‹ Roumanie, dA̓ndrinople a̓ Balta-Liman (1829-1849). Règne de Bibesco (volume 2)Chapitre 32 sur 51 · DIPLOMATIQUE · texte numérisé non relu

DIPLOMATIQUE

Le Rot Louis ' Philippe f au Prince Bibesco,

Cette lettre est relative à l'entrée à l'École militaire de Saint-Cyr, du fils aîné du Prince, qui par une exception toute personnelle à Son Altesse sera admis aux épreuves ordinaires du concours (i).

Prinxe,

J'ai reçu la lettre que vous m'avez adressée le i8 du mois dernier, au sujet de l'aîné de vos fils , dont vous désirez l'admission à l'École spéciale militaire de Saint-Cyr.

J'ai apprécié, et comme père et comme Roi, la tendre sollicitude qui vous a dicté ce vœu. Les obstacles qui s'opposaient à son accomplissement vous étaient connus à l'avance; mais le désir de vous donner une marque de bienveillance particulière m'a porté à faire rechercher les moyens de les lever. J'ai la satisfaction de vous annoncer que , par une exception qui vous est toute personnelle, votre fils sera admis aux épreuves ordinaires du concours pour l'entrée à l'Ecole spéciale. Je ne doute pas qu'il ne se rende digne de cette faveur par la manière dont il sortira de ces épreuves et dont il se conduira comme élève interne de l'École. J'aimerai à le suivre avec intérêt dans le cours de ses études et à vous donner ainsi un nouveau gage de mon estime et de ma bienveillance.

(i) La lettre autographe du Roi se trouvait, avec nombre d'autres pièces, dans le buvard du Prince, oublié par lui sur le bureau de son cabinet de travail, au palais, quand, après avoir abdiqué, il quitta Bucarest pour se rendre en Transylvanie. S'étant bientôt aperçu de son oubli, le Prince expédia en toute hâte une lettre à M. Grégoire Gradisteano, membre du Gouvernement, — pour lequel il avait beaucoup d'estime, — en le priant de lui renvoyer son buvard par une personne sûre. M. Gradisteano court au palais, cherche : — le précieux dépositaire d'actes importants avait disparu.

Sur ce , je prie Dieu qu'il vous ait , Prince , en sa sainte et digne garde.

Fait en notre palais de Neuilly, le i8' jour du mois de juin de l'année de grâce 1847.

Signé : LouiS-Phi LIPPE.

A S. M. le Roi des Français,

Bucarest, 8/20 juillet 1847.

Sire ,

La lettre que Votre Majesté m'a fait l'honneur de m'écrira le 18 du mois dernier, m'a pénétré d'un sentiment de bonheur tel qu'on en éprouve bien peu dans le cours de la vie. Gage précieux de votre auguste bienveillance , la faveur que nous recevons , moi et mon fils, ajouterait encore, s'il était possible, à notre affection pour la France, et à notre respectueuse gratitude pour le Monarque qui préside à ses destinées. Mon fils saura, j'ose l'espérer, répondre à une si haute faveur

Pour moi, Sire, c'est le cœur tout ému de vos bontés que je viens renouveler à Votre Majesté l'hommage des vœux que je forme pour son glorieux règne , ainsi que du profond respect avec lequel je suis, Sire, de Votre Majesté, le très humble et très obéissant serviteur.

Signé : G. BIBESCO (i).

(i) Revue rétrospective, ou Archives secrètes du dernier Gouvernement ^ 1830- 1848. Paris, Paulin, éditeur, rue Richelieu, 60. — P. 287.

S, Exe. le général comte Kisseleff, à S, A, S, le Prince Bibesco,

Le comte nie que des préventions défavorables aient pu lui avoir été inspirées contre le Prince Bibesco. II parle de la situation politique de la Valachie, reconnaît les difficultés de la position du Prince, et l'encourage a combattre à outrance en faveur des réformes qu'il poursuit. Le comte entrevoit un résultat satisfaisant, au sujet de la question des Saints Lieux.

Saint-Pétersbourg, 2 février 1847.

Mon Prince,

En prenant la plume pour répondre à la lettre de Votre Altesse, en date du 18/30 novembre, je me fais un devoir de vous offrir mes excuses sur le retard que j'ai mis à le faire. Ce retard n'est provenu que d'une grave indisposition contre laquelle je me débats encore et qui, à mon âge, rend toute occupation personnelle plus que difficile. — Aujourd'hui me sentant plus de force, je veux en profiter pour vous dire , mon Prince , que tout ce que vous dites sur les difficultés de votre position est de la plus incontestable vérité, que j'en ai toujours été pénétré, et que je n'ai cessé d'agir en conséquence à l'égard des clameurs des uns, et du jugement qu'en pouvaient porter les autres. — Ce que je conteste et ne puis accepter, c'est la part que vous faites à l'influence que vous m'adjugez à la suite des préventions défavorables que vos ennemis sont parvenus, dites-vous, à m'inspirer contre vous et votre administration. Ceci est tout à fait contraire à la ligne de conduite que j'ai constamment suivie à l'égard de votre administration et de votre personne. — A toutes les lettres qui

m'ont été adressées je me suis abstenu de répondre, moins une I. 20

3o6 CORRESPONDANCE DIPLOMATIQUE ET DOCUMENTS.

ou deux de pure politesse et sans toucher aux affaires d'administration .

Dans une de ces lettres, j'ai même invité le personnage qui m'écrivait à se rapprocher de vous et à gagner votre amitié comme le moyen le plus sûr d'être utile au pays et stimuler les sentiments d'estime et d'amitié que je lui portais. Une autre lettre, presque officielle, a été rédigée dans le même esprit, et c'est à ces deux communications que je réduis, depuis bon nombre d'années, toute ma correspondance avec vos administrés. — Quant à mes rapports personnels en pays étrangers, j'ai écouté, — mais en répondant dans le même sens, et comme vous pouvez l'attester vous-même, mon Prince, lors de nos entrevues à Carlsbad, — ou vis-à-vis de vous, comme d'un homme qui possédiez, à juste titre, toute ma confiance, et que je n'ai cessé d'estimer de cœur; ma réserve n'a jamais fait défaut. Tout cela me donne le droit de vous dire que, loin d'encourager les prétentions de vos rivaux ,ou détracteurs, je me suis toujours rangé à vos côtés, que je l'ai fait à l'égard de vos administrés aussi bien qu'à celui de ceux dont le pouvoir était appelé à intervenir dans les affaires des Principautés, et que j'ai enfin la certitude que personne ne pourrait avancer et encore moins prouver le contraire. — Mais si, d'une part, j'agissais de la sorte en me basant sur la confiance à laquelle vous aviez et vous avez un droit incontestable, de l'autre, et par cela même, je me suis cru en devoir de vous faire connaître les plaintes qu'à tort ou à raison l'on portait contre l'administration actuelle; — je l'ai fait et je ne m'en repens pas, car je crois que c'est un service utile que je vous ai rendu et dont je ne me départirai point, tant que nos relations continueront à être celles de l'amitié et de la confiance. Je connais l'inconvénient de ces communications, mais je n'en suis pas effrayé avec un homme de votre trempe qui, à tête reposée, saura démêler et apprécier les véritables sentiments qui les ont inspirées. — Au sAirplus quelles sont donc ces accusations? — Vous le savez du

reste : — Quelque raideur et peu d'aménité dans les rapports avec ceux qui se croient plus qu'ils ne sont, et, à les entendre, une recrudescence dans les méfaits des employés, dont probablement ils faisaient partie. Vous êtes le meilleur juge de la première de ces accusations; quant à la seconde, je sais à quoi m'en tenir, et je pose en principe que le venin qui ronge la Valachie, sous ce rapport, peut être, par la surveillance du chef, amoindri, mais non extirpé. — Ce mal est le produit d'un siècle de démoralisation, et la tâche d'une réforme longue, continue, et que nul homme, quelque puissant qu'il soit, ne pourrait improviser. Tout cela d'ailleurs devait être ainsi , et vous l'avez certainement pressenti vous-même à l'époque de votre élection.

Il faut du courage et beaucoup de fermeté pour tenir tête aux inconvénients qui surgissent de toutes parts lorsqu'il s'agit de la réforme des abus. — Dans ma longue carrière administrative, j'ai eu constamment à combattre ce monstre à mille têtes , et si j'y ai réussi quelquefois, c'est aux dépens de mon repos et de ma santé. Continuez donc, mon Prince, à poursuivre le noble but que vous vous êtes proposé. Combattez ce monstre à outrance, et persuadez-vous que, dans tout ce que vous ferez de bon et d'utile pour votre pays, vous serez soutenu par le pouvoir qui vous accorde toute confiance, et par vos amis qui désirent et comptent sur vos succès.

Dans ces derniers jours nous nous sommes occupés, avec M. de Titoff, des affaires des couvents, et je crois que l'on finira par arriver à un résultat satisfaisant pour les deux parties.

J'ai vu avec plaisir que l'Assemblée ordinaire a débuté d'une manière convenable dans l'exercice de ses travaux. Je désire que l'harmonie entre elle et l'administration puisse se consolider et que vous n'ayez qu'à vous applaudir d'être rentré par sa convocation dans l'exercice légal du règlement.

Je n*ai pas besoin, mon Prince, de terminer cette lettre par les assurances accoutumées des sentiments que je vous porte.

3o8 CORRESPONDANCE DIPLOMATIQUE ET DOCUMENTS.

Vous les connaissez d'ancienne date, et vous trouverez, j'espère, dans les vôtres, de quoi justifier les miens.

Signé : KiSSELEFF.

S, Exe, le général comte Ktsseleff, à S, A, S. le Prince Bibesco.

Le comte Kisseleff constate avec joie que, grâce à l'active et généreuse intervention du Prince à l'occasion de l'incendie de Bucarest, les malheureux ont trouvé de prompts secours. Son Excellence lui fait savoir que l'Empereur a daigné venir en aide aux plus nécessiteux, et qu'il a fait ouvrir une souscription volontaire en Russie. L'Empereur souhaiterait voir reconstruire la ville de Bucarest d'après un plan plus rationnel.

Saint-Pétersbourg, mai 1847.

Mon Prince,

C'est avec les sentiments les plus douloureux que j'ai appris le désastre qui a frappé la ville de Bucarest, et si quelque chose a pu les adoucir, c'était de voir que, grâce à l'active et généreuse intervention de Votre Altesse, tant de malheureux ont trouvé de prompts et sages secours (i), sans lesquels leur situation eût été plus qu'affreuse. Le hasard ayant voulu que je fusse témoin de l'incendie de la ville de Kazan, je sais par expérience qu'en tout cas semblable les efforts humains sont impuissants pour maîtriser l'élément destructeur, et que tout ce qu'ils peuvent faire, c'est de soulager les maux et de reconstruire l'ordre. C'est là, mon Prince, ce que vous avez réussi à faire, et ce qui ne peut manquer de vous valoir les bénédictions des infortunés secourus par vos soins et de vous assurer la gratitude publique.

(i) Le Prince donna, pour venir en aide aux malheureux incendiés, un sixième de sa liste civile.

A l'heure qu'il est Votre Altesse aura probablement déjà été instruite par notre Consul général que l'Empereur a daigné accorder un secours aux plus nécessiteux parmi les victimes de l'incendie de Bucarest, et que M. le chancelier comte de Nesselrode, à la suite d'une conférence que j'ai eue avec lui par ordre de Sa Majesté Impériale, a pris toutes les dispositions nécessaires pour ouvrir immédiatement, dans le même but, une souscription volontaire en Russie.

L'Empereur, en me parlant de ce malheur avec un intérêt tout particulier, a daigné exprimer le souhait de voir la ville de Bucarest reconstruite sur un plan plus rationnel, afin que, comme l'expérience Ta démontré en Russie, de pareils désastres ne puissent plus s'y reproduire. Sa Majesté a ajouté qu'elle était loin de se dissimuler qu'en poursuivant le plan d'élargir les rues, de les couper de places, etc., l'administration locale n'ait beaucoup à lutter contre les prétentions et les exigences des propriétaires, mais Elle pense qu'en pareille conjoncture, il faut aller au but sans trop se laisser dérouter par les obstacles, et, tout en ménageant autant que possible les intérêts individuels, songer avant tout à l'intérêt général. J'ai cru devoir vous rendre compte de ces détails, mon Prince, parce qu'ils vous prouveront combien a été vive et sincère la part que l'Empereur a daigné prendre à ce funeste événement.

Pour ce qui me concerne, je souhaite de tout cœur que le Ciel vous assiste dans vos efforts pour cicatriser les plaies profondes que ce désastre doit avoir laissées, tâche difficile sans doute, mais non au-dessus du zèle plein d'humanité, de l'énergie et de l'activité de Votre Altesse.

Veuillez, mon Prince, agréer l'expression réitérée des sentiments de haute considération avec lesquels j'ai l'honneur d'être> de Votre Altesse, le très humble et obéissant serviteur.

Signé : KiSSELEFF.

S. A, S. le Prince Bibesco, à S. Exe, le général comte Kisseleff.

Le Prince répond aux observations du Cabinet Impérial au sujet « àe la tendance de la jeunesse roumaine à aller se former en France, et de l'entrée de son fils aîné à l'École spéciale militaire ». En présence des attaques et des calomnies dont il est l'objet auprès du Gouvernement Impérial, le Prince rappelle les difficultés auxquelles il se heurte, les prétentions, les rancunes, les intrigues, les calomnies au milieu desquelles il accomplit son labeur quotidien, les travaux déjà accomplis ou en voie d'exécution. Cette lettre porte l'empreinte d'un sentiment de profonde amertume.

Breaza, x6 août 1847.

Monsieur le Comte,

Je vous suis mille fois reconnaissant de l'intérêt que vous avez pris au contenu de ma dernière, lettre ainsi que de Tusage que vous en avez fait. Les observations de Votre Excellence concernant la pernicieuse tendance de notre jeunesse à aller se former en France sont parfaitement justes, mais je puis vous assurer qu'elle ne pourra être aucunement influencée par l'entrée d'un de mes fils dans une école spéciale. Ces derniers se trouvant déjà en France à l'époque de mon avènement, si je les avais fait revenir avant d'avoir terminé leurs études, c'eût été les sacrifier gratuitement; personne ne m'en aurait tenu compte. Ma position n'étant que fort précaire et toute personnelle, il est naturel que je tâche de donner à mes fils une éducation qui les mette en état de se créer à leur tour une position honorable par leur propre mérite. Élevés sous une surveillance rigide, et dans des sentiments droits et purs, ils sauront, en revenant, se placer bien vite au niveau de notre état politique, et apprécier avec gratitude ce que leur patrie doit à l'auguste protection de la Cour Impériale de

Russie. Ce n'est pas tant Téducation française, selon moi, qui nuit à notre jeunesse, c'est plutôt l'abandon absolu où elle se trouve au milieu des écueils qu^ofîre la vie de Paris pour des esprits non encore mûrs. Le seul moyen de lui faire perdre ce goût de pérégrination, serait d'établir des écoles où elle puisse acquérir les connaissances qu'elle va chercher à l'étranger, et c'est maintenant un des principaux objets de mes soins.

Vous avez la bonté. Monsieur le Comte, de m'exhorter à ne pas me laisser décourager par les clameurs des malveillants. J'espère que je trouverai jusqu'au bout dans la bienveillance du Cabinet Impérial et dans le témoignage de ma conscience la force nécessaire pour braver ces clameurs, qui ne sont, du reste, que le cri désespéré d'un petit nombre d'intrigants. Mais je ne saurais cacher à Votre Excellence le sentiment de dégoût et d'abattement que j'éprouve bien souvent et auquel il est difficile de prévoir combien je pourrai résister, car la vie m'est fort dure. Chaque soir, en quittant mon cabinet de travail, je me sens comme dans un état complet de prostration, et, chaque matin, je me réveille en sursaut, croyant entendre, comme le Juif errant, une voix qui me crie : Marche! marche! Et il faut reprendre encore jusqu'à la nuit la tâche pénible de la veille, de tout entendre, de tout voir, de tout écrire, de tout faire par soi-même, sans quoi rien ne se ferait ou ne se ferait qu'à rebours, et, ce qui est bien plus pénible encore, de parer à mille intrigues, de se défendre contre mille calomnies, de ménager mille prétentions, mille susceptibilités, mille caprices d'autant plus difficiles à satisfaire, qu'ici on ne connaît guère ni règle ni mesure. Et, au milieu de cette lutte continuelle, de cette agitation de tous les instants, pas un homme, fût-il même notre plus proche, qui vous vienne en aide de bonne grâce ! Chacun y apporte ou la rancune d'un espoir déçu, ou l'arrière -pensée d'une illusion qu'il poursuit sans relâche, ou telle autre passion mesquine, ayant tous l'air de nous dire, en nous observant les bras croisés : Tire-toi de là comme tu

pourras. Vous concevez que, pour peu qu*on ait ce que vous appelez le feu sacré, on doit se sentir brûlé comme en enfer.

Je n'ai été nullement étonné du passage que Votre Excellence me signale concernant les Valaques « qui auraient perdu jusqu'au droit de se plaindre que possèdent les dernières Provinces turques ». J'ai souvent occasion de voir des échantillons de cette espèce, où je suis qualifié de séide et d'autres titres tout aussi peu chrétiens. Il est du reste très concevable que chacun de ceux qui croient n'avoir qu'à déblayer la place pour l'occuper, désire, en attendant qu'il y arrive, faire revenir les temps où Ton déposait les Princes comme on change aujourd'hui les Pachas. C'est, il faut l'avouer, une étrange manière de s'intéresser au progrès et à la prospérité des Valaques. Je vous envoie ci-joint copie d'une lettre que j'ai reçue, il y a peu de jours, de Bruxelles, et qui ne fera que mieux convaincre Votre Excellence qu'en effet, comme elle le dit très bien, on n'y va pas de main morte.

Je suis à la campagne depuis une trentaine de jours et je compte rentrer en ville la semaine prochaine, devant me rendre bientôt à Slatina pour assister à l'inauguration du pont que j'ai fait construire sur rOlto. Les fontaines sont terminées à Bucarest sur toute la longueur de la rue Mogochoya; elles seront livrées au public à mon retour de Slatina. J'espère pouvoir faire commencer vers la même époque les fondations d'un théâtre, qui est devenu un des besoins urgents de notre société. Le bienfait des fontaines sera étendu l'année prochaine à toutes les autres parties de la ville , elles sont servies par deux machines à vapeur au moyen desquelles l'eau peut être portée en grande abondance aux quartiers les plus éloignés et les plus élevés. J'aime à croire, Monsieur le Comte, que vous ne me désapprouverez pas d'avoir employé à pareil usc^e la somme affectée dans le principe à l'érection du monument que votre modestie vous a fait refuser. — La ville se reconstruit promptement sur un plan régulier qui m'a coûté bien de la peine à faire adopter sans trop de murmures de la part des

intéressés. — Mes chaussées avancent aussi et font déjà sentir sur plusieurs points, naguère impraticables, les avantages d'une communication facile. En général, le pays est heureux et en grande voie de progrès, quoi qu'en disent ses prétendus champions.

Je ne veux pas dire qu'il n'y ait pas encore des employés concussionnaires et des juges prévaricateurs, et certes nul n'en est plus sincèrement affligé que moi; mais qu'y faire? Les renvoyer? Où en trouver de meilleurs ? Votre Excellence sait que nous sommes obligés de tourner dans un cercle vicieux. Les livrer à la vindicte des lois? Elles s'en sont remises pour cette sorte de délit au pouvoir discrétionnaire du Prince ; et quand même il existerait une pénalité légale, où prendre les juges qui voulussent l'appliquer? Faire usage de l'autorité Princière? Oui, le grand ressort; mais il est brisé. Il ne faut pas oublier que ces mêmes individus devront appeler le lendemain le Prince à leur barre, pour le juger avec cette iniquité qu'on lui reproche d'apporter dans les différends entre particuliers. Voilà la position. — C'est de ce point qu'il faudra partir, si l'on veut être juste, pour prononcer sur mon administration; et si, nonobstant les difficultés de cette position, je suis parvenu à mettre un certain frein aux penchants vicieux, de sorte qu'on n'ose plus s'y livrer avec l'impudence d'autrefois; si, au milieu de cette corruption dont on nous accuse, j'ai su faire respecter le pouvoir, en le conservant, je ne dirai pas seulement pur de toute souillure, mais à l'abri de tout soupçon; si, malgré l'obligation des ménagements que j'ai signalés plus haut, je me suis toujours tenu dans une limite convenable, de manière que personne ne doutât qu'en cas de délit patent parvenu à ma connaissance, aucune considération ne m'empêcherait de faire ce que le devoir exige; si, avec des moyens minimes, naguère improductifs, j'ai pu créer de nouvelles sources de bien-être et obtenir des résultats auxquels on a encore peine à croire, je pense qu'on ne saurait refuser sans injustice à reconnaître qu'il y a un peu de

mérite à tout cela. L'accusation est facile, s'il ne faut que mettre en évidence, en les exagérant, les plaies d'une société (et quelle est celle qui n'ait pas les siennes?) pour en faire un crime au Gouvernement, sans tenir compte ni des améliorations qu'il y aura apportées, ni des peines et des sacrifices qu'elles lui auront coûté, ni de la limite des ressources dont il peut disposer.

Une illusion dont je me berce bien des fois. Monsieur le Comte, c'est que, dans un ou deux ans, lorsque la plupart des travaux que j'ai commencés seront terminés, ou assez avancés pour pouvoir en juger, vous voudriez vous rendre à notre prière et venir nous visiter. Je pourrai alors vous montrer avec bonheur tout ce que j'aurai fait, et vous pourrez me dire si vous êtes content de votre disciple, et s'il a dignement répondu à la confiance et aux généreuses intentions de Sa Majesté l'Empereur.

Je crains de vous avoir fatigué par la longueur de ma lettre; c'est que j'ai tant de choses sur le cœur que je ne puis dire qu'à vous! Vous seul, en effet, pouvez me comprendre; aussi n'est-il personne à qui je porte un attachement plus vif, joint à la plus haute considération.

Signé : BiBESCO.

S. Exe, le général comte Kisseleff,

Le comte répond à une communication du Prince Bibesco au sujet de l'aîné de ses fils, le Prince Bassaraba de Brancovan, que Son Altesse a fait entrer à l'École de Saint-Cyr. La mesure n'est pas vue favorablement par le Gouvernement Impérial , et le comte ne cache pas qu'il partage l'opinion du Gouvernement.

Son Excellence porte à la connaissance du Prince des plaintes que les détracteurs de l'administration de Son Altesse adressent, contre Elle, au

Cabinet de Saint-Pétersbourg. Le Cabinet russe <« n'échappe pas non plus à leurs accusations ». Le comte exhorte le Prince Bibesco à ne pas se laisser décourager par les clameurs des malveillants.

Saint-Pétersbourg, 6 août 1847.

Mon Prince,

La lettre que vous avez bien voulu m^écrire le 12/24 de juillet, a été de suite communiquée au chancelier, qui avait déjà connaissance de la détermination prise eu égard à l'aîné de vos fils. — Il est certain que cet exemple donné à vos administrés pouvait avoir des inconvénients, surtout par la tendance des esprits qui distingue l'époque actuelle et le désir des jeunes Valaques d'aller se former en France, n'importe où ni comment. Les raisons qui vous ont engagé à passer outre à cette difficulté gouvernementale, qui certes finira par vous donner des embarras, peuvent expliquer la détermination que vous avez prise comme père, mais comme chef elle ne sera ni comprise ni entendue par la jeunesse du pays. — Je le répète encore, l'inconvénient de votre position est majeur, et si je désire quelque chose, c'est de me tromper dans la portée des appréhensions que j'attache à cet événement.

Je n'ai point vu la réponse du comte Nesselrode; mais, d'après ce qu'il m'en a dit, je pense qu'elle a été rédigée dans le même sens.

Pour le moment, mon Prince, je n'ai rien à vous communiquer de particulier et qui puisse vous offrir quelque intérêt. — J'espère et je désire de tout cœur que les clameurs des malveillants ne parviennent pas à vous décourager dans l'accomplissement de vos bonnes intentions à l'égard de l'administration en général et de la justice en particulier. Les améliorations que vous parviendrez à opérer dans l'une ou l'autre de ces parties seront à coup sûr les meilleures et les plus éloquentes réponses que l'on puisse faire à nos détracteurs; je dis à nos détracteurs, car j'ai

3i6 CORRESPONDANCE DIPLOMATIQUE ET DOCUMENTS.

SOUS les yeux une pièce qui accuse directement le Cabinet Impérial « d'indifférence volontaire pour tout ce qui se passe dans les Principautés, et que les Valaques ont perdu même le droit de se plaindre que possède aujourd'hui la dernière des Provinces turques ».

Vous voyez d'après cet échantillon qu'on n'y va pas de main morte, et que malgré toute la sympathie du Ministère, les passions sont toujours en jeu et leurs coryphées en perpétuelle activité. Aussi ce que je désire et attends de votre administration vous doit prouver, mon Prince, la valeur que j'attache (à part moi) à tous ces débordements, et l'estime et la franche amitié que je vous porte.

Signé : KiSSELEFF.

S. Exe, le général comte Kisseleff, à S. A. S, le Prince Bibesco.

Le comte Kisselefi, faisant allusion au mouvement de 1848, espère que M cette avalanche qui passe sur l'Europe n'atteindra ni ne troublera

les Principautés, dont la paix et la prospérité sont si bien assurées par la paix générale 1».

Saint-Pétersbourg, 21 mars 1848.

Le retard que j'ai mis à répondre aux deux lettres que vous m'avez fait l'honneur de m'écrire me met encore aujourd'hui dans l'obligation de prévenir Votre Altesse que les événements du jour n'ont point permis à mon collègue des Affaires étrangères de s'occuper de la communication que je lui ai faite, et qui pour-

tant aura sa solution dans quelques jours , ainsi qu'il me l'a promis.

Les déplorables nouvelles qui nous parviennent de moment en moment sur les désordres qui surgissent en Europe, absorbent l'attention de tous et de chacun. Aussi les affaires courantes ne présentent-elles qu'un intérêt secondaire.

Toutefois, le contre-coup peut aussi atteindre les Principautés et troubler le repos, et j'oserai dire la prospérité, que leur assuraient si bien la paix et la tranquillité générale dont jouissait le monde, il y a encore quelques jours. — Fasse le ciel qu'il n'en soit pas ainsi, et que la raison et la prudence éclairent et guident les Valaques, dont le bonheur me sera toujours cher. J'espère que cette avalanche qui passe par l'Europe et qui, tôt ou tard, aura sa réaction, n'atteindra pas votre beau pays, et que votre vigilance, mon Prince, la préservera du vertige qui s'est emparé de vos voisins.

Je le désire de toute mon âme dans l'intérêt de mes anciens amis, et je serai heureux d'en avoir la persuasion.

Agréez , mon Prince , l'hommage de mes sentiments très dévoués et de ma parfaite considération.

Signé : KiSSELEFF.

S. Exe. le comte Kisseleff à S. Ém. Mgr le Métropolitain

Néophyte,

Le comte Kisseleff s'élève contre la guerre sourde faite contre les Hospodars. Il rappelle au Métropolitain que son rôle est tout de paix et de conciliation, et il rend justice aux efforts faits, dans ce sens, par le prélat.

3i8 CORRESPONDANCE DIPLOMATIQUE ET DOCUMENTS.

Saint-Pétersbourg, 20 juin 1847.

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