EXPOSÉ SUCCINCT DES ÉVÉNEMENTS
aUI ONT PRéCÉDé ET SUIVI l'ouverture de l'assemblée a BUCARESTv
• ( TEXTE EN LANGUE FRANÇAISE
c La Caïmacamie réglementaire établie par la convention de Paris avait une rude tâche à remplir : celle de préparer, en peu de temps, le pays, qu'elle enlevait aux mains d'un gouvernement démoralisateur, et à procéder librement au choix du chef de la Nation. Il lui fallait pour cette tâche, non pas seulement du zèle, du patriotisme et de l'énergie, mais avant tout l'union entre ses membres. Cette union avait fait défaut dès l'abord ; quand il s'était agi de modifier le personnel administratif, composé en entier des créatures du Prince Ghica, un des Caîmacams opposa son veto; après plusieurs jours de lutte, les deux autres avaient pris sous leur responsabilité de nommer trois ministres et quelques préfets nouveaux. La Porte, sollicitée par des protestations diverses, avait cru tout concilier en approuvant les modifications faites et en interdisant les changements pour l'avenir. Les deux plus précieux instruments d'un gouvernement en temps de trouble et d'agitation, la police et l'armée, se trouvèrent ainsi conserver pour chefs ceux que le Prince Ghica leur avait donnés.
« Malgré cette impuissance du pouvoir, malgré les menées incessantes du parti révolutionnaire, qui faisait cause commune avec le parti Ghica, le parti avide de tranquillité avait eu la sagesse d'envoyer les partisans de l'ordre en majorité à l'Assemblée. L'apparition de cette majorité, qui devait mettre les intrigues des révolutionnaires à néant, les décida à tout oser pour enlever, par la violence, un succès qu'ils ne pouvaient plus espérer, même par une apparente légalité. Là est toute l'explication des tristes journées des 3, 4 et 5 février (i), dont voici brièvement l'histoire.
(i) 22, 23 et 24 janvier.
Sï8 TROISIÈME PARTIE. — 1849-1859.
« Le jfévrter\22 Janvier, jour de Touverture de l'Assemblée, la foule encombre les abords de la Chambre, elle y pénètre avec les députés et couvre de ses huées les Caïmacams qui se retirent. — Qu'était cette foule? Un amas de paysans que le Prince Ghica avait appelés de ses terres, et d'ouvriers turbulents arrachés à leur ouvrage par l'appât d'une solde journalière qui allait jusqu'à sept zwanzigs, et se payait sur les millions enlevés aux caisses publiques par l'administration du Prince Ghica. L'évacuation de la salle est demandée à plusieurs reprises. La faiblesse du président, l'inaction de la police, l'absence de la troupe la rendent impossible. Le Métropolitain propose de procéder à la vérification des pouvoirs, avant de commencer toute discussion ; la minorité, qui se refuse obstinément à suivre aucune règle, s'empare de la parole, augmente le tumulte et excite la populace. Comme première concession, les partisans de l'ordre consentent à ce que les députés non élus à la majorité des suffrages exprimés soient exclus de l'Assemblée sans qu'une commission ait été nommée pour vérifier les pouvoirs. On se sépare dans la plus grande agitation.
« Le 4 février\2j janvier, la salle des séances est plus envahie que le jour précédent. Le système d'intimidation continue contre une majorité qu'on n'a pu encore diviser, et qui ne demande que la constitution régulière de la Chambre pour procéder à l'élection princière. Encouragés parla concession qu'ils avaient obtenue la veille, les révolutionnaires réclament des éliminations nouvelles et arbitraires, parmi les membres de la majorité, qui résiste. La populace du dehors devient alors de plus en plus violente ; elle se pose en juge de la validité des pouvoirs, et chaque fois que la majorité défend un de ses membres dont on veut encore la dépouiller, la foule profère des menaces de mort. Tout était merveilleusement combiné par les agitateurs pour le cas où la troupe se souviendrait de ses devoirs : la populace avait reçu l'ordre de s'armer ; s'il y avait conflit, les révolutionnaires se reconnaîtraient
dans l'Assemblée aune cocarde rouge, et les élèves des écoles seraient mis au premier rang de la foule, pour imposer à la troupe.
c A l'apparition d'un peloton d'infanterie, les meneurs crient qu'ils ne peuvent plus répondre de rien, si on ne renvoie pas la troupe; qu'elle se retire, et ils promettent de faire retirer le peuple:. Mais la retraite des soldats donne plus de courage encore à la multitude, qui refuse de se disperser. La séance interrompue, puis rouverte, se clôt enfin, dans le plus grand trouble, par le départ précipité d'une partie considérable des députés.]
« Les consuls avaient regardé cette scène sans rien faire pour la calmer, comme ils n'avaient rien fait pour l'empêcher. Le soir, toutefois, trois d'entre eux essayent d'attirer sur celui des Caïmacams qui avait fait de l'opposition à ses deux collègues les voix des révolutionnaires et quelques voix de la majorité; triste choix, moins propre qu'aucun autre à opérer une fusion. Les révolutionnaires et les Ghica passent une partie de la nuit à se chercher parmi eux un candidat; ils ne peuvent tomber d'accord. C'est en désespoir de cause alors qu'ils songent au Prince Couza, pour les sauver d'un Prince valaque qui ne serait pas un homme à eux. C'est sous une pareille pression que la majorité se laisse entraîner à un vote unanime en faveur du Prince Couza »
Complétons ce résumé. Dans la nuit du 23 au 24, il y eut réunion des membres de la coalition révolutionnaire à la Concordia. M. B. Boeresco qui, à cette époque, était un indépendant, se rendit à la réunion et y proposa la candidature du Prince Couza. Personne ne s'était encore arrêté à cette solution, depuis que les Puissances avaient prononcé leur arrêt contre l'élection d'un Prince unique pour les deux États. Aussi, il y eut bien des doutes sur le succès que l'élection de Couza pourrait obtenir au congrès, même avec le concours de la France; mais comme cette proposition, qui se présentait sous les auspices du patriotismej
était un moyen inespéré et le seul de nature à faire échouer l'élection de Bibesco, la coalition s'en empara avec enthousiasme.
On se demandera qui suggéra à M. B. Boeresco l'idée de faire cette proposition. Elle lui vint de la diplomatie française. D'ailleurs il ne fut pas le seul dans le secret; Barbo Catargi, futur beau-père de M. Béclard, consul de France à Bucarest, s'était laissé rallier, au dernier moment, à cette combinaison, convaincu que l'empereur Napoléon soutiendrait le fait accompli (i).
Et, en eflFet, le lendemain matin 24 janvier, à la réunion de la majorité chez Ottétéléchano (2) , — où quelques jours auparavant les partisans des Princes Bibesco et Stirbei s'étaient réunis pour fixer leur choix sur celui des deux frères qu'ils devraient élire, — Barbo Catargi combattit la proposition faite par Alex.-E. Floresco de ne pas se rendre à la Chambre ce jour-là — 24 janvier. M. A.-E. Floresco faisait valoir deux raisons : d'après la convention, disait-il, on dispose encore de quatre jours avant le terme fixé pour l'élection du Souverain; « et », ajoutait-il, «je pense que ff nous devrions attendre que les esprits se calment. Peut-être, « les paysans appelés du dehors et les ouvriers enlevés à leur a travail, vont-ils se lasser, et les fonds de la coalition qui fait « les frais de l'émeute, s'épuiser. »
(i) M. XÉNOPOL écrit, p. 41 de son ouvrage sur V Histoire des Roumains, que c'est Négri qui suggéra cette idée aux Valaques, lorsqu'il passa par Bucarest pour se rendre à Constantinople, comme envoyé du Prince Couza, chargé de porter l'élection du Prince de Moldavie à la connaissance du Sultan.
Voici une autre version : dans une réunion intime, à Bucarest, à laquelle Négri était convié, une des personnes présentes ayant demandé m ce qui arriverait si on élisait Couza en Valachie », u Ne faites pas cela, se serait écrié Négri, vous feriez casser notre élection. » Si Négri a eu ces craintes, il faut reconnaître que la décision du Congrès les justifiait. Il a fallu la volonté de l'Empereur Napoléon pour sauver la double élection.
(2) M. A. Em. Floresco, un des rares survivants de cette Chambre, était directeur au Ministère de l'intérieur. Prévenu de la réunion qui avait eu lieu à la Concordia, sachant qu'on y avait pris une décision, mais ignorant laquelle, il fit prier tous les membres de la majorité de se réunir le matin du 24, chez M. Ottétéléchano. Nous tenons ces détails de M. Al.-Em. Floresco, frère de feu le général Jean-Em. Floresco.
La majoritéj néanmoins) céda à Barbo Catargi et se rendit à la Chambre. Là, en séance secrète, — la foule armée et brandissant ses armes vociférait au dehors, — M. Boeresco prit la parole et rappelant que, devant le Divan ad hoc, le Prince Bibesco avait été le défenseur le plus éloquent et le plus ardent de V union (i), il fit appel à la concorde et proposa l'élection de Couza.
Le Prince moldave fut élu à l'unanimité.
Que résulte-t-il de ce qui précède ?
Il résulte :
I* Que le 22 et le 23 janvier il n'a pas été question de la candidature de Couza en Valachie; la preuve en est que l'émeute, qui recevait le mot d'ordre des révolutionnaires de la Chambre, n'a pas fait entendre une seule fois, pendant ces journées, le nom de Couza ni le mot ^ union;
2" Que cette candidature n'a surgi qu'après la séance du 23, dans la nuit du 23 au 24, lorsque la coalition révolutionnaire, dont les chefs étaient MM. Bratiano, Rosetti et Alexandre Ghica, l'ancien Prince régnant, se fut convaincue que, malgré toutes les menaces, l'élection de Bibesco restait certaine;
3** Que la candidature de Couza a été une candidature in extremis^ destinée à empêcher l'élection de Bibesco. S'il en avait été autrement, la coalition aurait proclamé la candidature de Couza dès le 22^ et elle n'aurait pas vainement cherché pendant ces trois jours et ces trois nuits un autre candidat que Nicolas Golesco à opposer au Prince ;
4* Que si la majorité de la Chambre a été livrée à l'émeute, c'est que le ministre de la guerre Vladoiano et le préfet de police Caraja, hommes dévoués à l'ancien Prince A. Ghica, « étaient aussi favorables à V union (2) ». C'est la métaphore ingénieuse
(i) Voir le Constitutionnel du 8 février 1894.
(2) Voir la brochure intitulée : Union des Principautés roumaines, 1859, p. 52.
employée par un professeur d'histoire roumain, propagateur de la légende, pour expliquer la défection de ces deux hauts fonctionnaires.
D'ailleurs, Taveu du général, ministre de la guerre, nous suffit. Dans sa lettre du 11 mars 1867, ce haut fonctionnaire du Gouvernement de la Caïmacamie reconnaît qu'il obéissait à l'émeute et non aux Caïmacams, ses chefs : « Le Prince Ghica », écrit-il, « ÉTAIT NOTRE CAPITAINE (i). » Et, dans cette même lettre à M. N. Blaramberg, il donne des détails sur le rôle qu'il a joué pendant les journées des 22, 23 et 24 janvier 1859 {2) .
A quelque temps de là, le général racontant au Prince Couza, à Bucarest, au palais, en présence du colonel Rosnovano, alors major, actuellement député, comment s'était faite l'élection de Son Altesse à Bucarest, et comment il y avait contribué, le Prince lui répondit : « Général, si j'avais été Caîmacam, je vous aurais fait fusiller comme un chien (3) . »
5* Que le mérite, l'honneur de l'union des deux Principautés sœurs avec un Souverain unique revient d'abord à l'Empereur Napoléon; ensuite à la majorité compacte formée autour de Bibesco et dont la résistance à la coalition révolutionnaire comme
(i) Voir p. 112 de la brochure : Union des Principautés roumaines, 1859. (Bucarest, Typ. moderne. Gr. Luis, Str. Académie 24.) — Lettre de M. Vladoiano, ex-ministre de la guerre, à M. N. Blaramberg.
(2) M II est vrai que le premier qui me proposa l'Union fut M. César Bolliac, qui vint un matin chez moi et me dit : « Je sais que vous pouvez m'envoyer d'ici directement à la prison, mais voici la proposition que j'ai à vous faire : Élisons le Prince de Moldavie/ » Je fus frappé et je répondis que lorsqu'un homme a de si grandes idées, il n'a pas À craindre la prison. Je consultai ensuite le Prince Ghica, et il fut entièrement de cet avis.
a Plus tard, ou le lendemain, eut lieu mon entrevue avec M. Bratiano, — comme il l'a fidèlement relatée à la salle Slatineano, — et je lui demandai alors : « Que voulez- vous de moi? Quel est votre candidat? Est-ce GolescoP — Non, me répondit-il : élisons le Prince de Moldavie. » Je lui donnai alors la main en signe que nous marcherions ensemble... » — (Même lettre de M. l'ex-ministre Vladoiano.)
(3) Conforme âi la lettre du colonel Rosnovano, 5 mars 1894, au Prince G. Bibesco. u Les personnes présentes n, ajoute le colonel, m étaient, autant que je peux me le rappeler, B. Alesandri, C. Roila, N. Docan, le général Milecescu, le colonel Rosetti, frère du Prince, n Le colonel Rosnovano excepté, ils sont tous morts.
aussi rimpuissance de cette coalition à faire élire son candidat , ont amené la candidature et Télection du Prince Couza;
6* Que, s'il y a eu abnégation de la part d'un parti, c'est à la majorité seule qu'il appartient de s'en faire gloire, parce que seule elle a fait un sacrifice dans la personne de son candidat.
Cela dit, — nous venons de faire la part de l'histoire, — comment doit-on apprécier l'élection du 24 janvier 1859? Comme un grand acte pour la Roumanie, parce que l'élection du Prince moldave assurait l'union. — L'union, c'était la force, la grandeur future de la nation roumaine : à ce double titre, le vote du 24 janvier 1859 devait être acclamé avec joie par tous les Roumains (i).
(i) Dans l'élection du Prince Couza, il n'y a à réprouver que le procédé révolutionnaire employé dans cette circonstance, autrement dit, le fait d'avoir ameuté la population des faubourgs, et d'avoir détourné de leur devoir les chefs de l'armée et de la police.
Ce procédé a été inauguré par l'insurrection de 1848, et glorifié par ses auteurs dans la personne d'un des trois coupables de tentative d'assassinat contre le Prince Bibesco, coupable qu'ils nommèrent chef de la garde nationale et dont, plus tard, sous le ministère de M. Jean Bratiano, — règne du prince Charles, — ils firent un général !
Les insurgés de 1848 ont renouvelé ledit procédé en 1859, — nous venons de le voir, — en élevant Couza au trône de Valachie pour empêcher l'élection de Bibesco; ils l'emploieront le 11 février 1866 pour renverser ce Prince.
On retrouve ce travail de désorganisation de l'armée au cours même du règne de Couza, — avant le jour mémorable oîi les révolutionnaires (les insurgés de 1848 sont toujours à leur tête) parvinrent à faire mettre l'armée sur pied pour obtenir l'abdication de ce Prince, — à l'occasion des démissions collectives qui se produisirent. Mais Couza, considérant la'conduite des officiers démissionnaires comme un acte de suprême indiscipline, comme une atteinte grave à la loi militaire, n'hésita pas à mettre les coupables en jugement. La discipline étant le palladium de l'armée, le Prince aurait cru manquer à son mandat de Chef de l'armée si, au lieu de rappeler les officiers au respect de la loi, il avait eu recours à des compromis. Il paya plus tard de sa couronne son acte de patriotique énergie.
Même spectacle de désorganisation en 1871, quand M. JohnGhica, alors président du conseil des ministres, déclara au Prince Charles a qu'il ne répondait pas de l'ordre », et que Son Altesse royale abdiqua et se disposa à quitter le pays ; puis en 1887 lors de l'incident des douze colonels qui furent obligés de s'unir pour contraindre M. Jean Bratiano, président du conseil, à faire son devoir et à débarrasser l'armée d'officiers indignes; enfin en 1894, lorsqu'un certain
Quant au Prince Bibesco, il y avait de quoi le consoler de toutes les amertumes subies depuis 1848, dans le triomphe de Tunion des Principautés, but vers lequel avaient tendu tous ses efforts, son règne durant (i), et, plus tard, pendant la réunion du Congrès de Paris (2) . Il pouvait donc rentrer dans la vie privée , heureux et fier de son pays qui, dix ans après son abdication, lui avait de nouveau offert la couronne.
nombre d'officiers de cavalerie renouvelèrent le système de démissions collectives tenté sous le règne de Couza.
Ce procédé d'encouragement à la révolte (i) et au mépris du serment qui enchaîne l'officier à son devoir, à l'honneur, sera l'arme des agitateurs libéraux,
— sans libéralisme, — chaque fois qu'ils croiront le moment venu de s'emparer du pouvoir.
(i) Souscription en faveur des incendiés de Jassi, preuve de fraternelle compassion. Le Prince souscrit pour dix mille piastres. (Décret du 10/22 août 1844.
— Voir p. 136 du présent volume.)
Union des douanes entre la Valachie et la Moldavie, acte à la suite duquel les deux Principautés prennent pour la première fois, dans les questions commeiw ciales, la dénomination de Principautés unies, (Décret du 31 mars 1847, p. 240 de ce volume.)
Naturalisation accordée aux Moldaves sur leur simple demande au Souverain de Valachie, acte fait pour rapprocher les Roumains des deux côtés du Milcov. (Décret.)
En outre, le Prince ne perdit pas une occasion d'affirmer ce commencement d'union, à telles enseignes, qu'il fait insérer au BulL off. de Valachie les principaux actes contenus dans celui de Moldavie, à partir du n* 4 de 1845.
(2) Voir les lettres du Prince à Jean Floresco, p. 466-473 et 474-477 du présent volume.
Voir le discours du Prince au Divan ad hoc^ p. 506-510 du présent volume. On sait avec quel chaleur, quel succès Bibesco plaida la cause roumaine auprès de l'empereur Napoléon et de son gouvernement. — Le Prince Bibesco a été le défenseur le plus éloquent et le plus ardent de Vunion, {Union des Principautés roumaines, 1859, p. 52. Discours de B. Boeresco à l'Assemblée élective du 24 janvier 1859, séance n* III.)
(i) Voir les organes libéraux-nationaux : on y lira ces encouragements à la révolte adressés aux officiers qui, en 1894, ont donné collectivement leur démission.
Quel enseignement le règne de Bibesco offre-t-il, au point de vue politique?
Quelle a été la politique suivie par le Gouvernement ROUMAIN depuis 1878?
Quelle serait la situation de la Roumanie en cas de conflit européen?
Quel enseignement le règne de Bibesco offre-t-il, au point de vue politique?
Quelle a été la politique suivie par le Gouvernement ROUMAIN depuis 1878?
Quelle serait la situation de la Roumanie en cas de
CONFLIT européen?
La politique adoptée par le premier Élu de la nation roumaine ne nous enseigne-t-elle pas quelle devait être Tattitude de la Roumanie à Tégard des grandes Puissances ?
Le catéchisme politique de cette nation, — tracé en quelque sorte par sa position géographique et l'étendue de son territoire, — ne se retrou ve-t-il pas dans les actes de ce règne, et, peut-on, sans danger, le résumer en d'autres termes que les suivants : « Une égale et loyale déférence envers tous les grands États » ? Nous ne le pensons pas.
Cependant, on ne l'a pas respectée cette sage ligne de conduite suivie par la Principauté au temps difficile de la suzeraineté de la Porte et du protectorat de la Russie, consacrée par les années, par le patriotisme, et qui s'imposait à la Roumanie, devenue Royaume indépendant.
Depuis le jour, à jamais regrettable pour le repos du monde, où la France blessée descendit du piédestal forgé durant des siècles pour l'immortalité, par la religion, le génie et la victoire, la Roumanie n'a pas cessé de graviter dans l'orbite de l'Allemagne. Habileté de la part du prince de Bismarck, faute grave du côté des gouvernants roumains, qui n'ont pas su résister à l'at-
traction de la Puissance victorieuse, n'ont pas consulté les véritables intérêts du pays, n'ont pas songé à réserver l'avenir .
Il est aisé de comprendre que l'Allemagne, à laquelle le puissant esprit politique de son grand Chancelier a valu la triple alliance, ait tenu à s'assurer de la presqu'île des Balkans; et nous aurions mauvaise grâce à ne pas admirer sa prévoyance et sa ténacité pour arriver à isoler la France. Ce travail se manifeste, en effet, dès 1866, par la liberté laissée au prince Charles de HohenzoUern d'accepter la couronne de Roumanie, où il devient Prince régnant, puis Roi; il se poursuit en 1878, lors du traité de Berlin, par la mission donnée à l'Autriche de pénétrer dans l'Herzégovine et la Bosnie, armée de cette formule toute diplomatique : pour maintenir le bon ordre au nom de V Europe, — formule qui d'ailleurs dépouille, chaque jour, son enveloppe mystérieuse pour revêtir, au grand jour, la forme nouvelle d'une annexion pure et simple ; — il se retrouve dans la question des chemins de fer serbes, qui ouvrent à l'Autriche le chemin de Salonique, port dont la possession comblerait les vœux de l'alliée de l'Allemagne; il s'affirme au lendemain de la chute du Prince de Battenberg, quand, après la prise de possession de la couronne de Bulgarie par le Prince Ferdinand , l' Autriche-Hongrie assoit son influence dans ce pays ; il triomphe enfin par l'entrée de l'Italie dans l'alliance formée par l'Allemagne et l'Aûtriche- Hongrie contre la France. Si le Monténégro garde son indépendance, si la Serbie résiste au travail d'absorption de l'Autriche, si les efforts de l'Allemagne n'ont pas eu, en Grèce, les résultats attendus, et si son prestige y a perdu de son éclat, il reste, — il faut bien le reconnaître, — à la triple alliance, le dévouement du gouvernement roumain.
Au point de vue de la triple alliance, le concours de ce gouvernement a une importance incontestable : en cas de guerre il serait une sécurité pour la frontière sud-est de l'Autriche- Hongrie et un appui pour la Bulgarie. Mais^ au point de vue roumsdn, nous
cherchons en vain quels sont les intérêts de la Roumanie à suivre la politique des Puissances du Centre et à s'aliéner, par son atti-» tude, la Russie.
N'est-on pas en droit de se demander si TAUemagne n'est pas arrivée à l'apogée de sa grandeur ; si l'Autriche-Hongrie ne présente pas de graves symptômes de désagrégation ; si la guerre civile et la banqueroute ne montent pas la garde aux portes de l'Italie; si la Russie, longtemps désignée comme « le Colosse aux pieds d'argile », n'est pas à la veille de devenir le Colosse aux pieds d*airain? Et, si d'un examen consciencieux de la situation de ces grands États il restait constant que, arrivées au faîte, les Puissances du Centre ont atteint la limite du développement de leurs forces, tandis que l'Empire des Czars est dans un mouvement ascensionnel formidable, serait-ce faire acte de politique nationale que de servir les intérêts allemands et austro-hongrois sans souci de blesser notre grande voisine ?
Or, qui pourrait affirmer que tel ne sera pas, demain, l'horizon politique de l'Europe ? Encore s'il s'agissait, pour la Roumanie, de payer une dette de reconnaissance ; mais que doit la Roumanie à l'Allemagne ? Ses fortifications, dont une partie sont déjà condamnées, et qui lui ont coûté beaucoup d'argent (i).
(i) Quoiqu'il en soit, le cabinet Catargi, actuellement au pouvoir, a su faire à la Roumanie une situation financière digne d'inspirer confiance aux marchés européens. L'émînent ministre des finances, M. Ménélas Ghermani, a fait disparaître, en moins de cinq ans, l'agio qui s'était élevé jusqu'à 20 et 22 fr. pour 100, sous le gouvernement de Jean Bratiano ; il a établi les évaluations budgétaires avec une telle prudence, que trois exercices successifs ont donné un ensemble d'excédents de 25 millions ; et il a diminué les impôts : celui qui porte sur les boissons spiritueuses a été réduit de 8 centimes, par degrés, à 5 centimes ; celui sur la Tzuica (eau-de-vie de prunes) a été remplacé par un impôt minime par hectare, et la taxe de 5 pour 100 établie sur les appointements des fonctionnaires, depuis la guerre de 1877, supprimée.
La rente roumaine est aujourd'hui (27 mars) cotée à la Bourse de Paris 85 à 86 le 4 pour 100 et 96 à 97 le 5 pour 100.
M. Grégoire Mano, secrétaire général du ministère des finances, qui dirige, en même temps, la Régie des monopoles de l'État, que le ministre a confiée à sa haute capacité et à sa maîtresse initiative, a su, — tout en secondant M. Ghermani dans sa tâche difficile, — donner un développement considérable à cette branche
Que doit-elle à l'Autriche ? Le souvenir douloureux de tout ce que cette Puissance lui a pris, sans rien lui donner : les quatre millione de Roumains, de Transylvanie, de Bucovine et du £anat, dont une partie subit en dépit de ses droits (i) les iniquités du chauvinisme hongrois.
Que devons-nous à la Russie ? Nos chaînes brisées en 1829; l'organisation des Principautés danubiennes par Kisseleff , leur union en faveur de laquelle la diplomatie du Czar a combattu, en 1858, de concert avec la France (2), contre T Autriche et la Porte; nous lui devons d'avoir pu montrera l'Europe, en 1877, aux côtés de ses soldats, la vaillance des descendants des légions trajanes, et d'avoir été pour elle, — souvenir auquel se mêle un légitime orgueil, — des auxiliaires utiles, des alliés fidèles.
A la vérité, la Russie a repris la Bessarabie méridionale, dont le traité de Paris l'avait dépossédée ; elle a permis que le Congrès de Berlin fît à la Roumanie, de l'acceptation delà Dobroutcha, —
de l'État (tabacs, sel, allumettes), et augmenter son revenu, en l'espace de six ans, de six millions. •— II a créé en outre une flottille commerciale qui fait participer la Roumanie d'une façon effective à la souveraineté du Danube.
(i) Voir le remarquable mémoire (la Réplique) des Roumains de Transylvanie.
(2) « Le comte Kisseleff, représentant de la Russie, dit que les Divans ont été convoqués pour exprimer les vœux des populations et qu'ils se sont acquittés de ce soin en se prononçant à la presque unanimité en faveur de la réunion des Principautés sous un Prince étranger; il croit ces vœux rationnels, légitimes, et il considère leur réalisation comme nécessaire pour assurer le bien-être futur des populations moldo-valaques. Il ajoute qu'il l'a cru autrefois, qu'il le croit encore, et que son gouvernement est prêt d'adhérer à la réunion, si la conférence veut l'adopter. •> — Prot. n* i, séance du 22 mai 1858.
Nous ne saurions choisir meilleure occasion pour rappeler le très intéressant chapitre VIII du Règlement organique dans quelques-uns de ses articles.