L^IMAGINATION
tel autre, Victor Hugo par exemple, mais souvent, ordinairement, presque toujours, la pensée et l'image ne font qu'un et c'est l'image qui est la pensée.
Par exemple, chez lui, une idée générale est un tableau et il ne faut pas dire, je crois, qu'il fait de son idée générale un tableau, mais que c'est !e tableau qui s'est présenté d'abord à son esprit et dont il fait ensuite une idée générale. Par exemple, il est bien entendu, n'est-ce pas, que jusqu'à la date de 1749, Rousseau n'a pas une idée, si ce n'est celle de faire un livre de politique auquel il songe depuis son séjour à Venise et qu'il n'écrit jamais ; il n'a aucune idée, il n'a que des sensations qui s'accumulent en lui et qu'il utilisera plus tard. Or, en 1749, il se trouve en présence de cette idée proposée par d'autres : les sciences et arts font-ils le bonheur de l'humanité ? Immédiatement, qu'est-ce qu'il voit ? Le livre qu'il a écrit sur cette affaire le montre assez, ce me semble. Il voit deux tableaux : l'humanité sans connaissances, l'humanité primitive dont ses souvenirs d'enfance lui donnent quelques traits — et l'humanité civilisée qui est actuellement sous ses yeux. Il oppose ces deux tableaux et son livre est fait. Le plus souvent, il n'y a dans son livre que ces deux tableaux euxmêmes ; de temps en temps il y transpose ses
tableaux en idées générales qui tiennent encore beaucoup de la chose vue : mais au fond c'est bien toujours l'image qui Thynoptise comme dans la crise sur la route de Vincennes.
Et dès lors le tableau ne le quitte plus. Il le reprend dans la Nouvelle Héloïse, il le reprend dans l Emile, en le colorant, comme il Ta repris dans V Inégalité en Tamplifiant et en le chargeant d'épisodes qui sont autant de tableaux dans un tableau.
Il est très curieux de voir que les ouvrages les plus idéologiques de Rousseau ont été, initialement au moins, pensés par grandes images. « L'homme est né libre et pourtant il est dans les fers » ; c'est la première ligne du Contrat social. Deux mondes, Fun de liberté, l'autre d'esclavage, deux tableaux, voilà ce qui s'est présenté d'abord à la pensée de Rousseau. « Comment ce changement s'est-il fait ? « Comment l'homme a-t-il passé du premier de ces mondes au second, voilà où le travail idéologique commence ; mais il avait eu pour point de départ deux visions, deux grandes imaginations d'ensemble qui, du reste, demeureront toujours devant les yeux du philosophe politique, raisonnant, combinant et subtilisant.
C^est que l'état même, l'état ordinaire, l'état quotidien, sinon permanent, de Rousseau, c'est
l'IiMAGINATION
l'état de rêverie. Les heures qui ne sont pas consacrées au travail ou abandonnées au sommeil, les uns les consacrent à manger des charcuteries et à boire de la bière, les autres à causer politique et à échanger des idées générales dans un café, les autres à des exercices phj^siques, les autres à un travail plus léger que celui de leur métier ou plus lourd, mais tenu pour plus léger parce qu'il est de leur choix ; Rousseau les consacrait à la rêverie, au soliloque ou monologue, si vous préférez, à la méditation, mais sans but et sans objet précis, ou, pour parler comme Lamartine, aux psalmodies de l'âme. Songez qu'à Annecy, qu'à Chambéry, qu'aux Charmettes, qu'à Paris de 1742 à 1743 et de 1745 à 1749, qu'à Wootton, qu'à Bourgoin, qu'à Monquin, qu'à Paris de 1770 à 1778, qu'enfin pendant vingt-huit ans environ de sa vie d'homme il n'a rien fait, après avoir fait peu de choses pendant son enfance et son adolescence ; et que ces vingt-huit ans, il les a passés à rêver, avec cette particularité qu'à partir des approches de sa vieillesse, il rédige ses rêveries et ses souvenirs qui sont aussi des rêveries. Vingt-huit ans de conversation complaisante et nonchalante avec soi-même, voilà le fond de Rousseau.
Onpeut calculer — ou plutôt il est incalculable
— quels exercices son imagination s'est donnés, et quelle force de domination elle a prise sur tout son être comme fait toujours Vhabitude prépondérante, ce que le vulgaire appelle la manie. Rousseau allait à la rêverie comme le Français de moyen état va au café et le joueur au cercle, attiré par un besoin invincible. Ecoutez-le : « Pour les après-dîners je les livrais totalement à mon humeur oiseuse et nonchalante et à suivre sans règle l'impulsion du moment. Souvent, quand l'air était calme, j'allais immédiatement en sortant de table me jeter seul dans un petit bateau... Le moment où je dérivais [il va pouvoir rêver] me donnait une joie qui allait jusqu'au tressaillement et dont il m'est impossible de bien comprendre la cause, si ce n'était peut-être une félicitation secrète d'être en cet état hors de l'atteinte des méchants. J'errais ensuite seul dans ce lac, approchant quelquefois du rivage, mais n'y abordant jamais. Souvent, laissant aller mibn bateau à la merci de l'air et de l'eau, je me livrais à des rêveries sans objet, et qui, pour être stupides, n'en étaient pas moins douces... »
Ecoutez-le encore : « Quand mes douleurs me font tristement mesurer la longueur des nuits et que l'agitation et la fièvre m'empêchent de goûter un seul instant de sommeil, souvent je
l'imagination
me distrais de mon état présent en songeant aux divers événements de ma vie, etles repentirs, les doux souvenirs, les regrets, l'attendrissement se partagent le soin de me faire oublier quelques moments mes souffrances. Quel temps croiriezvous. Monsieur, que je me rappelle le plus souvent et le plus volontiers dans mes rêves ? Ce ne sont point les plaisirs de la jeunesse ; ils furent trop rares et trop mêlés d'amertume et sont déjà trop loin de moi. Ce sont ceux de ma retraite ; ce sont mes promenades solitaires, ce sont ces jours si rapides, mais délicieux, que j'ai passés tout entier avec moi seul, avec ma bonne et simple gouvernante, avec mon chien bienaimé, ma vieille chatte, avec les oiseaux de la campagne et les biches de la forêt, avec la nature entière et son inconcevable auteur. En me levant avec le soleil, pour aller voir, contempler soulever dans mon jardin, quand je voyais commencer une belle journée, mon premier souhait était que ni lettres ni visites n'en vinssent troubler le charme. Après avoir donné ma matinée à divers soins que je remplissais tous avec plaisir parce que je pouvais les remettre à d'autres temps, je me hâtais de dîner pour échapper aux importuns et me ménager un plus long après-midi. Avant une heure, même les jours les plus ardents, je partais par le grand soleil
avec le fidèle Achate, pressant le pas dans la crainte que quelqu'un ne vînt s'emparer de moi avant que j'eusse pu m'esquiver ; mais quand une fois /avais pu doubler un certain coin, avec quel battement de cœur, avec quel pétillement de joie je commençais à respirer en me sentant sauvé, en me disant : me voilà maître de moi pour le reste de ce jour I J'allais alors d'un pas plus tranquille chercher quelque lieu sauvage de la forêt, quelque lieu discret où rien ne me montrât la main des hommes et n'annonçât la servitude et la domination, quelque asile où je pusse croire avoir pénétré le premier, où nul tiers importun ne vînt s'imposer entre la nature et moi... Je revenais à petits pas, la tête un peu fatiguée, mais le cœur content... Ma gaieté pendant toute la soirée témoignait que j'avais vécu seul tout le jour. »
Mais à quoi rêve-t-il ainsi et en quoi consiste sa rêverie ? Il a donné deux réponses, très différentes à cette question, auxquelles toujours m'appuyant sur ses textes, j'en ajouterai une troisième. Sa rêverie était le plus souvent optimiste; elle était assez souvent pessimiste ; elle consistait assez souvent à ne penser à rien et à abolir le temps.
Sa rêverie était optimiste ; profitant de la
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solitude qu'il avait faite autour de lui et du silence de la voix sinistre des vivants, elle créait autour de lui un Eden ou des Champs- Elyséens de Virgile, et, par conséquent, elle mettait dans sa vie, cinq ou six heures par jour, tout le bonheur dont sa vie était susceptible. Comprenez bien : « Si Ton vous disait qu'un mortel, d'ailleurs très infortuné, passe régulièrement cinq ou six heures par jour dans des sociétés délicieuses, composées d'hommes justes, vrais, gais, aimables, simples avec de grandes lumières, doux avec de grandes vertus, de femmes charmantes et sages, pleines de sentiment et de grâces, modestes sans grimace, badines sans étourderie, n'usant de l'ascendant de leur sexe et de l'empire de leurs charmes que pour nourrir entre les hommes l'émulation des grandes choses et le zèle de la vertu ; que ce mortel, connu, estimé, chéri, dans ces sociétés d'élite, y vit, avec tout ce qui les compose, dans un commerce de confiance, d'attachement, de familiarité, qu'il y trouve à son choix des amis sûrs, des maîtres fidèles, de tendres et solides amies, qui valent peut-être encore mieux ; pensez-vous que la moitié de ses jours ainsi passée ne rachèterait pas bien les peines de l'autre moitié ? Le souvenir toujours présent d'une si douce vie et l'espoir toujours assuré de son pro-
chain retour n'adouciront-ils pas bien encore l'amertume du reste du temps?... Pour moi, je pense et vous penserez, je m'assure, que cet homme pourrait se flatter, malgré ses peines, de passer de cette manière une vie aussi pleine de bonheur et de jouissance que tel autre mortel que ce soit. Hé bien, Monsieur, tel est l'état de Jean-Jacques au milieu de ses afflictions et de ses fictions... Au milieu de tous leurs succès [de ses ennemis], il leur échappe et se réfugie dans les régions éthérées où il vit heureux en dépit d'eux : jamais, avec toutes leurs machines, ils ne le poursuivront jusque-là... Celui qui, franchissant l'étroite prison de l'intérêt personnel et des petites passions terrestres, s'élève sur les ailes de l'imagination au-dessus des vapeurs de notre atmosphère ; celui qui, sans épuiser sa force et ses facultés à lutter contre la fortune et la destinée, sait s'élever dans les régions éthérées, y planer, et s'y soutenir par de sublimes contemplations, peut, de là, braver les coups du sort et les insensés jugements des hommes. Il est audessus de leurs atteintes et il n'a pas besoin de leur suffrage pour être sage, ni de leur fortune pour être heureux... »
Voilà la rêverie optimiste de Rousseau, créant un monde charmant, gracieux, bon et heui'eux autour de lui.
l'imagination
Sa rêverie est pessimiste. Lisez toutes les Rêveries d'un promeneur solitaire, vous aurez la rêverie pessimiste de Rousseau. Elle consiste à combiner entre eux tous ses malheurs réels et à combiner avec eux tous les signes, vrais ou imaginés, des malheurs qu'il craint. Et donc elle crée autour de lui un monde odieux, noir, soupçonneux et méchant. Cette rêverie, il ne Ta jamais donnée comme la sienne ; mais il l'a suffisamment décrite dans ses Rêveries et il l'a analysée aussi, mais en l'attribuant à d'autres, en ce passage : (( Les hommes livrés à F amour propre et à son triste cortège ne connaissent plus le charme et l'effet de l'imagination. Ils pervertissent l'usage de cette faculté consolatrice : au lieu de s'en servir pour adoucir le sentiment de leurs maux, ils ne s'en servent que pour l'irriter. Plus occupés des objets qui les blessent que de ceux qui les flattent, ils voient partout quelque sujet de peine ; ils gardent toujours quelque souvenir attristant, et quand, ensuite, ils méditent dans la solitude sur ce qui les a le plus affectés, leurs cœurs ulcérés remplissent leur imagination de mille objets funestes. Les concussions, les revers, les jalousies, les révoltes, les offenses, les vengeances, les mécontentements de toute espèce, l'ambition, les désirs, les projets, les moyens, les obstacles remplissent de pensées inquiétantes
les heures de leurs courts loisirs, et si quelque image agréable ose y paraître avec Fespérance, elle en est effacée ou obscurcie par cent images pénibles que le doute du succès vient bientôt y substituer. »
Voilà la rêverie pessimiste de Jean-Jacques.
Et enfin sa rêverie semble avoir été souvent comme passive, comme indolente au point d'en être extatique et n'avoir eu d'autre objet, d'autre but, d'autre effet et d'autre plaisir, comme il l'a très bien observé^, que d'abolir le temps, que d'échapper à la succession même des pensées et d'être la pure et simple vie intérieure ne contenant rien. Ceci est Fétat d'âme du faquir, et Rousseau, nous l'avons vu, s'est parfaitement aperçu qu'à quelques égards il a une âme orientale : (( Tout est dans un flux continuel sur la terre. Rien n'y garde une forme constante et arrêtée et nos affections qui s'attachent aux choses extérieures, passent et changent nécessairement comme elles. Toujours en avant ou en arrière de nous, elles rappellent le passé qui n'est plus ou préviennent l'avenir qui souvent ne doit pas être... Mais s'il est un état où l'âme trouve une assiette assez solide pour s'y reposer tout entière et rassembler là tout son être sans avoir besoin de rappeler le passé ni d'enjamber sur l'avenir, où le temps ne soit rien pour elle,
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où le présent dure toujours sans marquer sa durée et sans aucune trace de succession, sans aucun autre sentiment de privation ni de jouissance, de plaisir ni de peine, de désir ni de crainte que celui seul de notre existence et que ce sentiment puisse la remplir tout entière ; tant que cet état dure, celui qui s'y trouve peut s'appeler heureux, non d'un bonheur imparfait, pauvre et relatif. mais d'un bonheur suffisant, parfait et plein qui ne laisse dans l'âme aucun vide qu'elle sente le besoin de remplir. Tel est l'état où je me suis trouvé souvent dans l'Ile de Saint- Pierre, dans mes rêveries solitaires, soit couché dans mon bateau que je laissais dériver au gré de l'eau, soit assis sur les rives du lac agité, soit ailleurs, aux bords d'une belle rivière ou d'un ruisseau murmurant sur le gravier. De quoi jouit~on dans une pareille situation ? De rien d'extérieur à soi, de rien sinon de soi-même et de sa propre existence. Tant que cet état dure, on se suffit à soi-même comme Dieu. Le sentiment de Vexistence dépouillé de toute autre affection est par lui-même un sentiment précieux de contentement et de paix qui suffirait seul pour rendre cette existence chère et douce à qui saurait écarter de soi toutes les impressions sensuelles et terrestres qui viennent sans cesse nous en distraire et en troubler la douceur. »
Tels sont les trois états de rêverie de Rousseau, Tun qui favorise rimagination élyséenne, l'autre qui favorise l'imagination misanthropique, Tautre qui suspend Fimagination ellemême, en arrête le cours et le mouvement et, pour ainsi parler, la paralyse. Et ces trois états, c'est la vie même de Rousseau, c'est le fond de sa vie, c'est sa vie vraie ; le reste de son existence n'a été que brèves interruptions de cet état, ou que prolongement de cet état même dans les livres qu'il écrivait. Dans les Rêveries d'un promeneur solitaire^ dans une partie de Rousseau juge de Jean-Jacques^ dans une partie des Confessions, dans beaucoup de ses lettres, il a versé ses rêveries pessimistes ; dans la Nouvelle Héloïse, les Lettres et arts, dans Vlnégalité, dans V Emile, ailleurs encore, çà et là, il a.,yersé ses rêveries optimistes ; et je n'ai pas besoin de dire que de ses rêveries où il ne pensait à rien, il n'a pu rien verser nulle part ; mais on voit qu'il faut considérer presque tous ses ouvrages comme des prolongements ou des dérivations ou des répercussions de rêveries soit optimistes, soit misanthropiques.
Mais faisons attention. Il n'y a répercussion de ses rêveries noires que dans les ouvrages où il parle de lui. Dès qu'il ojbj^çtjje — encore que là même où il objective il n'objective guère —
l'imagination
dès qu'il objective, ce qu'il met dans ses livres, c'est la rêverie bleue, c'est le monde d'hommes sages et de femmes charmantes, qu'au sein chéri de la solitude il suscitait autour de lui. Vous avez assez remarqué qu'il n'y a jamais un loup dans sa bergerie, qu'il n'y a pas un malhonnête homme ou une malhonnête femme dans la Nouvelle Héloïse, ni dans V Emile, et à peine fautil faire une exception, et bien légère, pour les Anwiirs d'Edouard, Remarquez que même le Contrat social mis en pratique serait un Eden si tous les hommes étaient intelligents, éclairés, honnêtes et droits, et que c'est parce qu'il les suppose ainsi, que, à le prendre comme il l'a pris, le Contrat social est le roman optimiste le plus optimiste de tous ses romans optimistes. Rousseau aurait été bien étonné si on lui avait dit que (c la littérature est l'expression de la société ». Il trouve la société épouvantable et il ne peint dans ses livres que des sociétés adorables, ou au moins qu'il estime telles. Il aurait répondu : « Ma littérature, à moi, est l'expression de mon rêve et du plus doux de mes rêves. »
Rousseau fait des confidences avec ses cauchemars et des livres relativement impersonnels avec ses rêves agréables . Ce qu'il veut, dans ces ouvrages-ci, c'est goûter à nouveau le bonheur d'avoir rêvé ; ce qu'il veut, dans ces livres-ci,
c'est fixer les tableaux, qui sans cela seraient fugitifs, de son imagination riante. — On peut même se demander pourquoi il a si fidèlement observé cette dualité, cette divergence, cette manière de bifurcation. Il aurait très bien, très raisonnablement pu écrire et très naturellement puisqu'il les contenait en lui, un Candide qui eût été mêlé d'une Nouvelle Héloïse ou une Nouvelle Héloïse traversée de Candide, Pourquoi ne pas montrer les honnêtes gens persécutés, puisque personne au monde plus que Rousseau n'est convaincu qu'ils le sont; et du reste récompensés par le bonheur intérieur; puisque personne au monde plus que Rousseau n'est persuadé que c'est là leur privilège ? Non ; d'abord Rousseau plaide toujours et, voulant pousser les hommes à la pratique de la vertu, il rentre dans sa plaidoirie de leur montrer qu'ils seront heureux par la vertu, et par conséquent de les montrer heureux par la vertu ; ensuite notons ceci que Rousseau a au moins une tendance à croire que lui seul est vertueux et que lui seul est persécuté, d'où il suit que, quand il invente des hommes et des femmes, il les peint comme vertueux en tant qu'étant ses fils et ses filles ; mais il ne songe à la persécution acharnée sur le vertueux que quand il songe à lui-même et quand il se peint précisément et formellement lui-
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même; enfin le fond même de sa nature le pousse, quand il ne fait qu'imaginer, à n'imaginer que de la vertu et du bonheur et de la vertu heureuse ; c'est avec sa sensibilité appliquée à lui-même et son amour de soi qu'il a eu ses rêveries tragiques ; c'est avec son imagination qu'il a eu ses rêveries heureuses, et insuffîsamment doué de ce bon pessimisme, de ce beau pessimisme qui est « la faculté donnée à quelquesuns de souffrir du malheur de tous », il n'a laissé agir que son imagination et un peu oublié sa sensibilité quand il a fait des peintures du monde; — et ajoutez qu'il est un peu, alors, entraîné par son esprit de système qui est optimiste et qui consiste à croire obstinément que les malheurs des hommes leur viennent de leurs vices, et que, s'ils avaient la vertu, ils auraient le bonheur.
Quoi qu'il en soit, c'est avec ses rêveries heureuses qu'il a fait ses livres objectifs, ou plutôt ils ne sont que la projection même de ses rêveries heureuses et des quelques souvenirs heureux que la vie lui avait laissés.
LA COMPOSITION
Il faut voir comment ces livres sont composés. On dira qu'ils ne le sont pas du tout. On peut le dire. Ils le sont, cependant, d'une manière peu rigoureuse, un peu flottante, comme étant d'un homme chez qui l'imagination domine ; mais ils le sont.
La composition chez Rousseau consiste à faire évoluer une histoire autour d'une idée, jusqu'à ce que cette idée soit suffisamment prouvée par cette histoire. Elle consiste à pi^endre soit un individu, soit un groupe social, soit l'humanité elle-même, et à raconter cet individu, ce groupe ou l'humanité jusqu'à ce que la pensée de l'auteur soit mise complètement en lumière et la vérité qu'il voulait faire éclater jetée dans tout son jour; — et, par parenthèse, la composition dans Rousseau est exactement la même que celle de Candide, et toute la différence vient de la vivacité de Voltaire et de la lenteur de Rousseau.
LA COMPOSITION
Il s'agit de prouver que la nature humaine est bonne et que, laissée à elle-même et seulement protégée contre la mauvaise influence du monde tel qu'il est devenu, elle serait encore excellente. Racontons un enfant, de sa naissance à Tâge de vingt ans. Montrons-le tirant de lui-même par ses propres forces, et seulement un peu, non pas aidé, mais dirigé, toutes les vertus et aussi toutes les notions qui sont compatibles avec les vertus et qui peuvent leur être utiles. Cela fait, l'idée sera prouvée — il le croit du moins — et le livre fait. La composition aura consisté dans la disposition de faits de plus en plus significatifs de l'idée et de plus en plus révélateurs de l'idée, jusqu'à ce qu'elle se présente dans toute sa plénitude, et les péripéties auront consisté dans les faits mettant l'idée en doute dans l'esprit du lecteur, puis dans d'autres faits, correctifs de ceux-là, remettant l'idée dans l'esprit du lecteur avec un nouveau caractère de certitude.
S'agit-il de prouver que le bonheur est inséparable de la vertu et en procède naturellement ? Racontons une famille heureuse, depuis le moment où celle qui en est le centre commet une faute de jeunesse et en subit les conséquences funestes, jusqu'à celui où elle la répare par la culture de toutes les vertus et de toutes les sagesses ; jusqu'à celui, où brisée, sauvée peut-
être aussi, par un accident mortel, elle laisse autour d'elle, par le souvenir de ses perfections, des éléments, des germes, en tous ceux qui lui survivent, de vertu, de sagesse, de modération, de résignation et de bonheur. Les péripéties auront consisté d'abord dans le passage, toujours difficile, pénible et rude de Terreur à la vérité, de l'état de faute à l'état de vertu ; ensuite dans les retours offensifs de la passion victorieuse jadis, refoulée et insidieusement renaissante; de telle sorte, ce qui n'est peut-être pas un défaut et ce qui est peut-être le contraire, que le roman accidentellement fini, le lecteur, en supprimant l'accident, peut continuer le roman et le voir, comme les choses, si souvent, de la vie réelle, sous forme d'un problème irritant qui se pose toujours à nouveau, qui ne se résout jamais et qui se consomme seulement dans la mort.
Mais, précisément, selon les habitudes d'esprit de Rousseau, le roman finit, non pas quand tous les éléments du problème de faits sont épuisés, mais quand, suffisamment, surabondamment peut-être, la vérité générale à mettre en lumière y a été mise.
S'agit-il de prouver que l'humanité est malheureuse parce çw'elle ne vit pas dans l'égalité ? Racontons que depuis quelle est sortie de l'égalité elle est malheureuse et de plus en plus à mesure
LA COMPOSITION
qu'elle s'en écarte davantage. Les péripéties seront ici les efforts tentés pour revenir à l'égalité sur un point ou sur un autre, efforts qui, n'aboutissant pas à l'égalité réelle et fondamentale, sont des leurres et ne font, s'ils ont un effet, que creuser plus profond les abîmes entre ceux qui sont les bénéficiaires, apparents, du reste, de l'inégalité et ceux qui en sont les victimes.
Cette composition par récits qui sont des preuves, ou plutôt par tableaux successifs qui sont des preuves, est un effet direct et immédiat du tour général de l'esprit de Rousseau, chez qui, comme il l'a dit avec une parfaite connaissance de soi, toutes les idées sont en images.
GOMMENT IL RACONTE
La narration peut être, et elle est souvent chez les meilleurs écrivains, un voyage rapide à travers les faits, de fait en fait, d'incident en incident, avec quelque chose, toujours, qui fait prévoir le fait suivant et qui le fait désirer et qui fait prévoir qu'il sera différent du précédent et qu'il sera probablement d'une importance plus grande. La narration ainsi conçue est une expédition pleine d'ardeur vers un pays inconnu, et dans un pays inconnu avec l'inquiétude et l'impatience, toujours èxcitées et toujours satisfaites, du nouveau.
La narration dans Rousseau n'est jamais cela. La narration dans Rousseau est toujours une succession de tableaux. Ce qui s'est gravé dans le souvenir de Rousseau ou ce qu'il imagine, ce sont des tableaux, et il les montre les uns après les autresfen les reliant seulement par un fil quel-
conque, qui, souvent, n'est pas même de récit
COMMENT IL RACONTE
et qui ne sert point ou ne sert guère à établir la continuité de l'action . Voyez ceci sur exemples, car il n'y a pas de moyen de le montrer autrement. « Il y avait, hors la porte de la cour, une terrasse, à gauche en entrant... M. Lambercier y fit planter un noyer... » Plantation du noyer avec détails précis etarrosement quotidien du noyer. — « Nous allâmes couper une bouture du jeune saule et nous la plantâmes sur la terrasse... » Creux pratiqué autour de Farbre, arrosement quotidien. — Empêchés d'arroser, les enfants creusent une rigole dont ils font un canal couvert, du noyer au saule. Description minutieuse de cette rigole. - « A peine achevait-on de verser le premier seau d'eau [au noyer] que nous commençâmes d'en voir couler dans notre bassin. A cet aspect, la prudence nous abandonna ; nous nous mîmes à pousser des cris de joie qui firent retourner M. Lambercier... Frappé de voir l'eau se partager en deux bassins, il s'écrie à son tour, regarde, aperçoit la friponnerie, se fait brusquement apporter une pioche, donne un coup, fait voler deux ou trois éclats de nos planches, et, criant à pleine tête « Un aquéduc ! un aquéduc ! » il frappe de toutes parts des coups impitoyables dont chacun portait au milieu de nos cœurs. En un moment, les planches, le conduit, le bassin, le saule, tout
fut détruit, tout fut labouré, sans qu'il y eût, durant cette exposition terrible, nul autre mot prononcé, sinon l'exclamation qu'il prononçait sans cesse : « Un aquéduc ! un aquéduc ! »
Quatre tableaux : lenoyer, le saule, Taqueduc, la destruction de l'aqueduc ; les menus faits qui se sont produits entre ces quatre scènes, totalement supprimés.
(( L'aurore un matin me parut si belle... » Description de la nature, à la fin de juin, au lever du soleil. — ■ Deux jeunes filles à cheval qui ne peuvent faire passer le gué à leurs chevaux. Ce que sont ces jeunes filles. Il les connaît. L'une est de Genève, l'autre de Berne. Renseignements, ni récit ni description : « Je pris par la bride le cheval de M"® Galley, puis le tirant après moi je traversai le ruisseau ayant de l'eau jusqu'à mi-jambes, et l'autre cheval suivit sans difficulté... » — Nous dînâmes dans la cuisine de lagrangère, les deux amies assises sur des bancs aux deux côtés de la longue table et leur hôte entre elles sur une escabelle à trois pieds [tout fait pour l'estampe]. — Nous allâmes dans le verger achever notre dessert avec des cerises. Je montai sur l'arbre et je leur en jetai des bouquets dont elles me rendaient les noyaux à travers les branches. Une fois. M"® Galley, avançant son tablier et renversant sa tête, se
COMMENT IL RACONTE
présentait si bien et je visais si juste, que je lui fis tomber un bouquet dans le sein; et de rire... »
Quatre tableaux, ou nullement reliés entre eux, ou reliés d'une façon très lâche par de très menus faits insignifiants. Ce sont les quatre tableaux qui importent et que le récit en soi ait peu de vivacité, peu d'élan, il n'importe pas à Fauteur et, du reste, il a bien raison (1).
Scène de laMeillerie d^ns la Nouvelle Héloïse, Ceci est la narration sentimentale. Description du lieu romantique où Saint-Preux entraîne doucement Julie. — Description faite par Saint- Preux à Julie de ce même lieu quand il y était exilé au milieu de l'hiver et entouré de toutes parts par les glaces. — Description du retour en bateau, sur le lac maintenant tranquille : « Nous gardions un profond silence. Le bruit égal et mesuré des rames m'excitait à rêver. Le chant assez gai des bécassines me retraçant les plaisirs d'un autre âge, au lieu de m'égayer, m'attristait.
(1) Cette admirable idylle est déparée par le soin qu'a toujours Rousseau de nous dire qu'il a manqué là uns bonne fortune et qu'il en a encore le regret cuisant. II fallait qu'il n'y eût pas une réflexion sur la timidité de Rousseau et sur Rousseau (( benêt », et c'était au lecteur de dire après avoir lu : (( Il était timide et charmant de timidité. » Toujours — et bien ailleurs que dans Rousseau — les souvenirs d'adolescence gâtés et flétris par la lourde main du quinquagénaire qui les rédige.
Peu à peu je sentis augmenter la mélancolie qui m'accablait. Un ciel serein, la fraîcheur des eaux, les doux rayons de la lune, le frémissement argenté dont l'eau brillait autour de nous, le concours des plus agréables sensations, la présence même de cet objet chéri, rien ne put détourner mon cœur de mille réflexions douloureuses. » — Description que se fait à lui-même Saint-Preux d'une promenade semblable faite autrefois avec Julie et de tous les plaisirs de la jeunesse qui ne doivent plus jamais revenir.
Quatre tableaux, opposés deux à deux, sans symétrie affectée du reste, mettant en face lun de l'autre le présent et le passé et rendant l'un abominablement douloureux par la résurrection de l'autre, presque pas un fait du reste, pas un, si ce n'est une main baisée et des yeux essuyés; et la narration sentimentale est complète, la succession des états d'âme est établie d'une manière merveilleuse, et un des chefs-d'œuvre de notre littérature romanesque et poétique, et c'est à savoir, un récit sans narration, a été écrit.
Aussi bien, ou Rousseau ne peut pas raconter, à proprement parler, ou il n'aime pas à le faire. Les fameuses vendanges de la Nouvelle Héloïse ne sont aucunement un récit, ce sont des tableaux juxtaposés, exactement comme sur le bouclier d'Achille. Ici, les caves, le pressoir, le cellier, les
COMMENT IL RACONTE
futailles. Ici, les grappes tordues et laissées sur le cep; ici, le raisin égrappé. Ici, deux paresseux qui s'esquivent sournoisement pour aller tirer des grives. Là, le dîner des vignerons et les enfants qu'on amène pour les égayer et pour égayer par eux le festin. Des scènes rustiques séparées les unes des autres, ayant entre elles seulement l'affinité d'un sujet commun et que le lecteur, je veux dire le spectateur, fera, s'il en a l'envie, se succéder les unes aux autres comme il lui plaira.
Les narrations de Rousseau sont des successions ou des juxtapositions de tableaux. Il voit et fait voir. Il ne court pas, même il ne marche pas à la suite des faits. Il a les yeux, Tâme, le tempérament et les talents d'un peintre. « Le talent d'un paysagiste, c est de savoir s'asseoir. » Peu d'hommes ont su s'asseoir comme Rousseau savait le faire.
Comment cet homme, qui est essentiellement un synthétique, qui n'aime point à analyser, à décomposer, a-t-iîdécrit, a-t-il peint, en tout cas a-t-il fait connaître les caractères des hommes? Gomme, avant tout, c'est sur lui-même qu'il a réfléchi et médité, commençons par examiner comment il s'est vu.
Quoiqu'il ne se soit pas vu tout entier et quoique, par exemple, il n'ait jamais su qu'il était orgueilleux, ni qu'il était défiant, ni qu'il était dissimulé, ni qu'il était peureux, il ne faut pas croire qu'il se soit mal vu ni mal décrit. Il se peint comme sensuel, comme passionné, comme timide, comme distrait, comme susceptible et comme d'une sensibilité qui, volontiers , se ramène à elle-même et se repaît de soi avec une satisfaction infinie. C'est se connaître à moitié, ce qui est beaucoup et ce qui est rare. Il a très bien vu sa sensualité et la nature particulière de sa
sensualité et sa mesure : <( // dépend beaucoup de ses sens et il en dépendrait bien davantage si sa sensibilité morale ny faisait souvent diversion,.. De beaux sons, un beau ciel, un beau paysage^ un beau lac, des fleurs, des parfums, de beaux yeux, un doux regard, tout cela ne réagit si fort sur ses sens qu'après avoir percé par quelque côté jusqu'à son cœur. JeTai vu faire deux lieues par jour durant presque tout un printemps pour aller écouter jusqu'à Berci le rossignol à son aise. Il fallait l'eau, la verdure, la solitude et les bois pour rendre le chant de cet oiseau touchant à son oreille et la campagne elle-même... Ainsi sa sensualité, quoique vive, n'est jamais fougueuse... Ses goûts sont sains, délicats même, mais non pas raffinés. Le bon vin, les bons mets lui plaisent fort ; mais il aime par préférence ceux qui sont simples, sans apprêts, mais choisis dans leur espèce, et ne fait aucun cas en aucune chose du prix que donne uniquement la rareté... En un mot, il est sensuel plus qu'il ne faudrait peut-être, mais pas assez pour n'être que cela... Jean- Jacques, esclave de ses sens, ne s'affecte pas, néanmoins, de toutes les sensations., »
Il se sait passionné et de quelle manière, ou à peu près. Il ne veut pas convenir qu'il se passionne pour lui, pour des choses le concernant.
pour les intérêts de son amour propre ; il nie cela énergiquement ; il affirme qu'il ne se passionne que pour la justice et la vérité, et il est trop évident qu'il se trompe ; mais il connaît ses violentes et courtes colères, ses éruptions suivies de dépressions et d'atonie : « Il se livre impétueusement au mouvement dont il est agité, sans en prévoir l'effet et les suites ou sans s'en soucier. S'animer modérément n'est pas une chose en sa puissance ; il faut qu'il soit de flamme ou de glace; quand il est tiède, il est nul. J'ai remarqué que l'activité de son âme durait peu, qu'elle était courte à proportion qu'elle était vive, que l'ardeur de ses passions les consumait, les dévorait elles-mêmes, et qu'après de fortes et rapides explosions, elles s'anéantissaient aussitôt et le laissaient retomber dans ce premier engourdissement qui le livre au seul empire de l'habitude et me paraît être son état permanent et naturel. »
Il s'est vu distrait et en a, ce qui, du reste, n'était pas difficile, très bien compris la cause. Il est distrait parce qu'il n'a aucune petite curiosité et que, par conséquent, les propos qu'on tient autour de lui ne peuvent lui être que profondément indifférents : « Tout ce qui n'est que pure curiosité, soit dans les arts, soit dans le monde, soit dans la nature, ne tente ni ne flatte Jean-Jacques
Rousseau d'aucune sorte. Cela tient encore à cette paresse de pensée, qui, déjà trop contrariée pour son propre compte [? trop contrariée en soi, par le seul fait que Rousseau est arraché à ses rêveries ?], Tempêche d'être affecté des objets indifférents. C'est aussi par là qu'il faut expliquer ses distractions continuelles, qui dans les conversations ordinaires l'empêchent d'entendre presque rien de ce qui se dit et vont quelquefois jusqu'à la stupidité. Ces distractions ne viennent pas de ce qu'il pense à autre chose ; mais de ce qu'il ne pense à rien et qu'il ne peut supporter la fatigue d'écouter ce qu'il lui importe peu de savoir : il paraît distrait sans l'être et n'est exactement qu'engourdi. »
Il se sait extrêmement timide et il a bien analysé sa timidité, sauf qu'il n'a pas vu ou n'a pas voulu convenir que la source principale en était la terreur folle du ridicule, la crainte maladive d'être « persiflé », ce que nous voyons clair comme le jour à travers toute son histoire ; mais ce qu'il s'est refusé ou à démêler ou à avouer. 11 Ta attribué, non sans raison du reste, car la timidité, et la sienne en particulier, tient de plusieurs causes, à sa lenteur de pensée constatée par lui-même lorsqu'il écrivait, et au sentiment qu'il avait, en conséquence, d'être incapable de parler et de soutenir un entretien. Or ce n'est point
la cause essentielle de son embarras, mais c'en est une très importante et qu'il a bien exposée : « ...Celui-ci [au contraire des hommes de lettres] ne disant guère que des choses communes et les disant sans précision, sans finesse, sans force, paraît toujours fatigué déparier, même en parlant peu, ou de la peine d'entendre, souvent même n'entendant pas, sitôt qu'on dit des choses un peu fines et n'y répondant jamais à propos... On le prendrait dans la conversation, non pour un penseur plein d'idées vives et neuves, pensant avec force et s'exprimant avec justesse, mais pour un écolier embarrassé du choix de ses termes et subjugué par la suffisance [sens classique : capacité] des gens qui en savent plus que lui. Je n'avais jamais vu ce maintien timide et gêné dans nos moindres barbouilleurs de brochures ; comment le concevoir dans un auteur qui, foulant aux pieds les opinions de son siècle... Je l'ai presque toujours trouvé pesant à penser, maladroit à dire, se fatiguant sans cesse à chercher le mot propre qui ne lui venait jamais, et embrouillant des idées déjà peu claires par une mauvaise manière de les exprimer... »
Il n a pas laissé, remarquez-le, de se connaître comme susceptible^ ou au moins comme « délicat )), pour parler le langage d'autrefois. L'aveu qu'il fait de ce défaut est très court, comme on
peut croire, car il n'est rien qu'un orgueilleux avoue si peu que la susceptibilité, puisqu'elle est la plaie de l'orgueil ; mais enfin l'aveu lui a échappé : « Sentant ce qu'il vaut au dedans, le sentiment de son invincible ineptie au dehors pourra lui donner souvent du dépit contre lui-même et quelquefois contre ceux qui le forceront de la montrer... » Et ici il démêle non seulement sa susceptibilité, qui fut toujours à vif, mais encore la cause profonde de sa timidité elle-même : dépit contre lui-même de ne pouvoir briller dans le monde autant que sa supériorité réelle devrait le lui permettre.
Enfin il se connaît, naturellement, comme extrêmement sensible et il sait assez bien de quelle manière il l'est : « Quant à la sensibilité morale, je n'ai connu aucun homme qui en fût autant subjugué... Le besoin d'attacher son cœur, satisfait avec plus d'empressement que de choix, a causé tous les malheurs de sa vie. »
Toutefois, cette sensibilité n'est pas romantique^ I comme nous dirions aujourd'hui. Elle est — et je crois qu'il dit vrai, malgré ce qu'on voit qu'il a été auprès de M™® d'Houdetot, et ceci fut sans doute exceptionnel — elle est plus profonde que démonstrative ; elle reste simple, quoique très vive, et elle n'a rien de déclamatoire : « Quoiqu'il s'anime assez fréquemment et souvent très
vivement, je ne lui ai jamais vu de ces démonstrations affectives et convulsives, de ces singeries à la mode dont on nous fait des maladies de nerfs. Ses émotions s'aperçoivent quoiqu'il ne s'agite pas : elles sont naturelles et simples comme son caractère ; il est parmi tous ces énergumènes de sensibilité comme une belle femme sans rouge qui, n'ayant que les couleurs de la nature, paraît pâle au milieu des visages fardés. »
Cependant, sur ce point de la sensibilité particulière à Rousseau, il me semble qu'il voit plus juste encore quand il ne parle pas de lui et quand il se peint sans y songer. C'est dans ses lettres à M™® D. M. qu'il me paraît avoir eu la vue la plus nette, non sur elle, qu'il déclare ne pas comprendre, mais sur lui-même, sur la sensibilité toujours trompée et déçue, qui se ramène en soi, n'ayant plus où se prendre, qui se replie sur elle-même et qui y trouve de mélancoliques peut-être, mais très profondes jouissances. Ceci est à considérer de très près ; car c'est Rousseau, ce me semble, qui, n'ayant aucun conseil à donner à quelqu'un qu'il démêle mal, dit, sans s'en rendre compte : « Faites comme moi » et, par conséquent, inconsciemment se peint luimême, et dans l'espèce il n'y a rien qui soit plus précieux. « Quoi ! parce que rien d'étranger à vous
ne VOUS contente^ vous voulez vous fuir ; et parce que vous avez à vous plaindre des autres, parce que vous les méprisez, qu'ils vous en ont donné le droit, que vous sentez en vous une âme digne d'estime, vous ne voulez pas vous consoler avec elle du mépris que vous inspirent celles qui ne lui ressemblent pas?... Cette sensibilité qui vous rend mécontente de tout ne devrait-elle pas se replier sur elle-même ? Ne devrait-elle pas nourrir votre cœur d'un sentiment sublime et délicieux d'amour-propre ? N'a-t-on pas toujours en lui la ressource contre l'injustice et le dédommagement de Finsensibilité ? Il est si rare, ditesvous, de rencontrer une âme i II est vrai ; mais comment peut-on en avoir une et ne pas se complaire avec elle ? Si l'on sent, à la sonde, les autres étroites et resserrées, on s'en rebute, on s'en détache ; mais après s'être si mal trouvé chez les autres, quel plaisir n'a-t on pas de rentrer dans sa maison ? Je sais combien le besoin d'attachement rend affligeante aux cœurs sensibles l'impossibilité d'en former ; je sais combien cet état est triste : mais je sais qu'il a pourtant des douceurs ; il fait verser des ruisseaux de larmes ; il donne une mélancolie qui nous rend témoignage de nous-mêmes et quon ne voudrait pas ne pas avoir ; il fait rechercher la solitude comme le seul asile où l'on se retrouve avec tout
ce que Ton a raison d'aimer. Je ne saurais trop vous le dire,ye ne connais ni bonheur ni repos dans Véloignement de soi-même et, au contraire, je sens mieux, de jour en jour, qu'on ne peut être heureux sur la terre qu'en proportion quon s'éloigne des choses et qaon se rapproche de soi.,, »
A une autre dame, il écrit, six ans plus tard : « Ce vide interne dont vous vous plaignez ne se fait sentir qu'aux cœurs faits pour être remplis ; les cœurs étroits ne sentent jamais de vide, parce qu'ils sont toujours pleins de rien ; il en est, au contraire, dont la capacité vorace est si grande que les chétifs êtres qui nous entourent ne la peuvent remplir. Si la nature vous a fait le rare et funeste présent d'un cœur trop sensible au besoin d'être heureux, ne cherchez rien au dehors qui lui puisse suffire : ce nest que de sa propre substance quil doit se nourrir. Madame, tout le bonheur que nous voulons tirer de ce qui nous est étranger est un bonheur faux : les gens qui ne sont susceptibles d'aucun autre font bien de s'en contenter, mais si vous êtes celle que je suppose, vous ne serez jamais heureuse que par vous-même ; n'attendez rien pour cela que de vous... »
Et je sais bien que, dans cette lettre-ci, par la contradiction la plus sensée du monde, Rousseau continue en disant qu'il faut que M""^ B.
« nourrisse son enfant » et vive profondément de la vie de famille ; puis s'apercevant de la contradiction, se rattrape élégamment en disant que (s. rien ne nous tient plus près de nous que la vie domestique », et c'est un élargissement ingénieux de Tégoïsme sentimental jusqu'à l'altruisme sentimental ; mais, sans nous occuper ici de ces rétablissements sur la barre fixe de la dialectique, et ne nous attachant qu'à Rousseau peint par lui-même, voyons bien qu'il se connaît comme homme cherchant la satisfaction de sa sensibilité dans des attachements inconsidérés, déçu par eux et la ramenant à se satisfaire d'elle-même, dans une contemplation attendrie de ses perfections, ce qui est à la fois très mélancolique et un peu amer et délicieux.
Et ceci, d'une part, a été vingt fois la ligne brisée de sa vie sentimentale ; d'autre part, à considérer l'ensemble de sa vie, a été la courbe générale de sa vie sentimentale, depuis son adolescence jusqu'à sa vieillesse.
Tel est le portrait que Rousseau a, çà et là, tracé de lui-même, portrait qui vérifie, comme il est assez naturel, la pensée de La Rochefoucauld : « Nous n'avouons de petits défauts que pour persuader que nous n'en avons pas de grands » ; portrait incomplet, comme nous Fa-
vons dit tout d abord, mais encore qui montre assez que Rousseau était très capable d'observations, de psychologie et d'analyse psychologique, au moins sur lui-même.
LES CAHACTÈRES DES AUTllES»
Seulement il semble bien qu'il ne sût bien que lui-même . Il paraît s'être trompé à peu près sur tous les hommes et sur toutes les femmes qu'il a connus. Le flair, la sagacité, la perspicacité, dont il se vante dans une lettre à Madame d'Epinaj% paraissent être ce qui lui a le plus manqué. On sait ce que Montesquieu disait d une critique de Voltaire sur lui : « M. de Voltaire a trop d'esprit pour me comprendre. Quand il lit un livre, il le refait à mesure qu'il le lit et puis il critique ce qu'il a fait. » Rousseau aussi avait trop d'esprit, du sien^ pour se connaître en hommes. Dominé par sa sensibilité et son imagination, il procédait à l'égard des caractères exactement comme Montesquieu dit que Voltaire procédait à l'égard des livres ; il les inventait aussitôt qu'il était en face d'eux et toujours en beau ; puis, un temps passé, il leur en voulait de n'être pas aussi beaux qu'il les avait faits ^et, par suite,
ROUSSEAU ABTÎSTE
il trouvait et qu'ils avaient changé et qu'ils étaient beaucoup plus affreux qu'ils n'étaient réellement. C'est ainsi qu'il s'éprenait à cinquante ans, malgré son esprit de défiance, de l'aventurier Sauttersheim comme il s'engouait à vingt soit de M. Bâcle, soit de M. Venture. C'est ainsi qu'il a successivement adoré, puis exécré, cinquante personnes de beaucoup plus haut rang et de beaucoup plus haut caractère.
Ceci est sa façon ordinaire de se tromper sur les caractères ; mais il y a des particularités à relever dans cet ordre d'idées ; celles-ci par exemple. Rousseau, « dominé par ses sensations », est, comme les enfants et comme la plupart des femmes, extrêmement sensible à Textérieur physique, et cet extérieur a dû avoir une très grande influence sur ses jugements. Vous vous rappelez les portraits qu'il fait de ses maîtres au séminaire d'Annecy ; l'un, dont il oublie le nom, « cheveux plats, gras et noirs, un visage de pain d'épice, une voix de buffle, un regard de chat-huant, des crins de sanglier, sourire sardonique, membres jouant comme les poulies d'un mannequin » ; l'autre, M. Gâtier, « physionomie touchante, blond tirant sur le roux, grands yeux bleus, mélange de douceur, de tendresse et de tristesse » ; vous vous souvenez du portrait de M. de Corvisi ; songez à Madarhe
d'Epiiiay, sèche, maigre, brusque, n'ayant pas plus de poitrine que sur la main, ce qui a été sans doute le premier grief de Jean- Jacques Rousseau contre elle.
Toujours est-il qu'il semble bien s'être beaucoup trompé sur les personnes qu'il aima le mieux. On est étonné de le voir ne rien comprendre évidemment à Diderot qu'il croit fourbe, alors qu'il est si facile de voir qu'il n'est que le prince et l'empereur des hommes qui manquent de tact et le président de la République des hannetons ; il se trompe certainement sur M""^ de Luxembourg dont il ne voit pas que la profonde bonté n'est tempérée que par un peu de timidité et un peu de paresse. Il se trompe certainement, et à ébahir, sur M""® de Verdelin, à moins, ce qui serait singulier, qu'elle ne fût exactement le contraire dans sa conversation de ce qu'elle était dans ses lettres ; car il la voit toute en traits malins, en épigrammes et en médisances, et il n'y a rien de cela, ce qui s'appelle rien, et c'est l'antipode, dans sa correspondance.
Et peut-être est-ce ici qu'on surprend le secret que Rousseau avait pour se tromper. Il parle des traits satiriques de M""'^ de Yerdelin comme « partant avec tant de simplicité qu'il faut une attention continuelle et très fatigante pour sen-
tirquand on est persiflé par elle». Iles! probable que M'"^ de Verdelin ne persiflait point du tout ; mais que Rousseau, sur un premier prétendu indice, peut-être sur un trait de physionomie, Fa crue persifleuse, puis s'est ingénié à trouver une épigramme dans chacune de ses paroles, ce qui a dû, en eff'et, le fatiguer.
Rousseau me paraît toujours étudier les caractères par parti pris, ce qui n'est peut-être pas la méthode la plus sûre. Je suis très porté à croire qu'il s'est trompé, même sur M"^^ de Warens. Il n'erre point, certes, en l'estimant très bon^e, très généreuse, très tendre et dépour\aie de tout sens commun. Mais ses dissertations sur sa froideur sensuelle et sur sa facilité par principe et par esprit philosophique, me laissent des doutes. Elles semblent bien en contradiction avec ce que Rousseau dit d'elle par ailleurs . En fait, nous ne voyons nullement M"'^ de Warens si facile et toujours prête à « coucher avec vingt hommes sans en avoir plus de scrupule que de désir » et l'on voit bien qu'elle a été une femme qui se surveillait très fort — M. de Couzié en a fait l'expérience — et qui ne pratiquait Famour qu'avec ses domestiques ; et en psychologie peu aventureuse, on peut induire qu'elle agissait ainsi par suite de besoins sensuels sur lesquels il est très possible que Rousseau se