‹ Roumanie, dA̓ndrinople a̓ Balta-Liman (1829-1849). Règne de Bibesco (volume 2)Chapitre 33 sur 51 · MONSEIGNEUR · texte numérisé non relu

MONSEIGNEUR

La lettre que Votre Éminence m'a fait l'honneur de m'adresser le 23 mai dernier m'est exactement parvenue, ainsi que les précédentes, et si je me suis abstenu d'y répondre, vous voudrez bien, Monseigneur, ne l'attribuer qu'au principe que je me suis imposé de ne point intervenir directement dans les affaires des Principautés et de restreindre la part que j'y prends aux avis que le Cabinet Impérial juge quelquefois à propos de me demander. Aujourd'hui même, les sentiments de déférence que je porte Votre Éminence m'engagent à rompre le silence. Il n'est nullement dans mes intentions d'entrer dans les détails de cette guerre sourde qui m'a tout l'air de se faire systématiquement contre tous les Hospodars, quels qu'ils soient; témoin les clameurs incessantes qui s'élevaient contre le Prince Ghyka au temps de son administration, et qui, du moment de sa retraite, se turent tout d'un coup, pour renaître ensuite, plus violents et plus acerbes, contre l'Hospodar actuel.

Au milieu de ce conflit de passions et d'intrigues, le rôle de Votre Eminence, ainsi qu'Elle l'a parfaitement compris Elle-même, doit être tout de conciliation et de paix, et ce que vous avez fait, Monseigneur, pour vous rapprocher du Prince, témoigne de la sincérité de vos intentions à cet égard. Aussi ne puis-je qu'engager Votre Eminence à persévérer dans cette sainte œuvre de paix et de concorde, tout à fait digne de son caractère et du rang élevé qu'Elle occupe dans l'Église.

Pour ce qui est. Monseigneur, de votre attitude envers le pouvoir et ses adversaires , je suis persuadé qu'en observant une stricte neutralité, votre haute position, jointe à vos vertus personnelles, vous assurera le droit de signaler franchement et sans détour les écarts et les exagérations de l'un et des autres, et

qu'alors votre intervention ne pourra manquer de devenir aussi puissante que salutaire à la tranquillité, et par là même au bienêtre réel de votre pays, dont les destinées ont toujours été l'objet de la vive sollicitude de la Cour protectrice.

J'ai rhonneur d'être, avec une haute considération, Monseigneur, de Votre Éminence, le très humble et obéissant serviteur.

Signé : Comte KiSSELEFF.

S. Exe, Rechid'Pacha, à S. A, S. le Prince Bibesco.

D'après Rechid-Pacha les événements qui viennent de s'accomplir en Europe sont de nature à éveiller la plus vive attention des Gouvernements.

Constantinople, 18 mars 1848.

Mon Prince,

Je me suis empressé de porter à la connaissance de S. M. I. le Sultan la lettre que Votre Altesse m'a fait l'honneur de m'adresser en date du i" mars.

Les événements qui viennent de s'accomplir en Europe, avec une vitesse effrayante, sont de nature à éveiller la plus sérieuse attention des Gouvernements; en conséquence, il est du devoir de la Sublime Porte de suivre de près toutes ces circonstances. Aussi vous suis-je très reconnaissant, mon Prince, de l'empressement que vous mettez à me transmettre de si précieux renseignements, et je suis heureux de vous annoncer que notre auguste Maître en est également très satisfait.

Les rares et précieuses qualités qui distinguent Votre Altesse sont pour le Gouvernement Impérial un sûr garant du maintien

du bon ordre et de la tranquillité dans les pays confiés à son administration sage et éclairée. Aussi je crois inutile de lui signaler ici le degré de sollicitude et de vigilance qu'il importe d'y exercer dans les circonstances actuelles.

En me réservant le plaisir de répondre prochainement à vos autres dépêches qui sont encore auprès du Sultan, je vous prie, mon Prince, d'agréer les sentiments de haute estime et de sincère amitié avec lesquels j'ai l'honneur d'être, de Votre Altesse, le très humble et très obéissant serviteur.

Signé : ReCHID.

S. Exe, le général comte Kisseleff, à S, A, S. le Prince Bibesco,

Le général envisage avec crainte les troubles qui peuvent éclater dans <c le beau et bon pays roumain ». Selon lui, il faudrait se méfier des étrangers et des Hongrois, qui seraient les principaux fauteurs de troubles ; s'assurer de la milice, surtout des officiers ; concentrer les bataillons ; rappeler les miliciens congédiés et les rengager pour un service à temps, dans leurs districts respectifs; reviser les impôts, que l'on dit lourds; ne se prêter à aucune transaction avec les hommes à idées subversives, incarcérer les uns et renvoyer les autres au delà des frontières. Le général est d'avis de conserver, pour tout le reste, le règlement, dans son esprit et sa lettre.

Saint-Pétersbourg, 22 avril 1848.

Mon Prince,

J'ai reçu la lettre que vous m'avez fait l'honneur de m'écrire en date du 3 août.

C'est avec une affliction sincère que j'y ai vu la confirmation des tentatives de désordres dont la nouvelle nous était déjà par-

venue et que Votre Altesse avait su comprimer dès leur apparition. Je désire vivement qu'il en soit de même par la suite, si toutefois Tesprit d^nsubordination devait encore reparaître en Valachie; — je n*ignore point combien la tâche est difficile, — surtout en raison du grand nombre d'étrangers qui, pour la plupart, sont les fauteurs de toutes ces menées révolutionnaires.

L'assistance que vous offrira le général Duhamel vous sera d'un bon et utile secours, et je me réjouis de voir cette mission confiée à un homme de cette trempe. Selon moi, la propagande la plus dangereuse pour les Principautés sera celle des Hongrois, et la meilleure manière de s'en défendre serait de protéger les villageois contre les abus qui se commettent à leur égard; et, s'il le fallait, de reviser même les diverses impositions auxquelles on les a assujettis et qui, dit-on, sont lourdes.

Je pense que la milice étant régulièrement tenue doit être dévouée au Gouvernement, et si tous ses chefs sont comme Salomon et autres de cette valeur, il n'y a pas de quoi se défier de leur conduite; — mais, en même temps, il faut bien surveiller les officiers ; — et tout en donnant le droit aux colonels d'en faire le triage, leur imposer la responsabilité à l'égard de leur conduite ultérieure. Je pense, mon Prince, qu'il serait bon de concentrer les bataillons autant que cela sera possible pour mieux les surveiller et pour leur donner une instruction militaire plus solide. — Je pense aussi qu'on pourrait faire un appel aux miliciens congédiés et les rengager pour un service à temps dans leurs districts respectifs. — En les formant en compagnies sédentaires vous augmenterez la force militaire qui, par le temps qui court, ne saurait être de trop, et vous allégerez le service des bataillons en leur offrant la possibilité de se familiariser davantage avec la manœuvre de l'exercice à feu.

D'après ce qui m'est revenu sur la Bulgarie, il faut supposer que cette contrée a été travaillée par le communisme, et que la propagande révolutionnaire compte sur des troubles qui doivent

surgir dans ce pays, ainsi que dans d'autres Provinces de TEmpire turc. Si cela est ainsi, le cordon du Danube serait un bon moyen, sinon de rompre totalement, du moins d'entraver une trop facile communication entre les deux rives. — En général, on ne saurait prendre assez de précautions pour garantir votre beau et bon pays de la peste qui afflige T Europe et qui semble la mener à une dissolution totale. Il serait, sous plus d'un rapport, très désirable d'y parvenir sans recourir à des assistances étrangères; et je désire de toute mon âme, dans l'intérêt de la Valachie et le vôtre, qu'il en soit ainsi.

D'après tout ce que je viens de vous dire, mon cher Prince, vous pouvez vous convaincre de l'intérêt sincère que je porte à mes anciens amis, et combien il me tient à cœur de les voir échapper aux conséquences que les désordres peuvent et doivent amener et qui certes seront cruels pour le pays.

L'essentiel, à mon avis, serait de prévenir ces désordres en écartant du centre de la population les hommes qui rêvent à des changements impossibles; — il n'y a ni paix ni transaction à faire avec les fauteurs de troubles, et surtout ne point se confiera leurs promesses. L'incarcération (i) et le renvoi au delà des frontières seraient, à mon avis, le plus sûr moyen de se défendre contre leurs projets subversifs, et puis le maintien pour tout le reste du règlement, dans son esprit et sa lettre.

J'ose espérer qu'avec la fermeté de votre caractère et une bonne entente avec le général Duhamel, vous traverserez cette crise avec succès et que vous aurez de nouveaux titres à la

(i) Le Prince ne suivit pas, en cette circonstance, tous les conseils de son ami le général Kisseleff : le général Duhamel, envoyé du Czar dans les Principautés, ayant demandé qu'on exilât Héliade, — un des chefs du mouvement de 1848, — le Prince répondit au général : « Je le punirai si vous me prouvée qu'il est coupable, mais je ne commettrai pas un déni de justice, » Puis, faisant parvenir de l'argent à Héliade, il l'engagea à disparaître pendant quelque temps pour désarmer la colère du général Duhamel. Cette attitude du Prince Bibesco eut pour résultat d'indisposer le Gouvernement Impérial, auquel il parut manquer d'énergie, et de refroidir à son égard les sympathies de la grande Protectrice du Nord.

reconnaissance de vos administrés, ainsi qu'à la confiance et à la gratitude du Ministère impérial, qui ne vous fera pas défaut.

Agréez, mon Prince, l'assurance réitérée de tous les sentiments d'estime et d'amitié que vous me connaissez depuis tant d'années et conservez les vôtres à votre très dévoué serviteur.

Signé : KiSSELEFF.

S, Exe, Rechid-Pacha, à S, A, S, le Prince Bibesco,

En réponse à une lettre adressée par le Prince Bibesco à Rechid-Pacha à l'occasion de son remplacement dans le poste de grand vizir.

Constantinople, 21 mai 1848.

Mon Prince,

C^Qst avec le cœur plein de reconnaissance que je viens aujourd'hui vous remercier de votre obligeante lettre. J'y retrouve l'expression de cette sincère amitié dont Votre Altesse m'a donné jusqu'à présent tant de preuves.

Je ne crois pas avoir besoin de vous renouveler, mon Prince, l'assurance de l'attachement cordial que je professe pour Votre Altesse. Cet attachement, je l'ai contracté pour jamais, et, au pouvoir comme dans la vie privée, je le conserverai comme un précieux souvenir de nos relations.

Je m'estimerai, mon Prince, heureux d'avoir pu mériter le suffrage si flatteur que vous exprimez à mon égard; c'est une immense consolation pour mon cœur.

J'ai la ferme conviction que l'esprit éclairé et les intentions bienveillantes de notre auguste Souverain sauront imprimer à la politique de son Gouvernement la marche la plus propre.

Agréez, mon Prince, Texpression de ma haute estime et croyez à la sincérité de mon amitié.

Signé : ReCHID.

RifaUPacha^ à S. A, S, le Prince Bibesco,

Rifat-Pacha fait savoir au Prince que Telat-Effendi, membre du Conseil suprême de justice, se rend dans les Principautés, chargé d'une mission.

30 mai 1848.

Altesse,

Le Gouvernement Impérial a donné à Telat-Effendi, un des membres du Conseil suprême de justice, la mission de se rendre dans les Principautés de Valachie et de Moldavie.

Cette mission a pour but de maintenir ces Principautés dans la position qui leur a été faite par les statuts organiques, ainsi que Votre Altesse le verra par les instructions dont ce fonctionnaire est muni.

J'ai l'intime conviction que Votre Altesse ne manquera pas de faire un digne accueil au commissaire de la Sublime Porte et de lui prêter le concours nécessaire pour l'accomplissement d'une œuvre destinée à consolider la position de la Valachie.

Cette conviction, je la puise, mon Prince, dans les rares qualités qui distinguent Votre Altesse, et les soins assidus qu'elle ne cesse de consacrer au bien-être des pays confiés à son administration éclairée.

Pour ce qui me concerne, je profite avec empressement de cette occasion pour me recommander à la continuation de votre précieuse amitié, en retour des sentiments de haute estime que je

porte pour Votre Altesse, et dont je la prie d*agréer ici les nouvelles et bien sincères assurances.

J'ai rhonneur d'être, avec le plus profond respect, de Votre Altesse, le très humble et très obéissant serviteur.

Signé : Ri FAT.

5". Exe, le général comte Kisseleff^ à S. A. S, le Prince Bibesço.

Son Excellence engage le Prince à ne pas battre en retraite devant les meneurs, de rester sur la brèche tant que ses forces le lui permettront. ^ La retraite des honnêtes gens », dit-il, k\ ferait bonne place aux mauvais drôles, qui n'ont en vue que désordres, bouleversements, le tout dans leur intérêt exclusif et personnel» n

Pawlovsa, 29 juin 1848 (i).

M. Grammont vous remettra ces quelques lignes que je vous adresse en réponse à votre lettre du 16 mai, qu'il m'a remise exactement après un long et périlleux voyage. Il nous est venu au milieu du choléra qui ravage en ce moment la capitale, et pourtant il a placé ses enfants, et va nous quitter pour aller vous rejoindre ainsi que ses pénates. Je l'ai revu avec infiniment de plaisir et d'autant plus que je l'ai retrouvé tel que je l'avais connu jadis, — toujours dévoué à son chef, — et dévoué franchement et loyalement. Nous avons beaucoup parlé de vous, mon Prince, et de la Valachie, et nous nous réjouissions de l'état satisfaisant des affaires, lorsque de nouvelles vagues sont parvenues sur des événements fâcheux dont je ne puis encore apprécier la portée,

(i) En écrivant cette lettre, le comte Kisseleff ignorait les événements survenus en Valachie le 11 juin 1848.

n'ayant rien de positif sur leur nature. — Aussi je n*en dirai pas davantage, tout en gémissant sur la folie des hommes qui cherchent un mieux douteux, sacrifiant un bien réel, — que Ton perd sans pouvoir le retrouver — je ne parle que des hommes égarés ; car pour les meneurs, c'est diflFérent. — Ils savent ce qu'ils veulent, et sont actifs et courageux en raison de la faiblesse de leurs adversaires, — qui, pour la plupart par inactivité, — se laissent prendre et maîtriser.

J'espère que le bon esprit valaque ne laissera pas à une poignée de mauvais sujets le droit de faire marcher la population à leur guise, — qu'on se ravisera, — et que l'ordre, s'il était effectivement troublé, reprendra son empire, dans l'intérêt de tous et de chacun. — L'essentiel est de ne point se décourager, et, au contraire, se croire obligé de rester sur la brèche tant que les forces le permettent et qu'en conscience on a la persuasion intime de pouvoir être utile. La retraite des honnêtes gens ferait bon marché aux mauvais drôles, qui n'ont en vue que désordre et bouleversement, et le tout dans leur intérêt exclusif et personnel.

Signé : KiSSELEFF.

M, Cde Kotzebue, Conseiller d^État et consul général de Russie,

Dans une communication quelque peu relâchée dans sa forme, M. le consul général de Russie proteste au nom de son Gouvernement contre les innovations qui viennent d*être introduites (i), et il annonce au Prince de Valachie qu'étant données les circonstances actuelles, le consulat général de l'Empereur de toutes les Russies doit cesser ses fonctions.

(i) Le mouvement de 1848 avait eu lieu le i z juin. Le Prince avait signé une nouvelle constitution.

Bucarest, 12 juin 1848.

Altesse,

Dans les circonstances actuelles, le Consulat général de Sa Majesté T Empereur de toutes les Russies doit nécessairement cesser ses fonctions .

En annonçant son départ à Son Altesse l'Hospodar de Valachie, le soussigné, prenant en considération que cet état de choses a été amené en contravention flagrante aux dispositions du règlement organique, basé sur les dispositions du traité d*Andrinople, proteste formellement contre toutes les innovations qui viennent d*être introduites.

Il prie Son Altesse d'agréer l'assurance de sa haute considération.

Signé : Ch, DE KOTZEBUE, Conseiller d'État.

M, Charles de Kotzebue, à S, A, S, le Prince Bibesco,

M. de Kotzebue écrit au Prince Bibesco que l'Empereur est indisposé contre l'ingratitude et le manque d'égards des Valaques restés sourds à toutes les exhortations du Gouvernement Impérial. Il fait savoir à Son Altesse que les troupes russes, entrées en Moldavie pour y maintenir Tordre, vont céder la place aux troupes turques. Sa Majesté abandonne à la Porte Ottomane le soin de rétablir l'ordre en Valachie.

Galatz, 8 juillet 1848.

Mon Prince,

Dans la nuit du 5 au 6, je reçus la lettre que Votre Altesse m'a fait l'honneur de m'adresser, en date du 2 de ce mois. Le lendemain une invitation me parvint de la part de M. le général Duhamel de me rendre à Berlad, et je résolus d'engager M. Calinesco

à différer son départ jusqu'à mon retour, afin d'être à même, mon Prince, de vous donner des nouvelles positives.

A mon grand regret je dois dire à Votre Altesse qu'elles ne sont pas bonnes. Sa Majesté l'Empereur a été fortement indisposé contre l'ingratitude des Valaques, contre le manque d'égards qu'ils ont montré à toutes nos exhortations. Nos troupes n'ayant occupé la Moldavie que dans le but unique d'y empêcher une explosion pareille à celle de Bucarest, retourneront en Russie aussitôt qu'elles seront remplacées par les troupes turques. Sa Majesté abandonne à la Porte de rétablir l'ordre en Valachie. Suleiman- Pacha doit arriver sous peu à Bucarest, muni des pleins pouvoirs de son Gouvernement et accompagné d'Emin-Efïendi, premier drogman de la Porte. On veut essayer des moyens de conciliation.

Pour ma part j'ai reçu l'ordre de rester à Galatz. Je n'ai pas le coeur, mon Prince, de vous écrire davantage ; mais veuillez croire aux sentiments invariables de haute considération et de sincère attachement avec lesquels j'ai l'honneur d'être.

De Votre Altesse, le très dévoué serviteur.

Signé: Ch. KOTZEBUE.

Le comte de Nesselrode, à S* A. S. le Prince Georges Bibesco.

L'enseignement à puiser dans cette lettre, c'est] que la Russie préfère que le Prince Bibesco ne reprenne pas le pouvoir. Il s'est montré trop libéral.

Pétersbourg, 17 décembre 1848.

Mon Prince,

L'Empereur a pris connaissance de la lettre que Votre Altesse lui a adressée de Moldavie, en date du 4 octobre.

C'est bien à tort, j'ose vous l'assurer, que vous présumez que les accusations de vos ennemis ont pu influencer l'opinion de Sa Majesté. Nous surveillons de trop près tout ce qui se passe dans les Principautés pour que la calomnie ou la médisance puissent avoir accès auprès de nous. Étrangère aux personnalités, aux passions et aux rivalités des différents partis en Valachie, la Cour Impériale a pour principe de n'asseoir son jugement que sur des faits dont ses propres investigations et un contrôle consciencieux lui ont démontré l'exactitude et la vérité.

Il serait inutile d'exprimer ici des regrets stériles sur des faits irrévocablement accomplis, qui ont amené une catastrophé vivement déplorée par nous et qui a mis un terme à votre carrière politique. Depuis que vous avez abdiqué le poste éminent que vous occupiez, vos propres méditations se seront portées sur les derniers événements et les derniers actes de votre administration. Ils ont été expiés d'une manière trop cruelle pour qu'ils puissent laisser place aujourd'hui à un autre sentiment que celui d'un intérêt sincère pour votre sort, et je suis chargé de vous l'exprimer de la part de l'Empereur.

Sa Majesté compte d'ailleurs assez sur la noblesse de vos sentiments pour être persuadée que vous saurez apporter dans votre attitude toute la circonspection nécessaire pour ne donner aucune prise à l'esprit de faction, et nommément pour que des intrigues politiques ne puissent se servir de votre nom au profit de coupables menées qui troubleraient de nouveau la tranquillité publique, que la Cour protectrice a tant à cœur de rétablir sur une base solide en Valachie. C'est à décourager toute tentative de ce genre que Votre Altesse aura désormais à consacrer un soin particulier. En remplissant consciencieusement sous ce rapport les devoirs que lui imposaient son patriotisme et la voix de l'honneur, Votre Altesse pourra toujours compter sur le suffrage de l'Empereur et sur le bienveillant intérêt de Sa Majesté.

Puîssiez-vous, mon Prince, trouver au sein de la vie privée le

calme et le repos si désirables après les rudes épreuves qui vous sont tombées en partage. Tel est le vœu sincère que je forme en vous réitérant l'assurance de ma haute considération et de mon invariable attachement.

Signé : Comte DE Nesselrode.

La révolution avait eu lieu le ii juin. Elle avait été précédée d'une tentative d'assassinat contre le Prince.

Le mouvement de 1848 ne fut cependant pas dirigé contre lui; — les hommes sensés avaient compris que, seul, il pourrait sauver la situation; — c'est le protectorat de la Russie qu'on visait. Aussi, les chefs du mouvement supplièrent-ils Son Altesse de conserver le pouvoir afin d'empêcher la guerre civile.

Depuis longtemps pressentie sur l'opportunité d'un pareil projet, Elle l'avait déconseillé, certaine que sa mise à exécution serait fatalement suivie d'une intervention armée de la Russie et de la Porte, et* probablement de la perte, pour le pays, de quelques-uns de ses privil^es, si péniblement reconquis.

Toujours est-il qu'en présence du fait accompli, le Prince consentit à proclamer une nouvelle constitution, et à former un nouveau cabinet avec des membres choisis parmi les chefs du mouvement. Il aurait, certainement, continué à gouverner, dans l'espoir de détourner de la Valachie les calamités qu'il redoutait, s'il n'eAt compris qu'il serait impuissant à contenir la violence de cer« tain courant. Ne voulant pas assumer la responsabilité de l'entrée des armées étrangères sur le sol roumain, — lui qui, au début de l'agitation, avait décliné l'oflFre (i) faite par le général Kisseleff de

(i) Voir au t. II, la lettre du général Jean-E. Floresco à l'auteur du présent ouvrage. .

quelques régiments de Cosaques qui eussent maintenu Tordre en Valachie, — il abdiqua le 14 juin 1848 et se retira en Transylvanie.

L'anarchie au sein du Gouvernement, l'entrée des Russes à Jassy, des Turcs à Bucarest, une collision sanglante entre les troupes turques et roumaines dans la capitale même, puis enfin le traité de Balta-Liman, qui enleva aux Principautés le droit souverain d'élection de leurs Princes, et réduisit la durée du règne de ces derniers à sept années (comme avant 1829), tels sont les événements qui marquent la fin de cette période.

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