Chapitre VIII. — Section V (p
Commencement d'une plus grande union entre les deux Principautés.
Art. 371. — « L'identité de l'origine, de la religion, des usages et de la langue des habitants des deux Principautés et leurs besoins communs sont des éléments suffisants d'une union qui a été jusqu'ici empêchée et retardée par les événements seuls ; les résultats favorables produits par les événements, et les conséquences heureuses dues au rapprochement de ces deux peuples, ne peuvent pas être mis en doute. Les commencements de cette réunion sont indiqués par l'établissement d'une administration uniforme dans les deux pays, n
Suivent huit articles faisant partie de ce chapitre.
offerte en compensation de la Bessarabie, — une condition de son indépendance ; qu'il ne lui donnât pas Silistrie et ses positions, — c'est-à-dire les clefs de la Dobroutcha, — et qu'il lui refusât une frontière stratégique, tandis qu'il avait assuré avec une sollicitude marquée celles de la Bulgarie, de la Roumélie, dé la Serbie et du Monténégro (i).
Nous avons , à cette époque , énergiquement protesté par la plume, au nom du Pays roumain , contre les décisions du Congrès (2) . Mais , si la Russie a retiré ses sympathies à la Roumanie après la guerre, à qui la faute? Pourquoi le Cabinet roumain n'a-t-il pas protesté, avant la guerre, contre la volonté exprimée par l'empereur Alexandre de reprendre la Bessarabie? Le général Ig^atief n'était-il pas parti en mission, avant le commencement des hostitilités, dans le but de pressentir les grandes Puissances sur le désir de Sa Majesté? Ce projet n'était-il pas de notoriété publique? M. J. Bratiano pouvait-il l'ignorer? L'ignora-t-il? Non. — Et au Congrès de Berlin, pourquoi a-t-il pris la parole malgré les avertissements du prince de Bismarck qui ne lui avait pas caché que le Czar faisait de la reprise de la Bessarabie une question 4* honneur pour la Russie , que toute protestation de la part du gouvernement du Prince Charles, devant le Congrès, serait blessante pour le Czar et nuisible à la cause roumaine, tandis qu'une entente avec son ancienne Alliée vaudrait à la Principauté des compensations inespérées? A quel mobile les hommes d'État roumains ont-ils cédé en prenant, quand même, une atti-^ tude fatalement compromettante pour les intérêts de leur pays dans le présent et dans l'avenir?
Notre diplomatie avait assurément le devoir de mettre tout en
(i) Voir V Histoire d'une frontière, par le Prince Georges Bibrsco, pages 127, 128, 129 et 130. — Pion, édit. Paris.
(2) Histoire d'une frontière, page 123 et de la page 130 à la page 140, par Tauteur du présent ouvrage. Voir Politique, Religion, Duel, du même auteur, aux pages 49 et 50, les Lettres adressées au Prince de Bismarck, à M. Challemel- Lacour, ministre des affaires étrangères de France, et à lord Gran ville. — Voir à l'Appendice.
:$32 QUATRIÈME PARtiE.
'œuvre pour conserver ce cher lambeau de notre territoire, perdu en 1812 -et recouvré en 1856. Mais, du moment que le cabinet Bratiano avait acquis la conviction que la Russie ne céderait rien de ses prétentions, et qu'il ne pouvait se faire aucune illusion sur les dispositions des autres «Puissances, il aurait agi plus sagement en ne se plaçant pas sur le terrain des protestations à outrance, . — qui cachaient mal sa préoccupation de ne pas compromettre sa .popularité, — et en traitant avec notre grande Alliée. En adpptant cette politique, il eût, du moins, fait servir aux intérêts de la Patrie le sang de dix mille Roumains, braves tombés sur leis champs de bataille de la Bulgarie; il eût fait preuve d'un sens politique élevé, d'une prudence qui n'excluait ni le courage ni le patriotisme. Cavour n'hésita pas à céder à la France Nice et la Savoie, berceau de la Maison souveraine; et, l'heure venue, il descendit du pouvoir grandi par le sacrifice même. Mais, c'était Cavour !
Eh bien, depuis ces événements, au cours desquels le gouvernement roumain a perdu l'amitié précieuse de la Russie , — de cette Puissance qui met un corps d'armée sur pied, pendant que tel autre grand État crée un régiment, — a-t-il fait ce qu'il fallait pour se rapprocher d'elle ? Non, son attitude et ses actes n'ont pas rendu meilleure la situation de notre pays, et si la guerre venait à éclater demain, il nous faudrait envisager l'avenir avec la plus anxieuse angoisse. Et cependant, tous les ministres qui se sont succédé au pouvoir ont passé dans ce même sillon politique que traça le Roi Charles en arrivant à Bucarest, comme Prince de HohenzoUern. Aveuglés par l'éclat de la puissance de l'Allemagne, leurs yeux ont pris l'habitude de se régler sur le sabre du jour, sans oser, ou sans vouloir regarder au delà. Ils ont cru à une guerre à brève échéance; ils ont escompté l'inconnu, qui n*a pas répondu à leur attente.
Moins préoccupés du présent, ils eussent arrêté leur pensée sur cette vérité que, victorieuse, la Triple Alliance ne pouvait
rendre à la Roumanie que la Bessarabie, tandis que, victorieuse^ la Russie serait libre d'unir en un faisceau les Roumains de$ Carpathes, soit dix millions, dé Roumains. Plus préoccupés de l'avenir, ils eussent été amenés à prévoir ({ne la France, après avoir subi une éclipse momentanée, reparaîtrait à l'Occident, fortifiée par le souvenir de ses malheurs, par le travail et la volonté de redevenir la France d'autrefois; que la Russie, après des siècles de labeur, finirait par émerger à l'Orient, plus redoutable qu'aucune autre Puissance , par le nombre discipliné autant que par le courage de ses armées ; et que l'amitié de ces deux grands combattants , cimentée aujourd'hui pour assurer la paix, pourrait, demain, enchaîner la victoire.
Pour avoir déserté la politique nationale, faute de n'avoir pas prévu Cronstadt, Toulon et leurs conséquences possibles, il est à craindre. que les hommes politiques de la Roumanie n'aient créé à leur pays une situation des plus graves.
Serait-il temps d'améliorer cette situation? Il est bien tard; encore faudrait-il le vouloir sincèrement et résolument. S'il était vrai, comme le bruit en a couru, que la Roumanie se rapprochât de la France, on devrait se réjouir d'un pareil événement, précurseur d'une détente dans les relations entre le Royaume danubien et sa puissante Voisine.
En effet, quel sort ferait, au Royaume danubien, en cas de conflagration européenne le triomphe définitif de la Russie et de la France? Le Royaume serait, en quelque sorte, en dépit de la bravoure de son armée, à la merci de la Russie. Certainement la clairvoyance du Czar ne confondrait pas les sentiments de la nation roumaine avec la politique de ses gouvernants, et l'Empereur n'oublierait pas que cette nation est Fille, comme Il est Lui-même Fils, de la religion orthodoxe. Toujours est-il que notre espoir serait que la France se souvînt de ce peuple latin des Carpathes, isolé en Orient, vers lequel sont allées, jadis, toutes ses sympathies, dont plus d'un enfant est venu , — à l'heure
cruelle de l'invasion, — partager ses périls, ses angoisses, ses
malheurs, et qu'elle ne l'abandonnât pas.
Voilà l'espoir qui chante au fond de notre âme et nous soutient T Et, maintenant, si en face de ces sombres éventualités il est
permis aux hommes de mon âge de faire un vœu, c'est de vivre
assez pour aider les vaillants à sauver la Patrie.