‹ Roumanie, dA̓ndrinople a̓ Balta-Liman (1829-1849). Règne de Bibesco (volume 2)Chapitre 23 sur 51 · OF THE · texte numérisé non relu

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avec les Hospodars de Moldavie et de Valachie, pour amener enfin un arrangement juste et équitable entre les deux parties. Dans cette vue, nous nous sommes attachés à circonscrire nos explications avec les Saints Lieux dans des limites toutes confidentielles , et , aujourd'hui , nous entendons conserver ce même caractère de réserve aux communications que nous sommes dans le cas d'adresser sur cette matière aux deux Hospodars.

Durant le séjour du Prince Bibesco à Constantinople, M. de Titoff lui a donné connaissance des propositions dont nous avions cru pouvoir nous rendre l'organe auprès des représentants des Saints Lieux. L'Hospodar de Valachie a été informé également que nous leur avions fixé un terme pour répondre à nos propositions. Nous venons d'être mis en possession de ces réponses, de manière que le moment nous semble arrivé de nous expliquer avec les Hospodars à leur tour et de recueillir leur opinion sur les offres des Saints Lieux. Si de cet échange d'idées il pouvait résulter un rapprochement entre les parties intéressées, nous nous en féliciterions vivement. Quoi qu'il en soit, nous attendons que les Hospodars aient énoncé leur avis pour juger de quelle manière les concessions réciproques pourront conduire à une entente à l'aimable.

Afin de simplifier la question , autant que possible , nous la dégagerons de toutes les considérations secondaires et de détail, et nous nous bornerons à appeler l'attention des Hospodars sur les trois principaux points suivants, qui formeraient la base de l'arrangement à intervenir.

Les Saints Lieux consentent :

I* A l* affermage des biens conventuels aux enchères publiques, mais désirent que nos consulats aient à surveiller ces enchères, sans qu'aucune des autorités du pays ait à y intervenir.

2" Ils s'engagent à achever les réparations des monastères grecs le plus tôt possible, et, en tout état de cause, dans l'espace de neuf ans, c'est-à-dire jusqu'en 1852, mais déclinent aussi.

SOUS ce rapport, le concours ou l'ingérence des autorités civiles ou ecclésiastiques des Principautés.

3* Ils offrent de verser annuellement dans les caisses des établissements de bienfaisance et d^ utilité publique une contribution d'un million de piastres de Turquie, à condition toutefois que, moyennant le payement régulier .de cette somme, les monastères grecs ne seront plus tenus à acquitter les aumônes des fondateurs pour les servitudes imposées par l'administration du pays, et que les Hospodars se décideront à affranchir d'entre les mains des autorités locales ceux des monastères grecs qu'elles doivent s'être appropriés arbitrairement.

Pour plus de clarté, nous accompagnerons ces trois points de quelques observations :

!• Afin d'accorder une certaine latitude aux Saints Lieux , nous avions proposé de fixer un terme de neuf ans , à compter du 12 novembre 1843, pour régulariser l'affermage de chaque monastère en particulier, de sorte à ramener et à faire coïncider toutes * les échéances d'une même époque qui serait le 12 novembre de Tannée 1852, terme de l'échéance générale de tous les contrats existants et qui pourraient être renouvelés dans cet intervalle, mais ne sauraient, dans aucun cas, être prolongés au delà de l'année 1852. A commencer de cette époque, les enchères publiques ne se renouvelleraient que tous les neuf ans.

2* Nous avions proposé le même terme de neuf ans pour l'achèvement complet des réparations et reconstructions des couvents, conformément à leurs ressources et à la dignité du culte. Sans préciser un chiffre quelconque, nous aurions trouvé juste que les Saints Lieux promissent de consacrer à cet objet un quart du revenu annuel qu'ils perçoivent des Principautés. Les fonds qui pourraient se trouver disponibles , après que toutes les réparations nécessaires auraient été effectuées , eussent formé une caisse de réserve pour l'éventualité de nouvelles réparations à venir.

I itf CORRESPONDANCE DIPLOMATIQUE ET DOCUMENTS.

3' Pour ce qui concerne la subvention à payer aux établissements de bienfaisance et d'éducation publique dans les Principautés, nous avions cru devoir prendre en considération le vœu des Saints Lieux qui avaient demandé, au moins pour les neuf premières années, la fixation d'un chiffre invariable, au lieu de la proposition primitive d'affecter un quart du revenu à cet objet. Mais nous avions pensé que le chiffre de la subvention aurait pu être porté à un taux plus élevé. Néanmoins, il nous semble que les deux Hospodars feraient bien d'accepter le payement annuel d'un million, à commencer du 12 novembre 1843, comme -un arrangement provisoire susceptible d'obtenir plus tard une modification à l'avantage des Principautés.

Nous passerons sous silence différentes questions de détail que nous avons été appelé à traiter préalablement avec les fondés de pouvoir des Saints Lieux. Comme elles se rattachent aux trois points principaux que nous avons énumérés ci-dessus, il s'agira avant tout de constater l'opinion des Hospodars sur les bases que nous présentons aujourd'hui à leur examen. Nous éprouverions un sentiment de satisfaction réelle, si les deux Princes pouvaient envisager ces bases comme de nature à ouvrir la voie à une entente. Je vous invite donc, Monsieur, à entrer en discussion à ce sujet avec eux en leur donnant confidentiellement connaissance de la présente dépêche.

Veuillez les engager à nous faire part de leur opinion sur les offres des Saints Lieux et accompagner cette opinion , en nous la communiquant , de tous les développements nécessaires pour nous mettre à même de former un jugement exact sur les positions respectives. Nous suspendons toute démarche ultérieure dans cette affaire , jusqu'à la réception des réponses des deux Hospodars, qui verront, nous aimons à le croire, dans cette manière de procéder, une nouvelle preuve de notre sincère désir de concilier, autant qu'il dépendra de nous, les intérêts et les droits des deux parties.

Finalement, nous devons faire observer que, le 12 novembre 1843, étant le dernier terme de l'exemption des dix années durant lesquelles les Saints Lieux ont été libérés de tout impôt, c'est à cette date que se rapportent tous nos calculs (i) .

5". Exe, le général comte de Kisseleffà S. A. S. le Prince Bibesco,

Le comte assure le Prince que M. de Titoff, ancien consul général en Valachie, et actuellement représentant de la Russie à Constantinople, ne laissera pas léser les intérêts du pays roumain dans la question des biens ecclésiastiques, « qui lui a été particulièrement recommandée », et dont il connaît l'importance pour la Roumanie.

Saint-Pétersbourg, 14 avril 1844*

J'ai eu l'honneur et le plaisir de recevoir vos deux lettres en date du 7 décembre et du 14 janvier (2).

La solution des affaires ecclésiastiques, ou plutôt des affaires très matérielles des couvents grecs, n'est pas chose facile. J'ai vu toutes les pièces, et je me suis convaincu qu'il faut marcher prudemment dans cette négociation et ne point sacrifier le droit, en tant qu'il peut exister, pour un avantage pécuniaire, — mais sans base légale , — de quelque quotité qu'il puisse être. Au

(i) A cette date du 28 décembre 1843, le Cabinet de Saint-Pétersbourg devait savoir à quoi s'en tenir sur l'opinion du Prince de Valachie, car il avait déjà reçu et sa lettre et son mémoire , datés de Constantinople le 30 septembre. Le comte de Nesseirode ne pouvait mettre en doute les sentiments d'indignation que faisaient nattre les prétentions des Saints Lieux, que la Russie soutenait, sentiments qui éclatent violemment dans la dernière phrase du mémoire expédié de Constantinople par le Prince Bibesco.

(2) Les deux lettres en question, qui ont évidemment trait à la défense des droits de la Valachie dans la question des couvents dédiés, manquent à notre recueil de documents.

Ti8 CORRESPONDANCE DIPLOMATIQUE ET DOCUMENTS.

surplus, cette affaire a été très particulièrement recommandée à M . de Titoff qui a été consul en Valachie et qui connaît mieux que tout autre son importance pour le pays. Aussi ai-je la certitude qu'il agira prudemment et qu*il ne voudra pas léser les intérêts du pays (i)

Mémoire de S. A, S, le Prince Georges Bibesco,

Le Prince constate que, de tout temps, les monastères dédiés ont pris leur part des charges de l'État, et qu'ils n'envoyaient aux Saints Lieux que le surplus des revenus, après avoir pourvu à leurs dépenses nécessaires d'entretien, et à celles des établissements de bienfaisance. Par suite des dispositions du règlement, ces revenus ont quintuplé. Cette augmentation provenant de sacrifices auxquels les Grecs sont restés étrangers, ils ne sauraient, en droit, y avoir la moindre prétention.

Cependant, par dernière mesure de conciliation, le Prince, profondément écœuré, à bout de concessions, propose le partage des revenus en quatre parts dont une serait affectée aux établissements de bienfaisance, et les trois autres seraient mises à la disposition des Saints Lieux, quitte à la Russie d'en régler l'emploi (2),

Avril 1844.

Les monastères dédiés aux Saints Lieux n*ont pas seulement contribué, de tout temps, à l'entretien des établissements de bienfaisance, mais ils ont encore pris leur part des charges de l'État, chaque fois que le pays, placé dans des circonstances difficiles, a réclamé leur concours; et cela ne les a nullement

(i) La seconde partie de la lettre se rapporte à la politique générale du pays ; nous la reproduisons dans son entier plus loin, avec les pièces relatives à la question de politique générale.

(2) Ce mémoire, que nous reproduisons d'après Boléac, serait, à son avis, contemporain des instructions données par le Prince à Aristarchi. Nous pensons, au contraire, que ce mémoire est celui du mois d'avril 1844 dont le Prince parle dans son mémoire du 24 décembre 1844, adressé au Cabinet de Saint-Pétersbourg.

empêchés de donner leur aide aux communautés dont ils dépendaient, quand elles en ont eu besoin.

Si l'on considérait les actes de fondation et de donation des monastères, comme par exemple ceux des monastères de Vacaresti, de Radu-Voda, de Margineni, etc., les différents décrets princiers, la lettre du Patriarche Polycarpe, de 18 16, ainsi que la formule des actes de nomination des hégoumènes, on n'enverrait aux Saints Lieux que le surplus des revenus, après avoir acquitté d'abord^ dans le pays, toutes les dépenses nécessaires à l'entretien des monastères, ainsi que celles relatives aux obligations imposées en faveur des différents établissements de bienfaisance, et Ton verrait que les fondateurs n*ont dédié ces monastères aux Saints Lieux, que dans le seul espoir que leurs pieuses intentions seraient mieux remplies sous la surveillance et par les soins des Saints Lieux.

Si Ton considère, en outre, les bénéfices immenses résultant, pour ces monastères, des dispositions du règlement organique, on arrive à se convaincre aisément que leurs revenus ont pour le moins quintuplé par suite des nouvelles institutions. En effet, comme dédommagement du sacrifice qu'ils firent de leurs skoutelnici et de leurs poslusnici et de toutes les prérogatives (i) qui ont été, jusqu'à présent, l'apanage delà noblesse, la loi organique a stipulé en leur faveur des avantages considérables qui découlent du droit de propriété.

Le Gouvernement , afin de f)Ouvoir contraindre les paysans à s'acquitter de leurs nouvelles dettes envers la propriété, dut leur venir en aide, non seulement en réduisant de beaucoup leur contribution personnelle, mais encore en sacrifiant bon nombre des revenus publics, comme ceux produits par la taxe sur le vin, sur les moutons, sur les tabacs, sur la dîme et autres. Ces concessions, faites au détriment du fisc et dans le seul but de donner à

(i) Redevance due à différents titres, sous le régime personnel d'autrefois, par les gens du peuple à la noblesse.

la noblesse une compensation pour les sacrifices qu'elle s'est imposés ) n'en profitent pas moins aux monastères dédiés aux Saints Lieux, qui bénéficient du travail de soixante mille familles roumaines adonnées exclusivement à la culture des terres de ces monastères. Ces monastères n'avaient aucun droit à ces bénéfices; on les leur a pourtant accordés, rien que pour qu'il n'y eût pas deux législations différentes pour la propriété foncière.

De cet exposé il résulte que les monastères dédiés ont toujours contribué à l'entretien des établissements de bienfaisance, ont participé aux charges de l'État, sans qu'il s'élevât aucune contestation, et que, depuis, il n'est survenu aucun fait de nature à les dispenser de remplir ces obligations.

Toutefois, depuis 1828, les moines grecs refusent toute aide; ils n'ont même plus souci de l'entretien des monastères du pays, dont la plupart se trouvent dans un tel état de délabrement que . c'est pitié de les voir. Il serait juste, en définitive , que les susdits monastères, s'ils ne veulent tenir aucun compte des dispositions du règlement organique , ne pussent invoquer que les lois qui régissaient les biens-fonds avant le règlement, et que le surplus des bénéfices, résultant pour les propriétés des églises, par suite des nouvelles institutions, fasse retour à la caisse publique.

En même temps , par esprit de conciliation , et rien que dans le désir de donner une solution à cette question , dont on est menacé de ne voir jamais la fin , — de quelque façon qu'on s'y prenne, — on propose un moyen très simple, tout à l'avantage des Saints Lieux.

Les contrats devant expirer au mois d'avril de cette année , on devra affermer les terres de nouveau, mais par voie d'adjudication, afin qu'il y ait concurrence et publicité, on suivra les formes légales prescrites pour la matière. Un quart des revenus sera affecté aux établissements de bienfaisance de la Principauté, les trois autres quarts seront mis à la disposition des Saints

Lieux. Libre au Ministère impérial d'en régler l'emploi dans sa haute sagesse, de telle façon qu'il le jugera convenable.

Le total des revenus , de l'aveu même des hégoumènes , s'élève à trois millions de piastres, et les Saints Lieux ne reçoivent guère qu'un tiers de cette somme. La différence est détournée de sa destination par toutes sortes de moyens. On peut être certain que la licitation publique fera monter ces revenus à cinq millions de piastres , desquels , en déduisant le quart , soit 1,250,000, il restera 3,750,000 piastres, dont profiteront les Saints Lieux, sans que des sommes considérables soient absorbées au profit personnel et immoral d'une foule d'individus, ainsi que cela a eu lieu jusqu'à présent.

Copie d'une dépêche de S, Exe, M, le comte de Nesselrode, chancelier de V Empire, à M, de Daschkoff, consul général de Russie à Bucarest. N* 1372.

La résistance du Prince a porté ses fruits ; ses mémoires ont été mûrement examinés.

Le comte espère qu'une transaction équitable interviendra entre les Saints Lieux et les Gouvernements des deux Principautés.

Saint-Pétersbourg, 18 mai 1845.

Le Ministère impérial s'était fait un devoir de communiquer à M. Titoflf votre dépêche n** 20, de l'année dernière, au sujet des biens conventuels qui relèvent des Saints Lieux. Notre ministre, après avoir mûrement examiné les mémoires qui vous avaient été remis par les deux Hospodars, ainsi que les réflexions que ces pièces vous ont suggérées, a émis ses propres conclusions sur les termes d'accommodement qui semblent offrir les meilleurs élé-

ments d'une transaction équitable et mutuellement avantageuse entre l'autorité ecclésiastique des Saints Lieux et les Gouvernements des deux Principautés.

Nous n'avons pu qu'applaudir à l'esprit d'impartialité dont le travail de M. Titoff porte le cachet, et nous nous féliciterions sincèrement si l'adhésion spontanée des deux parties, aux conditions qu'il propose, venait finalement mettre un terme au litige scandaleux qui dure depuis si longtemps.

Toutefois, à l'époque où M. Titoff nous a fait part de ses conclusions, les circonstances se prêtaient peu à la poursuite de l'affaire pendante. La prévision de la vacance du siège patriarcal de Jérusalem, qu'on attendait d'un moment à l'autre, avait donné l'éveil à l'esprit de parti et d'intrigue parmi le clergé grec. Il me suffira de dire que les machinations ourdies à Constantinople menaçaient d'un danger réel l'indépendance et les privilèges du Saint-Sépulcre. Ces dangers ont heureusement pu être conjurés à temps, par l'intervention active de la Légation impériale. Aujourd'hui que l'incertitude qui planait sur le sort de l'Église de Jérusalem a été écartée par l'élection du Patriarche Cyrille (i) , qui a déjà reçu de la Porte

(La fin de la dépêche manque à notre recueil.)

Mémorandum (i) adressé par S, A. S, le Prince Bibesco au Cabinet

de Saint-Pétersbourg sur la question des biens conventuels ou monastères dédiés.

Le Prînce explique que le Gouvernement valaque a demandé à connaître préalablement les conditions de fermage concernant les monastères

(i) Ce Patriarche fut un des défenseurs les plus remuants des prétentions des Saints Lieux.

relevant des communautés grecques, et qui seraient faites par les délé- ^és de ces communautés. Son but est de rendre ces conditions uniformes pour tous les monastères dédiés ou non, et de mettre fin aux exactions sans vergogne des fermiers (exarques ou prieurs) à l'égard des monastères et des paysans habitant sur les terres qui en dépendent et qui ne sont pas leurs esclaves. Son Altesse compare l'attitude hautaine et les prétentions insoutenables des Saints Pères avec l'obéissance absolue qu'autrefois ils avaient pour la loi valaque, et pour la seule juridiction ecclésiastique existant dans les Principautés, celle du Métropolitain, contre laquelle jamais ils n'appelaient. Le Prince déclare les prétentions des Saints Pères inadmissibles en droit comme en pratique. Il prie le Gouvernement Impérial de ne pas permettre l'aliénation d'une grande partie du territoire valaque, ni la création d'un État dans l'État, Il affirme que la cause des Principautés est éminemment juste, ainsi qu'il a eu l'occasion de s'en convaincre depuis treize ans qu'elle a été mise sur le tapis, qu'il en a été saisi et qu'il l'a étudiée dans ses moindres détails. Le désir du Prince serait qu'on parvînt à « faire renoncer les Saints Lieux à toutes leurs prétentions, moyennant quelques millions qui leur seraient payés une fois pour toutes ».

Bucarest, 24 décembre 1844 (i).

Le Gouvernement valaque n'a fait, en ce qui concerne les monastères relevant des communautés grecques, que demander que les conditions des contrats de fermage qui seraient passés par les délégués de ces communautés lui fussent préalablement communiquées. Son but est de rendre ces conditions uniformes pour tous les monastères dédiés ou non dédiés, d'empêcher qu'elles ne soient trop oppressives pour le paysan, et d'éliminer surtout ces clauses vagues introduites sous le prétexte d'arrangements de gré à gré, qui donnaient, jusqu'à ce jour, aux fermiers le moyen de se livrer à toutes sortes d'avanies et d'exactions, et aux paysans de justes motifs de plaintes continuelles.

Le Gouvernement a demandé aussi que les Saints Lieux envoyassent, — ainsi que par le passé, et comme ils sont en devoir de le faire, — des prieurs permanents, choisis parmi des

(i) Boléac, qui publie ce mémoire, lui donne comme date le 21 décembre 1844; la date vraie est 24 décembre 1844.

ecclésiastiques vénérables et chargés en réalité d'entretenir les monastères d'une manière convenable, mais nullement des fermiers avides qui se présentent aujourd'hui sous le nom simulé tantôt d'Exarques, tantôt de prieurs, pour dépouiller, — sans pudeur et sans scrupules, — les monastères ainsi que les paysans habitant sur les terres qui en dépendent, en faisant place, tous les deux ou trois ans, à de nouveaux fermiers non moins avides que les premiers. Souvent même il arrive que ceux-ci se font représenter par quelque sujet anglais ou de quelque autre nation, qui vient opposer à toute mesure salutaire du Gouvernement la protection étrangère derrière laquelle il se retranche/

Le Gouvernement n'a fait par ces mesures que remplir un devoir, en voulant offrir au paysan quelque garantie contre l'esprit de concussion, et remédier en même temps, autant qu'il dépend de lui, au scandale incessant produit par les actes fort peu édifiants de tous ces émissaires des Saints Lieux ; mais il n'a rien préjugé, car il ne s'est nullement immiscé ni dans la perception des revenus, ni dans leur emploi, ni dans la gestion des couvents.

Nous ne sommes d'ailleurs nullement étonnés du langage des Saints Pères; c'est une tactique usée d'imiter ces honnêtes industriels qui crient les premiers au voleur, alors qu'ils ont à se reprocher quelques torts vis-à-vis du prochain. Non contents d'emporter depuis quinze ans tous les revenus de tous ces établissements pieux qui n'en ont aujourd'hui que le nom , les Saints Pères voudraient encore s'élever au-dessus de toute loi et de toute autorité.

Ils protestent contre les deux lois promulguées en Moldavie sur les forêts et sur l'affranchissement des Bohémiens, lois dont les nations les plus civilisées et les moins chrétiennes même se feraient honneur.

Ils accusent le gouvernement valaque d'arbitraire, parce que celui-ci a voulu empêcher que les villageois ne restassent plus

exposés à toutes les avanies des fermiers, ainsi qu'ils l'ont été jusqu'ici. Les Saints Pères croiraient-ils, par hasard, que les paysans valaques sont leurs esclaves comme les Bohémiens, sur l'affranchissement desquels ils prennent à partie le Prince et l'Assemblée de Moldavie? Ils pourraient en être cruellement désabusés, si ces mêmes paysans venaient à quitter les terres conventuelles pour s'établir sur d'autres propriétés.

Les Saints Pères prétendent qu'il est évident que les monastères qui relèvent des Saints Lieux ne sauraient être rangés dans la catégorie des monastères indigènes. Mais d'où tirent-ils cette évidence? Que l'on consulte tous les antécédents, en remontant aux époques les plus reculées ; que l'on examine tous les codes : on verra partout que les monastères dédiés et non dédiés ont toujours été classés dans la même catégorie , sans différence aucune, sauf quelques légers secours que les premiers envoyaient, de temps à autre aux Saints Lieux.

Du reste, ce qui se passe à l'égard de ces monastères est une anomalie qui ne s'est pas vue, même aux époques les plus malheureuses des Principautés. Alors, les Saints Pères savaient très bien que la loi valaque obligeait également tout ce qui se trouvait sur le sol valaque, et lui obéissaient sans réserve. Ils savaient aussi que, d'après les institutions du pays, le Gouvernement local était de tout temps le premier et le principal tuteur de tout établissement public et de bienfaisance, religieux ou non; aussi, loin de vouloir se soustraire à son action, ils s'y soumettaient, fort contents si on leur allouait une part minime sur des revenus qu'ils connaissaient parfaitement ne pas leur appartenir.

Ils n'ignoraient pas non plus que, dans les Principautés, il n'y a qu'une seule juridiction ecclésiastique entièrement indépendante de la leur , — celle des métropolitains , — et ils y recommandaient leurs délégués sans jamais en appeler.

Aujourd'hui, ils ne veulent plus reconnaître ni lois, ni gouvernement, ni hiérarchie ecclésiastique; ils bravent tout, et à

chaque mesure que le Gouvernement local cherche à prendre soit dans l'intérêt des monastères, soit dans celui des paysans qui habitent sur leurs terres, ils se révoltent.

L'inconvénient de cet état de choses ne se fait que trop fortement sentir, et il ne peut que s'aggraver de jour en jour; mais comment y remédier? Le Gouvernement Impérial ne voudra pas, dans sa haute justice, prononcer l'aliénation d'une grande partie du territoire valaque, ni ériger un Etat dans l'État, en faisant céder aux prétentions des Saints Pères les privilèges que sa magnanimité a garantis aux Principautés. D'autre part, ces prê^ tentions sont si grandes ^ si exclusives^ si inadmissibles en droit comme en pratique , qu'il serait impossible de pouvoir jamais satisfaire ceux qui les élèvent, quelque condescendance et quelques ménagements qu'on veuille avoir pour eux.

On s'en réfère donc aux bases indiquées dans le mémoire adressé au Cabinet Impérial, sur sa demande, au mois d'avril dernier, et si les Saints Pères venaient encore à les rejeter, ce serait , peut-être , le cas de leur dire que , n'ayant pas voulu reconnaître tout ce qu'il y avait de bienveillant pour eux dans cette haute intercession du Cabinet Impérial, ils n'auraient qu'à démêler leurs affaires avec le Gouvernement local. Par ce seul moyen, on pourra arriver au résultat que l'on se propose inutilement depuis tant d'années.

Qu'il me soit permis de répéter ici que la question des monastères est devenue une question de vie pour les Principautés, et qu'une partie de leur avenir y est attachée. J^ ajouterai aussi que, dans mon âme et conscience, je considère la cause des Principautés comme éminemment juste, et que j* ai la ferme conviction que le Cabinet Impérial partagerait, sans réserve, cette opinion, si le temps pouvait jamais lui permettre de compulser les pièces du procès et d* approfondir toutes les parties de la question, ainsi que les circonstances m* ont permis de le faire, depuis treize ans qu* elle a été mise sur le tapis et que je m* en suis trouvé saisi dès le principe.

Je ne cacherai pas un vœu secret de mon cœur, dans Paccomplissement duquel je vois un avantage immense pour mon pays et un moyen d'épargner, même au Gouvernement Impérial, des embarras dans l'avenir : ce serait de parvenir à faire renoncer un jour les Saints Lieux à toute prétention moyennant une somme de quelques millions qui leur serait payée une fois pour toutes. Mais, pour y parvenir, il faudrait qu'ils perdissent toute illusion sur la possibilité d*arriver à leurs fins.

Ce mémoire fait, mieux que tout autre, ressortir l'exaspération que causent au Prince les intrigues et l'attitude des Saints Lieux.

S. A. S. le Prince Bibesco à S, Exe, le comte de Nesselrode.

Le Prince affirme que si la question venait à être résolue conformément aux bases rédigées à Constantinople, sous l'influence des doléances outrées du clergé grec, il en résulterait infailliblement mille conflits et complications inextricables. Il met toute sa confiance dans la sollicitude du Cabinet Impérial en faveur des intérêts des Principautés, cède sur la question d'argent, mais sauvegarde la souveraineté de l'État.

Confidentielle .

Bucarest, 13-25 juillet 1845.

Monsieur le Comte,

J'ai reçu communication de la dépêche adressée à M. Daschkoflf relativement à ceux de nos monastères qui relèvent des Saints Lieux.

J'apprécie au plus haut degré le sentiment de délicatesse qui engage Votre Excellence à faire un dernier appel aux parties intéressées, à l'effet de leur faire vider leur différend à l'amiable. C'est une nouvelle preuve, je le reconnais, de cet esprit de haute justice et de bienveillance qui a toujours animé le Cabinet Impé-

rial à notre égard. Je m^estimerais, par conséquent, heureux s*il pouvait dépendre de moi, ainsi que je le désire de toute mon âme, de remplir les vœux exprimés dans la dépêche de Votre Excellence, en parvenant à un arrangement. Malheureusement, il se présente de si grandes difficultés que, pour mon compte, je dois l'avouer, je désespère de pouvoir arriver, dans l'état actuel des choses, à un résultat satisfaisant. Et d'abord, à qui confier une mission aussi délicate? Envoyer des fondés de pouvoir? Ce serait réveiller l'attention de la Porte et exciter la jalousie de nos agents à Constantinople, qui, dès lors, feraient leur possible pour rendre toute tentative inutile, avec tout l'avantage que leur donne la connaissance du terrain. En charger ces derniers? Ils n'y chercheront que le moyen d'en tirer un plus grand profit personnel. C'est une nécessité inévitable de leurs mœurs et de leur position; mon intention n'est pas de leur en faire un blâme. Vient ensuite la difficulté bien autrement considérable, celle des bases sur lesquelles il faudra traiter. Si la question se trouvait encore dans ses limites primitives, question toute pécuniaire et n'ayant trait qu'à la répartition et à l'emploi des revenus, il y aurait peut-être eu moyen de s'entendre. Mais aujourd'hui, où nous nous trouvons si loin des points de départ, et que, par suite de nouvelles prétentions que nul n'aurait pu prévoir dans le principe, cette question est parvenue à toucher aux intérêts les plus vitaux , puisqu'elle ne tend à rien moins qu'à fonder en quelque sorte un gouvernement ecclésiastique indépendant du gouvernement civil, comment croire à la possibilité d'arriver par la simple force du raisonnement à faire revenir les Saints Pères à des sentiments plus équitables? Et comment empêcher aussi que les traits de la malveillance et le mécontentement de mes administrés ne viennent, quoi que je fasse, m 'atteindre dans le présent et dans l'avenir, si je consentais à aborder la question sur le terrain sur lequel elle se trouve placée?

Je me suis fait une loi, Monsieur le Comte, dès le moment où

j'ai pris les rênes du gouvernement, de ne jamais cacher au Cabinet Impérial le fond de ma pensée. Je ne puis donc m 'empêcher de déclarer en cette occasion à Votre Excellence que jamais question ne fut de nature à produire parmi nous une impression plus généralement pénible, si elle venait à être résolue conformément aux bases qui m'ont été communiquées par M. DaschkofF. Ces bases, rédigées à Constantinople sous l'influence des doléances outrées du clergé grec , touchent en effet aux droits des familles qui eurent pour chefs les fondateurs de ces pieux établissements, aux prérogatives du clergé valaque, aux attributions du Gouvernement, aux rapports des villageois avec les différentes autorités locales, et elles blesseraient toutes les classes en alt^ rant les dispositions des fondateurs, en élevant à côté du clergé indigène un clergé étranger, indépendant et tracassier, en instituant de nouveaux pouvoirs, en scindant le sol et les paysans valaques en deux parties, l'une relevant du Gouvernement légitime, l'autre de la nouvelle autorité cléricale qui cherche à s'élever à ses côtés, état de choses qui amènerait infailliblement mille conflits et mille complications inextricables.

Le Gouvernement russe, en accordant sa salutaire protection aux deux Principautés et en les comblant de ses bienfaits, a eu, jusqu'à ce jour, pour principe invariable d'éviter, avec un soin scrupuleux, tout ce qui aurait pu faire naître des inquiétudes sur le maintien de quelques-uns de leurs privilèges, soin qu'elles surent apprécier avec la plus vive reconnaissance.

L'amour que j'ai pour mon pays , et qui n'est pas séparé des sentiments de gratitude et de dévouement que je porte à la Cour Impériale de Russie, fait que l'objet constant de mes efforts est de raffermir, autant qu'il dépend de moi, le lien qui l'y attache.

(La fin de cette lettre, que nous ne possédons pas en français, nous la retraduisons en cette langue, d'après la traduction roumaine de Boléac.)

Voilà, Monsieur le Comte, le seul motif qui m'a déterminé à I. 9

revenir sur cette question, si longuement débattue, et à vous en exposer, aujourd'hui encore, le véritable état; toutefois, dans mon vif désir d'épargner, en tout ce qui dépend de moi, des difficultés au Cabinet Impérial et de me conformer à ses volontés, je ne fais nullement opposition à ce que, — par suite d'une nouvelle condescendance du Cabinet Impérial envers le clergé grec, — on accepte ce terme de 1852 que demande ce clergé, avant de procéder à l'affermage par licitation publique, comme aussi à ce qu'il ne paye, dans cet intervalle de temps, — qui commence en 1842, — que la modeste somme qu'il a proposée. Mais ce point ne saurait avoir qu'un caractère tout à fait provisoire (i) et ne pouvant en rien faire préjuger de l'avenir. Ce sont là les seuls points sur lesquels, comme chef du gouvernement de mon pays, il m'est permis de transiger. Pour tout autre, je ne puis faire autrement que me soumettre avec respect aux ordres supérieurs qu'il plaira au Cabinet Impérial de me donner. J'imagine, cependant, que ces deux concessions, qui représentent un avantage considérable pour le clergé grec , suffiront à le contenter et que , dans cet intervalle de sept années, le temps et les circonstances amèneront quelques facilités que l'on ne saurait prévoir aujourd'hui.

Je ne doute pas, Monsieur le Comte, que Votre Excellence n'apprécie les sentiments qui m'ont engagé à vous adresser cette lettre, et je vous prie d'agréer, etc..

(BOLÉAC, p. 151.) '

(i) Forcé dans «es derniers retranchements, Son Altesse cède encore sur la question d'argent, mais pour sauvegarder plus sûrement la souveraineté de l'État.

S. £xc. le Général comte Kisseleff à S.A. S. le Prince Bibesco,

Le comte a remis le mémorandum du Prince ; il lui donne l'assurance qu'en toute occasion il ne trouvera, à Saint-Pétersbourg, pour son pays comme pour lui-même, que de cordiales dispositions.

Saint-Pétersbourg, 25 novembre 1845.

Mon Prince,

C'est pendant une tournée d^inspection que vos deux lettres de Constantinople me sont parvenues, et ce n'est qu'à mon retour ici qu'il m'a été possible de les lire au comte Nesselrode et de lui en donner même un extrait en forme de note pour ses bureaux.

L'affaire des monastères m'a toujours paru très difficile à résoudre selon le droit, d'une part, et la prescription , d'une autre. Je n'entrerai pas, en ce moment, dans l'examen de la question ; mais je puis vous affirmer que les intérêts des Principautés ne seront pas perdus de vue par le ministère, et qu'il fera ce qu'il sera possible de faire, sans pourtant léser les droits acquis par les Saints Lieux.

Quant à moi, ma tâche est remplie par la communication officieuse de votre opinion à l'égard de la Valachie ; il faudra attendre et voir ce qui en résultera plus tard. D'après ce qui a déjà été fait à votre égard, vous pouvez être bien persuadé que la bonne volonté ne nous manquera pas ici, et qu'en toute occasion vous n'y trouverez, pour vous et pour le pays, que de bonnes et cordiales dispositions.

J'ai communiqué d'office au Vice-Chancelier les réponses du Ministre de la guerre , et je joins ici une note traduite sur le fond

de cette communication qui vous est déjà probablement connue, et à laquelle je n'ai rien à ajouter, si ce n'est que vous jwuvez en faire ce qui vous conviendra le mieux, sans la croire obligatoire en tout ou en partie.

Ce que vous me dites , mon Prince , de votre séjour à Constantinopie et de nos amis les Turcs prouve que, sous ce rapport du moins, ils sont conservateurs, et que les réformes de Mahmoud n'ont rien changé à leurs vieilles habitudes. Au surplus, la chose étant faite, je désire que la Valachie n'ait de longtemps à subir, dans la personne de son Prince, la même épreuve.

Je vous écris avec peine, car je souffre des reins, et, à ce titre, veuillez excuser la difficulté que vous aurez peut-être de déchiffrer mon écriture.

Là-dessus, je vous souhaite, comme toujours, une bonne santé pour supporter les fatigues et parfois les contrariétés de votre haute et belle position. Conservez-moi votre amitié et comptez, je vous prie, sur l'inaltérabilité des sentiments de votre tout dévoué.

Instructions de S. A. S. le Prince Bibesco à Aristarchi'Bey (i).

Le Prince explique que, à l'occasion de nouveaux fermages à faire, son premier soin a été de chercher à remédier aux abus écrasants que les fermiers exerçaient sur les paysans ; qu'il a dû renvoyer des hégoumènes qui avaient refusé, — sur le ton le plus injurieux, — de se soumettre aux dispositions prises dans ce but. Son Altesse attend la décision de la Cour de Saint-Pétersbourg; elle ne peut pas admettre que les Saints

(i) Aristarchi reçut, pendant le règne du Prince Bibesco, avec la fonction de kapoukiaia de la Principauté de Valachie, celle de logothète des églises grecques ; c^est-à-dire qu'il était chargé de traiter les questions ecclésiastiques avec l'ambassade de Russie à Constan tinopie. — Voir Boléac, p. 12 x.

Lieux aient la prétention de former un corps à part, indépendant de l'administration du pays.

On prie le Prince de « maintenir le statu quo ». Le Prince se demande ce qu'on entend par là. A ce sujet il passe en revue l'état de la question à différentes époques ; et, en considérant la situation exceptionnelle faite dans les derniers temps aux Saints Lieux, il souhaite qu'ils arrivent cependant à comprendre que, — dans cette question, même examinée à Saint-Pétersbourg, — leurs délégués ne peuvent pas se soustraire à la soumission qu'ils doivent au gouvernement du pays. Son Altesse espère que la Cour impériale ne restera pas sourde aux plaintes des nombreuses familles — plus de soixante mille familles — qui peinent pour que le fruit de leur travail enrichisse l'étranger,

L^épitropie a été établie sous le règne du Prince Ghyka, de son consentement, avec son adhésion; les Saints Pères, en effet, ont pu fort bien faire semblant d'ignorer que rien ne pouvait et n'avait jamais pu être fait, — au sujet des monastères, — sans l'ordre et l'approbation du gouvernement du pays. C'est pourtant un fait dûment constaté. Ainsi donc, cette épitropie, acceptée par mon prédécesseur pour des motifs qu'il m'est pénible d'expliquer ici, s'était dissoute d'elle-même bien avant mon avènement. Composée, en principe, de plusieurs membres, elle vit bientôt la discorde régner dans son sein; et, chacun tirant à soi la couverture, il ne resta plus, en définitive, qu'un simple diacre du mont Athos qui se donna les titres d'épitrope et de supérieur, et recevait de son chef l'ordre de prendre les dispositions qui lui conviendraient le mieux, témoignant la plus complète indifférence pour le Gouvernement et la plus grande incurie pour les intérêts des monastères dont il se disait chargé. Son seul souci était de ramasser le plus d'argent possible en laissant tout tomber en ruine. Pendant deux années, je fis semblant de ne rien voir et je me serais peut-être tu plus longtemps, si je n'avais été mis en demeure d'agir, à la suite d'un acte d'insubordination et de révolte sans exemple, qui aurait eu les plus funestes conséquences, si je l'avais toléré.

L'époque de faire de nouveaux affermages étant arrivée, mon premier soin a été de chercher à remédier aux abus écrasants que les fermiers exerçaient sur les paysans, en vertu de quelques points insuffisamment expliqués par le règlement organique sur les droits et les devoirs réciproques du propriétaire et du corvéable. On avait présenté à notre confirmation un projet contenant certaines conditions de fermage , — projet basé sur le règlement lui-même, — expliquant les cas non prévus ou exposés trop peu clairement dans la loi générale , et qui contenait aussi quelques adoucissements en faveur du paysan. Nous avons adopté ce projet, pour qu'il servît de base aux contrats de fermage qui seront à passer par tous les monastères, sans distinction, et par tous les autres établissements publics. L'homme du mont Athos et les deux autres prêtres, que j'ai dû envoyer chez eux (i), conformément à la demande du Métropolitain, avaient repoussé ces conditions sur le ton le plus injurieux. Le Gouvernement se vit donc obligé, pour faire respecter son autorité, d'employer une rigueur tout à fait contraire à son caractère et à ses dispositions. Les Saints Pères se plaignaient que nous avions voulu les assimiler aux monastères indigènes. Quant à ce qui regarde l'obéissance aux ordres légitimes du Gouvernement et à son droit d'inspection et de surveillance sur tous les monastères, cette assimilation se trouve ordonnée par les lois du pays, par les privilèges , par les chrysobulles des Princes , par tous les antécédents, par l'ordre naturel des choses, et on ne saurait la mettre en doute ni la contester. Quant à l'uniformité demandée pour les contrats de fermage, les Saints Pères devraient nous être reconnaissants, car, en vertu de cette assimilation, le Gouvernement leur accorde la même protection et les convie , —

(i) On verra dans l'ordre adressé par le Prince, le 23 janvier 1845, *" départentent des affaires ecclésiastiques, qu'il déclare nulle et non avenue l'existence de cette tutelle illégale et sans précédents.

La pièce relative à cet ordre fait partie du tome II.

comme c'est justice, nous le reconnaissons, — à jouir des mêmes avantages accordés par le règlement aux monastères, dont une partie des revenus est donnée au profit des établissements de bienfaisance.

On demande au Prince Bibesco d'observer le statu quo jusqu'à la décision du Cabinet Impérial. Le Prince n'a voulu rien préjuger. Il attend et attendra la solution de la question, confiant dans la haute justice de la Cour Impériale. Il ne s'est mêlé, — l'observation en a été faite , — ni dans la perception , ni dans remploi des revenus, pas même dans l'administration des hégoumènes. Il en avait pourtant le droit, et même le devoir. Ce que, dans ces circonstances, nous attendons de la Cour de Saint- Pétersbourg, c'est de savoir si les monastères des Saints Lieux se soumettront aux règles qui sont adoptées pour les monastères indigènes, en échange des avantages que leur offre le règlement organique, et quelle est la somme qu'ils donneront pour les établissements de bienfaisance du pays. Voilà tout, à mon avis du moins; telle est la question, et telle elle a été formulée dès le principe-. Et personne n'a pensé que ces monastères émettront la prétention de former un corps à part, indépendant de l'administration du pays. Si ce malheur devait arriver, ce serait le plus grand de tous, et la légation se préparerait les plus grandes difficultés si, sur cette question, elle ne dissipait pas quelque peu les illusions dont malheureusement se bercent trop les Saints Pères.

On me dit de maintenir le statu quo et de ne pas me faire soupçonner de vouloir soumettre les monastères étrangers à une dépendance absolue, dont ils se trouvent, par le fait, complètement affranchis.

Je ne sais quel peut être ce statu quo.

Le considère-t-on comme déterminé par un état de choses basé sur les lois, sur des coutumes, des antécédents qui n'auraient pas encore subi de modifications légales? Mais alors leur dépen-

dance est absolue en droit comme en fait. La seule plainte que les Saints Lieux auraient pu élever, eût été au sujet du surplus du revenu, si l'on en avait interdit l'envoi; et il me semble que sous ce rapport ils n'ont jamais eu la moindre raison de se plaindre; la bonne raison est qu'ils ont tout pris. Peut-on laisser de côté la question légale et voir ce qui s'est passé à différentes époques? Remonterons-nous à l'époque de Moruzi, d' Ypsilanti ou de Caragea? Non; car, alors, le Prince prenait telles dispositions qu'il trouvait bonnes, et ces dispositions formaient le code écrit des monastères. Choisirons-nous pour base les actes de Grégoire Ghyka? Mais, durant son règne, les Saints Lieux n'ont reçu nulle aide d'aucune sorte. Et leurs hégoumènes étaient même chassés en vertu d'un firman; ils ne furent réintégrés que six mois avant que la guerre éclatât (i). Sous l'administration provisoire, malgré tous les ménagements qu'on eut pour les Saints Lieux, personne pourtant n'abandonna les vieilles traditions, en ce qui avait trait à l'autorité du gouvernement du pays et à l'exercice de cette autorité. Sous le Prince Alexandre Ghyka, ces monastères furent l'objet des plus scandaleuses spéculations, et les hégoumènes furent entièrement à la discrétion des gouvernants qui n'admettaient que ceux qui entraient complètement dans leurs vues intéressées.

Le Prince Bibesco avait droit d'espérer que les Saints Pères sauraient apprécier, mieux qu'ils ne l'ont fait, combien sa conduite était désintéressée et conforme à la dignité de l'Église.

Il est à désirer, je le répète, que les Saints Lieux finissent par comprendre que dans cette question, — même examinée à Saint- Pétersbourg, — ils ne sauraient se soustraire nullement à la soumission que leurs délégués doivent avoir envers le gouvernement. Fasse Dieu qu'ils puissent de même comprendre que ces grands revenus, qui ont excité à ce point leur avidité, sont le

(i) Malgré la protestation énergique des boyards. (Voir notre Mémoire sur la question des Saints Lieux, p. 59 et suiv.)

produit du travail de soixante mille familles roumaines qui ont, elles aussi, leurs droits établis par les fondateurs de ces monastères, droits qui sont de beaucoup plus incontestables que ceux même des Saints Lieux. Or, ces droits consisteraient, pour chaque famille, à ne j>ayer, pour toute redevance, que trente paras par an, comme payaient les corvéables au moment où les terres qu'ils habitent ont été données à ces monastères, afin que ces paysans fussent, selon la parole des fondateurs, à l'abri du pillage, et pour que ces contributions offertes aux églises, pour leurs cierges et leur huile, fussent profitables au salut de leur âme. Nous sommes pleinement convaincus que la Cour Impériale ne restera pas sourde aux plaintes de ces nombreuses familles qui peinent pour que le fruit de leur travail enrichisse l'étranger (O-

(i) BOLÉAC, p. 127, ne peut s'empêcher de s'écrier : « Bénissons cette inspiration du Prince Bibesco et prenons acte des dernières lignes de ce mémoire, m

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