L ORATEUR
L'abondance, l'ampleur, la largeur, la copia dicendi, le fleuve aux vastes eaux, rentraînement magnifique de la pensée par la pensée, flot par flot, vague par vague, nappe par nappe, la grande coulée verbale qui donne la sensation d une belle force de la nature en pleine expansion, Rousseau, le premier, avecBufî'on, exactement à la même date que lui, retrouve tout cela et vient le remettre sous les yeux du lecteur étonné.
Et de plus, par comparaison avec Buff^on, il a le mouvement passionné, l'ardeur, la chaleur, la fougue verbale, le style vibrant^ tout ce qu'une âme de feu donne au style, tout ce qui le fait palpiter et frémir comme la peau sensible et nerveuse d'un être plein d'une vie ardente.
« Entraînée ainsi du déshonneur à l'infamie, je devenais lopprobre de mon sexe. Qui ma garantie d'un eflet si naturel de ma première faute? Qui m'a retenue après le premier pas? Qui m'a conservé ma réputation et l'estime de ceux qui me sont chers ? Qui m'a mise sous la sauvegarde d'un époux vertueux, sage, aimable par son caractère et même par sa personne et rempli pour moi d'un respect et d'un attachement si peu mérités ? Qui me permet enfin d'aspirer encore au titre d'honnête femme et me rend le courage d'en être digne? Je le vois, je le sens, la main secourable qui ma conduite à travers les
ténèbres est celle qui lève à mes yeux le voile de l'erreur et me rend à moi malgré moi-même. La voix secrète qui ne cessait de murmurer au fond de mon cœur s'élève et tonne avec plus de force au moment où j'étais prête à périr. L'auteur de toute vérité n'a point souffert que je sortisse de sa présence coupable d'un vil parjure ; et, prévenant mon crime par mes remords, il m'a montré Fabîme où j'allais me précipiter. Providence éternelle, qui fais ramper l'insecte et rouler les cieux, tu veilles sur la moindre de tes œuvres ! Tu me rappelles au bien que tu m'as fait aimer ! Daigne accepter d'un cœur épuisé par tes soins l'hommage que toi seul rends digne de t'être offert. »
La pensée se cherche d'abord, s'interroge, se scrute, sans inquiétude du reste et avec une sorte de ferveur calme, parce qu'elle pressent déjà la réponse. Rien de coupé, de haché, une méditation sans « sécheresse )),qui sent venir ce qui doit la satisfaire et qui est déjà à moitié remplie de ce qu'elle cherche. Puis ce qu'elle cherche, en effet, se dessine et se précise; et naturellement les images viennent: c'est une main qu'on entrevoit, c'est une voix, connue déjà, qu'on entend, plus forte qu'on ne l'a jamais ouïe ; c'est une personne enfin, tout entière, éclatant en lumière pleine, c'est Dieu que l'on a
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devant soi, impérieux et protecteur. Et alors la prière jaillit, l'acte de foi et Tacte de grâce s'élancent, associant la créature qui prie au monde entier, depuis l'insecte jusqu'aux célestes corps, et la prosternant dans l'humilité à la fois et la reconnaissance. Et ce qui a été écrit, par phrases naturellement enchaînées et spontanément progressives , c'est le modèle même, achevé, trop achevé peut-être et trop savant^ très artistique en tout cas et qui impose, de ï oraison.
En tout autre ordre d'idées, voyez ces deux couplets, opposés Tun à l'autre, sur l'imagination : « Les hommes, livrés à l'amour-propre et à son triste cortège, ne connaissent plus le charme et l'effet de l'imagination. Ils pervertissent l'usage de cette faculté consolatrice : au lieu de s'en servir pour adoucir le sentiment de leurs maux^ ils ne s'en servent que pour l'irriter* Plus occupés des objets qui les blessent que de ceux qui les flattent, ils voient partout quelque sujet de peine, ils gardent toujours quelque souvenir attristant ; et quand, ensuite, ils méditent dans la solitude sur ce qui les a le plus affectés, leurs cœurs ulcérés remplissent leur imagination de mille objets funestes. Les concurrences, les préférences, les jalousies, les rivalités, les offenses, les vengeances, les mécontentements
de toute espèce, lambitioii, les désirs, les projets, les moyens, les obstacles, remplissent de pensées inquiétantes les heures de leurs courts loisirs ; et si quelque image agréable ose y paraître avec Fespérance, elle en est etTacée ou obscurcie par cent images pénibles que le doute du succès vient bientôt y substituer, — Mais celui qui, franchissant l'étroite prison de l'intérêt personnel et des petites passions terrestres, s'élève sur les ailes de l'imagination au-dessus des vapeurs de notre atmosphère ; 'celui qui, sans épuiser ses forces et ses facultés à lutter contre la fortune et la destinée, sait s'élancer dans les régions éthérées, y planer et s'y soutenir par de sublimes contemplations, peut, de là, braver les coups du sort et les insensés jugements des hommes.^ Il est au-dessus de leurs atteintes ; il n'a pas besoin de leurs suffrages pour être sage, ni de leur faveur pour être heureux. — Enfin, telle est en nous l'empire de l'imagination et telle en est l'influence, que d'elles naissent, non seulement les vertus et les vices, mais les biens et les maux de la vie humaine, et que c'est principalement la manière dont on s'y livre qui rend les hommes bons ou méchants, heureux ou malheureux icibas. »
Il y a dans cette savante page, et qui, elle, n'est pas trop savante, plusieurs genres, difïé-
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rents, de beauté, ou plutôt il faudrait dire qu'elle a plusieurs façons d'être belle, selon qu'on la considère. C'est d'abord, si l'on veut, comme il y a des parallèles de personnages, un parallèle d'idées. L'imagination noire est comparée à l'imagination bleue, trait pour trait, sans symétrie rigoureuse et qui serait désobligeante, mais trait pour trait, cependant, s'éclairant et s'avivant l'un Fautre par le contraste et par le rappel discret des images : « Les hommes livrés à l'amour-propre et à son triste cortège... », prisonniers, esclaves, captifs aux mains de geôliers. « Celui qui, franchissant Vétroite prison de l'intérêt personnel et des petites passions terrestres... y> La prison amour-propre et les geôliers petites passions ont disparu, homme libéré, homme évadé, homme libre. — « objets qui blessent, sujets de peine, mille objets funestes vus partout... » ; « point de lutte contre la fortune et la destinée ei sublimes contemplations » ; — « concurrences, préférences, jalousies, rivalités, offenses, vengeances », heurts continuels avec les autres hommes et meurtrissures venues d'eux. « Braver les coups du sortet les jugements des hommes ; au-dessus de leurs atteintes^ audessus de leurs suffrages, au-dessus de leur faveur, » Le parallèle est fait, trait pour trait ; alors, pour le résumer et le ramasser, ce regard
d'ensemble : c'est toujours rimagination pourtant ; mais elle est bonne ou mauvaise, selon la manière dont on s'y abandonne, selon le tour que le cœur donne à ce tour d'esprit.
Cette page qui est un parallèle d'idées, est aussi un diptyque, un double portrait, deux portraits du même homme, deux portraits oratoires du même homme, et c'est à savoir de Jean- Jacques Rousseau. C'est le Rousseau des mauvaises heures sombres — il se connaît bien — qui, livré à l'amour-propre et c'est-à-dire livré à lui-même, se sert pour irriter ses maux de l'imagination qui lui a été donnée pour les adoucir ; c'est lui qui, occupé (absorbé) par les objets qui le blessent, voit partout quelque sujet de peine, en garde toujours le souvenir attristant, rumine dans la solitude ce qui l'a blessé dans la société. C'est lui qui empoisonne ses loisirs par l'idée des concurrences, des rivalités, des préférences, des désirs, des projets, des obstacles ; incapable cependant, remarquez ceci qui le peint et pour ainsi dire le signe, de ne pas concevoir quelque pensée douce, quelque image riante, que malheureusement l'aile noire de l'imagination lugubre obscurcit. — Et c'est lui aussi, à d'autres heures, qui s'affranchit, qui se libère, qui brise ses chaînes, qui ne lutte plus, qui s'élance, qui plane, qui contemple, qui désormais est au-
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dessus du sort et des hommes, qui est sage et qui est heureux et qui est heureux parce qu'il est sage. Et la phrase finale est une formule d'ensemble sur lui-même, Texplication de ses contrastes, Taveu de ses bonheurs et de ses malheurs, l'aveu aussi de sa bonté et de sa méchanceté ; car il a très bien vu qu'il a été mauvais à ses heures et par imagination pessimiste ; seulement il n'a pu se confesser méchant qu'à demi-voix, qu'indirectement et sans dire je.
Et lue ainsi, plus bas, avec le ton de la demiconfidence, de la confidence voilée ou du soliloque intérieur, la page, avec les déchirures de la fin de la première partie, « les concurrences, les préférences, les jalousies » ; avec les sons ternes et la chute traînante et plate de cette même partie « que le doute du succès vient bientôt y substituer », avec la largeur de souffle de la seconde partie tout entière ; avec la netteté, la précision, l'exactitude sentencieuse de la dernière phrase ; est une admirable peinture d'une âme souffrante qui n'a pas été sans connaître le bonheur, d'une âme agitée qui n'a pas été sans connaître les sérénités et les grands calmes, d'une âme bonne et douce qui n'a pas été sans connaître les fautes et les remords.
Et cette page lue autrement encore, plus haut que tout à l'heure^ surtout dans sa seconde
partie, est un récit. Le même homme est successivement en proie à l'imagination sombre et au pouvoir de l'imagination riante. On le peint dans le premier état et dans le second. Pour le peindre dans le premier, on a ces phrases courtes, non pas extrêmement, car elles seraient sautillantes, mais courtes, ou plutôt écourtées : « Les hommes livrés à l'amour-propre et à son triste cortège ne connaissent plus le charme et Feffet de l'imagination. — Ils pervertissent l'usage de cette faculté consolatrice. — Au lieu de s'en servir pour adoucir le sentiment de leurs maux, ils ne s'en servent que pour l'irriter; » — on a ces phrases lourdes, accablantes d'accumulations massives : « les concurrences, les préférences, les jalousies, les rivalités... » Puis on le peint passant de ce premier état au second et y arrivant sans effort, et alors la phrase se déploie, facile, glissante, montante, pleine d'air, s'envole en deux larges coups d'aile et plane et s'arrête enfin dans une immobilité majestueuse : « Mais celui qui franchissant [évasion] l'étroite prison de Tintérêt personnel et des petites passions terrestres s'élève [ascension] sur les ailes de Timagination au-dessus des vapeurs de notre atmosphère ; — celui [second coup d'aile] qui, sans épuiser sa force et ses facultés à lutter contre la fortune et la destinée [incise peut-être
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un peu trop longue] sait s'élancer dans les régions éthérées, y planer et s'y soutenir par de sublimes contemplations — peut de là braver les coups du sort et des insensés jugements des hommes [sérénité dans les hauteurs]. — Il est audessus de leurs atteintes ; il n'a pas besoin de leurs suffrages pour être sage. [La phrase prend les contours arrêtés, expressifs, de la fermeté et de la sûreté de l'âme qui, définitivement, se sent sûre d'elle-même.]
Cette éloquence le plus souvent tient à l'imagination même, qui non seulement crée une langue, comme nous venons de le voir, mais crée une voix, Hépéions le mot de Rousseau : « Toail£iumês4dées sont en images. 7> Non seulement elles sont en images, mais le plus souvent elles sont des personnages vivants, qui parlent, qui gesticulent et qui crient. Rousseau a l'éloquence épique. Il a l'éloquence qui, pour s'exprimer, suscite un personnage qui entre en action. Dès ses premiers écrits, cela se marque et même s'accuse singulièrement. Dans le Discours sur les lettres et les arts : « 0 Fabricius, qu'eût pensé votre grande âme... ? Dieux, eussiez-vous dit, que sont devenus ces toits de chaume ?... » A la vérité, cette célèbre prosopopée est mal faite. Le tableau, très beau du reste, du Sénat vu par Cynias, est un tableau,
cependant, qui refroidit la belle chaleur des apostrophes et des imprécations qui précèdent, et c'est avant ces imprécations et apostrophes qu'il fallait trouver moyen de le placer ; mais quelle fougue dans la première partie de ce morceau, depuis Fétonnement et le grand regard circulaire des premières lignes jusqu'aux adjurations impérieuses et irritées : « Romains, hâtez-vous de renverser ces amphithéâtres... » ; et enfin c'est un personnage qui se dresse au milieu de la dissertation et qui parle et qui presque agit, car on voit son geste. C'est l'éloquence épique.
De même, dans le discours sur VInégalité, et ici ce tour particulier d'imagination est plus fortement marqué, une scène, à deux personnages et qui tous les deux parlent et qui tous les deux agissent. La pensée est celle-ci : toutes les inégalités viennent de la propriété. Voilà ce que pense l'esprit. Au moment même qu'il le pense, avant presque qu'il l'ait pensé, l'imagination a vu un drame et la pensée est déjà une chose vue. Le premier qui, ayant enclos un terrain, s'avisa de dire : ceci est à moi., . ; celui qui, arrachant les pieux et comblant les fossés, eût crié à ses semblables : « Gardez-vous d'écouter cet imposteur ; vous êtes perdus si vous oubliez que les fruits sont à tous et que la terre n'est à
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personne. » La scène est complète ; elle est vive, elle est forte, elle est tragique : l'idée s*est présentée revêtue de son image et, disons mieux, elle s'est présentée vivante, chargée et pleine de réalité.
Remarquez de plus que, si la scène est forte, elle est très courte, ramassée, concentrée ; l'imagination ne s'est pas donné carrière ; elle s'est contentée de s'exprimer avec puissance, laissant v ensuite la parole au raisonnement. ^
Ce procédé est continuel dans Rousseau, ou plutôt ce tour d'esprit est le sien et apparaît à chaque instant. On connaît la discussion par lettres entre Saint-Preux et lord Edouard sur le suicide. Elles sont pleines d'apostrophes et de prosopopées, qui, parfois, je le reconnais, sentent la rhétorique. Cependant, voyons de près. Le plus souvent ces figures sont simplement le mouvement naturel d'un homme qui, rencontrant une idée, voit, non une idée, mais quelquan devant soi et ne peut s'empêcher de lui parler. C'est l'imagination qui, là où il y a une pensée^ crée un corps, entend une voix d'où sort cette voix :
« Si ton esclave se tuait, dit Socrate à Cébès, ne le punirais-tu pas, s'il t'était possible, pour t'avoir privé injustement de ton bien? Bon Socrate, que dites-vous ? [Il l'a entendu.] N'appar-
tient-on plus à Dieu quand on est mort ? Ce n'est point cela du tout. [La familiarité de Texpression ôte la rhétorique ou plutôt fait voir qu'il n'y en avait pas.] Il fallait dire... » Et il le fait parler comme il aurait dû parler, non seulement le voyant et l'entendant, mais se substituant à lui, tant il lui est présent et tant il le tient par le pan de son manteau.
Plus loin Saint-Preux se figure présents devant lui les philosophes qui considèrent comme une lâcheté de renoncera la vie : «Ditesmoi, brave et vaillant héros... quand un tison brûlant vient tomber sur cette éloquente main, pourquoi la retirez-vous si vite? Quoi ! vous avez la lâcheté de n'oser pas soutenir l'ardeur du feu ? Rien, dites-vous, ne m'oblige à supporter le tison. Et moi, qui m'oblige à supporter la vie ? » Deux idées sont toujours deux hommes, en pleine vie, en pleine vie pratique, au coin du feu, devant un brasier, qui discutent et auxquels un incident fournit un argument.
Et lord Edouard discute exactement de la même façon. Il crée des hommes qui parlent et il les fait parler. Comme Saint-Preux disait à Socrate : « Voilà ce que tu aurais dû dire », il dit à Saint-Preux : c( J'entends ce que tu ne dis pas, ce que dit ton âme et ce que tu ne permets pas à la bouche d'articuler. Ce que dit ton âme,
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le voici... « Crois-moi, n'abandonne pas à la fois toutes tes vertus ; garde au moins ton ancienne franchise et dis ouvertement à ton ami : j'ai perdu Tespoir de corrompre une honnête femme ; me voilà forcé d'être homme de bien ; j'aime mieux mourir. »
Non, ceci n'est pas de la rhétorique ; c'est de rélo£ji.aaceî parce que c'est de l'évocation ; c'est, du fond intime d'un homme, faire jaillir, comme en le pressant puissamment, l'être caché, l'être secret, l'être médullaire que nous mettons si souvent tous nos efforts à nous dissimuler à nous-même et le forcer d'apparaître au jour et déparier.
Et comme elle inventait des hommes, comme elle dressait en pied des hommes qui étaient des pensées, des arguments, des objections, des réfutations, voici que cette même éloquence crée une vie, une vie d'hommes tout entière avec ses occupations, ses relations, ses devoirs, ses dévouements, toutes ses raisons d'être, et la déploie devant nos yeux comme elle Fa devant les siens et parce qu'elle l'a devant les siens : « ...Viens que je t'apprenne à aimer la vie. Chaque fois que tu seras tenté d'en sortir, dis en toi-même : « Que je fasse encore une bonne action avant de mourir. » Puis, va chercher quelque indigent à secourir, quelque infortuné
à consoler, quelque opprimé à défendre.
Rapproche de moi les malheureux que mon abord intimide : ne crains d'abuser ni de ma bourse ni de mon crédit ; prends, épuise mes biens, fais-moi riche [il s'y voit lui-même et passionnément]. Si cette considération te retient aujourd'hui, elle te retiendra encore demain, après-demain, toute ta vie. Si elle ne te retient pas, meurs ; tu n'es qu'un méchant ! »
L'éloquence de Rousseau est toute imaginaiiqu^eSïncë et passion qui s'enflamme et qui se répand ; elle est le sentiment de la vie et elle est la vie elle-même sous ses formes les plus éclatantes, les plus ardentes et les plus puissantes.
L'éloquence mène naturellement au lyrisme. Le lyrisme n'est même pas autre chose que l'éloquence passionnée, avec du mouvement et du rythme, ou, si Ton préfère, le lyrisme est passion, rythme et mouvement. Nous savons ce qu'est la passion dans Rousseau : douce et extatique, ou violente et impétueuse, elle remplit tous ses ouvrages ou au moins il n'en est aucun où elle ne pénètre et ne se fasse une large place.
Le mouvement dans le style est ce qui nous donne la sensation que l'auteur marche, court ou s'envole devant nous comme un être vivant et concret, ou comme une force de la nature et non pas comme une simple intelligence.
Il y a des styles statiques et des styles dynamiques. Le style de Descartes, du reste parfaitement beau, est le style statique par excellence. Le style toujours en mouvement, mais en
mouvements brusques et rompus, merveilleusement hardis, du reste, est le style de Montaigne ; le style toujours en mouvement, mais en mouvements sautillants, qui donne l'image d'un homme « éveillé comme une potée de souris », est le style de Voltaire ; le style toujours en mouvement, mais en mouvements larges et amples, qui donne la sensation, le plus souvent, des magnifiques « foulées » d'un cheval de sang, c'est le style de Rousseau. Chemin faisant, nous en avons trouvé de remarquables exemples ; nous en trouverons encore.
Le rythme n'a guère besoin, je crois, d'être défini ; il est la musique des mots assemblés, des membres de phrase associés aux membres de phrases, des phrases associées entre elles, pour procurer aux oreilles un plaisir d'accord avec celui que les pensées donnent à l'esprit. Il était naturel que Rousseau eût le mouvement, puisqu'il était orateur passionné ; il était naturel qu'il eût le rythme ou plutôt son rythme^ puisqu'il était musicien.
Mais était-il musicien? Cela fait question, et une question à laquelle personnellement j'ai peu de compétence pour répondre. J'ai consulté. Je n'ai pas consulté Rameau, qui n'était pas animé à Tégard de Rousseau des sentiments les
plus tendres. J'ai consulté Gluck, et voici ce qu'il répond : « L'étude que j'ai faite des ouvrages de M. Rousseau sur la musique... m'a prouvé la sublimité de ses connaissances et la sûreté de son goût. J'en ai été pénétré d'admiration. Il m'en est demeuré la persuasion intime que s'il avait voulu donner son application à l'exercice de cet art, il aurait pu réaliser les effets prodigieux que l'antiquité attribue à la musique. »
Gevaert dit de son côté, qui est une des plus grandes autorités musicales du xix^ siècle : « Composer une bluette capable de supporter la représentation théâtrale pendant plus de trois quarts de siècle (1752-1829) n'est pas à la portée de beaucoup de musiciens, même très savants, etc. »
« En effet, m'écrit M. Julien Tiersot (1), le savant commentateur de Gluck et de Berlioz qui nous doit un ouvrage sur Rousseau musicien, ce succès d'un homme qui savait à peine la musique, atteste chez lui une vitalité d'inspiration sans laquelle l'œuvre de l'amateur aurait, dès le premier jour, paru pauvre et inerte. Plusieurs romances de son recueil si bien nommé
(1) Auteur, depuis que j*ai écrit ces lignes, d'un très bel ouvrage, auquel je renvoie, Rousseau musicien.
les Consolations des misères de ma vie sont pénétrées d'un sentiment intime, parfois presque profondj et sont d'un tour mélodique charmant, encore plein de fraîcheur et de grâce. Quant à la forme, elle n'existe pas, et c'est là précisément le mérite de Rousseau, qu^ ignorant des règles et de la technique, n'obéissant, suivant son expression même, qu'à l'inspiration de son cœur, il ait su rencontrer des chants d'une si réelle beauté — si menue soit-elle... Rameau est fort à la mode aujourd'hui. Moi, qui me borne à tâcher de comprendre, je vous dirai simplement : ce sont deux puissants dieux. Je ne les compare pas ; je leur reconnais à tous le droit à l'existence et je crois comprendre la beauté d'un art très simple et sans apprêt qui est celui de Jean-Jacques et dont on pourrait certainement retrouver la survivance chez les créateurs de 1 opéra comique : Monsigny, Grétry, « hommes de la nature » comme lui et qui ont très bien suivi son exemple... »
D'autre part, le même M. Tiersot, dans une étude sur Gluck publiée dans le Ménestrel {6 mars 1909, 8 et 15 août 1910), a écrit : « Il y avait en France un homme dont le génie était comme un phare vers lequel convergeaient les regards de tous. C'était Jean -Jacques Rousseau. Lui aussi avait joué son rôle dans la vie musicale.
Or, et ceci est vraiment paradoxal, il avait pris position dans la bataille au premier rang du camp contre lequel Gluck devait tenter l'assaut. Pourtant ce n'était pas lui que le nouveau champion voulait combattre ; il prétendait, au contraire, le convaincre par la persuasion. Triomphe suprême, il y parvint ! A peine les premières œuvres de Gluck furent-elles représentées à Paris que Jean-Jacques s'en déclara le fervent admirateur. « Jean-Jacques, dit la correspondance de Grimm, est devenu le partisan le plus |zélé du nouveau système ; il a déclaré, avec ce renoncement à soi-même si peu connu de nos sages, qu'il s'était trompé jusqu'à présent ; que l'opéra de M. Gluck renversait toutes ses idées ; qu'il était aujourd'hui très convaincu que la langue française pouvait être aussi susceptible qu'une autre d'une musique forte, touchante et sensible. » C'est que ces deux hommes étaient faits pour s'entendre. Gluck l'avait pressenti et n'avait jamais laissé échapper une occasion pour gagner à sa cause ce grand esprit qui vibrait à l'unisson du sien. « Avec Vaide de M, Rousseau, disait-il, nous aurions peut-être, ensemble, en cherchant une mélodie noble, sensible et naturelle avec une déclamation exacte selon la prosodie de chaque langue et le caractère de chaque peuple, pu fixer
le moyen que j'envisage de produire une musique propre à toutes les nations et de faire disparaître la ridicule distinction des musiques nationales. » Et il écrivait à la reine : « L'accent de la nature est la langue universelle. M. Rousseau l'a employé avec le plus grand succès dans le genre simple. Son Devin du village est un modèle qu'aucun auteur n'a encore imité. » Ainsi l'un des buts avoués de Fauteur à'Armide^ ce fut de compléter dans le genre sérieux ce que, dans un autre style, le Devin du village 'avait inauguré.
Nul doute sur ceci que Rousseau a été considéré comme un très grand musicien de son temps ; et, par des musiciens très savants du siècle suivant et de celui-ci, comme un homme ayant au plus haut degré le sens musical.
En tout cas, il avait profondément réfléchi sur la musique. Il ne faut pas trop s'arrêtera sa fameuse Lettre sur /a mizszgwe, qui est un ouvrage de polémique et sur lequel Fauteur est revenu et dont il est revenu, et qui contient, du reste, des choses très justes, ou singulièrement subjectives ; mais si on lit avec attention son article Opéra {Dictionnaire de musique)^ à mon avis tout à fait extraordinaire, on verra que Rousseau est comme le précurseur de toutes les grandes idées modernes sur Fart musical.
On y verra que, quelque cent ans avant Wagner, il s'est avisé que la tragédie grecque est un opéra et que Topéra doit être une tragédie grecque. Rapprochez ces deux passages :
« Opéra : spectacle dramatique et lyrique où Ton s'efforce de réunir tous les charmes des beaux arts dans la représentation d'une action passionnée. . . Les parties constitutives d'un opéra sont : le poème, la musique, la décoration ; par la poésie on parle à l'esprit, par la musique à l'oreille, par la peinture aux yeux. . . Ainsi l'on peut dire que leurs pièces de théâtre [aux Grecs] étaient des espèces (J'opera ; et c'est pourcela même qu'il ne pouvait y avoir d'opéra proprement dit parmi eux ».
On y verra que l'opéra chez les modernes fut d'abord un spectacle où dominait le spectacle : « machines les plus ingénieuses, vols les plus hardis, tempêtes, foudres, éclairs et tous les prestiges de la baguette furent employés à fasciner les yeux, tandis que des multitudes d'instruments et de voix étonnaient les oreilles » ; — que cependant, peu à peu, on s'aperçut que <( l'effet de la seule musique, borné jusqu'alors aux sens, pouvait aller jusqu'au cœur»; que « la mélodie qui ne s'était d'abord séparée de la poésie que par nécessité, tira partie de cette indépendance pour se donner des beautés abso-
lues et purement musicales » ; que « l'harmonie, récemment découverte, lui ouvrit de nouvelles routes pour plaire et pour émouvoir » ; que, dès lors, «la musique ainsi devenue an troisième art d'imitation, eut bientôt son langage, son expression, ses tableaux tout à fait indépendants de la poésie » ; que « la symphonie même apprit à parler sans le secours des paroles » et que « souvent il ne sortait pas des sentiments moins vifs de l'orchestre que de la bouche des acteurs », que «l'on sentit que le chef-d'œuvre de la musique était de se faire oublier ellemême », l'âme, et non plus les oreilles, étant saisie comme immédiatement par elle ; que l'opéra porta ainsi un coup à la tragédie ellemême et tendit à la réformer, puisqu'il fit comprendre que « les délibérations politiques, les projets de conspiration, les expositions, les récits, les maximes sentencieuses, tout ce qui ne parle qu'à la raison, devait être banni du langage du cœur, avec les jeux d'esprit, les madrigaux et tout ce qui nest que des pensées : le ton même de la simple galanterie qui cadre mal avec les grandes passions fut à peine admis dans le remplissage des situations tragiques dont il gâte presque toujours TefTet; car jamais on ne sent moins que l'acteur chante que quand il dit une chanson. »
Vous y verrez cette vérité d'art dramatique, applicable encore à la tragédie comme à l opéra : « On aurait pu retrancher de la pompe du spectacle autant qu'on ajoutait à l'intérêt de l'action ; car plus on est occupé des personnages, moins on s'occupe des objets qui les entourent», ce qui explique si bien pourquoi Voltaire avait besoin du spectacle, dont Corneille n'avait besoin ni n'avait cure.
Vous y verrez surtout cette théorie si moderne, qu'on appellerait de nos jours la théorie de l'impressionnisme et qui est plus encore, qui est la définition même de la musique, de tout son objet et de toute sa portée : « L'imitation de la peinture [l'imitation de la nature par le peintre] est toujours froide, parce qu'elle manque de cette succession d'idées et d'impressions qui échauffe Tâme par degrés et que tout est dit au premier coup d'œil ; la puissance imitative de cet art, avec beaucoup d'objets apparents, se borne en effet [réellement] à de très faibles représentations. Cest un des grands avantages du musicien de pouvoir peindre les choses quon nesaurait entendre, tandis qu il est impossible au peintre de peindre celles quon ne saurait voir, et le plus grand prodige d'un art qui na d'activité que par ses mouvements est d'en pouvoir former jusqu'à limage du repos. Le sommeil, le calme de
la nuit^ la solitude et le silence même, entrent dans le nombre des tableaux de la musique ; quelquefois le bruit produit Veffet du silence et le silence Teffet du bruit^ comme quand un homme s'endort à une lecture égale et monotone et s éveille à Finstant qu'on se tait : et il en est de même pour d'autres effets. Mais l'art a des substitutions plus fertiles et bien plus fines que celles-ci ; il sait exciter par un sens des émotions semblables à celles qu'on peut exciter par un autre ; et comme le rapport ne peut être sensible que l'émotion ne soit forte, la peinture, dénuée de cette force, rend difïîcilement à la musique les imitations que celle-ci tire d'elle. Que toute la nature soit endormie, celui qui la contemple ne dort pas, et l'art du musicien consiste à substituer à limage insensible de V objet celle des mouvements que sa présence excite dans V esprit du spectateur ; il ne représente pas directement la chose ; mais il réveille dans notre âme le même sentiment quon éprouve en la voyant, »
De même, dans VEssai sur Vorigine des lan • gueSy vous verrez Rousseau établir magistralement les différences essentielles de Tharmonie et de la mélodie et leurs limites respectives, et leur concert et les services, pour ainsi parler, qu'elles se rendent l'une et l'autre, et dire par exemple : « La seule harmonie est même insuffisante par
les expressions qui semblent dépendre uniquement d'elle Le tonnerre, le murmure des eaux, les vents, les orages sont mal rendus par de simples accords. Quoi qu'on fasse, le seul bruit ne dit rien à Tesprit ; il faut que les objets parlent pour se faire entendre ; il faut toujours, dans touteimitation, qu'une espèce de cZf^coars supplée à la voix de la nature ; le musicien qui veut rendre du bruit par du bruit se trompe ; il ne connaît ni le faible ni le fort de son art, et il en juge sans goût, sans lumières. Apprenez-lui qu'il doit rendre du bruit par du chant ; que, s'il faisait croasser des grenouilles, il faudrait qu'il les fît chanter, car il ne suffît pas qu'il imite, il faut qu'il touche et qu'il plaise ; sans quoi sa maussade imitation n'est rien, et ne donnant d'intérêt à personne, elle ne fait nulle impression. »
Rousseau était donc musicien, aimait la musique et avait profondément médité sur son art . Or il est très intéressant d'étudier comment un musicien a écrit. D'autant plus qu'il est extrêmement rare, surtout chez nous, qu'un mu- [ ' sicien soit poète et qu'un poète soit musicien. La plupart de nos littérateurs ignorent la musique et ne l'aiment point : Corneille, Racine, Boileau, Molière, Chateaubriand, Lamartine, Vigny, Hugo. Seul Musset l'aimait, et encore il
ne la pratiquait point. Il est très intéressant d'étudier la manière dont un musicien écrit et de chercher l'influence que la musique a eue sur son style.
Eh bien, si l'on ne savait pas que Rousseau était musicien, jamais I on n'irait imaginer qu'il l'ait été. A l'étudier comme versificateur, on s'aperçoit d'abord qu'en vers il n'est pas poète, surtout qu'en vers il n'est pas du tout poète harmonieux ou mélodiste. Ses vers sont plats ou ils ont — quelquefois — les qualités des poètes classiques secondaires, des poètes prosateurs : netteté, fermeté, dessin serré. Rien de plus . Il écrira :
O jours délicieux coulés sous vos ombrages ! De Philomèle en pleurs les languissants ramages, D'un ruisseau fugitif le murmure flatteur Excitent dans mon âme un charme séducteur. J'apprends sur votre émail à jouir de la vie; J'apprends à méditer sans regrets, sans envie, Sur les frivoles goûts des mortels insensés...
Il écrira déjà plus âgé et plus nourri de lecture:
Toi qu'aux jeux du Parnasse Apollon même guide, Tu daignes exciter une muse timide ; De mes faibles essais juge trop indulgent, Ton goût à ta bonté cède en m'encourageant. Mais, hélas ! je n'ai point pour tenter la carrière, D'un athlète animé l'assurance guerrière. .
Il écrira, dans le meilleur poème, de beaucoup, qui soit parti de sa main :
Tel chez la jeunesse étourdie
Le vice, instruit par la folie,
Et d'un faux titre revêtu,
Sous le nom de philosophie,
Tend les pièges à la vertu.
Tel^ dans une route contraire ,
On voit le fanatisme austère
En guerre avec tous ses désirs,
Peignant Dieu toujours en colère,
Et ne s'attachant, pour lui plaire,
Qu'à fuir la joie et les plaisirs.
Ah ! s'il existait un vrai sage,
Que, différent en son langage,
Et plus différent en ses mœurs,
Ennemi des vils séducteurs.
D'une sagesse plus aimable
Il joindrait le juste milieu^
A cet hommage pur et tendre
Que tous les cœurs auraient dû rendre
Aux grandeurs, aux bienfaits de Dieu.
Avec son oreille de musicien, il abonde en vers formellement cacophoniques. Il dira :
Solitude charmante, asile de la paix,
Puissé-je, heureux verger, ne vous quitter jamais.
Il dira :
Soit qu'au premier aspect d'un beau jour près d'éclore J'aille voir ces coteaux qu'un soleil levant dore,
Il dira encore :
Mon cœur sait, s'il le faut, affronter la misère
Et, plus délicat qu'eux, plus sensible à l'honneur... (1).
Quand il est plus supportable, il Test par les qualités de précision et de netteté dont je parlais plus haut et qui nous le présentent comme un assez bon élève de Boileau ou de La Motte. Il aligne en vers corrects ses idées du Discours sur les Arts et Sciences :
O vous qui, dans le sein d'une humble obscurité, Nourrissez les vertus avec la pauvreté, Dont les désirs bornés dans la sage indigence Méprisent sans orgueil une vaine abondance, Restes trop précieux de ces antiques temps Ou des moindres apprêts nos ancêtres contents, Recherchés dans leurs mœurs, simples dans leur parure, Ne sentaient de besoins que ceux de la nature ; Illustres malheureux, quels cieux habitez-vous ?
ou, assez spirituellement, il se raille lui-même d'exposer ces idées que Ton soupçonne toujours de n'être pas absolument sincères :
Tant de pompeux discours sur l'heureuse indigence M'ont bien Tair d être nés du sein de l'abondance ; Philosophie commode, on a toujours grand soin De prêcher des vertus dont on n'a pas besoin.
(1; Remarquez pourtant que dans le Jardin de Sylvie (1747) les vers sont très coulants. Ils ne sont guère que cela.
LK LYHIQUE 201
Quelquefois il trouve assez heureusement le vers maxime et, par une suite naturelle, le vers presque épigrammatique :
Un bon livre, un ami, la liberté, la paix ;
Faut-il pour être heureux former d'autres souhaits ?
Puisse durer toujours cette union charmante ! Hélas ! on voit si peu de probité constante ! Il n*est rien que le temps ne corrompe à la fm ; Tout jusqu'à la sagesse est soumis au déclin.
Comme il a de l'esprit, ce qui ne veut pas dire qu'il ait de la gaîté, il attrape quelquefois de jolis vers de comédie dans ses pièces de théâtre, je ne dis point dans les ennuyeuses Muses galantes etdans le fade Devin du y/Z/ag^e, mais dans VEngagement téméraire^ qui ne laisse pas d'être agréable. Rappelez-vous le couplet dlsabelle :
Oh ! surtout, quittons les compliments.
Et laissons aux amants ce vulgaire langage. La sincère amitié, de ce froid étalage A toujours dédaigné le fade et vain discours : On n'aime point assez quand on le dit toujours.
et la saillie de Lisette :
...Vous n'aimez pas l'amant qui sait lui plaire. Et la vertu vous dit de lui laisser son bien. Ah ! qu'on est généreux quand il n'en coûte rien I
Et l'apophtegme qu'on a tant reproché à Jean-
Jacques Rousseau, avec la plus parfaite mauvaise foi, feignant de prendre pour une maxime sé~ rieusement professée une foucade de comédie :
Un autre procédé serait plus généreux ; Mais contre les trompeurs on peut agir comme eux, Faute d'autre moyen pour les faire connaître : C'est en le trahissant qu'il faut punir un traître.
Tout cela est bien écrit, mais non jamais poétique et non jamais harmonieux. Le plus mince poète du xvni® siècle est plus poète que Jean- Jacques Rousseau en vers. L'instinct musical n'a eu aucune espèce d'influence sur les vers de Jean-Jacques Rousseau.
En a-t-il eu sur sa prose ? Au premier abord et, du reste, en somme et à tout prendre, pas davantage. Sauf, peut-être, quelques exceptions et si rares qu'on peut, du moins quelquefois, les attribuer au hasard, la phrase de Jean-Jacques Rousseau n'est jamais nombreuse , jamais rythmée, jamais musicale ; elle ne dit absolument rien à Toreille. Pour s'en convaincre^ l'expérience à faire, c'est de lire la page de Jean-Jacques Rousseau qu'on aura trouvé la plus mélodique et de lire ensuite soit n'importe quelle page de Bossuet, soit n'importe quelle page de Chateaubriand. En passant de Rousseau à l'un des deux autres, immédiatement le
rythme naît, il se lève, il se fait sentir, le voilà. Si l'on revient à Jean-Jacques, comme, du reste, si Ton revenait à Voltaire, il disparaît, il s'évanouit.
Ce qui peut tromper, c'est que, surtout comparée à la phrase de Voltaire, la phrase de Rousseau est ample et sonore; elle remplit les poumons, elle remplit la voix; mais nombreuse, elle ne Test quasi jamais.
Rousseau a cru cependant, lui, qu'il avait des qualités d'harmonie, et ceci est à noter. Sur ces mots de Julie : «Tel est le néant des choses humaines, quhors l'Etre existant par lui-même, il n'y a rien de beau que ce qui n'est pas. » Il a dit en note : « Il fallait que hors et sûrement ^me Wolmar ne l'ignorait pas. Mais, outre les fautes qui lui échappent par ignorance ou par inadvertance, il paraît qu'elle avait l'oreille trop délicate pour s'asservir toujours aux règles mêmes qu'elle savait. On peut employer un style plus pur, mais non pas plus doux ni plus harmonieux que le sien. »
On voit par ce texte que Rousseau se croit harmonieux et ce qui lui fait croire qu'il l'est et en quoi il fait consister l'harmonie. Il croit être harmonieux parce qu'il n'est pas cacophonique, et c'est très vrai ; il évite avec le plus grand soin les duretés de style et les heurts ; son soin, par exemple, de se garder des hiatus par la place
de l'adjectif ou du participe ou par tel autre moyen comme ici même, a été remarqué par M. Jules Lemaitre et est, en effet, très visible.
Il se croit harmonieux encore parce que sa phrase est facile, est coulante, est unie et n'a pas de ressauts, et c'est très vrai.
Mais tout cela n'est point Tharmonie, n'est point le nombre, n'est point le rythme ; ce n'est pas l'harmonie, ce n'est que les moyens d'éviter que l'harmonie soit rompue ; mais il faudrait qu'elle y fût. C'est tout négatif. Or Fharmonie n'y est jamais.
Rousseau ne la cherche pas, en quoi il a bien raison ; mais elle ne lui vient pas, en quoi il est malheureux, ou, tout au moins, une des grâces du style lui manque. On me dira qu'il en a d'autres, ce que je ne songerai pas à contester.
On peut remarquer, en effet, sans se donner beaucoup de peine, que l'alexandrin, et le décasyllabe et le vers de neuf syllabes ternaire se rencontrent très rarement dans sa prose. On me dira que c'est tant mieux et que les vers dans la prose sont chose à éviter. Oui et non ; le vers très sensible à l'oreille dans la prose est à éviter, le vers légèrement dissimulé par tel ou tel procédé est, comme on peut le vérifier dans Bossuet et Chateaubriand, un, je dis seulement un, mais
un des éléments les plus importants et considérables d'harmonie. Pour l'octosyllabe, il est très fréquent dans la prose de Jean-Jacques Rousseau ; mais parce qu'il est très fréquent et presque continuel dans toutes les proses et même dans celle de la conversation. Une faut tenir compte du vers octosyllabique en prose, comme élément d'harmonie, que quand il est doublé, un membre de phrase de huit syllabes succédant à un membre de phrase de huit syllabes, — ou quand il fait chute de phrase. Tous les autres vers, de sept, de six, de cinq, de quatre syllabes ne sont aucunement éléments de nombre ou de rythme, sauf, aussi, quand ils sont redoublés et encore, même ainsi, et surtout ainsi, ils sont éléments de rythme sautillant et amusant et comique, mais non pas de rythme oratoire.
Or, revenons-y, les alexandrins dans la prose de Rousseau sont très rares. On en trouve, comme, aussi Bien, il serait étonnant qu'on n'en trouvât pas : « Je ne vois bien que ce que je me rappelle. Et je nai de F esprit que dans mes souvenirs, » — « Tant qu'on désire, on peut se passer d'être heureux. » — « Je veux, lui dis-je, le bien que tu veux et dont toi seul es la source. » — «Mais, hélas ! vois la rapidité de cet astre qui jamais n'arrête. // vole et le temps fuit, Voccasion s échappe. » — « Tout respirait ici les
rioiiears de Vhiver et Vhovreur des frimas. )) — (( Voilà le bord où, d'un œil avide et sombre, je mesurais la profondeur de ces abîmes,» — Mais cela est rare.
Presque jamais l'octosyllabe redoublé ne se trouve chez lui pour donner la sensation d'un rythme ; presque jamais l'octosyllabe ne se trouve à la fin d'une phrase pour donner la sensation d'une chute de strophe ou de stance. En un mot ce que je vais citer comme exemple de ce que je veux dire, et qui est de lui, est tout à fait exceptionnel dans ses ouvrages : « Mon corps vit encore : mais ma vie morale est finie. Je suis au bout de ma carrière et déjà jugée sur le passé. Souffrir et mourir est tout ce qui me reste à faire ; cest l'affaire de la nature. Mais moi, j'ai tâché de vivre de manière à n'avoir pas besoin de songer à la mort ; et maintenant qu'elle approche, je la vois venir sans effroi. Qui s'endort dans le sein d'un père n est pas en souci du réveil. » La dernière phraseest formellement rythmique ; c'est une fin de strophe ; elle est faite de deux octosyllabes qui se balancent et s'équilibrent exactement, avec cette particularité, très heureusement rythmique encore, que le premier est légèrement scandé après la troisième syllabe et que le second est tout d'une venue. Et de plus, ces octosyllabes de chute sont amenés, sont intro-
duits, sont, pour ainsi dire, recommandés par les octosyllabes précédents : « C'est FafTaire de la nature — Je la voisvenir sanseffroi. » Ce couplet est un couplet à thème octosyllabiqiie^ où l'octosyllabe se montre, disparaît, reparaît, puis s'affirme et se pose énergiquement à la fin, et ceci est un modèle même de morceau de prose rythmique ; il contient un des secrets de la rythmique de prose.
Mais je reviens et je dis que ce phénomène, si agréable du reste, est extrêmement rare dans la prose de Jean-Jacques Rousseau. Lisez la page qui certainement est une des plus nombreuses qui soient dans Jean-Jacques Rousseau et que M. Lanson a choisie avec grand'raison comme telle (iV. IV, 17). J'y souligne tout ce qui, même approximativement , est pour moi rythmique. Cela se réduit à très peu de chose. Il va sans dire que votre oreille peut être d'un tout autre avis que la mienne.
« Quoi, dis-je à Julie [cacophonique pour commencer ; mais passons] en la regardant avec un œil humide, votre cœur ne vous dit-il rien ici et ne sentez-vous pas quelque émotion secrète à l'aspect d'un lieu si plein de vous ? Alors, sans attendre sa réponse, je la conduisis vers le rocher et je lui montrai son chiffre gravé dans mille endroits et plusieurs vers de Pétrarque
et du Tasse relatifs à la situation où j'étais en les traçant. En les revoyant moi-même après si long temps, j'éprouvai combien la présence des objets peut ranimer puissamment les sentiments violents [rimes trop rapprochées qui, si Ion y faisait attention^ donneraient un rythme, mais burlesque ; mais on n'y fait pas attention : bien ; la prose sans rythme est précisément celle où, pour une raison ou pour une autre, on ne fait pas attention aux rythmes] dont on fut agité près d'eux. Je lui dis avec un peu de véhémence : « 0 Julie, éternel charme de mon cœur. Voici les lieux où soupira jadis pour toi le plus fidèle amant du monde. Voici le séjour où ta chère image faisait son bonheur et préparait celui qu'il reçut enfin de toi-même. On n'y voyait alors ni ces fruits ni ces ombrages ; la verdure et les fleurs ne tapissaient point ces compartiments ; le cours de ces ruisseaux n'en formait pas les divisions ; ces oiseaux n'y faisaient point entendre leurs ramages ; le vorace épervier, le corbeau funèbre et V aigle terrible des Alpes faisaient seuls retentir de leurs cris ces cavernes ; d'immenses glaces pendaient à tous ces rochers, des festons de neige étaient le seul ornement de ces arbres. Tout respirait ici les rigueurs de Vliiver et Vhorreur des frimas. Les feux seuls de mon cœur me rendaient ce lieu supportable et les
jours entiers s'y passaient à penser à toi. Voilà la pierre où je m'asseyais pour contempler au loin ton heureux séjour. Sur celle-ci fut écrite la lettre qui toucha ton cœur ; ces cailloux tranchants me servaient de burin pour graver ton chiffre. Ici je passai le torrent glacé pour reprendre une de tes lettres qu'emportait le tourbillon ; là, je vins relire et baiser mille fois la dernière que tu m'écrivis. Voilà le bord où, d'un œil avide et sombre, je mesurais la profondeur de ces abîmes ; enfin ce fut ici qu'avant mon triste départ je vins te pleurer mourante et jurer de ne pas te survivre. Fille trop constamment aimée, ô toi pour qui j'étais né, faut-il me retrouver avec toi dans les mêmes lieux et regretter le temps que j'y passais à gémir de ton absence ? » J'allais continuer, mais Julie, qui, me voyant approcher du bord, s'était effrayée et m'avait saisi la main, la serra sans mot dire en me regardant avec tendresse et retenant avec peine un soupir ; puis, tout à coup, détournant la vue et me prenant par le bras : <( Allons-nous-en, mon aimé me ditelle d'une voix émue ; l'air de ce lieu n'est pas bon pour moi. » Je partis avec elle en gémissant, mais sans lui répondre, et je quittai pour jamais ce triste réduit comme j'aurais quittéJulie ellemême. »
La page de Jean-Jacques Rousseau, qui est une
des plus nombreuses assurément des pages de Jean- Jacques Rousseau, est une des moins nombreuses de la littérature française.
Il y a une autre manière de surprendre le rythme, pour ainsi parler, chez un écrivain ; c'est, sans aucune considération des rythmes auxquels les poètes nous ont habitués et dont notre oreille a pris coutume, de regarder si les membres de phrases, quel que soit leur mètre, sont disposés dans un ordre qui les oppose Tun à l'autre comme valeur métrique; si, par exemple, une phrase est composée de deux membres à peu près égaux, le second étant un peu plus étendu que le premier, ce qui donne une satisfaction à Toreille; ou de trois membres à peu près égaux, dont le second est un peu plus étendu que le premier et le troisième un peu plus étendu que le second, ce qui donne une très grande satisfaction à l'oreille ; si, au contraire, pour produire une sensation de hâte vers le but et de prise de plus en plus précipitée et décisive de l'objet, un premier membre de phrase est plus long que le second et le second plus long que le troisième ; etc.
Ces effets de rythme, moins matériels en quelque sorte et ressortissant moins aux appréciations numériques que ceux dont je parlais plus haut, sont parmi les plus délicats et les
plus beaux que Ton connaisse. Existent-ils chez Jean- Jacques Rousseau ? Aussi rarement que les autres. Choisissons, bien entendu, des pages de Rousseau où il eût été le plus naturel que le rythme se fît sentir et où, même, on croit le sentir plus qu'ailleurs, des pages authentiquement lyriques. Je scande les phrases selon le régime de déploiement de la voix et de repos qui sera celui d'une lecture à mon avis intelligente ; je ne puis prendre d'autre méthode : « Quel temps croiriez-vous, monsieur, que je me rappelle le plus souvent et le plus volontiers dans mes rêves ? || Ce ne sont point les plaisirs de ma jeunesse ; | ils furent trop rares, trop mêlés d amertume et sont déjà trop loin de moi. || Ce sont ceux de ma retraite, | de mes promenades solitaires, | ce sont ces jours rapides, mais délicieux, que j'ai passés tout entiers avec moi seul, | avec ma bonne et simple gouvernante, avec mon chien bien-aimé, ma vieille chatte, I avec les oiseaux de la campagne et les biches de la forêt, | avec la nature entière et son inconcevable auteur. || En me levant avec le soleil pour aller voir, contempler son lever dans mon jardin, | quand je voyais commencer une belle journée, mon premier soin était que ni lettres ni visites n'en vinssent troubler le charme. || Après avoir donné la matinée à divers
soins que je remplissais tous avec plaisir parce que je pouvais les remettre à un autre temps, | je me hâtais de dîner pour échapper aux importuns et me ménager un plus long après-midi. || Avant une heure, même les jours les plus ardents, | je partais au grand soleil avec le fidèle Achate, \ pressant le pas dans la crainte que quelqu'un ne vînt s'emparer de moi avant que j'eusse pu m' esquiver ; I mais quand une fois j'avais pu doubler un certain coin, avec quel battement de cœur^ avec quel pétillement de joie je commençais à respirer en me sentant sauvé, \ en me disant : me voilà maître de moi pour le reste de ma journée. || J'allais alors d'un pas plus tranquille chercher quelque lieu sauvage de la forêt, quelque lieu discret où rien ne montrant la main des hommes n'annonçât la servitude et la domination, | quelque asile où je pusse croire avoir pénétré le premier | et où nul tiers importun ne vînt s'interposer entre la nature et moi. || C'était là qu'elle semblait déployer à mes yeux une magnificence toujours nouvelle. || L'or des genêts et la pourpre des bruyères frappaient mes yeux d'un luxe qui touchait mon cœur ; | la majesté des arbres qui me couvraient de leur ombre, j la délicatesse des arbustes qui m'environnaient, | l'étonnante variété des fleurs que je foulais sous mes pieds | tenaient mon esprit dans une alter-
native continuelle d'observation et d'admiration, Il le concours de tant d'objets intéressants qui se disputaient mon attention, m'attirant sans cesse de l'un à l'autre, favorisaient mon humeur rêveuse et paresseuse ! et me faisaient dire souvent en moi-même : j Non, Salomon dans toute sa gloire ne fut jamais vêtu comme l'un d'eux. »
Sauf une phrase que j'ai loyalement soulignée, toutes ces phrases sont, comme je l'ai dit, en commençant cette discussion, amples, magnifiques et sonores; nombreuses, non, rythmiques, non ; musicalement balancées, non ; à ce point que l'auteur semblerait plutôt avoir cherché le contraire. — Contre moi, au premier regard, je le reconnais, ce qui suit ; mais à l'examiner d'un peu près, plutôt confirmatif, ce me semble, et assez fort, de ce que j'avance : « Quand le soir approchait, je descendais des cimes de Tîle et j'allais volontiers m'asseoir au bord du lac, sur la grève, dans quelque asile caché ; j là, le bruit des vagues et l'agitation de l'eau, fixant mes sens et chassant de mon âme toute autre agitation, | la plongeaient dans une rêverie délicieuse où la nuit me surprenait souvent sans que je m'en fusse aperçu. || Le flux et le reflux de cette eau, ce bruit continu, mais renflé par intervalles, frappant sans relâche mon oreille et mes yeux, [ suppléaient aux mouvements internes que la
rêverie éteignait en moi et suffisaient pour me faire sentir avec plaisir mon existence, sans prendre la peine de penser. || De temps à autre naissait quelque faible et courte réflexion sur l'instabilité des choses de ce monde dont la surface des flots m'offrait l'image, | mais bientôt ces impressions légères s'effaçaient dans Tuniformité du mouvement continu qui me berçait î et qui sans aucun concours actif de mon âme ne laissait pas de m'attacher, | au point qu'appelé par Theure et par le signal convenu, je ne pouvais m'arracher de là sans effort. »
Ces phrases, encore une fois, sont amples, vastes, à pleines voiles et ont de très belles sonorités ; elles ont même comme des commencements et des dessins de nombre ; je ne fais aucune difficulté d'en convenir et je m'en réjouis et j'en jouis. Mais n'est-il pas vrai que la première, pour avoir son rythme vrai, devait s'arrêter à rêverie délicieuse^ et que ce qui suit prolonge, alourdit la période et rompt Téquilibre ?
N'est-il pas vrai que, dans la seconde, qui est la meilleure au point de vue rythmique, les six derniers mots sont, au même point de vue, une excroissance, un corps étranger qui devait être coupé ou qui devait rentrer dans le corps de la phrase rythmique, l'alourdissant moins à être en elle qu'à la suite d'elle, par exemple— ceci n'est
que schématique ~ de cette façon : « ...suppléaient aux mouvements internes que la rêverie éteignait en moi, et sans que je prisse la peine de penser, suffisaient pour me faire sentir avec plaisir mon existence » ?
N est-il pas vrai que, dans la troisième phrase, cet alourdissement par prolongement, cette traîne de phrase, cette exci'oissance qui rompt l'équilibre rythmique sont plus sensibles que jamais et que la phrase devait s'arrêter avant au point que ?
Procédez ainsi sur les pages les plus célèbres de Rousseau et celles qui vous sont les plus chères, et il est fort possible que vous ne soj^ez point du tout de mon avis ; mais vous aurez fait^ en tout cas, une étude de rythmique des plus intéressantes qui puissent être.
Rousseau a pourtant sa façon à lui d'être rythmique, ou, et plutôt, d'être musical. Il ne l'est pas par la succession et la disposition de ses membres de phrases ; il l'est par la succession et la disposition de ses phrases. Chacune de ses phrases est peu mélodique en soi ; mais il y a une mélodie du morceau tout entier par la succession des phrases et par les rapports rythmiques qu'elles soutiennent entre elles. Ce que je demandais tout à l'heure à une phrase de Rousseau et
ce que le plus souvent elle ne me donnait pas, demandez-le, exactement la même chose ou les mêmes choses, demandez-les à une page de Rousseau, et le plus souvent, au contraire, elle vous les donnera à souhait.
« 0 Providence ! 0 nature ! Trésor du pauvre, ressource de l'infortuné, celui qui sent, qui connaît vos saintes lois et s'y confie ; celui dont le corps est en paix et qui ne souffre pas, grâce à vous n'est point tout entier en proie à l'adversité »
« Malgré tous les succès des méchants, il ne peut être absolument misérable. Dépouillé par des mains cruelles de tous les biens de cette vie, l'espérance l'en dédommage dans l'avenir, l'imagination la lui rend dans l'instant même ; d'heureuses fictions lui tiennent lieu d'un bonheur réel. »
« Et„quedis je, lui seul est réellementheureux, puisque les biens terrestres peuvent à chaque instant échapper en mille manières à celui qui croit les tenir ; mais rien ne peut ôter ceux de l'imagination à quiconque sait en jouir. Il les possède sans risque et sans crainte ; la fortune et les hommes ne sauraient l'en dépouiller. »
Trois strophes, à très peu près de même étendue, la seconde cependant un peu plus longue
que la première et la troisième un peu plus étendue que la seconde ; répétant trois fois la même affirmation, mais chaque fois avec un redoublement d'énergie, la troisième surtout, lancée par un mouvement de protestation contre une affirmation encore trop molle (que dis-je ?), plaquant un accord magistral qui est l'expression ferme et assurée de la certitude.
« Bientôt, de la surface de la terre, j élevais mes idées à tous les êtres de la nature, au système universel des choses, à l'être incompréhensible qui embrasse tout. »
« Alors, l'esprit perdu dans cette immensité, je ne pensais pas, je ne raisonnais pas ; je ne philosophais pas ; je me sentais, avec une sorte de volupté, accablé du poids de cet univers, je me livrais avec ravissement à la confusion de ces grandes idées, j'aimais à me perdre en imagination dans l'espace ; mon cœur resserré dans les bornes des êtres s'y trouvait trop à Fétroit ; j'étouffais dans l'univers ; j'aurais voulu m'élancer dans l'infini, »
« Je crois que si j'eusse dévoilé tous les mystères de la nature, je me serais senti dans une situation moins délicieuse que cette étourdissante extase à laquelle mon esprit se livrait sans retenue et qui, dans l'agitation de mes transports, me faisait écrier quelquefois : 0 grand être ! ô
grand être ! sans pouvoir dire ni penser rien de plus. »
« Ainsi s'écoulaient dans un délire continuel les journées les plus charmantes que jamais créature humaine ait passées ; et quand le coucher du soleil me faisait songer à la retraite, étonné de la rapidité du temps, je croyais n'avoir pas mis assez à profit ma journée, je pensais en pouvoir jouir davantage encore, et pour] réparer le temps perdu, je me disais : je reviendrai demain. »
Quatre strophes : la première, large déjà, mais relativement courte, qui est le point de départ, la base. Puis trois strophes, à très peu près d'égale longueur, car il n'y a pas ou il peut ne pas y avoir progression et élargissement dans une extase ; la première dispersée, vagabonde, errante parmi les choses ; la seconde concentrée, plus intérieure, ardente et se terminant par un grand cri d'amour et de passion éperdue ; la troisième marquant le retour au calme, mais de la même étendue, du même rythme, de la même tonalité générale, sans changement d'accent ; parce que l'extase dure encore, couvée encore et caressée, se prolonge et, rétrospective et anticipante, rejoint et enchaîne le ravissement de tout à l'heure et de maintenant au ravissement espéré de demain.
Prenez cette ode, c'en est une, des Confessions : « Ici commence le bonheur de ma vie ; ici viennent les paisibles, mais rapides moments qui m'ont donné le droit de dire que j'ai vécu. »
« Moments précieux et si regrettés ! Ah ! recommencez pour moi votre aimable cours ; coulez plus lentement dans mon souvenir, s'il est possible, que vous ne fîtes réellement dans votre rapide succession. »
« Comment ferai-je pour prolonger à mon gré ce récit si touchant et si simple, pour redire toujours les mêmes choses et n'ennuyer pas plus mes lecteurs en les répétant que je ne m'ennuj^ais moi-même en les recommençant sans cesse ? »
Encore si tout cela consistait en faits, en actions, en paroles, je pourrais le décrire et le rendre en quelque façon ; mais comment dire ce qui n'était ni dit, ni fait, ni pensé même, mais goûté et senti sans que je puisse énoncer d'autre objet de mon bonheur que ce sentiment même ? »
« Je me levais avec le soleil et j'étais heureux ; je me promenais et j'étais heureux; ; je voyais maman et j'étais heureux ; je la quittais et j'étais heureux ; je parcourais les bois, les coteaux, j'errais dans les vallons, je lisais, j'étais oisif, je travaillais au jardin, je cueillais les fruits, j'aidais au ménage et le bonheur me suivait par-
tout ; il n'était dans aucune chose assignable ; il était tout en moi-même ; il ne pouvait me quitter un instant. »
Cinq strophes, chacune plus longue, plus étendue, plus étoffée et plus déployée que la précédente, chacune amenée, non seulement par le sens, mais par le rythme, par le mouvement de la précédente, toutes élargissant progressivement la pensée, le sentiment et le tableau ; et c'est exactement le rythme général et même tous les procédés rythmiques des trois strophes de l'épilogue des Deux pigeons de La Fontaine.
Et remarquez, conjointement avec cette composition ropalique, cette composition circulaire aussi, qui ramène à la fin de Tode le motif, le mot essentiel du commencement: « ... le court bonheur de ma vie... et le bonheur me suivait partout. » C'est tout à fait un morceau de musique .
Mais voici une page qui, lyrique par Jies pensées et les sentiments, semble n^avoir pas de \ rythme. Nouvelle Héloïse, iii^ 18 : « A l'instant pénétrée d'un vif sentiment... » On pourrait s'y tromper au premier regard. Relisez-la en vous pénétrant bien du sentiment qui l'a inspirée et qu'elle suggère, et vous la scanderez sans doute de la façon suivante :
« A l'instant pénétrée d'un vif sentiment du
danger dont j'étais délivrée et de Tétat d'honneur et de sûreté où je me sentais rétablie, j'élevai vers le ciel mes mains suppliantes, j'invoquai l'être dont il est le trône et qui soutient ou détruit quand il lui plaît par nos propres forces la liberté qu'il nous donne. »
« Je veux, lui dis-je, le bien que tu veux et dont toi seul es la source. »
« Je veux aimer l'époux que tu m'as donné. » « Je veux être fidèle, parce que c'est le premier devoir qui lie la famille à toute la société. »
« Je veux être chaste, parce que c'est la première vertu, qui nourrit toutes les autres. »
«Je veux tout ce qui se rapporte à l'ordre delà nature que tu as établi et aux règles de la raison que je tiens de toi. »
« Je remets mon cœur en ta garde et mes désirs en ta main. »
« Rends toutes mes actions conformes à ma volonté constante qui est la tienne ; et ne permets plus que l'erreur d'un moment l'emporte sur le choix de toute ma vie. »
Vous vous êtes aperçu qu'il y a là une première strophe, un peu lourde et rythmiquement assez mal construite, mais qui exprime la méditation, l'âme cherchant à démêler la pensée à travers les sentiments confus qui l'obsèdent et qui l'inondent, ~ puis des litanies, des pensées
courtes, ramassées, qui veulent être ramassées pour se sentir fortes, qui veulent s'exprimer comme des maximes, et qui ont cette monotonie volontaire, ces répétitions de formules (je veux, je veux, je veux) par lesquelles on enfonce en soi à coups redoublés une idée, par lesquelles on se suggestionne et Ton s'enferme, cerné et bloqué, dans un dessein rigide et immuable, — puis, cette certitude acquise et cette résolution sentie ferme, une strophe un peu plus longue, relativement courte encore, qui est comme lelien dont on entoure, dont on embrasse toutes les idées, qui précède et dont on les noue, sans pourtant que la pensée laisse son caractère de précise et ferme détermination. La page peint admirablement, par le rythme de la succession de ses phrases, une âme qui médite, qui prie, qui adore, qui se résout et qui se lie.
Mais voici où il n'y a plus de rythme d'aucune sorte, où tout dessin mélodique est absent, où les phrases se heurtent, c'est trop dire, ne sont pas faites, c'est mal dire, commencent à chaque instant à se faire et se cassent au moment qu'elles se forment. Ici c'est justement ce qu'il faut: le sentiment, la passion s'expriment par des cris, et aussitôt que la pensée se forme, le mouvement impétueux de la passion la déchire: « 0 temps^ temps heureux, tu n'es plus ! J'aimais,
j'étais aimé I Je me livrais dans la paix de l'innocence aux transports d'un amour partagé ; je savourais à longs traits le délicieux sentiment qui me faisait vivre. La douce vapeur de Tespérance enivrait mon cœur ; une extase, un ravissement, un délire absorbait toutes mes facultés. Ah ! sur les rochers de laMeillerie, au milieu des hivers et des glaces, d'affreux abîmes devant les yeux, quel être au monde jouissait d'un sort comparable au mien ? Et je pleurais et je me trouvais à plaindre ! Et la tristesse osait approcher de moi ! Que ferais-je donc aujourd'hui que j'ai tout possédé, tout perdu ? J'ai bien mérité ma misère, puisque j'ai si peu senti mon bonheur. Je pleurais alors. Tu pleurais! Infortuné, tu ne pleures plus. Tu n'as pas même le droit de pleurer. Que n'est-elle morte ! osai-je m'écrier dans un transport de rage ; oui, je serais moins malheureux ; j'oserais me livrer à mes douleurs ; j'embrasserais sans remords sa froide tombe, mes regrets seraient dignes d'elle ; je dirais : elle entend mes cris, elle voit mes pleurs, mes gémissements la touchent, elle approuve et reçoit mon pur hommage. J'aurais au moins l'espoir de la rejoindre. Mais elle vit, elle est heureuse. Elle vit et sa vie est ma mort, et son bonheur est mon supplice, et le ciel, après me l'avoir arrachée, m'ôte jusqu'à la douceur de la regret-
ter. Elle vit mais non pas pour moi. Elle vit pour mon désespoir . Je suis cent fois plus loin d'elle que si elle n'était plus. »
Et les amants désespérés de Racine et de Shakespeare ne trouvent pas, non seulement une langue plus belle, mais un rythme brisé, un tumulte et une tourmente de flots rompus les uns contre les autres d'un plus grand effet et, disons, d'une plus grande vérité, que cette grande page de tragédie lyrique.
Rousseau n'a aucunement la phrase musicale ; il ne la cherche pas ; il n'essaye pas d'en donner Fillusion, peut-être il l'évite, peut-être, et c'est mon sentiment, n'y réussirait-il point s'il en avait cure ; il a éminemment la page musicale, le morceau musical, la suite de pensées qui a un rythme et le rythme vrai ; et c'est une façon de dire qu'il a le rythme de ses sensations et de son cœur et qu'il suit, non en artiste du verbe sonore, mais en homme passionné et sensible, le rythme même de son âme.
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« Je crains, madame, que l'intérêt peut-être un peu trop vif que vous m'inspirez ne m'ait fait vous prendre un peu trop légèrement au mot sur ce ton de pédagogue que vous m'invitez en quelque façon de prendre avec vous. » Rousseau plaisante et sait bien qu'il plaisante. Personne n'a eu moins que lui le style pédagogue dans ses lettres de direction. Né pour être pasteur protestant, avec un joli presbytère à contrevents verts, pour faire des sermons admirables où il y aurait eu peu de dogme, beaucoup d'évangile et beaucoup de charité, dès qu'il écrit une lettre de direction, ce qu'on voit qu'il aime infiniment à faire, il a tout de suite et naturellement V onction, c'est-à-dire la sensibilité fraternelle qui met de plain pied le directeur et le dirigé et qui montre, ce qui est le point, autant de confiance et d'ouverture de cœur dans le directeur que dans celui qui veut qu'on le dirige.
Une dame disait à Sainte-Beuve, cet autre directeur : « Je voudrais que vous me fussiez ce que Sénèque était àLucilius. » Si, ce que je crois un peu, elle voulait, tout en demandant des conseils, tenir un peu Sainte-Beuve à distance, elle ne pouvait ni mieux dire ni mieux penser ; si elle souhaitait un véritable directeur, elle se trompait bien. Sénèque est savant, spirituel et sec ; il est moraliste très délié et même profond, mais il n'a jamais l'accent fraternel ; il ignore, non seulement le ton de la fraternité, mais même celui de la sodalité ; en écrivant à Lucilius, il ne parle jamais à quelqu'un, il parle toujours à tout le monde ; quandjelelis, c'est moi qui suis Lucilius. C'est une façon de diriger, sans doute, mais c'est de la direction générale.
Puisqu'on définit assez bien par les contraires, prenez juste le contraire de Sénèque et vous avez Rousseau directeur.
On définit assez bien aussi par les rapprochements, pourvu qu'on observe les nuances. Je ne sais pas si Rousseau a lu les lettres de direction de Fénelon, mais, avec moins d'autorité, car Fénelon quelquefois veut en avoir et en a, c'est à Fénelon directeur que Rousseau directeur ressemble le plus. C'est qu'il écrit ses lettres de direction un peu comme ses Confessions, avec moins de passion, avec moins d'orgueil, en pen*
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santmoinsà soi, et, par parenthèse, en n'en parlant quasi jamais, mais en y pensant, en considérant son âme en même temps que celle à qui il parle et en se disant que la direction est l'entretien de deux âmes faibles qui se connaissent, qui se voient Tune par l'autre et qui s'éclairent et se soutiennent Tune par l'autre, d'une connexion mutuelle et attentive.
Et c'est l'onction, mot admirable, qu'il s'agissait seulement de définir comme je Tentends.
Voyez ce qui suit. Au premier regard, c'est surtout très spirituel ; quand on pénètre, quand on relit, ou seulement quand on lit lentement, c'est un charme que de voir la caresse paternelle se jouer sous la douce raillerie, qui est la coquetterie de l'amitié, et la sagesse grave se glisser encore sous la caresse paternelle ; et cela depuis le commencement jusqu'à la fin, avec un peu plus, seulement, de sagesse à la fin qu'au début, comme il sied; mais sans que jamais le triple caractère de ce ton délicieusement mélangé soit abandonné par le causeur. C'est, à mon avis, une petite merveille de style ecclésiastique :
(( Je présume, madame, que vous voilà heureusement arrivée à Paris dans le tourbillon de ces plaisirs bruyants dont vous pressentiez le vide, en vous proposant de les chercher [1 épigramme, jusqu'à présent Tépigramme seule]. Je
ne crains pas que yous les trouviez, à l'épreuve, plus substantiels pour un cœur tel que le vôtre me parait être que vous ne les avez estimés ; mais il pourrait résulter de leur habitude une chose bien cruelle, c'est qu'ils devinssent pour vous des besoins sans être devenus des aliments; et vous voyez dans quel état cruel cela jette quand on est forcé de chercher son existence là où Ton sent bien qu'on ne trouvera jamais le bonheur [appel à la solidité du cœur auquel on parle, indication rapide et précise sur la nature du plaisir, qui est toujours à la fois nécessaire et décevant, bonté et sagesse]. Pour prévenir un pareil malheur quand on est dans le train d'en courir le risque, je ne vois guère qu'une chose à faire, c'est de veiller sévèrement sur soi-même et de rompre cette habitude, ou du moins de Tinterrompre avant de s'en laisser subjuguer. Le mal est que, dans ce cas comme dans un autre plus grave, on ne commence guère à craindre le joug que quand on le porte et qu'il n'est plus temps de le secouer ; mais j'avoue aussi que quiconque a pu faire cet acte de vigueur dans le cas le plus difficile [la dame avait sans doute secoué le joug d'un amour naissan t] peut bien compter sur soi-même aussi dans l'autre ; il suffit de prévoir quand on en aura besoin. »
a La conclusion de ma morale sera donc
Le style de direction
moins austère que le début. Je ne blâme assurément pas que vous vous livriez, avec la modération que vous y voulez mettre, aux amusements du grand monde où vous vous trouvez ; votre âge, madame, vos sentiments, vos résolutions vous donnent tout le droit d'en goûter les innocents plaisirs sans alarmes, et tout ce que je vois de plus à craindre dans les sociétés où vous allez briller est que vous ne vendiez beaucoup plus difficile pour d autre que pour vous Tavis que je prends la liberté de vous donner. Si vous trouvez mon radotage impertinent ou maussade, ce sera ma vengeance de la petite malice avec laquelle vous êtes venue agacer un pauvre barbon qui se dépêche d'être sermonneur pour éviter la tentation d'être encore pZns ridicule, Je suis même un peu tenté, je l'avoue, de m'en tenir là : l état où vous m'apprenez que vous êtes actuellement et le vide du cœur, accompagné d une tristesse habituelle que laisse dans le vôtre ce tumulte qu'on appelle société, me donne, madame, un vif désir de rechercher avec vous s'il n'y aurait pas moyen de faire servir une de ces deux choses de remède à 1 autre [le moraliste reparaît et insinue doucement, comme il se doit avec une personne intelligente, que le cœur prend ses remèdes en lui-même et se guérit de ce qu'il aime par le sentiment de la vanité de ce qu'il
aime], mais cela me mènerait à des discussions si déplacées dans le train d'amusements où je vous suppose et que le carnaval, dont nous approchons, va probablement rendre plus vifs, qu'il me faudrait de votre part plus qu'une permission pour oser entamer cette matière dans un moment aussi désavantageux. Si vous m'entendez d'avance, comme je puis Tespérer, ou le craindre, dites-moi, de grâce, si je dois parler ou me taire et soyez sûre, madame, que dans l'un ou l'autre cas, je vous obéirai, non pas avec le même plaisir, mais avec la même fidélité. »
Trop d'esprit encore et un peu trop de détachement dans cette lettre, mais c'est que c'est une lettre de commencement de direction. Voyez la suite; voyez dans celle-ci, d'abord cette préface qui, sans doute, a été inspirée à Rousseau par son amour pour lui et sa pitié à son égard, mais qui est si juste de ton et de dessein, puisqu'il faut, quand on donne des conseils, leur donner cette autorité des malheurs que Ton éprouve supportés avec patience et sérénité ; voyez ensuite, si délicatement exprimée, cette confiance, un peu exagérée peut-être, dans les qualités de la personne que l'on dirige, expédient nécessaire de la direction, puisque ce ne peut être que dans quelque chose de la personne dirigée que l'on peut prendre appui pour la conduire ; voyez
LE STYLE DE DIRECTION
enfin cette haute sagesse, toujours simple, toujours unie, jamais hérissée, toujours assez polie el, du reste, assez modeste, pour paraître douter d'elle-même, d'autant plus forte qu'elle s'insinue au lieu d'assaillir et qu'elle se propose, non s'impose. N'est-ce pas du Montaigne plus convaincu et un peu plus éloquent, sans qu'il vise, du reste, à l'éloquence ?
« Votre lettre, madame, exigerait une longue réponse ; mais je crains que le trouble passager où je suis ne me permette pas de la faire comme il le faudrait. Il m'est difficile de m'accoutumer assez à l'outrage et à l'imposture... Je crois pourtant avoir gagné beaucoup ; j'espère encore gagner d'avantage et je crois voir le moment assez proche où je me ferai un amusement de suivre dans leurs manœuvres souterraines ces troupes de noires taupes qui se fatiguent à jeter de la terre sur mes pieds. En attendant, nature pâtit encore un peu, je Favoue ; mais le mal est court ; bientôt il sera nul. Venons à vous. [Il eût été excellent à Rousseau de diriger plus souvent, parce qu'à entrer dans les douleurs des autres, il oubliait un peu les siennes ou plutôt, tout en s'en souvenant, s'en divertissait un peu ; à consoler autrui, souvent on se console.] J'eus toujours le cœur un peu romanesque et j'ai peur d'être encore mal guéri de ce penchant en vous
écrivant. Excusez donc, madame, s'il se mêle un peu de vision à mes idées et, s'il s'y mêle aussi un peu de raison, ne la dédaignez pas sous quelque forme et avec quelque cortège qu elle se présente. Notre correspondance a commencé de manière à me la rendre à jamais intéressante, un acte de vertu dont je connais bien tout le prix [voir la lettre précédente], un besoin de nourriture à votre âme qui me fait présumer de la vigueur pour la digérer et la santé qui en est la source... Tout le bonheur que nous voulons tirer de ce qui nous est étranger est un bonheur faux... Mais comment s'y prendre? Le goût de la vertu ne se prend pas par des préceptes, il est Tefifet d'une vie simple et saine ; on parvient bientôt à aimer ce qu'on fait quand on ne lait que ce qui est bien... L'habitude la plus douce qui puisse exister est celle de la vie domestique qui nous tient plus près de nous qu'aucune autre... Les comtesses ne vont pas d'ordinaire chercher le bonheur là, mais il faut aussi qu'elles sachent se passer d'être heureuses ; il faut que, Substituant leurs bruyants plaisirs au vrai bonheur, elles usent leur vie dans un travail de forçat pour échapper à l'ennui qui les étouffe aussitôt qu'elles respirent ; et il faut que celles que la nature doua de ce divin sens moral qui charme quand on s'y livre et qui pèse
LE STYLE DE DIRECTION
quand on l'élude, se résolvent à sentir incessamment gémir et soupirer leurs cœurs tandis que leurs sens s'amusent... Votre mari est jeune ; il est d'un bon naturel ; voilà ce qu'il nous faut. Vous ne me dites pas comment il vit avec vous ; n'importe, fût-il livré à tous les goûts de son âge et de son temps, vous l'en retirerez par les vôtres sans lui rien dire ; vos enfants vous aideront à le retenir par des liens aussi forts et plus constants que ceux de Tamour : vous passerez la vie la plus simple, il est vrai, mais aussi la plus douce et la plus heureuse dont j'aie idée. Mais encore une fois, si celle d'un ménage bourgeois vous dégoûte et si l'opinion vous subjugue, guérissez-vous de la soif du bonheur qui vous tourmente ; car vous ne l'étancherez jamais. Voilà mes idées ; si elles sont fausses ou ridicules, pardonnez l'erreur à l'intention ; je me trompe peut-être ; mais il est sûr que je neveux pas vous tromper. Bonjour, madame, l'intérêt que vous prenez à moi me touche et je vous jure que je vous le rends bien. »
Il y a un plaisir à suivre Rôusseau dans telles lettres et l'on voudrait qu'il en eût plus écrit de ce genre-là, où il est directeur de direction, et j'entends par là où il indique à quelqu'un la manière dont il pourra en diriger un autre. Il y a là, non seulement un bon sens et une raison.
de quoi nous ne nous occupons pas spécialement dans ce volume, mais un art de penser qui devient un art de style singulièrement intéressant, Fart de se plier aux cas et de trouver le langage juste qui s'y accommode, bref une casuistique de style comme il y a une casuistique de démonstration, et celle-ci me paraît infiniment déliée et souple. Pour calmer un enfant mutin, une mère avait résolu de l'écarter d'elle ; mais le détail de la conduite à suivre et des propos à tenir l'embarrassait. Rousseau retrouve, pour la conseiller, la plume de YEmile, mais qui s'est affinée plutôt que rouillée depuis ce temps :
« ... Cette mutinerie ou, si vous voulez, madame, cette fermeté, n'est pas si rare que vous croyez parmi les enfants élevés comme lui dans l'opulence, et j'en sais dans ce moment même à Paris un autre exemple tout semblable dont la conformité m'a beaucoup frappé, tandis que parmi les enfants élevés avec moins de sollicitude apparente, et à qui on a moins fait sentir leur importance, je n'ai vu de ma vie un exemple pareil [règle générale, insinuée indirectement: ne les gâtez pas par une sorte de soumission à eux dont ils prennent l'habitude]... Quoi qu'il en soit de la cause du mal, passons au remède... Quand vous le verriez le plus inquiet, vous prendriez alors votre moment pour lui parler, et cela d'un
LE STYLE DE DIRECTION
air si sérieux et si ferme qu'il fût bien persuadé que c'est tout de bon : « Mon fils, il m'en coûte tant de vous tenir éloigné de moi que, si je n'écoutais que mon penchant, je vous retiendrais ici dès ce moment ; mais c'est ma trop grande tendresse pour vous qui m'empêche de m'y livrer : tandis que vous avez été ici, j'ai vu avec la plus vive douleur qu'au lieu de répondre à l'attachement de votre mère et de lui rendre en toute chose la complaisance qu'elle aimait à avoir pour vous, vous ne vous appliquiez qu'à lui faire éprouver des contradictions qui la déchirent trop de votre part pour qu'elle les puisse endurer davantage. J'ai donc pris la résolution de vous placer loin de moi pour m'épargner l'affliction d'être à tout moment l'objet et le témoin de votre désobéissance. Puisque vous ne voulez pas répondre aux tendres soins que j'ai voulu prendre de votre éducation, j'aime mieux que vous alliez devenir un mauvais sujet loin de mes yeux que de voir à chaque instant mon fils chéri manquer à chaque instant à ce qu'il doit à sa mère et, d'ailleurs, je ne désespère pas que des gens fermes et sensés, qui n'auront pas pour vous le même faible que moi, ne viennent à bout de dompter vos mutineries par les traitements nécessaires que votre mère n'aurait jamais le courage de vous faire endurer, etc. Voilà, mon fils, les raisons du
parti que j'ai pris à votre égard et le seul que Yous me laissiez à prendre pour ne pas vous abandonner à tous vos défauts et me rendre tout à fait malheureuse. Je ne vous laisse pas à Paris pour ne point avoir à combattre sans cesse, en vous voyant trop souvent, le désir de vous rapprocher de moi ; mais je ne vous tiendrai pas non plus si éloigné que, si Ton est content de vous, je ne puisse vous faire venir ici quelquefois, etc. »
Les mesures exactes d une tendresse qui ne se renonce pas et qui, au contraire, se donne comme raison même de la sévérité, et d'une fermeté qui se plaint elle même de se soutenir, mais qui se montre froidement et tranquillement sûre d'elle-même, me paraissent ici admirablement attrapées et exprimées avec une parfaite délicatesse.
De même à un abbé précepteur dans une grande famille, qui lui aussi avait un enfant mutin et, de plus, orgueilleux, à conduire : «... Il est clair que l'opinion, ce monstre qui dévore le genre humain, a déjà farci de ses préjugés la tête du petit bonhomme. Il vous regarde comme un homme à ses gages Essayez, chemin faisant, d'effacer cette opinion par des opinions plus justes... ; tâchez de lui faire comprendre qu'il y a des choses plus estimables que la naissance et que les richesses et, pour le lui faire comprendre,
LE STYLE DE DIRECTION
il ne faut pas le lui dire, mais le lui faire sentir. Forcez sa petite âme vaine à respecter la justice et le courage à se mettre à genoux devant la vertu, et n'allez pas pour cela lui chercher des livres ; les hommes des livres ne seront jamais pour lui que des hommes de l'autre monde. Je ne sache qu'un seul modèle qui puisse avoir à ses yeux de la réalité et ce modèle, cest vous.,. Si vous ne l étiez [grand] qu'en apparence, le petit bonhomme vous pénétrerait infailliblement et tout serait perdu. Mais si cette image du grand et du beau le frappe une fois en vous, si votre désintéressement,.., s'il voit en vous combien il est plus grand de commander à soi-même qu'à des valets ; si vous le forcez en un mot à vous respecter, dès cet instant vous l'aurez subjugué... 11 me semble qu'avec une certaine façon grave et soutenue d'exercer sur lui votre autorité, vous parviendrez à la fin à demander froidement à votre tour: <( Qu'est-ce que cela fait que nous soyons d'accord ou non », et qu'il trouvera, lui, que cela fait quelque chose... A Tégard des punitions».. elles ne doivent jamais être que des abstinences et tirées autant qu'il se peut de la nature du délit ; je voudrais même que vous vous y soumissiez toujours avec lui quand cela serait possible et cela sans affectation, sans que cela parût vous coûter... »
Le mélange d'onction et d'extrême pénétration psychologique qui sont les dons de Rousseau directeur se communique à son style quand il fait ce personnage, en bannit toute déclamation, y met quelque chose de doux, d'uni, de simple et de caressant qui fait de ses lettres de direction une sorte de causerie tendre et fine.
Rousseau est aussi grand écrivain dans Fargumentation que dans la description, le récit, l'effusion, la méditation ou le conseil; et il donne ici le modèle même de qualités toutes différentes et toutes nouvelles. Dans rargumentation, Rousseau est plus orateur que jamais, comme on peut croire, mais il n'a plus du tout ou presque plus du tout le style oratoire. Il ne parle plus à tout le monde ou à plusieurs ; il parle à quelqu'un. Ai-je fait remarquer, en tout cas il en est temps, que même dans ses lettres, Rousseau manque de familiarité, d'intimité, de ton vraiment c?i>ecf, qu'il écrit à sa femme comme il écrirait à la postérité, par exemple ainsi : «...Depuis vingtsix ans, ma chère amie, que notre union dure, je n'ai cherché mon bonheur que dans le vôtre... Je m'aperçois avec douleur que le succès ne répond pas à mes soins et quils ne vous sont pas si doux à recevoir quil me lest de vous les
rendre ; etc. » C'est dans son style d'argumentation que ce défaut disparaît complètement. Quand il raisonne, quand il discute, il parle à quelqu'un, tout droit ; il semble que vous êtes devant lui et qu'il vous interpelle et qu'il vous interroge et qu'il vous réponde, tant il semble que vous-même avez parlé.
La vivacité naturelle de Rousseau en est la cause, et, au moins pour ses écrits d'argumentation, je ne crois pas un mot de ce qu'il nous dil cent fois de son extrême pesanteur d'esprit et de son incroyable lenteur à travailler ; mais la cause en est aussi à son extraordinaire susceptibilité. Cette même susceptibilité qui le rendaii timide dans le monde et l'y paralysait presque toujours, l'excitait quand il avait la plume à la main, lui mettait sous les yeux l'adversaire à combattre, à convaincre, surtout à déconcerter et à confondre et lui donnait un feu, un mordant, un mouvement, une agitation, une brusquerie alerte, un coup de jarret et une précipitation, au vieux sens du mot, une jetée en avant de tout le corps, qui nous le donne encore plus vivant dans ses argumentations que dans tous ses autres gestes d'écrivain.
Voyez-le s'irriter gaiement, car c'est bien là son ton, ce me semble, dans ce passage : « Plutôt que de passer condamnation sur le mal que
je pense de notre vaine et fausse politesse, il aime mieux excuser Thypocrisie. Il me demande si je voudrais que le vice se montrât à découvert. Assurément, je le voudrais : la confiance et Testime renaîtraient entre les bons ; on apprendrait à se défier des méchants et la société en serait plus sûre. J aime mieux que mon ennemi m'attaque à force ouverte que de venir, en trahison, me frapper par derrière. Quoi donc! Faudra-t-il donc joindre le scandale au crime ? Je ne sais ; mais je voudrais bien qu'on n'y joignît pas la fourberie. C'est une chose très commode pour les vicieux que toutes les maximes qu'on nous débite depuis longtemps sur le scandale. Si on les voulait suivre à la rigueur, il faudrait se laisser trahir, tuer impunément et ne jamais punir personne ; car cest un objet très 5can(iaZeizauju'un scélérat sur la roue. Mais l'hypocrisie est un hommage que le vice rend à la vertu. Oui, comme les assassins de César qui se prosternaient à ses pieds pour Végorger plus sûrement. Cette pensée a beau être brillante, elle a beau être autorisée du nom célèbre de son auteur, elle n'en est pas plus juste. Dira-t-on jamais d'un filou qui prend la livrée dîme maison pour faire son coup commodément qu'il rend hommage au maître de la maison qu'il vole ? »
Cette manière vive, brusque, populaire^ non
par l'expression, mais par le ton, Taccent et le geste, très analogue à celle de Diderot, mais plus pleine et qui va plus à fond, n'est pas un des mérites les plus faibles de Rousseau, et dès le lendemain ou le surlendemain du Discours sur les Lettres et les Arts a fortement attiré ou plutôt retenu les yeux sur lui.
Voyez d'autre part ses ressources et ses adresses d'avocat lorsqu'il touche, ce qui, du reste, lui arrive toujours, à quelque point délicat de politique. Il veut réfuter cette doctrine que l'autorité royale est fondée ou dérivée de l'autorité paternelle, et il montre, avec une éloquence qui n'est pas tendre, les différences qui existent entre le despotisme et l'autorité paternelle : « ...le père n'est le maître de l'enfant qu'aussi longtemps que son secours lui est nécessaire, et au delà de ce terme ils deviennent égaux Les liens du père sont les liens qui retiennent ses enfants autour de lui et il peut ne leur donner part dans sa succession qu'à proportion qu'ils auront bien mérité de lui... Or, loin que les sujets aient quelque faveur semblable à attendre de leur despote, comme ils lui appartiennent en propre, eux et tout ce qu'ils possèdent, ou du moins qu'il le prétend ainsi, ils sont réduits à recevoir comme une faveur ce qu'il lui laisse de leur propre bien ; il fait justice quand il les dé-
pouille, il fait grâce quand il les laisse vivre. »
Arrivé là, comme il y aurait à craindre qu'on ne Taccusât d'avoir pour objet, en ce propos, la monarchie française, Rousseau termine doucement par cette citation d'un manifeste de Louis XIV à propos de la succession d Espagne : « Qu'on ne dise donc point que le souverain ne soit pas sujet aux lois de son Etat, puisque la proposition contraire est une vérité du droit des gens que la flatterie a quelquefois attaquée, mais que les bons princes ont toujours défendue comme une divinité tutélaire de leurs Etats. Combien est-il plus légitime de dire, avec le sage Platon, que la parfaite félicité d'un royaume est qu'un prince soit obéi de ses sujets, que le prince obéisse à la loi et que la loi soit droite et toujours dirigée au bien public ! » Et voilà la théorie de « personne n'étant sujet que de la loi » et de « la loi plus puissante que tous les hommes » et du roi qui est le premier sujet de la loi, mise dans la bouche, en 1754, de la Royauté française ellemême. — Et c'est encore une prosopopée.
L'a-t-on assez reprochée, la prosopopée à ^ Jean-Jacques Rousseau ! Mais, vraiment, comme le métaphore est à reprocher à un auteur quand il la construit laborieusement, quand elle est une traduction pénible de son idée, et, au contraire, n'est pas autre chose qu'une façon de vivre de
Fauteur quand elle est une vision qu'il a ; de même la prosopopée n'est autre chose chez Rousseau que la manière, sinon continuelle, du moins ordinaire — comme chez Pascal, comme chez tous les grands passionnés — ■ dont les idées se dressent en lui et, immédiatement, s'objectivent en personnages qui parlent, qui se répondent, qui Finterpellent, à qui il répond, etc.
On dit à Rousseau : l'état de société est naturel à l'homme. Oui, se dit Rousseau ; c'est comme la vieillesse, qui est parfaitement naturelle à l'homme, mais après l'enfance^ la jeunesse et l'âge mûr ; et ce n'est pas une raison pour qu'elle soit belle ni pour qu'il faille la considérer comme une béatitude. Aussitôt qu'il a cette idée, c'est une scène à plusieurs personnages, c'est un drame, et à peu que je ne dise c'est un poème épique, qui se lève devant lui, et il ne peut plus penser autrement que sous la forme de ce poème idéologique : « Supposons [fînge ; voilà la fiction qui commence] que quelques savants trouvassent un jour le secret d'accélérer la vieillesse et l'art d'engager les hommes à faire usage de cette rare découverte... Les philosophes et surtout les gens sensés, pour secouer le joug des passions et goûter le précieux repos de l'âme, gagneraient à grands pas 1 âge de Nestor et renonceraient volontiers aux désirs qu'on peut satisfaire afin
de se garantir de ceux qu*il faut étouffer ; il n y aurait que quelques étourdis qui, rougissant même de leur faiblesse, voudraient follement rester jeunes et heureux au lieu de vieillir pour être sages. Supposons qu'un esprit singulier, bizarre et pour tout dire un homme à paradoxes [voilà Rousseau qui s'avance en scène] s'avisât alors de reprocher aux autres l'absurdité de leurs maximes, de leur prouver qu'ils marchent à la mort en cherchant la tranquillité... et que s'il faut qu'ils soient vieux un jour, ils devraient tâcher au moins de l'être le plus tard possible. Il ne faut pas demander si nos sophistes, craignant le décri de leur arcane, se hâteraient d'mterrompre ce discoureur importun : « Sages vieillards, diraient-ils à leurs sectateurs, remerciez le ciel des grâces qu'il vous accorde et félicitezvous sans cesse d'avoir si bien suivi ses volontés. Vous êtes décrépits, il est vrai, languissants, cacochymes, tel est le sort inévitable de l'homme ; mais votre entendement est sain : vous êtes perclus de tous les membres, mais votre tête en est plus libre; vous ne sauriez agir, mais vous parlez comme des oracles, et si vos douleurs augmentent de jour en jour, votre philosophie augmente avec elles. Plaignez cette jeunesse impétueuse que sa brutale santé prive des biens attachés à votre faiblesse. Heureuses infirmités
ROUSSEAU AUTISTE
qui rassemblent autour de vous tant d'habiles pharmaciens fournis de plus de drogues que vous n'avez de maux, tant de savants médecins qui connaissent à fond votre pouls, qui savent en grec le nom de tous vos rhumatismes, tant de zélés consolateurs et d'héritiers fidèles qui vous conduisent agréablement à votre dernière heure ! Que de secours perdus pour vous si vous n'aviez su vous donner les maux qui les ont rendus nécessaires ! » — Ne pouvons-nous pas imaginer qu apostrophant ensuite notre imprudent avertisseur, ils lui parleraient à peu près ainsi : « Cessez, déclamateur téméraire, de tenir ce discours impie ! Osez-vous blâmer ainsi la volonté de celui qui a fait le genre humain ? L'état de vieillesse ne découle-t-il pas de la constitution de l'homme ? N'est-il pas naturel à l'homme de vieillir ? Que faites-vous donc dans vos discours séditieux que d'attaquer une loi de la nature et, par conséquent, la volonté de son créateur ? Puisque l'homme vieillit, Dieu veut qu'il vieillisse. Les faits sont-ils autre chose que l'expression de sa volonté ? Apprenez que l'homme jeune n'est point celui que Dieu a voulu faire et que, pour s'empresser d'obéir à ses ordres, il faut se hâter de vieillir !... Puisque vous prétendez m'attaquer par mon propre système, n'oubliez pas que, selon moi, la société est natn-
relie à rhomme comme la décrépitude à Tindividu, et qu'il faut des arts, des lois, des gouvernements aux peuples comme des béquilles aux vieillards. »
Suivons-le un instant dans les matières les ^ plus abstraites et voyons comme il discute avec les théologiens sur les points les plus ardus. Trop sommairement pour être aisément compris, l'archevêque de Paris, ou son secrétaire avait expliqué la chute, cette chute dont tous les livres de Rousseau sont pleins, parle péché originel et le péché originel par les argumentations de saint Augustin, de Pascal et deBossuet réduites à ceci: « Il se trouve en nous un mélange profond de grandeur et de bassesse, d'ardeur pour la vérité et de goût pour l'erreur, d'inclination pour la vertu et de goût pour le vice. Etonnant contraste, qui, en déconcertant la philosophie païenne, la laisse errer dans de vaines spéculations ; contraste dont la révélation nous découvre la source dans la chute déplorable de notre premier père. »
Rousseau, si heureux de discuter sur des choses difficiles qu'à ces quatre lignes il oppose quatre pages, répond ainsi.
D'abord une escarmouche, une idée importante à la vérité et très importante, mais si générale qu'elle n^'est pas pour peser d'un très grand poids : « Il n'y a d'autre moyen de se
délivrer du péché originel que le baptême. D'où il suivrait, selon vous, qu'il n'y aurait jamais eu de citoyens ni d'hommes que des chrétiens. Ou niez cette conséquence, ou convenez que vous avez trop prouvé. »
Puis, il faut le signaler en passant, une faute d'escrime : « Il s'en faut bien que cette doctrine du péché originel, sujette à des difîicultés si terribles, ne soit contenue dans l'Ecriture ni si clairement ni si durement qu'il a plu à nos théologiens de la bâtir. » En discussion, il faut laisser une chose de côté, la passer absolument sous silence, ou la prouver : ici il fallait cent pages de discussion des textes de l'Ecriture (qui sont très nombreux) ou rien .
Mais aussitôt que Rousseau saisit la question elle-même, quelle force et quelle adresse de main : « Le moyen de concevoir que Dieu crée tant d'âmes innocentes et pures tout exprès pour les joindre à des corps coupables, pour les y faire contracter la corruption morale et pour les condamner toutes à Fenfer, sans autre crime que cette union, qui est son ouvrage. »
Mais, comme a dit Pascal (qu'il semble que Rousseau n'a pas lu ou ne se rappelle point), ce qui donne raison du péché originel, c'est que (( sans ce mystère incompréhensible, c'est nous qui sommes incompréhensibles, et l'homme est
plus inconcevable sans ce mj^stère que ce mystère lui-même n'est inconcevable » (et c'est ce que l'archevêque de Paris avait dit trop mollement). — Peut-être; répond Rousseau, « peut-être vous éclaircissez ainsi le mystère de notre cœur; mais vous obscurcissez beaucoup la justice de l'être suprême » ; de sorte que « si vous levez une objection, c'est pour en substituer de cent fois plus fortes ».
Voyez-vous le coup droit. Il n'est pas sans riposte, mais il est d'une jolie netteté.
Mais serrons de plus près encore : « Selon cette même doctrine, nous avons tous dans notre enfance recouvré l'innocence primitive ; nous sommes tous sortis du baptême aussi sains de cœur qu'Adam sortit des mains de Dieu. Nous avons, direz-vous, contracté de nouvelles souillures. Mais, puisque nous avons commencé à être délivrés, comment les avons-nous derechef contractées ? Le sang du Christ n'est donc pas encore assez fort pour effacer entièrement la tache ? Ou bien serait-elle un effet de la corruption naturelle de la chair ? » Alors « même indépendamment du péché originel, Dieu nous eût créé corrompus tout exprès pour avoir le plaisir de nous punir ! » Donc « vous attribuez au péché originel les vices des peuples que vous avouez avoir été délivrés du péché originel ; et puis vous
me blâmez d'avoir donné une autre origine à ces vices. Est-il juste de me faire un crime de n'avoir pas aussi mal raisonné que vous ? »
Serrons davantage encore. Montrons que faire remonter l'imperfection de notre nature à une première faute n'est que reculer la difficulté, la difficulté qui consiste en ceci que Dieu est coupable de la faute qu'il permet : « Quand je conviendrais que le baptême ne remédie point à la corruption de notre nature, vous n'en auriez pas raisonné plus solidement. Nous somme pécheurs, dites-vous, à cause du péché de notre premier père. Mais notre premier père, pourquoi fut-il pécheur lui-même ? » ou « pourquoi la même raison par laquelle vous expliquerez son péché ne serait-elle pas applicable à ses descendants sans le péché originel ? Et pourquoi faut-il que nous imputions à Dieu une injustice en nous rendant pécheurs et punissables par le vice de notre naissance, tandis que notre premier père fut pécheur et puni comme nous sans cela ? »
Concluons : le péché originel explique tout excepté son principe, et cest ce principe quil s'agirait d'expliquer.
Puis, sentant très bien, sachant très bien que lui-même a une théorie de la chute et que même cette théorie de la chute est le fond de tout son système, il oppose hrirdiment, brillamment, la
théorie rousseauiste de la chute à la théorie chrétienne de la chute, et se flatte, non sans quelque apparence et très spécieusement, que sa théorie est plus claire et, au moins, va plus loin dans les difficultés en essayant de les résoudre, que la théorie chrétienne. « Vous avancez que, par mon principe à moi. Ton perd de vue le rayon de lumière qui nous fait connaître le mystère de notre propre cœur ; et vous ne voyez pas que ce principe, bien plus universel, éclaire même la faute du premier homw.e, que le vôtre laisse dans l'obscurité... La cause du mal est, selon vous, la nature corrompue, et cette corruption même est un mal dont il fallait rechercher la cause. L'homme fut créé bon ; nous en convenons, je crois, tous les deux : mais vous dites qu'il est méchant parce qu'il a été méchant, et moi je montre comment il a été méchant. Qui de nous remonte le mieux au principe ? »
Rousseau n'a jamais démontré aussi clairement qu'il le croit comment Thomme de bon est devenu méchant, et c'est se faire de gaîté de cœur un problème insoluble que de poser en principe, sans savoir pourquoi, la bonté primitive de rhomme, puis d'essayer d'expliquer comment cette bonté s'est convertie en sou contraire ; et l'idée chrétienne de la chute et l'idée rousseauiste de la chute sont toutes les deux des idées qui^
certainement, expliquent quelque chose, mais sont elles-mêmes plus difficiles à expliquer que ce qu elles expliquent ; et elles reviennent toutes deux à substituer à un mystère profond un mystère impénétrable; et il est plus humblement raisonnable, quoique plus plat, de supposer que l'homme a toujours été bon et mauvais et que sa double nature s'explique, non parce qu'il a été très haut, puis très bas, mais parce qu'il a toujours été incomplet ; mais enfin dans sa façon d'opposer sa conception de la chute à une autre conception de la chute, il faut convenir que Rousseau voit nettement les différences, et le point essentiel et précis des différences et raisonne précisément, rigoureusement et lumineusement ; et c'est tout ce que je voulais mettre sous les yeux.
Voyez encore, et ce sont ici des qualités de discuteur si différentes des précédentes qu'elles sont presque contraires, voyez la manière large et pleine, avec le regard circulaire sur tous les points de l'horizon idéologique, dont Rousseau discute le pessimisme et expose son optimisme à lui. Cela est abondant, copieux, d'un geste ample, d'une voix ronde, très calme et très fort et ne cônvainc point du tout, la difficulté suprême : Dieu est-il bon, est-il méchant ? comme Diderot aurait dit. n'étant pas résolue et ne pouvant pas
l'être, mais au moins met l'esprit dans des dispositions à croire qui sont bien, tout compte fait, un résultat obtenu.
« Il n'est pas question de savoir si chacun de nous souffre ou non, mais s'il était bon que Tunivers fût et si nos maux étaient inévitables dans sa constitution. Ainsi l'addition d'un article rendrait, ce semble, la proposition plus exacte ; et au lieu de tout est bien, il vaudrait peut-être mieux dire : le tout est bien, ou tout est bien pour le tout.,. »
Mais c'est précisément alors qu'il n'y a pas de démonstration possible, puisque, pour arriver à une affirmation en un sens ou en un autre, il faudrait connaître le tout. Rousseau voit cela parfaitement et tout de suite : « Alors il est très évident qu'aucun homme ne saurait donner de preuves directes ni pour ni contre, ces preuves dépendant d'une connaissance parfaite de la constitution du monde et du but de son auteur, et cette connaissance étant incontestablement au-dessus de l'intelligence humaine. »
— Alors, taisons-nous? ~ Non peut-être ; mais voyons plutôt en quoi conszs/e l'optimisme, ce qui nous conduira peut-être quelque part. L'optimisme n'est pas une induction partant de la beauté de l'univers et amenant à la grandeur de Dieu ; il est une induction partant de la bonté de
Dieu et aboutissant à cette conclusion quil faut bien que le monde soit bon. « Les vrais principes de Toptimisme ne se peuvent tirer de la mécanique de l'univers, mais seulement, par induction, des perfections de Dieu qui préside à tout, de sorte quon ne prouve pas Vexistence de Dieu par le système de Pope, mais le système de Pope par Vexistence de Dieu, »
Cela est si vrai, songez-y, que le pessimisme lui-même vient de la croyance en Dieu : le pessimisme, c'est Tindignation contre le mal qui est sur la terre ; or il n'indignerait point du tout celui qui ne croirait pas en un créateur ; il n'est un crime que s'il vient d'un être moral, coupable, puisqu'il est être moral, dès qu'il fait un mal ; donc, « cest sans contredit de la question de la Providence quest dérivée celle de lorigine du mal. »
Ceci est-il établi ? Disons alors que d'abord rhomme croit en un Dieu qui est cause de tout. Dès lors, bifurcation : ceux qui tiennent à ce que ce Dieu soil toujours prouvé bon donnent à tout événement une interprétation telle que cet événement est preuve soit débouté, soit de justice de Dieu. Ceux qui nient Dieu, ou qui en doutent ou qui se le figurent comme malveillant, interprètent tout événement comme incriminant Dieu s'il existe et comme ne le justifiant que... s'il n^existe pas.
Mais nous, philosophes désintéressés et sans parti pris, que ferons-nous? Nous nous demanderons s'il ne faudrait pas faire abstraction du contingent, croire que « les événements particuliers ne sont rien aux yeux du maître de Tunivers », que u sa providence est seulement aniverselle » et qu' « il se contente de présider au tout sans s'inquiéter de la manière dont chaque individu passe cette courte vie».
— Mais c'est là un Dieu un peu insensible. — On peut répondre non, moyennant une distinction. « Il semble que les choses doivent être considérées relativement dans Tordre physique etabsolument dans Tordre moral. » Dans Tordre physique, « la plus grande idée que je me puisse faire de la Providence est que chaque être matériel soit disposé le mieux qu'il est possible par rapport au tout » — et dans Tordre moral chaque être sensible le mieux qu'il est possible par rapport à lui-même, en sorte que, pour qui sent son existence, il vaille mieux exister que n'exister pas. Or dans l'optimisme, pour ce qui est de Tordre physique, tout est vraisemblablement disposé le mieux possible par rapport au tout, puisque le monde se soutient et dure ; pour ce qui est de Tordre moral, les êtres sensibles sont disposés pour être heureux de l'existence et pour préférer être à n'être point.
— Non !
— Sz, si vous croyez à la vie future réparant immensément, incommensurablement les choses souffertes ici-bas. « Il faut appliquer cette règle à la durée de chaque être sensible et non à quelque instant particulier de sa durée, tel que la vie humaine. »
Donc, parce que nous croyons que Dieu existe, nous croyons que le monde ne peut pas être mauvais physiquement et nous croyons qu'il ne peut pas l'être moralement, ce qui nous fait croire, pour les êtres sensibles, à un recto de cette vie dont ils ne voient actuellement que le verso. Donc comme nous le disions en commençant, « ces questions diverses sont ramenées à leur principe commun, Texistence de Dieu. Si Dieu existe, il est parfait ; s'il est parfait, il est sage, puissant et juste; s'il est sage et puissant, tout est bien ; s'il est puissant et juste, mon âme est immortelle ; si mon âme est immortelle, trente ans de ma vie ne sont rien pour moi et sont peut-être nécessaires au maintien de l'univers. Si Ton m'accorde la première de ces propositions, jamais on n'ébranlera les suivantes. »
Rousseau, sans y songer sans doute , a prouvé tout bon par un Dieu qui ne peut pas être mauvais, comme Descartes prouvait tout vrai par un Dieu qui ne peut pas nous tromper. A-
t-il démontré quelque chose ? Rien du tout, assurément ; mais comme il a bien montré les rapports intimes de tout, bien rattaché les parties de la religion naturelle entre elles, bien ramené tout à son vrai centre, ramassé tout, engrené tout et montré à quel point tout se tient et de quelle véritable façon tout se tient !
Mais encore le principe lui-même, à savoir Dieu, qui n'a pas été démontré, puisque précisément c'est avec lui qu'on a démontré tout, pourquoi y croyez-vous ? C'est là qu'avec pleine bonne foi Rousseau dira : j'y crois par sentiment, par foi, et par humanité, « parce que croire et ne pas croire sont les choses du monde qui dépendent le moins de moi, — parce que, quand ma raison flotte, ma foi ne peut rester longtemps en suspens, — parce que mes préférences m'attirent du côté le plus consolant... puisqu'il y a de l'inhumanité à désoler les hommes à pure perte quand ce qu'on veut leur apprendre n'est ni certain ni utile ».
Il n'y a rien de mieux conduit que cette discussion qui met toutes choses sur leur véritable plan, qui marque fortement les rapports véritables entre les idées, qui prouve tant qu'elle peut prouver, qui s'arrête de prouver là où la preuve est humainement impossible et où « le dernier
ROUSSFAU ARTISTE
terme de la raison, comme dit Pascal, est de céder au sentiment ».
La seule critique que j'y ferais, c'est que Rousseau est trop vif pour marquer les transitions logiques, pour mettre toujours les or, les donc et les par conséquent^ ce qui fait que, parce qu'il court, il faut le suivre lentement. Je n'ai pas fait autre chose tout à l'heure que rétablir et accuser les transitions logiques.
Et quand on songe au but particulier poursuivi dans cette discussion, on la trouvera plus pertinente et plus rigoureuse encore. Il s'agissait de prouver à Voltaire, le grand déiste, qiiil est athée ; il s'agissait de démontrer ce que Rousseau dira plus tard : « Voltaire ne croit pas à Dieu ; il ne croit qu'au diable. » Relisez à ce point de vue et voyez si cette proposition : « Quand on est pessimiste, c'est qu'on est athée ; l'on n'est optimiste que parce qu'on croit en Dieu » n'est pas démontrée en toute rigueur.
Mais c est quand il discute avec les protestants persécuteurs, et par conséquent, inconséquents, ou qu'il estime tels, que toutes ses qualités de logique, de dialectique pressante, d'éloquence tirée du raisonnement et qui n*est que le raisonnement passionné, d'ironie tirée du raisonnement et qui n'est que le raisonnement qui sent
qu'il triomphe, sont toutes réunies, se déploient ensemble, concurremment et de concert et nous donnent exactement la sensation de nouvelles Lettres provinciales. Et c'est là que nous retrouvons, plus que tout à l'heure, ce don de la vie, ce don de métamorphoser les idées des personnages, de les faire parler, rire, s'irriter, crier et se débattre, si bien que tout cela n'est pas autre chose que de la polémique écrite par un dramatiste.
On l'accuse, non pas, dit-on, d'être hérétique, mais d'être séditieux, en ce qu'il attaque la religion de l'Etat qui est une loi de TEtat. Mais, s'il vous plaît, « qu'est-ce que c'est que la religion de FEtat ? » La religion de l'Etat, c'est la Réformation. Qu'est-ce que c'est que la Réformation ? « Quand les réformateurs se détachèrent de l'Eglise romaine, ils l'accusèrent d'erreur... On leur demanda de quelle autorité ils s'écartaient de la doctrine reçue ; ils dirent que c'était de leur autorité propre, de l'autorité de leur raison. — Voilà donc l'esprit particulier établi pour unique interprète de l'Ecriture ; voilà chacun mis, pour sa doctrine, sous sa propre juridiction... Or la libre interprétation de l'Ecriture emporte, non seulement le droit d'en expliquer les passages chacun selon son sens particulier, mais celui de rester dans le doute sur
ceux qu'on trouve douteux et celui de ne pas comprendre ceux qu'on trouve incompréhensibles... Pourvu qu'on respecte toute la Bible et qu'on s'accorde sur les points capitaux, on vit selon la Réformation évangélique... Or je vois déjà vos docteurs triompher sur ces points capitaux et prétendre que je m*en écarte. Doucement, messieurs^ de grâce. Ce n'est pas encore de moi qu'il s'agit, cest de vous. Sachons d'abord quels sont, selon vous, ces points capitaux ; sachons quel droit vous avez de me contraindre à les voir où je ne les vois pas et où, peut-être, vous ne les voyez pas vous-même. N'oubliez point, s'il vous plaît, que me donner vos décisions pour lois, c'est vous écarter de la Réformation évangélique, c'est en ébranler les vrais fondements, et que c'est vous qui, par la loi, méritez punition. »
Or, quel est, quel peut être le point capital ? Etant donné d'une part, qu'on se sépare de l'Eglise romaine et, d'autre part, qu'on laisse à chacun toute liberté d'interprétation de l Ecriture, quel peut être le point capital? Celui-ci seul : être séparé de l'Eglise romaine. Le protestantisme ne consiste qu'en une chose : ne pas être catholique ; un homme qui aurait toutes les idées des catholiques, mais qui les aurait parce qu il les aurait et non par obéissance au pape et en
refusant cette obéissance, serait protestant ; et si Ton dit que non, on est en pleine contradiction avec le principe même de la Réforme.
Mais les protestants, à commencer par Calvin, ont imposé leurs dogmes et ont été inquisiteurs et persécuteurs ? Cela ne prouve rien, sinon qu'ils ont pris Tétat d'esprit catholique : « Votre histoire et celle en général de la Réforme, est pleine de faits qui montrent une inquisition très sévère, et de persécutés les réformateurs devinrent bientôt persécuteurs ; mais ce contraste ne prouve queTinconséquence des hommes et l'empire des passions sur la raison. A force de disputer avec les catholiques, le clergé protestant prit l'esprit disputeur et pointilleux. » Qu'est-ce que cela prouve ? Qu'ils « suivaient plus leurs passions que leurs principes. Leur dure orthodoxie était une hérésie. C'était là l'esprit des réformateurs, mais non celui de la Réformation ».
L'Eglise de Genève n'a donc et ne doit avoir, comme réformée, aucune profession de foi précise, articulée et commune à tous ses membres. Si l'on voulait en avoir une, en cela même on violerait la loi de l'Etat que l'on prétend que j'attaque. Qu'est-ce que j'ai fait ? J'ai attaqué les dogmes de FEglise catholique puisqu'elle en a et non les dogmes de l'Eglise protestante puisque son principe est de n'en pas avoir. « J'ai attaqué
les dogmes de l'Eglise catholique, donc je suis protestant. Et je suis poursuivi à Genève ! Voilà une des choses les plus étranges dont on ait jamais ouï parler. Je suis décrété à Paris comme confesseur de la foi protestante, et c'est pour cela que je suis encore décrété à Genève I » — Mais ce livre n'a pas l'esprit protestant ; il contient des objections, des difficultés, des doutes. Pourquoi non ? « De quel droit prétendez-vous soumettre ma raison à la vôtre comme si vous prétendiez à 1 infaillibilité du pape ? N'est-il pas plaisant qu'il faille raisonner en catholique pour m'accuser d'attaquer les protestants ? »
On me dit encore : « Jean-Jacques Rousseau n'est pas chrétien... Il ne croit pas à la révélation, puisqull ne croit pas aux miracles. » Mais à ce compte, les premiers réformateurs n'étaient pas chrétiens. Deux ou trois hommes élevèrent la voix et dénoncèrent l'Eglise de Rome comme pénétrée d'erreurs. On leur dit : « Vous êtes donc des envoyés de Dieu ! Vous apportez une révélation. Prouvez votre révélation par des miracles. » Ils répondirent et cette réponse est belle : « Nous ne faisons pas de miracles. Nos miracles sont des arguments ; nos prophéties sont des démonstrations... » Fort bien dit, admirablement dit ; mais à la condition que les réforma-
teurs ne dogmatisent jamais, ne prescrivent jamais, n'imposent pas leur credo, surtout ne persécutent point ; car alors les catholiques leur diraient immédiatement : « Vous vous donnez comme étant sans miracles et vous vous donnez comme envoyés de Dieu. Mais ceci même est un miracle. N'êtes-vous que des hommes ? Argumentez et discutez, rien de plus. Les distinctions dont vous nous payez seraient tout au plus tolérables si vous disiez simplement votre avis et que vous en restassiez là ; mais point ! Vous nous faites une guerre ouverte, vous soufflez le feu de toutes parts. Résister à vos leçons, c'est être rebelle, idolâtre, digne deTenfer. Vous voulez absolument convertir, convaincre, contraindre. Vous dogmatisez, vous prêchez, vous censurez, vous anathématisez, vous excommuniez, vous punissez, vous mettez à mort, vous exercez l'autorité des prophètes et vous n'êtes que des particuliers ! Quoi ! vous novateurs, sur votre seule opinion, soutenue de quelques centaines d'hommes, vous brûlez vos adversaires I Et nous avec quinze siècles d'antiquité et la voix de cent millions d'hommes, nous aurions tort de vous brûler? Non, cessez déparier, d'agir en apôtres ou montrez vos titres. . . » A ce discours, voyezvous, monsieur, ce que nos réformateurs auraient eu de solide à répondre ? Je pense qu'ils
auraient été réduits à se taire ou à faire des miracles. »
Cette fameuse prosopopée des catholiques est un des coups à la fois de logique et d'éloquence les plus éclatants, les plus impérieux, les plus contraignants et définitifs que je connaisse.
Mais à l'argument personnel : M. Rousseau ne croit pas à la révélation puisqu'il ne croit pas aux miracles, Rousseau n'a pas répondu. Il y vient. N'y a-t-il donc d'autre manière de croire à la révélation que de croire aux miracles ? On peut croire qu'une doctrine vient de Dieu parce qu'elle est divine, parce qu'elle est sublime, parce qu'on n'imagine point que des hommes aient pu l'inventer ; — on peut croire qu'une doctrine est divine, parce que ceux qui l'annoncent sont saints, véridiques, justes, et de vertu inaccessible aux passions humaines ; — on peut croire enfin qu'une doctrine vient de Dieu parce que ceux qui l'annoncent font des miracles. De ce que la troisième manière n'est pas celle de Rousseau, il est téméraire de conclure qu'il ne croit à la révélation ni de la seconde manière ni de la première. Il serait facile même dedémontrer qu en se restreignant à la première manière et à la seconde, il est plus près du Christ qu'en se restreignant à la troisième et qu'il ne s'éloigne que des « Juifs charnels», comme disait Pascal. C'est
très tard dans le cours de sa prédication [erreur] que Jésus-Christ a fait des miracles, et il faut remarquer qu'il n'a jamais eu grand goût pour cela. Voyez donc ; les docteurs, le voyant faire le prophète, lui demandent un signe. A cela qu aurait dû répondre Jésus d'après le système des adversaires de Rousseau ? Il aurait dû répondre : « Vous demandez un signe ; vous en avez eu cent ... Cana, le centenier, le lépreux, les aveugles, les paralytiques, la multiplication des pains... » Voilà évidemment, si la révélation ne se prouve que par les miracles, ce que le Christ aurait dû répondre. Au lieu de cela, il leur dit : « La nation méchante et adultère demande un signe et il ne lui en sera point donné. » Et il a dit cela, non pas seulement une fois, mais plusieurs. Dans le système des adversaires de Rousseau, « la demande des docteurs était très légitime » ; c'était même la seule légitime ; (( pourquoi donc insulter ceux qui la faisaient ? »
Ne voyez-vous pas que Jésus méprise ceux qui ne croient en lui qu'en considération de ses miracles ? Si vous ne voyez des prodiges et des miracles, vous ne croyez point, dit-il. Parlet-on de ce ton-là quand on veut donner des prodiges en preuve ?
Notez encore que Jésus recommande aux miraculés de ne pas parler des miracles. « L'on eût
dit qu'il craignait que sa vertu miraculeuse ne fût connue. On m'avouera que c'était une étrange manière d'en faire la preuve de sa mission. »
Et remarquez enfin que « tant s'en faut que l'objet des miracles de Jésus fût d'établir la foi, qu'au contraire, il commençait par exiger la foi avant que de faire le miracle. Si après cela on peut accuser quelqu'un de ne pas croire à la révélation parce qu'il n'a pas besoin de miracles pour y croire, c'est que l'on a perdu le sens même de l'Evangile ».
Si Rousseau écarte la preuve par le miracle, c'est que l'inconvénient de la preuve par le miracle est que cette preuve n'est jamais faite: « Puisqu'un miracle est une exception aux lois de la nature, pour en juger il faut connaître ces loiS; et pour en juger sûrement^ il faut les connaître toutes ; car une seule que l'on ne connaîtrait pas pourrait, en certains cas inconnus aux spectateurs, changer l'effet de celles que l'on connaîtrait. Ainsi celui qui prononce qu'un tel ou tel acte est un miracle déclare qu'il connaît toutes les lois de la nature et qu'il sait que cet acte est une exception. Mais quel est ce mortel qui connaît toutes les lois de la nature ? Newton ne se vantait pas de les connaître. Un homme sage, témoin d'un fait inouï, peut attester qu'il a vu ce fait et qu'on peut l'en croire ; mais ni
cet homme sage ni nul autre homme sage sur la terre n'affirmera jamais que ce fait, quelque étonnant qu'il soit, puisse être un miracle ; car comment peut-il le savoir ? Tout ce que l'on peut dire de l'homme qui se vante de faire des miracles est qu'il fait des choses fort extraordinaires. J'en ai vu, moi, de ces choses-là et même j'en ai fait (1). »
Tel est le style de Rousseau dans les argumentatio»s-fil est lumineux ; il est puissant,
(1) En note Rousseau ajoute : (( J'ai vu, à Venise, une manière de sorfs assez nouvelle... Celui qui les voulait consulter entrait dans une chambre et y restait seul, s'il le désirait. Là, d'un livre plein de feuillets blancs, il en tirait un, à son choix ; puis tenant cette feuille, il demandait, non à voix haute, mais mentalement, ce qu'il voulait savoir. Ensuite il pliait cette feuille blanche, l'enveloppait, la cachetait, la plaçait, ainsi cachetée, dans un livre ; enfin, après avoir récité certaines formules très baroques, sans perdre son livre de vue, il allait en tirer le papier, reconnaître le cachet, l'ouvrir, et il trouvait la réponse écrite. Le magicien qui faisait ces sorts était le premier secrétaire de l'ambassadeur de France et il s'appelait Jean- Jacques Rousseau. Je me contentais d'être sorcier, parce que j'étais modeste ; mais si j'avais eu l'ambition d'être prophète, qui m'eût empêché de le devenir? )) — C'est sur ce texte que Voltaire a écrit vingt fois : « Il s'est vanté d'avoir fait des miracles à Venise. )) Ainsi Voltaire donne Rousseau comme s'étant vanté d'avoir fait des miracles, en s'appuyant sur le texte où Rousseau déclare n'en avoir pas fait et que personne ne peut en faire. La mauvaise foi est l'âme des discussions. Il est vrai que M. Maugras verrait là, de la part de Voltaire, une simple espièglerie, et charmante.
il est coloré, il est animé et animant ; il fait vivre les idées sous forme de personnages et sous forme de groupes de personnages. Il est aussi vigoureux que celui de Calvin et il n'est pas « triste ». S'il s'agit de preuve par le miracle, aurait pu dire un partisan de Rousseau, comparez les styles de Rousseau et de Calvin ; c'est celui de Rousseau qui est le miracle.
Je m'étonne toujours qu'on ait dit mille fois que Rousseau est plein de sophismes et qu'il habite le sophisme comme les sirènes habitent la mer. Je ne connais pas de raisonnements plus droits^ plus directs que la plupart des raisonnements de Jean-Jacques Rousseau. On a vu dans un autre volume, que j'estime qu'il se trompe souvent; mais presque toujours, encore que parfois sur des points de départ faux, il raisonne avec une logique indéfectible.
Je voudrais pourtant donner un exemple de sa sophistique et des défauts (et même des mérites) que sa sophistique fait passer dans son style. Un jeune homme que l'on destinait à l'état ecclésiastique exposait ses scrupules à Rousseau et son aversion pour ce qui était d'enseigner des dogmes auxquels il ne croyait pas. Entendons-nous bien, pour ne pas être injuste, sur l'état d'esprit de Rousseau à ce moment-là.
Il ne croit pas beaucoup que son correspondant soit sérieux ; il y aura donc beaucoup d'ironie, comme filant entre deux eaux, dans sa lettre ; Rousseau y joue un personnage, celui du bonhomme simple qui ne comprend pas les vertus sublimes et qui donne des conseils de gros bon sens; et, comme il arrive toujours dans ce cas, il glisse dans le sophisme ; mais encore le sophisme existe, et c'est de la manière dont Rousseau le pratique que je veux traiter.
Il commence par dire que les scrupules de M. Tabbé de... « sont assurément respectables comme fondés sur la vertu », mais il ajoute tout de suite : « Mais l'obligation d'avoir de la vertu, sur quoi la fondez-vous ? » Même pour se moquer d'un faux vertueux, il ne faut pas dire cela parce qu'il est trop facile qu'on vous réponde : « La vertu ne se fonde sur rien ; c'est elle qui fonde. » Le sophisme consiste ici à donner l'air d'une vérité générale à quelque chose qui n'est qu'une épigramme. Il fallait dire : « Mais êtesvous bien sûr que l'obligation d'avoir de la vertu soit dans votre cœur ? » Passons et mettons qu'il n'y ait pas sophisme proprement dit, mais gaucherie dans la rédaction de l'épigramme.
Il continue : « Votre délicatesse sur l'état ecclésiastique est sublime ou puérile selon le degré de vertu que vous avez atteint... » Très
habile : il se garde ; si le jeune abbé est un saint, il a les devoirs du saint ; il ne doit pas dévier d'une ligne de la voie de sa conscience, et tout ce qu'aura dit Rousseau ne comptera pas : mais s'il est un homme comme un autre...
S'il est un homme comme un autre, Rousseau lui conseille de ne se faire aucun scrupule d'être un prêtre menteur ; car cette délicatesse est sans doute un devoir pour quiconque remplit tous les autres, et qui n'est ni faux ni menteur en rien en ce monde ne doit pas l'être même en cela» . Cette fois, voici le sophisme et qui contient en germe tous ceux qui suivront. Il consiste à dire : il n'y a pas lieu de s'imposer de petits devoirs quand on ne remplit pas les grands, et je tiens la véracité du prêtre pour un petit devoir. C'est un sophisme : l'' parce que l'obligation morale s'applique à tous les devoirs petits ou grands, d'autant qu'il est difficile de savoir quels sont les grands devoirs et les petits, et c'est pour cela même que la morale est rigoureuse et stricte ; 2° parce qu'il y a quelque lieu de croire que la véracité du prêtre est un aussi grand devoir que la véracité de l'homme du monde (mais Rousseau, plus loin, croira répondre à cela.)
Suite du sophisme : « Je ne connais que Socrate et vous à qui la raison pût passer un tel scrupule ; car à nous autres, hommes vulgaires,
il serait impertinent et vain d'en oser avoir un pareil. Il n'y a pas un de nous qui ne s'écarte de la vérité cent fois le jour dans le commerce des hommes, en choses claires, importantes et souvent préjudiciables; et dans un point dépure spéculation dans lequel nul ne voit ce qui est vrai ou faux et qui n'importe ni à Dieu ni aux hommes, nous nous ferions un crime de condescendre aux préjugés de nos frères et de dire oui où nul n'est en droit de dire non. »
M"^^ de Montespan disait : « Parce que j'ai fait une faute, faut-il que je les fasse toutes ? » Rousseau dit : « Puisque vous faites toutes les fautes, vous pouvez sans scrupule en faire une de plus. » Avec tout le respect que je dois à Rousseau^ c'est M""^ de Montespan qui a raison.
Suite du sophisme ; application particulière du sophisme au ministère ecclésiastique : « Je vous avoue qu'un homme qui, d'ailleurs, n'étant pas un saint, s'aviserait tout de bon d'un scrupule que l'abbé de Saint-Pierre et Fénelon n'ont pas eu, me deviendrait par cela seul très suspect. »
Preuve par exemples très douteuse ; car comment savez-vous que l'abbé de Saint- Pierre et Fénelon n'ont pas été chrétiens convaincus ?
(( Quoi, dirais-je en moi-même, cet homme refuse d'embrasser le noble état d'officier de morale, un état dans lequel il peut être le guide et le bienfaiteur des hommes, les instruire, les soulager, les consoler, les protéger, leur servir d'exemple ; et cela pour quelques énigmes auxquelles ni lui ni nous n'entendons rien et qu'il n'avait qu'à prendre et donner pour ce qu'elles valent en ramenant sans bruit le christianisme à son véritable objet ! »
Ici Rousseau ne plaisante plus, même à moitié. Il s'est persuadé que le mensonge ecclésiastique est une bagatelle, quelque chose d'infiniment moins important que le mensonge civil ; et nous n'avons plus seulement ici le Rousseau sophiste, mais le Rousseau casuiste, et voici venir toute une casuistique extrêmement répugnante qui consiste, sous prétexte d'utilité sociale et en excusant le crime par l'intention, à renverser les valeurs et à présenter comme le plus petit des mensonges le plus grand mensonge, celui qui porte sur le fondement même de la morale. Au contraire du personnage qui dit à Polyeucte : (( Adorez Dieu dans l'âme et n'en témoignez rien », il dit à l'abbé : « Témoignez Dieu de bouche et n'y croyez en rien » ; et il ne s'aperçoit pas que celui qui ment sur l'explication de l'ensemble des choses est beaucoup plus menteur que celui qui
ment sur une chose particulière, même importante, et est pour ainsi parler le menteur en soi et n'a plus même un reste d'honneur.
Mais échauffé par son paradoxe, ou plutôt s'échaufifant à froid, il prend son ton, que vous connaissez bien, d'orateur véhément et s'écrie : « Non, conclurais-je, cet homme ment [celui qui ne veut pas mentir], il nous trompe ; sa fausse vertu n'est point active ; elle n'est que de pure ostentation ; il faut être un hypocrite pour taxer d'hypocrisie détestable... [jeu tout naturel des idées d'un homme qui est dans le sophisme et qui sent qu'il y est : la faute qu'il commet et qu'il sent qu'il commet, il se persuade que c'est l'adversaire qui en est coupable ; parce qu'il entrevoit un hypocrite quelque part, il veut croire qu'il est en face de lui]... pour taxer d'hypocrisie détestable ce qui n'est au fond qu un formulaire indifférent en lui-même, mais consacré par les lois. »
Arrivé là et sentant, comme au commencement, le besoin de se couvrir dans le cas où il aurait affaire à un homme véritablement convaincu et qui le jugerait sévèrement, il termine ainsi : « Sondez bien votre cœur, monsieur, je vous en conjure ; si vous y trouvez cette raison telle que vous me la donnez, elle doit vous déterminer et je vous admire. Mais souvenez-
vous bien qu'alors, si vous n'êtes le plus digne des hommes, vous aurez été le plus fou. » Et ceci est prudent, relativement raisonnable et spécieux ; mais encore sophistique ; car ce n'est pas la vertu sublime qui vous oblige à ne pas mentir, et l'on y est obligé à moins, et il suffit d'être honnête homme pour vouloir mentir le moins possible ; et la doctrine est extrêmement dangereuse qui consiste à soutenir que lorsqu'on n'est pas un saint, autant vaut n'avoir de scrupule en rien et que quand on n'est pas à la cime, il est ridicule de se tenir à mi-côte.
Et c'est l'admirateur d'Alceste et celui qui ne trouve pas Alceste assez sincère qui a écrit cette lettre de Tartufe !
Pourquoi l'a-t-il écrite ? Je ne sais ; il y a de tout dans cette page : désir de mystifier, instinct de contradiction, plaisir de soutenir une idée fausse et de s'en tirer avec habileté, avec adresse et même avec force ; une fois embarqué, conviction qui se forme peu à peu par la chaleur avec laquelle on argumente et qui finit par vous posséder, au moins à moitié ; et le châtiment du sophiste, c'est que son sophisme le persuade.
Je ne sais ; mais il est curieux de voir comment Rousseau se laisse tenter, comment il accueille le sophisme, pourquoi (peut-être) il l'accueille
et comment, à le dévider d'une main très habile, il s y enlace (1).
Grand logicien, capable de sophisme par admiration pour une idée insuffisamment approfondie, ou pour tel ou tel autre défaut de son caractère ; le plus souvent très sûr, très ferme, très lumineux, très serré, sans rien de pénible et qui sente l'effort, passionné aussi et vivifiant les idées et les douant, à mesure qu'il les met debout devant lui, comme son Pygmalion sa Galatée, d'une vie puissante, surabondante et toujours artistique, Rousseau est au nombre des plus grands dialecticiens-orateurs que le monde ait vus.
(1) Il faut faire aussi attention à la date (janvier 1764), Un an environ auparavant, Rousseau, en sollicitant du docteur Montmollin la permission de communier et en communiant, avait fait un acte d'hypocrisie religieuse dont ses amis de Paris l'avaient blâmé. Il est possible que quand il prêche l'hypocrisie comme une convenance, un sourd désir de se disculper à ses propres yeux et de s'approuver lui-même dans ce qu'il prêche, le mène un peu, à son insu ; et c'est ce qu'on appelle se faire (secrètement) le saint de son sermon.
SON HUMOUR
Il est très fréquent, surtout en France, qu'un homnie spirituel ne soit pas intelligent ; mais il est extrêmement rare qu'un homme intelligent ne soit pas^ au moins quelquefois, spirituel. La pensée forte, se ramassant, se contractant, surtout contredite, s'afïine et devient de Tesprit, prend la forme du trait. Sénèque a des pensées qui se tournent naturellement en épigrammes ; Bossuet, dans ses œuvres polémiques {Variations, Avertissements) a souvent de Tesprit. J'ai trouvé des traits dans Auguste Comte. Je reconnais qu'il y en a peu. Il y en a. Rousseau était si intelligent qu'il devait être spirituel quelquefois. Il l'a été.
Avisez dans la lettre à d'Alembert la fin du portrait, d'ailleurs parfaitement faux, de Philinte : « Un de ces honnêtes gens. . . qui sont toujours contents de tout le monde, parce qu'ils ne se soucient de personne ; qui autour d'une
SON HUMOUR
table bien servie soutiennent qu'il n'est pas vrai que le peuple ait faim ; qui, le gousset bien garni, trouvent fort mauvais qu'on déclame en faveur des pauvres ; qui, de leur maison bien fermée, verraient voler, piller, égorger, massacrer tout le genre humain sans se plaindre, attendu que Dieu les a doués dune douceur très méritoire à supporter les maux d'autrui, »
Voyez sa lettre à M""^ de Sourgal, intrigante qui avait exploité M"^^ de Warens : ((...Vous rappelez fort noblement le présent que vous voulûtes me faire de ce précieux juste au corps qui tient, aussi bien que moi, une place si honorable dans votre lettre. Mais j'aurai l'honneur de vous dire, madame, avec tout le respect que je vous dois, que je n'ai jamais songé à recevoir votre présent dans quelque état d'abaissement qu'il eût plu à la fortune de me placer. J'y regarde de plus près que cela dans le choix de mes bienfaiteurs. J'aurais, en vérité, belle matière à railler en faisant la description de ce superbe habit... en tel état, en un mot, que toute ma modestie aurait eu bien de la peine d'obtenir de moi d'en porter un semblable... »
Voyez dans les Lettres de la Montagne le pastiche de Voltaire, celui-là même qui, très probablement, a inspiré à Voltaire les Sentiments des citoyens, tant il s'est senti touché à l'endroit
sensible : « Ces Messieurs voient si souvent M. de Voltaire ; comment ne leur a-t-il pas inspiré cet esprit de tolérance quil prêche sans cesse et dont il a quelquefois besoin ? S'ils l'eussent un peu consulté dans cette affaire, il me paraît qu'il eût pu leur parler à peu près ainsi : « Messieurs, ce ne sont pas les raisons qui font du mal; ce sont les cafards. La philosophie peut aller son train sans risque ; le peuple ne l'entend pas ou la laisse dire et lui rend tout le dédain qu'elle a pour lui. Raisonner est de toutes les folies des hommes celle qui nuit le moins au genre humain, et Ton voit même des gens sages entichés quelquefois de cette folielà. Je ne raisonne pas, moi, cela est vrai ; mais d'autres raisonnent : quel mal en arrive-t-il ? Voyez tel et tel ouvrage : n'y a-t-il que des plaisanteries dans ces livres-là ? Moi-même enfin, si je ne raisonne pas, je fais raisonner les autres. Voyez mon chapitre sur les Juifs ; voyez le même chapitre plus développé dans le Sermon des cinquante; il y a là du raisonnement ou l'équivalent, je pense... Nous avons arrangé ensemble que mon grand crédit à la cour et ma toute-puissance prétendue nous serviraient de prétexte pour laisser courir en paix les jeux badins de mes vieux ans ; cela est bon ; mais ne brûlez pas pour cela des écrits plus graves ;
SON HUMOUR
car alors ce serait trop choquant. Jai tant prêché la tolérance. Il ne faut pas toujours l'exiger des autres et n'en jamais user avec eux. Ce pauvre homme croit en Dieu ; passons-lui cela ; il ne fera pas secte ; il est ennuyeux, tous les raisonneurs le sont ; du reste, que nous importe? Si Ton brûlait tous les livres ennuyeux, que deviendraient les bibliothèques ? Et si l'on brûlait tous les gens ennuyeux, il faudrait faire un bûcher du pays. Croyez-moi, laissons raisonner ceux qui nous laissent plaisanter, ne brûlons ni gens ni livres et restons en paix, c'est mon avis. » Voilà, selon moi, ce qu'eût pu dire, d'un meilleur ton, M. de Voltaire, et ce n'eût pas été, ce me semble, le plus mauvais conseil qu'il eût donné. »
Il y a de la lourdeur encore dans ce prétendu fac simile du badinage voltairien; mais comme Rousseau a visé juste ! En 1765, ce qui ulcère Voltaire depuis dix ans, c'est qu'il y ait quelqu'un qui Téclipse comme penseur et auprès de qui il ait l'air de ne pas penser du tout. Déjà, que Montesquieu eût plus de force de pensée que Voltaire, Voltaire, sans l'avouer, en avait souffert très cruellement. Représenter Voltaire comme un simple plaisant et le lui faire dire et dans un style qui était bien celui de Voltaire quand il n'était pas tout à fait bon^ était un jeu de guerre
dont on voit d'ici que Voltaire a dû être très désagréablement chatouillé.
Je prie qu'on fasse quelque attention encore à la lettre à M. D. L. G. de décembre 1762, ne serait-ce que parce qu'elle nous révèle qu'en 1762 il a paru ou du moins il a été écrit une première édition des Demi-Vierges. Un auteur demandait à Rousseau sa protection pour un petit poème où il avait voulu prouver quil est faux que, comme il est dit dans la Nouvelle Héloïse^ « on ne doive rien accorder aux sens quand on veut leur refuser quelque chose )> et où il avait voulu persuader aux jeunes personnes que les privautés des amants sont sans conséquence et qu'on peut toujours s'arrêter où Ton veut, disant du reste à Rousseau que c'était précisément ce que l'auteur avait expérimenté par lui-même, et encore demandant à Rousseau de lui procurer quelques jeunes gens à instruire dans les belles-lettres. Tout cela, lui répond Rousseau, « ne m'engagerait pas à vous recommander sans vous connaître, préférablement à tant de gens de mérite que je connais sans les pouvoir servir ; et je me garderais de vous procurer des élèves, surtout s'ils avaient des sœurs... »
De même à un prétendu désespéré qui parle de suicide et qui se recommande à Piousseau,
SON HUiMOlTR
alléguant qu'il a bien un protecteur, mais qu'il ne veut pas le compromettre : « Vous ne voulez pas, Monsieur, faire part de l'état de votre âme et de votre dernière résolution à votre bienfaiteur, à votre consolateur, dans la crainte que, voulant prendre votre défense, il ne se compromît inutilement avec un ennemi puissant qui ne lui pardonnerait jamais. C'est à moi que vous vous adressez pour cela, sans doute à cause de mon grand crédit et des moyens que j'ai de vous servir et qu'un ennemi de plus ne vous paraît pas une grande affaire pour quelqu'un dans ma situation. Je vous suis obligé de la préférence ; j'en userais si j'étais sûr de vous pouvoir servir ; mais certain que l'intérêt qu'on me verrait prendre à vous ne ferait que vous nuire, je me tiens dans les bornes que vous m'avez demandées. »
Tout cela est de l'esprit, ou plutôt de Yhiimoiiry de la raillerie froide, sans bonne humeur, un peu amère, mais singulièrement cuisante.
Où Rousseau se trompe, c'est quand il veut « se faire léger », comme l'allemand légendaire, et montrer en passant qu'il peut rivaliser avec les gens d'esprit alerte du siècle qui fut le plus spirituel de tous les siècles. Deleyre est assurément un imbécile ; mais ce n'est pas une raison pour le houspiller aussi lourdement que nous
allons voir Rousseau le faire sur la femme qu'il aime et qu'après tout il n'a peut-être pas tort d'aimer : « Vous voilà donc, mon cher Deleyre^ bien décidément fou ; car il n'y a plus de doute sur votre dernière lettre ; heureusement, ce sont de ces folies qui ont leur terme, qui ne laissent après leur guérison qu'un peu de honte pour cicatrice et que bien peu d'hommes ont droit de ne pas pardonner... Puisque vous aimez, vous n'aimez qu*un objet parfait ; cela est clair et ce n'est assurément pas de quoi je dispute ; mais il me faut excuser d'avoir profané je ne dis pas l'idole, mais la divinité de votre cœur. Il faut d'abord vous dire que je crus qu'à votre départ tout était fini et que vous ne vous souveniez plus de vos anciennes adorations que pour vous moquer de vous-même et de votre ancienne simplicité. Naturellement vous conviendrez que cette opinion n'était pas sans vraisemblance et que des amours de Paris ne doivent guère durer plus longtemps . J'avais donc pris le ton que j'imaginais que vous prendriez vous-même ou que, du moins, vous écouteriez volontiers ; mais non ; l'absence, le sort cruel ; vous voilà toujours dans les sentiments héroïques. A présent que je sais, je changerai de ton... »
Et, après avoir changé de ton, il termine ^insi : « Enfin donc, vous vous êtes choisi une
SON HUMOUR
maîtresse tendre et vertueuse ! Cela n'est pas étonnant, toutes les maîtresses le sont. Vous vous Têtes choisie à Paris ! Trouver à Paris une maîtresse tendre et vertueuse, c'est n'être pas malheureux... »
A coup sûr, tout cela, si l'on ne dit pas qu'il est rustique, on dira au moins, ne fût-ce que pour plaire à Rousseau, qu'il n'est pas du tout parisien.
On en pourrait dire autant ou à peu près des badinages de Claire dans la Nouvelle Héloïse. Ils ne sont pas légers au moins Trouvez-vous de très bon goût ce post-scriptiim de Claire à Julie : « A propos, j'oubliais de faire compliment à ton Altesse. Dis-moi, je t'en prie, Monseigneur ton mari est-il Atteman, Knis ou Boyard? Pour moi. je croirai jurer s'il faut t'appeler M^^ laBoyarde. 0 pauvre enfant, toi qui as tant gémi d'être née demoiselle, te voilà bien chanceuse d'être la femme d'un prince ! Entre nous, cependant, pour une dame de si grande qualité^ je te trouve des frayeurs un peu roturières. Ne sais-tu pas que les petits scrupules ne conviennent qu'aux petites gens et qu'on rit d'un enfant de bonne maison qui prétend être le fils de son père ? »
Quelle rage prend quelquefois M. Rousseau de nous rappeler qu'il a été valet de chambre ?
J'ai suffisamment, peut-être, mis en lumière les merveilleux dons de style de Jean-Jacques Rousseau ; ce sont ses singularités, ses bizarreries et je ne dirai pas ses négligences, car il n'y a guère lieu de croire à des négligences de sa part, mais ses imperfections que je voudrais signaler maintenant, sans y insister plus qu'il ne faut et seulement pour contribuer à l'étude de notre langue.
Le défaut principal de Rousseau, encore qu'il se fasse voir rarement, c'est l'obscurité, une obscurité qui résulte d'un certain goût qu'il a de n'être pas compris très facilement, de se donner à deviner. Il dira : « Je sais quelles maximes régnent là-dessus dans le grand monde, où la vertu n'est rien, où tout n'est que vaine apparence, où les crimes s'effacent par la difficulté de les prouver, où la preuve même en est ridicule contre l'usage qui les autorise, »
Et cela se comprend ; mais il faut s'appliquer, et l'auteur semble bien trop vouloir que l'on s'y applique.
Il dira : « Ignores-tu qu'il est des tentations déshonorantes qui n'approchèrent jamais d'une àme honnête ? qu'il est même honteux de les vaincre et que se précautionner contre elles est moins s humilier que s'avilir? » Et cela est décidément un peu plus difficile à entendre qu'à admirer et il vaut mieux admirer d'emblée. ™ 11 dira: « La seule chose qui me fait soupçonner qu'il lui reste quelque défiance à vaincre est qu'elle ne cesse de chercher en elle-même ce qu'elle ferait, si elle était tout à fait guérie, et le fait avec tant d'exactitude que, si elle était réellement guérie, elle ne le ferait pas si bien. i> Et je dirai comme ce railleur : « Je comprends cela ; mais si je voulais^ je ne le comprendrais pas. »
Ces entortillements sont très fréquents dans la Nouvelle Héloïse ; il y en a de pareils dans le Contrat social. On dirait que Rousseau a trop lu Marivaux, ou, bien plutôt que, de loin, il a je ne sais quelle démangeaison de rivaliser avec lui. Il est très aristocratique de ne vouloir être lu que par des gens qui ont autant d'esprit que vous ; mais cela est dangereux, parce que cela achemine à vouloir toujours en avoir plus qu'eux
ROUSSEAU AUTISTE
et plus qu'on n'en a soi-même ; et l'esprit qu'on veut qu'aient les autres gâte celui que l'on peut avoir.
A s'entortiller ainsi dans ses mignarcliae.iij il dit aussi — oh ! très rarement — le contraire précisément de ce qu'il veut dire. Il écrit à une dame : « Je ne voudrais pas, pour tout For du monde, être exposé désormais à voir ce joli visage, d'un ovale parfait et qui n'est pas la partie la moins blanche de votre personne. » La dame lui fait remarquer que cela veut dire en bon français que son visage est la partie la plus blanche de sa personne, ce qui est très invraisemblable et ce qui est d'une amabilité douteuse ; certes, pour un amant, la fleurette est mignonne, Il répond que, s'il a dit cela dans sa lettre, c'est qu'il a pris un mot pour un autre, ce qui est incontestable.
Il écrit encore: « L'âge est une attention qu'il est juste de faire. » Cela veut dire : « L'âge est une chose à quoi il est juste de faire attention ^, et rien n'est plus incorrect ; car, quoi qu'on puisse dire, ce n'est pas Tâge qui peut être une attention. — Etc.
Outre cela, qui est son défaut essentiel, il a des impropriétés assez fréquentes qui jettent, elles aussi, une certaine obscurité sur ses discours : a Examinez le comique de cet auteur
[Molière] ; partout vous trouverez que les vices de caractères en sont l'instrument, et les défauts naturels le sujet. » Cela veut dire, comme il l'explique, que « la malice de l'un [vice de caractère] punit la simplicité de l'autre [défaut naturel] et que les sots sont victimes des méchants ». Fort bien ; mais « l'instrument du comique » est-il une expression bien juste et peut-on bien dire que Molière prend la coquinerie de Tartufe pour instrument de son comique ? L'expression nette, propre à être comprise du premier coup, a manqué. Aussi bien, je crois qu'elle n'existe pas. Il fallait tourner par le verbe et dire plus uniment : c( Molière se sert des vices pour ridiculiser les défauts. y>
De même il dira : « Elle prenait toujours grand soin, comme elle était fort peureuse, que nous couchassions dans la même chambre, identité qui se borne rarement là dans un voyage entre un garçon de vingt ans et une fille de vingt-cinq . » Identité est incroyable. Est-on la même personne pour être deux dans la même chambre ?
Les solécismes ou provincialismes, si vous préférez, sont presque innombrables. Il y en a que j'aime fort. Par opposition k mal voulu, qui est assez usité au xvii® siècle et au xvin% il emploie très souvent, et évidemment avec com-
plaisance, bien voulu, qui est excellent et qui complète si heureusement la famille de mots : bon vouloir, bienveillant, bienveillance, et qui est plus fort et plus cordial que bien venu.
Il aime fort l'expression par irait de temps, qui signifie : « le temps s'écoulant, » image très juste et qui remplit bien l'esprit, que je ne vois pas qui soit très usitée depuis le xv® siècle.
Il emploie la locution : « comme la tête me chante » (au gré de ma fantaisie), qui a bien dû être usitée, puisqu'on la retrouve dans l'expression populaire actuelle : « si ça me chante, comme ça me chante. »
Il dit« fait le Phébus avec les dames », dans le sens, je crois {Confessions, I, 5), de : faire de l'esprit. C'est une expression courante depuis le XVII® siècle j un peu détournée de son sens, mais agréablement du reste.
Il croit avoir inventé le mot investigation, de quoi il n'y aurait pas lieu de concevoir trop d'orgueil, et il dit : « Quand j'ai hasardé ce mot, j'ai voulu rendre un service à la langue. » Le mot est dans Montaigne et fut, sans doute, dans le cerveau de ce grand lecteur des Essais une de ces sourdes réminiscences que l'on prend pour des inventions. Rousseau est de soi beaucoup plus archaïque que néologique.
Il a d'autres excentricités linguistiques ou
aventures du verbe que j'aime moins. Est-ce la faute des éditeurs, je ne sais ; mais je le vois emploj^er indifféremment laisser de qui est parfait et laisser que de qui est une absurdité. Il dit : promener pour se promener ; c'est un archaïsme et qui n'a jamais été bon, puisque promener est verbe actif. Il dit : éviter quelque chose à quelqu'un (plusieurs fois) : « Quant à la formule que vous avez voulu m'éviter ». — « Les peines que j'aurais voulu vous éviter. » « J'ai mieux aimé donner congé à votre jardinier que de vous en laisser le tracas ; cependant cela ne vous l'évite pas. » Cette tournure, parfaitement barbare, était assez usitée au xviii® siècle.
Il emploie alterquer, qui est bien suisse ; en tout cas, il est dans Calvin ; il n'en est pas meilleur, et là où Ton a disputer, alterquer est négligeable.
Il dit : tout nous prospère, que je me garderai bien de vilipender, puisque c'est du Racine, mais à quoi je crois cependant qu'il faut préférer : tout nous succède.
Il dit, non pas précisément : « partir en Angleterre », comme les Parisiens d'aujourd'hui, mais faire voile en Europe, ce qui est très douteux.
Il conjugue craindre avec la proposition infînitive : « La voie que vous avez prise et que vous
ROUSSEAU AUTISTE 19
craignez n'être pas la meilleure », ce qui supposerait qu'on peut dire : «je crains sortir. »
Il dit : « j'ai des lettres à répondre », ce qui sans doute est usité au xviii^ siècle et au nôtre, mais est très barbare, car on ne doit pas dire plus : « j'ai répondu la lettre de Paul », que (( j'ai répondu Paul ».
Il dit : « M. Le Maître... était un fort bon homme. Maman me fit faire sa connaissance. » On ne dit pas : « faire la connaissance de quelqu'un », et cherchez un peu ce que cela voudrait dire ; mais : « faire connaissance avec quelqu'un. »
Il dit : ^ J'ai convenu » pour « je suis convenu » (je suis tombé d'accord).
Il dit : « qui faillit à mal tourner » ; c( le jeune homme faillit à tomber », ce qui est d'une excellente vieille langue, mais ce qui, au XVIII® siècle, est certainement un provincialisme.
Il dit (sans cesse) : tel qu'il soit, telle quelle soit, pour quel quil soit, quelle quelle soit. Vaugelas avait condamné cela ; mais il faut convenir que le xvii^ siècle avait peu obéi en ceci à Vaugelas.
Il emploie continuellement aussi pour si : « Croirait-on que la nuit qui suivit une aussi brillante journée... » ; aussi brillante que quoi ? Si est exclamatif, aussi est comparatif et l'on ne
doit employer aussi que quand il y a une comparaison exprimée ou sous-entendue. Ce qui trompe là-dessus, c'est que si aussi pour si est une faute, si pour aussi n'en est pas une : « Ouais, vous êtes bien tendre à la tentation ; certes, à m'émouvoir, moi je ne suis pas si prompte » ; c'est-à-dire aussi prompte que vous ; mais aussi pour 51 exclamatif, malgré quelques lapsus, sur ce point, de bons auteurs, est une faute de français.
Il dit : « Ne rappelons dans aucune lettre du sujet de celle-ci », ce qui signifie : « ne faisons rappel de... » et ce qui est un tour assez agréable, à mon avis, mais bien inusité, ce me semble.
Il dit : « Tout ce qui fâche à l'éditeur, c'est que... », archaïsme, assez élégant du reste, quia été renouvelé par Paul-Louis Courier ; mais qui devait être un provincialisme au xviii^ siècle.
Il dit : « Vous avez très raison », ce qui fait de lui notre contemporain, car nous abondons de nos jours en : « j'ai très faim, j'ai très soif et j'ai très peur » ; mais ce qui est un pur barbarisme.
Il dit : (( en agir » pour : « en user », ce qui, comme la locution précédente, prouve qu'il avait beaucoup d'avenir dans l'esprit, mais ce qui est abominable. On sait que Bouhours signalait
ROUSSEAU AtlTISTE
l'expression comme provinciale et disait que Racine avait été fâché que son fils Teût employée.
En somme, la langue de Rousseau n'est pas une des langues les plus pures qui aient été parlées. Des archaïsmes, qui sont très probablement des provincialismes, puisque Ton sait que les provinces éloignées conservent les locutions qui ont été usitées au centre deux ou trois siècles auparavant ; des locutions douteuses partout et toujours ; de véritables incorrections enfin, ne sont pas rares chez lui. Il est peut-être inutile que j'ajoute qu'il n'en reste pas moins un des plus grands écrivains de la France. Il faut même faire cette remarque qu'il n'y a pas de différence, à moi sensible du moins, ou presque pas, au point de vue de la langue, entre ses œuvres proprement dites et sa correspondance ; et ce n'est point comme chez Flaubert, qui est l'incorrection relative dans ses livres et l'incorrection absolue dans ses lettres. Et cela tient, je crois, à ce que Rousseau avait la coquetterie ou le savoir-vivre d'écrire ses lettres aussi lentement que ce qu'il destinait au public.
SON INFLUENCE
J'indique, dans un autre volume, Tinfluence politique et sociologique de Rousseau. Ici je ne veux marquer que son influence artistique.
Premièrement, un peu après Buffon il est vrai, mais avec plus de puissance, parce qu'il y mettait plus de passion, Rousseau a réveillé dans la littérature française et dans l'imagination française le sentiment de la nature qui sommeillait depuis un peu plus d'un demi-siècle. Il a dit aux hommes : ne vous contentez plus de vous regarder ; regardez. Et, tout de suite, avec Bernardin de Saint-Pierre, Léonard et Chateaubriand, plus tard avec Sénancour, plus tard avec tous les romantiques et des poètes aussi et des prosateurs qui n'étaient pas romantiques, le goût de regarder ce qui nous entoure est revenu, ou plutôt a été avoué et a été tenu pour matière d'art.
Voyez, chez un homme qui n'est pas de tem-
pérament romantique, Chênedollé, ou ce souvenir de la Nouvelle Héloïse (et il est probable), ou cette page que Fauteur aurait pensée, mais n'aurait pas songé à écrire, si la Nouvelle Héloïse n'avait pas été faite : « J'ai revu aujourd'hui avec délices tous les travaux de la moisson. J'ai vu scier, j'ai vu lier, j'ai vu charrier. Rien ne me plaît comme de voir un atelier de moissonneurs dans un champ... [description, tableau]... J'aime tous les travaux champêtres ; j'aime à voir labourer, semer, moissonner, planter^ tailler, émonder les arbres [comme M""® de Sévigné aux Rochers. Le mérite de Jean-Jacques a été précisément de réintégrer dans la littérature M""® de Sévigné et La Fontaine]. Je jouis du blé vert et j'en jouis en moisson. En mars, je ne connais rien de beau, de riant, de magnifique comme un beau champ de blé qui rit sous les premières haleines du printemps... II a fait aujourd'hui un vrai temps de printemps ; Tair, qui était aigre et froid, s'est singulièrement adouci et a passé au chaud. C'est ce que les gens d'ici rendent par une expression pittoresque. Ils disent aussi que le temps s'engraisse. Ils disent aussi que le temps est maigre quand le vent souffle de l'est et que le hâle est grand. Le jardinier me disait aussi : « Le temps va changer, le soleil est bien plus gras qu'hier. » Toutes ces expressions sont aussi justes qu'éner-
SON INFLUENCE
giques, parce qu'elles sont toutes de sensation et créées par le besoin. »
D'autre part, tous les poètes, de quelque tempérament qu'ils aient été, qui ont chanté scientifiquement, d'après les données scientifiques, soit la nature entière, soit quelque règne de la nature, Saint-Lambert (1), André Chénier, Fontanes (2), Delille, Castel, combien d'autres, relèvent de Buffon, il est vrai, beaucoup plus que de Jean- Jacques Rousseau ; mais encore sentent en eux l'influence de Rousseau et ils le citent (3). On doit même dire à mon avis : d'abord que toute la littérature naturaliste (dans le vrai sens du mot) de 1760 à 1850 a été dominée par Buffon et Rousseau ; ensuite que l'influence de Buffon a, d'une part, aidé, dautre part, un peu contrarié celle de Rousseau, poussant comme Rousseau les littérateurs à la contemplation de la littérature, mais les invitant plutôt à l'étudier qu'à la contempler ; enfin que, quand l'influence de Buffon a décliné, vers 1820, celle de Rousseau a régné seule ou souverainement, mais aidée encore par l'habitude que les poètes qui relevaient surtout de Buffon avait donnée aux
(1) Les Saisons ne datent que de 1769.
(2) La Maison rustique,
(3) Ghênedollé, Castel.
esprits de s'occuper de la nature, de ses aspects, de ses phénomènes et de ses lois.
Or le sentiment ou le goût de la nature a des suites infinies dans une littérature. Il déshabitue de la société, il la rend moins nécessaire ; il transforme une littérature de société, je ne dis pas en littérature personnelle et cela ne va pas nécessairement, mais en littérature qui, ou suffit à l'auteur seul, ou s'adresse à un cercle beaucoup plus grand que celui de la littérature de société. L'homme qui contemple la nature, qui en jouit et qui exprime les jouissances qu'il en tire, ou ne songe qu'à se satisfaire, mais cela est rare ; ou s'adresse aux solitaires comme lui, très loin, là-bas, à tous les points cardinaux, à une foule qu'il ne connaîtra jamais ; et cela donne à la littérature un caractère d'universalité, de vastitude au moins et lui ôte le caractère local, circonscrit, relativement étroit qu'elle avait avant.
De tout cela, Rousseau est Fauteur, le promoteur incontestable. L'anecdote est typique : c'est Rousseau qui a donné à Voltaire l'envie qu'il n'a jamais eue jusqu'à soixante ans de voir un lever d'aurore. Toute la littérature a suivi. Rousseau a été le Chantecler qui fait lever le soleil .
Que la suite des choses ait toujours été celle
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qu'il a voulu, c'est une autre affaire. Rousseau a trouvé dans la nature une consolatrice et, en la nature, il a voulu donner à Thomme une consolatrice. Les hommes ont d'abord cherché des consolations dans le sein de la nature (Chateaubriand, Lamartine, Musset lui-même), puis, ce qui devait arriver est arrivé, à savoir qu'à contempler la nature on s'aperçoit qu'elle ne nous contemple pas et qu'elle n'a de nous aucun souci. Et alors on en arrive à en avoir peur et à la haïr ; et au vers de Lamartine :
Mais la nature est là qui t'invite et qui t'aime
vient s'opposer le vers de Vigny :
Car je la connais trop pour n'en pas avoir peur... Et dans mon cœur alors, je la hais...
Et cette évolution est intéressante, comme d'autres que nous verrons qui procèdent aussi de Rousseau ; et peut faire soit qu'on bénisse Ptousseau d'avoir ouvert aux hommes une source de consolations, soit qu'on le maudisse d'avoir montré aux hommes une fausse consolation dont il aurait dû sentir le néant et acheminé les hommes vers une déception et un désespoir de plus. Mais quand il ne s'agit que de déterminer une influence et de mesurer sa portée, on peut toujours dire qu'il reste ceci, que Rousseau
a été un grand révélateur et un étonnant conducteur d'hommes.
D'autre part, il a renouvelé toute la sensibilité, et, par conséquent, la poésie tout entière comme il renouvelait le tour général de l'imagination. Il a inspiré le goût de la solitude, qui, comme le sentiment de la nature, était éteint depuis un demi-siècle, mais plus encore et depuis plus longtemps encore. Il avait existé chez les anciens et la « solitude où je trouve une douceur secrète » de La Fontaine n'est, comme on sait bien, que la traduction du 0 qui me gelidis in vallibus Hœmi de Virgile et du Angulus ridet d'Horace. Sénèque aussi l'a chantée comme préservatrice de la contagion morale, affirmant que « toutes les fois qu'il a été dans la compagnie des hommes, il en est revenu moins homme qu'il n'était ». — « Que dois-je le plus éviter, me dites-vous ? La foule. En effet, il y aurait encore du danger à vous y exposer. Pour moi, du moins, j'avoue ma faiblesse. Je n'en rapporte jamais les mœurs que j'y ai portées; j'avais établi un ordre, il est renversé ; chassé un vice, il revient. Certains convalescents, épuisés par de longues souffrances, ne peuvent sortir sans éprouver de malaise ; tel est notre état à nous dont l'âme relève d'une longue maladie. Le commerce avec beaucoup d'hommes nous fait du mal. A notre insu, nous
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en rapportons le goût, l'empreinte, le vernis de quelque vice, et le péril augmente en raison de la multitude. Mais rien [ceci a Fair d'être de Rousseau] n'est aussi nuisible aux bonnes mœurs que de perdre son temps dans un spectacle ; c'est alors qu'à la suite du plaisir, les vices se glissent plus aisément. J'en reviens plus avare, plus ambitieux, plus dépravé, ajoutez plus cruel et plus inhumain pour avoir été au milieu des hommes. »
Ulmitation de Jésus-Christ, qui, tout entière, du reste, n est qu'un traité sur l'entretien de l'âme dans la solitude, dit particulièrement ces fortes paroles :
« Il est plus aisé de se tenir chez soi caché que de se garder de soi-même suffisamment au dehors... Il vaut mieux être caché et prendre soin de son âme que de faire des miracles et d'oublier soi-même », conformément à ces paroles du Prophète : « Je me suis éloigné, j'ai fui et j'ai demeuré dans la solitude . »
Montaigne, dans un esprit tout différent et en épicurien de la solitude, et revenant à l'esprit de Virgile et d'Horace sur ce point, nous dit : « Faisons que notre contentement dépende de nous, déprenons-nous de toutes les liaisons qui nous attachent à autrui, gagnons sur nous de pouvoir à bon escient vivre seuls et y vivre à notre
aise i> ; — « plions bagage, prenons de bonne heure congé de la campagne, dépêtrons-nous de ces violentes prises qui nous engagent ailleurs et éloignent de nous. »
de Sévigné, tout à fait dans la manière de Rousseau, écrivait : « Je vous avoue que c'est un de mes plaisirs que de me promener toute seule ; je trouve quelques labyrinthes de pensées dont on a peine à sortir ; mais on a du moins la liberté de penser à ce que l'on veut. » — « C'est ici une solitude faite exprès pour y bien rêver ; vous en feriez bien votre profit et je n'en use pas mal... » Et encore : « Vous voulez donc aussi que je vous parle de mes bois ; la stérilité de mes lettres ne vous en dégoûte pas. Vous saurez donc, ma bonne, que j'y fais honneur à la lune, que j'aime comme vous savez... Vraiment ces allées sont d'une beauté, d'une tranquillité, d'un silence à quoi je ne puis m'accoutumer... Je me trouve fort à mon aise toute seule ; je crains qu'il ne me vienne des mondains, c'est-à-dire de la contrainte. » — C'est exactement Rousseau écrivant à M. de Malesherbes.
Mais tout cela était bien oublié du temps de Rousseau. Rousseau a réhabilité la solitude en tant que préservatrice de la vue des hommes et de la vue de leurs misères morales ; — en tant que libératrice ; — en tant qu'inspiratrice de
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mille jeux et occupations innocentes ; — en tant que favorable à la pensée, — en tant qu'ouvrant les ailes à l'extase et nous dispersant délicieusement dans le grand tout ; — en tant aussi que nous rapprochant de Dieu et nous donnant comme des forces pour nous élancer vers lui. De compte fait, toutes les manières, je crois, de goûter la solitude, il les a eues et nous a dit comme il les pratiquait.
Après lui, la solitude a été considérée comme une dixième muse, Sénancoury a cherché la tranquillité d'âme et y a trouvé l'amertume éternelle qu'il y portait.
Chateaubriand, artiste, comme Rousseau, mais beaucoup plus que Rousseau, a cherché une solitude peuplée de spectacles et a joui de ces spectacles en païen merveilleux qui se croyait chrétien, mais qui, dans le monde entier, comme dans le christianisme lui-même, n'a cherché que des spectacles et de ces spectacles dont on ne se pénètre que quand on est seul et que tout voisin vous empêcherait de bien voir et de bien goûter. Lui aussi a ses promenades en forêt en seule compagnie de ses rêves, lui aussi a son lac de Bienne et son bateau à la dérive : « Plus la saison était triste, plus elle était en rapport avec moi : le temps des frimas, en rendant les communications moins faciles, isole les habitants des cam-
pagnes ; on se sent mieux à l'abri des hommes. Un caractère moral s'attache aux scènes de l'automne : ces feuilles qui tombent comme nos ans, ces fleurs qui se fanent comme nos heures, ces nuages qui fuient comme nos illusions, cette lumière qui s'affaiblit comme nos intelligences, ce soleil qui se refroidit comme nos amours, ces fleuves qui se glacent comme notre vie, ont des rapports secrets avec nos destinées. Je voyais avec un plaisir indicible le retour de la saison des tempêtes, le passage des cygnes et des ramiers, le rassemblement des corneilles dans la prairie de l'étang et leur perchée à l'entrée de la nuit sur les plus hauts chênes du grand mail. Lorsque le soir élevait une vapeur bleuâtre au carrefour des forêts, que les complaintes et les lais du vent gémissaient dans les mousses flétries, j'entrais en pleine possession des sympathies de ma nature. Rencontrais -je quelque laboureur au bout d'un guéret, je m'arrêtais pour regarder cet homme germé à l'ombre des épis parmi lesquels il devait être moissonné et qui retournant la terre de sa tombe avec le soc de la charrue mêlait ses sueurs brûlantes aux pluies glacées de l'automne. Le sillon qu'il traçait était le monument destiné à lui survivre... Le soir, je m'embarquais sur l'étang, conduisant seul un bateau au milieu des joncs et des larges
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fleurs flottantes des nénuphars. Là se réunissaient les hirondelles prêtes à quitter nos climats. Je ne perdais pas un seul de leurs gazouillis ; Tavernier enfant était moins attentif au récit d'un voyageur. Elles se jouaient sur l'eau au tomber du soleil, poursuivaient les insectes, s'élançaient ensemble dans les airs comme pour éprouver leurs ailes, se rabattaient à la surface du lac, puis se venaient suspendre aux roseaux que leur poids courbait à peine et qu'elles remplissaient de leurs ramages confus. La nuit descendait ; les roseaux agitaient leurs champs de quenouilles et de glaives parmi lesquels la caravane emplumée, poules d'eau, sarcelles, martins-pêcheurs, se taisait ; le lac battait ses bords, les grandes voix de l'automne sortaient des marais et des bois : j échouais mon bateau au rivage et retournais au château. Dix heures sonnaient. A peine retiré dans ma chambre, je commençais une incantation... »
Ailleurs Chateaubriand a fait ce que j'appellerai la théorie de la solitude ou la théorie du sentiment de la solitude. Dans le Génie du christianisme, il s'ingénie à prouver : 1° que les anciens n'ont pas compris la nature parce qu'ils n y ont pas eu le sentiment de la solitude, sur quoi nous aurons peut-être à discuter un peu ; 2^ que les chrétiens sont comme forcée d'avoir
ce sentiment ; 3** que la solitude est essentiellement favorable à l'artiste.
1"* La mythologie « rapetissait la nature » et, à cause de cela, les anciens ne la sentaient pas. « On ne peut guère supposer que des hommes aussi sensibles que les anciens eussent manqué d yeux pour voir la nature et de talent pour la peindre si quelque cause puissante ne les avait aveuglés. Cette cause était la mythologie, qui, peuplant l'univers d'élégants fantômes, ôtait à la création sa gravité, sa grandeur et sa solitude. Il a fallu que le christianisme vînt chasser ce peuple de faunes^, de satyres et de nymphes, pour rendre aux grottes leur silence et aux bois leur rêverie . Les déserts ont pris sous notre culte un caractère plus grave, plus triste, plus sublime ; le dôme des forêts s'est exhaussé, les fleuves ont brisé leurs petites urnes pour ne plus verser que les eaux de l'abîme du sommet des montagnes ; le vrai Dieu, en rentrant dans ses œuvres, a donné son immensité à la nature... Les anciens ne voyaient partout qu'une uniforme machine d'opéra..* Priape, Vertumne, Sylvains et Naïades, qu'estce que tout cela laisse au fond de l'âme ? Qu'en résulte-t-il pour le cœur ? »
De même M""® de Staël disait : « Le christianisme a dépeuplé de dieux la nature, et la soli-
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tude de Vhomme s'en est accrue. » — Il est vrai ; mais si la petite mythologie, telle que la comprenait Boileau, telle que la comprenaient les Alexandrins et autres derniers venus qui n'y croyaient pas, peuple beaucoup trop la terre et peut avoir les effets qu'indique Chateaubriand, la grande mythologie des primitifs, et telle que la comprennent encore Homère, Hésiode, Pindare, Sophocle et quelquefois même les Alexandrins et Virgile par un effort intellectuel et artistique, cette mythologie-là, celle des grandes forces naturelles, représe^ite à l'homme la nature comme formidable, laisse à la montagne toute sa majesté farouche, à la forêt toute sa profondeur mystérieuse et inquiétante, à la mer toute son immeîisité et toute sa puissance redoutable, et l'homme n'est guère moins fragile, misérable et seul devant ces grands dieux terribles que devant l'effrayant Jehovah.
Par suite de ce fait qu'ils ne se sentaient pas seuls devant la force de la nature, les anciens n'en ont pas senti la grandeur et ne l'ont pas décrite ; « la poésie que nous appelons descriptive a été inconnue de Pantiquité. »
Ceci n'est que faux, comme vingt poètes descriptifs et trop descriptifs de l'antiquité le prouvent assez, sans qu'on insiste, et tellement faux que je ne veux comme preuves contre, que
les objections que se fait à lui-même Chateaubriand et qu'il s'est épuisé, en texte et en note, à vouloir réfuter : « Les poètes mêmes qui ont chanté la nature, comme Hésiode, Théocrite et Virgile (1) nen ont point fait de description dans le sens que nous attachons à ce mot. Ils nous ont sans doute laissé d'admirables peintures des travaux, des mœurs etdu bonheur de la vie rustique; mais quant à ces tableaux des campagnes, des saisons, des accidents du ciel qui ont enrichi la muse moderne, on en trouve à peine quelques traits (!) dans leurs écrits. Il est vrai que ce peu de traits est excellent, comme le reste de leurs ouvrages. Quand Homère décrit la grotte du Cyclope, il ne l'a pas tapissée de lilas et de roses ; il y a planté, comme Théocrite, des lauriers et de longs pins. Dans les jardins d'Alcinoûs, il fait couler des fontaines et fleurir des arbres utiles ; il parle ailleurs de la colline battue des vents et couverte de figuiers et il représente la fumée du palais de Circé s'élevant au-dessus d'une forêt de chênes. Virgile a mis la même vérité danssespeintures.il donne au pin l'épithète d harmonieux, parce qu'en effet le pin a une sorte de doux gémissement quand il est faiblement agité ; les nuages dans les Géorgiques
1) Pourquoi omettre ici Homère ?
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sont comparés à des flocons de laine roulés par les vents et les hirondelles dans V Enéide gazouillent sous le chaume du roi Evandre ou rasent les portiques du palais... »
Concluons de toute cette discussion, que l'homme s'est toujours senti seul dans la nature ; qu'il s'est senti plus seul depuis le monothéisme ; qu'il a toujours décrit et peint la nature avec émotion ; que depuis le monothéisme il y a des raisons pour qu'il Fait peinte avec plus d'émotion encore. Et ce qui peut prouver un peu qu'il n'y a entre le païen et le chrétien, sur ce point, qu'une différence de degré, c'est qu'il se trouve tel poète chrétien^ Chateaubriand par exemple» qui, comme un païen, a besoin de spectacles pour adorer, de beautés, naturelles ou artistiques, pour adorer, et qui ne laisse pas d'adorer Dieu païennement.
2° « Oh ! que le poète chrétien est plus favorisé dans la solitude où Dieu se promène avec lui! [ceci est absolument du Rousseau, sauf « se promener » qui est un peu ridicule]. Libre de ce troupeau de dieux ridicules qui les bornaient de toutes parts, les bois se sont remplis d'une divinité immense. Le don de prophétie et de sagesse, le mystère et la religion semblent résider éternellement dans leurs profondeurs sacrées... Oui, quand l'homme renierait la
divinité, l'être pensant, sans cortège et sans spectateur, serait encore plus auguste au milieu des mondes solitaires, que s'il y paraissait environné des petits dieux de la fable; le désert vide aurait encore quelques convenances avec l'étendue de ses idées, la tristesse de ses passions et le dégoût même d'une vie sans illusion et sans espérance. »
Ainsi l'homme solitaire est avec Dieu. Quand même il ne sentirait pas Dieu, la grandeur du monde vide s'associerait à la grandeur de ses pensées ou leur donnerait quelque grandeur.
3^ Et c'est particulièrement à l'artiste que la solitude est favorable : « Pénétrez dans ces forêts américaines aussi vieilles que le monde : quel profond silence dans ces retraites quand les ventsreposenti Quelles voix inconnues quand les vents viennent à s'élever ! Etes-vous immobile, tout est muet ; faites-vous un pas, tout soupire. La nuit s'approche, les ombres s'épaississent ; on entend des troupeaux de bêtes sauvages passer dans les ténèbres; la terre murmure sous vos pas ; quelques coups de foudre font gémir les déserts ; la forêt s'agite, les arbres tombent, un fleuve inconnu coule devant vous. La lune sort enfin de TOrient ; à mesure que vous passez au pied des arbres, elle semble errer devant vous dans leur cime et suivre tristement vos yeux.
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Le voyageur s'assied sur le tronc d'un chêne pour attendre le jour ; il regarde tour à tour Tastre des nuits, les ténèbres, le fleuve, il se sent inquiet et agité et, dans l'attente de quelque chose d'inconnu, un plaisir inouï, une crainte extraordinaire fait palpiter son sein comme s'il allait être admis à quelque secret de la Divinité; z7 est seul au milieu des forêts ; mais Vesprit de Vhomme remplit aisément les espaces de la nature et toutes les solitudes de la terre sont moins vastes qu une seule pensée de son cœur, »
Conclusion de Chateaubriand sur toutes ces considérations : « Il y a dans l'homme un instinct qui le met en rapport avec les scènes de la nature. Qui n'a passé des heures entières assis, sur le rivage d'un fleuve, à voir s'écouler les ondes ? Qui ne s'est plu, au bord de la mer, à regarder blanchir l'écueil éloigné ? Il faut plaindre les anciens qui n'avaient trouvé dans l'Océan que le palais de Neptune et la grotte de Protée ; il était dur de ne voir que les aventures des Tritons et des Néréides dans cette immensité des mers qui semble nous donner une mesure confuse de la grandeur de notre âme, dans cette immensité qui fait naître en nous un vague désir de quitter la vie pour embrasser la nature et nous confondre avec son auteur, » — De ces dernières lignes et quelques autres, on dirait qu'elles ne
sont que des variantes des textes de Rousseau que nous avons cités plus haut.
Lamartine a recherché la solitude comme libération de soi-même et comme méthode d'absorption en Dieu, plus voisin en cela de Rousseau que Chateaubriand lui-même.
Heureux qui s'écartant des sentiers d'ici -bas, A Tombre du désert allant cacher ses pas, D*un monde dédaigné secouant la poussière. Efface encor vivant ses traces sur la terre Et, dans la solitude enfin enseveli, Se nourrit d'espérance et s'abreuve d'oubli.
Il se repose en Dieu qui ne change jamais.
Oui, dans cet air du ciel, les soins lourds de la vie. Le mépris des mortels, leur haine ou leur envie N'accompagnent plus Thomme et ne surnagent pas ; Comme un vil plomb, d'eux-mêmes, ils retombent en bas.
Mais ton image, ô Dieu, dans ces grands traits épars En s'élevant vers toi grandit à nos regards .
Et toute la nature est un hymne à ta gloire.
Et relisant cette pièce, Lamartine s'écrie : « Aussi, voyez ! Tous les poètes se font une solitude dans leur âme pour écouter Dieu, »
Musset, comme Sénancour, a trouvé dans la solitude lui-même et lui-même amer et triste.
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quelquefois un lui-même qui tendait à un refuge et à un réconfort dans l'au-delà. Il salue ce daimon, qui lui ressemble comme un frère, dont la douleur est sœur de sa souffrance^ qui ressemble à Vamitié^ et il lui dit : « En te voyant, faime la Providence. )> Ailleurs il dit que c'est au sein de la solitude et de la plus affreuse qu'il s'est souvenu du poète, déiste, du poète qui n'a jamais douté du ciel, de Lamartine, et que c'est par lui comme par un degré qu'il s'est élevé jusqu'à l'idée et la conviction de l'âme immortelle :
Créature d'un jour qui t'agites une heure...
Ton âme est immortelle et tes pleurs vont tarir.
Ton corps est abattu du mal de ta pensée...
Ton âme est immortelle et la mort va venir.
Vigny, le plus solitaire de tous par son tempérament et ses dispositions innées, précisément à cause de cela, a eu l'horreur sacrée de la solitude, le frisson de se trouver seul devant l'immensité mystérieuse et partout hostile ; incapable, du reste, comme étant le plus romantique de tous, de s'arracher à la solitude et, pour ainsi parler, d'en guérir. Car il est très vrai qu'il dit en frissonnant :
Ne me laisse jamais seul avec la nature.
Mais il est non moins vrai qu'il dit aussi :
Pars courageusement, laisse toutes les villes ; Ne ternis plus tes pieds aux poudres du chemin, Du haut de nos pensers vois les cités serviles Comme les rocs fatals de Tesclavage humain. Les grands bois et les champs sont de vastes asiles Libres comme la mer autour des sombres îles. Marche à travers les champs une fleur à la main. La nature t'attend dans un silence austère ; L'herbe élève à tes pieds son nuage des soirs, Et le soupir d*adieu du soleil à la terre Balance les beaux lis comme des encensoirs.
Et le sens complet de la Maison du berger est que la nature est hostile et que, par conséquent, la solitude au sein de la nature est effrayante ; mais que la solitude à deux au sein de la même nature est douce et triste, triste et douce, et que les grands spectacles que donne le monde sont délicieux à contempler s'ils le sont à côté d'un être aimé.
Je dirai qu'ils sont beaux quand tes yeux l'auront dit.
Et ceci n'est plus du Rousseau ; car Rousseau veut être seul devant la nature et n'en a pas peur ; mais se rattache à Rousseau pour ce qui est de rhorreur des villes, des étables humaines et du commerce des hommes.
Rousseau encore a enseigné aux littérateurs
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français l'attitude de la désespérance, de la misanthropie et du pessimisme. Mais ici il faut bien démêler et distinguer. En prenant le mot pessimisme dans son sens le plus général et, du reste, assez faux, mais enfin dans son sens courant et vulgaire, en prenant ce mot, pour un moment et pour la facilité de l'exposition, dans le simple sens de « voir tout en noir », il y a trois degrés dans le pessimisme : 1° la déception, le dégoût, la désespérance ; 2" la misanthropie ; 3"" le pessimisme proprement dit : trouver l'Univers mauvais.
Ces trois degrés sont très bien consécutifs Tun de l'autre. 1^ On est déçu parla vie, on en a la nausée, on désespère d'y trouver autre chose que le malheur. — 2^ Donc, assez naturellement, on attribue à ceux qui vous entourent le malheur dont on est accablé. Quelque délire de la persécution vous atteint. On se croit martyr ; on hait les hommes et on les fuit; misanthropie. — 3*^ Mais on se dit, ou il y en a qui se disent, que si Ton est malheureux, ce n'est pas la faute des hommes ou seulement la faute des hommes ; c'est la faute de l'univers lui-même qui est mal fait, d'un Dieu peut-être qui est méchant, assez méchant du moins pour permettre que le mal existe alors qu'il pouvait faire qu'il n'existât pas. Alors la hainedes hommes, sans cesser, du reste, le plus
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souvent, d'être haine des hommes, se transpose en haine de Dieu, la misanthropie devient misothéisme ou haine de tout, et nous voilà au pessimisme proprement dit lui-même.
Or, de ces trois états d'esprit, Rousseau a connu le premier et le second ; le troisième lui a été absolument inconnu et au contraire. Il ne s'est pas élevé jusque-là, ou, pour en mieux parler, il n'a pas généralisé jusque-là, et au contraire.
Pourquoi ? Parce que le fond chez lui est religieux et aussi parce que le fond chez lui est orgueil.
Le fond chez lui étant religieux, il a été arrêté dans sa généralisation du mal sur la terre par cette idée qu'il est impossible que Dieu ait voulu ce mal, et il tâche de tout son cœur à prouver que tout le malheur des hommes leur vient d'eux-mêmes. C'est l'état d'esprit religieux depuis Finventeur du péché originel.
D'autre part, il est orgueilleux, ce qui engendre le délire des persécutions humaines et non le délire de la persécution divine. L'orgueilleux dit : i< Je suis très grand et très bon ; c est pour cela que les hommes, jaloux de moi et honteux d'euxmêmes en me considérant, me persécutent. Ce n'est pas l'Etre très bon et très grand, qui me ressemble, qui pourrait me persécuter », et il s'en tient au délire de la persécution venant des
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hommes. — AFinverse, celui qui est blessé par la vie, mais qui n'est pas orgueilleux, ou plutôt qui ne Test pas de la même façon, peut très bien dire : « Non, mon malheur ne vient pas des hommes ; il me vient du monde qui est construit en vue du malheur et peut-être par une divinité qui jouit du malheur de ses créatures. » Et celui-ci pourra être pessimiste sans être misanthrope.
Il se peut même qu'on soit misanthrope d'autant moins qu'on est plus pessimiste ; qu'on se persuade que l'univers est si mal fait et si fécond seulement en malheur que les hommes, même les plus méchants, ne soient que des victimes qu'on se persuade en tous cas que les hommes sont toujours plus à plaindre qu'à haïr ; que l'on ait (( ce don accordé à quelques-uns de souffrir du malheur de tous » en l'attribuant à un autre qu'eux ; et alors c'est en pitié, en commisération et en religion de la souffrance humaine que le pessimisme se résout (Vigny).
Mais il se peut, et c'est, je crois, le mouvement le plus naturel, que l'on passe successivement par les trois degrés que j'ai dits et que l'on garde toujours dans la troisième sensation le souvenir des deux précédentes ; que l'on soit ulcéré par la blessure delà vie et que l'on soit désespéré ; que l'on attribue cette blessure aux hommes et que
Ton soit misanthrope ; que Ton attribue cette blessure à la mauvaise organisation de l'univers sans cesser de Fattribuer aux hommes, et que l'on soit pessimiste sans cesser d'être misanthrope. Et je dis que c'est le mouvement le plus naturel et la situation définitive la plus naturelle, parce que c'est un sentiment vague et qui ne s'est pas analysé ; c'est, d'une façon générale, être mécontent ; et celui qui est mécontent est désespéré, est irrité et s'en prend, sans y regarder de si près, aux hommes et à tout.
Or cette attitude de mécontentement, sous une forme ou sous une autre, et même sous celle-là qui n^a pas été du tout la sienne, Rousseau l'a inspirée à la majorité des littérateurs du XIX® siècle.
Chez Sénancour, ce mécontentement — il a parcouru les trois degrés — a été désespérance, avec résignation sombre ; haine des hommes, avec résignation encore ; car il permet qu'ils le haïssent ; pessimisme enfin et croyance que tout est mal, mais sans révolte précisément et avec quelques parties de stoïcisme.
Chez Chateaubriand, trop orgueilleux pour être révolté, ce mécontentement devient l'ennui hautain et méprisant (dont il y a quelques traces dans Rousseau), et c'est en songeant à Chateaubriand surtout que l'on doit dire, non pas, avec
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Victor Hugo : « Car l'orgueil est la forme altière deTennui », mais plutôt : « Ses ennuis sont la forme âpre de son orgueil. »
Chez Lamartine, le pessimisme a duré une nuit, qui, du reste, a enfanté un chef-d'œuvre, et ni la désespérance ni la misanthropie n'ont existé un instant, et c'est bien ici qu*on voit que l'optimiste né, que l'optimiste radical peut avoir un moment de pessimisme, mais non de misanthropie ni de désespérance, ce qui tendrait à prouver que le pessimisme est moins éloigné de l'optimisme que n'en sont éloignées la désespérance et la misanthropie. Pourquoi ? Parce que le pessimisme peut être une simple idée, une idée philosophique, qui se retourne au besoin, comme toutes les idées, tandis que la désespérance et la misanthropie sont des sentiments, sont des tempéraments dont on ne peut pas se détacher si facilement. Et du même coup, on comprend que Rousseau ait pu être désespéré et misanthrope sans être pessimiste, désespérance et misanthropie tenant tout ensemble à son tempérament, et pessimisme étant un système, qu'un autre système, qu'il puisait dans son sentiment religieux, contrariait en lui.
Victor Hugo est le plus robuste tempérament optimiste qui ait été jamais, et assurément
rhomme qui, selon toute apparence, a le moins lu Rousseau. Son optimisme éclate même dans ses chants les plus tristes, puisque, dans un magnifique langage, il s'excuse auprès de Dieu d'avoir de la douleur pour la mort d*un être cher. Cet optimisme, cette absence aussi de toute désespérance et de toute misanthropie sont telles que, si l'on tenait compte des définitions ordinaires que l'on donne du romantisme, et surtout qu'en donnent ses ennemis, il faudrait dire que Victor Hugo est le moins romantique des romantiques, ou plutôt n'est pas romantique du tout.
Si l'on voulait voir cependant quelques traces de pessimisme chez Hugo, il faudrait considérer dans ses ouvrages les crises de mélancolie sociale^ si je puis m'exprimer ainsi, les moments où Hugo s'apitoie sur les souffrances des humbles et les montre comme écrasés sans pitié et sans retour sous une redoutable fatalité. Ce pessimisme (wsi on veut le nommer ainsi très improprement) est, remarquez-le, très analogue à celui de Candide et, par conséquent, n'a rien à voir avec Rousseau . Mais remarquez aussi que cette mélancolie sociale n'a pas même l'air, comme celle de Voltaire, d'accuser Fensemble des choses créées, d'incriminer Dieu. Aucunement : ni Hugo ne dit jamais ou n'a même tendance à dire : « Les hommes sont malheureux ; c'est la faute
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du Cosmos » comme Voltaire ; ni non plus : « Les hommes sont malheureux ; c'est leur faute à eux », comme Rousseau. Il dit : « Les hommes sont malheureux, c'est la faute des rois, des princes, des grands, et que la République vienne, le malheur disparaîtra. » Et il ne va pas plus loin, ni pour se demander si la faute des rois ne remonte pas à Dieu qui les a voulus ou permis, ni si la faute des rois n'est pas imputable aux vices des hommes qui les ont créés (ce qui le rapprocherait de Rousseau). Il reste sur cette idée : il y a des rois mangeurs de peuples et cela est réparable ; et il n'en sort point. Sa mélancolie sociale elle-même n'a donc, à aucun point de vue, aucun caractère ni pessimiste, ni misanthropique ni de désespérance ; et il reste, et ce que j'en dis n'est pas pour le blâmer, le plus optimiste des hommes.
Musset n'estpas pessimiste né, ni misanthrope né, ni désespéré de naissance ; car son idéal le plus net c'est don Juan. Or, don Juan étant l'homme qui compte sur la sensation, qui a foi en elle et qui veut mettre dans sa vie le plus possible de sensations fortes, n'a aucune disposition au pessimisme.
Mais il en a de bien naturelles à la tristesse ; car il n'y arien de plus décevant que ce sur quoi il
compte, et les lendemains de ses bonheurs ne peuvent être qu'assez sombres.
C'est pourquoi Musset a chanté, la désespérance non jamais, mais des crises de désespoir fort souvent.
Quelquefois même, le pessimisme proprement dit apparaît chez lui — Vœux stériles, fin de Après une lecture — mais très évidemment comm« passager et comme marque -d'une dépression passagère. Musset est un passionné qui chante toute la passion, avec ses espérances, avec ses souffrances, avec ses désespoirs, avec les blasphèmes que ses désespoirs inspirent, et toujours, aussi, avec cette affirmation qu'en définitive elle ne trompe pas et qu'elle compense la blessure qu'elle donne par le souvenir d'elle, délicieux encore, qu'elle laisse. Il n'y a pas de place dans cette mentalité générale pour le pessimisme proprement dit, ni pour la misanthropie, ni même pour la désespérance habituelle.
Il va sans dire que cela laisse encore place à la douleur et occasion à des vers tragiques dans les moments où on la ressent, et c'est ainsi que Musset a été le plus tragique de tous nos poètes ; mais le fond chez lui est une erreur consolante, celle qui consiste à croire qu'à travers les joies, aller à la souffrance est une joie et que des souffrances revenir au souvenir des souffrances est
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une joie encore, une sorte de joie mélancolique, très douce à savourer. La vraie philosophie de Musset est dans Souvenir et dans J'ai dit à mon cœuVj à mon faible cœur.
Je n'aurais jamais cru que 1 on pût tant souffrir D'une telle blessure et que sa cicatrice Fût si douce à sentir.
J'enfouis ce trésor dans mon âme immortelle Et je remporte à Dieu.
Et ne vois-tu pas que changer sans cesse Nous rend doux et chers les plaisirs passés... Et ne vois-tu pas que changer sans cesse Nous rend doux et chers les chagrins passés.
Il n'y a rien, dans Musset, de Rousseau ni du a mal du siècle », et c'est pour cela que quand il a voulu définir soit dans Rolla^ soit au commencement de la Confession d'un enfant du siècle^ malgré la beauté des vers ou de la prose, ce qui n'est pas en question^ il est parfaitement passé à côté.
Si Vigny — ne perdons pas de vue les trois degrés — si Vigny a été essentiellement pessimiste et le plus pessimiste de tous nos poètes et peut-être de tous les poètes, il ne ressortit pas du tout à Rousseau, qui ne l'a été aucunement. Il faut s'entendre. Vigny n'a pas été pessimiste tout
HOUSSEAtJ ARtiStE
d'abord. Il a été mélancolique et misanthrope, en quoi il ressemble à Rousseau ; puis il est devenu pessimiste, en quoi il ne lui ressemble plus. Jusqu'en 1843, il n'est que triste et misanthrope. Il ne faut pas objecter le poème intitulé le Malheur (d'ailleursbienfaible), qui, sauf quelquecaractère de généralité dans la première strophe, n'est qu'une lamentation de l'auteur sur lui-mêmè^ n'est qu'un écrit confidentiel où Fauteur dit : «Je suismalheureux.)) Jusqu'en 1843(1) Vigny n'a été que triste et misanthrope .Sa misanthropie, ce qui, par parenthèse, montre assez bien qu'elle n'est qu'une forme de la tristesse personnelle, de la déception personnelle, consiste principalement, essentiellement, en ce sentiment et en cette idée que le grand homme est odieux à l'humanité et persécuté par elle. C'est l'idée de Moïse, c'est l'idée de Siello, c'est l'idée de Grandeur et servitude militaire.
Sitôt que votre souffle a rempli le berger,
Les hommes se sont dit : « il nous est étranger »...
Hélas ! je suis, Seigneur, puissant et solitaire.
Ce sont les idées mêmes de Rousseau sur le génie fatalement persécuté. A partir de 1843, le
(1) A la Revue des Deux Mondes : Mort du loup^ 1^^ février 1843 ; Mont des Oliviers^ 1^"^ juin 1 843 ; Maison du bercer y 15 juillet 1843.
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passage a lieu, chez Vigny, de la misanthropie au pessimisme; Vigny fait ce pas que Rousseau n'a jamais fait ; Vigny s'achemine, peut être va brusquement, de l'idée du grand homme persécuté par l'humanité à l'idée de l'humanité persécutée par l'Univers. La nature est hostile à l'homme et à la fois le hait et le méprise : Maison du Berger ; l'homme traqué et écrasé par les forces hostiles de la nature doit leur opposer un mépris stoïque et souffrir et mourir sans parler : Mort du loup ; aucun bras qui secoure ne se tendra vers l'homme; aucune voix qui console ou seulement qui explique ne lui parlera ; et donc {Jardin des Oliviers) :
Le juste opposera le dédain à l'absence Et ne répondra plus que par un froid silence Au silence éternel de la Divinité.
Autrefois l'homme se croyait lié par des destinées immuables auxquelles il ne comprenait l'ien ; maintenant il en est de même; mais il se croit libre et lutte contre ces puissances fatales, et il n'en est que plus malheureux ; le christianisme est un rafiBnement de la persécution divine : les Destinées.
Enfin le délire de la persécution universelle se ramenant au délire de la persécution personnelle et ces deux délires coexistant
du reste et se renforçant et s'aigrissant l'un par Tautre, le poète touche aux plus sombres rêves du désespoir : Journal d'un poète.
La pensée de Rousseau, dans un tempérament de malade et dans un magnifique tempérament poétique, mais non arrêtée, à un stade précis, par la croyance à Dieu providentiel ; et passant, au contraire, en prenant un élan nouveau, au stade suivant: telle est l'évolution, intellectuelle et toute mentale, d'Alfred de Vigny.
Il ne faudrait peut-être pas pousser jusqu'à Leconte de Lisle Tétude de la pensée de Jean- Jacques Rousseau considérée en tant que plus ou moins mêlée à la pensée du xix^ siècle. Il ne le faudrait peut-être pas, parce que, au milieu du xix^ siècle, autant la pensée politique de Rousseau gagne en influence sur les hommes, autant sa mentalité proprement philosophique et littéraire s'amortit, s'émousse et décline dans l'esprit des hommes ; et Leconte de Lisle en particulier semble très peu suggestionné, encore moins congestionné, par Rousseau. Cependant, comme il a été déiste, un instant chrétien, puis païen, puis pessimiste, et que les deux premiers stades ont été traversés par Rousseau, et que, si le troisième est inconnu de Rousseau, le quatrième en est un où Rousseau peut conduire, si l'on n'est
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pas arrêté par la croyance invincible au Dieu providentiel, Leconte de Lisle peut et doit peutêtre trouver sa place ici.
Il a commencé par être déiste comme tout son temps, mais sans mélange et sans intervention d'idée chrétienne ; puis il a été chrétien, quelques années, sous Tinfluence, alors presque incalculable de Lamennais ; puis, très probablement à cause de cela, car lorsqu'on a abandonné une idée, on est plus passionnément dans ridée contraire que si Ton avait commencé par celle-ci, il a été païen énergique, agressif et belliqueux ; puis, d'un mouvement très naturel, il est devenu pessimiste, parce que, pour celui qui a déposé le paganisme sans revenir au christianisme, il n'y a plus que le sentiment de Fabandonnement et de la solitude, et c'est-à-dire du désespoir. Il n'a commencé à écrire, du moins des choses importantes, que dans sa période de paganisme. CesiHypathie :
Le vil galiléen t'a frappée et maudite, Mais tu tombas plus grande, et maintenant, hélas ! Le souffle de Platon et le corps d'Aphrodite Sont partis à jamais pour le beau ciel d'Hellas.
Dors I L'impure laideur est la reine du monde.
C'est Hypathîe et Cyrille :
Je ne puis oublier dans un silence lâche
Le soin de mon honneur et ma suprême tâche,
Celle de confesser librement, sous les cieux, Le beau, le vrai, le bien qu'ont révélé les dieux.
— Tu vas mourir. — Je vais être immortelle. Adieu !
C'est les Deux glaives, magnifique opposition du pouvoir impérial et de la puissance ecclésiastique :
Ce moine croit ; il sait que le monde est à lui, Son siècle éta«it féroce et violent, mais lâche, Ayant moins de souci du ciel que de Tenfer, Il ne le mène point par la corde et le fer ; Sa malédiction frappe mieux que la hache.
C^est même le Nazaréen^ malgré le très bel effort d'impartialité religieuse qu'y fait Fauteur ; car la pensée de le Nazaréen^ c'est que le monde ne croit plus au Christ et n'y peut plus croire — et que le Christ rentre dans le rang des dieux morts, ne pouvant plus être adoré que comme ceux-ci, par les hommes qui ont le beau regret des divinités disparues. Le monde ne croit plus au Christ et ne peut plus y croire :
Non, une voix parlait dans ton rêve, ô Victime ! La voix d'un monde entier, immense désaveu, Qui te disait : Descends de ton gibet sublime, Pâle crucifié, tu n'étais pas un Dieu ! Tu n'étais ni le pain céleste ni l'eau vive, Inhabile j)asteur, ton joug est délié ! Dans nos cœurs épuisés sans que rien lui survive, Le Dieu s'est refait homme et l'homme est oublié-
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Cadavre suspendu vingt siècles sur nos têtes, Dans ton sépulcre vide, il faut enfin rentrer. Ta tristesse et ton sang assombrissaient nos fêtes, L'humanité virile est lasse de pleurer.
Le Christ rentre dans le troupeau des Dieux morts et ne peut plus être adoré que par les ancestraux qui ont conservé le goût des larmes ; il sera désormais adoré et pleuré, à Végal d'Adonis :
Tu peux, sur les débris des saintes cathédrales.
Entendre et voir, livide et le front ceint de fleurs.
Se ruer le troupeau des folles saturnales
Et son rire insulter tes divines douleurs !
Car tu sièges auprès de tes égaux antiques^
Sous tes longs cheveux roux, sous ton ciel chaste et bleu,
Les âmes, en essaims de colombes mystiques.
Vont boire la rosée à tes lèvres de Dieu.
Et, comme aux jours altiers de la force romaine,
Comme au déclin d'un siècle aveugle et révolté.
Tu n'auras pas menti tant que la race humaine
Pleurera dans le temps et dans l'éternité.
Enfin dans sa période pessimiste, qui est la dernière, Leconte de Lisle se rapproche naturellement de Vigny (1) et même de Rousseau quand semontrent les racines de son pessimisme, et c'est à saYoir sa désespérance et sa misanthropie. C'est Kaïn personnifiant la révolte de la victime
(1) Cf. le début du Nazaréen et le Mont des Oliviers, le Vent froid de la nuit (« Sois comme un loup blessé...) et la Mort da loup.
du mal sur la terre contre celui qui Ta voulue ou permise.
Va prier, va dormir ; tout s'est tu.
Heureux qui s'agenouille et n'a pas combattu...
Rentre dans ton néant, ver de terre ! Qu'importe
Ta révolte inutile à celui qui peut tout.
Le feu se rit de Teau qui murmure et qui bout.
Le vent n'écoute pas gémir la feuille morte.
Prie et prosterne -toi I — Je resterai debout !. .
Ténèbres, répondez, qu'Iahvèh me réponde 1
Je souffre ! Qu'ai-je fait? — Le Khéroub dit : Kaïn,
labvèh Ta voulu. Tais-toi. Fais ton chemin
Terrible ! — Sombre esprit, le mal est dans le monde ;
Oh ! pourquoi suis-je né? — Tu le sauras demain. —
Je l'ai su : comme l'ours aveuglé qui trébuche...
J'ai heurté dlahvèh l'inévitable embûche ;
Il m*a précipité dans le piège tendu.
C'est Tappel au néant, passionné, obstiné, éperdu, religieux, dans Dernière vision, le Vent froid de la nuit, Dies irœ, Fiat nox, Solvet seclum.
Parmi ces grands poèmes, inspirés et comme gonflés, telle la Pithie par l'esprit de son Dieu, d'un seul sentiment, mais furieux, qui est l'amour de la mort, il en est un qui figure absolument la pensée de Rousseau, d'abord, et toutes ses démarches ; puis qui brusquement, parce que le rêve de Rousseau est reconnu luimême parfaitement vain, conclut à la mort souhaitée, désirée et embrassée avec ivresse ; de sorte que ce poème, c'est Rousseau tel quil a été^
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conclu par ce qu'il aurait pu devenir. Voyez. Discours sur Vlnégalité parmi les hommes :
Il est un jour, une heure, où dans le chemin vide,
Courbé sous le fardeau des ans multipliés,
U esprit humain s* arrête et, pris de lassitude^
Se retourne pensif vers les jours oubliés*
La vie a fatigué son attente inféconde,
Désabusé du Dieu qui ne doit point venir ;
// sent renaître en lui la jeunesse du monde.
Il écoute ta voix, ô sacré souvenir I
Les astres qu*il aima, d'un rayon pacifique
Argentent dans la nuit les bois mystérieux.
Et la sainte montagne et la vallée antique
Où sous les noirs palmiers dormaient les premiers
// voit la terre libre et les verdeurs sauvages [dieux.
Flotter comme un encens sur les fleuves sacrés ;
Et les bleus océans, chantant sur leurs rivages
Vers l'inconnu divin rouler immesurés.
De la hauteur des monts, berceaux des races pures,
Au murmure des flots, au bruit des dômes verts,
// écoute grandir, vierge encor de souillures,
La jeune humanité sur le jeune univers.
Bienheureux î II croyait la terre impérissable ;
Il entendait parler au prochain firmament ;
Il n avait point taché sa robe irréprochable ;
Dans la beauté du monde il vivait fortement.
Suite du Discours sur Vlnégalité parmi les hommes ; la chute :
Pourquoi s*est-il lassé des voluptés connues f Pourquoi les vains labeurs et V avenir tenté ? Les vents ont épaissi là-haut les noires nues : Dans une heure d'orage ils ont tout emporté.
Oh I la tente au désert et sur les monts sublimes, Les grandes visions sous les cèdres pensifs, Et la liberté vierge et ses cris magnanimes Et le débordement des transports primitifs ! L'angoisse du désir vainement nous convie ; Au livre originel qui lira désormais ?
L'homme a perdu le sens des paroles de vie, L'esprit se tait, la lettre est morte pour jamais.
Suite du Discours sur V Inégalité parmi les hommes ; conséquences actuelles de la chute :
Mais nous, nous consumés d'une impossible envie. En proie au mal de croire et d'aimer sans retour, Répondez i jours nouveauxy nous rendez-vous la vie ? Dites, ô jours anciens, nous rendez-vous Vamour ? Où sont les dieux promis, les formes idéales. Les grands cultes, de pourpre et de gloire vêtus, Et dans les cieux, ouvrant ses ailes triomphales, La blanche ascension des sereines vertus ? Les muses à pas lents, mendiantes divines, S'en vont par les cités, en proie au rire amer. Ah ! c'est assez saigner sous le bandeau d'épines Et pousser un sanglot sans fin, comme la mer.
Que faire donc? Revenir à la nature, à ses enseignements, à ses inspirations, à un commerce intime avec elle ? {Lettre à d'Alembert, Nouvelle Héloïse, Emile). Peut-être.
Oui, le mal éternel est dans sa plénitude. L'air du siècle est mauvais aux esprits ulcérés. Salut, oubli du monde et de la multitude ! Reprends nous, ô nature, entre tes bras sacrés !
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Dans ta clamyde d'or, Aube mystérieuse, Eveille un chant d'amour au fond des bois épais ! Déroule encor, Soleil^ ta robe glorieuse ! Montagne^ ouvre ton sein plein d'arôme et de paix ! Consolez-nous enfin des espérances vaines : La route infructueuse a blessé nos pieds nus. Du sommet des grands caps, loin des rumeurs humaines, O vents, emportez-nous vers des dieux inconnus.
Mais non ! et ici Leconte de Lisle se sépare de Rousseau ; non ; car ceci même est une illusion, soit que nous nous trompions tout à l'heure sur la force, la beauté et la pureté du monde naissant, soit que nous ne puissions pas le ressusciter, et, dès lors, il ne reste plus qu'à nous réfiigier dans le néant :
Mais si rien ne répond dans l'immense étendue Que le stérile écho de l'éternel désir, Adieu, déserts, où 1 âme ouvre une aile éperdue ! Adieu, songe sublime, impossible à saisir. Et toi, divine mort où tout rentre et s'efface, Accueille tes enfants dans ton sein étoilé ; Affranchis-nous du temps, du nombre et de l'espace. Et rends-nous le repos que la vie a troublé.
Et cela ne prouve aucunement que Leconte de Lisle ait jamais lu une ligne de Rousseau — qiianquam o ! — mais cela prouve incontestablement que Rousseau est un grand poète.
Rousseau a dirigé encore les esprits du côté
des émotions religieuses. N'exagérons rien sur ce point. La réaction religieuse de 1800, qui s'est prolongée jusqu'en 1870 environ, a pour principale cause la Révolution française et ses tragédies. La nation est revenue en partie et pour un temps aux idées religieuses par le sentiment du danger social que l'irréligion avait suffisamment montré qu'elle portait en elle et par le souvenir des crimes sociaux que l'irréligion avait provoqués ou auxquels elle s'était associée pendant la tourmente. Mais ce qui est vrai, c'est que Rousseau a donné le ion et la forme à la littérature pour ce qui est du sentiment religieux.
Il est curieux de voir comment Chateaubriand a influé à ce point de vue sur les Lamartine, les Hugo, les Musset et les George Sand; mais il est plus curieux peut-être d'observer à quel point cette influence s'est arrêtée et dans quelle mesure Chateaubriand na pas influé. Voilà un homme prodigieux, qui renouvelle l'imagination française et aussi, quoique peut-être un peu moins, la sensibilité française. Or il est catholique et très sincèrement catholique, à mon avis, et même profondément catholique en un certain sens; sur quoi je m'explique pour qu'on nem'accuse pas d'une contradiction que j'avouerais de très bonne grâce si elle existait, mais qui, ce me
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semble, n'existe pas. J ai dit que Chateaubriand était sincèrement catholique, mais n'était pas profondément catholique; et cela est vrai, en ce sens que Chateaubriand n'a jamais approfondi le dogme ni été pénétré par le dogme, et n'a jamais médité sur le mystère ni eu le frisson du mystère ; mais seulement, chrétien artiste et païennement chrétien, a été frappé des beautés d'expression du christianisme. Cela est vrai ; mais il est vrai aussi qu'une conviction esthétique a, elle-même, sa sincérité d'abord, puisque, en tant qu'esthétique, elle est désintéressée ; et ne laisse pas d'avoir même sa profondeur, puisque, en tant qu'esthétique, c'est une émotion qu'elle provoque et c'est une passion qu'elle entretient, ou plutôt c'est d'une émotion qu'elle naît et c'est d'une passion qu'elle se nourrit, et il n'y a guère rien de plus profond qu'une émotion prolongée et qu'une passion qui ne s'éteint pas.
Voilà donc un homme qui a été catholique sincère et même, en un certain sens, profond, et il n'a fait catholique aucun des artistes littéraires qui ont allumé leur flambeau au sien : ni Lamartine, qu4, comme je persiste à le faire remarquer, est plus déiste que chrétien, comme Chateaubriand était plus chrétien que déiste ; ni Victor Hugo, ni Musset, ni George Sand.
La raison n'en est-elle pas que Rousseau a contrepesé Chateaubriand et que Tesprit religieux littéraire du xix^ siècle a été l'expression, non pas de l'état d'esprit que Chateaubriand avait Youlu créer, mais de l'état d'esprit qui, pour ainsi dire, émanait de Rousseau ? Je le crois et je vois les choses ainsi. La Révolution ranime par réaction l'esprit religieux ; quelqu'un qui pouvait, s'il avait vécu, créer autour de lui toute une littérature matérialiste, André Chénier, est supprimé par la Révolution qui n'était pas toujours très intelligente dans le choix de ses assassinats ; Chateaubriand essaie de créer une littérature catholique et n'y réussit pas ; que reste-t-il pour répondre au besoin de sentiment religieux ? Cette sensibilité religieuse et cette imagination religieuse, un peu imprécise, un peu indéterminée, très complexe et très compréhensive qui est répandue dans le Vicaire savoyard, dans les Lettres à Malesherbes, dans les Confessions et dans les Rêveries d'un promeneur solitaire; en un mot ce déisme, qui, allant des Harmonies de Lamartine aux Contemplations de VictorHugo, des rêveries de Rallanche aux hymnes en prose de George Sand, et de V Espoir en Dieu de Musset au Dieu des bonnes gens de Déranger, a été très certainement la religion de la littérature française et la religion de la classe moyenne en
SON INFLUENCE
France pendant les trois premiers quarts eoivirondu xix^ siècle; si puissante, tout compte fait, remarquez-le bien, que c'est contre elle beaucoup plus que contre le christianisme et le catholicisme que protestent et que luttent les esprits indépendants et orgueilleux, contempteurs de la foule et étrangers à leurs entours, comme Vigny et Leconte de Lisle.
Rousseau encore a donné un caractère tout nouveau à la littérature amoureuse. D'abord il a ramené la littérature et, par suite, une partie au moins de la société, à l'amour tragique. Je lui vois en cela peu de devanciers, peu, même de demi-devanciers. Ses précurseurs sont évidemment Racine et de La Fayette, Racine qu'il semble n'avoir pas compris ou que peut-être, à l'endroit où il en parle, il ne veut pas comprendre (1) ; M'^^ de La Fayette à laquelle il a songé et à qui il rend cet hommage de dire qu'une partie de la Nouvelle Héloïse est compa-
(1) Lettre à d'Alembert : « Je ne pense guère mieux des héros de Racine, de ces héros si parés, si doucereux, si tendres, qui, sous un air de courage et de vertu, ne nous montrent que les modèles des jeunes gens dont j'ai parlé, livrés à la galanterie, à la mollesse, à l'amour, à tout ce qui peut efféminer l'homme et 1 attendrir sur le goût de ses véritables devoirs. Tout le théâtre français ne respire que la tendresse... »
rable à la Princesse de Clèves. Sauf ces deux grands noms, Rousseau considéré comme peintre de l'amour n'a rien qui l'annonce, au XVI® siècle et au xvii®. Saint-Marc-Girardin s'est diverti à montrer que la situation de Polyeucte est analogue à celle de la Nouvelle Héloïse^ et il est vrai, mais le rapprochement est superficiel.
Rousseau a traité l'amour tragiquement. Il en a fait, comme Racine, comme M""^ de La Fayette, une passion qui dévore ou qui use. Julie est à bout de forces à la fin de la Nouvelle Héloïse, par suite de la folle gageure qu'elle a eu l'imprudence de faire^, comme la Princesse de Clèves à la fin du roman qui porte son nom. Lord Edouard est de même, quoique trop mollement tracé, à la fin de ses « aventures » où, comme dans les tragédies de Racine, il n'y a pas d'aventures ; et, à la mode des grands amants tragiques, il se réfugie dans un tombeau.
L'amour est chose très grave pour Rousseau. Tantôt il le considère comme une source de vertus, étant donné l'élévation de sentiments, la soif de perfections qu'il donne à l'un pour être digne et pour se sentir digne de l'autre , tantôt il le considère comme une vertu de second ordre et qui n'est bonne encore qu'à défaut
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des autres : « L amour de rhumanité, celui de la patrie, sont des sentiments dont les peintures touchent le plus ceux qui en sont pénétrés; mais quand ces deux passions sont éteintes, il ne reste que l'amour proprement dit pour leur suppléer, parce que son charme est plus naturel et s'efface plus difficilement du cœur que celui de tous les autres ; cependant il n'est pas également convenable à tous les hommes ; c'est plutôt comme supplément des bons sentiments que comme bon sentiment lui-même qu'on peut l'admettre ; non qu'il ne soit bon en soi, comme toute passion bien réglée, mais parce que les excès en sont dangereux et inévitables » ; mais toujours il le considère comme chose grave. Avant lui, on le tenait pour chose amusante, et^ essentiellement, pour matière de roman comique. Après lui, tous les poètes et tous les romanciers le tiendront pour un sentiment qui n existe que quand il est profond et qui, quand il est profond, engage la vie et fait que l'on risque la mort. Rousseau a tué la galanterie.il a montré Famour tel que le plus souvent il n'est pas, mais tel qu'après lui on a toujours voulu le voir, et tel qu'après lui on l'a senti, parce qu'on a voulu le sentir ainsi.
Brusquement des genres littéraires ont disparu : le madrigal, Tépigramme galante, l'épître
érotique, le badinage anacréontique ; ou brusquement, ce qui est la mort des genres, ils sont devenus ridicules. Parny lui-même, et il ne faut pas s'y tromper, n'est pas revenu à la poésie galante ; il est revenu, sans talent du reste, à la poésie sensuelle, ce qui est tout différent, et il n'a été accepté qu'à ce titre. Dorât lui-même (trop déprécié de nos jours) est sentimental. Je ne parle pas de tous les poètes romantiques et de tous les romanciers romantiques pour qui l'amour a toujours été une tragédie.
De plus, Rousseau a renouvelé Tamour — je dis du moins en littérature — en l'associant toujours (sauf dans les Aventures dEdoiiavd qui ne sont qu'une esquise) au sentiment de la nature. L'un et l'autre sont pour lui inséparables, comme aussi bien c'est toujours au sein de la nature que lui-même a été amoureux. Stendhal a très bien vu une première trace ou un germe de romantisme dans « l'allée de saules » de la Princesse de Clèves. Mais, d'une part, il aurait pu remarquer qu'une grande partie du roman se passe à la ville et même à la cour et qu'où il débute, ce n'est pas sur les bords d'un lac ou flot tranquille, mais chez un joaillier, et, d'autre part, que chez Racine aussi le paysage apparaît et surtout, réel ou rêvé, au début du drame amoureux :
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Dans l'Orient désert quel devint mon ennui... (1) Lorsque de notre Crête il traversa les flots, Digne sujet des vœux des filles de Minos...
Le certain c'est qu'à partir de Rousseau les littérateurs ont toujours associé les passions de l'amour au sentiment de la nature et que l'on n'a plus vu d'amour sans paysage. Ce n'est plus le livre qui est l'entremetteur comme chez Dante et chez tant d'autres ; c'est la nature qui est l'entremetteuse. Dans Lamartine, dans Hugo, dans Musset, dans George Sand, dans Vigny luimême il en va toujours ainsi. Le commentaire et la théorie de l'amour romantique est dans les vers de la Tristesse dOlympio :
Nous vous comprenions tant, doux, attentifs, austères. Tous nos échos s'ouvraient si bien à votre voix, Et nous prêtions si bien, sans troubler vos mystères, L'oreille aux mots profonds que vous dites parfois.
J'ai VU sourire à « austère ». C'était un siècle de littérature amoureuse qui était inconnu de celui qui souriait ou qui n'était pas compris.
(1 ) Mon critique dira que désert est tout moral et que rOrient désert, c'est l'Orient sans Bérénice ; (( un seul être vous manque et tout est dépeuplé. « Je crois que c'est une impression mixte et à la fois matérielle et morale que veut produire Racine et que c*est à la fois Bérénice cherchée en vain et cherchée dans les vastes solitudes de l'Orient qu'il veut suggérer. Dis autre chose, critique, comme parle Tôpfîer, encore qu'il se puisse que tu aies raison.
Et cela va très loin, est très significatif. C'est l'idylle qui est réintégrée dans Famour ou inversement, si vous voulez. C'est Famour replacé dans le cadre où il est difficile au moins qu'il ne soit pas grave ; c'est Famour écarté des salons, des boudoirs, des ruelles, des lieux où il ne s'agit jamais de plaire à une seule personne, et où même on ne plaît à une personne élue qu'en plaisant aux autres ; c'est Famour replacé en face des grandes forces naturelles dont il est une et se reconnaissant dans sa vérité et dans sa puissance et, dès lors, ce n'est plus le petit dieu aux ailerons courts, c'est Eros aux grandes ailes.
Ajoutez que la nature n'est pas nécessairement tragique, n'est pas même nécessairement triste ; mais qu'il est difficile de la trouver gaie et folâtre ; elle est grave, même pour les plus légers, et elle communique sa gravité à Famour, ou il est difficile de placer dans son cadre un amour autre que grave et fort, sauf par ironie ou pour un effet de burlesque. De ce seul fait que Rousseau plaçait ses scènes d'amour au milieu des grandes scènes de la nature, il obligeait Famour à être sérieux et véritablement passionné, ou c'est parce qu'il ne concevait Famour que sérieux qu'il le plaçait d'instinct loin des villes ; et cela revient au même comme orientation donnée à toute la littérature amoureuse.
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Or, comme l'amour est une des grandes sources de la littérature, qu'il cesse d'être mondain, c'est une raison de plus pour que la littérature devienne moins mondaine elle-même, ce à quoi Rousseau voulait la conduire de toutes les façons, et ce à quoi, en effet, de toutes les façons, il l'a conduite.
Il a rendu, d'autre part, la littérature plus confidentielle. Je ne parle pas de littérature «personnelle ». Toute littérature, excepté celle des traductions et des imitations serviles, est personnelle. On ne met pas dans ses écrits autre chose que soi-même, quelque observateur, quelque objectif que l'on puisse être. L'observation même, étant dirigée par la personnalité, donne des résultats qui sont parfaitement personnels, et le monde de Balzac étant celui que voyait Balzac, parce qu'il avait le tempérament de Balzac, n'est, en définitive, qu'un renseignement sur la façon qu'avait Balzac de voir le monde. Il n'y a que la science pure qui soit objective, qui soit impersonnelle, et de toute littérature qui se dira impersonnelle, on pourra dire : « ce n'est donc pas de la littérature ». Tout au moins ce sera la littérature d'un homme qui n'est pas du tout littérateur.
Seulement il y a une différence entre la litté-
rature personnelle (c'est-à-dire la littérature) et la littérature confidentielle. La littérature, toujours personnelle, mais non confidentielle, consiste en ceci que l'auteur se dissimule derrière les personnages qu'il nous présente tels qu'il les voit, et que c'est à travers eux que, lui, il faut le voir, et que^ lui, on le voit. Les personnages de Racine sont ce qu'il sentait qu'il aurait été, transporté dans leur situation et élevé comme ils l'ont été, et, par conséquent, d'eux à lui, abstraction faite de la situation et des milieux, on peut déduire son caractère, sa tournure d'esprit, le train habituel de ses pensées et de ses rêves. Des auteurs les plus impersonnels on en peut dire autant ; les auteurs les plus impersonnels, on peut les traiter ainsi, et Napoléon se montre à mon avis très bon critique quand il dit : u Homère a été général » ; et Gustave Flaubert se montre, pour une fois, admirable autocritique quand il dit : (( M""® Bovary, c'est moi » ; ce qui est merveilleusement vrai, mais ce qui ruine d'un coup toute sa doctrine sur la littérature impersonnelle.
Voilà en quoi toute littérature est littérature personnelle.
La littérature confidentielle consiste à supprimer le personnage derrière lequel se dissimulait l'auteur et en lequel il se transformait
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partiellement, apparemment plutôt, en se transportant lui-même dans une situation où il n'était pas et dans des entours qui n'étaient pas les siens. Elle consiste à épancher ses sentiments et ses passions directement, sans transformation apparente, sans jeu de transformation, sans dissimulation d'aucune sorte ; elle consiste à dire je, ce qu'à la vérité on dit toujours, mais à le dire de sa propre bouche, ce qui fait une différence.
De plus, l'auteur de littérature prétendue impersonnelle est impersonnel, en effet, pour ce qui est des faits, des situations et des entours ; il se dépersonnalise par l'imagination des faits, des situations et des entours s'il est romancier proprement dit ; il se dépersonnalise pour ce qui est des situations, des faits et des entours par l'histoire, par le document historique, s'il fait des romans historiques ou des tragédies.
Le littérateur confidentiel, supprimant le personnage objectif, n'a pas même cette impersonnalité fictive et apparente. Il en résulte que, tout compte fait, il est encore moins loin de luimême que le littérateur prétendument impersonnel et qu'il a, en écrivant, une plus grande, du moins une plus vive satisfaction d'amourpropre et d'orgueil, satisfaction qui, en entre-
tenant son orgueil et son amour-propre, le redouble.
Pour ce qui est des intérêts de la vérité, on serait assez légitimement tenté de croire qu'elle gagne à la pratique de la littérature confidentielle. On se tromperait un peu, je crois, pour les raisons suivantes.
Le littérateur soi-disant impersonnel se peint souvent dans ses écrits d'autant plus naïvement qu'il croit ne pas se peindre et que, couvert du masque de ses personnages, il est rassuré par ce masque, et que, dépaysé par son soin de peindre les situations, les faits et les entours qui, très réellement, ne ressortissent pas à lui, dépaysé par cette dépersonnalisation apparente, il peint sans scrupule, sans intimidation, les passions qu'il aurait s'il était dans la situation de ses personnages et, par conséquent, peint indirectement, mais avec vérité, son caractère.
Le littérateur confidentiel, du même orgueil qui le porte à parler de lui, est porté à en parler avec faveur et, se sentant découvert, songe très naturellement à se parer. Il en résulte qu'il ment beaucoup plus, d'ordinaire, que le littérateur prétendument impersonnel. On ne se dissimule jamais plus que lorsqu'on se confesse. Le littérateur confidentiel se sent privé
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d'un masque, et c'est précisément pour cela qu'il s'en met un autre.
Le littérateur soi-disant impersonnel se met, un peu à son insu, dans ses personnages ; le littérateur confidentiel habille son moi en un personnage qui n'est pas lui. Le littérateur soidisant impersonnel se trahit, ne croyant pas se trahir ; le littérateur confidentiel se déguise, trop averti qu'il se trahit. M""® Bovary, c'est Flaubert ; il le dit et il n'y a rien de plus certain ; mais si Flaubert avait fait ses mémoires, il n'aurait pas dévoilé ses faiblesses et ses sottises avec l'entrain qu'il a mis à les décrire sous le nom de M™^ Bovary, et il n'a pu les étaler avec tant de verve que parce qu'il les mettait sur le compte d'un autre, et parce qu'il croyait de temps en temps, et à peu près tout le temps, que c'était d'un autre qu'il s'agissait. C'est le grand avantage de la littérature prétendument impersonnelle qu'on s'y révèle avec sécurité et sans se surveiller et qu'on s'y dévoile sous le voile de la fiction.
Il en résulte qu'on connaît beaucoup mieux un auteur quand il se tait sur lui que quand il en parle, qu'on connaît beaucoup mieux celui qui est tel que de ses personnages on induit son caractère, que celui qui, dévoilant son
caractère, vous déroute, parce qu'il est à peu près forcé de s'en faire un.
Voilà les profits que la vérité tire de la littérature confidentielle ; ils ne sont pas nuls ; mais il faut bien se persuader qu'ils sont minces.
Il y a aussi à considérer la répercussion de la littérature confidentielle sur la littérature prétendument impersonnelle, quand l'auteur, enclin à la littérature confidentielle, veut faire cependant de la littérature objective. Cet auteurci fera toujours de la littérature pseudo-objective. Habitué à ne pas se dépersonnaliser, même partiellement, même apparemment, habitué à ne pas faire effort pour se dépersonnaliser, il mettra inconsciemment sa personne dans tous les personnages censément fictifs qu'il inventera.
Et plein de son image il se peint en tous lieux.
Ou plutôt : et plein de son image, il se peint en tout homme et en toute femme. Et cela, non pas comme nous avons vu que le fait malgré tout le littérateur prétendument impersonnel, avec des modifications circonstancielles, mais tout uniment, tout naïvement, presque sans modifications.
Le littérateur prétendument impersonnel se
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révèle lui-même, c'est bien évident, jette sur le papier ses sentiments et ses passions, mais, comme nous avons vu, les sentiments et les passions quil aurait s'il était dans une autre situation que celle où il est ; ou, bien plutôt, il épanche ses sentiments sous la forme qu'ils prendraient s'il était dans une autre situation que celle où il est. Le littérateur confidentiel qui fait de la littérature objective ou qui croit en faire, se verse directement dans les personnages qu'il imagine. Ce que sont ces personnages, ce sont, comme disait Renan, « les différents lobes de son cerveau », ou les différentes fibres de son cœur sur chacun desquels ou sur chacune desquelles il met un nom propre. Julie, Saint-Preux, Edouard, Wolmar sont les différents Rousseau, et naturellement peints très différents, qui existaient dans Jean- Jacques Rousseau.
Remarquez que l'instinct confidentiel est si fort que Rousseau, au lieu de placer, au moins, ses personnages dans une situation et dans des entours différents des siens, ne peut pas les placer ailleurs que dans la situation et dans les entours où il s'est trouvé lui-même et où mentalement il est toujours. Il les met dans son pays, sur les bords de son lac, dans les lieux qui lui furent chers et où, par son rêve éternel.
il n'a pas cessé d'habiter. Pourquoi à Ciarens ? Il répondrait : Je ne puis penser et sentir que si je suis à Ciarens. Mes personnages, s'ils n'étaient pas sur les bords du Léman, ne penseraient et ne sentiraient pas. »
La différence entre la littérature confidentielle, même quand elle veut être objective, et la littérature prétendument impersonnelle est bien marquée par les différences entre la Nouvelle Héloïse et Madame Bovary. Rousseau, dans la Nouvelle Héloïse^ peint Rousseau; Flaubert, dans Madame Bovary, peint Flaubert. Mais Rousseau peint directement Rousseau. Même et surtout dans Julie, élevée à la morale et à la vertu par une première faute, et toujours tremblante de retomber dans la dégradation morale et se suggestionnant sans cesse de vertu et de morale et se donnant pour mission de prêcher infatigablement la vertu et la morale et de les faire régner autour d'elle, c'est Rousseau lui-même, Rousseau en son fond, à peu que ce ne soit Rousseau tout entier, que Rousseau trace et retrace avec insistance.
Dans Madame Bovary Flaubert peint Flaubert, mais avec un détour. Il s'est dit : « Que serais-je si j'étais femme ? Cela ne suffît pas. Que serais-je si j'étais femme, fille de paysan, peu élevée, vivant dans un gros village, rongé
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d'ennui et farcie de littérature romanesque ? » Voilà la situation et les entours changés. Il en résulte que Flaubert, dans Madame Bovary, peindra bien Flaubert, et c'est-à-dire l'éternel rêve romantique se débattant dans le filet des réalités vulgaires ; mais peindra Flaubert modifié, adroitement altéré, ingénieusement déclassé ; comme, du reste, il se peindra encore avec les mêmes procédés de démarquage dans le personnage principal de V Education sentimentale ; et ces procédés lui permettront, ce qui est bien important, de ne pas adorer ses personnages (tout en les aimant toujours), de les railler, de s'en moquer, de les tourner légèrement à un demi-comique, ce que Rousseau est absolument incapable de faire.
La littérature prétendument objective consiste à reculer de soi, sans cependant qu'on s'en détache ; elle consiste à se voir de loin sans cesser de se bien voir.
Autre répercussion de l'état d'âme confidentiel sur la littérature prétendument objective, quand l'auteur confidentiel essaie d'en faire : Tœuvre d'art devient presque toujours œuvre à thèse. Cela va de soi à peu près chez tout le monde et surtout chez un penseur. Du moment que I on se peint soi-même, et directement, et sans détour, et sans modification préalable, il
est naturel que les idées auxquelles on tient et qui, comme toutes les idées auxquelles on tient, ne sont que des formes de notre caractère, on les fasse soutenir par des personnages qui ont précisément votre caractère. C'est même dans ces conditions qu'on les admire, qu'on les aime et qu'on les caresse le plus, parce que c'est là qu'on les sent le mieux et qu'on les voit plus intimement unies au caractère des personnages que Ton peint, et c'est-à-dire au vôtre.
On peut, dans un livre didactique, soutenir un paradoxe par jeu intellectuel ; dan s un livre où l'on loge ses propres enfants, on met dans leur bouche, comme faisant partie de leur caractère, les idées que l'on a en toute particulière dilection, tant on sent bien que les autres seraient en contradiction avec leur caractère et détonneraient.
Et on les leur fait soutenir avec chaleur, et c'est ici que la thèse commence, parce que l'auteur prend un plaisir particulier, qui est très vif, à voir ses enfants soutenir les idées qui lui sont chères ; il éprouve la même jouissance que ressent un maître à entendre ses disciples soutenir, défendre et propager ses doctrines ; il se dit : « les ai-je assez convaincus ! » et ce plaisir est plus pénétrant que celui de professer ses idées soi-même.
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C'est ainsi que Rousseau, par la bouche de Saint-Preux, de Julie, de Wolmar, d'Edouard défend toutes les théories, sans exception, qu'il a soutenues ailleurs en y ajoutant quelques-unes dans le même sens.
Or littérature confidentielle , littérature égotiste, littérature de l'étalage du moi, littérature qui, quand elle s'efforce d'être objective, reste non seulement personnelle, mais confidentielle ; littérature à thèse : c'est la littérature même du xix® siècle.
A cet égard. Chateaubriand, Lamartine, Hugo, Musset, George Sand, Vigny et Leconte de Lisle sont de purs Rousseaus. Ils se dépeignent infatigablement et infatigablement s'épanchent, soit que franchement ils parlent d'eux, soit qu'ils feignent de rapporter les histoires des autres. Ce que Rousseau leur a permis, c'est de parler d'eux franchement; ce à quoi il les a inclinés, c'est, en raison de cette habitude, à parler d'eux-mêmes, même quand ils prétendaient parler des autres.
C'est à cause de cela que Ton a dit avec raison, somme toute, quoiqu'il y ait une distinction à faire, que nous ferons, que Rousseau a été le restaurateur du lyrisme. Il l'aurait été bien absolument, si le lyrisme était, comme on le croit généralement de nos jours, l'épanchement
passionné de ce qu'il y a de plus intime dans une âme. Mais, s'il peut être cela, il ne Test ni nécessairement ni toujours. Les quatre cinquièmes du lyrisme antique et les trois quarts du lyrisme français antérieur à Rousseau sont expression passionnée et musicale d'idées et de sentiments généraux (religion, patriotisme, traditions, morale), qui précisément, loin d'être personnels, sont communs à l'auteur et à tous ses concitoyens. Le lyrisme confidentiel nesl qu'une partie, et jusqu'au xix® siècle la plus restreinte, du lyrisme. Mais encore le lyrisme confidentiel a fini, et très brusquement, par déborder et surabonder, de telle sorte qu'il s'est fait prendre pour le lyrisme tout entier et pour le lyrisme en soi.
Or, à partir de quel moment ? A partir de Jeaii-Jacques Rousseau. C'est Rousseau qui a mis en liberté le lyrisme confidentiel ; c est Rousseau qui, en donnant l'exemple, a permis à Chateaubriand et à tous les autres de prendre le public pour confident des secrets de leur cœur et des troubles de leur âme.
Et c'est parce que l'on a cru, à tort selon moi, que le romantisme était essentiellement l'étalage du moi, que Ton a considéré Rousseau comme le père du romantisme. Il l'est, mais non pas uniquement pour cette raison. Il Test
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pour les raisons que nous avons indiquées plus haut, plus que pour celle-ci ; il l est, du reste, pour celle-ci encore en une mesure très appréciable.
Au point de vue du lyrisme confidentiel, au point de vue du moi dans la littérature, une exception considérable est à remarquer, c'est celle que constitue Victor Hugo. Victor Hugo est un romantique qui n'aimait pas le lyrisme confidentiel. Quelque orgueilleux qu'il fût et quelque orgueil qu'il ait montré ailleurs, le moi apparaît rarement dans ses vers, j'entends le moi tel que Rousseau et les romantiques l'entendent, le moi qui aime, le moi qui désire, le moi qui espère, le moi qui désespère, le moi qui souffre, le moi qui se réjouit ou qui se plaint. Victor Hugo, encore qu'il ne pensât pas très profondément, aimait, sauf exception dont la mode du temps est responsable, à ne mettre dans ses vers que le moi qui pense. Il a commencé, comme un poète lyrique des temps classiques^ par faire des odes avec des idées générales, historiques, religieuses, politiques ; il a continué par faire du théâtre et des méditations morales et sociologiques en vers et il a terminé par des poèmes épiques^ ce qui tout compte fait était son vrai génie, parce que, de tous les poètes du xix^ siècle, il était le plus
objectif, et dans toute son œuvre il n'y a guère que Pauca meœ, du reste sublime, qui ressortisse réellement à la littérature confidentielle. Hugo a été le poète français du xix^ siècle le plus étranger à Finfluence de Rousseau ou le plus affranchi de cette influence.
Par parenthèse, en conclurons-nous qu'il n'est pas romantique ?I1 ne le serait pas du tout si le romantisme était défini par les deux mots : étalage du moi et mal du siècle. Mais comme il est difficile, sans doute, de considérer Hugo comme étant en dehors du romantisme, il faut conclure plutôt que c'est la définition qui a le tort d'être trop étroite.
Toujours est-il que, réservé un seul, tous les grands littérateurs du xix^ siècle ont été sous l'influence de Rousseau et même, ce qui est significatif, sous Finfluence du vice même de Rousseau, de ce qu'il y avait dans Rousseau de plus maladif, de plus dangereux et, en tous cas, de plus intime.
Je ne vois qu'une grande tendance de la littérature française, et du reste européenne, qui ne soit pas contenue, comme on dit, dans Jean- Jacques Rousseau ; c'est l'exotisme. L'exotisme a été inventé par Bernardin de Saint-Pierre et Chateaubriand. Rousseau n'est pas du tout
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exotique. Il est éloigné de Fêtre à un point même qui surprend. Lui, le grand descripteur, il a vu l'Italie, il a vécu à Venise, et il n'a jamais décrit ni Venise ni Fltalie. Il a vécu à Venise et il nous dit par le menu tout ce qu'il y a fait ; mais, à son récit, on pourrait le croire aussi bien à Colosvar qu'au pays des Doges. On dirait qu'il n'a reçu de ces lieux très particuliers aucune impression, et le très probable est qu'il n'en a reçu aucune. Il était là comme à Prague.
Personne n'est moins artiste cosmopolite. Il n'a que deux pays^ un surtout, mais on peut lui en compter deux ; la Suisse et les environs de Paris. Il ne se lasse pas de décrire la Suisse, le Léman, les montagnes qui entourent le Léman, les montagnes qui entourent Motier-ïravers, et aussi la forêt de Montmorency. C'est tout. La description qu'on lui a demandée et qu'il fait du pays de Wootton est sommaire et froide. De tous, ou à bien peu près, des écrivains du xix^ siècle, on peut dire : « Ils ne peuvent pas se trouver devant trois sapins ou devant deux saules sans les découvrir et sans les peindre. )^ Rousseau n'a aucunement ce défaut-là. L'exotisme, qui ne laissait pas, au moins, de vouloir naître avant lui (Regnard, président de Brosses), est né, tout compte fait, après lui. Ceci est incontestable*
Remarquez cependant, pour que tout soit au point, que l'exotisme n'a pas laissé de devoir quelque chose à Buffon et à Rousseau. Je n'irai pas jusqu'à dire que l'exotisme est né du Jardin des plantes ; mais il y aurait quelque vérité dans cette assertion. Faire connaître des végétaux et des animaux étrangers et les décrire amoureusement, c'est de l'exotisme déjà et cela pousse à la littérature exotique. UHistoire naturelle de Buffon a fait évidemment des explorateurs. On désire voir sur leur sol et dans leurs entours et dans leur force et leur liberté les plantes et les bêtes que l'on voit si bien décrites dans un livre, ou que l'on voit dans un parc français, altérés par une acclimatation incomplète.
Rousseau lui-même, et Ton voit que je lui fais la part moins grande en ceci, peut d'abord, par le peu qu'il a décrit, avoir poussé un peu à l'exotisme ; ensuite peut y avoir poussé par le seul fait qu'il s'est appliqué à la description ; enfin, par le goût qu'il a donné de la nature primitive, y a poussé certainement.
Il a décrit peu de pays ^ mais encore il en a décrit qui n'étaient pas connus II a inventé Ja montagne, dont avant lui, l'on ne s'était pas douté, ou qui n'était qu'un objet de terreur, d'horreur, et dont , depuis lui, on a raffolé.
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Léonard et Ramon suivent Jean Jacques immédiatement.
Par le seul fait de décrire complaisamment, il a dû pousser les hommes à ne pas se contenter de décrire ce quMls avaient sous les yeux, mais à aller chercher plus loin des objets, des motifs et des thèmes de description. Dès que l'on a montré aux hommes quelque chose de beau, ils ont dit tout de suite : « Ce doit être plus beau plus loin » ; et du reste il fallait décrire autre chose que ce que Rousseau avait décrit^ si Ton ne voulait pas être écrasé par la comparaison.
Et enfin et surtout, en ramenant les hommes à la contemplation, au regret et à l'amour de la nature primitive, Rousseau leur inspirait le désir d'aller un peu la chercher où elle était. Montaigne s'était contenté des sauvages qu'il avait vus àRouen. Un lecteur de Rousseau, et je veux dire plus d'un, a été tenté d'aller voir les sauvages où ils étaient, puisque, Dieu merci, il y en avait encore. Quand Chateaubriand partit pour l'Amérique, il avait trois desseins : découvrir le passage du nord-ouest, étudier la flore américaine, voir des sauvages face à face et causer avec eux tête à tête. Il n'a pas réussi au premier dessein ; il a réussi aux deux autres, et Dieu sait s'il y a assez de plantes exotiques et
aussi d'oiseaux exotiques dans les Mémoires <r outre-tombe^ et assez de sauvages, plus ou moins authentiques, dans René et les Natchez, Or, qui l'a poussé à aller faire ces découvertes ? Buffon et Rousseau, il semble bien; car du premier, ainsi que d'autres naturalistes, il se souvient et de Rousseau il paraît se souvenir. Est-ce Rousseau, est-ce Chateaubriand que nous entendons ? « Heureux sauvages ! Oh ! que ne puis- je jouir de la paix qui vous accompagne toujours? Tandis qu'avec si peu de fruit je parcourais tant de contrées, vous, assis tranquillement sous vos chênes, vous laissiez couler les jours sans les compter. Votre raison n était que vos besoins et vous arriviez mieux que moi au résultat de la sagesse^ comme r en faut, entre les jeux et le sommeiL Si cette mélancolie, qui s'engendre de l'excès du bonheur, atteignait quelquefois votre âme, bientôt vous sortiez de cette tristesse passagère et votre regard levé vers le ciel [comme dans la lettre à Malesherbes] cherchait avec attendrissement ce je ne sais quoi d'inconnu qui prend pitié du pauvre sauvage. »
Les créateurs de Texotisme sont, à n'en point douter, Magellan, Bougainvilleet Cook (1); mais
(1; Relation de mon voyage autour du monde, par Bougainville (1772); immense succès.
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Buffon y est pour beaucoup et Rousseau n'y est pas étranger .
Son influence n'a pas été moins grande, et elle l'a peut-être été davantage, sur le style, sur la façon d'écrire des hommes du xix^ siècle. Rousseau, nous l'avons dit, a retrouvé la phrase oratoire, ample, vaste, étoffée, somptueuse et sonore que le xvii^ siècle semblait avoir emportée avec lui. Il ne faut pas oublier Buffon, qui, juste au même moment que Rousseau, et même un peu plus tôt, si l'on fait dater Rousseau du Discours sur r Inégalité (1), l'avait retrouvée de son côté ; Buffon, l'un des quatre ou cinq plus grands maîtres de la prose française; Buffon, qui, dans ses Epoques de la nature, a écrit le plus beau peut-être des poèmes épiques et a trouvé pour l'écrire le style spacieux et plein, le style aux immenses étendues, le style aux grands mouvements glissants et puissants comme ceux d'un fleuve qui s'étale et qui marche, le style du sujet en un mot, mais d'un sujet qui semblait défier tout style de l'égaler ou seulement de le rendre.
Mais encore, la phrase de Buffon est ample,
(1) Trois premiers livres de V Histoire naturelle (1749). Discours sur les lettres et arts (1749), Inégalité (1754).
majestueuse et sonore, mais elle ne vibre pas, et celle de Rousseau vibre toujours ; dans la phrase de Buffon, on entend la voix lente et grave et enveloppante ; dans la phrase de Rousseau on entend la voix qui frémit, qui, tout en restant périodique, a des inflexions passionnées. Cette phrase, Rousseau la léguée au xix® siècle qui la gâtée, le plus souvent, comme on pense bien, mais qui, quelquefois, l'a perfectionnée, du moins y a ajouté quelque chose qu'elle n'avait p«is ou qu'elle avait peu.
Cette phrase oratoire, Bernardin de Saint- Pierre l'a appliquée à la description en y mettant je ne dis pas plus de pittoresque, car personne n'est plus pittoresque que Rousseau, mais un pittoresque plus minutieux, plus circonstancié, pris de plus près et qui, reconnaissons-le, nous déploie moins les magnificences de la nature, mais nous met plus dans son intimité et dans son commerce, nous la rend plus délicatement et délicieusement familière.
Cette phrase oratoire, Chateaubriand, revenant, du reste, au pittoresque large de Jean-Jacques Rousseau et rivalisant avec lui à cet égard, lui donne le nombre, la cadence, le rythme, tous les rythmes, et aussi bien ceux qui ne servent qu'à présenter la pensée avec les symétries qu'elle comporte, qu'elle a en elle et qu'ils ren-
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dent sensibles, que ceux qui peignent par le concert des sons et la disposition des mesures. Les rythmes que Rousseau a mis dans la succession de ses paragraphes et qu'il n'a guère mis que là. Chateaubriand les met dans la succession de ses membres de phrase et de chaque phrase fait une strophe. « Je vois encore le mélange majestueux des eaux et des bois de cette antique abbaye où je pensai dérober ma vie aux caprices du sort ; | Terre encore au déclin du jour I dans ces cloîtres retentissants et soli" laires. \ Lorsque la lune | éclairait à demi les piliers des arcades \ et dessinait leur ombre sur le mur opposé, \ je m'arrêtaisà contempler la croix qui marquait le champ de la mort et les longues herbes qui croissaient entre les pierres des tombes, 0 hommes, qui ayant vécu loin du monde avez passé I du silence de la vie \ au silence de la mort, I de quel dégoût de la terre \ vos tombeaux ne remplissaient-ils pas mon cœur I... »
«... La langue même des matelots n*est pas la langue ordinaire : c'est une langue telle que la parlent | Vocéan et le ciel, le calme et la tempête, I Vous habitez un univers d'eau, parmi des créatures dont les vêtements, les goûts, les manières, le visage ne ressemblent pas aux peuples autochtones ; elles ont la rudesse du loup marin et la légèreté de l'oiseau. On ne voit pas sur leur
front les soucis de la société ; les rides qui le traversent ressemblent aux plissures de la voile diminuée | et sont moins creusées par Vâge que par la bise | ainsi que dans les flots, \ La peau de ces créatures, imprégnée de sel, est rouge et rigide, comme la surface de Técueil battu de la lame. Les matelots se passionnent pour leur navire ; ils pleurent de regret en le quittant, de tendresse en le retrouvant. Ils ne peuvent rester dans leur famille; après avoir juré cent fois qu'ils ne s'exposeront plus à la mer, il leur est impossible de sen passer ; comme un jeune homme ne se peut arracher des bras j dune maîtresse orageuse et infidèle » (1).
«...Je m'en allais, m asseyant sur les débris de Rome et delà Grèce, pays de forte et d'ingénieuse mémoire | où les palais sont ensevelis dans la poudre \ et les mausolées des rois cachés sous les ronces \ Force de la nature et faiblesse de Vhomme. \ Un brin d'herbe perce souvent le marbre le plus dur de ces tombeaux, que tous ces morts si puissants ne soulèveront jamais. » « Le jour je m'égarais sur de grandes bruyères I terminées par des forêts. Qu'il fallait peu de chose à ma rêverie I Une feuille séchée | que le
(1) Je compte ce dernier membre de phrase pour un alexandrin, scandant ainsi : Gomme une maîtresse orageuse 1 un silence valant une syllabe | et infidèle.
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vent chassait devant moi. \ Une cabane dont la fumée s'élevait \ dans la cime dépouillée des arbres ; la mousse qui tremblait au souffle du nord sur le tronc d'un chêne, une roche écartée, un étang désert | où le jonc flétri murmurait !
I Le clocher solitaire s'élevant au loin dans la vallée I a souvent attiré mon regard, \ Souvent j'ai suivi des j^euxles oiseaux de passage qui volaient au-dessus de ma tête | Je me figurais les bords ignorés, les climats lointains \ où ils se rendent. J'aurais voulu être sur leurs ailes... Homme, la saison de ta migration n'est pas encore venue : attends que le vent de la mort s'élève ;
I alors tu déploieras ton vol vers | les régions inconnues que ton cœur demande » (1).
Cette phrase oratoire de Jean-Jacques Rousseau, d'autres l'étendront, la dilueront, l'amolliront un peu, lui conservant cependant avec son ampleur quelque chose encore de sa fermeté et de sa force, la pailletant, la diamantant, mais la drapant encore d'une façon magnifique et la rythmant d'une manière qui n'est pas très inférieure à celle de Chateaubriand lui-même. « Il y a dans la chute de l'eau et dans la course de l'eau mille voix diverses et mélodieuses, mille
(1) Le thème musical est d*abord à alexandrins, puis à décasyllabes scandés au milieu, puis l'alexandrin brisé forme chute et étonnamment expressive-
couleurs sombres ou brillantes. Tantôt, furtive et discrète, elle passe avec un nerveux frémissement, contre des pans de marbre qui la couvrent de leur reflet d'un noir bleuâtre ; tantôt blanche comme le lait, elle mousse et bondit sur les rochers avec une voix qui semble entrecoupée par la colère ; tantôt verte comme l'herbe qu'elle couche à peine sur son passage, tantôt bleue comme le ciel paisible qu'elle réfléchit, | elle siffle dans les roseaux \ comme une vipère amoureuse, I ou bien elle dort au soleil et s'éveille avec de faibles soupirs au moindre souffle de l'air qui la caresse. D'autrefois, elle rugit comme une génisse perdue dans les ravins et tombe, monotone et solennelle, au fond d'un goufi*re qui Véteint, la cache et Vétouffe. Alors elle jette aux rayons du soleil de légères gouttes jaillissantes qui se colorent de toutes les nuances du prisme. Quand cette irrisation capricieuse danse sur la gueule béante des abîmes, il n'est point desjdphide assez transparente, point de psylle assez moelleux pour l'imagination qui la contemple. La rêverie ne peut rien évoquer, parce que, dans les créations de la pensée, rien n'est aussi beau que la nature brute et sauvage. Il faut devant elle regarder et sentir. Le plus grand poète est alors \ celui qui invente le moins,., »
(( Les pâles étoiles du Scorpion se plongèrent
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une à une dans la mer à ma droite..* Les soleils innombrables qui sèment l'éther étaient alors plus rares et plus brillants ; lejour ne se montrait pas encore et cependant le firmament avait pris une teinte plus blanche, comme si un voile d'argent se fût étendu sur l'azur profond de son sein. L'air fraîchissait et Téclat des astres semblait se ranimer par cette brise comme une flamme que le vent agite avant de l'éteindre. La Chèvre monte rouge et brillante à ma gauche, au-dessus des grandes forêts, et la Voie lactée s'efface sur ma tête comme une vapeur qui remonte aux deux. Alors l'Empyrée devint comme un dôme quise détachait obliquement de la terre, et l'aube monta<^hassantdevant elle les étoiles paresseuses. Tandis que le vent de ses ailes les soufflait une à une, celles qui s'obstinaient à rester paraissaient toujours plus claires et plus belles. Hesper blanchissait et s'avançait avec tant de majesté qu'il semblait impossible de la détrôner ; l'ourse abaissait sa courbe gigantesque vers le nord. La terre n'était qu'une masse noire dont quelques sommets de montagne découpaient çà et là l'âpre contour à l'horizon. Les lacs et les ruisseaux sinueux se montrèrent successivement comme des taches et des lignes sinueuses d'argent mat sur le linceul de la terre. A mesure que l'aurore remplaça l'aube, toutes ces eaux prirent alternative-
ment les reflets changeants de la nacre... L'Orient rougit longtemps avant que la couleur et la forme fussent éveillées dans le paj^sage. Enfin la forme sortit la première du chaos. Les contours des plans avancés se détachèrent ; puis tous les autres successivement jusqu'aux plus lointains, et quand tout le dessin fut appréciable, la couleur s'alluma sur le feuillage et la végétation passa successivement par toutes les teintes qui leur sont propres, depuis le bleu sombre de la nuit jusqu'au vert étincelant du jour. Le moment le plus suave fut celui qui précéda immédiatement Tapparition du disque du soleil. La forme avait atteint toute la grâce de son développement. La couleur encore pâle avait un indéfinissable charme ; les rayons montaient comme des flammes derrière de grands rideaux de peupliers qui n'en recevaient rien encore et qui se dessinaient en noir sur cette fournaise. Mais dans la région située entre l'orient et le sud, la lumière répandait de préférence ses prestiges toujours croissants. L'oblique clarté se glissait entre chaque zone de coteaux, de forêts et de jardins. Les masses éclairées à tous leurs bords s'enlevaient légères et diaphanes, tandis que leur milieu encore sombre accusait l'épaisseur... Et cependant, dans les fonds des terrains et vers les entrelacements des tiges, il y avait encore de
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doux mystères, moins profonds que ceuxdela nuit y I plus chastes que ceux du jour. Derrière les troncs blanchissants de vieux figuiers, ce n'étaient plus les antres des fauves perfides qui s'ouvraient dans les fourrés, c étaient les pudiques retraites \ des silencieuses hamadryades... Mais tout à coup, les feuilles s'émurent et de grands vols d'oiseaux traversèrent Tespace. Ily eut comme un tressaillement de joie ; le vent soufflait de l'ouest et la cime des forêts semblait s'incliner devant le Dieu. . . Avec le soleil, la couleur, jusquelà incomplète et vague, prit toute sa splendeur. Les bords argentés des masses de feuillage se teignirent en vert sombre d'un côté et en émeraude étincelante de l'autre... Chaque feuille devint une goutte de la pluie d'or ; des reflets de pourpre marquèrent la transition de la clarté à la chaleur. Les sables blancs des sentiers jaunirent, et dans les masses grises des rochers, le brun, le jaune, le fauve et le rouge montrèrent leurmélangepittoresque.Les prairies absorbèrent la rosée qui les blanchissait et se firent voir si fraîches et si vertes que toute autre verdure sembla effacée... Je quittai cette scène qui convenait moins que l'autre à la disposition de mon âme et au caprice de ma destinée. C'était l'image de la j eunesse ardente, non plus celle de l'adolescence paisible ; c'était l'excitation fougueuse à une vie
que je n'ai pas vécue et que je ne dois pas vivre. Je saluai la création et je détournai mes regards sans amertume et sans ingratitude. »
— « Maintenant la terre recueillie attend avec respect la voix de la lune qui vient regarder sa face assombrie. Ecoute bien, fille de la lyre ; apprends le secret des planètes. Du fond de l'horizon, à travers les buissons noirs, voici venir une voix faible, mais d une incroyable pureté, qui monte doucement dans Fair sonore. Elle monte, elle grandit, les notes sont distinctes, le disque d'argent sort du linceul de la terre, la terre vibre, l'espace se remplit d'harmonie, les feuilles frémissent à la cime des arbres. La lueur blanche pénètre dans toutes les fentes du taillis, dans les mille et mille clairières du feuillage ; I voici des gammes de soupirs harmonieux \ qui fuient sur la mousse argentée / voici des flots de larmes harmonieuses qui tombent dans le calice des fleurs entrouvertes. | Silence, oiseaux des bois; I silence^ ruisseau jaseur,..; \ silence roseaux frémissants... Attendez pour vous relever qu'ils vous aient effleurés du bout de leurs ailes embaumées et quils aient confié tout bas à chaque oiseau, \ à chaque insecte^ à chaque flot, à chaque branche^ \ à chaque fleur, à chaque brin d'herbe, le thème de la grande symphonie que cette nuit la terre doit chanter aux astres. »
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Mais Chateaubriand et George Sand sont les élèves directs de Rousseau. A d'autres, à tous, à ceux qui se sont le moins inspirés de lui, il a enseigné quelque chose dont on peut contester la légitimité, que Ton peut discuter comme bonne règle, mais qui est un fait considérable, au moins, dans l'histoire littéraire de ces deux derniers siècles : il a aboli, au grand scandale de Voltaire et de son école, la distinction entre le style de poésie et le style de prose ; il a autorisé la « prose poétique ».
Vers 1825, les « classiques », et cela ne voulait pas dire autre chose que les disciples littéraires (politiques aussi, le plus souvent) de Voltaire, signalaient et incriminaient à l'envi les uns des autres chez les romantiques «le matérialisme du style ». C'était fort bien trouvé ; c'était maï incriminer, à mon avis, mais c'était très bien voir. Ce que, sous ce nom, les classiques reprochaient aux romantiques, c'était, d'une part, voir le monde matériel et trouver des mots pour le faire voir aux autres ; c'était, d'autre part, trouver des métaphores fraîches et c'est-à-dire avoir un style rempli de sensations, où l'idée naît à l'état d'images, comme dans Montaigne, Voilà ce qu'était le matérialisme du style ou le style matériel, style qui désespérait les classiques d'a-
ROUSSE^iU AUTISTE 'M
lors, parce que, assurément, ils ne le trouvaient pas dans Voltaire.
Or ce style, c'est la prose poétique, plus ou moins poétique, mais c'est toujours la prose poétique et c'est de la prose poétique que Rousseau avait donné l'exemple, dans tous ses écrits et même, je crois l'avoir montré, dans ses écrits les plus éloignés du monde matériel, dans ses écrits de philosophie, de politique et de polémique. Il aurait pu répondre à tout adversaire sur ce point ce que Buffon répondait aux critiques de d'Alembert : « Il n'est pas donné à tout le monde d'être sec. » Il faisait rentrer la sensation dans le style et, ce faisant, il poétisait la prose.
Avait-il tort ? Il y a là certainement une question de mesure. Je suis très sensible à l'observation de Renan : « Je ne voyais l'antiquité que par Télémaque et Aristonoûs. Je m'en réjouis. Cest là que fai appris Vart de peindre la nature par des traits moraux. Jusqu'en 1865, je ne me suis figuré l'île de Chio que par ces trois mots deFénelon : « l'île de Chio, fortunée patrie d'Homère ». Ces trois mots harmonieux et rythmés [il a raison, c'est un alexandrin de prose, c'est même un type d'alexandrin de prose] me semblaient une peinture accomplie et me représentaient mieux la belle île grecque que
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tous les entassements de petits faits matériels. » — Que, par exemple :
Chio, l'île des vins, n'est plus qu'un sombre écueil,
Chio qu'ombrageaient les charmilles, Chio qui dans les flots reflétait ses grands bois, Ses temples, ses palais ; et le soir quelquefois Un chœur dansant de jeunes filles.
Cela est vrai ; et c'est ce que Sainte-Beuve lui-même confessait quand il disait :
Assis aux bords déserts des lacs mélancoliques.
« Mélancoliques, on dira ce qu'on voudra dire, mais il n'y a pas de lac bleu qui vaille cela. »
Il est donc vrai ; mais aussi ne peindre que par des traits moraux, c'est ne pas peindre du tout et c'est ne pas voir. Et Fénelon et Renan aussi savent parfaitement peindre par traits matériels ; et puisque Renan trouve adorable » l'épisode d'Eucharis, je lui citerai ceci : « La douce vapeur du sommeil ne coule pas plus doucement dans les yeux et dans tous les membres fatigués d'un homme abattu que les paroles flatteuses de la déesse s'insinuaient pour enchanter le cœur de Mentor... Télémaque ne répondait à ces discours que par des soupirs. Toutes les pensées contraires agitaient tour à tour son cœur et aucune n'y était constante ;
son cœur était comme la mer qui est le jouet de tous les vents contraires. Il demeurait souvent étendu et immobile sur le rivage de la mer ; souvent dans le fond de quelque bois sombre, versant des larmes amères et poussant des cris semblables aux rugissements d'un lion... Il périssait, tel qu'une fleur qui, étant épanouie le matin, répandait ses doux parfums dans la campagne et se flétrit peu à peu vers le soir ; ses vives couleurs s'effacent ; elle languit, elle se dessèche et sa belle tête se penche, ne pouvant plus se soutenir : ainsi le fils d'Ulysse était aux portes de la mort. »
Et je lui citerai encore ceci : a On y connaît à peine le soleil ; les fleurs sont les mousses marines, les algues et les coquillages qu'on trouve au fond des baies solitaires. Les nuages y paraissent sans couleurs et la joie même y est un peu triste ; mais des fontaines d'eau froide y sortent du rocher et les yeux des jeunes filles y sont comme ces vertes fontaines, où, sur des fonds d'herbes ondulées se mire le ciel. »
La prose poétique est la prose de l'écrivain qui voit et qui sent ; et de même quau point de vue du rythme, il ny a pas séparation tranchée entre la prose et les vers, mais de la prose aux vers une série de degrés insensibles ; de même au point de vue du « matérialisme du style », il
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n'y a pas un mur d'airain entre la prose et les vers, mais une série de degrés aussi, par où la prose, selon la nature des esprits et selon la nature des sujets, se rapproche du style poétique, par où aussi le style du versificateur se rapproche du stj^le de prose, de telle sorte qu'il est telle prose qui peut légitimement être plus poétique que tels vers, et tels vers qui peuvent, avec raison, être plus prosaïques que telle prose ; et il n'y a en ces choses aucune exclusion, ni aucun cordon de douanes.
L'antiquité n'a pas connu ces prohibitions et Hérodote est un poète en prose et Tacite Test très souvent. Rabelais et Montaigne ne se refusent aucune des ressources du style poétique, et il y a peut-être ceci à remarquer qu'au XVII® siècle, je ne dirai pas les plus grands poètes sont des prosateurs, mais au moins de très grands prosateurs. Bossuet, Fénelon et Pascal sont des poètes et abondent en style poétique. Cette règle du xviii® siècle sur Tincompatibilité de la prose et du style poétique est gênée par de grands exemples.
J'ajoute qu'il y a peut-être un danger à avoir peur, en prose, du style poétique, quand le sujet comporte et même exige ce style. On s'habitue ainsi à en avoir peur, même en vers. Le vers des tragédies de Voltaire est d'un homme qui a l'ha-
bitude d'écrire en prose et qui ne perd pas cette habitude; et Voltaire en son temps n'est pas le seul qui soit dans ce cas .
Rousseau, avec Buffon du reste (et aussi, un peu, avec Diderot) a restauré et a autorisé à nouveau la prose poétique. Je crois que c'est un bien plutôt qu'un mal ; en tout cas, c'est un grand fait littéraire qui reste attaché à son nom.
La phrase oratoire de Jean-Jacques Rousseau na pas régné seule au xix® siècle. A mesure que son influence baissait ou que baissait l'influence de son plus glorieux disciple, il y a eu d'autres types de prose qui rappelaient plus ou moins des types de prose connus au xvii^ siècle ou au xviii^. C'est la phrase plastique et sculpturale de Théophile Gautier, qui est celle d'un homme habitué, dans la vie sensationnelle, à suivre amoureusement les lignes plutôt que les mouvements et qui dirait comme Baudelaire : « Je hais les mouvements qui déplacent les lignes », au lieu de dire, ce qui a son sens aussi et peut-être aussi beau : « J'aime les mouvements qui font tourner les lignes » ; phrase statique, si l'on me permet le pédantisme de l'expression, à brillantes surfaces, à contours vigoureux et pleins^ admirable pour décrire les choses majestueuses et calmes et qui ne vibre
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jamais. Et de cette phrase, on pourrait trouver quelques très beaux premiers exemples dans ceux des livres de M. de Buffon qui sont de lui.
Flaubert a retrouvé cette grande manière, en se distinguant, du reste, de Gautier par des qualités personnelles sur lesquelles nous n'avons pas à insister ici.
C'est — tout au contraire — la phrase fébrile de Michelet, qui ne vibre pas, qui frémit, qui sursaute, qui se crispe, brisée, hachée, convulsive^ mordue et mordante, qui semble faite de secousses nerveuses et qui a comme sa première épreuve dans Saint-Simon et sa troisième épreuve, très inférieure, très curieuse encore, dans les Goncourt et Alphonse Daudet.
C'est la phrase dépouillée et sèche, pure et nette, allant au but avec précision et d'une marche vive, sans précipitation du reste, qu'ont admirablement connue Mérimée et Musset dans ses œuvres en prose, et qui rappelle lexviii^ siècle antérieur à Rousseau ou extérieur à son influence.
Et ces types de prose, si différents, non pas plus, du reste, que ne l'était, au xvii^ siècle, celui de Bossuet, de M"^^ de Sévigné et de La Bruyère, attestant tout ensemble la puissance de diversité, la non-imitation, l'originalité, la
personnalité indépendante et impérieuse, sont des signes, entre autres, de la grande vitalité littéraire de la France au xix^ siècle.
Mais voici venir Renan, presque indéfinissable tant sa prose est souple, flexible, munie de toutes les ressources et capables de tous les effets, tantôt causant à demi voix, en propos fins, caressants et nonchalamment spirituels ; tantôt pressante sans hâte et d'une pesée douce et forte enfonçant la conviction par le faisceau, sinon serré, du moins bien fourni des preuves ou plutôt des indications persuasives ; tantôt admirablement descriptive, pleine de sensations calmes, mais profondes, et devenant oratoire, devenant lyrique; soit qu'elle trace la route royale par où marchera Jésus à travers les siècles ; soit qu'elle peigne, à la manière d'un Michelet qui resterait maître de lui, l'histrionisme d'un Néron ; soit qu'elle dresse gravement, à coups de ciseau simples et sûrs, la statue de Marc-Aurèle ; soit qu'elle le descende au tombeau, déjà mort par la mortification de tous les sens et de toutes passions, corps presque glorieux déjà, âme « où le mouvement de la vie était presque aussi doux que les petits bruits de l'atmosphère intime d'un cercueil ».
Sa phrase, comme celle de Rousseau, est très rarement musicale, et très rarement aussi, encore
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plus rarement, le rythme est marqué par la disposition successive des phrases ; et cela revient à dire que ni ses phrases ni ses paragraphes ne sont rythmiques. Chose très intéressante, il croit, tout au moins il semble croire, qu'il a du rythme. « Faire des vers français [au petit séminaire de Tréguier] passait pour un exercice des plus dangereux et eût entraîné l'exclusion. Delà vient, en partie, mon inaptitude à laisser ma pensée se gouverner par la rime, inaptitude que j'ai depuis bien vivement regrettée, car souvent le mouvement et le rythme me viennent en vers; mais une invincible association d'idées me fait écarter Tassonance, que Ton m'avait habitué à considérer comme un défaut et par laquelle mes maîtres m'inspiraient comme une espèce de crainte. »
Le mouvement et le rythme lui viennent en vers ! Certainement on ne le dirait pas . Il faut l'en croire pourtant et penser peut-être, où j'incline, que, comme il se défend de l'assonance, en quoi il a bien raison, il se défie aussi du rythme et qu'après « qu'il lui est venu » il Tefface, comme il dit qu'il a éteint soigneusement les brillants du premier manuscrit de la Vie de Jésus (1).
(1) On le dirait : on croit quelquefois le surprendre dans
Toujours est-il que sa phrase est très rarement musicale, mais qu'encore elle Test quelquefois. Remarquez la chute de la phrase que j'ai citée sur Marc-Aurèle : « de l'atmosphère . intime d'un cercueil » ; c'est un décasyllabe coupé à la sixième syllabe, ce qui est un vers de prose et même un type essentiel de vers de prose. Remarquez les phrases suivantes de la Prière sur VA cropole, tout en notant que, même là, il y en a très peu de ce genre : a 0 noblesse! \ o beauté \ simple et vraie ! » — « toi dont le temple est une leçon éternelle » — « f arrive tard au seuil de tes mystères y> — « des mers brumeuses semblables à du lait » ; et le vers merveilleux, plus beau que les plus beaux de Leconte de Lisle, qui clôt la prière : « On est quitte envers elle quand on l'a soigneusement roulée dans le linceul de pourpre où dorment les dieux morts, »
Renan a eu tous les styles français, saut le style sautillant et brisé ; il a eu le style causerie de M*"^ de Sévigné, promeneur, sinueux et gai ; il a eu le style de sensations et d'images comme
ce travail. Cette fin de paragraphe ne devrait-elle pas être, na t-elle pas dû être écrite ainsi : (( Si ce n'est pour faire aimer le divin qui fut en eux et pour montrer que ce divin vit encore et vivra éternellement au cœur de Vhomme ? » Il a écrit : (( et vivra éternellement au cœur de 1 humanité. )) Il semble que le rythme lui est venu et qu'il l'a effacé. Mais il est certain qu'on ne peut pas savoir.
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Montaigne et comme Rousseau ; il a eu le style ample et vibrant, comme Rousseau ; il a même eu, quelquefois, le style musical de Chateaubriand.
Et enfin, sans rapprochement ni comparaison, mais pour montrer que le style oratoire une fois retrouvé ne s'est point perdu, en France, après cent cinquante ans écoulés, songez que la phrase périodique et que la page périodique, que l'agencement oratoire des membres de phrase et la disposition rythmique des phrases ont eu, ces derniers temps, et ont encore des tenants et représentants du plus grand mérite. Songez à cette phrase de M. Jaurès à des ouvriers à qui l'on disait qu'ils pouvaient aller chercher ailleurs de meilleures conditions d'existence : « Ditesleur que vous êtes attachés à ce sol par le présent et par l'avenir, par les souvenirs, et par 1 espérance, par ceux de qui vous venez et par ceux qui sortent de vous, par la vie et par la mort, par Vimmohilité des tombes j et le tremblement des berceaux. » Songez à cette succession de paragraphes à la fin d'un article de Brunetière sur Fénelon et Bossuet, disposition qui rappelle exactement le rj^thme des ouvrages polémiques de Jean-Jacques Rousseau.
« Elevons cependant la question plus haut
encore et tâchons de la rendre encore plus digne du génie de Bossuet....
Plus haut encore. Il y va de toute la religion...
Et plus haut encore s'il se peut ! Savez-vous ce qu'il [Bossuet] a vu, pour ainsi parler, aux brusques clartés du combat? Il a vu [les idées se dressent de tous les côtés sous formes de personnages qui parlent et qui agissent], il a vu les jansénistes faussant la morale en l'exagérant, les jésuites qui la faussaient en l'adoucissant, les quiétistes qui la faussaient en la déplaçant de sa base. Son rêvej'arriveàlui, c'était la réunion dans une seule Eglise des catholiques et des protestants... S'il accourt, s'il combat, s'il s'acharne, c'est que Ton compromet quelque part la réunion, et qu à ses yeux compromettre la réunion, c'est compromettre la tradition, c'est compromettre l'accord de la raison et de la foi ; puisque c'est ou diminuer notre liberté de penser en surchargeant notre foi d'un nouveau mystère, ou diminuer l'obligation de croire en livrant un mystère ancien à notre liberté de penser... « Querelles de moines », disait aussi ce païen de la Renaissance, Léon X, en apprenant que le dominicain Tetzel et l'augustin Luther disputaient au fond de l'Allemagne. En effet, ce n'était qu'un peu plus de la moitié de la catholicité qui se détachait de l'autre. »
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Le style oratoire, réintégré par Jean-Jacques Rousseau, ne semble pas près d'abandonner le pays de France.
Tout cela revient à dire que Rousseau a donné à une partie de la France un état d'âme tout nouveau. Le romantisme, dont on voit tous les jours davantage qu'une grande partie de la France a vécu pendant plus d'un demi-siècle, est sorti de lui, ou si l'on veut qu*il couvât déjà avant que Rousseau parût, Rousseau lui a donné une impulsion prodigieuse et lui a donné aussi, presque du premier coup, toute sa forme.
Faut-il croire que ce soit le plus grand malheur qui soit arrivé à la France et y voir le premier principe de tous les maux dont nous souffrons ? J'ai des doutes à cet égard. A supposer que la France soit en décadence, pour attribuer cette décadence au romantisme comme à sa cause, il faudrait préalablement prouver que le romantisme est un mal exclusivement français. Or le romantisme a été européen. Dès lors il faudrait montrer comment ce qui a été un poison chez nous a été un viatique chez toutes les autres nations ; ou, au moins, prouver comment toutes les autres nations ont crû et ont prospéré malgré le romantisme, tandis que nous, nous
tombions en langueur à cause de lui. Ce ne serait pas, je crois, chose très facile à mettre en lumière.
Si, cette considération écartée, nous considérons le romantisme en soi, le voyons-nous chargé, autant que le prétendent ceux qui le maudissent, de tous les éléments morbides ? Et faut-il revenir à la définition cavalière donnée par Gœthe : « Le classique, c'est tout ce qui se porte bien ; le romantisme, c'est tout ce qui est malsain ? » Cela ne me paraît pas très évident. Cela même me paraît aussi inexact que l'incrimination de Chateaubriand contre Rousseau luimême : « L'auteur [du Génie du chrisiianisme]j combat, en outre, le travers particulier des jeunes gens du siècle, le travers qui mène directement au suicide. C'est Jean-Jacques Rousseau qui introduisit le premier parmi nous ces rêveries si désastreuses et si coupables. En s'isolant des hommes, en s'abandonnant à ses songes, il a fait croire à une foule de jeunes gens qu'il est beau de se jeter ainsi dans la vague de la vie. Le roman de Werther a développé depuis ce genre de poison... » Il est assez étrange de confondre des livres où personne ne se tue et où le suicide est vingt fois condamné comme le plus grand des crimes, avec un livre où le héros se donne la mort et où tout tend à prouver, sinon qu'il a
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eu raison, du moins qu'il ne pouvait pas faire autrement.
Pareillement, accuser le romantisme d'avoir démoralisé la France est d'une observation un peu sommaire et d'une logique bien précipitée. « Par quoi se définit un parti ? » demandait-on à Gambetta. — « Par son personnel », répondit-il. Si par là Ton juge la chose, le romantisme s'est composé de Chateaubriand, Lamartine, Vigny, Hugo, Musset, Gautier et George Sand, et l'on m'accordera que le reste, comme valeur et comme influence, est négligeable. Or quelle si grande démoralisation portent en eux ces personnages ? Chateaubriand restaure le christianisme à sa manière et chante ses premiers héros. Il écrit son Wer/Aer à la vérité, mais il est difficile de prétendre qu'il le traite avec faveur puisqu'il lui dit, par la bouche du raisonneur de la pièce : « On n'est point, Monsieur, un homme supérieur parce qu'on aperçoit le monde sous un jour odieux. On ne hait les hommes et la vie que faute de voir assez loin. Etendez un peu vos regards et vous serez bientôt convaincu que tous ces maux dont vous vous plaignez sont de purs néants... Quiconque a reçu des forces doit les consacrer au service de ses semblables ; s'il les laisse inutiles, il en est d'abord puni par une secrète misère, et
tôt OU tard le ciel lui envoie un châtiment effroyable. »
Victor Hugo a chanté exactement les mêmes choses à sa manière et a laissé, dispersée dans ses mille ouvrages, toute une morale et la plus pure.
Vigny a été peu encourageant, je le reconnais ; mais on ne niera point cependant que son pessimisme ne se soit tourné, et d'un mouvement naturel, en pitié à l'égard des hommes et en charité» ce qui n'est peut-être pas très démoralisateur.
Gautier n'a voulu être qu'un pur artiste et n'a cure d'aucune moralité ; ce n'est pas à dire qu'il soit immoral et autant vaudrait à ce compte accuser d'immoralité Ronsard, Malherbe, La Fontaine et André Chénier.
Musset n'a voulu être que poète de sa passion (le plus souvent) et pur artiste (quelquefois). En cela il est semblable à un TibuUe à qui personne n'a songé à faire remonter la cause de la décadence romaine. Ajoutez que, parce qu'il est le plus sincère des poètes, Musset a montré éloquemment le néant même et la misère de la vie de passion et a crié son angoisse en tendant les bras vers le consolateur. Cette immoralité n'est pas radicale et Tinfluence n'en peut pas être désastreuse.
SON INFLUENCE
George Sand a écrit trois romans où a les droits de la passion » sont soutenus avec éloquence et cent où la bonté, la charité, l'humanité, la passion de la concorde et la haute sagesse et le modeste bon sens tiennent une place considérable, si tant est qu'on ne doive pas dire qu'ils débordent.
Voilà ce que, malgré tous les efforts que je fais pour ne pas être de mon avis, il m'est impossible de ne pas voir dans le romantisme, et il ne me paraît pas si effrayant.
Il est même à remarquer que, tout compte fait et sans rien exagérer, il est un peu plus moral et moralisateur qvie toute autre littérature. Il n'est pas littérature de dédaigneux aristocrates. Il s'occupe du peuple, il se penche vers lui, il prétend avoir avec lui commerce presque perpétuel ; il le flatte quelquefois, en quoi il a tort, mais en faisant de lui des peintures favorables, il l'invite à ressembler à ces portraits.
Il n'est pas littérature de sceptiques ou de sophistes : il est tout pénétré d'un sentiment religieux qu'on pourra trouver beaucoup trop vague et inconsistant, mais qui est réel et qu'il est difficile de tenir pour un ferment de corruption. li n'a pas dédaigné le lieu commun, ce lieu commun, éternel dépositaire de la morale traditionnelle des races, et si, littérairement^ on peut lui
KOUSSÈA.U ARTISTE
faire un reproche, c'est d'en avoir furieusement abusé ; toujours est-il que cela n'est pas corrupteur.
Comparez-le, je ne dis pas à la littérature du xYiii"^ siècle, par où je triompherais trop facilement, mais à la littérature du xvii® siècle ellemême, beaucoup trop artiste au gré du moraliste séyère ; hautement moralisatrice sans doute avec ses Pascal, ses Bossuet et même ses Boileau et ses La Bruyère ; mais beaucoup trop artiste, avec son Corneille, qui trois ou quatre fois seulement a dressé la statue vivante du devoir et le reste du temps a tout simplement peint avec une étonnante vigueur les passions violentes des hommes; avec ses Voiture et autres mondains, qui ne songent qu'à avoir de l'esprit ; avec son La Fontaine, qui ne donne que « la morale de l'expérience », et Dieu sait si l'expérience est moralisante, et qui passe la moitié de sa vie à écrire ses Contes; avec son Molière, qui a ridiculisé tous les travers, en oubliant de flétrir les vices, et qui a écrit Amphitryon, du reste agréable ; avec son Racine, qui, à la vérité, montre quelquefois les hommes punis par les conséquences de leurs passions mauvaises, mais tout simplement parce que c'est la vérité à laquelle il ne peut pourtant pas se dérober et qui, le plus souvent, peint la passion, sans plus, avec com-
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plaisance et nous montre aussi souvent des innocents punis que des innocents récompensés, parce que cela aussi est la vérité; et qui, en définitive, ne s'occupe que d'art et n'a aucun souci d'influence moralisatrice. Comparez la littérature romantique à cette littérature là et dites-moi laquelle porte en elle le poison social le plus dangereux et laquelle s'est le plus préoccupé d'influence, de propagande, d'action et même de prédication utiles aux mœurs et favorables à la santé sociale.
Ce qui me frappe surtout, c'est combien le romantisme a été peu amoral, peu indifférent mm conséquences pratiques de l'œuvre d'art, peu Gœthien, peu pur artiste. Et savez-vous pourquoi ? C'est que Rousseau, cette « tarentule morale », comme dit Nietzsche, l'inspire toujours.
Et savez-vous pourquoi encore ? C'est que le romantisme — ne l'avez-vous pas remarqué ? — est une hérésie chrétienne. Il est une hérésie chrétienne, et, par conséquent, il est mauvais chrétien, mais il est chrétien. Il commence, avec Chateaubriand, Lamartine et Victor Hugo, par être royaliste et catholique, et il ne faut jamais perdre de vue ce point de départ ; il continue, le pur artiste Gautier étant excepté, mais lui seul, par être déiste avec Lamartine, Hugo, Musset,
George Sand, Lamennais, et c'est ici qu'il devient hérétique, ayant sa manière particulière d'adorer Dieu et de comprendre le Christ ; mais il reste chrétien. C'est un christianisme adultéré, faussé, quelquefois maladif, intoxiqué de sensibilité aiguë et qui peut devenir malsaine, rompant quelquefois avec la raison, avec l'idée d'ordre ; mais c'est un christianisme encore, réunissant en lui, avec les meilleurs éléments du christianisme, tous les excès où le christianisme tendait ou pouvait tendre ; c'est un christianisme tolstoïen, si Ton veut, c'est un christianisme indépendant, indiscipliné, aventureux, hérésiarque en un mot ; mais c'est un christianisme : des hérétiques chrétiens, ce sont des chrétiens encore ; ils ont troublé la source ; mais, avant de la troubler, ils y ont bu.
Et ils l'ont troublée ; mais encore, moins qu'on n'assure qulls ont fait. Ils ont maintenu Dieu, avec une étrange obstination ; ils ont maintenu Dieu providentiel avec fermeté ; ils ont maintenu l'immortalité de l'âme, sous différentes formes, avec la plus grande énergie ; ils ont été passionnés de charité, de pitié, de solidarité et de fraternité humaine ; ils ont été éperdus d'humanitarisme. De ce que Ton remplace les formules chrétiennes par des barbarismes, ce n'est pas une raison pour que l'on ne soit
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plus chrétien ; on Test seulement avec mauvais goût.
Ils ont préparé le socialisme ; cela est incontestable ; mais cela ne montre point qu'ils ne soient pas chrétiens ; cela montre qu'ils le sont. On a dit que le socialisme, c'est le christianisme sans Dieu. Ce n'est pas nécessairement le christianisme sans Dieu; c'est le christianisme sans bon sens, c'est le christianisme sans esprit d'adaptation aux nécessités de la civilisation et du reste aux nécessités de la condition humaine ; mais c'est un christianisme qui remonte très bien à une des pensées chrétiennes primitives : la richesse est inutile et dangereuse ; soyez pauvres et soyez frères.
Les romantiques sont des chrétiens confus, des chrétiens emportés, des chrétiens lyriques, mais ce sont des chrétiens. Ne voyez-vous pas qu'ils sont en horreur à Nietzsche ? C'est un signe, cela. On n'est en horreur à Nietzsche que quand on a quelque chose en soi qui ressortit au christianisme. Ce sont des chrétiens hérésiarques, qui dérivent de Rousseau, chrétien hérésiarque lui-même.
Peut-on incriminer une telle littérature d'avoir versé dans les esprits et dans les cœurs des ferments de corruption ? On le peut parfaitement ; mais comme on le peut à l'égard de
toute littérature quelle qu'elle soit, comme on le pourrait à l'égard de la littérature grecque, de la littérature latine, de la littérature du siècle d'Elisabeth, de la littérature du siècle dé Louis XIV. Le romantisme, comme toute littérature, a exprimé des idées et des passions. Ses idées sont morales, ses passions sont passionnées et passionnantes. C'est à quoi l'on pouvait s'attendre. Il s'ensuit qu'on ne peut l'attaquer que par les arguments par lesquels on attaque la littérature elle-même, qu'on ne peut l'attaquer qu'en retombant dans les incriminations dont la littérature en soi peut être l'objet. Les adversaires du romantisme adressent simplement au romantisme, en ne visant que lui, les reproches que Tolstoï adresse à toute la littérature et à l'art tout entier. Le romantisme a été exagéré. Toute littérature est exagérée. Le romantisme a peint puissamment les passions, au risque de les rendre sympathiques. Toute littérature fait cela et court ce risque. Le romantisme a plaidé les droits de la passion. Toute littérature recommande les passions en les peignant fortes, ou, en les peignant pitoyables, nous intéresse à elles et, par conséquent, nous persuade qu'elles ont ' des droits. Le romantisme est antisocial. A coup sûr. Toute littérature est sociale en ce qu'elle est un des moyens
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trouvés pour que les hommes communiquent ensemble dans la contemplation de quelques idées qu'ils peuvent regarder en commun et de certains spectacles qu'ils peuvent regarder en commun ; et toute littérature est éminemment antisociale, parce quelle est fausse et qu'au lieu de nous habituer et de nous unir à la société telle qu'elle est faite, elle nous donne l'idée et le rêve d'une société idéale et nous incline, par conséquent, à mépriser la réelle.
Chose qui fait un instant sourire, c'est Rousseau qui a fait le plus brillamment à toute la littérature le procès qu'on devait faire à la sienne; c'est Rousseau qui a dit de toute la littérature et de toute littérature ce qu'on devait dire de la sienne, à savoir qu'elle est corruptrice ; c'est Rousseau qui a dit de toute la littérature et de toute littérature ce qu'on devait dire de la sienne, à savoir qu'elle affine les esprits et détruit les mœurs ; c'est Rousseau qui a dit de toute la littérature et de toute littérature ce qu'on devait dire de la sienne, à savoir qu'elle est une « dépravation » ; c'est Rousseau qui a dit de toute la littérature et de toute littérature ce qu'on devait dire de la sienne, à savoir qu'elle est une décrépitude ; c'est Rousseau qui a dit de toute la littérature et de toute littérature ce
qu'on devait dire de la sienne, à savoir qu'elle est malsaine ; de sorte qu'avec son goût du paradoxe agressif, il pourrait dire maintenant aux détracteurs du romantisme : « Que vous disais-je ? Ce que j'ai soutenu touchant les littérateurs est si vrai qu'il l'est même de moi et de ceux que j'inspire. Jugez s'il Test de ceux qui ne sont pas, comme moi et les miens, avertis par leur principe du danger de ce quïïs font et du poison contenu dans ce qu'ils manient ! »
Mais tout cela revient seulement à dire et amène seulement à conclure que le romantisme est une littérature comme une autre, comme il y en a eu vingt autres, avec tout le bien et tout le mal, tout le bienfait et tout le danger que toute littérature apporte en elle ; tout cela revient à dire et amène à conclure que le romantisme, tout simplement, a été une littérature.
C'est bien son tort ; c'est son seul tort ; mais c'est bien son tort. Il est venu à un de ces moments, assez fréquents dans 1 histoire des peuples, où il n'y avait pas de littérature, j'entends où il n'y avait pas de littérature vigoureuse, profonde, puissante, pouvant avoir une action sur les hommes ; où l'on continuait par habitude à imprimer des volumes, mais où la littérature n'était plus qu'un jeu de société et
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de société assez restreinte, où l'on composait de petits romans anodins, où Ton rimait de petits vers, où Ton alignait des poèmes didactiques et descriptifs sur le jeu du trictrac et où Ton jouait la tragédie héréditaire. Parce qu'avec Chateaubriand et Lamartine cela changea et que la littérature, comme c'est son habitude aux époques où il existe une littérature^ s'adressa à un public plus vaste en remuant une fois de plus les grandes idées et les sentiments profonds, le petit monde littéraire de la génération précédente fut épouvanté pendant trente ans. Il ne s'était passé rien d'extraordinaire ni de dangereux ; il y avait seulement une littérature, comme il y en avait eu une au xvi® siècle, une au xvii^ et une au xvui® siècle jusqu'en 1778.
De cette littérature du xix^ siècle, Rousseau était le père, le promoteur et l'inspirateur. 11 lui a donné son âme bonne, douce, irritable, profonde, exagératrice et inquiète. Il partage avec elle la gloire mêlée, comme toutes les gloires, d'avoir créé du bien et du mal, du simple et de l'étrange, du naturel et du chimérique, du sublime et du ridicule ; et que, dans tout cela, le bon remporte encore sur le mauvais, c'est ce que je crois ; mais ce que seule la postérité pourra dire, qui se réserve la décision sur tous les pro-
cès — et qui n a peut-être pas plus de raison d'avoir raison à cet égard que ceux qui la précèdent.
Juin-juillet 1910.