pareil hommage, quelque prix qu'il ait à mes yeux comme l'expression de l'attachement des Valaques et de leur désir de consacrer à tout jamais le souvenir d'une époque où la haute confiance de mon Souverain, l'auguste protecteur des Principautés, m'avait appelé à servir d'organe et d'instrument à ses vues magnanimes. J'ose en conséquence prier Votre Altesse de vouloir bien se constituer auprès de l'Assemblée l'interprète de ma gratitude et de ne pas lui laisser ignorer les motifs qui me portent à décliner l'honneur qui m'avait été réservé.
Quant à l'emploi des fonds votés, s'il m'était permis d'émettre un vœu à cet égard, ce serait celui qu'ils pussent servir à quelque objet d'utilité publique pour la ville de Bucarest, où j'ai eu le bonheur de recueillir tant de marques de l'affection des habitants. L'accomplissement m'inspirerait la plus sincère reconnaissance, car j'y verrais une nouvelle preuve de cette affection que je m'estime heureux d'avoir pu mériter.
Je ne saurais terminer sans remercier vivement Votre Altesse du souvenir qu'Elleme garde personnellement, et dont Elle vient de me donner un témoignage si flatteur à la fois et si éclatant.
Veuillez bien, en même temps, agréer l'assurance réitérée de la haute considération avec laquelle j'ai l'honneur d'être, mon Prince, de Votre Altesse le très humble et très obéissant serviteur.
Signé : Comte DE KiSSELEFF.
S. Exc. le général comte Kisseleff, à S. A. S. le Prince Bibesco.
Le comte traite plusieurs questions; il expose sa manière de voir sur le prétendu changement de destination de M, Daschkoff ; sur l'envoi de jeunes Roumains dans les écoles militaires russes ; sur la nomination faite parle Prince Bibesco, de son frère Stirbei au poste de l'intérieur; sur l'énergie et les sacrifices que les circonstances présentes réclament de Son Altesse ; sur l'achat d'armes projeté par le Prince.
Revenant sur la question du monument que le pays veut lui élever, il dit qu'il serait heureux que les fonds votés fussent employés à la construction d'une chaussée, d'une fontaine, d'un pont.
Peterhoff, 14 juin 1843.
Mon Prince,
J'ai reçu les deux lettres du 15 et du 17 mai que Votre Altesse m'a fait l'honneur de m'écrire.
Je me suis entendu avec le comte de Nesselrode sur la prétendue destination de M. Daschkoff, et je m'empresse de vous assurer qu'il n'y a rien qui puisse faire croire à son prochain départ de Bucarest. Il serait certainement injuste de le garder
au poste qu'il occupe sans penser à l'avancement auquel ses services et son mérite lui donnent des droits réels; mais, d'une autre part, sa présence en Valachie étant reconnue nécessaire, le vicechancelier ne pense pas lui donner une autre destination, d'autant plus qu'il n'y a pas même de vacances en vue qui pourraient lui convenir et lui offrir la possibilité d'être plus utile qu'il ne l'est en ce moment.
Pour ce qui concerne l'envoi de vos militaires et l'achat des armes en Russie, je me suis empressé de porter vos désirs à la connaissance de S. M. l'Empereur, et d'après ses ordres, je m'entendrai avec le ministre de la guerre pour faciliter de la manière la plus avantageuse l'accomplissement de vos désirs. Dès que j'aurai les renseignements qui me sont nécessaires, je me ferai un devoir de vous en écrire d'office.
Pour le moment, je crois devoir vous dire que, pour assurer d'une manière plus positive les règlements militaires de la milice, il serait effectivement nécessaire de placer « en qualité de pensionnaires » quelques jeunes gens dans nos corps de cadets qui font de bonnes études et sont bien préparés pour le service militaire. L'entretien de chacun de ces pensionnaires ne dépasse pas, « je pense », six cents roubles, en assignats par an, et en en envoyant par deux ou trois chaque année, vous aurez, au bout de quatre ou cinq ans, une sortie périodique annuelle de même nombre. — Si vous goûtez cette idée, veuillez m'en écrire, et je me ferai un plaisir de solliciter pour les gentilshommes valaques cette faveur exceptionnelle.
La nomination de votre frère Stirbei au poste de vornic de l'intérieur a été consentie. Je ne vous cache pas que c'est à moi que vous devez les conseils qui vous ont été offerts par le consul général; j'avais pensé et je pense encore que l'exemple est trop récent pour être suivi, que vos ennemis — car vous en avez — profiteront de cette circonstance pour jeter les hauts cris et vous donner des embarras dans le pays et hors du pays. — Vous con-
cevez parfaitement, mon Prince, que je ne mets pas en parallèle Stirbei avec Michel Ghyka, mais j'y vois le frère de l'Hospodar, et, par conséquent, une partialité naturelle en faveur des actes du vornic qui, en Valachie, d'après le règlement organique, est la cheville ouvrière de l'administration. Dès que vous avez insisté sur cette nomination, j'étais d'avis de vous la concéder , car , avant tout , il faut vous donner les moyens de lutter avec les embarras que nécessairement vous trouverez sur votre chemin, surtout avec vos intentions droites et le désir d'asseoir votre Gouvernement sur les principes immuables de la légalité et de la justice. A l'heure qu'il est, je pense que notre bon Stirbei est en plein travail et qu'il gémit sur le cloaque que ses prédécesseurs lui ont laissé, mais qu'il prenne courage et qu'il fasse comme il a fait toujours, — loyalement et avec l'espoir d'un meilleur avenir pour son pays qui réclame vos peines , votre amour, et je dirai vos sacrifices. Ce dernier mot sera peu compris par la généralité; mais plus vous avancerez dans la haute région des affaires et plus vous sentirez combien, en gouvernant les hommes, ces sacrifices sont de tous les instants et combien il faut avoir de vertu et de constance pour poursuivre la tâche que l'on s'est faite sans lassitude et découragement.
Ce que je puis vous certifier, c'est que vous trouverez dans le Ministère impérial tout l'appui que vous pouvez désirer avoir. Les intrigues dont vous parlez et qui ne feront qu'augmenter ne peuvent et ne doivent pas vous donner de souci, quant à votre position vis-à-vis de la Cour protectrice. Vos talents, vos opinions et vos principes étant connus et appréciés , vous n'avez rien à redouter du dehors, et quant à l'intérieur, c'est avec une volonté ferme qu'on vient à bout des malveillants ; il faut être fort avant tout, et puis la popularité viendra de soi-même; mais si le désir de l'acquérir vient avant tout, il faut d'avance renoncer à tous les bons résultats d'une administration juste et sage.
Après vous avoir parlé de vos affaires, permettez-moi de vous
entretenir des miennes. — J'ai été profondément touché de la démarche qu'il vous a plu de faire près de l'Assemblée ordinaire à l'égard du monument qu'elle s'était proposé d'élever en commémoration du Gouvernement provisoire. J'avais répondu là-dessus au Prince Ghyka, et maintenant, je vous écris, mon Prince, officiellement que cette ovation ne convient pas aux vivants et que je vous supplie d'employer les sommes votées, non pour l'érection d'une statue, mais pour un objet d'utilité publique. Une fontaine, un pont, une chaussée ou toute autre chose utile serait un monument que j'accepterais avec reconnaissance, dans la persuasion que ces bons Valaques en profiteront et se rappelleront, par son utilité même, du principe dont j'ai fait la base de mon administration. Vous voyez que cette apparente modestie cache au fond une pensée orgueilleuse, — mais que j'aime à avouer, et que j'avoue avec orgueil. — L'estime et l'affection des hommes avec lesquels on a vécu; cette popularité que l'on doit, non aux concessions et à la faiblesse, mais à des actes utiles et loyaux, confirmés par l'épreuve du temps, est assurément la récompense la plus belle et la plus désirable pour l'homme qui s'est voué à la rude tâche de conduire à bien l'administration de toute une population. — Les Valaques me donnent ce témoignage. J'en suis fier et je l'accepte avec une sincère et profonde reconnaissance. Mais je le désire autre dans son application, et vous ne me refuserez pas la douce satisfaction que mon souvenir n'offusque personne et se résume par un objet d'utilité pour tous.
Je vais faire un voyage dans les provinces du Nord et je pense revenir à la fin du mois de septembre. Si vous avez à m'écrire sur les questions qui nous occupent, veuillez adresser vos lettres comme par le passé à Saint-Pétersbourg; elles me parviendront régulièrement.
Permettez-moi de ne point me servir dans cette correspondance, toute de cœur et d'intimité, de la formule ordinaire que je réserve pour les lettres officielles et qui me gâterait tout le plaisir
içS CORRESPONDANCE DIPLOMATIQUE ET DOCUMENTS.
que j'ai de causer avec vous. Que Dieu vous aide dans votre tâche, — elle est difficile, — mais elle sera d'autant plus glorieuse, lorsque le succès couronnera vos nobles efforts; je n'en doute pas en mon particulier, car il faut vouloir pour pouvoir; le passé le prouve et vous en donnerez une preuve de plus à l'histoire.
5^^;?^ KiSSELEFF (l).
Vous savez que je suis avare de recommandations, mais je ne puis m'empêcher de vous prier d'être bienveillant pour Gramont, que je vous confie. De plus, je demande votre protection, mon Prince, pour la veuve de mon vieil arnaout Dimitri qui, dit-on, se trouve dans la gêne.
Kretzoulesco m.'avait demandé une lettre pour vous ; je l'ai refusée en lui donnant une recommandation pour le consul; je l'ai fait, comme je le ferai par la suite, pour éviter des embarras mutuels, mais je suis, en cette occasion, charmé de pouvoir vous assurer, mon Prince, que Kretzoulesco, tout naïf qu'il paraît être, s'est fort bien conduit ici et que je le crois à même de vous être utile.
Tout en vous occupant de l'achat des armes, il serait bon, à mon avis, de réparer les anciennes, et, pour cela, je pense qu'en faisant venir un bon armurier de Hongrie et en établissant un atelier avec de jeunes Bohémiens pour ouvriers, vous prépareriez
(i) Cette lettre est charmante d'abandon, de simplicité, de modestie ; elle est riche en conseils. Les questions que le comte Kisseleff y traite, — l'éducation militaire à donner à quelques Roumains à Saint-Pétersbourg, l'achat de fusils à faire en Russie, — nous montre clairement la politique du Prince à l'égard de ses grandes voisines. Il fait en sorte de les ménager toutes : nous l'avons vu prendre ses architectes et ses ingénieurs en Autriche, y commander les drapeaux et les fanions des troupes roumaines ; à la France, — il a déjà placé ses fils en pension à Paris, — il demandera ses professeurs pour le collège qu il doit créer ; de la Russie, — prête à donner accès dans ses corps de cadets à la jeunesse roumaine, — il attend une partie de l'armement des troupes.
Nous n'avons pas retrouvé la lettre du Prince à laquelle répond celle du comte Kisseleff.
une réserve d'armes qui vous fera ménager celles que vous pensez acquérir de Russie. Ces armes remises aux miliciens pour le service ordinaire , seront de nouveau hors de service en cinq ou six ans.
Vous ne m'en voudrez pas, mon Prince, du désordre de cette lettre; je l'écris avec plaisir, mais au milieu de beaucoup d'affaires que j'ai sur les bras et du fracas de Peterhof, oià je passe la belle saison. Encore une fois adieu, et que le ciel vous protège et sanctionne vos œuvres !
S. A. S. le Prince Stourdza, à S. A. S. le Prince Bibesco.
Le Prince Michel Stourdza répond au Prince G. Bibesco qu'il se tient à sa disposition pour une entrevue à Galatz ou à Focsani, au jour qu'il arrêtera.
Juillet 1843.
Prince,
Au moment où j'ai reçu votre lettre obligeante, je faisais mes préparatifs de départ pour me rendre dans la haute Moldavie, où je comptais prendre quelques bains indispensables à ma santé.
Le plaisir que j'ai de vous voir, cher et bien-aimé frère, m'a cependant déterminé d'ajourner pour le moment ce projet, préférant aller à Galatz pour profiter des deux journées d'entretien que Votre Altesse veut bien consacrer à notre entrevue.
Comme je ne connais point d'intermédiaire entre cette ville et Braïla, qui puisse nous convenir, je crois ne pas abuser de votre obligeance en vous proposant la ville de Galatz pour lieu de rencontre. Mieux vaudrait encore, si cette combinaison vous convenait, de désigner à cette fin la ville de Focsani, d'autant plus
que Votre Altesse ne se propose pas de s'embarquer à Braïla pour se rendre à Constantinople.
Si Elle veut bien agréer une de ces propositions, je la prierais de m'en informer le plus tôt possible pour que je puisse fixer à point nommé le jour où je pourrai me trouver à Galatz ou à Focsani en Moldavie, suivant les convenances de Votre Altesse.
Veuillez , Prince et frère bien-aimé , accepter l'assurance de l'attachement avec lequel j'ai l'honneur d'être, de Votre Altesse Sérénissime, le très humble et très obéissant serviteur.
Signé : M. Stourdza.
S. A. R. le Prince Albert de Prusse, à S.A. S. le Prince Bibesco (i).
S. A. R. le Prince Albert de Prusse remercie le Prince Bibesco de l'accueil qu'il a reçu pendant son séjour en Valachie, et il transmet à Son Altesse les remerciements du Roi Frédéric-Guillaume, son frère.
Berlin, lo septembre 1843.
Mon Prince ,
J'ai tardé jusqu'à aujourd'hui pour renouveler à Votre Altesse mes sincères remerciements pour toutes les bienveillantes prévenances dont j'ai été l'objet pendant mon séjour en Valachie. Je
(i) Nous publions cette lettre et les quatre qui suivent, à cause des sympathies qui s'en dégagent en faveur du pays roumain et de celui qui le gouverne; et aussi parce qu'elles témoignent du souci du Prince de ne négliger aucune occasion pour faire bien venir son pays des Puissances étrangères.
Si nous n'avons pas suivi, pour cette correspondance avec le Roi de Prusse et le Prince Albert, l'ordre chronologique, c'est que les cinq lettres dont elle se compose ne se rattachent à aucune question politique.
n'ai pas pu assez me louer, auprès du Roi mon frère, de votre aimable réception et de votre hospitalité. Sa Majesté m'a également chargé de ses remerciements pour vous.
Sa Majesté a donné l'ordre que les insignes de sa décoration de l'Aigle-Rouge de première classe soient remis à Votre Altesse, et je suis charmé d'être le premier à vous en faire mes félicitations.
Me trouvant au milieu des grandes manœuvres et des fêtes, vous voudrez bien excuser ces lignes tracées à la hâte.
Veuillez, à cette occasion, agréer l'assurance de ma plus haute considération.
Signé : ALBERT, Prince de Prusse.
S. M. Frédéric- Guillaume , Roi de Prusse, à S. A. S. le Prince Bibesco.
Le Roi de Prusse témoigne sa reconnaissance au Prince Bibesco pour l'accueil fait, en Valachie, à son bien-aimé frère le Prince Albert.
Sans-Souci, 19 septembre 1843.
Monsieur le Prince Hospodar,
Au retour de son voyage en Orient, mon bien-aimé frère, le Prince Albert, m'a rendu compte de l'accueil obligeant que vous lui avez fait pendant son séjour en Valachie , et des facilités qu'il y a trouvées pour visiter les divers établissements publics de cet intéressant pays. J'éprouve un véritable plaisir, Monsieur le Prince Hospodar, à vous en témoigner toute ma reconnaissance , et je saisis volontiers cette occasion pour vous offrir comme un gage de mon estime l'ordre de l'Aigle-Rouge de pre-
mière classe, dont mon consul général, le conseiller intime de justice Neigebauer, est chargé de vous remettre les insignes.
Sur ce, je prie Dieu qu'il vous ait, Monsieur le Prince Hospo- 4ar, en sa sainte et digne garde.
Signé : Frédéric-Guillaume.
s. A. R. le Prince Albert de Prusse ^ à S. A. S. le Prince Bibesco.
S.A. R. le Prince Albert de Prusse revient sur les souvenirs de l'accueil qu'il a reçu de Son Altesse, pendant son séjour à Bucarest.
Nice, 20 octobre 1844.
Monseigneur,
C'est ici, à Nice, que l'aimable lettre de Votre Altesse m'est parvenue. Je suis donc, à mon plus grand regret, hors d'état d'être, — eu égard à votre dépêche adressée au Roi mon frère, — l'interprète de vos sentiments, le ministre baron de Bulow l'ayant retenue à Berlin pour la remettre lui-même à Sa Majesté.
Toutefois, je garderai toujours un souvenir agréable de vos bontés et de l'accueil charmant que vous avez bien voulu me faire pendant mon séjour à Bucarest.
Veuillez, Monseigneur, agréer l'assurance de mon amitié.
Signé : ALBERT, Prince de Prusse.
s. A. R. le Prince Albert de Prusse, à S.A. S. le Prince Bibesco.
Le Prince Albert se montre profondément touché d'une attention que le Prince Bibesco a eue pour Son Altesse.
Berlin, 12 mars 1845.
Mon Prince,
Je viens de recevoir le magnifique cadeau que Votre Altesse a eu l'extrême bonté de m'envoyer. En ouvrant la pompeuse boîte, je ne saurais vous exprimer, Monseigneur, la joie que j'ai ressentie en reconnaissant l'ingénieuse délicatesse que Votre Altesse a cachée sous son beau dehors. Je ne puis rien vous dire de plus, car les paroles me manquent pour bien faire comprendre à Votre Altesse combien je suis touché de cette incroyable et tendre attention. Je voudrais avoir bientôt une occasion pour vous prouver d'une autre manière que par des paroles seulement, ma reconnaissance si vraie, si bien sentie.
Veuillez, en attendant, agréer l'assurance de mon amitié; je n'oublierai de ma vie l'aimable surprise que vous m'avez causée.
Signé : ALBERT.
S. A. R. le Prince Albert de Prusse , à S. A. S. le Prince Bibesco.
Le Prince Albert répond par une gracieuseté au souvenir que lui a fait parvenir la Princesse Bibesco.
Berlin, 30 septembre 1846.
Mon Prince ,
Votre aimable lettre du 22 août, accompagnée de la charmante
surprise de Madame la Princesse votre épouse, m'a causé un extrême plaisir.
Il n'y a rien au monde qui fait tant de joie que la preuve de ne se voir pas oublié des personnes qui nous sont chères.
Je vous prie de mettre aux pieds de la Princesse la ci-jointe bagatelle que j'ai choisie pendant mon séjour à Dresde.
Mon plus vif désir, que j'espère réaliser tôt ou tard, est d'offrir, une fois, personnellement à vous et à Madame la Princesse, mes remerciements.
En attendant, je vous prie de vouloir bien présenter mes respects à Madame la Princesse, et agréer l'assurance de ma plus haute considération.
Signé : Albert, Prince de Prusse.
S . A . R. le Prince Albert de Prusse , à S. A . S. le Prince Bibesco.
Son Altesse Royale envoie au Prince Bibesco, comme marque de son amitié et du souvenir reconnaissant qu'elle conserve pour les bontés de Son Altesse, quelques échantillons de l'équipement de l'armée prussienne et un mémoire à l'appui.
Berlin, 28 septembre 1846.
Mon Prince,
C'est avec un bien grand plaisir que je saisis l'occasion du départ de M. de Richtoven comme consul général près de Votre Altesse, pour vous envoyer quelques échantillons de l'équipement de l'armée prussienne. Veuillez les accepter comme une légère marque de mon amitié et du souvenir reconnaissant que je porte aux bontés dont Votre Altesse m'a comblé durant le séjour intéressant et agréable que j'ai fait dans vos Etats.
L'intérêt que vous m'avez montré pour les institutions militaires de mon pays m'a fait joindre un mémoire sur l'organisation, la force et l'équipement de son armée. Ce mémoire, quoique bien loin d'être complet , sera peut-être en état de donner à Votre Altesse un aperçu général suffisant pour vous engager à me faire connaître tous les objets sur lesquels des renseignements plus détaillés pourraient vous être agréables.
Agréez, s'il vous plaît, l'assurance de mon amitié sincère.
Signé : ALBERT, Prince de Prusse.
S. A. S. le Prince Bibesco, à S. A. S. le Prince Stourdza.
Le Prince Bibesco appelle l'attention du Prince de Moldavie sur l'hétairie bulgare qui se complique de la propagande grecque a laquelle viennent s'adosser toutes les ambitions et tous les mécontentements personnels. Il prie Son Altesse de lui prêter son concours dans le but de mettre la main sur les chefs du complot, estimant, — qu'en pareille circonstance, — les deux Gouvernements se doivent aide et assistance mutuelles . — Le Prince félicite le Prince de Stourdza du résultat de son entretien avec M. Daschkoff (i).
Bucarest, 19 octobre 1843.
Je saisis avec empressement le retour de M. Beldimano pour réitérer à Votre Altesse l'assurance de mon attachement fraternel. Je vous épargnerai, Prince, tout détail sur les tribulations et le résultat de mon voyage. M. Beldimano les connaît assez pour en donner connaissance à Votre Altesse , en cas où elle désirerait les apprendre. J'appellerai, toutefois, de nouveau son attention sur l'hétairie bulgare qui se complique par la propagande
(i) Voir HuRMUZAKi.
2o6 CORRESPONDANCE DIPLOMATIQUE ET DOCUMENTS.
grecque, et à laquelle viennent s'adosser toutes les ambitions et tous les mécontentements personnels. Ibraïloff et Galatz sont deux de ses principaux foyers. Votre Altesse aura sans doute appris la découverte du complot qui se tramait dans la première de ces deux villes. Cependant, un grand nombre de complices se trouvent aussi à Galatz. On vient de nous dénoncer entre autres un Bulgare nommé Stariciu, que l'administration de cette dernière ville a refusé de remettre entre les mains de l'administrateur d'Ibraïloff . Je vous prierai donc, Prince, de vouloir bien faire donner des ordres qu'en pareille circonstance les deux administrations se donnent aide et assistance mutuelles, comme de mon côté je l'ai fait. La remise de ce Stanciu est indispensable pour être confronté avec ses accusateurs.
Je vous félicite, Prince, sur les bons résultats de votre entrevue avec M. Daschkoff. Je m'y attendais; c'est un homme si droit et si loyal. Je ne dois pas toutefois vous cacher, Prince, en frère et ami, qu'il y a encore contre vous bien des préventions et que vous avez des ennemis acharnés. Avec les talents et la prudence dont Votre Altesse est douée, elle parviendra sans doute à rendre toute machination inutile; mais il faut qu'elle soit sans cesse sur ses gardes pour ne pas se laisser entraîner un seul instant hors de la voie droite, car la moindre déviation donnerait un crédit et un ascendant immense à ses ennemis. Quant à moi, vous pouvez compter, Prince, en toute occasion où je pourrai vous être de quelque utilité, comme sur le meilleur des frères.
Permettez-moi, Prince, de vous réitérer ma prière relativement à mon beau-frère. Je n'aime pas être importun, mais il est tellement affecté d'avoir échoué tant de fois dans ses espérances, que je ne puis pas lui refuser ma médiation auprès de Votre Altesse. Je vous avouerai même que je ne crois pas qu'il y ait quelque inconvénient, si elle lui confiait le département de la justice pour l'essayer. S'il fait bien, Votre Altesse le gardera; sinon, elle le renverra; mais du moins il n'aura plus le droit de se
plaindre. Peut-être même, par l'activité qu'il met dans ses poursuites, il pourra vous être utile. L'essentiel dans tous les cas est de le détacher du parti qui s'en sert avec quelque avantage pour augmenter le nombre des mécontents.
Recevez encore une fois, Prince, l'assurance de ma haute considération et de l'attachement fraternel avec lequel je suis, de Votre Altesse, le très humble serviteur et frère bien-aimé.
Signé : G. BiBESCO.
S.A. S. le Prince Bibesco, à S. A. S. le Prince Stourdza,
Le Prince Bibesco recommande au Prince M. Stourdza, d'une façon toute spéciale, M. Piccolo, membre correspondant de l'Université de Moldavie (i).
2 janvier 1844.
Prince et cher frère.
Je saisis avec empressement le départ de M. Daschkoff pour me rappeler au précieux souvenir de Votre Altesse et pour lui souhaiter toutes sortes de prospérités à l'occasion de la nouvelle année.
Permettez-moi, Prince, de vous recommander les intérêts d'un ami commun. Piccolo jette des cris de détresse, ayant appris qu'on allait le priver de la pension qu'il doit à la générosité de Votre Altesse, en qualité de membre correspondant de l'Université moldave. C'est un homme d'un haut mérite et d'une honnêteté rare, dont les services, et j'oserai même dire l'amitié, ne sont pas à dédaigner. Indépendamment de cette considération,
(i) Voir HuRMUZAKi.
2o8 CORRESPONDANCE DIPLOMATIQUE ET DOCUMENTS.
de hauts personnages s'intéressent à lui. Je n'ose pas me compter parmi ceux-ci, mais je ne vous cacherai pas, Prince, que je serais extrêmement fâché si Votre Altesse était privée d'un aussi fidèle serviteur, et l'Université moldave d'un aussi digne représentant.
Agréez, cher Prince, l'assurance de ma haute considération et de l'attachement sincère avec lequel j'ai l'honneur d'être, de Votre Altesse, le très humble serviteur et très dévoué frère.
Signé : G. BiBESCO.
M, Philippsbo7'n, agent du Gouverneinent valaque auprès du Gouvernement autrichien, à S . A . S . le Prince Bibesco.
A propos d'une ordonnance rendue par le Gouvernement sur l'emploi de la langue hongroise, que les Hongrois avaient espéré voir proclamer langue diplomatique.
Vienne, 20 novembre 1843.
Monseigneur,
Depuis longtemps, il y a contestation entre les Etats de Hongrie sur l'emploi de la langue hongroise, contestation qui s'est élevée de nouveau dans la Diète réunie depuis huit mois à Presbourg. Le Gouvernement, pour mettre un terme aux débats que cette question a soulevés, a jugé à propos de faire paraître une ordonnance par laquelle on donnerait le loisir aux députés non Magyars de s'exprimer et de défendre les intérêts de leurs commettants en langue latine ou hongroise , ainsi que l'usage consacré par le temps, le veut. — L'ordonnance a été communiquée dans une des dernières séances de la Diète, sa lecture y a produit
une profonde impression. On espérait que la langue hongroise serait proclamée langue diplomatique pour le pays dans un temps qui aurait été déterminé à cette fin, on n'en doutait même pas, mais il n'en a pas été ainsi! Le Gouvernement ne pouvait guère agir autrement, il avait la double mission de prévenir un abus, de débarrasser la Diète d'une question qui la préoccupait exclusivement et sans utilité aucune pour le bien de la nation. Il faut voir où cela mènera, il se peut que la dissolution des Chambres en soit la suite, si les intentions du Gouvernement sont méconnues , intentions paternelles qui visent à protéger tous les intérêts, tous les droits acquis.
Je suis avec le plus profond respect. Monseigneur, de Votre Altesse le très humble et très obéissant serviteur.
Signé : PhILIPPSBORN.
M. Philippshorn, à S. A. S, le Prince Bibesco.
A propos de la démarche du Cabinet de Berlin faite à la suite des événements survenus en Grèce et qui ont compromis la situation du Roi Othon. — Changement de politique de ce cabinet en présence de l'attitude des Grandes Puissances.
Vienne, 21 novembre 1843.
Monseigneur,
La première démarche que le Cabinet de Berlin a faite pour se présenter sur le théâtre des négociations et faire valoir son influence n'a pas été heureuse, on en a été blessé à Paris, on s'en est étonné à Londres; M. Guizot s'est demandé de quelle autorité le Cabinet prussien vient se mêler d'une affaire telle que I. 14
celle de la Grèce, dont à Berlin on s'est abstenu, jusque-là, d'articuler seulement le nom, et de quel droit on se permet de déverser le blâme, non seulement sur les auteurs des désordres du 15 septembre, mais également sur les délégués des Puissances qui ne se lassèrent pas d'en amoindrir les effets, d'en détourner les dangers auxquels le Roi Othon et son auguste épouse ont été exposés. — En effet, le Cabinet de Berlin qui, comme j'ai eu l'honneur de le marquer dans ma dépêche du 30 octobre, a été vivement ému à la nouvelle des événements de la Grèce et avait conçu le ressentiment le plus amer contre les meneurs de ces troubles, y a donné cours. — Croyant qu'il y avait lieu d'attribuer, en quelque sorte, à la participation des agents étrangers, — ou du moins à leur indifférence pour les intrigues qui se jouaient sous leurs yeux, — l'audacieuse entreprise du 15 septembre, il exigea que ces agents fussent désapprouvés hautement. Il proposait de les faire rappeler et de suivre ainsi l'exemple donné par S. M. l'Empereur de Russie. Pour mieux appuyer cette demande, il s'est mis à critiquer la conduite des représentants étrangers à la Cour d'Athènes, à interpréter même leurs intentions d'une manière si peu flatteuse que M. Guizot s'est cru en devoir de prendre leur défense.
Il aurait été fort difficile pour ce ministre d'en agir autrement : ayant approuvé M. Piscatori d'avoir bien saisi la question, de s'être distingué par sa tenue calme et imposante, il fallait le soutenir, prendre même sous son égide les collègues de M. Piscatori, dont la conduite n'a différé en rien de celle de cet envoyé. Le Cabinet de Vienne, toujours prévoyant et conciliant, s'empressa d'en atténuer l'effet. Ses efforts ne sont pas restés infructueux. S. M. le Roi de Prusse a consenti à ce que M. Brassier de Saint-Simon continuât, comme par le passé, à le représenter à Athènes et s'est plu à reconnaître qu'il y allait de l'intérêt du Roi Othon de n'opérer aucun changement, pour le moment du moins, dans le personnel du corps diplomatique accrédité auprès de ce Prince, malgré qu'il eût préféré faire supprimer toute espèce de
représentation de la part des Puissances en Grèce. Il aurait même appris avec satisfaction que le Roi Othon s'était décidé à renoncer au pouvoir; mais puisqu'il en a jugé autrement, S. M. le Roi de Prusse fait trêve à ses sentiments et veut bien secourir son auguste neveu par tous les moyens qui sont en son pouvoir, le maintenir et le dégager de la position pénible dans laquelle il vient d'être placé. Point de réaction, mais plus de concessions, c'est la devise qu'il lui conseille d'adopter en prenant l'engagement de la défendre partout et contre qui que ce soit.
Mais Sa Majesté Prussienne ne saurait disconvenir que pour bien servir la cause de son auguste parent, il faut essentiellement marcher d'un pas égal avec l'Autriche , et sa condescendance récente prouve qu'il s'est familiarisé avec cette idée.
Je suis avec le plus profond respect. Monseigneur, de Votre Altesse le très humble et très obéissant serviteur.
Signé : PhilIPPSBORN.
S. Exc. Rifaat, Ministre des affaires étrangères de Turquie, à S . A. S. le Prince Bibesco.
S. Exc. Rifaat pacha félicite le Prince Bibesco d'être parvenu à surmonter les difficultés de la situation. Il fait savoir à Son Altesse que la Porte a envoyé en Bulgarie et en Albanie des commissaires chargés de missions importantes.
Constantinople, i^"" décembre 1843.
Mon Prince,
C'est avec beaucoup de plaisir que j'ai reçu la lettre que vous avez bien voulu m'adre.sser sous la date du 13 novembre.
Quoique nos rapports ne datent pas de longtemps, ils ont cependant fait naître, entre nous, une amitié sincère; aussi est-ce avec impatience que j'attendais d'apprendre la nouvelle de votre heureuse arrivée à Bucarest.
Je suis très sensible, mon Prince, aux marques de confiance et d'amitié que vous avez bien voulu me donner par cette lettre, et qui sont de nature à resserrer davantage les liens d'intimité qui nous unissent.
Le contenu de cette lettre est également de nature à me convaincre des efforts que vous avez consacrés au maintien de la tranquillité des pays que vous êtes appelés à administrer.
Le zèle que vous avez mis à faire échouer les menées coupables de certains fauteurs de troubles et à rétablir le bon ordre dans les pays confiés à votre sage administration n'a fait que nous confirmer davantage dans cette conviction.
Grâce à l'administration d'un Prince aussi habile et aussi éclairé que vous, le bon ordre et la tranquillité ne cesseront pas, nous en sommes sûrs, de régner dans les pays confiés à vos soins, et, sous ce rapport, nous n'avons rien à désirer.
Je me suis fait un devoir de porter le contenu de votre lettre à la connaissance de Sa Hautesse notre auguste Maître, qui a pu reconnaître par là les sentiments qui vous animent, et qui vous ont acquis de nouveaux titres à la bienveillance impériale.
Je conviens avec vous, mon Prince, que votre position n'est que difficile; je sais que les esprits ont beaucoup changé; mais ce qui nous rassure, c'est que votre habileté personnelle suffit pour surmonter toutes les difficultés et faire échouer les projets coupables des hommes turbulents, et l'administration régulière dont jouit la Principauté de Valachie nous permet d'espérer que de pareils projets resteront toujours sans effet.
Ces points sont importants, et ici on ne laisse pas de s'en occuper. La Sublime Porte vient d'expédier en Bulgarie et en Albanie des commissaires chargés de missions particulières.
Les dispositions des Grandes Puissances, dans l'affaire grecque, se trouvent favorables à la Sublime Porte, et surtout l'intention bienveillante de S. M. l'Empereur de Russie paraît être de nature à défendre les intérêts de l'Empire ottoman.
Dans cette question politique, la Sublime Porte se propose, d'un côté, de ne point se départir des principes adoptés par les Puissances, ses amies sincères, et de se mettre d'un autre côté, tout en attendant les résultats des circonstances, en mesure de précaution.
Pour ce qui me concerne en particulier, d'après la ligne de conduite loyale que je me suis tracée, je m'efforcerai de me rendre utile à mon pays autant que les dispositions du moment peuvent me permettre de le faire, et je tâcherai, par tous les moyens en mon pouvoir, de resserrer de plus en plus les liens d'amitié qui existent entre nous et le Cabinet Impérial de Russie, notre voisin et ami sincère, persuadé que je suis qu'elle ne peut que nous être avantageuse;
De pareilles communications sont dictées, mon Prince, par des sentiments d'amitié. J'aime à croire que vous aurez souvent à nous en transmettre de semblables, qui seront considérées comme ayant été inspirées par les sentiments de dévouement qui vous animent envers notre auguste Souverain.
Je profite de cette occasion pour vous réitérer, mon Prince, etc.
Signé : RiFAAT.
S.A. S. le Prince Bibesco, à S . A . S . le Prince Stouraza.
Le Prince Bibesco informe le Prince de Moldavie qu'un nouveau complot est tramé à Galatz par l'hétairie bulgaro-serbe, et que la propagande
grecque cherche à en diriger les efforts dans l'intérêt de ses vues d'agrandissement.
Le Prince regrette que les autorités de Galatz ne lui aient pas livré, lors du dernier complot, le Bulgare Stanciu ; il insiste sur ce point, que les autorités moldovo-valaques devraient se pénétrer de l'idée qu'il existe une solidarité entre les deux pays, entre leurs Gotivertiements, et qu'ils ont tous deux intérêt à se prêter dans ces circonstances un appui mutuel.
Bucarest, g janvier 1844.
Prince,
Je viens d'apprendre qu'un nouveau complot se tramait à Galatz. Que ce bruit soit fondé ou non, les antécédents et l'effervescence qui règne parmi les peuplades qui nous environnent me font un devoir de le porter à la connaissance de Votre Altesse. L'existence non douteuse d'une hétairie bulgaro-serbe, dont la propagande grecque cherche à diriger les efforts dans l'intérêt de ses vues d'agrandissement, ne nous permet plus de dédaigner le moindre bruit qui nous parviendrait sur ces sourdes menées, afin de pouvoir prendre à temps les mesures que la sûreté de nos provinces exigerait.
Je suis très fâché, Prince, que les autorités de Galatz aient refusé de nous livrer le Bulgare Stanciu, qui paraît être le lien entre les affiliés de cette ville et ceux d'Ibraïloff ; nous aurions pu en tirer des révélations importantes , car nul doute qu'il n'ait tramé dans le dernier complot. Cependant, les autorités moldovalaques devraient se pénétrer de la solidarité qui existe entre les deux pays et entre les chefs de leurs Gouvernements pour se prêter, en pareille circonstance, un appui mutuel qu'on ne se refuse pas même entre Gouvernements liés par une telle communauté d'intérêts. C'est dans ce sens que sont conçues toutes nos instructions à ceux de nos employés qui sont sur la frontière moldave.
Veuillez, cher Prince, croire que nul ne s'intéresse plus que
moi au repos et au bonheur de Votre Altesse, et qu'en toute occasion vous trouverez en moi un ami sincère et un frère dévoué. C'est avec ces sentiments que j'ai l'honneur d'être, De Votre Altesse, Le très humble et très obéissant serviteur.
Signé : G. BiBESCO.
S . Exc. M. de Titoff, ambassadeur de Russie à Constantinople, à M. Daschkoff, consul général de Russie à Bucarest.
M. de Titoff demande à M. Daschkoff des éclaircissements à propos des sollicitations des Bulgares émigrés en Roumanie, et des explications sur les projets de « réémigration » attribués à quelques-unes des familles bulgares. M. de Titoff déplore les symtômes d'opposition qui recommencent à se manifester en Roumanie.
Péra, 6/18 janvier 1844.
Monsieur,
Rifaat-Pacha vient de m'informer qu'un certain nombre de familles bulgares domiciliées en Valachie, ayant fait parvenir ici des requêtes pour solliciter la permission de rentrer dans leurs foyers, la Porte ne trouve point d'empêchement d'accéder à leur demande, et qu'un employé du pacha de Vidin , nommé Foussoun-Bey, expédié dans ce but à Constantinople, est destiné en conséquence à se rendre en Valachie pour concourir aux mesures nécessaires et activer, s'il y a lieu, d'un commun accord avec les autorités locales, le transport de ces familles sur les terres qu'elles avaient habitées auparavant. Le Ministre des affaires étrangères m'a exprimé en même temps le désir d'obtenir du commissaire
2i6 CORRESPONDANCE DIPLOMATIQUE ET DOCUMENTS.
ottoman une lettre de recommandation pour vous, et de lui assurer l'appui de vos bons offices auprès du Gouvernement valaque.
Les antécédents de cette affaire me sont inconnus, et Rifaat- Pacha m'a confessé n'avoir échangé là-dessus, pour sa part, que des explications très vagues avec le Prince Bibesco lors du séjour de Son Altesse à Constantinople. J'ai donc cru convenable de suggérer que le voyage du commissaire turc en Valachie demeurât suspendu en attendant les éclaircissements de l'Hospodar, et jusqu'à ce que, éclairé à mon tour par les avis que je comptais réclamer auprès de vous, je puisse me prononcer sur ce projet avec pleine connaissance de cause. A la suite de ces pourparlers, Foussoun-Bey devant, sans cela, retourner sur le Danube, doit s'arrêter à Silistrie jusqu'à nouvel ordre, et Rifaat-Pacha profite de notre poste du jour afin de s'adresser directement à l'Hospodar et le consulter sur les moyens et les dispositions à prendre pour répondre, comme le voudrait la Porte, aux sollicitations des Bulgares émigrés en Valachie.
Je m'empresse. Monsieur, de vous signaler toutes ces circonstances, avec prière de vouloir bien me communiquer toutes les notions que vous possédez :
i" Sur les projets de réémigration attribués à quelques-unes des familles bulgares ;
2° Sur les explications que ces projets auraient déjà motivées entre vous et le Prince, et entre ce dernier et le pacha de Vidin ou quelques autres autorités turques;
3° Enfin, sur votre façon d'envisager les conditions ou les difficultés pratiques de cette entreprise.
Je me flatte que votre réponse, coïncidant avec la réponse que le Divan attend du Prince Bibesco, aidera la Porte à apprécier la question sous toutes ses faces.
Je profite de cette occasion pour vous offrir mes vifs remerciements de la communication de vos rapports en cour, joints en copie à votre dépêche du 2 décembre sous le n" 20, J'en ai pris
lecture avec un intérêt réel, et je n'ai pu m'empêcher de déplorer les symptômes d'opposition qui recommencent à se manifester en Valachie. Ils paraissent de nature à réclamer de la part de l'Hospodar beaucoup de persévérance et surtout de sang-froid.
Recevez, Monsieur, l'assurance de ma considération très distinguée.
Signé : TiTOFF.
S.A. S. le Prince Bibesco, à S. A. S. le Prince Stourdza.
Le Prince Bibesco attire de nouveau l'attention du Prince Stourdza sur les Bulgares de Galatz, qui s'agiteraient de nouveau, et dont un certain Kazaco , qui est sous la protection autrichienne, serait le chef. Le Prince pense que si on acquiert la conviction que ces étrangers cherchent à fomenter des troubles, le mieux serait de renvoyer le nommé Kazaco.
Bucarest, 30 mai 1844.
Mon Prince,
Je laisse toute étiquette de côté pour écrire à Votre Altesse quelques mots à la hâte. Je commencerai par attirer de nouveau son attention sur les Bulgares de Galatz qui, selon les nouvelles que je viens de recevoir d'Ibraïloff, ne seraient pas entièrement tranquilles. Il paraîtrait que leur chef serait nn nommé Kazaco, qui a déjà figuré dans une autre affaire de cette nature, et qui se trouve aujourd'hui sous la protection autrichienne. Je pense, cher Prince, que ce qu'il y aurait de mieux à faire, alors que nous acquerrons la conviction de l'esprit remuant de quelques-uns de ces étrangers, serait de le renvoyer (i)...
Signé : G. BiBESCO.
(i) La fin de la lettre touche à des questions d'ordre privé. Voir Hurmuzaki {Recueil) .
2i8 CORRESPONDANCE DIPLOMATIQUE ET DOCUMENTS.
S. A. S. le Prince Bibesco, à S, A. S. le Prince Stourdza.
Le Prince Bibesco démontre au Prince Stourdza que l'intention des hétairistes de Braïla et de Galatz est de révolutionner les Principautés ; il lui signale les précautions qui lui paraissent de nature à déjouer le complot, et prie Son Altesse de prendre, à Galatz, toutes les mesures de sécurité qui seront en son pouvoir. Le Prince espère pouvoir se rencontrer bientôt à Focsani avec le Prince Stourdza (i).
Bucarest, 22 août 1844.
Prince ,
Des nouvelles que je ne saurais révoquer en doute m'apprennent qu'un nouveau complot se trame à Ibraïloff et à Galatz. Cette fois, l'étendard de la révolte sera, dit-on, levé simultanément dans les deux villes. Les conjurés comptent sur des renforts qu'ils attendent incessamment de plusieurs parties de la Grèce. Depuis quelques jours un assez grand nombre d'étrangers sont arrivés dans ces deux ports ; d'autres se tiennent à proximité pour y arriver à point nommé. Parmi ces derniers on cite quelques-uns de ceux qui ont déjà figuré dans les affaires d' Ibraïloff, et dont les autorités n'ont pu se saisir alors. Le but que l'on poursuit avec persévérance est de révolutionner les deux Principautés, et puis arrivera que pourra. L'hétairie helléno-servobulgare voudrait marcher sur les traces de son aînée de 1821. Qu'une pareille hétairie existe, il n'y a pas de doute. Quant aux nouvelles que je viens de recevoir sur les tentatives qu'elle projette dans le présent, et en ce qui nous concerne, fussent-elles exagérées, elles nous imposent, je pense, le devoir, mon Prince et cher frère, d'être sur nos gardes, et de ne pas nous laisser prendre au dépourvu. Je sais que Votre Altesse, se fiant à sa
(i) Voir HuRMUZAKi {Recueil).
longue expérience et à la justesse de son coup d'œil, se laisse moins ébranler que moi par de pareilles nouvelles. Mais veuillez en croire aussi quelquefois le frère cadet qui vous porte une affection fraternelle. Il est de toute nécessité que Votre Altesse, sans laisser paraître aucune crainte ni soupçon, tienne la police de Galatz en éveil, qu'elle y double sa force armée en retranchant sur les points les moins essentiels. Vous avez des canons qui pourraient nous être funestes, s'ils ne sont bien gardés et maniés par des gens qui sachent s'en servir. On me dit que l'administrateur de Galatz est lent et sans vigueur. C'est un malheur. Galatz a besoin d'un gouverneur actif et éveillé. Je ne vous dirai pas que Jacomson soit l'homme qui convienne à Ibraïloff , mais il a pour lui la routine militaire, qui supplée en partie à ce qui lui manque. Bref, pour ne pas ennuyer Votre Altesse davantage, je lui réitérerai ma prière de faire prendre à Galatz toutes les mesures de sûreté qui seront en son pouvoir. J'en ai fait autant à Ibraïloff. Mais l'essentiel est que le tout se passe avec promptitude, sans bruit et sans laisser apercevoir que nous redoutons quelque chose.
Il serait possible que vers la mi-octobre je me rendisse à Focsani. Si Votre Altesse pouvait se déplacer vers cette époque, je la prierais de vouloir bien me le faire savoir, car j'ai le plus vif désir de la revoir et de lui réitérer de vive voix les assurances de la haute considération et de l'attachement fraternel avec lesquels je suis. Prince et cher frère,
De Votre Altesse Sérénissime le très humble et très obéissant serviteur et frère.
Signé : G. BiBESCO.
S. A. s. le Prince Bïbesco, à S. A. S. le Prince Stourdza.
Le Prince G. Bibesco félicite le Prince M. Stourdza, — par l'intermédiaire de M. le logothète Alexandre Vilara, — d'avoir su, avec bonheur, écarter des difficultés qui semblaient devoir amener des complications graves.
19 mars 1845.
Prince ET CHER FRÈRE,
La présente n'a pour but que de me rappeler au bon souvenir de Votre Altesse, et de la féliciter avec toute la satisfaction qu'il est tout naturel d'éprouver, quand on a l'attachement que je lui porte, pour le bonheur avec laquelle elle est parvenue à éloigner des difficultés qui semblaient devoir amener des complications si graves.
M. le logothète Vilara étant le porteur de ma lettre et le meilleur interprète des sentiments que je porte à Votre Altesse , je n'abuserai pas plus longtemps de ses précieux instants.
Vous aurez appris , cher Prince , le mariage de ma fille cadette avec le fils du logothète M. Floresco, mariage d'inclination mutuelle, pour lequel je demande vos bénédictions.
Veuillez, cher Prince, présenter mes hommages à Son Altesse la Princesse Stourdza, en agréant pour Votre Altesse l'assurance de ma considération la plus distinguée et de mon attachement le plus fraternel.
Signé : G. BiBESCO.
S. Exc. le général comte Kisseleff, à S.A. S. le Prince Bibesco.
Le comte Kisseleff, après avoir assuré le Prince que M. de Titoff ne laissera pas léser les intérêts roumains dans la question ecclésiastique, lui affirme que les plaintes et les calomnies dirigées contre Son Altesse ne sauraient avoir auprès de lui aucune valeur. L'opposition qui s'est formée, au sein de l'Assemblée roumaine, l'afflige, parce qu'elle n'est pas sincère, qu'elle n'est mue que par des intérêts sordides et Jionteux et non par l'intérêt du pays, et qu'elle est, alimentée par une secrète excitation révolutionnaire menaçante pour l'avenir de la Valachie.
Le comte fait connaître au Prince « les conseils qu'il a donnés aux ambitieux de tout genre qui se sont adressés à lui » ; puis il explique, dans un langage plein d'humour et profondément politique, les moyens qu'il conviendrait d'employer, à son avis, pour gouverner les hommes. Il considère comme très raisonnable le renvoi de la Chambre.
Saint-Pétersbourg, 14 avril 1844.
Mon Prince,
La solution des affaires ecclésiastiques , ou plutôt des affaires très matérielles des couvents grecs, n'est pas chose facile. — J'ai vu toutes les pièces, et je me suis convaincu qu'il faut marcher prudemment dans cette négociation, et ne point sacrifier le droit, en tant qu'il peut exister, pour un avantage pécuniaire (mais sans base légale) de quelque quotité qu'il puisse être. Au surplus, cette affaire a été particulièrement recommandée à M. de Titoff, qui a été consul en Valachie , et qui connaît mieux que tout autre son importance pour le pays. Aussi ai-je la certitude qu'il agira prudemment et qu'il ne voudra pas léser les intérêts du pays.
Les solliciteurs dont vous me parlez et dont vous redoutez les plaintes calomnieuses ne doivent pas trop vous inquiéter : — les sujets russes sont protégés par le consul; et, quant à moi, pour eux aussi bien que pour les indigènes, je n'ai rien à y faire,
et vous me connaissez assez pour être bien persuadé que mon intervention dans les affaires d'autrui s'acquiert plus que difficilement. Ainsi, une fois pour toutes, mon Prince, ne vous mettez pas en peine des mécontents russes ou valaques qui voudraient se prévaloir de mon nom pour obtenir plus que le droit n'accorde, et ne croyez pas, surtout, que des plaintes ou relations calomnieuses , comme vous le dites , puissent jamais avoir la moindre influence sur l'estime et l'amitié très sincères que je vous porte. Je dis tout cela, non à l'Hospodar de Valachie, mais à mon ancien collègue de service , qui sait mieux que beaucoup d'autres si jamais mon langage différait de ma pensée. Ainsi soit-il; — et passons à l'article des embarras que vous avez prévus et qui ne se sont que trop réalisés depuis l'expédition de votre dernière lettre.
J'ai reçu beaucoup de lettres, et j'ai lu beaucoup de pièces sur la marche des affaires dans les Principautés. L'opposition qui s'est formée au sein de l'Assemblée m'a sincèrement affligé. Elle est turbulente et pire que cela, — elle n'est pas sincère et n'est mue que par des intérêts privés sordides et honteux; — peutêtre même qu'en cherchant davantage on trouverait une secrète excitation révolutionnaire qui compromettrait l'avenir du pays, et, sous ce rapport, la question individuelle à part, la chose serait plus sérieuse qu'on ne pourrait le croire de prime abord.
Pénétré de cette pensée, je n'ai pas cru devoir laisser sans réponse une lettre de Cantacuzène dont le caractère m'a toujours paru réfléchi et solide, et j'ai écrit à Gramont comme à mon ancien aide de camp avec lequel je n'ai pas à dissimuler ma façon de penser. Je vous envoie la copie de la première de ces réponses pour votre connaissance particulière. La seconde vous sera présentée par Gramont lui-même.
Après dix ans d'absence, ces communications, quelque sincères qu'elles puissent être, ne sauraient avoir une grande portée, — je le sais; — mais, malgré cela, j'ai cru devoir le faire pour aver-
tir les ambitieux de tout genre, que leurs intentions sont connues et qu'ils ne trouveront pas ici l'appui qu'ils peuvent espérer. M. Daschkoff en dira autant, et les plus sensés trouveront probablement matière à réflexion.
Maintenant, et après avoir fait la part à qui de droit, — permettez-moi, cher et respectable Prince, de vous dire aussi que dans un pays comme le vôtre, où la démoralisation est endémique depuis deux siècles, — les intentions droites et utiles ne suffisent pas pour influencer une Assemblée délibérante. Il faut, avant tout, se faire un appui des hommes les plus honnêtes, et même des moins vicieux; — il faut, à toute force, se faire une majorité dans l'Assemblée pour l'avoir dans le public. Il faut se la créer, comme on gagne l'amour des enfants, — par des hochets de toutes sortes, — que vos hommes à barbe et sans barbe veulent avoir et qu'il faut leur donner, quelque répugnance que l'on ait de le faire. Le bien du pays et votre position à son égard le commandent. Un temps viendra où les hommes se formeront et où vos institutions s'éblabliront d'une manière plus solide. — Alors ces moyens d'influence seront hors de propos. Mais à présent cela est essentiel et réclame selon moi toute votre attention. — Si j'avais à vous donner un avis, je vous dirais qu'après avoir très raisonnablement renvoyé l'Assemblée, il faut, avant tout et pardessus tout, se préoccuper de l'administration existante, sans trop le faire de la partie législative. Lorsque l'Assemblée ne sera appelée que pour la vérification des dépenses où l'ordre et l'économie seront patents; lorsque justice sera faite à tous et à chacun; lorsque les intérêts matériels seront en visible progrès, etc., etc.; les plus remuants de l'Assemblée ne feront que des phrases sans portée contre une administration qui agit dans son droit et qui ne propose rien à leurs délibérations que des comptes rendus sur ce qui est de sa compétence directe.
En attendant, je me fais un véritable plaisir de vous dire que le Ministère impérial sait vous rendre justice pleine et entière,
— que vous serez soutenu comme vous devez l'être et qu'à mon sens, avec un peu de soin et de savoir-faire, cette bourrasque n'aura d'autre suite que la consolidation de votre autorité; — j'aime à l'espérer et le désire vivement dans l'intérêt des Valaques et le vôtre.
Permettez-moi , mon Prince , de vous transmettre la lettre ci-jointe, que je crois devoir appuyer dans l'intérêt d'un homme qui nous a été utile lors de l'administration provisoire et qui, je crois, peut avoir des droits réels à l'indemnité qu'il réclame, au moins en partie. Dans tous les cas, vous ne lui refuserez pas votre protection si, comme je l'espère, il en est digne.
Veuillez agréer l'assurance de tous mes sentiments les plus sincères et les plus dévoués.
Signé : KiSSELEFF.
Le comte Nesselrode vient de m'annoncer la réception d'un grand rapport du consul général; je n'arrête pourtant pas l'expédition de ma lettre, sauf à vous écrire plus tard, s'il y a lieu (i).
M. Philippshoi-n, chargé d'affaires de Valachie, à S. A. S. le Prince Bihesco.
M. Philippsborn écrit avec la franchise dont le Prince l'a invité, — dès le début de sa gestion, — à ne jamais se départir. Il prévient Son Altesse que la déclaration faite par Elle, lors de son avènement, de marcher droit a la réforme , et sa généreuse persévérance dans cette voie, inquiètent. On attribue, — en hauts lieux, — à cette ligne de conduite
• (i) Il ressort de cette lettre, comme de toutes celles du comte de Kisselelï au Prince Bibesco, que le comte a conservé, pour celui qu'il se plaît à appeler « son ancien collègue », une affection profonde.
l'agitation qui règne dans la Principauté, et on incline à croire que le Prince « n'a pas suffisamment tenu compte des hommes et des circonstances » (i).
M. Philippsborn ne saurait cacher au Prince que certaines personnes conspirent pour changer la face des choses dans la Principauté ; il n'hésite pas à dénoncer M. Billecoq, consul de France, comvie étant la cJieville ouvrière des intrigues ourdies contre Son Altesse, et comme ayant pour complice son collègue de Jassy.
Vienne, 8 avril 1844.
Monseigneur,
Dépourvu de moyens pour communiquer en sûreté, je suis contraint de confier à des voyageurs les rapports qui sont d'une nature délicate et susceptibles d'éveiller l'attention des autorités étrangères ; la présente contenant des notions assez importantes et dont il faut se servir avec réserve, j'ai prié M. Balzano de s'en charger et de la remettre entre les mains de Votre Altesse.
Dès le début de ma gestion, Votre Altesse a bien voulu m'engager à Lui parler toujours avec franchise; j'userai de cette permission et ne cacherai rien pour mieux mériter sa haute confiance ; j'en userai ayant la conviction d'être jugé avec indulgence, et pour satisfaire convenablement à mes devoirs. Souffrez donc. Monseigneur, que je vous fasse la remarque que la marche des affaires, dans la Principauté, donne lieu à des interprétations que la dfficulté de bien saisir la situation peut seule expliquer. Tout en rendant justice à vos qualités distinguées et à vos sentiments élevés, on fait passer par le creuset de la critique le désir que vous aviez annoncé à votre avènement de marcher droit à la réforme, de ne pas dévier de cette voie, quand même, et qu'en y tenant avec une rare persévérance, vous n'aviez pris conseil que de vos inspirations généreuses. C'est certes le témoi-
(i) A même de contrôler l'exactitude absolue du rapport de M. Philippsborn, le Prince Bibesco demanda au Cabinet de Paris le rappel de M. le consul et finit par l'obtenir. M. Billecoq fût remplacé par M. de Nion.
gnage le plus flatteur qu'on puisse rendre au chef d'un gouvernement; mais en faisant valoir ces considérations, pour expliquer en partie l'agitation qui règne dans la Principauté, — en donnant ainsi la mesure, combien peu sont éclairés ceux qui devraient vous seconder dans vos efforts, on incline à croire que vous vous êtes trop hâté, et que vous n'avez pas fait suffisamment la part ni aux hommes ni aux circonstances. Si l'irritation des esprits ne provenait que de cela, il faudrait, en effet, désespérer de l'avenir du pays confié à votre sollicitude; c'est cependant l'opinion des personnes qui sont très dévouées à Votre Altesse; je l'ai combattue toutes les fois que cela m'a été permis; j'aurais réussi à convaincre qu'il y a exagération, erreur, en m'appuyant sur des données qui ne laissent nul doute qu'il y a projet arrêté de changer l'ordre des choses dans les deux Principautés, à quelque prix que ce soit; mais il m'a été interdit d'user de ce moyen. Ma retenue ne s'étend cependant pas au point de laisser ignorer à Votre Altesse ce qui a pu me confirmer dans l'idée de croire qu'on vise à changer la face des choses, en ne s'inquiétant guère du choix des moyens pour arriver à cette fin ; il me serait défendu de Lui en faire un secret, et tout en me reposant sur sa circonspection, je n'hésite pas de Lui faire connaître que je sais de bonne part que le Consul général de France, M. Billecoq, est la cheville ouvrière des intrigues qui se jouent sous les yeux du Gouvernement; que son collègue à Jassy lui prête la main, et que des personnes appartenant à l'opposition valaque-moldave, mais que je ne saurais désigner, sont initiées dans leurs vues. M. Billecoq, soit pour satisfaire à des haines, soit pour se rendre important, a pris à tâche de représenter sous les couleurs les plus sombres la position des Principautés ; il ne se lasse pas d'en faire un tableau sinistre, et d'y représenter si souvent les chefs des deux Gouvernements comme auteurs des maux qui, selon lui, désolent ces pays, qu'on en est frappé à Paris, que le CaLinet français commence à s'occuper plus spécialement des
Provinces danubiennes qu'il ne l'avait fait jusqu'à présent, et que le désir de refmédier, d'une manière ou de l'autre, à ces désolations publiques vient de prendre racine dans l'esprit de M. Guizot.
Voulant se convaincre de la nécessité de tirer deux pays placés sous l'égide de la Russie, de leur état de souffrances imaginées ou tant soit peu réelles, afin d'être à même, je le suppose du moins, de persuader à son tour avec l'accent de la conviction qu'il faut y aviser et intervenir au besoin pour consoler ces Provinces, et les tirer de leur condition précaire et malheureuse, il a prescrit à M. Billecoq de recueillir toutes les particularités qui se passent sur les lieux de son action et de lui en donner connaissance. L'agent consulaire de France, saisissant avec empressement cet ordre, s'est cru autorisé à se constituer non seulement en simple observateur, mais à influencer les opinions, à donner des renseignements plus nuisibles aux intérêts des Principautés, — en les prenant pour ligne de conduite, — que ne serait l'effet d'une oppression calculée contre laquelle il s'élève avec indignation. Chercher à mettre les Gouvernements au pied du mur, amener une crise qui jetterait leurs chefs dans le pénible dilemme ou de pécher par un sentiment d'ingratitude envers la Puissance protectrice, ou de se retirer simplement, faire du vide que la retraite causerait le point de départ pour donner aux autres nations le prétexte de s'immiscer dans les affaires des Principautés, soit en agissant sur la Porte, soit en s'érigeant en intermédiaire, et d'avoir recours au régime des protocoles pour changer la situation, mais travaillant dès ce moment à porter la Porte à placer à côté des consuls russes à Bucarest et à Jassy des caïmacans pour contre-balancer leur pouvoir, voilà ce que M. Billecoq a imaginé en commun avec plusieurs membres de l'opposition des deux pays. J'ignore s'il a trouvé convenable de fixer l'attention de son Gouvernement sur ces élaborations, mais il est à présumer que s'il hésite dans ce moment, il ne manquera pas de le faire aussitôt que ses scrupules seront assoupis, et qu'il
pourra parler à son Cabinet du mouvement qui s'opère dans l'opinion publique des Principautés sans être censé y avoir le moins du monde contribué.
Votre Altesse est plus à même que moi d'apprécier si ces données sont exactes; Elle m'approuvera d'en avoir usé avec précaution; Elle me pardonnera si j'ose la supplier de ne pas en faire un objet de communication, de s'en servir pour sa propre information, pour compléter des renseignements que le Gouvernement doit nécessairement tenir, si j'ai été bien instruit, et dans le cas où Elle daignera m'accuser réception de la présente dépêche, de vouloir bien prendre en considération ma très humble prière et de n'y pas faire mention de ces communications.
Je suis avec le plus profond respect, Monseigneur, de Votre Altesse le très humble et très obéissant serviteur.
Signé : PhilippsBORN.
S. Exc. le comte Kïsseleff, à M. Cantacuzène.
Le comte engage M. Cantacuzène et les boyards à prêter tout leur concours au Prince élu par la presque unanimité des suffrages, et dont le patriotisme et le désintéressement ne sauraient être mis en doute, au lieu de l'entraxer dans la voie des réformes qu'il poursuit. Son Excellence rappelle que c'est à la haute et constante sollicitude de la Russie que la Valachie doit son existence, sa prospérité; il admet une opposition au sein de l'Assemblée; mais pour que cette opposition soit salutaire il faut qu'elle dépouille toutes passions secondaires, qu'elle discute, éclaire, dirige, et non qu'elle déclame, tracasse et embrouille dans le but de renverser. Le comte juge très défavorablement l'état des esprits en Valachie et parle de \ intervention possible des deux Puissances -protectrices, si les boyards, gardiens du repos et de la prospérité du pays, ne travaillent pas à le préserver des troubles qui ne pourraient que les compromettre.
Saint-Pétersbourg, 14 avril 1844.
Monsieur,
La lettre que vous avez bien voulu m'écrire m'offre une occasion dont je profite volontiers pour m'expliquer avec vous sur ce qui se passe en Valachie.
La justice que les Valaques ont toujours rendue aux sentiments qui ont constamment dicté ma conduite envers eux, me donne l'assurance qu'aujourd'hui aussi, ils accueilleront avec confiance le langage d'un ami sincère et bienveillant.
C'est à la haute et constante sollicitude de la Russie que la Valachie est redevable du bienfait de son existence actuelle, des éléments d'ordre, de bien-être, de prospérité dont elle a été si généreusement dotée. Mais pour pouvoir jouir dans toute leur plénitude des avantages que le règlement organique a assurés au pays, il faut que chacun de vous se pénètre profondément des devoirs qui lui sont imposés. Si, d'une part, l'administration est obligée de conformer son action aux principes consacrés par le règlement et de marcher invariablement dans la voie qui lui est tracée, il faut aussi, d'autre part, que les boyards, animés du désir sincère de travailler au bien du pays, prêtent au Gouvernement un loyal concours et s'attachent à lui donner aide et assistance , au lieu de chercher à lui susciter des entraves et des embarras.
Je comprends parfaitement qu'au sein de l'Assemblée ordinaire appelée à examiner, à discuter les mesures de l'administration, il puisse se former une opposition qui est de l'essence même de toute assemblée délibérante. Mais pour que cette opposition soit salutaire, utile, protectrice des intérêts réels du pays, il faut nécessairement que, se dépouillant de toutes vues, de toutes passions secondaires, elle prenne à tâche d'éclairer, de diriger, et, s'il y a lieu, de modifier, mais toujours consciencieusement, la
marche de l'administration; il faut qu'elle devienne une opposition qui examine et discute pour régulariser et conserver, et non une opposition qui déclame et tracasse pour embrouiller et renverser.
Tout en rendant justice aux sentiments individuels de plusieurs des notables Valaques , je ne puis m'empêcher de juger d'une manière très défavorable la situation actuelle des esprits en Valachie. Des vues de pouvoir et d'ambition déçues, des désirs de places et d'honneurs non satisfaits; une tendance manifeste à faire prévaloir des idées inadmissibles, et, à côté de cela, des rancunes, des animosités personnelles, des passions de divers genres, — tels sont les mobiles qui dirigent, dit-on, la conduite d'une opposition systématique, dont les effets tendent visiblement à embarrasser la marche de la nouvelle administration et à la contrarier en tout. — C'est là un mal que je déplore amèrement, mais il n'est pas le seul ni le pire. Au-dessous de cette opposition systématique que je viens de signaler, s'élève depuis quelque temps une opposition factieuse autour de laquelle viennent se grouper des individus à idées subversives et ennemis de tout ordre. On est ici parfaitement instruit des coupables menées de cette tourbe révolutionnaire (i), qui ne tendent à rien moins qu'à produire un entier bouleversement tant en Valachie qu'en Moldavie. Elles finiront par obliger les deux Puissances suzeraine et
(i) Le général qui, avec une mesure et une sagesse reconnues de tous les Roumains, a aidé les Principautés, confiées à son administration, à s'avancer dans la voie de la civilisation, et qui leur a conservé, — malgré son éloignement et en dépit du temps, — une affection profonde, ne vise pas, en parlant de « cette tourbe révolutionnaire », l'élément libéral honnête de l'opposition qui, an lendemain de la Révolution de 1848, pria le Prince Bibesco de rester à la tête du pays, de ne pas l'abandonner.
Le général désigne certainement une catégorie d'hommes à part; ceux-là qui rêvent sans doute déjà un bouleversement général à la faveur duquel ils pourraient s'emparer du pouvoir; que l'on verra, à la veille de la révolution, demander, dans leurs réunions, l'ouverture des prisons et l'assassinat du Prince; qui, dans leur journal, prêcheront la révolution par le sang; ceux-là, enfin, qui armeront et lanceront des assassins contre Bibesco. Voilà ceux que veut désigner Kisseleff.
protectrice à s'entendre pour mettre un frein à ce désordre et couper le mal dans sa racine, car il est de toute impossibilité qu'à la longue elles restent spectatrices tranquilles d'un ordre de choses aussi menaçant.
En attendant, c'est aux boyards bien pensants, c'est à vous, Messieurs, qui êtes les gardiens du repos et de la prospérité du pays, qu'il appartient de travailler de toutes vos forces à le préserver des troubles qui ne pourraient que les compromettre. Vous atteindrez le but, j'en ai la persuasion, en vous serrant autour du pouvoir, en l'éclairant, en le fortifiant, en secondant l'action légitime et régulière qu'il est appelé à exercer afin d'opérer le bien.
Aujourd'hui que vous avez un Hospodar élu par la presque unanimité de vos suffrages, dont le patriotisme, l'amour du bien public, le désintéressement ne sauraient être révoqués en doute, qui désire ardemment de marcher d'accord avec vous pour faire cesser les abus et pour introduire toutes les améliorations possibles, — vous manqueriez à vos premiers devoirs, vous méconnaîtriez vos plus chers intérêts, si vous ne lui accordiez une franche et loyale coopération.
De mon côté, je ne demande pas mieux que de vous aider dans cette tâche honorable; à cet effet, je consens volontiers à recevoir de votre part les éclaircissements que vous croirez devoir me faire parvenir sur la situation des affaires publiques, et si ces éclaircissements me paraissent de nature à pouvoir être transmis au Prince Bibesco, je le ferai avec empressement et avec toute la confiance que m'inspirent ses intentions à l'égard du pays qu'il gouverne et gouvernera toujours, j'en suis sûr, avec sagesse et loyauté.
Veuillez bien, Monsieur, agréer l'assurance de ma considération très distinguée.
Signé : Comte KiSSELEFF-
P . S. — Ayant renoncé depuis mon départ de Bucarest à toute correspondance d'office avec mes anciens administrés, j'ai cru devoir me soumettre à l'exception que je fais aujourd'hui en faveur de mon ancien Aga, que j'aime à compter au nombre de mes amis et qui, j'en ai la certitude, comprendra mon langage et ne permettra plus qu'on place son nom sur une liste qui ne doit pas être la sienne.
S. Exc. le général comte Kisseleff, à S. A S. le Prince Bibesco.
Le comte envisage la situation intérieure du pays comme tendue, et s'adressant au Prince comme « a un ami », il lui indique les moyens qu'il estime être les plus sûrs pour arriver à surmonter les difficultés. Il recommande au Prince d'user surtout de « V influence que lui donne sa force morale, pour subjiigîter les boyards remuants ou indociles ; de louvoyer, attendu que les moyens de coercition ne sont rien moins que positifs ». — Soigner la milice, instituer une banque hypothécaire pour les propriétaires, protéger le petit commerce des indigènes, soulager les cultivateurs, s'appuyer sur les lois et sur les hommes les plus considérables du pays, voilà ce que conseille l'homme d'expérience, l'ami de la Roumanie.
Saint-Pétersbourg, i" mai 1844.
Mon Prince,
Après ma dernière expédition, j'ai eu l'honneur et le plaisir de recevoir vos deux lettres du 27 mars. Je me suis fait un devoir d'en faire le sujet d'un entretien particulier avec le vice-chancelier, et d'après les communications que vous recevrez par l'entremise de M. Daschkoff, vous pourrez, mon Prince, vous convaincre des bonnes et sincères dispositions à votre égard du ministère impérial. Je n'entrerai pas dans le détail de ces communications qui vous donnent tout l'appui moral que vous pouvez désirer et
qui, j'espère, avec un peu de dextérité, vous mèneront à bonne fin. L'essentiel serait de ramener les esprits, sans l'emploi des moyens violents. Dans un gouvernement électif, le pouvoir du chef est subordonné à plus d'une condition qui le rendent difficile et précaire. Lorsque la Commission réglementaire discuta les droits de l'Hospodar, on chercha à lui enlever la possibilité de revenir aux errements des Fanariotes, et l'on chercha à renforcer, en tant que cela paraissait possible, l'intervention de l'aristocratie dans les affaires du Gouvernement. Affaiblir le pouvoir du chef de l'État par l'institution du conseil et de l'Assemblée était le but que l'on a cherché à atteindre dans l'intérêt du pays. — Ce but fut atteint, et je le crois utile à l'égard d'un mauvais prince; mais, dans le cas contraire, il a ses inconvénients et ses difficultés. Néanmoins je n'hésite pas à dire que je préfère les inconvénients du règlement à ceux qui pourraient surgir d'un pouvoir absolu, confié à un indigène qui deviendrait chef par élection et à vie. — Toutefois, je pense qu'en Valachie le pouvoir doit être fait dans l'intérêt même des institutions qui lui ont été données; mais ce pouvoir doit être une exception pour le chef élu qui inspirerait par ses principes assez de confiance pour le lui confier. Personne plus que vous ne la mérite, mon Prince. Le comte de Nesselrode en a aussi la conviction, et vous serez appuyé dans les démarches que vous ferez; mais permettez-moi de vous dire, en ami, que ce pouvoir, — quelque étendu qu'il soit, — ne deviendra utile pour votre gouvernement qu'autant que vous le garderez en réserve pour en faire un bon emploi. On s'habitue à tout et même aux coups d'État. Il faut les éviter et ramener les esprits par la peur, d'une part, et par la douceur, de l'autre. En vous identifiant avec votre véritable position, en laissant à Ghyka la malheureuse pensée de la Souveraineté par la grâce de Dieu, et en vous déclarant le premier de votre pays, tout ira à souhait et votre rôle sera facile. N'oubliez pas que vous aurez continuellement des rivalités puis-
santés à combattre, que les actions les plus minimes, mais qui froissent les amours-propres , sont relevées avec aigreur et commentées de mille manières; que les faibles et les indifférents (qui sont la masse) prêtent l'oreille et finissent par grossir les rangs des mécontents; que ceux-là, à tort ou à raison, mais toujours avec adresse, exploitent à leur profit le droit de doléances, et qu'enfin, pour gouverner les hommes, il faut mettre à profit leurs passions et savoir s'en servir. Vos boyards sont remuants, souvent indociles; mais c'est par l'influence de votre force morale qu'il faut les subjuguer, et à l'exception de quelques démonstrations assez légères, c'est à elle seule qu'il faut avoir recours pour les maintenir dans l'obéissance. C'est mon avis, je ne le cache pas et je désire vivement dans votre intérêt que vous l'acceptiez, mon Prince, comme ligne de conduite pour réaliser les bonnes et patriotiques intentions que vous avez à l'égard de votre pays.
Je vous parle à cœur ouvert et selon l'invitation que vous m'avez faite. Mes opinions là-dessus sont le produit de vingtcinq ans d'expérience dans le maniement des hommes, et si j'avais à conseiller un frère, je ne l'aurais pas fait autrement.
En obtenant de la Cour suzeraine, avec l'appui de la Cour protectrice, les pouvoirs accordés précédemment au Prince Ghyka, en les montrant de loin aux plus violents et en caressant les plus faciles , vous vous formerez une majorité dans l'Assemblée et dans le public, qui vous mettra à même de ne pas redouter sa réunion ordinaire. Vos moyens de coercition ne sont rien moins que positifs ; il faut louvoyer , mais en même temps il faut se rendre aussi fort que possible. Soignez la milice et faites-lui sentir votre sollicitude de tous les moments; instituez, s'il est possible, une banque hypothécaire pour les propriétaires; protégez le petit commerce des indigènes; soulagez les cultivateurs, qui sont, dit-on, de nouveau obérés par les fermiers, d'une part, et les zaptschi, de l'autre; et en faisant tout cela, tranquillement,
sans hâte, en vous appuyant sur les lois existantes, et toujours avec l'appui et les conseils des hommes les plus considérables du pays, vous parviendrez à de bons résultats et vous ferez taire l'intrigue qui, pour le moment, s'agite peut-être plus que vous ne le pensez.
Le Métropolitain recevra des conseils qui, certainement, le rendront plus malléable. Profitez-en pour le gagner à votre cause et faites comme César : acceptez pour vous tous ceux qui ne sont pas contre vous.
Signé : KiSSELEFF.
S . Exc. le coînte de Nesselrode, à S . A . S . le Prince Bibesco.
Le comte de Nesselrode approuve le Prince d'avoir prononcé la clôture de la Chambre, et il lui promet l'appui de la Russie dans ses efforts pour surmonter les embarras que V opposition systématique crée à son administration, et dans les demandes qu'il aurait à adresser à la Porte pour régulariser des mesures dont l'adoption pourrait lui paraître urgentes.
Saint-Pétersbourg, 2 mai 1844.
Mon Prince,
C'est avec un intérêt et une sollicitude sincères que j'ai pris connaissance du contenu de la lettre que Votre Altesse m'a fait l'honneur de m'adresser pour m'exposer les difficultés par lesquelles l'Assemblée générale des boyards a essayé d'entraver la marche régulière de son administration. Cet état de choses était trop grave pour que je ne me fusse pas fait un devoir d'en rendre immédiatement compte à l'Empereur, et de réclamer ses ordres pour vous mettre à même, mon Prince, de vaincre ces embarras et de maintenir votre action gouvernementale dans des voies
utiles à votre patrie. Je n'ai pas besoin de vous dire que nous avons suivi avec une attention non interrompue les délibérations de l'Assemblée générale jusqu'au moment où vous en avez prononcé la clôture. Nous comprenons que, vu l'esprit d'opposition systématique, que cette Assemblée avait développé dans son sein d'une manière de plus en plus alarmante, la mesure de la dissolution était peut-être devenue le seul remède à apporter au mal, et nous ne saurions par conséquent y refuser notre approbation. Au point où les affaires sont arrivées aujourd'hui. Votre Altesse doit demeurer convaincue que l'appui de la Puissance protectrice ne lui manquera pas, et nous espérons que, Dieu aidant, Elle parviendra à surmonter les obstacles que l'opposition lui a créés. Pour nous, il s'agit de l'ordre et du repos d'une Province placée sur les confins de l'Empire; et cet ordre et ce repos ne pouvant y être assurés qu'en consolidant le chef du Gouvernement dans l'exercice de son autorité, vous pouvez d'avance être sûr, mon Prince, que la Cour Impériale vous soutiendra franchement aussi longtemps que vous travaillerez à fortifier votre action dans les limites du règlement organique. C'est vous indiquer en même temps la ligne qu'il ne nous serait pas permis de dépasser, si le concours de la Porte Ottomane venait à être réclamé de votre part pour régulariser les mesures ultérieures dont l'adoption pourrait vous sembler urgente dans l'intérêt de la Valachie. Je prie Votre Altesse de s'expliquer à cet égard, sans détour, vis-à-vis de M. Daschkoff, et de s'entendre avec lui sur les démarches à faire directement à Constantinople pour obtenir du Grand Seigneur les facultés que vous pourriez juger nécessaires. Notre consul général est chargé de se rendre l'intermédiaire de vos demandes auprès de M. de Titoff, et celui-ci, de son côté, les appuiera auprès de la Porte. En vous étayant ainsi, mon Prince, du suffrage des deux Cours suzeraine et protectrice , votre administration ne tardera pas à acquérir le degré désirable de consistance, et il vous sera dès lors possible d'aller
avec sécurité à la rencontre de l'avenir. Nos vœux accompagneront les sages efforts de Votre Altesse, et, en mon particulier, je saisis cette occasion pour Lui renouveler l'assurance de ma haute considération.
Signé : Comte DE NesSELRODE.
S. Exc. le général comte Kisselcff, à S. A. S. le Prince Bibcsco.
Le comte Kisseleff se félicite d'avoir ramené M. Cantacuzène à d'autres sentiments. Il espère que certains mécontents reviendront à la majorité. Le comte termine sa lettre par cette pensée, pleine de philosophie et de vérité : Rien de bon et d'utile ne se fait sans de cruels mécomptes pour ceux qui se dévouent à V intérêt public bien entendu»
Saint-Pétersbourg, 17 juillet 1844.
Mon Prince,
Constantin Cantacuzène m'écrit une lettre qui m'a profondément touché. Il me dit qu'ayant lu ou appris ce que je pensais de son opposition, — et confiant dans mes conseils, — il renonçait à la position qu'il a cru devoir prendre par conviction et devoir. — Cette renonciation sur un simple avis de ma part m'a fait un vrai plaisir; — car, après dix ans d'absence, un acte de cette nature a son mérite, et je le reconnais par une petite lettre de gratitude que je lui adresse, et que je vous prie, mon Prince, de lui faire remettre.
Je n'ai pas cru devoir laisser échapper cette occasion pour lui faire entendre quelques bons conseils sur l'appui que l'Assemblée doit vous donner et sur la persuasion oii je suis que, pour sa part, il fera de son mieux; — mais, en même temps, j'ai cru
devoir lui transmettre ma réponse par votre entremise, afin qu'il ■
sache que c'est à votre su et de votre consentement que je lui j
écris. J'espère qu'en détachant de l'opposition quelques individus \ par de bons procédés, et d'autres par la crainte d'une répression sévère, vous vous formerez une majorité dans l'Assemblée qu'il est essentiel d'avoir pour les affaires du pays en général et les
vôtres en particulier. — Le vice -chancelier sera absent jusqu'à '■
la fin de septembre, et je ne pense pas qu'avant son retour on '
prenne une résolution définitive sur l'objet de votre dernière .
lettre. Dans tous les cas, il ne faut pas oublier que si l'on peut ' consentir à certaines propositions légalement faites, il sera plus que difficile d'ordonner lorsqu'on ne se croit pas en droit de le
faire. — Aussi, sans vous donner tout cela pour paroles d'Evan- ^ gile, j'ai cru devoir vous faire connaître mes prévisions et appuyer,
en tant que faire se peut, sur la nécessité d'épurer de tout esprit i
d'hostilité la prochaine Assemblée ordinaire. i
Je me réjouis d'apprendre que vous êtes satisfait de la conduite de Mavros dont, pour ma part, je n'ai jamais eu sujet de
me plaindre; — et comme je lui dois une réponse, je vous ^
prierai, mon Prince, d'avoir la bonté de faire remettre le pli i
ci-joint à son adresse. ;
Nous sommes dans l'attente d'un triste événement : la grande- |
duchesse Alexandra est au plus mal; il n'y a que son état de I
grossesse qui la fait vivre encore. C'est un deuil général, car elle j
était aimée de tout le monde, et moi, en particulier, je la pleure •
comme une ravissante femme, digne de tous les genres d'hom- i.
mages. ,|
Adieu, mon Prince. Que le Ciel vous aide dans vos travaux, et n'oubliez pas surtout que rien de bon et d'utile ne se fait sans de cruels mécomptes pour ceux qui se dévouent à l'intérêt public bien entendu. Je vous le dis d'expérience, et tout ce que je demande à Dieu , c'est de le savoir et de ne pas être découragé.
Recevez l'assurance réitérée de mon sincère et invariable attachement.
Signé : KiSSELEFF.
Le général Kïsseleff,.à S. A. S. le Prince Bibesco.
30 octobre 1844.
Mon Prince,
J'ai attendu le retour du vice-chancelier pour répondre à votre lettre du 22 août, et je m'empresse de vous informer préalablement que cette affaire sera terminée convenablement. M. Daschkoff recevra là-dessus des instructions particulières qui aplaniront les difficultés signalées par le ministère. Je m'en réjouis pour vous et surtout pour le pays auquel vos soins, exempts de soucis, sont indispensables.
Pour le moment, je m'abstiens de vous écrire davantage, et je vous prie, mon Prince, d'agréer l'assurance bien sincère de tous mes sentiments.
Signé : KiSSELEFF.
S . Exc. le comte Kisseleff, à S. Éri. le Métropolitain Néophyte.
Le général témoigne sa joie de voir enfin la Valachie gouvernée par « un honnête homme, d'une intégrité à toute épreuve, doué d'un esprit -juste et éclairé ». Il compte sur Son Éminence pour donner l'exemple de la
soumission et pour prêcher la concorde, l'obéissance et le dévouement au chef de l'autorité temporelle.
Saint-Pétersbourg, 13 novembre 1844.
Monseigneur,
La lettre que Votre Eminence m'a fait l'honneur de m'écrira, en date du 14 septembre dernier, est d'un caractère trop grave et touche de trop près aux intérêts les plus essentiels d'un pays dont les destinées ne me seront jamais indifférentes, pour que je ne croie remplir un devoir sacré, en y répondant avec une entière franchise. Je ne reviendrai plus ici, Monseigneur, sur les événements déplorables, dont le jugement impartial des Cours protectrice et la voix de la partie saine du public ont fait justice depuis longtemps; et je n'invoquerai aujourd'hui que la mission dont le Ciel a revêtu Votre Eminence, mission toute de paix et d'ordre.
Dieu a permis, enfin, que la Valachie fût gouvernée par un honnête homme, d'une intégrité à toute épreuve, doué d'un esprit juste et éclairé et d'un caractère assez ferme pour écarter tous les obstacles qu'il peut rencontrer sur son chemin, lorsqu'il s'agit du bien-être de sa patrie. Les Valaques ne sauraient donc assez reconnaître un aussi grand bienfait et en rendre grâces au Tout-Puissant, et Votre Eminence comme leur digne pasteur ne méconnaîtra point, sans doute, sa sainte obligation de leur donner le premier exemple de la soumission aux décrets impénétrables de la divine Providence, et leur prêcher la concorde, l'obéissance et le dévouement au chef de l'autorité temporelle, — élu par eux-mêmes, — et dont les Cours protectrices se sont empressées d'approuver et de sanctionner le choix. C'est donc en soutenant loyalement l'Hospodar, en encourageant les bons et en menaçant les méchants de la colère du Ciel, que vous aurez, Monseigneur, la conscience â'avoir rempli votre haute vocation,
avec le zèle apostolique que vous imposent les devoirs de votre saint Ministère.
Je me flatte que Votre Eminence voudra bien ne voir, dans l'abandon avec lequel je Lui ai dit toute ma pensée, qu'une preuve de plus de l'estime particulière que je Lui porte, et de mon habitude de ne jamais déguiser ma manière de voir , surtout lorsqu'il s'agit de questions aussi graves et aussi intimement liées au bien-être présent et futur d'un pays auquel je ne cesserai de porter le plus vif et le plus constant intérêt.
J'ai l'honneur d'être, avec une haute considération et un dévouement sincère, de Votre Eminence, le très humble et obéissant serviteur.
Signé : Comte KisSELEFF.
Le consul général de France, à S. A. S. le Prince Bibesco.
M. Billecoq intercède en faveur de M. Vaillant, qui avait été renvoyé de Valachie.
Bucarest, 18/30 octobre 1845.
Monseigneur,
Je reçois par la poste d'aujourd'hui et je m'empresse de transmettre à Votre Altesse Sérénissime, pour la mettre aussi promptement que possible en état de statuer sur un incident inattendu, une lettre qui m'est écrite de Paris, en date du 10 octobre, par M. Vaillant.
M. Vaillant annonce qu'il en attendra la réponse à Giurgevo dans les premiers jours de novembre. — Il ne faut pas moins que ce concours de circonstances pour qu'à cinquante lieues de Bucarest je ne craigne pas de réclamer, au milieu des occupa- I- 16
tions les plus intéressantes, l'attention de Votre Altesse Sérénissime.
C'est effectivement à Elle seule qu'il appartient, à Elle seule qu'il appartiendra de décider, si, après cinq années d'exil, l'ancien directeur du collège interne de Saint-Sava, devenu aujourd'hui l'un des historiens de la Valachie, peut aspirer à une pensée de clémence, ou si, soumis de nouveau à une procédure criminelle dont le temps a dispersé bien rapidement tous les éléments qui pouvaient contribuer à sa gravité, il doit encore, proscrit ou détenu, continuer la triste existence qu'il paraît mener depuis le jour où il a quitté un pays que des études spéciales lui donnaient peut-être le droit de considérer comme une seconde patrie.
Votre Altesse Sérénissime, prenant en considération les dates dont M. Vaillant fait mention dans sa lettre, voudra peut-être bien m'honorer d'une prompte réponse.
Je suis avec respect, Monseigneur, de Votre Altesse Sérénissime, le très humble et très obéissant serviteur.
Signé : BiLLECOQ.
LA POLITIQUE DE M. BILLECOQ
ET