‹ Roumanie, dA̓ndrinople a̓ Balta-Liman (1829-1849). Règne de BibescoChapitre 69 sur 121 · CHAPITRE PREMIER · texte numérisé non relu

CHAPITRE PREMIER

Événements qui suivent en Valachie la révolution française. — Conseils de Kis-

scleff à Bibesco. — Duhamel à Bucarest. — Complots. 9/21 juin : Tentative d'assassinat contre Bibesco. xi/23 juin : Insurrection.

13/25 juin : Le Prince nomme un gouvernement provisoire; il abdique, et passe

en Transylvanie. — Gouvernement illégal.

Résumé rapide de l'anarchie dans laquelle se débat le Pays du 13/25 juin 1848

au 25 septembre 1849.

Résultats de l'insurrection : l'invasion ; Balta-Liman.

La révolution qui avait éclaté en France le 24 février 1848 s'était rapidement propagée à travers le continent.

Après Tabdication du roi Louis- Philippe, la révolution fit son apparition, au mois de mars, à Vienne, à Berlin, à Venise, à Milan, dans le Holstein, en Bavière, où elle provoqua l'abdication du Roi, à Parme, où elle détermina la retraite du Duc.

En avril elle était à Modène, en Sicile, dans le grand-duché de Bade; en mai, dans le duché de Posen, à Rome, à Naples, en Hongrie, puis de nouveau à Vienne, que l'Empereur quitta pour se rendre à Insprûck. En juin elle envahit la Bohême (i)...

La révolution touchait, au mois de juin, aux frontières de la

(i) Quelques mots sur la Valachie, (Dentu, éditeur, Paris, 1857.)

Principauté, au sein de laquelle les exaltés, les ambitieux de tout rang, les meneurs allaient tenter de Vy acclimater.

Dès le 21 mars, Kisseleff, ancien gouverneur général des Principautés danubiennes, qui suivait de Saint-Pétersbourg les progrès du mouvement révolutionnaire en Europe, des agitations fomentées en Roumanie, des faits et gestes des Roumains installés à Paris, écrivait au Prince, au sujet des désordres qui venaient de se produire en Europe ^ et dont le contre-coup pouvait aussi atteindre les Principautés, en émettant l'espoir que la raison et la prudence éclaireraient et guideraient les Valaques, c J'espère que cette avalanche qui passe sur l'Europe », disait le général, « et qui, tôt ou tard, aura sa réaction, n'atteindra pas Votre Pays, et que Votre vigilance. Mon Prince, la préservera du vertige qui s'est emparé de Vos voisins (i). » Le 22 avril, nouvelle lettre de Kisseleff à Bibesco ; mais déjà l'opinion du général s'était modifiée; son espoir avait fait place à la crainte que des troubles ne vinssent éclater dans le beau et bon Pays roumain, A son avis, l'essentiel était de prévenir les désordres qui pouvaient et devaient amener des conséquences cruelles pour le Pays, en écartant du centre de la population les hommes qui rêvaient à des changements impossibles ; il n'admettait ni paix ni transaction avec les fauteurs de troubles, et conseillait de ne point se confier à leurs promesses. L'incarcération et le renvoi au delà des frontières était, aux yeux de Kisseleff, le plus sûr moyen de se défendre contre leurs projets subversifs, et le maintien, pour tout le reste, du règlement, dans son esprit et dans sa lettre (2).

Enfin le courrier du général expédié au Prince, de Pawlotsa, le 29 juin, engageait Son Altesse A NE PAS BATTRE EN RE- TRAITE (3) devant les meneurs; de rester sur la brèche tant que

(i) D'Andrinople à Balta Liman : Règne de Bibesco, t. I. Lettre de S. Exe. le général comte Kisseleff à S. A. S. le Prince Bibesco, p. 316 et 317.

(2) D'Andrinople à Balta-Liman : Règne de Bibesco, t. I. Le comte Kisseleff au Prince Bibesco, p. 320-323.

(3) Idevi, p. 325 et 326. Ce conseil de Kisseleff à Bibesco et la date de la

Ses forces le lui permettraient, La retraite des honnêtes gens ^ écrivait-il, ferait bonne place aux mauvais drôles qui n'ont en vue que désordres, bouleversements , le tout dans leur intérêt exclusif et personnel. A cette date du 29 juin, il y avait quatre jours déjà que le mouvement insurrectionnel de Valachie était un fait accompli.

Pendant que KisseleflF donnait au Prince ces conseils, le gouvernement russe ne restait pas inactif. Voulant s*assurer le moyen de diriger dans le sens de ses projets le mouvement qui s'annonçait dans les Principautés, et préparer aux armées impériales le passage en Hongrie, à travers le Pays roumain, — en prévision de la nécessité où l'empereur d'Autriche pourrait se trouver d'avoir besoin de leur appui pour réprimer la révolution qui menaçait d'éclater parmi ses sujets maghyars, — il fit choix du général Duhamel.

Le premier soin du représentant de l'empereur Nicolas, en arrivant à Bucarest, fut de promettre tout son concours à Son Altesse, dans l'œuvre de pacification qu'Elle poursuivait, et en même temps de Lui conseiller d'y faire concourir quelques régiments de Cosaques, l'assurant que si Elle sollicitait du Czar ces régiments, sa demande recevrait l'accueil le plus favorable. Mais Bibesco ne se laissa pas convaincre, et se contenta de remercier le général Duhamel d'une offre dans laquelle II reconnaissait la très haute sollicitude de l'Empereur.

Il ne se rendit pas davantage à l'insistance que S. Exe. l'envoyé russe mit à demander l'exil d'Héliade, — qu'elle accusait de conspirer contre l'état de choses existant, — bien qu'il sût que le poète roumain était à la tête d'une conspiration. Le Prince répondit au général Duhamel que ^ s' il avait des preuves contre Héliade, quilfût par conséquent certain de sa culpabilité y

lettre infligent un démenti à tous ceux qui, à l'instar d'Héliade, ont porté contre Son Altesse cette accusation ridicule et intéressée : Le Prince a cédé aux injonc lions du Consul de Russie.., (Voir au Mémoire justificalif de la Révolulion roumaine, la protestation de Golesco Héliade et Telt à Sa Hautesse Abd-ul-Mejid, p. 57-66.)

// le ferait mettre sous jugement pour qu^il fût puni conformément aux lois, mais qu'il ne pouvait pas V exiler sans le juger; qu*Il surexciterait plus encore les esprits et qu^Il commettrait une injustice. Et, comme Son Excellence était fort irritée , ajoute Grâdisteano (Grégoire), — dans ses Mémoires parus sous la signature de Zossima, — le Prince eut Tidée de parler raison et de montrer les dangers qui menaçaient la Patrie, aux professeurs marquants, comme Héliade, P. Poënar, Simon Marcovici et autres, chargés d^éclairer et de diriger la jeunesse. Il les réunit donc à dtner, fit appel à leur sagesse, à leur ^dXnotisme^ pour que le bon ordre, — que certains esprits s'acharnaient à troubler, — fût maintenu par leurs soins. Puis, prenant à part Héliade, Bibesco le confessa et apprit de lui qu^en effet il voulait faire un mouvement pour paralyser celui de Duhamel. Alors Son Altesse rengagea à se retirer du pays, pour quelque temps ; et, — afin que son départ ne fut pas pour Duhamel un sujet de triomphe, — // lui conseilla de demander à aller en Italie pour y faire des recherches philologiques, lui promettant de lui fournir les moyens nécessaires pour accomplir cette mission, Héliade fit cette demande par écrit, mais au lieu daller en Italie il alla de Vautre côté de rOlto, où il s'entendit avec Maghiéro et d autres, puis passa en Transylvanie, et de là, sous prétexte de maladie grave, revint dans sa famille à Bucarest (i).

A Kisseleff, qui avait aussi conseillé au Prince une démarche auprès de l'empereur Nicolas dans le but d'obtenir quelques régiments de Cosaques, Bibesco avait répondu par une fin de nonrecevoir, en affectant à l'égard de Son vieil ami, une sécurité qu'il n'avait pas et en basant Sa confiance, — pour la faire partager sans doute, — sur ce fait que presque tous les officiers supérieurs placés à la tête des troupes roumaines étaient des instructeurs russes.

(i) Voir Russo Locusteano. Lettres d'exil d'Héliade, p. 730, dans Tappendice intitulé : Errare humanum est. Fragment de la lettre H.

Il n*est pas besoin d'insister sur Tintérêt et Timportance que présente ce fait historique; et nous ne manquerions pas, — pour rester fidèle à la règle que nous avons suivie au cours de notre ouvrage, — de placer, en regard de nos affirmations, la correspondance échangée, à ce sujet, entre Kisseleff et le Prince, si elle n'avait disparu, avec d'autres pièces enfermées dans le buvard que Son Altesse avait oublié sur le bureau de Son cabinet de travail, au moment où, après Son abdication, Elle quitta Bucarest (i). Encore devons-nous nous estimer heureux de pouvoir suppléer à l'absence de ces pièces par la production d'une lettre de l'ancien aide de camp du Prince, qui fut aussi Son gendre, parfois Son secrétaire, — et à ce titre mieux que personne en état de nous renseigner, — notre ami et très regretté général Floresco, mort à Paris, le 21 mai dernier.

(i) Héliade écrit que M. Constantin Rosetti s'empressa d^ arracher ie portefeuille du Domnu {du Prince) des mains des gardes nationaux qui s'en étaient emparés et de le remettre à Bibesco. S'il contenait ^ ajoute-t-il, des papiers dont la publicité pouvait être utile au Pays et préjudiciable à la Russie, on en doit la nondivulgation à C. Rosetti. Héliade, Mémoires sur l'histoire de la régénération, p. ICI et 102.

Mais si l'accusation portée par Héliade est vraie, comment expliquer que la correspondance — dont nous venons de parler, — entre Kisseleff et Bibesco, qui était aussi préjudiciable à la Russie qu'elle était à l'honneur de l'Élude la Nation et de la Nation elle-même, n'ait pas été divulguée? Toujours est-il que le portefeuille du Prince ne lui a jamais été rendu.

Voici comment Zossima, un des membres de l'insurrection, raconte cet incident dans sa biographie sur Gr. Gradisteano. — Gradisteano — membre du gouvernement laissa la responsabilité de la garde du Palais à M. P. Ciocanelli, qui commandait la compagnie de la Garde Nationale de service cheg le Prince. {Biographies politiques, p. 20)... Ciocanelli dit à Gradisteano que Bibesco, à son départ, avait oublié son portefeuille, que ce portefeuille il le prit au corps de garde ; que C. A. Rosetti le prit et le donna à Bibesco. Dans ce portefeuille était toute la correspondance de Bibesco avec le consul russe. De ce fait Ciocanelli a encore témoigné un soir à la confiserie Capsa. (Zossima, p. 63.) Ciocanelli se trompe : le Prince n'a jamais revu son portefeuille ; il l'a demandé à Gradisteano par un mot qu'il lui a adressé de la frontière, mais Gradisteano a vainement cherché à retrouver l'objet oublié.

M. Jean Ghica a rapporté, à propos de cette disparition, que Boléac aurait écrit à Héliade : Rosetti ne pourra pas être reçu dans un comité avant de nous expliquer comment le portefeuille est sorti de nos mains, {Souvenir d'exil^ p. 822.)

Voici cette lettre :

M, le général Jean- Emmanuel Floresco, ancien président du Conseily ancien président du Sénat, au Prince Georges Bibesco,

TEXTE EN LANGUE FRANÇAISE

Bucarest, le 20 mai 1892.

Cher Prince et ami,

Vous me demandez si je n'aurais pas, dans mes papiers, la réponse de S. A. S. le Prince Bibesco à une lettre que le général comte Kisseleflf Lui a adressée de Carlsbad, en 1848, pour L'engager à solliciter du Czar quelques régiments de Cosaques, dans le but de maintenir l'ordre en Valachie.

• Non : pas plus que vous, je ne retrouve la copie de cette pièce importante, connue des personnes de mon temps; mais, ayant eu l'honneur de servir souvent de secrétaire au Prince, et ayant eu, dans cette circonstance, la bonne fortune de recopier la réponse en question, je puis vous en donner le contenu avec une précision mathématique. Comment oublierait-on les termes d'un acte qui honore au plus haut degré l'homme qui l'a accompli et le pays qu'il a gouverné?

C'est de Carlsbad que le général KisseleflF écrivait au Prince, pour Lui demander[de permettre à deux ou trois régiments de Cosaques d'entrer dans le pays, afin, disait-il, de le protéger contre tout mouvement populaire, l'esprit révolutionnaire ayant gagné les plus grandes capitales de l'Europe.

Le Prince, dans son patriotisme, ne pouvait pas accepter l'offre que Lui faisait le comte Kisseleff, et c'est dans ce sens qu'il lui répondit, sans la moindre hésitation. Il ajouta encore que, fort de Sa conscience et de la connaissance qu'il avait de Son peuple. Il ne pensait pas que chez nous une révolution pût avoir la moindre chance de succès, et qu'au surplus, si un mouvement

révolutionnaire devait éclater, notre petite armée serait suffisante pour le réprimer. Le Prince faisait aussi valoir, dans cette même lettre, la confiance que Lui inspirait le commandement de l'armée, car toutes les grandes unités de Tarmée étaient, à cette époque, commandées par des officiers russes, qui étaient censés connaître toute l'étendue de leur responsabilité.

Vous savez ce qui s'en est suivi : l'armée prit elle-même part au mouvement, et, chose caractéristique, celui qui était à sa tête fut le premier à ceindre Técharpe tricolore, tant il jouissait de la confiance du gouvernement provisoire, dont il fit, d'ailleurs, partie. Vous connaissez du reste, cher Prince, la protestation que les officiers roumains déposèrent entre les mains du général Duhamel, qui se 'garda bien de lui donner une suite quelconque.

Recevez, cher Prince et ami, l'assurance de mes sentiments les plus dévoués.

Signé : J.-E. FlORESCO,

Le fait que nous venons de rapporter, bien que de notoriété publique, n'est mentionné dans aucune des publications d'Héliade ou des partisans du mouvement de 1848. Seul Zossima, dans sa biographie de Grégoire Grâdisteano, rapporte que Bibesco, en recevant Héliade, — après l'arrivée de Duhamel à Jassy, — lui dit qu'au sujet de la proposition touchant la demande à faire à la Russie d'un corps i armée russe y II avait pris des mesures pour refuser d'adresser cette demande^ et pour ne pas avoir besoin de recourir à des moyens extrêmes.

Cependant, le général Duhamel ayant échoué dans ses tentatives auprès de Bibesco, — trop indépendant à son gré, — laissa marcher les événements ; Héliade (i), Ubicini, et d'autres

(i) Biographie de Grégoire Grâdisteano ^ membre du gouvernement en 1848, par Zossima, un des auteurs du mouvement du 11/23 juin, ch. vi, p. 13.

36o DEUXIÈME PARTIE.

accusent le général de les avoir précipités dans l'intérêt de la Russie.

Toujours est-il que le Prince, qui ne pouvait admettre que, dans leur folie, les conspirateurs se laissassent aller jusqu'à s'attaquer ouvertement à la Russie, — au lendemain des sages conseils qu'il avait donnés à Héliade, et après la vaine tentative de ce dernier pour déterminer la Sublime Porte à protéger plus efficacement les intérêts roumains contre la Puissance du Nord qui prétendait nous imposer sa Souveraineté (i), — chercha néanmoins, écrit Héliade, « les moyens d'éviter r invasion moscovite en se procurant des forces nationales pour défendre le Pays, au cas d'un mouvement de Vautre côté des Carpathes. Augmenter V armée par la création d'un corps de Pandours fut sa première idée. Il fit appeler Maghiéro, qui était alors administrateur dans le district de Romanatzi, en petite Valachie, homme réputé par sa bravoure. Il lui dit CONFIDENTIELLEMENT qu'on soupçonnait un mouvement, dayis la Transylvanie , de la part de quelques agitateurs qui auraient Vijitention de passer en Valachie ; et pour que le gouvernement fût en état de résister sans recourir au secours étranger y II le chargera de V inspection de tous les dorobantzi (2) . // lui enjoignit d^ aller s'informer auprès de chaque administrateur si leur nombre était complet, si leurs armes étaient en bon état, s'ils étaient bien organisés par caporalies. Puis II lui manifesta l intention qu'il avait de lui confier ensuite la formation dun corps de Pandours (3) .

Sur ces entrefaites, continue Héliade, arrivèrent de Paris

(i) Mémoire sur l'histoire de la régénération roumaine, par Héliade Radu- LESCO, p. 49.

(2) Dorobantzi, troupes à cheval spécialement chargées de la police. Au dixseptième siècle ils formaient la milice nationale ; aujourd'hui ils constituent un corps d'armée. En Autriche, aux derniers siècles, il y avait la milice des Trabans croates.

(3) Le Protectorat du Czar, par Héliade Radulesco, p. 34 et 35. Le Protectorat est une des pièces destinées à justifier le mouvement de 1848. M. Elias Regnault, racontant les faits d'après les auteurs de Tinsurrecti . trouve encore moyen de défigurer la vérité, p. 405.

quelques jeunes gens, — parmi lesquels les frères Bratiano, et C. A. Rosetti, — qui avaient été témoins de la proclamation de la République française en février. Ils se pressèrent d^ accourir à Bucarest pour juger quels étaient les éléments de la Valachie et quelles chances favorables s'y offraient pour entreprendre un mouvement national vers une voie de progrès (i), ou, comme Ta écrit de son côté Bolintineano, — partisan de l'insurrection, — avec la résolution D'iMiTER ce qu'ils avaient vu à Paris; de toutes façons pour s'accorder sur l'emploi des moyens extrêmes.

Dans la capitale, deux complots : l'un organisé par Héliade, qui, se croyant mieux initié à la politique et plus patriote ^que Bibesco, déclarait Son Altesse aveugle sur létat (2) dans lequel la Russie avait plongé son Pays;,,, qui aimait à croire que le langage de cet homme, quoique princier et quasi diplomatique, cachait un certain sentiment de nationalité, mais pour qui la patience du Prince à l'écouter, et Son ironie en même temps, rendaient Sa conduite problématique (3); — l'autre ourdi, — toujours d'après l'auteur des « Mémoires sur l'histoire de la régénération roumaine » , — dans la maison de Mavros contre le Domnu (le Prince), par Duhamel {j^)^ qui avait perdu l'espoir d'associer Bibesco à sa politique, mais qui avait rallié, au dire de Zossima. les frères Golesci (5).

Héliade et ses amis se préparaient en silence, mettant tout en œuvre pour assurer le succès de l'insurrection, cherchant à

(i) Mémoire sur Vhistoire de la régénération roumaine, par Héliade Radu- LESCO, p. 44. — Le II février, ou Histoire de trois ans, par D. Bolintineano. Typographie Radulesco, p. 28 et 29. — Le Protectorat du Cear, par Héliade Radulesco, p. 338.

(2) Relire le discours du Prince à l'Assemblée générale et la réponse de cette Assemblée, 1848. Voir p. 337 de ce volume.

(3) Mémoire sur l'histoire de la régénération roumaine, par Héliade Radulesco, p. 37. (Texte en langue française.)

(4) Idem, p. 42 et 43.

(5) Biographie politique des hommes du mouvement national de la Roumanie, par Zossima. Typographie Michalesco. Bucarest, 1884, éd., II. — Zossima, un des auteurs de l'insurrection, est l'écho des souvenirs de Grégoire Grâdisteano, dont il fait la biographie.

gagner à leur cause Farmée, et espérant forcer le Prince à Se mettre à la tête du mouvement; de son côté l'envoyé du Czar se tenait prêt à profiter des circonstances, donnant — prétend Héliade (i), — des instructions à Odobesco, le chef de V armée, et à Salomon, pour fermer les yeux et laisser endoctriner les autres officiers pour mieux cacher la source du complot. L'armée aurait donc été, à ce compte, sollicitée par deux forces contraires cherchant, toutes les deux, à l'entraîner dans une voie qui n'était ni celle de la légalité, ni celle de l'honneur, puisque l'une et l'autre prêchaient comme un saint devoir l'oubli de la fidélité jurée au Souverain. Quoi qu'il en soit, après plusieurs entrevues difficiles à fixer, et qui eurent lieu entre Héliade, J. Ghica, les frères Golesci, Tell, le commandant de Giurgevo, Ma^hiéro, l'administrateur du district de Romanatzi, — qui avait toute l'affection et le confiance du Prince, — Grégoire Grâdisteano et autres membres du complot, les conjurés se réunirent au nombre de treize chez les frères Golesci.

On y nomma le comité insurrectionnel, composé de :

MM. Jean Ghica;

les deux frères Bratiano (Jean, et Démètre absent); les deux frères Balcesci (Constantin et Nicolas) ; Constantin A. Rosetti; les quatre frères Golesti (Stéphan, Nicolas, Radu et

Alexandre) ; Jean-Héliade Radulesco; Alexandre Golesco, le cousin (2).

Mais la nomination de ce comité n'eut pas pour résultat de faire naître chez les uns la bonne foi, chez les autres la confiance. Loin de là : on voit les conspirateurs se cacher les uns aux

(i) Mémoire sur Vhistoire de la régénération roumaine, par Héliade Radulesco, p. 46.

(2) Idem, p. 54 et 55.

autres le fond de leur pensée, comme s'ils redoutaient de se trahir ou d'être trahis; tels membres sur lesquels on croyait pouvoir compter refusent tout à coup leur concours, se réservent et font concevoir toutes sortes d'appréhensions; tels autres, abordant audacieusement un certain ordre d'idées, font des propositions de nature à dégrader et souiller le mouvement (i).

On n'est qu'à l'aube de l'insurrection et on assiste déjà au choc des idées les plus opposées, des passions les plus violentes.

Héliade nous en donne, sans s'en douter, la meilleure de toutes les raisons : c'est que ce mouvement n'était pas l'élan de tout un peuple; que les uns ne le comprenaient pas, que d'autres le redoutaient aussi bien pour la tranquillité et le sort du Pays que pour leur Prince; que les audacieux escomptaient déjà l'avenir, acceptaient avec enthousiasme l'insurrection, résolus à la transformer en un bouleversement général à la faveur duquel ils pourraient s'emparer du pouvoir; que tous enfin, Héliade comme les autres, marchaient à l'aventure, préparant sur le sable une « ENTREPRISE IMPROVISÉE (2) ».

Les passages suivants, empruntés à la plume du poète roumain , qui n'a aucun intérêt à nous faire connaître le désarroi au milieu desquels s'agitent les conspirateurs, — car cette situation, loin de plaider en faveur de leur entreprise^ éi'oque pour nous le mot cruel de Bolintineano, le besoin d'imiter ce qu^ils avaient vu à

(i) Mémoire sur l'histoire de la régénération roumaine, par Héliade Radu- LESCO, p. 56. a Tell ne fut pas moins surpris de quelques mesures extrêmes proposées par C. Rosetti : elles ne faisaient que dégrader et souiller le mouvement, »

// ne s'écoula pas un temps bien long, écrit Zossima, et Von vit avec chagrin que quelques-uns des membres de ce comité, cédant à l'influence de quelques âmes noires et infâmes, cherchaient à détourner le mouvement de sa voie, pour le jeter dans une voie tout opposée. C'est ainsi que l'on proposa dans l'une des séancts d'assassiner Bibesco et de s'emparer des caisses de l'État, de soulever les paysans contre les propriétaires.,, etc. Héliade et les Golesti s'y opposèrent... Zossima,

(2) Voir dans V Histoire de la régénération, par Héliade Radulksco, la lettre adressée à S. A. S. le Prince Bibesco par les membres de l'insurrection, p. 80.

Paris (i), suffisent à nous éclairer sur les mésintelligences qui ont précédé l'insurrection.

TEXTE EN LANGUE FRANÇAISE

« On se réunit chez les frères Golesti (2); treize membres « étaient présents ; c'étaient ceux qui devaient composer le c comité révolutionnaire. Héliade remarqua l'absence de Jean « Voïnesco. Quelques-uns des conjurés lui répondirent que a Voïnesco était suspect, car il fréquentait Duhamel. Héliade « demeura pensif. Il ne savait ce qu'il devait blâmer davan- « tage des relations de Voïnesco ou de la légèreté des con- « jurés, qui traitaient en ami un tel homme dans de semblac blés circonstances, ou qui, si leurs soupçons étaient injustes, « jetaient sur lui un blâme qu'il ne méritait pas. Héliade ne c voyait de ses amis, parmi les agissants, que les frères Golesti; c tout le reste était composé d'anciens hétéristes (3) de l'aflFaire « d'Ibraïla (4). Tell (5) était à Giurgevo, Maghiéro à Caracal, « Grégoire Grâdisteano à Craïova, ceux de Bucarest, comme c l'abbé Josaphat, Constantin Philippesco, le professeur Negulici « et autres, n'avaient pas été trouvés dignes, par la majorité de « la coterie de figurer dans le comité...

« Il y avait aussi parmi les invités un des Crètzulesci (Con- « stantin); mais dès que celui-ci entendit qu'il s'agissait du mou- « vement prochain, il demanda la permission de se retirer, en « déclarant nettement qu'il n'y prendrait aucune part.

d Dans l'affaire de Théologo , dans l'éloignement de Voïnesco, « dans la manière d'agir de Cretzulesco, dans les propos, la for- « mation des partis et dans les chuchotements des divers

(i) Le 11 février, par Bolintineano. Typographie Radulesco, p. 28 et 29.

(2) Mémoires sur l'histoire de la régénération roumaine» par Héliade Radulesco, p. 54^57.

(3) Hétériste, ami de la propagande gréco-bulgare en Roumanie.

(4) Complot tramé à Ibraîla par les hétéristes.

(5) « n y avait, depuis longtemps, entente entre Héliade et Maghiéro. Plus tard, celui-ci demanda que Tell fût admis en tiers. » Zossima, P- i5-

a membres entre eux, Héliade vit une légèreté inexplicable ou « une arrière-pensée d* exploiter ses moyens d'action. Il se garda « donc bien de prononcer les noms de Maghiéro et des autres « chefs et officiers qui s'étaient entendus avec lui...

« On s'entretint du plan et de l'époque de l'explosion. Les « opinions étaient différentes. Les uns proposaient de fixer le « commencement de la révolution vers la fin d'août, d'autres « exigeaient que le mouvement se fît dans les premiers jours de « juin. Une commission de trois membres fut nommée, afin « d'organiser le plan et de faire rentrer les fonds. Ces trois « membres furent Jean Ghica, Nicolas Balcesco et Alexandre « Golesco, le cousin...

« Les trois membres de la commission invitèrent Héliade à « venir prendre part à leurs travaux. Cette déférence de leur « part fut considérée par Héliade comme un piège qui lui était a tendu pour lui arracher le secret de ses moyens d'action. — A « l'arrivée de Tell à Bucarest, Héliade s'entendit avec lui, lui a communiqua la proclamation et les articles de la constitution. « Tell en fut satisfait, maïs en s'abouchant avec les autres, il « découvrit dans quelques-uns des sentiments tout autres que « fraternels (i). Le plan tracé par la commission lui déplut, « ainsi que l'époque désignée pour l'explosion aux premiers a jours d'août. Il ne fut pas moins surpris de quelques mesures « extrêmes proposées par Constantin Rosetti : elles ne faisaient « que dégrader et souiller le mouvement. // vit que tout allait se a trahir par le retard apporté dans V action et par la divergence « des opinions, ou que tout allait être dirigé en faveur des « ennemis du pays. Il se décida donc à passer outre. Il exigea 0 que le programme lui fût confié, il fit un contre-projet qui « n'obtint que la minorité. Mais son caractère fit prévaloir son a opinion. On craignait d'ailleurs sa position militaire.

(i) Pourquoi donc, alors, avoir pactisé avec eux? pourquoi n'avoir pas rompu immédiatement ? Cette faute fut irréparable.

c La majorité disait qull fallait commencer le mouvement dans a la capitale ; l'opinion de Tell était au contraire de le commencer a dans la province et dans plusieurs districts à la fois, tandis que a la capitale se soulèverait par suite du contre-coup (i). »

Cependant on avait fini par tomber d'accord sur les points suivants : le soin de préparer la proclamation incomberait à Héliade (2); il devait se rendre avec Tell, — le commandant de Giurgevo, — et Stephan Golesco dans le district de Romanatzi, administré par Maghiéro, — qui instruisait Héliade des ordres qu'il recevait de Bibesco {3), — et où le capitaine Plessoiano, qui avait passé à l'insurrection, attendait avec sa compagnie. Nicolas et Constantin Balcesco furent chargés de soutenir le mouvement, le premier dans le district de Prahova, le second dans le district de Valcea. Démètre Bratiano fut envoyé comme délégué auprès du gouvernement hongrois, et Jean Ghica se rendit à Constantinople, afin de représenter le mouvement auprès de S. M. le Sultan (4). Les autres membres, — parmi ceux-ci, MM. C. Rosetti et J. Bratiano, — devaient attendre à Bucarest le mouvement du dehors et le faire éclater aussitôt dans la capitale.

Telle était la situation à la date du 4 juin. Ce jour-là Héliade, — que Bibesco honorait de sa bienveillance à cause de son talent, et en dépit de son ancienne fonction de journaliste officieux du Prince Alexandre Ghica, et qu'il avait chargé de faire en Italie quelques recherches littéraires dans le but de le soustraire à la persécution du général Duhamel, quitta en effet Bucarest — avec Golesco Stéphan, mais pour se rendre à Islaz, où devait être donné

(i) Mémoires sur ^histoire de la régénération roumaine, par Héliade Radu- LESCO, p. 54.

(2) L'une et l'autre (la proclamation et la constitution) étaient déjà préparées par Héliade et ses amis, et il n'y eut besoin que de les lire dans la séance suivante. Elles y furent approuvées à l'unanimité. (Zossima, p. 15.)

(3) Méinoires sjtr J^ histoire de la régénération roumaine, par Héliade Radu- LESCO, p. 57.

(4) Idem, p. 58.

le signal de l'insurrection. Or, contrairement au programme arrêté, le signal partit de Bucarest.

Le 9 juin, six coups de feu furent tirés à bout portant sur Bibesco, qui se rendait en voiture à la promenade, par trois jeunes gens (i) que le§ théories socialistes et les excitations de quelques meneurs avaient fanatisés. L'épaulette du Prince lui sauva la vie.

Des arrestations furent ordonnées; on emprisonna plusieurs conspirateurs et parmi eux MM. Voïnesco et C. Rosetti. M. Jean Bratiano échappa aux recherches de la police.

Le même jour 9 juin, J. Héliade, Tell, — élevé au grade de colonel, — le capitaine Plessoiano, promu commandant par décision du gouvernement insurrectionnel, les capitaines Racota, Serrurius, Paraskivescoet StéphanGolesco, réunis à Islaz, procédaient à une cérémonie religieuse destinée à frapper l'imagination des assistants, qui s^ interrogeaient pour comprendre le but de cette réunion (2). Le prêtre Chapca dit la messe, adressa une prière au ciel, afin qu'il fût favorable à l'entreprise^ et il bénit deux étendards : l'un fut remis par Héliade au peuple, qu'il harangua, — le peuple était représenté par des négociants, des fermiers, des matelots qui étaient accourus poussés par la curiosité, — l'autre fut confié par Tell aux cent ou deux cents soldats présents composant l'armée de la régénération. Après cette distribution d'étendards, Héliade lut la proclamation rédigée par lui, au nom du peuple roumain : elle promettait le respect à la propriété et le respect aux personnes (3) ; puis les insurgés présents se consti-

(i) ZossiMA, p. 62, note 13.

Ils sont morts tous trois; à deux d'entre eux, qui plus tard, repentants, se sont jetés aux pieds du Prince, Bibesco a pardonné; — le troisième, dont nous passons le nom sous silence parce que ce nom est celui d'une grande et honorable famille, est devenu général sous le gouvernement de MM. Rosetti et Bratiano.

C'est le même qui, sous le règne de Couza, pendant une émeute, recevant du général Floresco l'ordre de cerner les émeutiers, tira sur eux, sans ordre.

(2) Mémoires sur l'histoire de la régénération roumaine, par Héliade Radu- LESCO, p. 62.

(3) Idem, p. 65.

tuèrent en gouvernement provisoire, en s' adjoignant Maghiéro qui était absent, mais qui dans la nuit du lojuin, vers dix heures, vint dans le camp pour se concerter avec ses collègues. Il leur montra une lettre qu'il venait de recevoir du Ministre de V intérieur, lui prescrivant de s'assurer de S. Golesco et d^Héliade, et de les renvoyer à Bucarest sous bonne escorte, avec tous les égards convenables, et leur communiqua ensuite des circulaires, — timbrées du cachet rouge du Domnu (i), — qui venaient de paraître, . . . et qui mettaient en garde les paysans contre les sollicitations dont ils allaient être Tobjet.

Voici la composition du gouvernement provisoire nommé par le prêtre Chapca, Stéphan Golesco, Tell, G. Maghiéro, N. Plessoiano et J. Héliade Radulesco.

Le prêtre ChapCA.

St. Golesco.

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