C. Tell
G. Maghiéro.
N. Plessoiano.
J. Héliade Radulesco.
Quant à la proclamation (2) d'Héliade, faite dans un style à la fois religieux, mystique et révolutionnaire, elle porte le cachet très spécial aux harangues, manifestes, écrits parus à cette époque. En voici quelques extraits qui peuvent donner une idée de l'ensemble. D'abord l'épigraphe.
(i) Mémoires sur r histoire de la régénération roumaine ^ par Héliade Radulesco, p. 65
(2) Idem, p. 65-69.
Voici, à propos des Mémoires, le jugement porté par les Roumains exilés à Brousse : « Parler des hommes de la sorte, en faisant d'eux des personnages poétiques, et de son livre un roman, c'est une insulte à ses contemporains et surtout à ceux qui ont vu, de leurs propres yeux, et les hommes et les choses.
« Lorsqu'on écrit un roman, on choisit les héros parmi les trépassés et l'on se crée des personna^jes fictifs. »> (Suite à VHistoire de Regnauît, par Russo Locus- TEANO, p. 9.)
INSURRECTION DE 1848. jd^
TEXTE EN LANGUE FRANÇAISE
Dieu seul est Seigneur et il s* est manifesté à nous; béni soit celui qui vient au nom du Seigneur!
Puis, après avoir ainsi présenté les membres du gouvernement provisoire comme les apôtres bénis du Seigneur, la proclamation débute par cette phrase :
Le temps de notre délivrance est arrivé^ rappelant ce vers de la Marseillaise :
Le jour de gloire est arrivé;
et continue (i) :
« Le peuple roumain s'éveille au son de la trompette de l'ange a du salut, et il reconnaît son droit de souverain. Paix à vous, « caria liberté vous est annoncée... Tout Roumain est atome du « corps souverain... chacun est fils de la patrie, et d'après notre a croyance il est plus, il est fils de Dieu. Nous portons tous le « nom de Roumains, et ce nom nous rend tous frères, il impose « silence à tous les intérêts, il éteint toutes les haines. Ainsi « paix à vous, liberté à vous! Ce réveil est pour le bien, pour le « bonheur de toutes les classes de la société, sans dommage « pour aucune d'elles, et même sans dommage réel pour pera sonne. Il ne convient pas non plus de sacrifier le plus grand a nombre pour le plus petit, parce que cela est injuste. Il ne « convient pas non plus de sacrifier le plus petit nombre pouf « le plus grand, car cela est violent. Le peuple roumain, en ce « qui concerne l'extérieur, reste inoffensif, respecte les puis* « sances, et demande que celles-ci respectent ses droits, stipulés « par les traités...
« Le peuple roumain rejette un règlement qui est contraire à a ses droits législatifs ainsi qu'aux traités qui reconnaissent son « autonomie. Cette r^tidiation est même à l'avantage de la
(i) Mémoires sur V histoire de la régénération roumaine, par Héliade Radu- LESCO, p. 65-79.
a Sublime Porte, qui en sera l'arbitre de concert avec la France, « l'Allemagne, l'Angleterre, desquelles les Roumains réclament c justice et secours en cas d'agression...
a Le peuple roumain veut une Patrie forte, mais par l'amour, c composée de frères et non d'ennemis; en conséquence, il « décrète, d'après ses anciennes coutumes, l'égalité des droits c civils et politiques de tous les Roumains. Quiconque est contre « cette loi est un ennemi du bonheur public, un Caïn fratricide, « au sein de notre mère la Patrie...
« Le peuple roumain veut établir le règne de la justice, et la c justice émane de Dieu...
c Le peuple roumain décrète la presse libre, la parole libre, les c réunions libres...
« Le peuple roumain veut la paix, veut la force, veut la garantie c des biens matériels, moraux et politiques; il décrète donc une « garde nationale, donc tout Roumain naît soldat. Tout Roua main est un gardien du bonheur public, un garant des libertés « publiques. Cela ne peut nuire à personne, sinon à ceux qui « conspirent contre les droits de la Patrie. — Le peuple roumain a appelle toutes les classes au bonheur.
c ... Le peuple roumain, dans sa générosité et sa piété, rend c hommage aux Lieux saints...
« Il reprend toutes les terres monastiques pour les soustraire c à toutes les dilapidations. Le peuple roumain rend à Dieu ce c qui est à Dieu et enlève aux pharisiens ce qui ne leur appara tient pas, pour le donner au pauvre, qui est le frère du Sei- « gneur. Ceci n'est pas préjudiciable aux Roumains, c'est au c contraire pour leur salut et pour la gloire des Lieux saints...
« Le peuple roumain distribue la justice à tous également et « avec prédilection aux pauvres...
« Le pouvoir souverain émane de Dieu et, dans chaque pays, « il se trouve reflété quelque part,
« En Roumanie, il réside dans le peuple, qui a le droit de
a nommer un chef de la Patrie. Par conséquent, le peuple ayant « le droit souverain peut en revêtir qui bon lui semble et pour c le temps qu'il juge convenable. Il décrète donc que ce pouvoir c (le Domniat) sera donné à l'élu pour cinq ans, afin de mettre c un terme aux rivalités et aux haines prolongées, et d'exciter « entre les citoyens l'émulation d'être bons, intègres, utiles à la c Patrie pour attirer la confiance publique.
a Le peuple roumain rejette les titres que la corruption « étrangère a introduits dans son sein, contrairement à ses c anciennes coutumes...
« Le peuple ayant décrété les droits civils et politiques, dont « le citoyen a toujours joui, déclare que tout Roumain est libre, a que tout Roumain est noble, que tout Roumain est un Domnu. . .
a En résumé, le peuple roumain décrète les articles sui- « vants (i)...
(Suivent les articles au nombre de vingt-deux.)
« Ces arrêtés expriment les vœux unanimes de la nation...
« La Sublime Porte les acceptera, autant dans sa générosité « que dans son propre intérêt.
« Le rôle de la Russie est d'assurer nos droits, dans le cas où « ils seraient foulés aux pieds par l'étranger...
a Le chef de l'Eglise bénira ces décisions, s'il est pasteur « selon la loi de Christ; il signera le premier ce décret, s'il veut a être notre pontife, s'il est pénétré de l'esprit de l'Evangile. Le a chef de l'État ne peut être contraire aux volontés du peuple, « puisqu'il est son élu; il ne peut s'opposer à un pareil acte sans « devenir traître à la Patrie et rebelle envers la Sublime Porte. « — Les Boyards ne peuvent être contraires à ces décisions» « attendu qu'ils ne perdent rien, et par leur concours ils don- « neront un témoignage des nobles sentiments qui doivent carac- « tériser les principaux de la nation...
(i) Voir ch. IV.
a Les commerçants, les industriels, les paysans bénissent ces c lois; ils les réclament, ils les exigent.
« Frères roumains, soldats qui êtes nos fils et nos frères, « veillez à Tordre public, puisque cela est votre devoir...
« Quand vous quitterez le fusil désormais, ce ne sont plus les « corvées et les fouets des Dorobantzi qui vous attendent, c'est a une Patrie qui vous invite au banquet fraternel de tous ses « enfants.
c Officiers roumains, vos frères d'armes d'Europe vous ont a donné l'exemple; l'Europe civilisée a les yeux sur vous. Vous « avez ceint l'épée pour maintenir l'ordre et pour lutter contre « les ennemis de la patrie. Veillez à l'ordre public. Vous con- « naissez mieux que vos soldats les vrais ennemis de la patrie ; a tirez vos épées, faîtes les luire au soleil de la justice et de l'in- « dépendance. La carrière la plus glorieuse dans les annales de « la patrie s'ouvre devant vous. Félicitez-vous de vous trouver « à la tête de vos frères d'armes dans ce grand jour, venu de « Dieu, et qui entrant dans l'éternité se présentera devant Dieu « avec sa mission accomplie, son front couronné de vos noms « comme d'autant d'étoiles emblèmes du salut du peuple rou- « main; mais si vos chefs vous commandaient des actes sacri- « lèges contre vos frères, vous n'avez à écouter que le peuple « souverain; brisez vos épées devant tout ordre fratricide : de a tels commandements sont inspirés par le souffle de Satan, a Celui-ci fut aussi chef dans les légions célestes, mais les anges « de la paix et de l'amour lui arrachèrent les ailes. Arrachez de « même les épaulettes à tout chef traître à la patrie, qui com- « manderait de verser la moindre goutte du sang de vos frères (i).
« Pieux religieux, évêques, prêtres, c'est vous qui remplacez « les apôtres, et c'est aujourd'hui que se proclament les lois a basées sur l'Evangile. Il est de votre devoir de sortir la croix
(i) Le plus clair de ces principes, c'est qu'ils ont démoralise complètement l'armée. Voir lettre de Nicolas Balcesco à J. Ghica. (Voir note de la p. 381.)
« à la main et de sceller les canons et les armes meurtrières. « Jésus-Christ est ressuscité! l'esclavage et la mort ont été « terrassés...
a Citoyens, vous tous, prêtres, boyards, soldats, négociant^, a industriels, de quelque classe, de quelque nation, de quelque 0 religion que vous soyez, étrangers qui vous trouvez dans la tt capitale et dans les villes, Français, Allemands, Serbes, Arméa niens. Bulgares, Israélites, armez-vous pour maintenir le bon c ordre et concourir à ce grand acte. Notre patrie est la vôtre, a s'il vous convient de rester chez nous; et la patrie vous reçoit. « Le système déchu ne vous a pas appelés au banquet commun; a nous aurons désormais la même table; le même banquet de a fraternité nous est préparé; nous aurons les mêmes droits. Et a vous, bénis laboureurs, frères du Christ, le produit de vos a sueurs se transforme en corps et en sang du. Seigneur; vous « êtes les fils du ciel, les fils de la paix et de la force; vous êtes a nos nourrisseurs ; vous avez pleuré et vous vous réjouirez; c vous avez été altérés de justice et votre soif sera apaisée. C'est a à vous que le Sauveur du monde a annoncé le bonheur. Vous a serez heureux et dans ce monde et dans l'autre...
c Tout le monde vous accorde la justice, les mains pleines et a les larmes aux yeux.
a Et toi, chef de l'État, élu du peuple! Le peuple regrette a amèrement de ne te nommer que le dernier, et il dépendait de a toi d'être le premier. La patrie t'a élu, elle t'a regardé comme « son fils le plus cher, ta conduite a été problématique ; tu t'es a montré aux yeux de la patrie et du monde comme l'enfant a prodigue de l'Evangile. — Reviens au milieu du peuple, et la 0 patrie mettra l'anneau de l'alliance à ton doigt et fera immoler a le veau gras ; nous ne te demandons pas compte de tes actes, « car tu es notre frère, tu es Roumain, tu en rendras compte « devant ta conscience et devant Dieu, Nous ne savons si ce que « tu as fait était volontaire ou forcé. Il est temps de démontrer
0 au monde que tu es ce que tu as toujours été : Roumain; il est a temps de LAVER LE PASSÉ et de ne pas léguer à tes enfants UN « NOiM FLÉTRI. La patrie te réclame pour son fils, elle déchire « ses vêtements, elle se frappe la poitrine, elle cherche avec a inquiétude, demandant qu^ aucun de ses enfants ne périsse et « qu'aucune goutte de sang roumain ne soit versé, La patrie « oublie tout, sois à elle, car elle désire te voir présider ce grand « acte d'aujourd'hui; FAIS UNE BELLE PAGE A L'HISTOIRE ROU- « MAINE, NE FAIS PAS ROUGIR DE LEUR PÈRE TES ENFANTS « QUI SE TROUVENT AU SEIN DE LA FRANCE. Ne LAISSE PAS
« dans les circonstances actuelles le peuple sans « chef, livré aux intrigues qui pourraient amener « l'anarchie; car alors malheur a nous et trois fois
a MALHEUR A TOI.
« Frères roumains, . ne craignez aucune puissance barbare du a dehors, car les temps de l'oppression et du droit du plus fort a sont passés. Veillez à l'ordre public; armez-vous en gardes « nationaux pour maintenir vos droits, pour former la croisade « de la frateryiisation des classes au dedans et pour prendre part « au dehors à la croisade de la fraternisation des peuples,
« Nous planterons la croix sur nos frontières, et la Russie ne « passera pas sur notre sol avant d'avoir foulé aux pieds la croix « qu'elle adore
a L'étranger en dernier lieu, si Dieu nous abandonne, ne « pourra conquérir que la terre et non les hommes, PAS UN ROU- « MAIN NE SURVIVRA A L'INDÉPENDANCE DE SA PATRIE.
« Le Seigneur est avec vous, frères, levez-vous en son nom, « et l'ange de justice céleste écrasera tout ennemi, il renversera « le cavalier et son cheval ; ses chars et ses armes seront réduits « en poussière, ses projets seront dissipés comme la fumée (i). »
Ces quelques extraits de la proclamation, dont nous avons cru
(i) Histoire de la régénération roumaine^ par Héliade Radulesco.
devoir souligner certains passages que M. Ubicini, enthousiasmé, déclare magnifiques (i), que Lesur qualifie de proclama-tion ampoulée (2), suffisent pour faire juger l'auteur. Tout commentaire est superflu. Rappelons seulement qu'Héliade était poète, grand poète même, et qu'il arrive aux poètes qui tentent d'escalader les cimes inaccessibles, de faire détonner la muse.
En même temps que cette proclamation était lancée, les membres constitués en gouvernement provisoire adressaient une lettre au Prince, et comme le nom de Maghiéro n'y figurait pas plus qu'au bas de la proclamation, ils jugèrent sage et prudent de charger ce dernier, — que Bibesco continuait à regarder comme son homme de confiance, — de la lui faire parvenir, de V avertir de ce qui venait de se passer et de lui demander des instructions sur ce qu*il devait faire. On avait pris cette mesure pour s' édifier sur les véritables sentiments du Domnu, au sujet de l'entreprise (3).
Cette lettre, dont on trouvera le texte au chapitre suivant, faisait connaître à Bibesco que l'arrivée du commissaire russe, toujours précurseur de troubles, avait déterminé un mouvement national de défense et de principes,,,, ENTREPRISE IMPROVISÉE ET SPONTANÉE, œuvre d'Héliade. Les signataires y disaient que Sa Grandeur n'étant plus en état de tenir les rênes du gouvernement, ils avaient dû se constituer, par intérim, en gouvernement provisoire. Néanmoins ils invitaient Sa Grandeur, au nom du peuple roumain, à se mettre à la tête de cette grande entreprise, pour rassurer le peuple. En cas de réponse favorable, le gouvernement provisoire cesserait de gouverner et s'estimerait heureux de recevoir ses ordres (4).
Cette lettre était datée d'Islaz, 9 juin 1848, le jour même où l'on tentait, à Bucarest, d'assassiner Bibesco.
(i) Provinces danubiennes, par M. Ubicini, p. 174.
(2) Annuaire historique, par Lesur. Année 1848, p. 500.
(3) Mémoires sur If histoire de la régénération roumaine, par Héliade Radu- LESCO, p. 82.
(4) Idem, p. 80 et 81.
Deux jours plus, tard, le 11-23 juin, pendant que les insurgés du camp d'Islaz prenaient la route de la capitale (d'abord bien reçus à Craïcova, ils durent bientôt l'abandonner devant l'attitude hostile des habitants), l'insurrection éclatait à Bucarest. Dès le matin, des jeunes gens, ayant à leur tête un certain Nitu (i) Maghiéro, neveu du commandant, parcoururent les faubourgs, lisant à haute voix et distribuant la proclamation d'Héliade; annonçant, en outre, que le Prince l'avait confirmée, et conjurant la foule de courir, au palais pour remercier le Souverain et l'acclamer. Ainsi fut-il fait. La foule envahit, à quatre heures, la cour du palais aux cris de : Vive Bibesco ! Vive la Constitution ! et le Prince ne tarda pas à se trouver entouré dans ses appartements par les chefs du mouvement restés à Bucarest. Ceux-ci prièrent, supplièrent, PRESSÈRENT Son Altesse de signer la Constitution.
Seul, en présence de cette foule, en proie à la douleur que Lui causait, en cet instant suprême, la vision très nette de la tempête prochaine que l'insurrection allait déchaîner sur Son pays, comme aussi de l'anarchie immédiate et sanglante dans laquelle elle allait tomber, si le chef de l'État refusait d'acquiescer au prétendu vœu populaire, Bibesco, jugeant le péril du moment plus pressant que tout autre, signa la Constitution, mais en faisant précéder sa signature de ces mots : cédant à la force (2), et accepta comme ministres les chefs du mouvement : les deux frères Golesco
(i) Russo nous apprend que ce même Nitu Maghiéro essaya, en 1854, de soulever la petite Valachie, d'y déterminer un mouvement agraire parmi les paysans. Dans ce but, il répandit — au nom de son oncle — dans la petite Valachie des proclamations incendiaires. Russo cite cette phrase de la proclamation n* 16. « LeveB-vous, les uns avec des armes foudroyantes, les autres avec des armes tranchantes : sabres, piques, faux^ haches, massues, le feu et la mort à la main. Massacres tous les boyards, tous les ciocoî; incendiée, ravageât leurs maisons; assommer tous les Russes, n
Ceci se passait au temps oii M. C. Rosetti écrivait à B. Bâlcesco : a Faites la révolution au plus tôt, Saint-Arnaud le commande, n (Voir lettre d'Héliade à Grâdisteano. Lettres d'exil, 14/20 novembre 1854, p. 73 et suivantes). — B. Bâlcesco, frère de Nicolas, est mort conservateur.
(2) Quelques mots sur la Valachie, p. 52.
(Nicolas et Stefan), Maghiéro, Nicolas Balcesco et C. Rosetti'(i).
S'il faut en croire les mémoires justificatifs du mouvement dé 1848 écrits par Héliade, Ubicini, E. Regnault et leurs amis, le Prince a signé, après un mouvement d'hésitation, mais librement et de son plein gré (2). D'après ces messieurs, tout sembla dès lors terminé, et le premier acte de la révolution en aurait été le dernier, si le Prince avait eu foi dans le pays, autant que celuici avait foi en son chef.
Sans insister ici sur les contradictions et les naïvetés d'Héliade, nous ferons observer que si le règne du Prince, si les progrès accomplis par Lui en si peu d'années, en dépit de toutes les difficultés rencontrées sur la route, justifiaient, en effet, la foi que le pays avait en Lui, il n'y avait aucune raison pour que les hommes qui prétendaient diriger les événements eussent un droit quelconque à la confiance de Son Altesse. Elle n'avait aucune confiance en eux et aucune influence sur eux. Aussi, n'ayant pas créé la situation faite au pays par l'insurrection, Bibesco n'entendit pas Se faire le complice des malheurs, — trop faciles à prévoir, — qui allaient fondre sur lui. Il abdiqua (3) laissant à la Valachie le gouvernement qu'il avait dû accepter le 11-23 j^i^^» pour satisfaire un vœu populaire^
Signalons en passant ce fait que tous ceux qui ont écrit sur les
(i) Zossima (qui était entré au Palais et avait été reçu par Bibesco) raconte ce qui suit r c< Le Peuple demande l'acceptation de la Constitution, la nomination d'un nouveau ministère, et il propose (à S. A.) pour ministres, d'après le désir du peuple, N. Golesco à l'Intérieur, Et. Golesco à la Justice, Héliade à l'Instruction publique, Maghiéro aux Finances, Tell à la Guerre, et N. Balcesco aux Affaires étrangères. Le Prince accepte, mais Heresco arrive et obtient de . Son Altesse qu'Elle remplace le nom de Tell par celui d'Odobesco. — Sur ces entrefaites survient N. Golesco, que Zossima avait envoyé chercher chez le consul anglais, qui l'avait caché. Malgré le conseil que Zossima donne à N. Golesco ' de ne pas proclamer le nom d'Odobesco et la même demande que Golesco dut • faire au Prince, Odobesco figura sur la liste des ministres. » (Zossima, p. 63.)
(2) Mémoires sur V histoire de la régénération roumaine, par Héliade Radu- LESCO, p. 10.
(3) Voir la teneur de cet acte et les termes dans lesquels les membres du gouvernement provisoire le font connaître au Pays (chap. m de cette seconde partie) .
Grâdisteano commet une erreur quand il écrit , dans la brochure de Zossima,
événements de 1848 ont cru devoir faire un mérite à Tinsurrection de ce que pas une goutte de sang n^ait été versée le 11 juin. Leur admiration ne se trompe-t-elle pas d^adresse? Que le Prince, en effet, eût refusé de signer la Constitution, et l'on eût eu, le jour même, l'anarchie à Bucarest.
L'abdication est du 14 juin, deux heures du matin. A cette date même, le Prince passait en Transylvanie dans la voiture de M. C. Rosetti, SON préfet de police, qui avait tout fait pour Le déterminer à abdiquer et à quitter le pays et avait eu l'habileté de faire accepter sa voiture à Son Altesse, dans la crainte que, si Elle prenait une voiture de la cour. Elle ne fût reconnue par le peuple, qui était opposé à Son départ, ou par les membres du gouvernement, qui estimaient V abdication de Bibesco à Végal d'une catastrophe (i). Or, reconnu, le Prince était ramené triomphalement au palais, et le plan de M. C. Rosetti n'aboutissait pas.
Le lendemain même du départ du Prince, les chefs du mouvement de Bucarest proclamèrent un gouvernement provisoire
que l'original de l'acte d'abdication a été remis à Bibesco par Rosetti. Cet acte a été retrouvé par M. Mandrea, conseiller à la cour de cassation, — auquel nous devons plus d'un précieux renseignement, — dans les papiers de N. Balcesco.
(i) Propres termes de feu Gr. Grâdisteano, membre du gouvernement provisoire, parlant à l'auteur de cet ouvrage.
Voici ce que Zossima raconte à propos de l'abdication du Prince : « Le bruit s'étant répandu que le Prince voulait quitter le Pays, Grâdisteano, bien que n'étant pas en très bons rapports avec Bibesco, demanda à Lui porter à signer les décrets de nomination. Cela lui fut refusé. Il avait eu le malheur de dire qu'il rassurerait Bibesco et qu'il promettait de Le faire renoncer à Son départ. C. Russet — C.-A. Rosetti d'aujourd'hui («V), — était préfet de police. » (Zossima, p. 20.) Et, à la note 17, il a ajouté : « Bibesco n'était pas engagé à partir par ses amis seulement, il y était poussé par les bruits d'attentat h sa vie qui circulaient, Lui disait-on, dans le Peuple. Toutes ces menaces étaient fausses ; le Peuple ne voulait pas le départ de Bibesco et moins encore Sa mort, n (Zossima, note 17.) M. Ulbach, un ami de C. Rosetti, appelé, il y a peu d*années, en Roumanie par ce dernier, pour s'occuper disait-on, des ouvrages de la Reine, et comblé par le gouvernement, ne crut pas pouvoir mieux témoigner sa reconnaissance qu'en faisant à Paris, — retour de Bucarest, — une conférence sur les événements de 1848, en présentant à son auditoire M. Rosetti comme un héros, le Prince Bibesco comme un tyran, et en racontant que le héros avait caché dans sa voiture le tyran pour le soustraire à la fureur du Peuple et lui faire gagner la frontière. — N'avons-nous pas raison de dire que la fameuse légende n'a manqué aucune occasion, depuis 1848, pour se perpétuer?
illégal, en remplacement du gouvernement légal institué par Bibesco. En voici la composition :
Président : S. S. le Métropolitain Néophyte;
Membres : MM. Héliade, St. Golesco, Tell, Maghiéro, Scurto;
Secrétaires : A. -G. Golesco, N. Balcesco, C. Rosetti, J. Bratiano ;
Ministres : N. Golesco, J. Campineano, C. Philippesco, Odpbesco, J. Héliade, J. Voïnesco, G. Nitzesco, M. Mossoiu.
Dès ce moment les événements se précipitent : la communication de M. le consul général de Russie au Prince Bibesco faisant connaître à Son Altesse qu'il cesse ses fonctions (12 juin); — la protestation adressée le 30 juin à S. S. le Métropolitain, par le consul général, contre les actes illégaux récemment accomplis; — la nouvelle « que les troupes de 5. M, F Empereur « ont franchi le Pruth et se dirige fit vers la frontière de Vala- « chie » ; — l'hostilité déclarée des consuls étrangers (à l'exception du consul anglais) contre le nouvel état de choses créé en Valachie; — une tentative, pour renverser le gouvernement du 13 juin, faite le 19 juin (i" juillet) par Odobesco (i), Salomon et Garbaski; — la panique des membres du gouvernement, qui croient que les Russes sont aux portes de Bucarest et qui prennent la fuite; — la constitution d'un nouveau gouvernement, le 29 juin (11 juillet), sous la présidence du même Métropolitain Néophyte, avec une caïmacamie composée du grand ban Th. Vacaresco, Em. Baleano, ancien président du Conseil, et Jean Philippesco; — le renversement de cette caïmacamie, le retour des fugitifs gouvernementaux, rassurés par la non-apparition des
(i) Voir sur cet incident, à l'Appendice, la lettre d'Héliade à Gr. Grâdisteano, 10 juillet 1866 , dans les Lettres d'exil d'Héliade, par Locusteanu, p. 540.
Ce furent MM. J. Bratiano et B. Iscovesco le peintre qui furent chargés d'aller en reconnaissance à la frontière pour savoir si les Russes arrivaient. M. Rosetti aurait même assuré que le consul général Colghoun avait reçu une dépêche dans ce sens. — Le consulat protesta contre cette affirmation.
38o DEUXIÈME PARTIE,
^baïonnettes russes; — une proclamation du gouvernement, qui menace de livrer à la fureur du peuplé tous ceux qui seront convaincus de nourrir des sentiments anti révolutionnaires, signée par S. S. le Métropolitain Néophyte, MM. Etienne Golesco, Maghiéro, Héliade, Tell et Rosetti; — des tentatives d'organisation condamnées à ne pas aboutir, par suite de l'anarchie qui règne parmi les membres du gouvernement et leurs amis, les uns à la recherche du terrain légale tels Héliade, N. BaU cesco et Tell, les autres prêcheurs violents de la révolution par le sang, tels les rédacteurs du Pruncul roman que dirige M. Rosetti (i); — des harangues au palais et sur les places publiques; — des notes aux gouvernements étrangers, qui n'y répondent pas; — la formation des cadres d'une garde nationale sous le commandement d'un officier traître à son serment et reconnu pour avoir tiré sur Bibesco; — l'arrivée à Roustchouk, le 25 juillet (6 août), d'Omer-pacha à la tête d'un corps d'armée turc; — une circulaire du comte de Nesseirode (31 juillet),
(i) aujourd'hui nous n'avons détruit que leurs maisons, car ils ont su ce
QUI LES ATTENDAIT, ET ILS SE SONT ENFUIS DEVANT LA FUREUR POPULAIRE; AUTRE- MENT LEUR SANG INFAME AURAIT COULÉ DANS LES RUES DE BUCAREST, ET NOS CONCI- TOYENS AURAIENT ÉCRIT AVEC CE SANG, SUR TOUS LES CARREFOURS, LE MOT « VEN- GEANCE », EN LETTRES INEFFAÇABLES.
A LA TÊTE DE CETTE FOULE gUI s'eN ALLAIT DÉTRUIRE LES MAISONS DES BRIGANDS ET DES ARISTOCRATES, MARCHAIENT TROIS PRÊTRES, LA CROIX EN MAIN, ET AUPRÈS d'eux un ENFANT DE QUINZE ANS QUI CHANTAIT :...