ABDICATION DU PRINCE
TRADUCTION
Bucarest, 13/25 juin 1848.
Au Conseil des Ministres.
Comme je sens que mes forces ne sont pas en rapport avec ce que les circonstances actuelles exigeraient de moi, et ne voulant pas avoir le remords d'avoir compromis le sort de mon Pays en conservant plus qu'il ne m'est possible les rênes du Gouvernement, je les remets entre vos mains, et je rentre dans la vie privée, avec cette paix de l'âme que donne une conscience tranquille.
Georges-Démètre BiBESCO.
Retenons de ce document la bonté, la tristesse qui s'en dégagent, le sentiment de délicatesse de l'ouvrier qui sent son œuvre brutalement compromise par des maladroits et qui, pour n'accuser personne, dit simplement qu'// se retire parce que ses forces ne sont pas en rapport avec les circonstances.
Rapprochons ce document de la proclamation annonçant au Pays l'abdication et le départ de Bibesco :
PROCLAMATION
« L'ex-Prince Georges Bibesco, bien qu'il ait consacré par son approbation les droits sacrés que les Roumains ont reconquis, se sentant affaibli par la maladie, et ne pouvant plus tenir les rênes du Gouvernement, vient d'abdiquer aujourd'hui, résiliant tous Ses pouvoirs.
« La patrie se trouvant donc, à cette heure, dans des circonstances difficiles, un Gouvernement provisoire a été constitué par les soussignés Roumains qui se sont déjà sacrifiés pour le pays (i) et jurent, aujourd'hui encore, de mourir (2) pour lui, »
Le Gouvernement provisoire :
Président : Sa Sainteté le Métropolitain Néofite. — Jean HéLiADE, Etienne Golesco, Tell, Maghiéro,
SCURTU.
Les secrétaires : C.-A. RosETTi, N. Balcesco, A. -G. Golesco, J.-C. Bratiano.
* Ministre de V intérieur : Nicolas Golesco. Ministre de la justice : J. Campinbano. Ministre des affaires étrangères : J. VoiNESCO. Ministre des finances : C.-N. Filipbsco. Contrôleur général : Georges Nitzesco, Ministre de la guerre : Jean Odobesco.
Ministre des cultes : Jean Héliade.
Commandant provisoire de la garde nationale : Charles
Crbtzulbsco.
Président du conseil municipal : Constantin Cretzulesco. Chef de la police : Margarit Mosoiv.
1848, 14 juin. (Bull, off,^ n* 31 du 15 juin 1848.)
Pour les signataires de cette pièce, la bonté du Prince, le
(i) OU P Quand P De quelle manière?
(2) Nous avons vu que ce serment répété n'engageait à rien.
mobile qui Lui fait préférer la perte de Sa couronne à une complicité coupable, le sentiment de Sa dignité, de Thonneur, pour tout dire, est une maladie. — Il ne manque que le certificat du médecin : mais on ne saurait penser à tout .
Plus tard , ce ne sera plus la maladie qui aura déterminé le départ du Prince; la lieutenance princière, dans sa protestation lamentable à S. H. Abd-ul-Medjid, donnera une autre raison à cette détermination : elle dénoncera le Prince comme s^étant laissé corrompre par Vétranger et ayant abandonné son Pays comme un navire sans pilote au milieu de la tempête (i), et Héliade racontera dans ses Mémoires que Duhamel s* empara de V esprit de Bibesco, et parvint à l* effrayer au point de lui faire abdiquer le pouvoir et de le déterminer à se retirer en Transyl-vanie, lui promettant que, sous peu de jours , il serait rappelé et reprendrait les rênes du gouvernement (2) .
Les signataires de la proclamation du 1 1 juin restent fidèles à leur menace : Trois fois malheur à toi si tu nous abandonnes ! Ils calomnient, sans se préoccuper même de la vraisemblance de leurs calomnies. Si Bibesco avait tenu à conserver Sa couronne, il n'aurait eu qu'à accepter l'envoi des troupes russes que le cabinet de Saint-Pétersbourg lui avait fait offrir, ou à passer en Russie avant le 11 juin, et à revenir avec les armées du Czar, dans les bonnes grâces duquel II serait rentré.
Une preuve du mépris d'Héliade pour la vérité : le 9 juin, la veille de l'insurrection, Bibesco, voulant calmer par sa présence les inquiétudes qu'une certaine agitation avait fait naître en ville, était sorti à la promenade , en voiture découverte , avec son ministre Villara.
Une autre voiture venant de la ville rejoignait bientôt la
(i) Protestation de la Lieutenance princière adressée au sultan Abd-uI-Medjid. Voir le journal : Esprit, cœur, littérature (n'4).
(2) Mémoires sur Vhistoire de la régénération roumaine, par Héliade Radu- LESCO, p. loi. M. Xénopol s'élève contre cette calomnie des membres de l'Insurrection.
calèche du Prince et la dépassait rapidement. Elle était occupée par trois jeunes gens armés de fusils. Se rendre compte de la position que Son Altesse occupait dans Sa voiture, revenir sur leurs pas et décharger sur Elle leurs armes, à bout portant, fut pour les auteurs de Tattentat l'affaire de quelques secondes.
Une des balles atteignit le Prince à l'épaule, rencontra heureusement répaulette et y resta logée ; une autre entama le col de sa tunique; une troisième traversa la capote de la voiture, à hauteur de la tête.
Tel est le fait dans sa triste simplicité. Il fut aussitôt connu dans ses moindres détails de la Roumanie entière. Laissons maintenant la parole à Héliade Radulesco : « Tous les chefs du mouvement furent tentés de croire que cette nouvelle était fausse , ou au moins que V attentat était factice et ordonné par Bibesco lui-même^ ou le parti russe y afin de pouvoir incriminer le mouvement. On disait que six coups avaient été tirés; cependant AUCUNE BALLE N'AVAIT ATTEINT MÊME LA VOITURE; Bibesco d'ailleurs ne faisait aucune allusion à ce sujet dans sa lettre
adressée à Maghiéro A la suite de la réponse que Maghiéro
venait de recevoir^ ainsi que de cette nouvelle IMPUDEMMENT INVENTÉE, les membres du gouvernement provisoire se décidèrent à considérer Bibesco comme ennemi et à le traiter comme tel. Ils se décidèrent donc à révolutionner toute la petite Valachie ! »
Ceux qui pourraient témoigner à propos de l'événement du 9 juin sont morts : pourtant deux témoins muets, mais d'une éloquence brutale dans leur mutisme, répondent à Héliade : l'un, est répaulette qui sauva la vie au Prince, l'autre, la balle qui faillit Lui donner la mort (i) .
Nous produisons ces témoins :
(i) Mémoires sur V histoire de la régénération roumaine, par Héliade Radulesco, p. 89.
Épaulette portée par le Prince, le 9 juin 1848, jour de l'attentat contre Sa vie. Trou et déchirure faits par le projectile.
La balle, avec les morceaux d'étoffe et les fîligrammes d'or qui y sont restés fixés.
Cependant, affirme Héliade, en 1851, aucune balle n*avait atteint même la voiture (i).
Tout ce qui précède nous dispense d'insister sur ce fait que les membres du comité de l'insurrection jugèrent superflu d'adresser au Chef de l'État l'expression de leur indignation, — cela n'eût été, pourtant, qu'un acte d'honnêtes gens, — et qu'ils jugèrent politique, et prudent sans doute, de ne pas inquiéter les coupables qui avaient tenté d'assassiner le Prince, voire de les récompenser dans la personne de l'un d'eux, dont ils firent immédiatement le chef de la garde nationale (2) .
Nous ne nous étendrons pas davantage sur l'intervention d'«« très petit bout de papier que le Prince aurait adressé à Maghiéro pour lui prescrire de mettre à mort cinq hommes et quatre-vingts individus révoltés (3) , accusation bouffonne à l'usage d'un certain public ; en contradiction avec ces ordres émanés du gouvernement, à savoir : de s^ assurer de S, Golesco et d" Héliade et de les envoyer à Bucarest sous bonne escorte, avec tous les égards convenables.
(i) C'est trois ans après l'attentat qu'Héliade a la simplicité d'imprimer cette déclaration.
(2) <€ Le Prunco rédigé par Constantin Rosetti insulte ceux qui, parmi le peuple» avaient osé faire observer que, M. C... étant connu par ses antécédents {V attentat) ^ il n'était pas prudent de lui confier le commandement de la garde nationale, — Mémoires sur Fhistoire de la régénération roumaine, par Héltade Radulesco, p. io6.
Ce même personnage fut élevé quelques années plus tard au grade de général, sous le gouvernement de MM. Rosetti-Bratiano. Ce passage que nous venons de citer du livre d'Héliade prouve que lui aussi connaissait les coupables ; que lui aussi se trouvait avoir sa part de complicité dans le blanc-seing que le comité insurrectionnel leur avait donné. Et voilà dans quelle situation s'est placé cet homme qui avait mis en tête de la proclamation du 1 1 juin les mots : « Respect à la propriété, respect aux personnes » ; auquel nous tenons à rendre cette justice, — à cause même des grandes fautes qu'il a commises, — qu'il empêcha bien des excès. Héliade allègue qu'il a été trompé. Soit; mais quelle indulgence peut-il attendre de l'histoire, lui qui a trompé sciemment, qui n'a pas écrit une ligne sans calomnier le Prince Bibesco, son bienfaiteur?
(3) Mémoires sur l'histoire de la régénération roumaine, par Héliade Radulesco, p. 88. — Voir aussi Ubicini et Elias Regnault. Le premier reproduit les mots « mort h tous •>, entre guillemets, comme s'il faisait une citation de pièce connue; le second s'arrange de manière que l'on croie qu'il donne la pièce même.
Ces ordres sont rapportés par Héliade lui-même (i), qui ne se souvient pas de nous les avoir fait connaître; ils jurent avec le caractère et les idées du Prince, ainsi qu^Héliade le reconnaîtra en 1856 (2), et ils furent imaginés, dans le but de fournir un prétexte au Comité, pour justifier sa conduite envers les auteurs de l'attentat.
C'était l'anarchie qui saluait l'insurrection à sa première étape !
(i) Mémoires sur V histoire de la régénération roumaine, par HéuADE Radu- LESCO, p. 85. — Zossima écrit : « Bîbesco lui répondit (à Maghiéro) de s'emparer d* Héliade et de ceux qui étaient avec lui et de les envoyer à Bucarest », p. 16.
(2) Le Prince Bibesco avait fait grâce aux condamnés de 1840, et Héliade pense que s'il avait réprimé l'Insurrection de 1848, il aurait également gracié les coupables. Lettres d'exil d' Héliade Radulesco, p. 494. — Constantinopie, le 5 mai 1856.