CHAPITRE PREMIER
Résultats de l'insurrection de 1848. — Clauses de la convention de Balta-Liman, i*' mai 1849.
Nouveaux Princes nommés par la Porte et la Russie : B. Stirbei en Valachie, Grégoire Ghica en Moldavie.
Guerre de Crimée. — Les Russes occupent de nouveau les Principautés (3 juillet 1853). — Stirbei et Ghica quittent Bucarest et lassy et rentrent dans leur capitale après le départ des troupes du Czar. — Occupation autrichienne et turque.
Prise de Malakoff (8 septembre 1855), reddition de Sébastopol. — Congrès de Paris. — Réorganisation de la Valachie et de la Moldavie devenue nécessaire. — Nomination d'une commission européenne qui ira dans les Principautés s'éclairer sur les vœux de leurs populations concernant leur organisation définitive.
Conseils donnés par le prince Bibesco à son gendre le colonel Floresco, en vue de la conduite à tenir, des vœux à formuler. — A l'expiration des pouvoirs des Princes Stirbei et Gr. Ghica, la Porte nomme Caïmacam, en Valachie, le Prince Ghica déposé en 1842, et en Moldavie, M. Vogorides. — Arrivée des commissaires. — A Paris, le Prince use de son influence auprès de l'Empereur Napoléon et de ses ministres en faveur de Son pays. — Droits des Roumains. — Réponse de Jean Floresco au Prince (8/20 janvier 1857). — Lettre sur la situation de l'Europe et des Principautés (9 août 1857). — Lettre du Prince Bibesco au Comte Walewski (30 septembre 1857). — Le Prince part pour Bucarest. — Ses discours à Craïova et à Bucarest. — Son discours au Divan ad hoc convoqué pour le 30 septembre 1857 : Il y exprime les vœux principaux à adresser au Congrès européen .
Llnsurrection (i) de 1848 avait eu pour conséquences une anarchie de quatre-vingt-quinze jours, la double invasion étrangère (2) , la convention de Balta-Liman(3) , qui ramenait la Valachie à vingt-trois ans en arrière, la perte de son autonomie livrée à la Porte par le gouvernement insurrectionnel (4), et une dette de 22,063,749 créée à la nation, sans compter les sommes trou-
(i) Voir le chapitre i* de la deuxième partie de ce volume.
(2) Idem.
(3) Idem,
' (4) Voir le chapitre iv de la deuxième partie de ce volume.
46a TROISIÈME PARTIE. — 1849-1859.
vées dans ses caisses après le départ du Prince Bibesco, et les pertes occasionnées par l'occupation étrangère, pendant les années 1850 et 1851 (i).
Cette convention, signée le !•' mai 1849 entre l'Empereur de Russie et la Sublime Porte, enlevait à la Nation roumaine son droit souverain, — reconnu par le traité d'Andrinople, — d'élire ses Princes à vie ; les Cours impériales convinrent que S. M. le Sultan les nommerait d* après un mode spécial, concerté pour cette fois entre les deux Cours, et pour sept années seulement. Les assemblées ordinaires et extraordinaires de boyards étaient suspendues, pour avoir donné, plus d^ une fois, lieu à des conflits déplorables, pour s'être livrées à des actes d'insubordination ouverte. Leurs fonctions délibératives étaient provisoirement confiées à des conseils ou Divans ad hoc, formés des boyards les
(1) Dette de 19,066,040 piastres, dette créée à la Vestiairie par T insurrection. 3,000,000 — payés par le Prince Stirbei à la Russie. Soit : 22,066,040 piastres {But off, de 1856, n<* 17; BuL off, de 1856, n** 81), auxquels il faudrait ajouter les économies laissées par le Prince Bibesco dans les caisses de l'État, « qui avaient été vidées par le gouvernement de l'insurreciion de 1848 ». (Voir État de l'administration et des services publics de la Principauté de Valachie en juin 1852, p. 2. — Voir également p. 345 de ce volume.) C'est environ 26 ou 27 millions que l'insurrection aura coûté au pays, si on ajoute aux sommes précédentes les pertes occasionnées par l'occupation étrangère, pendant les années 1850 et 1851.
M. Constantin Bâlcesco reconnaît dans la Romania Viitoare (1850) que la dette de l'État est d'environ 18 millions. Mais il n'impute au compte du gouvernement provisoire que 1,126,675 piastres 4 paras, à savoir : 777,610 piastres 30 paras prises aux caisses communales, et 349,064 piastres 37 paras prises au Trésor. Il invoque, à l'appui de ces calculs, cette raison que les autres dépenses et frais d'occupation doivent incomber à la réaction, tout comme si l'insurrection n'avait pas été la cause de l'invasion étrangère et des malheurs qui ont suivi.
Les personnes les plus honnêtes d'entre celles qui ont été mêlées à l'insurrection ne sauraient parler avec autorité des finances, par cette raison qu'il a existé dans les comptes du gouvernement d'alors la même anarcAtV que dans la politique. M. Jean Ghica nous apprend qu'il y avait de l'argent du gouvernement chez le consul d'Angleterre, M. Colghun ; qu'il en avait lui-même ; que M. C. Bâlcesco avait remis 3,000 ducats à Héliade, étant à Sibiu ; M. N. Mandrea écrit, que des sommes furent confiées à A. Golesco, Voinesco, Jean Bratiano ; qu'on prit l'argent des fonds publics à titre d'aide pour la propagande » {Convorbiri, p. 899 et année 913, année XXVI) ; et M. Bâlcesco avoue que l'on donnait une rétribution mensuelle à des centaines de commissaires envoyés dans les provinces pour soulever le peuple...
plus notables et les plus dignes de confiance ^ et de quelques mem-bres du haut clergé. Les attributions principales de ces conseils étaient l'assiette des impôts et V examen du budget annuel dans les deux Provinces, (Art. I•^)
Une partie des troupes russes et ottomanes occupant le Pays devaient continuer à y séjoumery«^y«'4 la consolidation du repos intérieur des deux Provinces. (Art. 4.)
Pendant la durée de l'occupation, les deux Cours feraient, chacune, résider dans les Principautés un commissaire extraordinaire chargé de diriger la marche des affaires, et d'offrir en commun^ aux Hospodars les avis et les conseils, chaque fois qu'ils remarqueraient quelques abus graves ou quelque mesure nuisible à la tranquillité du Pays, (Art 5.)
La durée de la convention était fixée à sept ans, aux termes desquels les deux Cours se réservaient d'aviser aux mesures les plus propres à assurer, pour un long avenir, le bien-être et la tranquillité des deux Provinces. (Art. 6.)
Voilà en résumé (i) ce que valait à la Roumanie le mouvement régénérateur à\i 11 juin 1848.
Dès que la convention fut signée, la Porte s'entendit avec la Russie pour nommer les Princes de Valachie et de Moldavie. Leur choix se fixa sur Barbo Stirbei, frère aîné du Princç Bibesco, et sur Grégoire Ghica, qu'ils installèrent pour sept années, le premier en Valachie, le second en Moldavie. — Le Prince M. Stourdza, qui régnait à Jassy, fut contraint, par la Porte, à se retirer.
Les nouveaux Princes durent gouverner, pendant toute la durée de leur règne, avec la présence, — dans leur Pays, — de troupes étrangères et l'installation dans la capitale, — jusqu'à la fin de 1853, — de deux commissaires extraordinaires, l'un
(i) Voir la Convention de Balta-Liman au. t. I**', p. 439, 440, 441 , et t. II, p. 490.
turc, l'autre russe. Cette tutelle, qui n'était pas de nature à assurer toujours l'indépendance de leurs actes, ne les empêcha toutefois pas de mettre à profit le calme provisoire reconquis. Les Principautés n'eurent qu'à se louer, pendant toute cette période, de la sage administration de ces deux Chefs d'État.
Cependant un grand événement, la guerre de Crimée, vint jeter le trouble dans les Provinces roumaines. La Russie, prenant prétexte du refus de la Porte de reconnaître publiquement aux orthodoxes des droits sur les sanctuaires les plus vénérés de la Palestine, — à l'exclusion des Latins, en faveur desquels la France plaidait, — déclara la guerre à la Turquie (23 mai 1853) et occupa de nouveau le Pays roumain (3 juillet 1853), d'où ses troupes s'étaient retirées quelques mois auparavant. Les Princes Stirbei et Ghica quittèrent Bucarest et Jassy, pour se rendre à Vienne et y attendre les événements.
En Occident, deux puissantes nations avaient pris fait et cause pour la Turquie : c'étaient la France et l'Angleterre. Leurs armées, envoyées au secours du Sultan, touchèrent à Gallipoli le 7 mai 1854, firent, en quittant Varna, une excursion désastreuse dans la Dobrutscha, où régnait le choléra, et ne tardèrent pas à abandonner ce pays malsain, pour aborder en Crimée, le 14 septembre de la même année. Les Russes avaient déjà levé le siège de Silistrie ; le mouvement audacieux des alliés détermina le Czar à concentrer ses forces — et à rappeler ses troupes des Principautés. Était-ce pour les Roumains la délivrance définitive? Non; les troupes autrichiennes et turques remplacèrent les Russes en Moldavie et en Valachie.
Dès que les Russes eurent quitté les Principautés, les Princes Stirbei et Ghica rentrèrent dans leurs États et en reprirent possession.
Après plus de deux années de guerre, la puissance de la Russie sombra à la prise de Malakoff (8 septembre 1855), et la reddition de Sébastopol mît fin à cette lutte, au cours de laquelle
alliés et Russes rivalisèrent de vaillance, dans maintes batailles meurtrières, qu'on les appelle Aima, Balaclava, Inkerman, Tchernaïa, le Mamelon- Vert ou Malakoif (i).
L'Empereur Nicolas n'avait pas assisté à Tagonie de la résistance de Sébastopol; quelques mois auparavant, les revers de ses armées l'avaient frappé au cœur. Son successeur, Alexandre II, demanda la paix, qui lui fut accordée, et dont, peu de temps après, un Congrès réuni à Paris, détermina les conditions.
Le coup le plus sensible porté à la Russie, par le traité de Paris, fut celui qui interdit à cette puissance d'entretenir une fîotte de guerre dans la mer Noire, et la priva de toute action sur les bouches du Danube, en lui enlevant la Bessarabie méridionale et en plaçant le Danube sous la garantie de neutralité et de liberté édictée en 1 8 1 5 par le Congrès de Vienne (2) .
Cependant, en supprimant le protectorat de la Russie, le traité de Paris rendit indispensable la réorganisation de la Valachie et de la Moldavie. Comme ces Provinces se trouvaient placées par ledit traité sous la protection des Puissances européennes ayant pris part à la guerre, c'est-à-dire de la France, de l'Angleterre, de l'Italie, de la Russie, de la Turquie, et en outre de l'Autriche
(i) Consulter V Histoire de la guerre de Crimée, par Camille Rousset, le meilleur écrivain politique et militaire de la France. (Hachette, édit.)
(2) Histoire d'une frontière, par le Prince G. Bibesco, p. 146 et suiv. (Pion, édit.) La Russie subira ces conditions, pendant quinze ans, dans un recueillement plein de dignité et profitera, en 1870, du trouble dans lequel l'écroulement de la puissance militaire de la France jettera l'Europe, pour faire convoquer à Londres, le 30 octobre de la même année, une conférence des grandes Puissances, et y faire décider qu'il serait mis un terme à la neutralisation de la mer Noire, En obtenant l'abolition de l'article !•' du traité de 1856, la Russie ne ressaisira pas le droit de protection qu'elle exerçait depuis tant d'années sur les Provinces roumaines, et dont l'article 3 dudit traité l'a dépouillée; mais elle aura l'habileté de se faire rendre la Bessarabie, en 1878, au traité de Berlin, et de rentrer en possession de l'embouchure et du bras de Kilia, — qu'elle avait possédé depuis le traité de Bucarest de 18 12, — par le traité de Londres élaboré du 8 février au 7 mars 1881. — Voir Politique, Religion, Duel, par le Prince G. Bibesco, p. 118 et 119. (Pion, édit.)
et de la Prusse, cette mission incomba naturellement à ces Puissances.
Pour aplanir les difficultés qu'une pareille tâche offrait, le Congrès décida qu'une commission, composée de délégués représentant les sept Puissances européennes, serait envoyée dans les Principautés, pour s'éclairer sur les vœux des populations concernant leur organtsatton définitive , et que, dans ce but, elle convoquerait, dans chaque Principauté, un à\\2in ad hoc qui aurait pour mission de faire connaître l'expression de ces vœux. (Art. 23 et 24 du traité de Paris ; Prot. n** 14 ; — année 1856,)
Le Prince n'attend pas que MM. les commissaires arrivent dans les Principautés, pour tracer à ses amis les grandes lignes de la politique à suivre par son pays, et insister sur les vœux à adresser aux grandes puissances .
Copie d'une lettre du Prince à son gendre, le colonel J. Floresco.
« L'heureuse issue des dernières conférences de Paris nous fait espérer que l'arrivée des commissaires dans les Principautés ne se fera pas longtemps attendre, et que nous pourrons ainsi sortir bientôt de l'état intolérable de tiraillements et d'inquiétudes dans lequel nous nous trouvons depuis plus de trois ans.
a Néanmoins, malgré toutes ces apparences encourageantes, nous ne devons pas nous laisser enivrer par des illusions trompeuses, car il est à craindre qu'avant d'arriver au port nous aurons à subir encore bien des orages, à courir bien des dangers.
« La Sublime Porte, dont les prétentions extraordinaires et intempestives sur notre pays avaient jeté l'alarme parmi nous, mieux conseillée aujourd'hui, paraît avoir cédé aux sentiments de justice qui animent la plupart des autres cabinets et à l'esprit de conciliation qui doit guider, désormais, sa politique; mais il y
a malheureusement d'autres intérêts en opposition avec les nôtres et dont nous ne manquerons pas de ressentir la funeste influence. La main invisible de l'intrigue fera jouer, nous le prévoyons d'avance, mille ressorts pour semer le trouble et la discorde parmi nous.
« Elle profitera, nous en sommes sûr, de l'importance du sens, pour nous pousser à des démarches compromettantes, afin de nous faire déprécier aux yeux des Puissances qui nous veulent sincèrement du bien; elle se servira de l'esprit stationnaire et rétrograde des autres, pour empêcher tout progrès, nous rejeter même dans notre triste passé, si cela lui est possible. Or, pour nous mettre en garde contre de si ténébreuses machinations, nous devons nous armer de prudence et de fermeté, nous serrer les uns contre les autres, nous consulter ensemble sans distinction de condition, d'âge ni d'opinion, faire le sacrifice de nos principes outrés, nous dépouiller de tout esprit de parti et de tout intérêt personnel, et nous donner loyalement la main.
a Le ferons-nous? Saurons-nous être grands en face de si graves événements? Il le faut. Il le faut, car nous sommes seuls et faibles en présence d'ennemis forts et nombreux.
« Toute scission nous affaiblirait davantage et, par conséquent, nous perdrait sans retour.
« Du reste, quelle pourrait être la cause d'une mésintelligence entre nous, aujourd'hui? Chercherons-nous à nous occuper des détails de notre législation intérieure? Nous conjurons nos corn-patriotes de n'en rien faire. Ce serait nous engager dans un dédale de discussions qui ne feraient que compliquer et envenimer la situation; ce serait livrer nos dernières libertés à des mains étrangères çt donner à nos ennemis des armes contre nous (i).
(i) M. Jean Bratiano proposera au divan ad hoc la réorganisation intérieure du Pays. — L'Assemblée rejettera cette proposition sur les observations de MM. A. E. Floresco et J<»an Marghiloman. L'Assemblée adoptera la proposition de M. A. E. Floresco de suspendre ses travaux jusqu'à ce que le Congrès se soit prononcé sur les vœux des Roumains.
a La question principale, la seule dont nous devons nous préoccuper avant tout, c'est la question de nos droits politiques.
« Cette question est simple, et elle aurait pu l'être davantage, si on l'avait traitée avec plus de précision dès le début; on peut la résumer dans ces trois phrases :
« Quels sont les droits des Moldo-Valaques?
« Sur quoi s'appuient-ils pour les réclamer?
« Jusqu'à quel point peuvent-ils exercer ces droits, sans porter atteinte à l'intégrité de l'Empire ottoman?
0 Ces quelques mots si clairs ont fourni cependant des sujets de discussions et de controverses à perte de vue.
0 Nous demandons pardon aux hommes d'État et aux publicistes qui s'en sont occupés, si nous allons leur dire que c'est en posant mal la question qu'ils ont donné lieu à tant de débats oiseux et inutiles.
0 En effet, si, au lieu de demander quels sont les droits des Roumains et sur quoi ils les appuient ^ on avait demandé au gouvernement ottoman QUELS SONT SES DROITS A LUI SUR LES PRIN- CIPAUTÉS, ET SUR QUOI IL LES BASE POUR LES SOUTENIR, toute difficulté, tout malentendu aurait disparu.
c Poser la question ainsi, c'eût été la résoudre; et ce point une fois éclairci, tout s'éclairait, tout devenait simple et net.
a Les Roumains, peuple ou nation distincte, par sa religion, sa langue, ses mœurs et ses lois, ne peut avoir ni plus ni moins de droits que tout autre peuple ou nation se trouvant dans des conditions identiques. En déduisant donc, pour ainsi dire, de la totalité de leurs droits, la seule partie qui revient légalement à la Turquie, les Moldo-Valaques doivent jouir de toutes les autres, sans en déduire aucune.
« Mais, nous objectera-t-on peut-être, la Sublime Porte, ayant déjà déclaré ne reconnaître aucun des traités conclus avec les Princes Roumains, a répondu d'avance à toute objection nouvelle. Selon elle, les libertés dont jouissent aujourd'hui les Moldo-
Valaques ne sont que des actes émanés de la générosité des Sultans et, comme tels, révocables à volonté, ou bien des concessions faites à la Russie dans les traités conclus à différentes époques avec cette Puissance, mais que la dernière guerre a mis à néant; que, par conséquent, les droits de cette dernière Puissance sur les Principautés sont illégitimes, et pour preuve la Turquie pourrait rappeler la longue série d'empiétements que la Russie aurait faits sur les droits de ces pays. Mais est-ce bien la Turquie qui parlerait ainsi? Ne serait-ce pas là, plutôt, le raisonnement d'un esprit machiavélique qui l'aura inspiré au cabinet ottoman ?
« Les hommes d'État actuels de la Sublime Porte sont trop justes et trop éclairés pour se prévaloir des actes d'usurpation et de violence commis jadis, sous un régime despotique et barbare. Le grand argument de ceux qui craignent de voir les Principautés dans un état prospère, consiste à montrer les Roumains devenant trop forts et pouvant, un jour, abuser de leur force au point de menacer l'intégrité de l'Empire ottoman et le repos des autres Puissances limitrophes. A cela nous répondons avec confiance qu'aucun esprit sérieux ne se laissera effrayer par de pareils fantômes, et pourvu qu'il se trouve à la tête du gouvernement turc un seul homme éclairé pour savoir reconnaître la différence entre une politique large et loyale et la politique méticuleuse, mesquine et étroite (qu'on y a suivie jusqu'à présent), il comprendra, sans la moindre difficulté, que les Principautés Danubiennes, qui, — vu leur état précaire et mal défini, — n'ont été, jusqu'ici qu'un embarras pour la Sublime Porte et un avant^e pour ses ennemis, deviendraient — une fois fortement constituées — pour l'Empire ottoman une forteresse imprenable qui couvrirait la frontière de la Turquie sur une étendue de plus de deux cents lieues. Sa principale force ne serait d'abord, il est vrai, que dans son droit garanti par l'Europe. Mais il viendra un temps où les baïonnettes et les cœurs des Valaques,
constamment tournés contre tout ennemi du dehors, défendront les abords de cet Empire tout en se défendant.
a Comment croire, en effet, que les Roumains, qui ne désirent qu'un peu de repos et de sécurité, qui n'aspirent qu'au bonheur de pouvoir s'occuper tranquillement de l'amélioration matérielle et morale de leur pays et de jouir des fruits de la paix, à l'ombre de la protection bienveillante de l'Europe; comment croire qu'ils seraient assez insensés pour provoquer, par des démarches directes ou indirectes, la juste aversion de leurs puissants voisins, et attirer sur leur patrie les calamités d'une nouvelle occupation étrangère? Éventualité inévitable, qui pourrait devenir fatale à leur existence politique.
« L'exemple de Cracovie, sinon leur propre sagesse, suffit pour les rendre plus raisonnables, plus circonspects.
« Mais tous nos efforts pour tranquilliser ces craintes puériles, toutes nos assurances, toutes nos protestations pourraient paraître vagues et insuffisants; un programme succinct qui indiquera en quelques lignes les vœux des Roumains en dira plus que des volumes de phrases.
« Le programme, le voici :
1856.* — Principes généraux que les Moldo-Valaques désireraient voir servir de base à la réorganisation future de leur pays.
« L — La Sublime Porte continuera, comme par le passé, à « exercer les droits de suzeraineté qu'elle s'est légitimement a acquis sur les principautés roumaines, et qui consistent :
a a) En la reconnaissance des Princes ou Prince élu par la « nation;
a b) En la perception du tribut qu'elle s'est assigné elle-même « lors de la promulgation du Règlement organique.
« H. — En dehors de ces prérogatives reconnues et assurées a de la Turquie, les Roumains entrent dans la jouissance pleine
(( et entière du droit politique et du droit des gens, en vertu de a quoi ils émettent les vœux suivants :
a !• Pour des raisons d'économie et de force, la réunion des deux 0 Principautés sous un seul Prince élu librement par la nation;
« 2* Dans l'intérêt de paix intérieure et de stabilité pour leur (c gouvernement, l'hérédité du Prince dans la ligne droite et « masculine de ses descendants;
a 3* Neutralité absolue de leur pays, sous la garantie col- « lective des Puissances signataires du traité de Paris, sans « ingérence aucune de leur part dans leurs affaires intérieures;
« 4" Faculté absolue de s'occuper du développement matériel a et moral de leur pays, conformément à leurs besoins réels et « au degré de leur état de civilisation ;
0 5" Faculté d'établir leurs relations commerciales selon les (( intérêts du pays ;
« 6* Jouissance de la liberté de navigation sur le Danube, aux « mêmes conditions que les autres Puissances riveraines, ainsi « que dans les mers de la Turquie ;
a 7* Respect absolu, de leur part, pour les institutions des Etats a voisins, dans quelque circonstance que ce soit et dans toutes « les positions où se trouveraient les affaires de l'Europe;
a 8* Droit de prendre pour la défense du territoire et la sécu- « rite intérieure, par la voie légale, telles mesures jugées néces- « saires;
« 9' Respect absolu de la propriété et des pef sonnes : c'est là « la clef de voûte de toutes les sociétés sages et honnêtes du « monde connu ;
a lo* Égalité absolue devant la loi civile et criminelle, sans « distinction de classe;
a II' Admission de tous les Valaques, ayant la capacité néces- « saire, à tous les emplois du pays;
a 12* Contribution générale aux charges du pays dans des « proportions justes et sages;
« 13* Liberté de conscience pour toutes les religions exis- « tantes;
a 14* Droit accordé à tout étranger professant la religion « chrétienne de devenir propriétaire dans le pays ;
0 ly Admission, dans la famille roumaine, de tous les étrana gers qui auraient acquis des propriétés foncières dans le pays, « ou qui auraient donné des preuves d'une conduite irrépro- « chable pendant un long séjour dans les Principautés et s*y « seraient rendus utiles par l'exercice de quelque industrie ou de « quelque profession honnête ;
« 16* Soumission de tous les étrangers aux lois du pays.
« Tels sont, en peu de mots les vœux, des Roumains.
« Tels sont les droits qu'ils réclament et les avantages qu'ils « veulent en tirer.
« Nous demandons maintenant à tout homme impartial s'il y trouve l'ombre d'une arrière-pensée qui pourrait menacer le repos d'un État quel qu'il soit?
« Espérons donc que les quelques lignes que nous venons de tracer dans toute la sincérité de notre cœur suffiront pour détruire, à jamais, la méfiance injuste dont nous avons été jusqu'à présent l'objet, et qu'elles nous concilieront les sympathies de toutes les Puissances qui ont pris notre cause en main.
a Espérons aussi, et ce n'est pas le moindre de nos vœux, qu'aucun de no*5 compatriotes n'y verra le moindre privilège réservé à une classe, au détriment d'une autre classe, et qu'ainsi ce programme , cette profession de foi de tous les Moldo-Valaques deviendra le drapeau de ralliement de tous les hommes sages et bien intentionnés de notre pays, et que tel sera l'acte, solennellement accepté par tous, avec lequel les Roumains se présenteront aux commissaires, dont l'arrivée est attendue avec une fiévreuse impatience. »
Quand la commission arriva dans les Provinces Danubiennes, elle y trouva installés comme caïmacami (gouverneurs) : en Moldavie, Michel Vogoridès(i), et en Valachie, Alexandre Ghica(2), l'ancien Prince déposé par la Porte en 1842. — Ces deux nominations avaient été faites par la 'Turquie après l'expiration des sept ans de règne des Princes Stirbei et Grégoire Ghica, le I*' juillet 1856(3).
Opposée à l'union des deux Principautés avec un Souverain unique, but de toutes les aspirations roumaines, la Turquie, d'accord avec l'Autriche, combattit les dispositions bienveillantes de Napoléon III et mit tout en œuvre, comme nous le verrons par une lettre publiée plus loin, pour que les vœux des Roumains ne fussent pas exaucés.
Entre temps, un homme fixé à Paris avec sa famille, bien vu de l'Empereur, qui prenait plaisir à causer avec Lui du pays roumain, vers lequel allaient ses sympathies, intime avec Drouyn de Lhuys et Walewski, s'occupait avec ardeur de Son pays et usait de toute Son influence pour faire adopter l'idée d'union à laquelle, pendant Son règne. Il avait travaillé sans relâche et avait fait faire le premier pas (4). Cet homme était le Prince Bibesco.
Les apôtres de 1848 et les fidèles de la légende ont imaginé que l'Empereur avait soutenu, — au -Congrès de Paris, — l'idée de l'union des Principautés avec un Prince étranger, parce que cette idée avait été répandue en France par les exilés^ Mais est-il admis-
(i) N. Vogorides avait succédé à Th. Balche, qui avait remplacé comme caïmacam le Prince régnant Grégoire Ghica, et qui était mort trois mois après.
(2) Le firman de nomination du caîmacam est du 3 juillet 1856. [BulL off, n° 56, 17 juillet.)
(3) L'office par lequel le Prince Stirbei remet ses pouvoirs au conseil administratif est signé de Pitesti, 25 juin/7 juillet 1856.
(4) Voir dans ce volume, p. 136, a 16 et 240.
sible que Napoléon III ait attaché une importance quelconque à Topinion des insurgés roumains de 1848 réfugiés à Paris, après l'invasion de la Moldo-Valachie par les armées russo-turques? ou qu'il ait pu porter quelque intérêt aux idées des coreligionnaires politiques de celui qui avait été compromis dans l'attentat de rOpéra-Comique? Non (i); c'est ailleurs qu'il faut chercher les causes de la bienveillance du , gouvernement français pour les Roumains, et il ne faut pas perdre de vue que les trois fils du Prince avaient passé par les écoles militaires de France, et que deux d'entre eux étaient encore sous ses drapeaux.
En ce qui concerne le Prince Bibesco, on vient de voir avec quelle sollicitude II suivait les phases que traversait son pays , bien qu'il en fût éloigné, et avec quelle clairvoyance II traçait à ses amis et à ses partisans, le programme auquel II les engageait tous à se rallier pour le bien et la grandeur futurs de la nation roumaine. En voici un nouveau témoignage; celui-ci est postérieur à l'arrivée de MM. les commissaires dans les Principautés.
S. A. S. le Prince Bibesco à M, Jean Floresco, son gendre,
TEXTE EN LANGUE FRANÇAISE
« Baden-Baden, 5 septembre 1856.
a J'ai reçu, mon cher Jean, votre lettre, et j'ai vu avec plaisir que vous jugez parfaitement la situation du pays.
a Elle est, en effet, des plus critiques. Il pouira résulter beaucoup de bien des circonstances présentes, et tant de mal aussi, qu'en fin de compte nous perdions jusqu'à notre nationalité. Nous avons vu des peuples, autrement organisés que le nôtre, disparaître au milieu de tempêtes soulevées par les dissensions
(i) (f La méfiance napoléonienne pour M. Jean Bratiano s'est seulement accrue n, écrit le Prince Charles- Antoine, en 1868, à son fils le Prince Charles de Hohenzollern. (Notes sur la vie du Roi Charles de Roumanie. Voir V Indépendance dtt 19 février/3 mars 1894.) Cette méfiance avait donc toujours été en éveil.
intestines. Le bien comme le mal dépendra de l'esprit qui animera ceux qui seront appelés à exprimer les vœux du pays. Quels seront ces hommes? Je l'ignore. On ne les prendra pas toutefois hors du pays. C'est pourquoi il est urgent que tous les hommes sensés et de bien s'entendent par avance et arrêtent leurs idées, pour pouvoir lutter avec avantage contre toutes les utopies et toutes les passions qui se heurteront au moment où le sort du pays sera mis en question.
a A cet effet, je croirais indispensable de former, dans la capitale, un comité qui eût des affiliations dans tous les districts. Il serait composé de cinq à six membres au plus, pris parmi tout ce qu'il y a de plus intelligent et de plus influent. Le but serait d'enrôler, sous le même drapeau, tous ceux qui auraient la même manière de voir, sans distinction de religion ni de nationalité, pourvu qu'ils offrissent la garantie d'une position tant soit peu influente, dé sorte qu'au moment voulu, toutes ces opinions, réunies en faisceau, pesassent d'un poids considérable dans la balance où devront être pesées les destinées du pays. Isolées, elles seraient nulles, alors même qu'elles formeraient la grande majorité. Il faudrait tâcher de grouper autour de vous le plus de jeunesse possible. C'est là surtout que sont le dévouement et les sentiments généreux, alors qu'ils n'ont pas été faussés par une mauvaise direction.
« Votre programme pourrait contenir les bases suivantes :
« UNION, — Si elle est populaire dans le pays.
M HÉRÉDITÉ, — En cas ou le Prince devra être pris parmi
les indigènes, droit absolu d'élection, tel au'iL A DÉJÀ ÈTÈ reconnu et PRATiaUÉ.
<€ NEUTRALITÉ, — Sous la garantie effective de toutes les Grandes Puissances, sans ingérence de la part d'aucune
DANS les affaires D'aDMINISTRATION INTÉRIEURE. FaCULTÉ PLEINE