‹ Roumanie, dA̓ndrinople a̓ Balta-Liman (1829-1849). Règne de BibescoChapitre 77 sur 121 · AFFAIRES DU PAYS · texte numérisé non relu

AFFAIRES DU PAYS

La proclamation a le tort de débuter par une affirmation en tous points contraire à la vérité : le peuple n'avait rien décrété; le peuple — M. C. Rosetti, dans le Pruncul du 8 juillet 1848, nous a aidé à le prouver — fut hostile à l'insurrection.

Le règlement organique, voté en 1831, avait reconnu au pays l'indépendance administrative et législative.

Ce règlement, préparé par des commissions nationales (4), fut, il est vrai, soumis au Czar et au Sultan, mais il le fut avant le vote des Chambres extraordinaires. Il donna lieu à divers amendements, et il fut voté en toute lil^erté (5).

On pourrait faire un reproche à ce règlement : l'insuffisance

(x) Annuaire historique, par Lesur, année 1848, p. 500.

(2) Le peuple roumain ne décréta rien, par cette bonne raison qu'il fut hostile à l'Insurrection. — Voir le Pruncul roman (le Roumain dans les langes) du 8 juillet 1848, n» 10.

(3) Règne de Bibesco^ t. I, p. 8 à 32. — Histoire de la régénération roumaine, par HéLiADE Radulesco, p. 72 et 73.

(4) Voir Règne de Bihesco, t. I, p. 8 à 32.

(5) Voir \es Annales parlementaires, t. I.

des pouvoirs dévolus au chef de l'Etat. Ce reproche se trouverait justifié par Topposition systématique (i) de la Chambre de 1843- 1844 aux projets de loi (2) du gouvernement; par l'état précaire du pays, qui demandait pour guider ses destinées, une main ferme dans la direction des affaires, V honnêteté, Vintigrité à toute épreuve, l'esprit juste et éclairé (3) que les gens impartiaux reconnaissaient à Bibesco{4); par les lettres de Kisseleff, qui, tout en expliquant le but que la Commission réglementaire avait voulu atteindre, partageait cette manière de voir.

M. de Nion, consul général de France, en nous initiant aux artifices auxquels le Prince était obligé de recourir pour obtenir même des Chambres de 1846 et 1847 un vote favorable aux projets de loi les plus urgents, fournit sur ce sujet le meilleur des arguments (5).

La deuxième partie de l'article i" est ainsi conçue : Non-intervention des puissances étrangères dans les affaires du pays. On

(i) Kisseleff à Bibesco. Lettre du 14 avril 1844. Voir t. I, p. 229. — Ce mot « opposition systématique », qui caractérise l'attitude antipatriotique de la Chambre de 1843-1844, se retrouve sous la plume de MM. Zossima, Xénopol, Ubicini, et même de M. Billecoq.

(2) Projets de loi repoussés par cette Chambre : Projets sur le bien dotal ; sur les mines ; sur l'augmentation de la milice, etc.

(3) Kisseleff à S. S. le Métropolitain de Hongro-Valachie. Lettre du 13 novembre 1844, t. I, p. 239.

(4) Le but que la commission réglementaire a voulu atteindre a été d'affaiblir le pouvoir du chef de l'État par l'institution du Conseil et de l'Assemblée, afin de lui enlever la possibilité de revenir aux errements des Fanariotes. Kisseleff estime que le but a été atteint, et il le croit utile avec un mauvais Prince, mais il reconnaît que, dans le cas contraire, il a ses inconvénients et ses difficultés; et il ajoute que, tout en préférant les inconvénients du règlement, le pouvoir absolu pourrait être confié au chef élu qui inspirerait, par ses principes, assea de confiance, et que ce pouvoir, personne ne le mériterait plus que le Prince Bibesco. (Kisseleff à Bibesco, lettre du i" mai 1844, t. I, p. 233.)

(5) Malgré le bon accord qui règne entre l'Assemblée et le Prince, Son Altesse ne peut espérer d'obtenir l'assentiment des députés aux réformes même les plus modérées et les plus nécessaires, qu'en surprenant pour ainsi dire cet assentiment, à la' faveur d'une proposition inattendue et d'une délibération sommaire qui ne laissent pas aux intérêts menacés le temps de concerter leur résistance. C'est ce qui a eu lieu l'an passé pour hs lois relatives à l'affranchissement des Bohémiens. M. de Nion à M. Guizot, lettre du 7 février 1848. (Archives du Ministère des affaires étrangères, Paris.)

se demande pourquoi il n*y est pas dit : dans les AFFAIRES INTÉ- RIEURES DU PAYS (l).

Par la suppression du mot intérieury la phrase prend un tout autre sens. Il semble qu'on ait visé le protectorat de la Russie, sans s'apercevoir que, du même coup, on portait atteinte à celui de la Turquie, qu'on ait voulu déchirer les traités internationaux, seule garantie d'existence des Principautés, seule garantie même contre les empiétements possibles de la Russie,

Que cette rédaction soit le résultat du hasard, ou qu'elle soit intentionnelle, les Principautés en subiront les conséquences à Balta-Liman.

Article 2. — Égalité des droits politiques et civils.

Le peuple, en 1848, étant très ignorant (2), le commerce peu considérable et accaparé par les étrangers et les Juifs, la bourgeoisie n'étant pas encore constituée, à qui donc devait servir cette égalité, et contre qui était-elle dirigée?

Elle devait servir à ceux qu'on appelait, dans ce temps, les Ciocoï (intendants) , sorte de plats valets formant une classe intermédiaire entre la noblesse et le peuple ^ insolents envers leurs inférieurs, serviles envers leurs supérieurs (3) . Ces gens corrom-

(i) Voir à TAppendiçe la convention consulaire avec l'Allemagne.

(2) Si aujourd'hui, dans les meilleurs districts, l'école ne reçoit qu'un enfant sur les trois qui devraient la fréquenter, on peut se faire une idée de ce qu'était l'instruction à cette époque.

(3) Boyards et Ciocoï : Nous lisons dans V Essai comparé sur les institutions et les lois de la Roumanie^ par M. N. Blaramberg, p. 382 et 383, les lignes intéressantes qui suivent :

u Ne confondons pas cependant les boyards avec les ciocoï, comme le font, et pour cause, les détracteurs systématiques des anciens nobles Roumains, heciocoi, mot intraduisible, était une sorte de plat valet formant une classe intermédiaire entre la noblesse et le peuple, ou plutôt en dehors de l'une et de l'autre; quelque chose de semblable aiux parasites de l'ancienne Rome; insolents envers leurs inférieurs (si de tels gens pouvaient avoir des inférieurs) , et serviles envers leurs supérieurs; se vengeant sur les uns de l'injure qu'ils subissaient de la part des autres, n

« Les boyards, dit quelque part Niculcea, parlant du Prince Constantin Mavrocordat, il les honorait fort ; quant aux ciocoï, ils eurent une triste vie dans les

pus, pour la plupart, par la domesticité, enrichis par le vol, s'introduisirent dans les fonctions subalternes, conçurent l'ambition de remplacer, un jour, les grands boyards, et de vinrent, 'pour ceux d'entre les habiles de 1848 qui devaient manger les marrons tirés du feu par leurs compagnons, une classe dirigeable n'ayant rien à perdre, ayant tout à gagner, prête à tout par conséquent.

L'article 2 était donc dirigé contre les grands boyards, élément qui, à cette époque, représentait la richesse et l'intelligence.

Mais, si ces derniers méritaient d'être atteints dans certains de leurs privilèges à cause même de leur résistance aux réformes libérales de Bibesco, il ne fallait cependant pas oublier les services que leurs pères et leurs aïeux avaient rendus aux pays. Ce sont les boyards qui l'avaient défendu, sauvé et constitué (i).

jours de son règne ». (Voir le t. II des Chroniques moldaves, recueillies par M. CoGALNiCEANO) . Fcu M. C.-A. Rosetti, ancien directeur et fondateur du Romanu, écrivait en 1848, dans le Pruncul roman (le Romain dans les langes), les lignes suivantes : u Le ciocoî, depuis Tige de quinze ans jusqu'à la vieillesse la plus avancée, était contraint de servir jour et nuit le boyard et de lui rendre les services les plus abjects et les plus vils ; il devait porter nuit et jour un masque . conforme aux dispositions de son maître; il devait se courber corps et âme devant sa volonté, être une machine méprisée devant le mattre et une bête féroce devant le paysan. L'ancien ciocoi est maintenant le Roumain libre et noble, le frère de tous et par conséquent prêt à mourir pour la défense de la Constitution, » {Pruncul roman ^ 1848, p. 14.)

S'il nous fallait à cet égard d'autres détails et d'autres preuves encore, ajoute M. N. Blaramberg, nous n'aurions qu'à emprunter à l'immortel Héliade les pages éloquentes qu'il a consacrées à cette même distinction dans Issachar et le Conservatorul.

(i) M. B. Floresco, traducteur de cet ouvrage et neveu du général Floresco, mort en 1893, raconte l'anecdote suivante, dans un article qu'il a publié dans VOpinca en ï886, intitulé : « Les sans patrie » (Cei fàrà patrie) : « M. Ubicini, lisant un jour le Romanul en présence de M. B. Floresco, s'aperçoit que M. Rosetti attaque les boyards, et ne comprenant pas que c'était pour le directeur du Romanul un moyen d'attaquer les propriétaires, il s'écrie en s'adressant à M. Floresco : « Pourquoi attaquer les boyards^ Ils ne possèdent plus de privilèges, et la vtritè est qu'ils ont su, sans armée, empêcher de prescrire les droits de voire pays, n Rien déplus juste. Mais au gré de M. C. Rosetti la faute des boyards était d'être trop indépendants, et lorsqu'aprcs la guerre on procéda à la revision de la Constitution de 1866, MM. Rosetti, Bratiano et leurs amis, parvinrent à faire abaisser le cens du premier collège, celui des grands propriétaires, — naturellement le plus indépendant, — sous le prétexte qu'il manquait d'indépendance. Réunir le deuxième collège au premier, c'était se réserver dans les élections une action plus certaine. Les intérêts du pays n'avaient rien à voir dans la question.

De toutes façons, le pe'uple ne devait pas payer les erreurs des législateurs de 1848.

Mais en est-il un d'entre eux qui se soit soucié du danger de reconnaître aux Juifs les droits politiques et civils? Tout au contraire : Héliade les appelle au banquet de la fraternité, auquel le système déchu ne les avait pas conviés . Même table ^ mêmes droits, dit-il.

Les Juifs de Valachie n'étaient pas, il est vrai, bien nombreux en 1 848 ; mais peut-on excuser une aussi lourde faute que celle de n'avoir pas prévu que les institutions de la Valachie s'étendraient certainement à la Moldavie, que ces deux pays de même race, — dont Bibesco avait préparé l'union (i), — finiraient par ne former qu'une même nation, et de n'avoir pas vu que, pour la Moldavie, l'égalité des droits accordés aux Juifs était déjà un danger?

Art. 3. — Contribution générale.

C'est l'égalité devant l'impôt.

Incontestablement cette loi était la meilleure qu'on pût présenter, parce qu'elle était la plus juste, la plus impérieusement réclamée. Mais l'insurrection de 1848 n'a fait qu'en reculer l'application. En effet, M. de Nion nous fait connaître que le Prince comptait employer cette année même, 1848, — à propos de V institution proposée par Lui d'un droit d'enregistrement et de timbre et d^un remaniement de la loi des patentes, — la marche qui lui avait servie, l'année précédente, à vaincre les résistances de la Chambre dans la question de l'affranchissement des esclaves. D'après le projet de Son Altesse, les boyards qui exerçaient la profession de négociants devaient être désormais assujettis à en supporter les charges.

(i) Voir XÉNOPOL, p. 186 de Y Histoire des Roumains, et dans le présent volume, les pages 217 et 242.

En me communiquant ses vues à cet égard, le Prince Bihesco me disait , ajoute M. de Nioa, que s'il réussissait à les faire adopter par l* Assemblée générale, il considérerait ce résultat comme d'une grande importance, non dans l'intérêt du fisc, qui ne peut en espérer qu'un faible accroissement de recettes, mais,

surtout et avant tout, PARCE QUE CE SERAIT UN ACHEMINE^ MENT VERS LE PRINCIPE DE L'ÉGALITÉ DEVANT LA LOI (l).

Depuis longtemps Bibesco était résolu à amener la boyarie à supporter une part des charges publiques; et s'il a reculé, à chaque session , devant les dangers de présenter à la Chambre cette réforme urgente, c'est que son projet fournissait à ses ennemis leur plus puissant moyen d'action contre l'autorité et la personne du chef de l'État (2) .

Avec un peu de patience et d'habileté, le Prince eût fait passer la loi sur l'impôt, malgré les boyards, comme il avait obtenu de la Chambre la loi sur la réforme de l'administration des biens du clergé et la loi de l'affranchissement des esclaves, malgré l'opposition du Métropolitain et des Évêques (3).

Art. 4. — Assemblée nationale, composée de représentants PRIS DANS toutes LES CLASSES DE LA SOCIÉTÉ.

Quelle portée avait cet article?

D'après les explications du poète Héliade, c'était V élection large, libre, juste, dans laquelle la capacité, la conduite, la vertu, la confiance publique seraient les seuls titres pour être élu, — Espérait-on ressusciter l'âge d'or? Non; l'ambition était autre : créer un élément qu'on enrégimenterait pour les élections.

, (i) M. de Nion à M. Guizot, lettre du 2 avril 1847. (Archives du Ministère des affaires étrangères, Paris.)

(2) M. de Nion à M. Guizot, lettre du 25 octobre 1847. (Archives du Ministère des affaires étrangères, Paris.)

(3) M. de Nion à M. Guizot, lettre du 7 février 1848. (Archives du Ministère des affaires étrangères, Paris.)

dont le gouvernement userait à sa guise, et qui lui assurerait à la Chambre un nombre important de députés : voîlà quel était le but.

Seulement, les auteurs de Tarticle n'ont] pas songé que cette arme leur échapperait des mains le jour où ils tomberaient du pouvoir, et qu'elle deviendrait, pour leurs successeurs, un instrument dont ils feraient le même usage.

Aujourd'hui, en 1893, quel que soit le gouvernement sous lequel aient lieu les élections, les délégués du collège des paysans, — il est à deux degrés (i), — vont aux urnes, — cela est exact pour la presque unanimité des districts, — conduits par les autorités, et ils votent pour le candidat du gouvernement.

En 1848, dans l'état peu avancé du Pays, l'article du projet de constitution n'avait d'autre but que de jeter de la poudre aux yeux.

Art. 5. — Le chef de l'État responsable, élu pour cinq ans, pris dans toutes les classes de la société.

En d'autres termes, à la garantie qu'un Prince élu à vie donnait à la Nation on préférait substituer l'ancien régime des princes temporaires, révocables, à la disposition de la Turquie et de la Russie, qui ruinaient le Pays pour s'éterniser au pouvoir et y faire régner en permanence le désordre. Un chef responsable n'avait qu'à se soumettre aveuglément à la Porte et à la Russie pour créer l'absolutisme.

Où donc était le progrès? Si tel n'était pas le but de l'article, telle pouvait en être la conséquence.

En outre, la fixation du règne des Princes à cinq ans était le renoncement au DROIT SOUVERAIN, conquis par le Pays, — au prix de tant de sacrifices, — d'élire ses Princes à vie.

(i) Les paysans de chaque district élisent leurs délégués, et ceux-ci votent pour l'élection du député.

Ce soi-disant progrès était un recul, au delà même du traité d*Ackermann (1826), qui avait fixé la durée du règne des Hospodars à sept ans : il n'était pas, en tout cas, une manifestation de fierté nationale.

Au demeurant, les auteurs dudit projet nous donneront eux-mêmes la mesure de leurs convictions : ils brûleront en 1859 ce qu'ils auront adoré en 1 848 , en élisant à vie le Prince Couza, avec la condition pourtant qu'il quittera le pouvoir, le jour où on pourra le remplacer par un Prince étranger; et en 1866, ils abjureront hardiment leurs principes en proclamant le chef de l'État irresponsable, le trône à vie héréditaire ; et en allant chercher le Souverain, qui devait être choisi dans toutes les classes de la société, à l'étranger, en Allemagne.

Enfin en 1881 on verra M. Rosetti et Bratiano (Jean), devenus de fervents dynastiques, obtenir de l'Autriche d'abord, — on sait à quelles tristes conditions (i), — de l'Europe ensuite, la reconnaissance de la royauté, qui venait d'être proclamée par les Chambres roumaines.

Art. 6. — Diminution de la liste civile; tout moyen de corruption enlevé.

Il eût été plus juste de dire : tout moyen de faire le bien retiré au Prince.

Il suffit, pour prouver la puérilité de cet article, de rappeler les dons nombreux faits par Bibesco à l'occasion des inondations ou des incendies qui ont marqué son règne. Pour parer aux malheurs causés par l'incendie de Bucarest en 1847, ne donnat-il pas le quart de sa liste civile (2), dix mille piastres à l'occa-

(i) L'obtention de la couronne royale a été un troc dans lequel le gouvernement a compromis le Danube roumain. (Voir à l'Appendice la lettre à Mme Adam, publiée dans le livre : Politique , Religion, Duel, par le Prince G. Bibesco. — (Pion, édit., Paris.)

(2) M. de Nion à M. Guizot, 7 février 1848, et Bull. off. n" 30 et 79 de 1843.

siôn de l'incendie de lassi, 6,000 piastres en faveur des victimes de celui de Plovesti, etc.?

II est superflu d'insister, mais il n'est pas sans intérêt de rappeler que ceux qui voulaient diminuer en 1848 la modeste liste civile du Prince (i), — MM. Rosetti et Bratiano, — furent les mêmes qui firent voter au roi Charles, par les Chambres de 1881, — en violation de la Constitution , — un apanage composé de douze terres choisies parmi les plus belles du pays (2). . Il est vrai que ces messieurs, — farouches révolutionnaires de 1848, — ne se doutaient pas qu'un jour ils seraient les serviteurs très humbles d'un Roi, ni que les Souverains, qui n'étaient alors que des tyrans, deviendraient, à leurs yeux, un objet de culte ['i).

Art. 7. — Responsabilité des ministres et de tous les fonctionnaires publics.

. La responsabilité des ministres rendait inutile celle du chef de l'État; demander l'une et l'autre, c'était dévoiler le but poursuivi, à savoir, l'affaiblissement du pouvoir central, l'inauguration du règne de l'intrigue et du désordre.

Encore ne faut-il pas croire que, dans l'esprit de tous ceux qui ont accepté cet article, cette égalité dût être égale pour tous les

(i) La liste civile du Prince oscillait entre 700,000 et 1,200,000 piastres, soit environ 400,000 francs. — La générosité du Prince était telle, sa fortune personnelle si modeste, que la Chambre de 1848 lui vota un supplément de 150,000 piastres. — Voir M. de Nion.

(2) La loi fut violée en cette occasion : Tapanageest l'œuvre du parti Rosettî- Bratiano. Les terres qui le constituent avaient été données par leurs premiers propriétaires aux Monastères, c'est-à-dire affectées à un tout autre but. L'État ayant sécularisé les biens ecclésiastiques, le gouvernement s'est cru en droit de disposer de ces terres.

Le Sénat a voté la loi — séance de nuit — sous la pression du peuple officiel, sans avoir recours au scrutin. Un homme, l'ancien maire de Campu-lung, — parent de M. Bratiano (Jean), — M. Nicolau, a eu le courage de s'opposer énergiquement au vote de la loi.

(3) M. C. Rosetti n'a-t-il pas écrit dans le Romanul : « Le trône est un autel » (Trônul e altar) ?

partis. M. Jean Bratiano et ses amis, par exemple, avaient plutôt en vue la responsabilité des autres: et ils Font prouvé. En 1876, le premier acte du ministère, dont ils font partie, est de demander à la Chambre la mise en accusation du ministère renversé, dont M. Lascar Catargi était le chef. Aussitôt, l'ancien président du Conseil de réclamer sa mise en jugement, ainsi que celle de ses collègues. Mais ce fut en vain! Les puissants du jour ne consentirent pas à donner au ministère de la veille le triomphe certain d'un acquittement. Leur but n'avait été autre que le scandale d'une mise en accusation.

En 1888, la scène change : M. Bratiano tombe sous la répro-» bation générale, et il est forcé de céder la place à un ministère conservateur. On demande sa mise en accusation et celle de ses collègues, et la Chambre ordonne l'enquête sur les actes de leur administration. Mais, contrairement à la conduite des ministres de 1876, les amis de M. Bratiano luttent avec la dernière énergie pour empêcher l'enquête d'aboutir, puis pour faire repousser la mise en jugement.

Pour avoir la crâne attitude du ministère Catargi en 1876, il n'aurait pas fallu qu'ils fussent hantés par les aveux faits par leur chef à la Chambre, le 8 avril 1884 (i).

Quant à la responsabilité des fonctionnaires , qui était une mesure excellente, elle existait. Tous les actes du règne de Bibesco témoignent de sa lutte contre les abus des fonctionnaires; et M. Billecoq lui-même, en se faisant une arme contre le Prince de certaines réprimandes adressées publiquement à un fonctionnaire, confirme le fait (2).

(i) u Vous avez vu, Messieurs, que, malgré les désordres commis, les assassinats, les procès scandaleux, j'ai gardé le silence, et j'ai pris toute la responsabilité, dans le seul espoir que la revision serait faîte. » — Séance de la Chambre du 8 avril 1884. — Voir Politique^ Religion, Duel» par le Prince G. Bibesco (Pion, édit.).

(2) Voir le Règne de Bibesco, t. I, p. 257, et infrà la chronologie du règne de Bibesco, qui termine ce volume.

Entendait-on parler de la responsabilité civile? Mais le recours au Prince, à la Chambre, était chose admise pour toute personne lésée, ayant à faire valoir une réclamation.

Art. 8. — Liberté absolue de la presse.

Je ne crois pas qu'un esprit éclairé repousse cette liberté, si par liberté de la presse on entend la liberté de contrôler, de discuter honnêtement les actes du gouvernement ou les grandes questions politiques et sociales, le droit de faire appel au Chef de rÉtat ou à la charité publique en faveur de grandes infortunes.

Mais si la liberté de la presse doit être une liberté sans limites, sans garantie, si elle doit dégénérer en licence, n'en déplaise au poète Héliade, qui assure que la liberté de la presse ne peut nuire qu^aux enfants des ténèbres (i), il n'est pas un esprit sensé qui, à notre avis, l'acceptera.

Le gouvernement provisoire de 1848 n'a, d'ailleurs, pas été long à faire l'expérience de cette liberté absolue. La lecture du n* 10 du Pruncul roman a dû suffire à l'éclairer sur les bienfaits de cette liberté sans limites (2) .

Toujours conséquents avec eux-mêmes, dans cette question comme dans les autres , ce sont encore des membres de l'insurrection de 1848 qui, plus tard, ont fait adopter — en violant leur programme — une restriction à cette liberté, en ce qui touche le Roi et les familles régnantes. Ce n'est pas que nous désapprouvions cette mesure, au contraire; nous regrettons seulement qu'elle ne s'étende pas aux particuliers, que les lois devraient protéger plus efficacement contre toute presse qui vit de scandales.

(i) Histoire de la régénération roumaine, par Héliade Radulescq, p. 68. (2) Voir à l'Appendice le Pruncul roman, n" 10, 1848.

Art. 9. — Toute récompense décernée au nom de la patrie par ses représentants et non par le chef DE l'État.

Cet article, comme les autres, confirme l'intention bien arrêtée d*afîaiblir le pouvoir. — L'article 6 supprimait les droits de générosité du Prince, celui-ci veut lui enlever le droit de récompense. — Ce sont les représentants de la nation qui en seront les dispensateurs !

Eh bien! de la dépouille de cet article mort-né, le parti de MM. Rosetti-Bratiano (Jean) a su tirer une source de prospérité : l'introduction des récompenses nationales, dont l'abus a déséquilibré les budgets, mais dont le parti a largement profité.

La récompense nationale n'interdisait d'ailleurs pas qu'on tentât de se faire passer pour un Cincinnatus : on acceptait celle-ci, quitte à se faire porter au cimetière dans le char des pauvres.

Art. 10. — Droit, pour chaque district, de choisir luimême SES FONCTIONNAIRES, DROIT QUI DÉCOULE DE CELUI qu'a le peuple ENTIER DE CHOISIR LE CHEF SUPRÊME.

Sans nous arrêter à la décentralisation, poursuivie à outrance, à la désorganisation du pays, au gâchis qui devait résulter de cet article, nous ferons observer que c'était livrer le district tout entier, y compris le paysan, aux grands propriétaires; que c'était établir subrepticement le plébiscite, dans le choix du Chef de l'Etat et dans le choix des fonctionnaires. Mais avec ce système, que devenait la doctrine démocratique qui condamne le plébiscite?

Art. II. — La garde nationale.

On lui donne un fusil pour défendre les institutions établies, et au besoin pour les renverser (i), conformément aux conseils du poète Héliade (2) et du journal le Pruncul (3).

Art. 12. — Émancipation des monastères dédiés aux

Saints Lieux.

Comme les questions sont faciles à trancher sur le papier, et quel bon air vous a une grave loi décrétée en sept mots! Il n'en a pas fallu davantage aux législateurs de 1848 pour décréter l'émancipation des monastères dédiés aux Saints Lieux. Peine perdue ; ce décret se heurtait à une question de politique internationale qu'il leur était interdit d'aborder. Personne ne l'ignorait. La question, d'ailleurs, n'était pas nouvelle; mais il convenait aux régénérateurs de 1848 d'oublier qu'il n'avait pas fallu à Bibesco moins de six années de lutte opiniâtre, tant contre les Saints Lieux que contre la Russie et la Turquie, — qui les soutenaient, — pour empêcher les intérêts de l'Église et du pays de sombrer, et pour sauvegarder les droits de l'État {4). Ce n'est que dix ans plus tard que le prince Couza parvint, à la faveur d'un coup d'État (5), — le pays jouissait d'une indépendance presque complète et de la sympathie de la majorité des grandes Puissances, — à trancher définitivement cette question des biens conventuels.

La loi de 1848 était donc sans objet, c'était un coup d'épée dans l'eau; les auteurs de l'article le savaient bien, mais leur but était de provoquer l'enthousiasme des ignorants, dans le présent et dans l'avenir.

(i) Voir les Mémoires de Joseph Prud'homme, par Henri Monnier.

(2) Histoire de la régénération roumaine, p. 77.

(3) Pruncul roman, n* 10.

(4) Voir la Question des Saints Lieux, t. I, p. 60-137.

Art. 13. — Emancipation des paysans de la claca(i), QUI deviennent, propriétaires au moyen de l'indemnité.

Voici enfin un vœu de progrès, il est l'écho d'un besoin réel, on ne peut qu'y applaudir. Mais quelle légèreté et quelle imprudence de décréter ainsi cette émancipation avant d'avoir étudié tous les côtés de cette grave question et avoir pris toutes les mesures en vue de son application ! Aussi est-il advenu de cette question ce qui était facile à prévoir : la Lieutenance princière a fait une tentative vaine pour faire voter cet article par une commission de délégués envoyés par les paysans et les propriétaires (2) .

(i) Claca, HÉLiADE, Mémoires, p. 398, note :

c( Nous avons souvent parlé de la claca et des clacasi ; mais nous n'avons pas encore classé les habitants de la Valachie dans leurs rapports vis-à-vis de la propriété! En Valachie, les habitants se divisent en véritables propriétaires, en embaticaires, en clacasi, en locataires ou prolétaires.

« Tout le monde connaît le sens attaché aux mots àe propriétaires, de locataires ou prolétaires ; nous n'avons qu'à nous occuper des embaticaires et des clacasi.

<c Les embaticaires sont les propriétaires d'une maison ou de plantations sur une terre appartenant à autrui, et sur laquelle ils ont des droits à perpétuité, moyennant une minime redevance qui ne va pas à la dixième partie des intérêts de la valeur du terrain.

u Les clacasi sont des paysans qui ont le droit de jouir, sur la terre où ils se trouvent de neuf arpents de terrain, et pour lesquels ils ne doivent payer que presque le quart de ce que payent ceux qui ne se trouvent pas du même village.

<« Par conséquent les clacasi sont propriétaires des trois quarts ou de la moitié du terrain qu'ils occupent. Les soi-disant patriotes d'aujourd'hui veulent les délivrer de leurs droits de clacasi pour les rendre complètement prolétaires, c'est-àdire ils veulent leur ravir les trois quarts de la propriété que la loi leur a reconnue. »

(2) Vingt-huit ans plus tard, en 1876, le paysan était devenu propriétaire (loi de mai 1864); deux des personnages marquants de l'insurrection du 11 juin, mm, C. Rosetti et Bratiano ( Jean) , fidèles à leurs principes de 1848, pratiquèrent, comme ministres en fonction du Prince Charles de HohenzoUern, l'excitation à la haine des classes, en excitant le paysan qui cultive sa terre contre le propriétaire qui la fait cultiver. Le gouvernement libéral de ces messieurs donna à cette époque le spectacle inouï d'une bienveillante complicité, à l'occasion du vol de sept cents hectares commis, à main armée, par des paysans sur un domaine voisin de leurs terres.

Voir lettre à M. E. Costinesco, Bucarest, 28 septembre 1885, p. 58. — Affaire de Breaza ; livre : Politique, Religion, Duel, par le Prince Georges Bibesco (Pion, édit.).

Art. 14. — Abolition de l'esclavage des Tziganes par une indemnité.

L'abolition de l'esclavage était déjà un fait accompli.

Dès 1843, un bon nombre de Tziganes appartenant aux propriétaires avaient été libérés contre indemnité, et l'émancipation de ceux non encore affranchis s'effectuait graduellement. Les Bohémiens de l'État avaient été également émancipés.

En 1847 (loi du 13 février) (i) « furent affranchis tous les Bohémies de la sainte Église Métropolitaine, ceux des évêques, et généralement ceux de tous les monastères et couvents, comme aussi de tout établissement public , sans exception , se trouvant sur le territoire roumain ». Si Bibescoprit, à l'égard des Tziganes appartenant aux propriétaires et non encore affranchis, le parti de procéder graduellement à leur émancipation, c'est qu'il fut guidé par la préoccupation de ne pas créer au Trésor des embarras considérables, et à la société, le danger dont elle aurait été menacée, si une classe d'hommes eût été tout à coup jetée hors de sa condition première.

Tel ne fut pas le souci des membres de l'insurrection ; ils ne virent dans l'exécution précipitée de la loi Bibesco qu'un moyen de se créer des auxiliaires, et en même temps de conquérir l'admiration de l'Europe et de leurs concitoyens, en passant à leurs yeux pour les émancipateurs des esclaves.

En Roumanie, les générations qui ont suivi celle de 1848 se sont si bien laissé prendre à cet article 14 du programme, qu'en 1892, — cela paraît invraisemblable, — un organe roumain, en parlant des Titans (2) de 1848, publiait que l'abolition de l'esclavage était leur œuvre, et il appelait sur ces demi-dieux l'admiration des contemporains.

Voilà comment on écrit l'histoire!

(1) Voir page 296 de ce volume.

(2) AdeverulàKL 12 juin 1892.

Art. 15. — Un représentant de la nation a Constantinople, pris parmi les roumains.

La conduite des Capuchechaïa (i), lors de l'annexion de la Bucovine et de la Bessarabie, justifie pleinement ce vœu; mais ce n*est peut-être pas là, non plus, une cause suffisante d'insurrection.

Art. 16. — Instruction égale, complète et gratuite, POUR TOUS les Roumains des deux sexes.

Le Prince Bibesco venait de doter son pays d'une loi sur l'instruction publique, en date du 2 mars 1847 (2), qui répondait certainement dans une large mesure à ses besoins.

Cette loi était entrée en vigueur, et le collège créé à Bucarest avec le concours bienveillant du gouvernement français avait ouvert ses cours dans des conditions inespérées, avec un éclat dont la Principauté avait lieu d'être fière. Au lieu de continuer l'œuvre commencée, — œuvre essentiellement patriotique, — les envieux ont préféré la critiquer, la faire sombrer plutôt que de chercher à y apporter une modification quelconque. La loi n'émanait-elle pas de Bibesco, et le mot d'ordre n'était-il pas de ne rien laisser debout de ce que ce Prince avait créé ? La préoccupation n'était-elle pas de justifier le mouvement de 1848?

Pour en revenir à l'article 16, il était en 1848 une utopie* Est-il plus raisonnable aujourd'hui? On ne sera dans le vrai, pensons-nous, au sujet de l'instruction publique, que le jour où on reviendra de cette fureur d'instruction complète^ visant toutes les classes de la société, sans en excepter les jeunes filles; le jour où on aura diminué le nombre des lycées pour faire la part plus

(i) Titre officiel des représentants des États roumains à Constantinople. (2) Voir t. I, p. 337-.347, et dans ce volume, p. 209.

large aux écoles professionnelles. Ce jour-là, on aura moins de fruits secs se croyant mûrs pour la députation, et plus de femmes sachant tenir un ménage (i).

Art. 17. — Abolition des titres sans fonction.

Cette loi nous paraît fausse dans un Pays dont le chef de TÉtat est Prince ou Roi (2); illogique et perturbatrice en Roumanie, où le premier venu usurpe votre nom, sans qu'il existe une loi pour l'en empêcher; mauvaise, parce qu'à notre avis le sens aristocratique est un élément de vertu et de force dans la lutte de la vie, que l'aristocratie est une force pour une Nation comme pour un chef d'État, soit que ses membres appartiennent à l'histoire, à la diplomatie ou à la presse, comme ce Jean Vacaresco, ministre du Prince Bibesco, qui laissa, comme testament, cette phrase : « Mes descendants Vacaresco, je vous laisse en héritage la culture de la langue roumaine et le culte du Pays . »

Art. 18. — Abolition des peines corporelles

ET dégradantes.

Article très moral, très humain; mais on n'a jamais plus usé des peines corporelles que sous le régime de MM. Rosetti- Bratiano (Jean), ex-membres du gouvernement de 1848 (3).

(i) Un maître d'institution, M. Velesco, a raconté, dan» une conférence, que le père d'un élève auquel on demandait s'il destinait son fils à la carrière des lettres ou à celle des sciences répondit : « ^e n'en sais absolument rien; ce que je veux, c'est que vous fassiez de mon fils un ministre. »

(2) En Roumanie le fonctionnaire qui avait cessé ses fonctions plaçait devant son ancien titre le mot ex : ainsi le grand Vestiar (trésorier) , Vel Vestiar, exgrand Vestiar : bi Vel Vestiar. La Constitution a supprimé les titres nobiliaires : les fils des Princes régnants étaient appelés jadis Domnisori, diminutif de Domnu, le Seigneur, le Prince. Les Princes étant nommés et non élus, étant révocables et non élus à vie, ne constituant par conséquent pas une souveraineté, il s'ensuivait que le titre s'arrêtait aux fils, autrement dit qu'il ne passait pas aux petits-fils. — Sous le régime du Fanar, les fils de Prince étaient appelés Beizade.

(3) ^* J* Bratiano a fait à la Chambre des aveux complets sur sa manière de gouverner. Nous les avons rappelés p. 437 de ce volume.

Art. 19. — Abolition de la peine de mort en sentence

et en fait.

L'abolition de la peine de mort existait en fait. Il y a eu deux condamnations à mort sous le règne de Bibesco, et on n'a exécuté aucun des coupables (i).

Art. 20. — ÉTABLISSEMENT PÉNITENTIAIRE OU LES CRIMI- NELS EXPIERONT LEURS PÉCHÉS ET D'OU ILS SORTIRONT AMÉLIORÉS.

Ces améliorations avaient déjà été proposées par E. Floresco, ministre du Prince Bibesco; elles n'avaient donc pas le mérite d'être nouvelles (2).

Art. 21. — ÉMANCIPATION DES ISRAÉLITES ET ÉGALITÉ DES DROITS POLITIQUES POUR TOUS LES CITOYENS DE TOUTES LES RELIGIONS.

Si cet article avait figuré dans un autre programme que celui de 1 848 , ses auteurs auraient été depuis longtemps voués à l'exécration des générations futures. Le sentiment national s'est, en effet, toujours manifesté violemment contre l'émancipation et l'égalité demandées par les auteurs de l'insurrection de 1848, parce que les Israélites sont en Roumanie au nombre de près de quatre cent mille pour une population totale de moins de six millions d'âmes, et que cette race est — en raison même de son nombre et de ses qualités commerciales incontestables — extrêmement absorbante (3). — En 1867, M. C. Rosetti, en osant présenter à

(i) Fidèles à leur système de calomnie, les membres de la Lieutenance princière accusent Bibesco de n'avoir jamais su qu'aggraver les peines au lieu de les rendre plus légères. (Requête au Sultan en date du 3/5 août 1848. Mémoires justificatifs, p. 56.) — Voir la chronologie, à la fin de ce volume.

(2) Voir Essai, par M. N. Blaramberg.

(3) Il.y a quatre districts, en Roumanie, où ils sont en majorité.

la Chambre M. Montefiore, a provoqué une émeute. Le peuple s'est porté sur la synagogue pour la saccager.

Art. 22. — CONVOCATION IMMÉDIATE D*UNE ASSEMBLÉE GÉNÉRALE CONSTITUANTE ÉLUE POUR REPRÉSENTER TOUTES LES CLASSES DE LA SOCIÉTÉ, ET QUI SERA CHARGÉE DE RÉDIGER LA CONSTITUTION SUR LES BASES DECES VINGT- DEUX ARTICLES DÉCRÉTÉS PAR LE PEUPLE ROUMAIN.

L'Assemblée n'a jamais été convoquée. Nicolas Bâlcesco nous en donne les raisons, que confirment les renseignements de MM. C. Rosetti et Héliade.

a Le gouvernement, écrit Bâlcesco (i), ne pouvait plus rien réclamer au nom de la révolution, il ne pouvait plus parler au nom du droit révolutionnaire; il s'était soumis, il devait tout attendre de la bonne volonté du Sultan, La Lieutenance le savait bien, quand elle n*a pas voulu convoquer la Constituante avant d'obtenir L'AUTORISATION DE CONSTANTINOPLE. »

En d'autres termes, les droits, les privilèges séculaires dans lesquels les Roumains étaient rentrés après le traité d'Andrinopie (1829), la SOUVERAINETÉ DE l'État que Bibesco avait sauvegardée au prix d'années de luttes, étaient retombées AUX MAINS DES Turcs! Par quelle fatalité ?

Les lettres de MM. C. Rosetti, Héliade et Bâlcesco vont nous le dire.

M, C. Rosetti à M. J. Ghica.

TEXTE EN LANGUE FRANÇAISE

« 30 juillet/ 12 août 1848 (2).

« Après dix jours, sinon plus, d'insistance de la part des Turcs,

(i) Bâlcesco à A. Golesco, lettre du 4 mars 1850. (Souvenirs d'exil, par M. J. Ghica, p. 486.)

(2) M. C Rosetti à M. J. Ghica. Souvenirs d'exil, par J. Ghica, p. 4^.

« un gouvernement de six membres a été élu sous le notn de a Lieutenance princière; laissons de côté le fait que, dans cette « question, il y a eu escamotage. Ce gouvernement (de la Lieute- « nance), aussitôt après que Tinghir-Effendi, envoyé de Soley- « man-pacha, eut su profiter de la poltronnerie d'Héliade et triom- « pher des autres membres, — pour en obtenir une déclaration « au Sultan, — a fait une publication ainsi conçue :

« Les nouvelles institutions demandées par le peuple « valaque ne seront en vigueur QU'APRÈS l'approbation de « S, Exe, Souleyman-pacha et LA SANCTION de S. M. le Sultan.

« Que devions-nous faire? les renverser et les mettre sous « jugement? Il y aurait eu un beau tapage au champ de Filaret! « Mais en rassemblant, d'après notre habitude, quelque six à « sept mille hommes, nous leur fîmes comprendre de quoi il était « question, et les amenâmes à protester contre la proclamation. 0 Ensuite Soleyman-pacha ayant demandé que la Lieutenance 0 ne fût composée que de trois membres, et que ces membres ne « fussent pris que parmi les ministres, on élut aussitôt N. Go- « lesco, Héliade et Tell, et le peuple vint au palais pour leur « dire : « Vous n*avez aucun pouvoir pour aliéner un seul de nos « droits. Si vous le faites, nous protesterons et nous ne reconnat- « trons pas votre œuvre. »

« Quelques heures plus tard , ce nouveau gouvernement (c publiait, de nouveau, cette maudite proclamation, mais rien « qu'en six exemplaires.

« Pour ne pas perdre ce que nous avons de plus cher, nous « cherchons maintenant à faire une protestation, signée par le « peuple, qui annule CE FATAL PAPIER.

« Tel est, mon cher, le triste état dans lequel nous nous trou- « vons. Toi, au moins, efforce-toi de sauver le pauvre pays, car « NOUS, NOUS SOMMES LES DERNIERS DES MISÉRABLES. »

Lettre d'Héliade à Negulici.

TEXTE EN LANGUE FRANÇAISE

15/27 mars 185 1.

« J'aborde l'arrivée de M. Tînghir (Thinghiroglo) dans la

« capitale , la transformation du Gouvernement provisoire en

« Lieutenance et l'acte que M. Tînghir a demandé à la lieute-

« nance de publier, savoir, que les nouvelles lois n^ entreront en

« vigueur qu* après V approbation de S. M. le Sultan.

« Ici, j'expose les faits comme ils se sont passés : LA MAJORITÉ

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