ÉTRANGERS AUX LOIS DU PAYS. JOUISSANCE DE LA LIBERTÉ DE
NAVIGATION SUR LE DaNUBE, AUX MÊMES CONDITIONS aUE LES AUTRES
Puissances.
a Voilà ce que vous devrez demander aux Puissances et ce qu*elles devront vous accorder, si elles veulent sérieusement VOUS accorder quelque chose.
« Pour ce qui est de l'organisation intérieure, si elles s'en mêlaient trop, il en résulterait un habit d'Arlequin qui néanmoins pourrait contenir dans ses plis plus d'un sujet de secousse et de commotion.
0 Je crois donc qu'il faudra se grouper autour du Règlement organique, pour en sauver tout ce qu'il contient de bon. Ce n'est pas faute de bonnes lois qu'aucun germe de bien n'a pu prendre sur notre sol sans cesse remué! Combien nous serions loin aujourd'hui, si les malheureux événements de 1848 et tout ce qui s'en est suivi n'étaient pas venus nous arrêter dans notre course, pour nous faire reculer de trente ans en arrière ! C'est ce qu'il faudrait faire sentir aux commissaires, — pour
empêcher aUE LA forme emporte le FOND, ET ÉVITER ûu'eN SE PERDANT DANS DES DÉTAILS INTÉRIEURS ON NE PERDE DE VUE l'ES- SENTIEL, C'eST-A-DIRE LES GARANTIES DE STABILITÉ.
« En attendant, voici quelques principes qui pourront faire partie de votre programme :
« I" Égalité devant la loi civile et criminelle, sans distinction DE classe ni de CONDITION.
M 2" Contribution de tous aux charges de l'État, par conséôUENT, l'Impôt foncier.
M 3" Admissibilité de tous les Valaôues ayant la capacité nécessaire, a tous les emplois du pays.
« 4* Fusion dans la grande famille roumaine de tous les étrangers oui, par un long séjour dans le pays, par une con- DUITE HONORABLE, ET PAR l'eXERCICE d'UNE INDUSTRIE OU D'UNE PROFESSION UTILE, POURRAIENT ÊTRE ADMIS A RÉCLAMER LB DROIT
DE CITÉ, A LA CONDITION ÔU'iLS RENONCERAIENT A TOUTE PROTECTION ÉTRANGÈRE. C'EST DE LA ttUE SORTIRAIT NOTRE BOURGEOISIE.
M 5" Respect de la propriété. C'est la pierre angulaire
ftU'ON NE saurait ÉBRANLER SANS ÉBRANLER TOUT L'ÉDIFICE SOCIAL.
« Méfiez-vous des formes par trop constitutionnelles. Elles ne sont pas faites pour des peuples encore dans l'enfance comme le nôtre, et qui ont le malheur d'être infestés de tous les vices d'une civilisation avancée, moins la civilisation, — Pour mon compte, je voudrais voir à la tête du gouvernement de mon pays un homme au bras de fer, mais au cœur d'or. Dans l'état de démoralisation et de désorganisation où il se trouve, ce serait son unique salut.
« Je vous ai parlé de V Union, je l'appelle et l'ai appelée de tous mes vœux; mais je ne crois pas qu'on nous la donne, vu les grands intérêts étrangers qui s'y opposent.
« Voilà, mon cher Jean, ce que j'avais à vous dire; votre beaufrère Grégoire suppléera à ce que j'aurai oublié; j'ai pu lui communiquer longuement mes idées.
« Mille amitiés pour vous et pour tous les vôtres.
« Signé : G. BiBESCO. »
Ce document est trop éloquent dans sa concision, il donne trop bien la mesure de l'amour du Prince pour Son Pays et de la connaissance qu'il avait de ses besoins, pour qu'il soit utile d'ajouter aucun commentaire.
Toutefois, les appréciations du Prince sur les droits des Roumains, dont l'indépendance administrative et législative était, ab antiquOj fondée sur les traités des Princes roumains Mircea et Vlad V avec la Sublime Porte (i), nous suggèrent les réflexions suivantes :
(i) Voir t. I", p. 59, le traité de 1392. — Voir à l'Appendice de ce volume celui de 1460.
Considérés au point de vue du droit public, les traités entre la Russie et la Porte n'auraient jamais dû engager la nation roumaine, attendu que ces deux Puissances ne pouvaient pas disposer d'un bien qui ne leur appartenait pas. D'après les Capitulations, la Porte n'était pas notre Suzeraine ; nous payions un impôt, c'est vrai, mais en droit public, argent ne constitue pas vassalité; et, comme le Prince Bibesco l'écrivait en 1 843 au Cabinet de Saint- Pétersbourg à propos de la question commerciale, a le Pays rou- « main occupait dans le droit public de l'Europe une place distincte « des autres provinces de l'Empire ottoman (i) » ; et, comme il l'affirmait nettement à M. de Nion, « quand nous avons payé le « tribut annuel à la Porte, nous ne lui devons plus rien (2) ».
Or, une décision européenne au congrès de Paris a, pour la première fois, déclaré les Roumains vassaux de la Porte (3).
A ce point de vue, le traité de Paris nous a amoindris. La Turquie n'ignorait pas que le fait fût en contradiction avec le droit ^ et elle sut, comme au traité de Carlovitz (1699), se servir dans ses heures difficiles de l'argument : « Je ne peux pas céder ce qui ne m'appartient pas. » La Russie, de son côté, qui reconnaissait la valeur de cet argument et qui ne voulait pas qu'on pût le lui opposer le jour où elle demanderait à garder la Bessarabie, consentit à la cession de la Bucovine à l'Autriche (1776-1777).
Cependant, aux conseils du Prince Bibesco le colonel Floresco répondait :
If Bucarest, ce mardi 8/20 janvier 1857.
« Monseigneur,
« Depuis la dernière lettre que j'ai eu l'honneur d'adresser à Votre Altesse à Constantinople, j'ai pu enregistrer les faits sui-
(1) Voir 1. 1", p. 149.
(2) Voir t. I", p. 292.
(3) Em. Kuinezu protesta seul alors. Ce fut, du reste, l'argument de droit invoqué lors de la proclamation de l'indépendance.
vants qui, dans les circonstances actuelles, méritent quelque attention : le Caïmacam vient de s'installer à l'ancien Palais ^ comme pour mieux faire sentir la solidité de sa position. A l'occasion du jour de l'an, avec les mutations et les nominations qu'il a faites dans l'ordre judiciaire, Il a accordé en même temps, à titre de gratification, les appointements pour trois mois aux officiers de tout grade, ainsi qu'à d'autres personnes dont les unes ne comptent même pas parmi les fonctionnaires publics ; le tout, montant au chiffre d'environ 600,000 piastres (i). On dit que le Caïmacam va continuer ce système de largesses, et que bientôt II doit accorder à tous les fonctionnaires civils trois mois d'appointements, au-dessous de cinq cents piastres. Ces traits de générosité, ou plutôt de prodigalité, dans un moment où II déclare lui-même les finances dans un état absolu de détresse {2), ont ceci d'alarmant qu'ils prouvent jusqu'à l'évidence l'intention dans laquelle ils sont faits. C'est triste que, contrairement à l'esprit même du traité de Paris, on ait donné à un gouvernement provisoire de tels moyens de séduction, sans parler de la liste civile, qui est encore un levier puissant entre les mains d'un homme qui ne vise qu'à se ménager un parti, pour sortir victorieux de la lutte qui se prépare.
« Pour ma part, je ne crois pas un seul instant au succès d'un homme qui était déjà connu, et qui s'est porté un dernier coup par ses propres actes, pendant les quelques mois de sa Caïmacamie. Mais, en même temps, on ne comprend pas comment les hommes d'État qui s'occupent de notre future organisation ne sentent pas l'inconvénient, l'injustice, le scandale même, d'un tel état de choses. Aussi toutes les personnes sérieuses pensent chez nous que les pouvoirs de la Caïmacamie devraient cesser (3),
(i) Le décret n* i du Bull, off, n» 2 de l'année 1857 porte la somme de 346,189 lei 10, pour gratifications à l'armée.
(2) Voir plus loin la note sur les finances, p. 489.
(3) Voir la lettre du Prince au comte Walewski.
48o TROISIÈME PARTIE. -— 1849-1859.
OU du moins être considérablement limités, à l'époque de l'arrivée des commissaires à Bucarest. Sans quoi, à en juger par ce qui arrive, dans les pays même les plus éclairés de l'Europe, on doit s'attendre à ce que tout soit faussé chez nous, avant les élections.
« Tous ces messieurs, que je n'ai pas besoin de nommer ici, m'engagent à écrire à Votre Altesse pour lui signaler ce danger, afin qu'Elle tâche, par tous les moyens de fixer l'attention de qui de droit, sur une question aussi importante.
« Un des derniers traits du Caïmacam, qui n'est certes pas fait pour combler le vide qui se fait chaque jour dans les rangs de son parti, est le suivant : Il vient de nommer à la censure, au secrétariat d'État, un certain Caliarchi, tout à fait étranger au pays. C'est un jeune homme de Constantinople qui accompagnait Kiamil-bey, porteur du firman d'installation de la Caïmacamie. Cette nomination, qui nous ramène aux temps des Phanariotes, a provoqué dans tous les partis une véritable indignation.
« Relativement à Votre Altesse, je dirai, sans crainte de m'abuser, que l'opinion Lui est de plus en plus favorable. On dirait que les sympathies augmentent pour Votre Altesse en raison des insinuations malveillantes que l'on se plaît à répandre sur Son compte.
« Plusieurs jeunes gens, que j'évitais plutôt que je ne fréquentais, — de ces jeunes gens qui se croient seuls patriotes et qui ont fait dernièrement encore le malheur du pays, — sont venus à moi pour me parler de Votre Altesse de la manière la plus avantageuse. Malgré la défiance qu'ils pouvaient m'inspirer, j'ai été loin de les repousser, et, grâce à certains conseils que j'ai puisés dans Votre dernière lettre (x), j'ai pu leur rappeler que nous nous trouvions à une époque où tout homme qui
(i) Voir p. 470 à 473 de ce volume.
aime son pays doit faire abstraction des personnes, comme aussi doit éviter de toucher aux questions de détail, ces questions étant les seules sur lesquelles il nous était permis de différer d'opinion. Que, pour le moment, nous ne devions nous occuper que des bases fondamentales de l'organisation du pays, et qu'à cet égard Votre Altesse avait bien voulu me tracer quelques principes, que j'ai pensé pouvoir leur communiquer. Ils admirèrent l'esprit patriotique et désintéressé qui les ont dictés et déclarèrent que ce programme serait le leur, comme aussi que nous devions nous entendre pour le faire comprendre et adopter par le plus grand nombre.
a Cet incident me donna l'idée (M. Catargi fut de cet avis) de faire publier ledit programme, précédé d'un petit préambule renfermant des conseils à nos compatriotes, sur la ligne de conduite que chacun devait tenir, au moment où le travail de réorganisation serait entrepris. J'expose ce fait à Votre Altesse, afin que si le temps le Lui permet, et qu'EUe le juge convenable. Elle veuille bien m 'éclairer, à cet égard, par quelques nouveaux conseils.
« J'ai l'honneur d'être. Monseigneur, avec le plus profond respect, de Votre Altesse le très humble et très dévoué
J.-E. Floresco.
P. 'S, — a J'oubliais, Monseigneur, une question des plus importantes, celle de la composition du Divan. On la dit déjà résolue d'une manière regrettable, car le bruit court que la première classe des Boyards, — c'est-à-dire celle qui est composée, à peu d'exceptions près, de personnes rompues aux affaires, connaissant le mieux l'état du pays et ne partageant pas les idées subversives qui, malheureusement, s'emparent depuis quelque temps de notre jeunesse, et paraissent gagner le petit propriétaire et surtout notre clergé (les plus ignorants étant naturellement aussi les plus dangereux), cette première classe, dit-on, II, 31
ne sera pas représentée directement, mais elle sera comprise dans la masse des propriétaires qui doivent fournir deux députés par district. Dans ce cas, j'affirme, et c*est l'avis des personnes les plus sensées, qu'aucun homme de poids n'arrivera au Divan, car il y a contre eux, non seulement l'antipathie des petits propriétaires, mais encore le fait que ces derniers forment la grande majorité. C'est pourquoi je viens, au nom des personnes animées des meilleurs sentiments, prier Votre Altesse, s'il en est temps encore, d'intervenir pour que la première classe soit représentée par un nombre de députés dont le minimum devrait être dix-sept (celui des districts) »
C'est ici la place de jeter un coup d'oeil sur la carte de l'Europe, de se rendre compte de ce qui se passait chez les grandes Puissances, et de ce qui s'était passé dans les Principautés depuis la nomination d'office des caïmacams de Valachie et de Moldavie.
Aucun résumé ne saurait valoir la lettre pleine de science diplomatique, d'esprit et d'humour (i) que nous avons trouvée dans les papiers du Prince Bibesco et que nous pubhons ci-dessous :
a Bucarest, 9 août 1857.
« Monsieur,
« Je vous disais dans ma dernière lettre : une grave nouvelle circule, celle du renvoi de Reschid-pacha. Nous en avons, depuis, appris bien d'autres : la note des quatre ambassadeurs, celle de M. de Prokesch et de lord Redcliflfe, les fermes paroles de
(i) Cette lettre, datée de Bucarest le 9 août 1857, est sans adresse et sans signature. Elle aura été adressée à un ami du Prince qui la Lui aura fait parvenir en Le priant de la lui renvoyer après copie. D'ailleurs , le manque de signature n'ôte à cette pièce curieuse rien de sa valeur ni de son esprit, rien non plus de son exactitude historique, ainsi qu'on peut le constater en consultant le Bulletin des lois. Toutes ses affirmations, tous les offices cités se retrouvent au Bulletin officiel. Nous les avons corroborés et nous renvoyons le lecteur à l'année et à la page du Bulletin oh figure l'office cité.
M. Thouvenel, les pavillons amenés, la rupture possible de Talliance anglo-française, etc. Mais, quoique toutes ces grosses choses fussent arrivées à propos de nous, et que notre existence même fût l'enjeu placé sur le tapis vert, si fort tiraillé pour le moment en sens contraire, qu'il semblait prêt à craquer, je me disais avec le poète favori de lord Palmerston ; a Much ado about nothing^ beaucoup de bruit pour rien »; ce dernier mot, entendonsnous bien, ne se rapportant pas à la cause malheureusement trop sérieuse du conflit, mais au conflit lui-même. Il ne me semblait pas possible, en effet, que l'Autriche et l'Angleterre, après avoir poussé les ministres ottomans dans cette fondrière, fussent disposées à s'y mettre avec eux, jusqu'aux épaules, pour les en tirer. 0 L'Autriche ressemble fort à cette bonne vieille de soixantequinze ans que j'ai vue à Paris, un jour de grande fête, traverser le Champ de Mars sur une corde tendue d'un talus à l'autre. Elle avait casque et cuirasse, bonne épée et rondache formidable, et, si elle eût été à terre, elle aurait eu, ma foi, l'aspect le plus terrible du monde; mais elle était à cent pieds en l'air, les mains fort embarrassées d'un immense balancier qu'elle penchait tantôt à droite, tantôt à gauche, et elle marchait, la bonne dame, mais bien doucement, au-dessus de l'abîme.
« Pour John Bull, c'est autre chose; il a les épaules larges et les poings vigoureux, et il est, du moins chez lui, carrément posé sur un terrain solide. Mais il sait compter; c'est même le talent qu'il exerce le mieux; et il a remis ses affaires à quelqu'un qui a toujours parfaitement orienté sa voile, et la tourne à propos du côté d'où souffle le vent.
« Je n'ai donc pas été surpris quand le télégraphe est venu nous apprendre qu'à Osborne tout s'était arrangé. Autour de moi j'entends dire : 0 Oui, on s* est arrangé, mais à nos dépens. La France aura payé une concession par une autre. » Je n'en crois rien. J'en vois d'autres qui s'imaginent que l'Europe impatientée va s'occuper de nous, sans nous; que, par conséquent, il n'y aura plus de
Divans, plus d'élections, plus de vœux du pays. — Pas davantage. Et d'abord, l'Europe est trop grande dame pour montrer de l'impatience. De plus, elle s'est engagée à nous donner audience; elle tiendra parole.
« Mais savez- vous. Monsieur, pourquoi cette singulière pensée a pu naître ici, dans des esprits pourtant sérieux ? C'est qu'ici la défiance est générale et profonde. On dit peut-être en ce moment à Bruxelles, à Paris, que la conversation d'Osbome a tout terminé; n'en croyez rien. On a mal joué, on jouera mieux : voilà tout.
« Dans la question de nos Provinces, il se trouve quatre intérêts en présence : l'intérêt turc et l'intérêt autrichien, d'une part; celui des Principautés et celui de l'Europe, de l'autre.
a L'Europe veut n'être pas troublée tous les dix ans par quelque bruit de guerre s 'élevant de nos frontières.
a Nous aussi, nous voudrions bien vivre en paix. Je laisse les cokney de Londres et les badauds de tous les pays répéter que nous souhaitons d'être Russes. Oui, comme les Belges veulent être Français et les Suisses Prussiens. Pourquoi donc s'obstiner à ne pas admettre que nous désirons rester nous-mêmes, au lieu d'être cette chose sans nom que tous se disputent et mettent en pièces? Notre existence, jusqu'ici, a été pleine d'agitations stériles ; nous aspirons au repos, à l'ordre, à la stabilité. Notre malheureux pays a été comme le caravansérail de l'Orient ; les peuples, les armées y sont venus des quatre points de l'horizon et l'ont, sans relâche, foulé aux pieds. Nous demandons qu'on nous donne notre place au soleil et notre part dans le grand travail de la civilisation. Nous demandons qu'on nous laisse ouvrir nos sillons et semer les moissons dont l'Europe a besoin ; qu'on nous laisse garder pour elle le plus beau de ses fleuves.
« En étant cela pour nous et pour l'Europe, nous serons encore pour la Turquie un boulevard, et, au besoin, un poste avancé, la grand'garde de son Empire. Malheureusement, elle se refuse à le comprendre, et exploitant la déclaration du traité de Paris relative
à l'intégrité de son territoire, elle ne songe qu'à ramener nos Provinces à la condition d'un pachalik, en faisant litière de nos vieux droits, comme si elle devait se trouver bien plus forte avec la haine qu'avec le dévouement de quatre millions d'hommes.
« L'Autriche, elle, a très crûment montré sa pensée ; elle ne veut pas qu'il y ait ici rien de viable, rien de fort. Elle n'attaque pas, dit-elle, elle se défend. C'est assez d'un Piémont à l'Ouest, elle n'en veut pas un second à l'Est. Et pour réussir, elle fait flèche de tout bois ; elle use de toutes armes. Cette politique est claire, tout le monde l'a comprise. Mais ce que tout le monde ne sait pas aussi bien, c'est l'ardente convoitise que cachent ces paroles d'apparence si modeste. Aujourd'hui, notre ennemi le plus à craindre n'est plus à Saint-Pétersbourg, mais à Vienne. J'ai longtemps combattu l'influence russe. Je ne vous serai donc pa^ suspect en vous disant qu'en ce moment je ne la redoute pas et que je crois, par les raisons que je vais vous soumettre, à la sincérité de la politique nouvelle du Czar.
« Tant que les Russes ont pu faire entrer dans leurs plans l'assentiment de l'Autriche à l'occupation de Constantinople, ils ont songé à prendre, en passant, nos Provinces. Elles étaient une route militaire, une base d'opérations nécessaire, Jassi, Bucarest, devant servir d'étapes vers Schumla et Andrinople. Mais aujourd'hui que Sébastopol et la flotte de la mer Noire n'existent plus, aujourd'hui que les bouches du Danube sont libres et que les avenues de Byzance sont fermées, la Russie n'a plus besoin de nous, et l'on nous donnerait à elle, que je gage qu elle n'accepterait pas. Je désire qu'on ne l'expose point à cette tentation. Mais elle aurait de bien bonnes raisons pour ne pas vouloir de nous, car l'adjonction de nos deux Provinces' serait pour elle un affaiblissement, loin d'être une force.
« Jetez les yeux sur une carte : voyez cette courbure des Carpathes qui nous enveloppent depuis New-Orsova jusqu'à Botochany. A qui appartient le revers septentrioncil de ces
montagnes ? A qui sont Hermanstadt, Bistritza, Soutchava et Czernovitz, nos vieilles capitales ; Tarnopol et les bassins supérieurs du Séreth, du Pruth et du Dniester ?
« Dans la Galicie, et sans sortir de chez eux, les Autrichiens ont une armée à soixante-dix lieues de Kiew, à quatre-vingts d'Odessa, et prolongeant pendant cent soixante lieues le flanc des Russes qui seraient à Craïova et à Bucarest, ils pourraient en deux marches s'établir sur leur ligne de retraite et couper leurs communications. Stratégiquement, l'occupation de la Moldo- Valachie par les Russes est impossible sans la connivence de l'Autriche; et la Russie, si difficilement vulnérable chez elle, le serait beaucoup chez nous. La dernière guerre l'a montré.
« Mais comme la Moldo-Valachie finirait admirablement l'empire autrichien, le mettant sur la mer Noire, lui donnant le Danube, lui livrant toute la péninsule orientale qu'il enserrerait de ses deux bras, depuis le golfe deCattaro jusqu'à la passe de laSoulina ! Ce n'est pas moi qui dis tout cela, c'est quelque chose qui n'a d'affection ni de haine pour personne, c'est la géographie qui nous crie, et qui crie aussi à Constantinople : Voilà maintenant l'ennemi !
« Et remarquez que l'Allemagne, qui rêve beaucoup, s'est mise à rêver que le Danube est et doit être un fleuve allemand. Trieste les a mis en goût de la mer ; Vienne a une porte sur l'Adriatique, elle en veut une autre sur l'Euxin. — La Russie le sait, et voilà tout le secret de sa politique nouvelle. En politique, il est bon de consulter d'abord les intérêts, ensuite les déclarations ; car il faut dire avec M. Thiers qu'un diplomate ne ment pas nécessairement. L'intérêt de la Russie dans cette affaire est si évident, et le sic vos non vobis lui plaît si peu, qu'il est tout simple de la voir se refuser à ce qu'un autre recueille ce qu'elle avait semé. Je la crois donc très sincère dans ses démonstrations en notre faveur, parce que je la crois très intéressée, maintenant, à museler du côté de l'Orient cette ambition éhontée que la France est obligée de tenir en bride à l'Occident.
« La Porte, aveuglée sur ses plus évidents intérêts, ne voit rien de ce nouveau péril , et les deux ambitions turque et autrichienne se sont entendues pour nous perdre , sauf à se disputer plus tard notre cadavre. L^Angleterre , jalouse du rôle joué par la France en Crimée, et du rang pris par cette Puissance en Europe, a oublié ses propres paroles au Congrès de Paris et est entrée dans le complot autrichien. Alors, à Constantinople on a cru n'avoir plus rien à craindre, ayant pour soi lord Stratford et le baron de Prokesch. On s'est laissé prendre à l'ambition des conquêtes, et ces Turcs qui craignent les chrétiens , mais qui les haïssent pour le moins autant qu'ils les redoutent, se sont dit que ce serait d'une habileté à réjouir Mahomet jusque dans le sein d'Abraham, si, après avoir fait sauver le Croissant par la Croix, on se faisait aider par deux nations chrétiennes à en réduire une troisième. C'était tirer deux moutures du même sac, et d'un sac où soimême on n'avait pas mis grand'chose. Il n'y en avait que plus de mérite, et les vieux Turcs, qui ne se sont pas encore mis à la mode d'Europe, en riaient d'autant mieux dans leur barbe.
« On se met à l'œuvre sans vergogne :
« L'Europe avait dit : Je veux savoir les vœux de ce peuple. La Porte accepte, signe des deux mains, promet d'exécuter tout ce qu'on lui demande, et expédie, le 15 zilkadé de l'an de l'hégire 1242, le plus beau firman du mois de « Nous voulons maintenir et consolider les privilèges accordés ab antiquo aux Principautés Il est de la plus grande importance que, pendant le
cours des délibérations qui vont avoir lieu , l'administration du
pays conserve une position entièrement impartiale, etc., etc »
Mais, en même temps, violant la loi constitutive des Caïmacamies, qui remet (art. 18) ces pouvoirs intérimaires à trois fonctionnaires et non à un seul, elle envoie à Bucarest et à lassi deux dictateurs qui ont mission de ne tenir compte, ni des institutions, ni des lois, ni des convenances. ^
a De ces deux personnages, l'Europe en connaît un aujourd'hui.
Les élections de Moldavie ont montré quel respect de la légalité on devait attendre d'un fonctionnaire turc expédié tout exprès pour ne respecter rien. Puis nous avons cette bonne fortune de
pouvoir lire la correspondance de famille de Vogoridès-bey
« Pour nous, à Bucarest, le spectacle a été moins divertissant : au lieu de ce jeune et aventureux bey, animé d'une si compromettante audace, nous avons eu un vieillard qui, arrivé jusqu*au terme ordinaire de la vie, n'a pas trouvé, à cet âge, des sentiments calmes et désintéressés, une bonne pensée pour son pays et pour lui-même. Au lieu d'honorer la fin de sa carrière en s 'associant franchement à la régénération d'un peuple, il n'a songé qu'à satisfaire une ambition sénile. Il n'a pas regardé autour de lui, mais à Constantinople , et il a agi comme ces fonctionnaires turcs qui, ayant toujours vécu sous l'autorité absolue d'un maître, sont tout dépaysés là où existent des institutions et des droits. Cette loi gênante n'est pour eux qu'un morceau de papier; le déchirer et en jeter les morceaux au nez des gens est le procédé de M . Vogoridès ; le plier et le mettre tout doucement dans sa poche est celui du prince Ghica. Le résultat est le même; la différence des âges fait seule la différence des manières. Mais l'Europe, attirée par le bruit, n'a regardé qu'à lassi; elle n'a point vu que le même travail se faisait à Bucarest (i).
(i) HÉLiADE {Lettres d'exih p. 617), à la date du 22 décembre 1858, écrira : u A. Ghica travaille de toutes ses forces pour que, s'il ne peut se faire élire, tous «( ses partisans aillent à N. Golesco ; par suite, il fait cause commune (comme il « dit) avec ceux de 1848. Et ceux-ci qui, dès 1840, criaient contre lui et le déchiu raient pour les qualités et les vertus qu'il avait alors, disent maintenant u qu'ils voient bien que nous avions raison, et ils lui reconnaissent présentement « des vertus. Comment ont-ils trouvé leur chemin de Damas? Qui a opéré ce «( miracle? Leur grand aveuglement. Alors, — et depuis jusqu'en 1856, — ils « avaient été aveuglés par la haine ; ils le sont maintenant par l'intérêt . Voici «( que les qualités et les vertus d'Al. Ghica brillent maintenant au grand soleil, « depuis le jour où il s'est décidé à leur livrer le pays. En parlant à^aveu- M glement, je me suis mal exprimé : alors, comme aujourd'hui, ils savaient «< parfaitement ce qu'ils faisaient. A cette époque Ghica n'était plus possible, et « ces messieurs, voulant sauvegarder leurs intérêts, conserver de bonnes relatt tions avec la Russie, avec l'Autriche et avec Bibesco, déchiraient Ghica ;
« Ainsi, d'après nos lois, d'après le firman même de la Porte qui a installé des Caïmacams , la nouvelle administration devait conserver une position entièrement impartiale (i). Le Caïmacam, en effet, n'étant qu'un tuteur temporaire, n'a d'autorité que pour faire des actes conservateurs. Voyez ce qu'il a conservé.
« L'article 18 de la loi de 1831 lui interdit, pendant la durée de ses pouvoirs intérimaires, de destituer un fonctionnaire à moins de délits avérés.
a II a destitué par divers offices les chefs de section attachés aux départements, ainsi qu'un très grand nombre d'employés inférieurs (2).
« Il a destitué en masse par l'office n* 1 13 (3) tous les membres de la Cour suprême et ceux de toutes les cours d'appel.
« Il a destitué au ministère des finances la section de comptabilité (4), ce qui a provoqué la démission du receveur géné-
« aujourd'hui Ghica leur donne la pÂtée, et Bibesco peut la leur enlever. Ghica « est donc ezcellentissisme. »
(i) Textuel. Voir le firman du 3/15 juillet 1856. {BulL off. n» 56, du 17 juillet 1856.)
(2) Voir page 497 de ce volume le texte de cet article. — Le premier acte du Prince Al. Ghica est de remplacer, par décret du 9 juillet, le Prince Georges Stirbei, dans le poste de Spathar (chef de la Milice), par Jean Odobesco. (Voir Lettres d'exil d'HéuAOE, p. 540.) Le même jour on nommait Al. Dimitresco secrétaire d'État à la place d'Al. Plagino, gendre du Prince Stirbei. — Les nominations des ministres et des directeurs de ministères se trouvent au Bull, off. n« 64, du 13 août 1856. Le 31 août 1856 (n** 69 du Bull, off.), un chef de section est remplacé au ministère de la justice. Le Prince Al. Ghica s'arrogea, pendant toute sa Caïmacamie, le droit de nommer des fonctionnaires. (Voir Bull, off. n* 76, 24 septembre 1856; n* 83, 19 octobre 1856.)
(3) Le décret du 13 septembre 1856 {Bull. off. n" 73, 14 septembre 1856) porte le n* 119. Il est complété par le décret n* 122 du 15 septembre {Bull, off, n" 74, 17 septembre 1856). Ce même numéro contient le décret n* 123, dont il est parlé plus loin, et qui nomme membres de la curatelle des orphelins : MM. Paschall Tamaschesco, Matache Coadà, Nicolas Nestor.