‹ Rousseau artisteChapitre 1 sur 4 · ANCIENNE LIBRAIRIE LECÈNE, OUDIN ET C · texte numérisé non relu

ANCIENNE LIBRAIRIE LECÈNE, OUDIN ET C

15, rue de Cluny, 15

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Je me propose, dans ce volume, d'étudier Rousseau en tant qu'artiste littéraire, comme dans d'autres je l'étudié en tant qu'homme, et dans d'autres en tant que penseur. Ces trois études se touchent par bien des points ; car personne plus que Rousseau n'a mis son tempérament dans son art, et personne, aussi, plus que lui, n'a été guidé et maîtrisé dans ses idées et par son tempérament et par ses impulsions d'artiste ; mais il convient, pour être clair, déconsidérer ces trois choses séparément iqni en n'oubliant jamais et en rappelant quelquefois les rapports qu'elles ont entre elles.

Rousseau est tout entier sensation, imagination et logique. C'est lui faire la part très grande ; mais remarquez que ce n'est pas dire, et tant s'en faut, qu'il soit complet. Ce qui lui manque, en njie certaine mesure, en une grande mesure, c'est l'observation et la réflexion. Son intelligence, qui est très vive, est intuitive. Elle ne se soumet pas à l'observation. Elle ne l'attend pas, elle ne la désire pas, elle ne songe pas à la prendre pour guide; peut-être elle l'appréhende. Rousseau sait beaucoup de choses de la vie pratique ; peut-être en sait-il plus que Voltaire et Diderot ; mais ce n'est point par observation méthodique ni même voulue. Il les sait parce qu'il a traversé la vie elle-même, beaucoup plus vécu dehors que dans son cabinet. Mais il n'a pas observé, à proprement parler. Exactement comme les romanciers, je parle des meilleurs, il a été observateur passif; il a laissé l'observation involontaire se déposer en lui. Il en résulte qu'il n'a conservé dans son esprit que ce qui l'a ému agréablement et ce qui l'a ému désagréablement, que ce qui lui a plu et que ce qui l'a irrité.

De là un milieu qui lui manque, des lacunes très considérables. De là, par exemple, le monde partagé, pour lui, en bons et en méchants ; de là des idéals d'excellence et d'extrême mal, de perfection et d'abomination, de mœurs idylliques ici

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et de mœurs effroyables là, de Paradis et d'Enfer. L'observation incomplèf*e, pour n'avoir pas été dirigée, pour avoir été involontaire, pour avoir été menée au gré de la sensibilité et dominée par elie, a abouti à des vues fausses, trop optimistes ou trop pessimistes, toujours grandes, toujours vastes et puissantes, toujours artistiques, précisément à cause de cela toujours incomplètes, décevantes et dangereuses.

S'il n'observe pas dans le présent, il observe encore moins dans le passé. L'observation dans le passé, c'est la recherche historique. Elle est si peu sûre, si misérablement imparfaite en ses procédés et en son résultat, qu'on se demande quelquefois ce qu'elle peut valoir et si elle vaut. Il est vrai qu'elle est merveilleusement conjecturale et que celui-là n'avait pas tout le tort qui disait : « On me reproche que mon histoire est un roman ; pourquoi ne pas faire de l'histoire un roman tout de suite^ puisque, quoi qu'on fasse, elle le sera toujours?» Sans doute; cependant la recherche historique donne au moins de bonnes habitudes d'esprit. Elle habitue à croire que le vrai est difficile à trouver. Si elle fait croire que le vrai c'est ce qui a été difficile à découvrir, ce qui est une illusion, elle fait croire que le moyen de découvrir le vrai est de beaucoup le chercher, ce qui du moins donne

de la prudence. Elle met une bride à Timagination et du plomb aux pieds de l'esprit, comme disait, je crois, Bacon. Elle est un bon médecin de la fantaisie, de l'humeur et delà chimère. Il faut aimer l'histoire, non pas pour la savoir, mais pour ne pas l'inventer, ce qui est toujours l'ignorer moins.

Rousseau ne l'aimait, on peut dire, aucunement. Son premier professeur d'histoire a été La Calprenède et son second professeur d'histoire, et perpétuel, a été Plutarque, qui a fait certainement le ferme propos d'étudier l'histoire pour la transformer et pour que ceux qui la liraient chez lui ne la connussent pas. La brillante ignorance de l'histoire chez Rousseau est merveilleuse et a étonné quelquefois les hommes mêmes de son temps . On est un peu scandalisé de la confiance qu il a dû avoir en lui pour vouloir réfuter Montesquieu et pour n'être pas intimidé parla science énorme que le livre de Montesquieu renfermait.

Pour comprendre, il faut se dire que Rousseau savait sans doute instinctivement que pour avoir de l'action sur les hommes, il faut être affirmatif, et que pour être affirmatif, il faut être ignorant.

Tant y a qu'il savait très peu et qu'il avait observé moins encore dans le passé que dans le présent.

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Ce qui lui manquait encore extrêmement, c'était la faculté de réflexion^ j'entends dans le sens bien étymologique du mot, la faculté de ne pas toujours aller en avant et de revenir sur l'idée pour l'attaquer, la discuter, ou au moins la contrôler. Trouvez dans Rousseau un : « // est vrai que,. . un : « A la vérité je sais bien,.. » ; vous m'étonnerez beaucoup. Rousseau ne se retourne pas ; il ne regarde pas en arrière. Personne plus que Rousseau ne s'est trouvé indiscutable. Or on ne pense qu'à la condition de se contredire.

On me dira que personne ne s'est plus contredit que Rousseau. Il est très vrai ; mais il y a contradiction et contradiction. Il y a contradictions volontaires et contradictions involontaires ; il y a se contredire parce qu'on se souvient de ce qu on a dit et se contredire parce qu'on ne s'en souvient pas. Toutes les contradictions de Rousseau sont involontaires II n'entre jamais en lutte avec lui-même ; il n'entre jamais en conflit avec lui-même consciemment. Il ne pose jamais la thèse en prévoyant l'antithèse et avec l'espoir d'arriver soit à une synthèse, soit à une conciliation, soit à un compromis. Il est toujours dans une thèse qu'il croit qu'il n'abandonnera jamais. Dans un autre volume ou dans un autre chapitre, il soutiendra la thèse contraire; mais dans le même état d'esprit et en croyant

à la vérité intégrale de ce qu'il dit. Ses convictions successives sont chacune sans hésitation et chacune sans réserve. Il ne se partage point. Il est tout entier où il est dans le moment. Le grand et beau défaut de quelques-uns, de Montesquieu par exemple, qui est d'avoir toutes leurs idées à la fois, est le moindre des siens. Il est capable d'avoir toutes les idées du monde ; mais il ne voit jamais que celle dont il est actuellement possédé.

Autre défaut, très analogue, le même au fond : ne pas savoir faire le tour. Pour certains, une question est une place qu'on investit. On l'observe et on la tente successivement sous tous ses aspects ; on est plutôt étonné qu'elle n'en ait pas davantage et on incrimine sa faible vue. Pour Rousseau, une question est en ligne droite ; c'est un chemin qui s'ouvre devant vous ou qu'il faut frayer, mais qui n'a point de sinuosités et qui ne vous mènera ni à droite ni à gauche. Les idées sont simples ; elles demanderont peut-être des ingéniosités et des subtilités de dialectique pour les exposer et pour les résoudre ; mais elles sont simples en soi, et c'est à une formule très simple qu'on les réduira quand on les connaîtra bien, si tant est qu'on n'a point déjà trouvé cette formule très simple avant de les connaître.

Voilà ce que j'entendais par Rousseau très

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intelligent, mais dénué, du moins dans une grande mesure, des facultés d'observation et de réflexion.

Limité ainsi, il est libéré ; car ce ne sont pas du tout les limites qui emprisonnent. Tout au contraire, les multiples facultés de Tesprit qui se contrarient ou se contrôlent les unes les autres l'entravent, Fintimident, l'embarrassent, lui font un chemin étroit, le rendent très juste, mais le gênent sans cesse. Songez à ce que serait un poète qui aurait un sens critique égal à son v imagination ; écrirait-il un vers ? A un homme de guerre qui verrait, avec son plan de campagne, tous les plans contraires au sien et dangereux pour lui ; livrerait-il bataille ? A un homme d'Etat voyant, avec les bons résultats, toutes les conséquences funestes d'une mesure projetée ; feraitil rien ? Ainsi limité, Rousseau était libéré. Il s'installait sans gêne, sans entraves, sans être tiré à droite, à gauche ou en arrière, dans ses facultés maîtresses, qui étaient la sensation, l'imagination et la logique.

Rousseau vivait extrêmement par les sens, et c'était une nouveauté au xvin® siècle, du moins parmi les littérateurs. C'est une banalité chez nous, depuis Chateaubriand, que la littérature exprime l'homme tout entier. Rien n'eût

paru plus étrange que cette formule au xvii® siècle et au xviii^, si quelqu'un avait pu songer à la hasarder. La littérature était le règne de Fesprit. On lisait un livre, on assistait à une pièce de théâtre pour sentir et pour penser, pour voir avec intérêt et suivre avec émotion des jeux dépensées etdes jeux de passions. La littérature ne semblait point faite pour exprimer, pour faire mieux comprendre, pour rappeler avec vivacité et force ce que l'homme voit, ce qu'il flaire, ce qu'il goûte et ce qull entend. Il y avait d'autres arts pour cela, et dont c'était l'office propre, comme la littérature avait le sien . La peinture réveillait dans lés âmes la sensation agréable que procure la vue d'un beau visage ou d'un beau paysage ; la musique réveillait et précisait la sensation que procurent à l'âme les bruits harmonieux de la nature ou le rythme des mouvements, ou la mélodie intérieure des sentiments de l'âme ellemême ; la savante distribution des mets affinait les sensations du goût ; l'art des parfums flattait, ou gâtait, le sens du flair, mais encore, comme tout art, prétendait suppléer à Fabsence de la nature ou donner plus de plaisir qu'elle n'en pourrait donner elle-même. L'homme qui a des sens était exprimé et était satisfait par un certain nombre d'arts qui n'étaient point la littérature et qui étaient tous considérés comme inférieurs

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à elle ; rhonime, en tant qu'il a des passions et une intelligence, était exprimé, et il était satisfait par un art intellectuel qui était la littérature.

Une seule exception et qui n'était qu'une demi • exception : quelquefois les poètes, quelquefois même les prosateurs décrivaient la nature et faisaient ainsi œuvre de peintres. Il y a longtemps qu'on ne tombe plus dans cette erreur qui est de croire que la littérature du xvii*^ siècle n'a pas été pittoresque. Or, il y avait là une sorte d'empiétement de la littérature sur la peinture. Mais remarquez que la nature décrite avait sa place dans la littérature en tant que productrice de sentiments, paix, apaisement, rêverie, tendresse, amour ; non pas, ou très peu, en tant qu'esthétique, en tant que belle peinture d'une belle chose. La littérature pittoresque-sentimentale existait, la littérature purement pittoresque, la littérature esthétique n'existait pas.

On dira : « tant mieux! » et je n'y contredirai peut-être pas ; les beautés delà nature, indépendamment des sentiments qu'elles inspirent, ont bien quelque chose defroid, et Rousseau lui-même a rarement peint la nature sans mêler à la peinture des mouvements, et singulièrement vifs, de sensibilité; mais encore je veux faire entendre qu'il peut exister et qu'il existe une littérature qui

peint la nature comme fait un peintre, strictement, pour la montrer belle et sans prétendre éveiller aucun sentiment que le sentiment esthétique lui-même, sans prétendre à autre chose qu'à faire dire : « Que c'est beau ! », et je dis que c'est là la littérature pittoresque proprement dite, la littérature esthétique ; et j'ajoute que cette littérature, au xvii^ siècle, n'existe point.

Remarquez-Yous que V Art poétique deBoileau, du reste admirable, a deux lacunes pour nous bien extraordinaires ? Il ne parle pas du genre descriptif, et il ne parle pas de rythmique, si ce n'est pour dire qu'il faut éviter la cacophonie. Ceci est frappant, Il veut dire que pour Boileau le genre descriptif n'existe pas, que la description n'est pas un genre littéraire, mais un ornement applicable à tous les genres littéraires ; il veut dire que la littérature nest pas pour faire voir et pour procurer un plaisir en faisant voir. Et de même l'absence de tout précepte ou conseil sur la rythmique indique que pour Boileau la littérature, la poésie même, la poésie lyrique ellemême, n'est pas une musique, n'a point pour but, ou pour un de ses buts, de charmer les oreilles et de peindre par les sons . Tout cela revient à bien faire entendre que, pour un homme du XVII® siècle, la littérature n'est pas sensuelle et ne doit pas l'être, qu'il y a des arts pour les

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sens et qui sont comme chargés de sensations, et qu'il y"en"a un pour l'àme et pour Fesprit, qui ne se consacre qu'à la peinture des sentiments et des passions et qu'à l'exposition des idées.

Si Ton poussait un peu les hommes du xvii^ siècle surce point, il me semble qu'ils s'expliqueraient ainsi : « C'est la distinction des genres, et voilà toute l'affaire. Il y a des arts de la sensation et des arts de l'âme. Si vous nous dites que les idées viennent des sentiments et les sentiments des sensations, comme quelques-uns déjà lè prétendent, cela ne fait que blanchir et ne démontre point qu'un seul art s'ajoute congrûment atout cela. Si les sentiments naissent des sensations et qu'un bon dîner jette dans une douce langueur, allez à la tragédie après un bon dîner ; et remarquez que c'est précisément ce que vous faites. Si la musique met dans l'esprit une certaine tendresse quand elle est mélancolique et une certaine gaîté quand elle est allègre, lisez un poème attendrissant ou une comédie joj^euse après avoir écouté de la musique ; mais de mêler la musique à la littérature ou la poésie à un bon festin, nous n'en voyons pas la raison et voyons plutôt qu'on éprouve plus finement et les sensations et les sentiments à ne les point brouiller les uns avec les autres. »

Cette séparation des genres était si bien dans l'esprit français, que même ce léger empiétement dont j'ai parlé de la littérature sur la peinture, et qui consistait en ceci que les poètes décrivaient quelquefois la nature ou plutôt les sentiments que la nature inspire, cessa complètement au commencement du xvin^ siècle. Prenant ou croj^ant prendre plus complètement conscience d'elle-même, la littérature se ramena strictement à ce qui était ou à ce qu'elle jugeait qui était son domaine propre ; la distinction rigoureuse des genres se marqua mieux ; et la littérature, non seulement ne devint point sensationnelle, mais cessa complètement d'être pittoresque. La^ nature et le sentiment de la nature semblèrent ne plus exister pour les littérateurs de 1700 àl760. Remarquez que même le vers fut en défaveur de 1700 à 1725, fut accusé d'être inutile, fut raillé de toutes sortes de manières, et peut-être eût été vaincu et proscrit si Voltaire n'en avait pas pris la défense avec énergie et ténacité. C'est que le vers, et les littérateurs de 1720 le sentaient sans doute confusément, est un élément sensuel de la littérature ; il s'adresse à Toreille autant qu'à l'esprit ; il est une musique. Pourquoi y aurait-il de la musique dans un art intellectuel ?

La sensation bannie de la littérature, c'est la

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caractéristique même delà littérature classique, et les arrêts de bannissement se multiplient et s'aggravent à mesure que la littérature, se sentant forte et se sentant considérée comme prééminente parmi tous les arts, rompt dédaigneusement le contact avec les autres arts.

Cela jusqu'à une réaction rendue nécessaire, parce que la littérature en se réduisant à sa pure essence se rétrécit et se dessèche. Rousseau fut cette réaction. Sans tradition, sans préjugé de classe ou d'école, autodidacte, il mit naïvement dans sa littérature ce qu'il était et tout ce qu'il était. Ôr il était sensuel essentiellement. C'était un La Fontaine, à qui on ne le comparera jamais assez, pourvu qu'on tienne compte des différences. C'était, comme La Fontaine, un homme dénué de sens moral et le sens moral ne va pas sans s'opposer un peu, sans résister un peu à ce que le littérateur se laisse vivre par ses sensations et excite ou caresse les sensations des autres. C'était, comme La Fontaine, un primitif, un homme en qui rien n'a aboli ou émoussé la fraîcheur des sensations, qui s'y livre avec complaisance et tendresse et qui écrirait volontiers une ode à la « Volupté » ; un homme rapproché de la nature et qui aime à s en rapprocher sans cesse, qui aime voir, flairer, goûter, caresser, qui aime baigner son corps dans l'air et sentir l'air bai-

gner intérieurement son corps, et qui mettra ingénument dans ses écrits tous ces plaisirs, avec un désir, qui est encore une jouissance, de les faire goûter à d'autres.

Seulement La Fontaine, homme de goût, de goût même un peu timide, peu hardi parce qu'il n'était pas du tout orgueilleux, contenu par le respect des maîtres antiques, par une culture classique qu'il s'était donnée et que Rousseau avait presque négligée ; contenu aussi par ses contemporains illustres qu'il tenait pour plus grands que lui et par leur exemple ; réprima un peu, à coup sûr, beaucoup, je crois, le poète de la sensation qu'il portait en lui, ne le laissant s'évader que par échappées, que par courtes confidences, digressions et incartades, du reste toujours exquises. A l'époque de Rousseau ou de Musset, il eût été le plus abandonné et le plus délicieux des poètes élégiaques ; ceci soit dit sans regret et sans être chagrin qu'il n'ait pas été autre qu'il ne fut, puisqu'il a été ce qu'il est.

Rousseau a réintégré la sensation dans la littérature française, où La Fontaine ne l'avait laissé parler que, pour ainsi dire, furtivement.

Il y a réintégré aussi l'imagination, l'imagination proprement dite, et c'est-à-dire l'imagination sous forme de rêve. L'imagination des classiques.

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^en effet, est d'une nature très particulière, si grand bien, du reste, qu'on en puisse et qu'on en doive penser. Elle est un agrandissement et une illustration de la réalité, mais elle est toujours pleine et forte de réalité. Le littérateur classique, romancier, poète ou dramatiste, part toujours du réel. Il l'a observé, il l'a étudié, il l a comme mesuré et pesé, il le connaît. Il dit toujours, quoi qu'il veuille faire : « Que la nature donc soit mon étude unique. » Il connaît rhomme, et il n'aspire qu'à le peindre. Le fond de son art est une science. Il y ajoute, il est vrai, un art où son imagination a son emploi et se donne carrière. Mais cet art consiste en ceci : agrandir, renforcer, mettre en relief, caractériser, pour que Ton reconnaisse mieux le modèle, et non point pour que l'on se sente en présence d'une création. L'auteur classique ne veut point créer, il veut toujours imiter. L'art pour lui est imitation, toujours imitation, toujours peinture. Il ne veut que peindre d'une façon forte, d'une façon puissante, poussant un | beau réel jusqu'à un beau idéal, mais où le beau réel se reconnaîtra ; poussant un laid réel jusqu'à un laid surprenant, mais où le laid réel sera encore très nettement saisi ; poussant le ridicule réel jusqu'à un ridicule quasi fantastique, mais où le ridicule réel se fera encore très bien voir, et

ne se fera que mieux voir. L'imagination des classiques est une simple exagération, très habile, très adroite, instinctivement très adroite et très habile, où le vrai est comme déformé proportionnellement, de telle sorte qu'il n'est plus lui, mais qu'il est lui encore à l'état pour ainsi dire gigantesque, de manière à frapper vivement les yeux, de manière à ébranler fortement l'esprit, de manière aussi, ce premier ébranlement passé, à se ramener comme de lui-même, dans l'esprit du lecteur, à ses proportions naturelles.

Cet art consiste encore à combiner la caractérisation et l'exagération. On caractérise, selon qu'on est tragique ou comique, par la beauté principale ou par la laideur principale, par la qualité principale ou par le défaut principal. C'est ce qu'on appelle le trait saillant : d'abord on l'isole et ensuite on l'exagère. On l'isole et c'est proprement ici la caractérisation. On met en relief le trait qu'on estime essentiel, ou simplement qu'on trouve le plus intéressant, ce qui donne au personnage un caractère tout à fait tranché, une originalité qui s'impose. Et ceci, remarquez-le, a l'air d'être de l'imagination et n'est que du choix. Ce n'est que du choix, c'est une opération tout intellectuelle ; cela consiste à démêler, à distinguer, à isoler un élément de la réalité et à le tirer au jour à l'état pur, en toute la netteté

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éclatante^ non pas qu'on lui donne, mais qu'il a seulement. Cela a lair d'être de l'imagination, parce que le trait saillant, ainsi isolé, par cela seul qu'il est isolé, paraît très fort, très poussé, très prégnant, paraît un produit de l'imagination créatrice, quelquefois même de la fantaisie.

Ce travail étant achevé de caractérisation par isolation, travail tout intellectuel, letravail d'exagération, d'amplification, de renforcement, peut intervenir et l'œuvre d'art se complète.

Remarquez que, sous quelque aspect que nous l'ayons prise, elle est toujours une élaboration de la réalité, par l'imagination sans doute, et par une imagination qui peut être singulièrement puissante et vive, mais qui ne crée pas et qui ne veut pas créer, et qui se défie parfaitement de la création et qui se croirait coupable de s'y abandonner.

L'imagination proprement dite, ou, pour parler plus modestement et plus sûrement, une autre sorte d'imagination, consiste, non point à se passer de toute réalité, ce qui est impossible, mais à ne pas aimer la réalité et à s'en abstraire et à s'y dérober le plus que l'on peut. L'art alors n'est pas le besoin de connaître le réel avec le dessein de le déformer savamment pour en jouir davantage ; il est le besoin de ne pas connaître le réel et d'y échapper pour l'oublier et de l'ou-

blier pour y échapper ; il est le besoin de ne pas savoir des choses que Ton sait juste assez pour estimer qu'il vaudrait beaucoup mieux ne pas les savoir. L'art alors n'est pas à base de science ; il est à base de mépris et d'horreur de la science. Il ne part pas de la connaissance, il part d'un désir très ardent de remplacer la connaissance par un je ne sais quoi qui vaut mieux que la connaissance et qui en console.

Cet art-ci sait mieux que tout autre, ce semble, ce que c'est que l'art. Il sait que l'art est mensonge, puisqu'aussi bien si l'art ne mentait pas, quel besoin aurait-on de lui et à quoi serviraitil ? Mais il sait, de plus, que l'art classique est un mensonge qui ne veut être qu'un demi-mensonge, un mensonge plein de vérité qu'il élabore et plein de réalité qu'il déforme ; et il a au moins une tendance, une aspiration à donner, lui, un mensonge tout pur, tout franc, tout sincère, sans aucun mélange. Et en cela il se flatte et se félicite d'être plus vrai, tout au fond, et de ser* vir mieux la vérité que le mensonge classique, puisque le demi-mensonge, autorisé de la part de vérité qu'il renferme, trompe plus que la pure invention qui se donne pour telle.

Mais encore avec quoi le pur imaginatif ferat-il sa littérature; car encore lui faut-il une matière et cette matière est nécessairement dans le

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réel ; il n'y a pas chez les hommes de création ex nihilo. L'imaginatif le plus imaginatif ne peut pas être un pur imaginatif.

Eh bien, l'imaginatif prend le réel dont, en effet, il est impossible qu'il se passe, en luimême ; et c'est pour cela que son réel n'est vraiment pas, à proprement parler, de la réalité. a Et je ne vois pas bien ce que j'ai de réel », dit Sully-Prudhomme. Ce mot est très profond, dans tous les sens qu'on lui peut donner Nous n'apercevons bien la réalité qu'en dehors de nous. Réalisme est extériorisation. Quand nous regardons en dehors de nous, nous voyons des choses nettes et des êtres nets ; relativement, sans doute ; mais nous voyons des choses qui nous paraissent vues nettement et des êtres qui nous paraissent nettement vus.

Pourquoi ? Parce qu'ils nous arrêtent, parce qu ils nous limitent, parce que les différences entre eux et nous, senties instinctivement, forment des limitations qui les dessinent précisément à nos yeux Les heurts que je sens à considérer un être différent de moi sont autant de points précis, bien marqués, constatés presque rigoureusement par moi, et la ligne qui réunit tous ces points entre eux est la définition pour moi de cet être, le dessine à mes yeux, quelquefois avec une netteté extraordinaire. Voilà le

réel, du moins ce que nous appelons ainsi. Le réel^ c'est le produit des différences constatées, par un être qui regarde, entre lui et ce qu'il regarde.

Au contraire, quand nous regardons en nousmême, tout est confus, tout est flottant ; ou plutôt tout est indéfini, indéterminé, illimité. Nous nous voyons sans que rien nous arrête ; nous nous voyons sans que rien, en nous arrêtant, en nous heurtant, se définisse et se précise ; nous flottons en nous ; et cette fluctuation nonchalante est ce que nous appelons la rêverie, d'un mot très juste, puisque, dans la rêverie comme dans le rêve, il n'y a pas inhibition de la faculté Imaginative par la vue des choses extérieures.

Sans doute, il nous arrive de nous connaître, ou plutôt il arrive à quelques-uns d'entre nous de se connaître ; mais c'est par la comparaison qu'ils font des autres avec eux-mêmes ; cela ne peut être que de cette façon ; mais alors c'est qu'ils sont doués, et même à un assez haut degré, de la faculté de regarder au dehors ; mais c'est précisément cette faculté qui manque à l'imaginatif ou qu'il n'a qu'à un degré très faible et, dès lors, il est presque complètement renfermé en lui-même.

Seulement c'est être renfermé dans l'infini; car

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le monde extérieur a versé en lui des milliers de sensations vagues et d'observations superficielles, mais qui, d'abord, sont des milliers, et qui, ensuite, par cela justement qu'elles sont vagues et superficielles, sont indéfiniment ployables, modifiables, plastiques et indéfiniment susceptibles d'être creusées, indéfiniment inépuisables et intarissables. L'âme de Timaginatif, qui a reçu beaucoup de sensations, et pour ainsi parler d'observations passives, a en elle une matière éternellement renouvelable, parce qu'elle n*est pas solidifiée, parce qu'elle n'est pas organisée, parce qu'elle est chaotique ; et l'imaginatif peut y puiser sans se lasser et pour ainsi dire ce qu'il veut, la créant, pour ainsi parler, dans le même temps qu'il y puise ; la créant, parce qu'à proprement parler, elle n'est pas créée et que le créateur ne trouve pas en elle un obstacle à sa création. L'imaginatif est à la fois le pêcheur et le démiurge de son âme et, comme le divin multiplicateur des pains et des poissons, il multiplie ses prises en même temps qu'il les saisit.

Tel fut Rousseau, riche de sensations, riche de ces observations qui ne sont pas d'un observateur et doué de cette faculté de combiner sans limite ces sensations et ces observations et de

tirer ainsi de lui-même des mondes, presque de rien, et sans que rien s'opposât à leur production indéfectible. Nul exemple de cette fécondité interne, de ce moi travaillant presque exclusivement sur le moi, de cette âme n'ayant presque pour matière que sa faculté même de produire, ne s'était vu avant lui dans la littérature française.

Et enfin il était logicien et amoureux de lo^iq.u^. C'est un de ses aspects les plus curieux et les plus inattendus. Que Timaginatif soit un rêveur, cela va de soi ; mais un Imaginatif logicien est plus rare. Platon était ainsi. Rousseau le fut de tout son cœur ou d'une grande partie de son cœur. Comment il le fut, nous pourrons le voir ; pourquoi il le fut, c'est ce que nous pouvons nous demander tout de suite.

Il était amoureux d'idées générales et il était contradicteur .

Il était amoureux d'idées générales, comme tous ceux qui sont intelligents et qui n'aiment pas à observer patiemment. Pour l'observateur patient, l'idée générale est un but qu'il ne faut pas atteindre et qu'il faut faire reculer devant soi. C'est un but, sans doute, qui donne raison de la recherche, qui, en quelque sorte, l'excuse ; mais auquel on ne tient pas à parvenir, puis-

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qu'en concluant les recherches il les arrêterait. Mieux vaut, certes, l'atermoyer sans cesse, et c'est précisément à cela que les recherches de plus en plus minutieuses et se prolongeant par leur minutie et par leurs scrupules, servent très bien. L'observateur patient suppose l'idée générale qu'on pourra tirer de ses enquêtes après sa mort, pense bien, intérieurement, que, du reste, on ne la tirera pas et, en tout cas, serait un peu chagrin d'être amené à la tirer lui-même.

L^amateur d'idées générales qui n'aime pas à être observateur, se contente très vite d un petit nombre d'enquêtes et d'observations, et, les réunissant en une idée générale, expose celle-ci, la déploie complaisamment, triomphalement et avec amour, surtout quand elle est nouvelle ; et jouit de sa beauté, de son éclat et de sa magnificence. Il est artiste : une idée est pour lui un tableau bien fait ou une très imposante architecture. Rousseau avait ce genre de goût esthétique que les imaginatifs ont très souvent. ^

Il pouvait s'arrêter là et se contenter de ces tableaux et de ces architectures. Mais il était contradicteur, comme un homme, si l'on veut, qui est né dans une ville d'opposition, protestante au milieu de nations catholiques ; comme un homme, si l'on veut, qu'on a un peu contraint, à seize ans, de changer de religion et qui

s'est débattu ; comme un homme, si l'on veut, timide et qui, n'exhalant pas dans ses conversations les contradictions qui se présentent à son cerveau, a l'esprit de l'escalier, les couve, les rumine et les retourne en rentrant chez lui et leur donne ainsi beaucoup plus de force qu'elles n'en auraient eu, parties tout de suite : « J'aurais dû dire cela et que c'est juste I )> ; — et comme un homme enfin, sans tant chercher, qui était né contradicteur : « Le parti que vous prendrez, je le connais, lui disait Diderot ; c'est celui que ne prendra personne. »

Il le connaissait bien. L'orgueilleux naît contradicteur comme il naît orgueilleux, et il a toujours une opinion particulière, comme il porte un habit arménien, non pas pour se distinguer des autres, mais parce que, s'estimant supérieur aux autres, il serait humilié et surtout étonné d'être du même avis qu'eux. Alceste, parce qu'il est orgueilleux, est forcément contradicteur :

Et ne faut-il donc pas que Monsieur contredise ? A la commune voix veut-on qu'il se réduise Et qu'il ne fasse pas éclater en tous lieux L'esprit contrariant qu'il a reçu des cieux ?

Or, l'amateur d'idées générales, qui n'est pas observateur patient et qui est contradicteur, avec quoi veut-on qu'il contredise ? Non pas

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avec des faits qu'il opposera à son adversaire et c'est-à-dire à tout le inonde, non pas avec des observations, puisqu'il n'en a que très peu à sa disposition, mais avec des déductions aussi rigoureuses et aussi contraignantes que possible.

Ajoutez que la logique a sa beauté propre qui est passionnante. Elle n'est pas seulement une escrime, elle est une genèse. Les idées y sortent des idées comme avec une fraîcheur de créatures naissantes; ce qui était enveloppé dans un pli de Tesprit rompt la gaine et se déploie comme une fleur éclatante de l'intelligence; le cerveau croit voir naître, non ses créations, comme dans le travail de l'imagination, mais les créations de ses créations, et non les fruits de ses semences, mais les fruits de ses fruits ; et ce qui est le plus agréable à l'imaginatif logicien, c'est de sentir qu'il a pensé en puissance ce qu'il pense maintenant en fait, que sa pensée actuelle était contenue dans sa pensée d'hier et celle-ci dans sa pensée de naguère, que le jour où il a découvert son principe, il inventait sans le savoir tout ce qu'il a inventé depuis et de sentir cette identité d'un soi-même agrandi et déployé avec un soi-même concentré et condensé. C'est un plaisir d'ordre esthétique, un plaisir d'unité dans la variété et c'est un plaisir de plénitude et d'orgueil comme serait celui d'un arbre pouvant se saisir

lui-même ou se parcourir d'un regard, de son noyau à ses branches, à ses fleurs, à ses fruits et aux arbres encore nés de sa fructification luxuriante.

Telles sont les joies de la dialectique, que Platon a célébrées et qu'il a goûtées ; telles sont les joies de la dialectique, où Rousseau s'abandonnait avec une fougue dans laquelle entraient et se mêlaient son sens du beau, de toutes les beautés, son esprit de contradiction, son goût de combativité, son orgueil et peut-être son ingéniosité adroite de fils d'horloger.

En tout caS;, sensation, imagination, logique, ce sont bien les traits essentiels constitutifs de Fesprit de Rousseau depuis ses premiers ouvrages presque jusqu'à ses derniers ; on peut dire jusqu'à ses derniers, puisque c'est dans Rousseau juge de Jean-Jacques qu'on trouvera la page, si justement admirée de M. Lanson, où se construit, en lignes si précises» la systématisation logique de l'œuvre de Rousseau par Rousseau lui-même.

LA SENSATION

Rousseau vit extraordinairement par les sens. Il est gourmand, il est musicien, il aime passionnément à regarder et il a la sensualité sexuelle très précoce.

Il est gourmand. On sait par d'Escherny, qui me paraît très gourmand lui-même, quelle excellente chère on faisait à Motiers-Travers. On a pu se demander si la seule raison qu'a eue Rousseau de garder M"^ Le Vasseur n'a pas été qu'elle était bonne infirmière, ou n'a pas été qu'elle était bonne cuisinière. Il est très souvent question dans les Confessions des repas, des bons petits repas que Rousseau a faits, et des omelettes au cerfeuil et du vin, du vin surtout, qu'il aimait, qu'il reconnaît avoir toujours aimé, dont il fait l'apologie souvent, allant jusqu'à dire que c'est un très mauvais signe que l'on craigne de s'enivrer et que cela prouve que l'on a sur la conscience quelque crime qu'on appréhende de

révéler. Les vols que Rousseau a commis ressortissent le plus souvent à la gourmandise : vol de pommes, vol de vin. Remarquez que s'il y a beaucoup de repas dans les Confessions, il y en a dans la Nouvelle Héloïse, Il n'a pas manqué de faire Julie gourmande et administrant intelligemment et savamment sa gourmandise. La Nouvelle Héloïse est peut-être le premier, à coup sûr un des premiers, des « romans où Ton mange ». Une des affinités, on sait qu'elles sont nombreuses, de Diderot et de Rousseau est qu'ils sont gourmands tous les deux, et une de leurs différences, concordant avec toutes les autres, est que Rousseau est gourmet et que Diderot est goinfre. Une des affinités de Rousseau et de La Fontaine, c'est qu'ils sont gour mands tous les deux ; mais il me semble qu'ils le sont, à très peu près, de la même façon.

Il est l'homme qui aime à regarder, qui jouit par la vue, pour qui, comme disait Gautier, le monde extérieur existe et qui, de plus, a besoin du monde extérieur, a toujours besoin du monde extérieur. Voltaire travaille dans son cabinet, Buffon dans sa tour, Montaigne dans sa librairie, Descartes dans son poêle, Malebranche dans l'obscurité, Boileau, un peu, et c'est une anomalie que Victor Hugo a parfaitemnt remarquée, dans son jardin ou dans les bois de Lamoignon^

LA SENSATION

mais surtout dans sa chambre. Rousseau ne travaille qu'en se promenant ; il a besoin, même quand il pense, de se sentir entouré du monde sensible ; il a besoin des impressions, au moins sourdes, que les spectacles, les bruits confus et les parfums font sur ses sens. Quand il ne se livre pas à la sensation, il faut qu'elle soit, dans le sens musical du mot, Taccompagnement de sa pensée. Sa pensée est la mélodie ; il ! lui faut qu'elle soit soutenue par l'orchestration | discrète des sensations plus ou moins confuses.! Rousseau a besoin d'avoir quelque chose devant les j^eux et de sentir le choc léger de la terre frappée par ses pieds. Il lui est difficile de s'accommoder du divorce complet de son cerveau et de son corps.

Passage capital de Rousseau juge de Jean- Jacques. Vous savez comme dans la littérature indienne, même dans la littérature dramatique, rhomme et la nature ne sont jamais séparés, riiomme reste toujours plongé dans la nature; la nature autour de I homme et ses différents aspects, et ses différentes physionomies selon rheure du jour sont toujours rappelées à mesure que l'action marche. Lisez Rousseau : « Un cœur actif et un naturel paresseux doivent inspirer le goût de la rêverie. Ce goût perce et devient une passion très vive pour peu qu'il soit secondé par

l'imagination. Cest ce qui arrive très fréquemment aux Orientaux ; cest ce qui est arrivé à Jean- Jacques^ qui leur ressemble à bien des égards. Trop soumis à ses sens pour pouvoir dans les jeux de la sienne [de son imagination] en secouer le joug, // ne s'élèverait pas sans peine à des méditations purement abstraites et ne s'y soutiendrait pas longtemps. Mais cette faiblesse d'entendement lui est peut-être plus avantageuse que ne lui serait une tête plus philosophique. Le concours des objets sensibles rend ses méditations moins sèches, plus douces, plus illusoires [il se connaît bien tout entier], plus appropriées à lui tout entier. La nature s'habille pour lui des formes les plus charmantes, se peint à ses yeux des couleurs les plus vives, se peuple pour son usage d'êtres selon son cœur.,. Il raisonne moins, il est vrai ; mais il jouit davantage ; il ne perd pas un moment pour la jouissance, et sitôt qu'il est seul, il est heureux. La rêverie, quelque douce qu'elle soit, épuise et fatigue à la longue ; elle a besoin de délassement. On le trouve en laissant reposer sa tête et livrant uniquement ses sens à Vimpression des objets extérieurs. Le plus indifférent spectacle a sa douceur par le relâche qu il nous procure et, pour peu que l'impression ne soit pas tout à fait nulle, le mouvement léger dont elle nous agite suffît pour nous préserver

LA SENSATION

d'un engourdissement léthargique et nourrir en nous le plaisir d'exister sans donner de l'exercice à nos facultés. Le contemplatif Rousseau, en tout autre temps si peu attentif aux objets qui l'entourent, a souvent grand besoin de ce repos et le goûle alors avec une sensualité d'enfant dont nos sages ne se doutent guère. Il n'aperçoit rien, sinon quelque mouvement à son oreille ou devant ses yeux ; mais c'est assez pour lui. Non seulement une parade de foire, une revue, un exercice, une procession l'amuse, mais la grue, le cabestan, le mouton, le jeu d'une machine quelconque, un bateau qui passe, un moulin qui tourne, un bouvier qui laboure, des joueurs de boule ou de battoir, la rivière qui coule, l'oiseau qui vole, attirent ses regards. Il s'arrête même à des spectacles sans mouvement, pourvu que la variété y supplée. Des colifichets en étalage, des bouquins ouverts sur les quais et dont il ne lit que les titres, des images contre les murs, qu'il parcourt d'un œil stupide, tout cela l'arrête et l'amuse quand son imagination a besoin de repos... »

Et tout cela veut dire que Rousseau ne peut pas laisser absolument en repos ses sens eux-mêmes, que ses yeux surtout et son oreille, et son goût souvent, doivent être occupés et satisfaits, qu'il ne peut pas vivre par son cerveau seul, qu'il

n'est pas de ceux qui peuvent penser toujours et ne se reposer et ne s'interrompre de la pensée que dans le sommeil, que le système sensitif en lui n'abdique jamais et réclame toujours une part dans l'activité générale de Findividu.

Il est musicien ; il le fut toujours, dès la dixhuitième année, peut-être avant. On n'a pas fait assez attention à cela. En général, le penseur n'est pas musicien et le musicien est un homme qui ne pense pas et qui a horreur de la pensée, du quoi, du reste, je ne lui fais aucun grief. La musique est un état d'âme exclusif de tout ce qui est précis et suscite des états d'âme exclusifs de toute pensée précise. En général, un musicien ne peut pas avoir une pensée abstraite et ne peut pas raisonner, et un homme qui est capable de pensée abstraite et de raisonnement n'aime pas la musique « qui ne pense pas et qui ne prouve rien ». En général tout homme qui aime la musique, essentiellement synthétique, n'analyse jamais et est incapable d'analyser ; et un homme d'esprit analytique ne comprend rien à la musique, qui ne peut pas s'analyser, qui ne peut pas être traduite en une série précise d'idées distinctes. Tout musicien est inintelligible à un littérateur et tout littérateur ne peut être suivi qu'avec peine et avec impatience par un musicien ; ici se heurtent l'être de sentiment synthétique et

LA SENSATION

Tètre de cerveau analytique, qui divise, qui subdivise, qui isole et qui filtre. Les poètes n'aiment pas la musique ; ils ont la leur, qui est mélodie expressive, interprète de la pensée ; mais ils n'aiment pas la musique proprement dite, et c'est à cette pierre de touche qu'ils doivent se reconnaître pour être encore des littérateurs. Ni Victor Hugo ni Lamartine n'ont compris la musique, et quel est le littérateur, prosateur ou poète, depuis Ronsard, qui ait été musicien ?

Or quand il se trouve, par un accident singulier, qu'un poète, Rousseau ou Nietzsche, est musicien, très fidèle amateur de musique, compositeur même, qu'est-ce à dire ? Que, par une rare et très heureuse combinaison, l'homme de pensée est un homme, aussi, de sensation ; que, très richement doué, il est capable de se dédoubler et tantôt de ne connaître que Vétat d'âme, inanalysable, indéfinissable, indivisible et d'une merveilleuse plénitude, tantôt de suivre avec finesse et précision et de conduire avec sûreté et maîtrise le jeu des idées.

Et chez lui, chez Nietzsche comme chez Rousseau, du musicien il restera quelque chose dans le penseur et du penseur chez le musicien ; le musicien — cela est très sensible chez Rousseau, j'ignore s'il le fut chez Nietzsche — sera

plus précis dans Tart synthétique que ne le sont généralement les artistes de cet art-là; et le penseur aura toujours quelque chose de plus riche, de plus abondant, de plus intime aussi et profond, de plus indiscipliné encore et de plus fougueux ; et dans la pensée toujours mêlée de sentiment, et dans l'expression toujours vibrante et qui passera comme naturellement de la parole au chant et de l'éloquence au lyrisme.

Et j'insisterai peu sur Rousseau sexuellement sensuel. J'en dirai seulement ceci, qui me paraît important, que la sensualité sexuelle de Rousseau, à en juger par ses confidences, du reste désobligeantes, fut essentiellement diffuse, qu'elle souhaitait moins la satisfaction du sexe même que les caresses, même rudes, excitant et surexcitant le sens tout entier du tact; et que ceci est la marque, beaucoup moins de l'amoureux proprement dit,^ de l'amoureux viril, que du sensationniste, que de l'être qui veut être comme enveloppé de sensations générales et de sensations fortes ; qu'en cela, comme en beaucoup d'autres choses, Rousseau fut de tempérament plutôt féminin ; qu'en tout cas, il fut en cela l'homme très avide d'impressions physiques et chez qui le corps, quoique débile et maladif (à ce qu'il dit, et c'est douteux) a joué un rôle

LA SENSATION

beaucoup plus considérable que chez la plupart des écrivains.

Aussi voyez comme les choses matérielles, quand elles ont été accompagnées d'une impression de plaisir et même sans qu^elles aient guère été accompagnées d'une impression, se sont \ gravées dans son esprit et y restent avec précision : « Les moindres faits de ce temps-là me plaisent par cela seul qu'ils sont de ce temps-là. Je me rappelle toutes les circonstances des lieux, des personnes, des heures. Je vois la servante ou le valet agissant dans la chambre, une hirondelle entrant par la fenêtre, une mouche se poser sur ma main tandis que je récite ma leçon ; je vois tout l'arrangement de la chambre où nous étions, le cabinet de M. Lambercier à main droite, une estampe représentant tous les papes, un baromètre, un grand calendrier, des framboisiers qui, d'un jardin très élevé dans lequel la maison s'enfonçait par derrière, venaient ombrager la fenêtre et passer quelquefois jusqu'en dedans .. »

C'est catt^..piéc^^^^^ de la sensation qui a fait tout le Rousseau descriptif que nous connaissons. La plupart des descripteurs : 1° complètent par leur imagination les tableaux que leurs sensations ont mis dans leur esprit, suppléent par leur imagination aux défaillances de la sensa-

tion ; 2^ peignent plutôt les sentiments que le spectacle leur a donnés qu'ils ne reproduisent ce spectacle lui-même. Rousseau ajoute souvent au tableau les descriptions des sentiments que le tableau lui inspire, mais ne mêle pas l un à l'autre et ne supplée pas à l'un par l'autre, et quant à la description elle-même, on croit voir que l'imagination n'y travaille aucunement, n'y intervient pas, ni pour ajouter quelque chose, ni pour arranger les choses, que la soumission à l'objet est absolue, que la sensation seule, et elle a bien sufE, tant elle est forte, a fourni de matière à l'écrivain.

(( La Reuss a sa source au-dessus d un village appelé Saint-Sulpice, à l'extrémité occidentale du vallon ; elle en sort au village de Travers, à l'autre extrémité où elle commence à se creuser un lit qui devient bientôt précipice et la conduit enfin dans le lac de Neuchâtel. Cette Reuss est une très jolie rivière, claire et brillante comme de l'argent, où les truites ont bien de la peine à se cacher dans des touffes d'herbes. On la voit sortir tout d'un coup de terre à sa source, non point en petite fontaine ou ruisseau, mais toute grande, et déjà rivière, comme la fontaine de Vaucluse, en bouillonnant à travers les rochers. Comme cette source est fort enfoncée dans les roches escarpées d'une montagne, on y est tou-

LA SENSATION

jours à l'ombre et la fraîcheur continuelle, le bruit, les chutes, le cours de l'eau, m'attirant, Tété, à travers ces roches brûlantes, me font souvent mettre en nage pour aller chercher le frais près de ce murmure ou plutôt de ce fracas, plus flatteur à mon oreille que celui de la rue Saint-Martin. »

Sensations visuelles : claire et brillante comme de Vargent, etc. ; sensations de l'ouïe : ce murmure ou plutôt ce fracas ; sensations du tact : [ fraîcheur, frais, rochers brûlants ; la diversité et \ rharmonie des sensations, le concert des sen-i sations diverses font tout le tableau, et la description a été comme sen^zepar nous-même. \

Quelquefois on croit que Ion va recueillir une simple effusion du cœur, lire une ode sentimentale ; la sensation précise, nette, aiguë, vient à la traverse, perce le texte, jette sa note brève et forte: « 0 lac, sur les bords duquel j'ai passé les douces heures de mon enfance ! Charmants paysages où j 'ai vu pour la première fois le majestueux et touchant lever du soleil, où j'ai senti les premières émotions du cœur, les premiers élans d'un génie devenu depuis trop impérieux et trop célèbre, hélas !je ne vous verrai plus (1) ! Ces clochers qui s élèvent au milieu des

(1) Ecrit en 1775.

chênes et des sapins, ces troupeaux bêlants, ces ateliers, ces fabriques bizarrement épars sur des torrents, dans des précipices, au haut des rochers ; ces arbres vénérables ; ces sources ; ces prairies, ces montagnes qui m'ont yu naître, elles ne me reverront plus. »

L'impression est exactement la même à la lecture du passage suivant. 11 s'agit d'un rêve de bonheur que Rousseau poursuit pendant une promenade autour d Annecy ; mais le rêve, parce qu'il est accompagné de sensations, laisse passer le tableau, pour ainsi dire, le tableau en quatre traits essentiels, à la manière de La Fontaine ; et ce tableau, fait de sensations auditives et de sensations visuelles, est parfaitement complet parce qu'il est évocateur et suscite en nous tout ce qui lui manque ou bien plutôt tout ce qu'il contient. « J'allais me promener autour de la ville, le cœur plein de son image et du désir ardent de passer mes jours auprès d'elle... Le son des cloches, qui m'a toujours singulièrement affecté, le chant des oiseaux, la beauté du jour, la douceur du paysage, les maisons éparses et champêtres dans lesquelles je plaçais en idée notre commune demeure, tout cela me frappait tellement d une impression vive, tendre, triste et touchante que je me vis comme en extase transporté dans cet heureux temps... »

LA SENSATION

Remarquez bien que, chez ce musicien, les sensations auditives se mêlent toujours — mettons presque toujours — aux sensations i visuelles : « L'aurore un matin me parut si f belle, que m'étant habillé précipitamment je me hâtais de gagner la campagne pour voir lever le soleil. Je goûtai ce plaisir dans tout son charme ; c'était la semaine après la Saint-Jean. La terre, dans sa plus grande parure, était couverte d'herbes et de fleurs ; les rossignols, presque à la fin de leur ramage^ semblaient se plaire à le renforcer ; tons les oiseaux, faisant en concert leurs adieux au printemps, chantaient la naissance d'un beau jour d été, d'un de ces beaux jours qu'on ne voit plus à mon âge... »

De même dans la fameuse nuit passée au bord delà Saône (d'après la description, c'est certainement la Saône). Pureté de lair, frondaisons fraîches, chants d'oiseaux : « Je me souviens d'avoir passé une nuit délicieuse hors de la ville, dans un chemin qui côtoyait le Rhône ou la Saône... Des jardins élevés en terrasse bordaient le chemin du côté opposé. Il avait fait très chaud ce jour-là ; la soirée était charmante ; la rosée humectait Fherbe flétrie ; point de vent, une nuit tranquille ; Fair était frais sans être froid ; le soleil après son coucher avait laissé dans le ciel des vapeurs rouges dont

la réflexion rendait l'eau couleur de rose ; les arbres des terrasses étaient chargés de rossignols qui se répondaient l'un à l'autre... Je me couchai voluptueusement sur la tablette d'une espèce de niche ou de fausse porte enfoncée dans un mur de terrasse ; le ciel de mon lit était formé par les têtes des arbres ; un rossignol était précisément au-dessus de moi : je m'endormis à son chant; mon sommeil fut doux, mais mon réveil le fut davantage. Il était grand jour ; mes yeux en s'ouvrant virent l'eau, la verdure, un paysage admirable... »

Mélange de sensations et de sentiments, s'avivant et aussi se précisant les uns les autres et les sensations présentes rappelant et ravivant les sensations passées, ce qui est le signe d'une sorte de continuité de ïêtre sensitif : « Nous allions de colline en colline et de bois en bois, quelquefois au soleil et souvent à l'ombre, nous reposant de temps en temps et nous oubliant des heures entières, causant de nous, de notre union, de la douceur de notre sort et faisant pour sa durée des vœux qui ne furent pas exaucés. Tout semblait conspirer au bonheur de cette journée. Il avait plu depuis peu ; point de poussière et des ruisseaux bien courants ; un petit vent frais agitait les feuilles ; l'air était pur, l'horizon sans nuages, la sérénité régnait

LA SENSATION

danst^le ciel comme dans nos cœurs... Une idée qui vint me frapper fit diversion aux fleurs et aux plantes. La situation d'âme où je me trouvais, tout ce que nous avions dit et fait ce jour-là, tous les objets qui m avaient frappé me rappelèrent Fespèce de rêve que tout éveillé j'avais fait à Annecy sept ou huit ans auparavant. Les rapports étaient si frappants que j'en fus ému jusqu'aux larmes. »

En forêt : « C'était là que la nature semblait déployer à mes yeux une magnificence toujours nouvelle. L'or des genêts, la pourpre des bruyères frappaient mes yeux d'un luxe qui touchait mon cœur ; la majesté des arbres qui me couvraient de leur ombre, la délicatesse des arbustes qui m'environnaient, Tétonnante variété des arbres et des fleurs que je foulais sous mes pieds, tournait mon esprit dans une alternative continuelle d'observation et d'admiration. »

En forêt encore, mais en montagne ; ici revient le concours des sensations visuelles et des sensations auditives, et remarquez comme elles concordent, comme elles donnent à elles toutes Fimpression du désert, du sauvage, du presque effrayant, de Vhorror : « Je m'enfonçais dans les anfractuosités de la montagne, et de bois en bois, de roche en roche, je parvins à un réduit si caché que je n'ai vu de ma vie un

aspect plus sauvage. De noirs sapins, entremêlés de hêtres prodigieux dont plusieurs tombés de vieillesse et entrelacés les uns dans les autres, fermaient ce réduit de barrières impénétrables ; quelques intervalles que laissait cette sombre enceinte n'offraient au delà que des roches coupées à pic et d'horribles précipices que je n'osais regarder qu'en me couchant sur le ventre. Le duc, la chevêche, Torfraie faisaient entendre leurs cris dans les fentes de la montagne ; quelques petits oiseaux rares, mais familiers, tempéraient cependant l'horreur de cette solitude... »

Telle est la sensation chez Rousseau, forte, pénétrante, envahissante, émouvante, multiple le plus souvent, et multipliée par le souvenir. Telle il l'aime, peu analysée, peu subdivisée^ laissée dans sa plénitude, subie délicieusement, venant à lui comme par larges flots et larges nappes et l'enveloppant tout entier. Telle il la peint, fortement, avec la dernière précision aussi; mais sans minutie et aussi sans aucune composition artificielle, sans la nuancer par des procédés littéraires, sans la ramener, non plus, à une prétendue unité par la mise en saillie et en relief d'un détail que Ton estime plus significatif que le reste. La sensation chez Rousseau est sincère ; et d'une absolue sincérité

LA SENSATION

aussi sa façon de la traduire par des mots. Il est le descripteur sans aucun artifice, qui ne fait que recevoir la sensation et la rendre comme il Ta reçue, et c'est pour cela qu'il est un descripteur ou plutôt un peintre incomparable.

Je n'ignore pas qu'un écrivain du plus grand talent, M. Mornet, refuse absolument à Rousseau le sens du pittoresque et satisfait, comme on peut croire, d'une découverte si considérable, a insisté à plusieurs reprises sur cet arrêt. Je ne laisse pas d'être inquiété par cette opinion soutenue avec autant de virtuosité que de conviction ; mais quoique ayant bien des raisons, et trop, pour croire que c'est moi qui dois me tromper, je voudrais que M. Mornet convînt que Rousseau, quelquefois, donne au moins Villusion qu'il a le sens du pittoresque, et que de cette illusion un lecteur un peu novice peut être la victime, heureuse après tout, et qu'on doit blâmer ou railler plutôt que plaindre.

Il est à remarquer, cependant, que la sensation pénètre Jean- Jacques, le remplit délicieusement, mais ne le domine pas. Soit qu'il se raconte lui-même, soit qu'il se raconte encore en croyant raconter les autres ou en feignant de les raconter, il rapporte leurs jouissances, leurs

plaisirs, leurs sensations devant les beaux spectacles ou les scènes agréables, le frisson de leurs sens quand ils s'aiment ou se désirent ou se regrettent ; mais beaucoup plus ce qu'ils rêvent, ce qu'ils imaginent, ce qu'ils construisent dans leur esprit sous l'impulsion de leur cœur. // les fait beaucoup causer, presque intarissablement, et c'est-à-dire échanger des idées, sans doute, mais surtout des songeries, des tableaux de vie heureuse, des hallucinations de bonheur. C'est ici Timaginatif qui succède au sensuel et qui en procède La sensation est pour Rousseau l'occasion du rêve et Tintroduction au rêve. D'autres rêvent la sensation, vont la chercher et sont déçus, et la sensation tue le rêve ; ce fut certainement le cas de Rousseau comme de tant d'autres ; mais aussi, très souvent, la sensation éveille en lui les facultés de l'imagination, qui, du reste, ne dorment jamais en lui qu'à demi, et il passe de la sensation au rêve, comme du fini à l infîni, avec une sorte d'allégresse.

La route est belle, l'air est pur, le ciel est léger, les parfums alpestres flottent dans l'air, Rousseau marche vers Turin avec insouciance et avec la sensation délicieuse de la liberté et de l'espace ; en conséquence, dans les maisons qui se présentent à son regard, il imagine des

LA SENSATION

festins rustiques, dans les prés de folâtres jeux, le long des eaux les bains, la promenade, la pêche, sur les arbres des fruits délicieux, sous leur ombre de voluptueux tête-à-tête, sur les montagnes des cuves de lait et de crème, une oisiveté charmante, la paix, la simplicité, le plaisir d'aller sans savoir où. L'air frais qu'il boit jette dans son âme une Arcadie. La sensation suscite l'imagination, la caresse, l'anime et lui donne des ailes. Du corps joyeux jaillit une âme ambitieuse de bonheur qui embrasse le monde et qui crée un monde. Rousseau est un sensitifqui dépasse la sensation, et pour qui la sensation n'est qu'un acheminement vers le rêve, qu'une secousse qui jette Timaginatif en pleine carrière et en une carrière sans limites ; de la sensation, et au risque de ne plus la retrouver, Rousseau prend son vol, comme de la branche souple où il s'appuie, l'oiseau prend son essor en plein ciel.

in

l'imagination.

Il l'a dit et il ne faut jamais perdre de vue ce mot-là : « Toutes mes idées sont en images. » On en a dit autant de Montaigne ; mais il ne faut pas l'entendre de Rousseau comme de Montaigne. Il me semble qu'il y a en cela trois degrés. Les uns pensent d'une façon abstraite et traduisent, quelquefois très ingénieusement, leurs pensées en images quand ils veulent les enfoncer plus profondément dans l'esprit et dans la mémoire. Boileau est de ceux-ci fort bien et Montesquieu excellemment ; Voltaire de même, avec une dextérité admirable. A d'autres la pensée se présente habillée, revêtue d'une image, toujours ou presque toujours, et ceuxci s'appellent Saint-Simon, Sévigné, Montaigne ; mais il y a bien pensée et image qui se sont présentées ensemble, spontanément, mais qui peuvent être séparées, qui ne sont pas incorporées l'une dans l'autre. ChezRousseau moins que chez

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