CHAPITRE III
CALOMNIES ET MALADRESSES DES AUTEURS DE L'iNSURRECTION.
Ce qui déconcerte dans les inexactitudes, dans la malveillance et la mauvaise foi, qui abondent parmi \ts pièces justificatives de rinsurrection de 1848, c'est plus encore la maladresse, l'ingratitude, le manque de fierté nationale, que la calomnie, arme de prédilection des auteurs desdits écrits.
Avant tout autre acte, la proclamation du 1 1 juin(i) n'en oflfret-elle pas un exemple des plus saillants? Le gouvernement provisoire insurrectionnel prend le soin de faire connaître au Pays que le chef de VÉtat, Élu et regardé par lui comme son fils le plus cher, doit présider au grand acte d! aujourd'hui : il L* invite à faire une belle page à l* histoire roumaine^ il Le prie de ne pas laisser le peuple, dans les circonstances actuelles , sans chef, livré aux intrigues qui pourraient amener l'anarchie, et en même temps il injurie ce chef, il cherche à l'abaisser, à le déconsidérer aux yeux de la nation, en laissant planer sur ses actes toutes sortes de soupçons ^ il le menace! .Ta conduite a été problématique, lui disent les signataires de la proclamation ; nous ne te demandons pas compte de tes actes, tu en rendras compte devant ta conscience et devant Dieu,,, Nous ne savons pas si ce que tu as fait était volontaire ou forcé,,, il est temps de laver le passé et de ne pas laisser à tes fils un nom flétri. Ne laisse pas le peuple sans chef; car alors malheur à nous, et trois fois > mal-
(i) Mémoires sur V histoire de la règênfration roumaine, par HéLiADR Radulesco, p. 77.
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heur à toi (i)... Singulier moyen de rehausser dans l'opinion publique le prestige tlu chef désigné pour concourir au grand acte et de déterminer ce chef à accepter la mission qu'on lui offre. Et quel langage ! Que l'on ne s'attendît pas à trouver, dans le haut personnel de l'armée de la régénération, cette chevalerie ou simplement cette courtoisie, qui est la fleur de la distinction, cela se conçoit sans peine ; mais un peu de savoir-vivre , pourtant , n'aurait choqué personne et n'aurait pas dépareillé le morceau d'éloquence du gouvernement provisoire insurrectionnel. D'ailleurs les incohérences par lesquelles il se distingue, ont leur explication. Les chefs de l'insurrection, pénétrés de leur impuissance et de la gravité de la situation qu'ils créaient au Pays, sentaient bien qu'ils ne pouvaient pas se passer de Bibesco, mais il ne leur convenait pas de l'avouer. Il ne fallait pas que le Pays pût croire qu'ils désiraient Son maintien à la tête du pouvoir, à cause des preuves qu'il avait données — depuis Son avènement — de Son libéralisme éclairé (2) et de Sa résistance respectueuse envers le cabinet de Saint-Pétersbourg, car alors, « pourquoi l'insurrection »? se serait-on demandé. Le plan des régénérateurs était de faire la nuit sur le règne de ce Prince, tout en y laissant soupçonner des actes inavouables, et de paraître magnanimes à son égard en lui donnant l'occasion de laver son passé et de ne pas léguer à ses enfants un nom flétri (3).
Cette partie de la proclamation-sermon n'est pas sans mérite; elle n'approche pas, cependant, comme morceau de choix, de la lettre qui fut adressée au Prince, du Camp de la Régénération, le jour même où parut la proclamation.
(i) Mémoires sur l' histoire de la régénération roumaine^ par Héliade Radu- LESCO, p. 77.
(2) Voir lettre confidentielle de Philippsborn au Prince Bibesco. Voir t. I, Correspondance générale, p. 255.
(3) Mémoires sur l'histoire de la régénération roumaine, par HÉliade Radu- LESCO, p. jj.
Voici cette pièce (i) :
TEXTE EN LANGUE FRANÇAISE
JUSTICE — FRATERNITÉ A u nom du Peuple roumain ^ le Gouvernement provisoife,
« Votre Grandeur,
« Le mouvement qui a^ite la France et l'Allemagne se fit « sentir dans toute l'Europe, et ne tarda pas à inquiéter la « Roumanie.
« Le Peuple roumain, exaspéré par ses longues souffrances, « les habitants de la capitale, inquiétés par l'arrivée du commis- « saire russe, toujours précurseur de troubles, et par un complot « étranger et ténébreusement ourdi, afin de troubler le repos « public dans l'ivresse des passions, se sont vus forcés de « prendre part à un mouvement national de défense et de prince cipes. L'ENTREPRISE fut IMPROVISÉE et SPONTANÉE; Car « Votre Grandeur, n'était plus en état d'inspirer la confiance, ni tt d'opposer la force et l'énergie nécessaires aux intrigues des a étrangers.
« Les soussignés, redoutant que le mouvement ne dégénérât « en anarchie, voyant que l'opinion publique se concentrait « autour d'eux, se sont déterminés à se mettre à la tête d'un « mouvement régénérateur dont le but est de maintenir l'ordre « et de proclamer la volonté du peuple, par la proclamation « ci-jointe. Elle appelle tout Roumain à prendre part à la grande « œuvre de la régénération; elle n'exclut pas même Votre Gran- « deur.
(c Considérant que Vos mains affaiblies ne sont plus en état de « tenir ies rênes du gouvernement, et que Votre voix n'a plus
(i) Elle est rédigée par Héliade. Lettres d'exil et Mémoires d'Hcliade Raduîesco, p. 80.
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« d'influence sur l'armée, les soussignés, dans le but de remplir « leur mission, se sont vus dans l'inévitable nécessité de prendre, « par intérim, une charge difficile, et se sont constitués en goua vernement provisoire.
« Au nom du Peuple roumain, ils ont l'honneur de Vous comte muniquer la manifestation nationale, et la Constitution qui est « basée sur nos anciennes lois et coutumes ; ils Vous invitent à « obéir à la voix de la Patrie et à Vous mettre à la tête de cette « grande entreprise.
a Par le consentement de Votre Grandeur, par Votre signature « apposée sur la Constitution, le peuple sera rassuré, le crédit « de Votre Grandeur rétabli et par conséquent nos forces seront « restaurées.
a Les soussignés n'attendent que Votre réponse et, dès qu'ils « recevront une nouvelle aussi heureuse et aussi désirée, dès a qu'ils seront convaincus, par des preuves suffisantes, de la « sincérité de Votre cœur, ils cesseront de gouverner et s'estia meront heureux de recevoir Vos ordres. »
a Les membres du Gouvernement provisoire :
0 L'Hiérée Chapca, J. Héliade, Ch. Tell, « St. GOLESCO, Nicolas Plessoiano,
(I Islaz, du camp de la Régénération, 9 juin 1848 (i).
Ainsi, ce mouvement destiné à bouleverser les institutions du Pays n'est autre chose qu'une ENTREPRISE IMPROVISÉE, SPONTA- NÉE; les soussignés se mettent à la tête d'un mouvement régénérateur dans le but de maintenir l'ordre,., qu'ils vont troubler. ^\eTii\\xe l'opinion publique se concentre autour d'eux, qu'ils soient l'écho de la volonté du Peuple, ils n'en REDOUTENT pas moins
(i) Mémoires sur l'histoire de la régénération roumaine, par Hëliade Radu- LESCO, p. 81.
que le mouvement NE DÉGÉNÈRE EN ANARCHIE : mais cette crainte ne les arrête pas. Ils constatent que les mains affaiblies du Prince ne sont plus en état de tenir les rênes du Gouvernement ^ que Sa voix n'a plus d! influence sur V armée ^ mais ils Le somment, quand même, d^ obéir à la voix de la Patrie et de Se mettre à la tête de cette grande entreprise. Qu'il signe seulement la Constitution, c'est-à-dire qu'il légalise l'insurrection, et aussitôt, comme par enchantement, le peuple sera rassuré, le crédit de Sa Grandeur sera rétabli, et les soussignés s'estimeront heureux de recevoir Ses ordres (i) .
Qu'on nous passe l'expression : c'est déjà du Rabagas. Car, de deux choses l'une : ou le Chef de l'Etat méritait la flétrissure que les membres du Gouvemement provisoire Lui ont libéralement infligée, et dès lors la morale ordonnait à ces derniers de Le renverser, ou bien le Prince était victime d'une spéculation politique, et, dans ce cas, on n'aura jamais assez de mépris pour ses calomniateurs (2).
Cependant, Bibesco abdique le 13 juin. Oh ! alors la déception et la colère du Gouvernement provisoire n'ont plus de bornes (3), car l'abdication de Bibesco est la réponse à la proclamation et à
(i) Mémoires sur V histoire de la régénération roumaine, par Héliade Radu- LESCO, p. Si.
(2) On raconte que lorsque, après la crise, les insurgés furent arrivés à Ruschuck, le pacha de la ville leur demanda ce qu'ils avaient fait. Obedeanu répondit qu'ils avaient donné la liberté à leur pays. S'étant fait expliquer le sens de ces paroles, le pacha s'écria : « Ah ! je comprends ! vous êtes des pehîivantacdm (espèce de farceurs). » (Dans l'Inde, Pahlawnni signifie lutteurs. — Pehlivan, homme qui se donne en spectacle; a deux sens : 1" homme sans consistance, méprisable; 2* artiste, homme retors.)
D'ailleurs les Turcs ont des reparties d'une grande finesse. Après le rétablissement de la paix entre la France, la Russie et la Porte, un ambassadeur ayant demandé au pacha désigné pour le poste d'ambassadeur en France, comment il traiterait les femmes de Paris, reçut cette réponse, qui était une leçon : u Les plus âgées comme ma mère, celles de mon âge comme ma sœur, les plus jeunes comme ma fille. »
(3) Voir au Mémoire Justificatif — qualifié par Héliade d'incriminatif — des droits des Moldo-Valaques, la Requête adressée à Sa Hautesse le Sultan, et les calomnies dirigées contre Bibesco. Nous en avons fait justice au cours de cet ouvrage.
la lettre du ii juin, elle est la condamnation du mouvement insurrectionnel. De là une grave préoccupation pour le Gouvernement : en quels termes fera-t-il connaître cet acte au Pays, pour qu'il n'en saisisse pas la portée? Après mûre réflexion, on décide de proclamer que Bibesco a abdiqué parce qu'il était MALADE.