LES CAUACTÈUES DES AUTRES
soit mépris. M"''' de Warens était une sensuelle que Rousseau a crue froide parce qu'elle était paisible, ce qui 1 a amené à croire qu elle était dissolue par indifférence et par convictions philosophiques. Je suis parfaitement ridicule à prétendre connaître M'"® de Warens mieux que Rousseau ne Fa connue ; mais, au moins, relisez tout ce que Rousseau a écrit d'elle et vous sentirez une incohérence qui permet de se demander si Rousseau a vu bien clair.
Ainsi toujours, ou à bien peu près. Le sens psj^chologique manque à Rousseau comme à tous ceux que, soit la sensibilité, soit l'amour-propre, soit Timagination maîtrise ; et il n'est pas très nécessaire de remarquer qu'à ce compte, si l'on disait qu'il avait une raison de se tromper toujours, on lui ferait tort de deux.
II en résulte que, quand il a eu, dans ses romans, à poser des caractères, il les a purement et simplement inventés. Si, dans la vie privée, il a inventé au moins à moitié les caractères qu'il avait sous les yeux, à plus forte raison, devant son papier de romancier, comme, du reste, devant son papier de sociologue, il a inventé ses caractères à peu près de toutes pièces.
On a dit, et il n'y a pas à y contredire, qu'il y a du baron d'Holbach dans Wolmarv des traits de M"^" d'Houdetot et de M"^" de Warens dans Julie, peut-être des souvenirs de M"^ Galley et de j\F^ de Graffenried dans Claire. Tout cela est bien confus, et le plus certain, c'est qu'il n'y a guère dans tous ces personnages que du Rousseau. La Nouvelle Héloïse^ ce sont les idées de Rousseau, les souvenirs de Rousseau et les caractères de Rousseau ; car, comme nous tous, il en
a plusieurs, dont l'un, seulement, prédomine à l'ordinaire sur les autres.
Nouvelle Héloïse^ ce sont les idées de Rousseau exprimées tantôt par Saint-Preux, tantôt, mfpeu, par Wolmar lui-même, tantôt, surtout, par Julie ; mais c'est ce dont nous n'avons pas à nous occuper dans ce volume.
Les souvenirs de Rousseau (mêlés un peu de ses idées, agrandis et épurés par ses idées), les souvenirs de Rousseau dans la Nouvelle Héloïse, c'est les Charmettes ; c'est, dans un certain sens, le château de Chevrette, ce qu'on a tort d'oublier ; et c'est le château de Montmorency. Mais surtout Clarens, c'est les Charmettes agrandies.
Hoc erat in votis, modus agri non ita raagnus Hortus ubi et tecto vicinusjugis aquœ fons Et paiilum silv?e super his foret...
C'est l'épigraphe du livre VI des Confessions ; c'est le rêve éternel de Rousseau, réalisé un instant aux Charmettes, légèrement amplifié — aiictius et melius Di fecere — dans son romanpoème. Tout ce qui est dans les six premiers livres des Confessions, sauf les misères et les ordures, se retrouve dans \a Nouvelle Héloïse : la vie rustique un peu élégante et dirigée par une jolie femme, l'administration bien entendue et intelligente d'un domaine d'étendue moyenne,
les bosquets, les prés, les vendanges (à Clarens les abeilles manquent), la paix du cœur descendant du ciel et montant de la terre. Les Charmettes ont été les Bucoliques de Rousseau ; Clarens est les Géorgiques de Rousseau.
Ajoutez la parlie romanesque ; presque toute, elle est aussi de souvenir. C'est Rousseau, ce jeune homme, plébéien, venu absolument on ne sait d'où, qui devient brusquement le précepteur, bientôt Tamant de la jeune fille noble et riche ; c'est le Rousseau de 1728, fugitif de Genève, rêvant aventures très douces et très pacifiques, nullement grandioses : « Ma modération m'inscrivait dans une sphère étroite, mais délicieu sement choisie, où j'étais assuré de régner. Un seul château bornait mon ambition : favori du seigneur et de la dame, amant de la demoiselle, ami du frère et protecteur des voisins ; j'étais content et il ne m'en fallait pas davantage. »
Et c'est aussi le Rousseau d'Annecy, accueilli d'emblée par M*"® de Warens sur sa bonne mine et ses jolis yeux, hébergé parce qu'il est aimable et recevant des subsides pour ses petits voyages d'agrément, comme Saint-Preux de Julie. Remarquez que l'unique infidélité de Saint-Preux à Julie, à Paris, est en son fond un souvenir de M""® de Larnage.
Claire, elle seule, est toute d'invention, ou à
LES CAHACTÊRES INVENTÉS
peu près. C'est le personnage destiné, d'une part, à mettre un peu de gaîté, relative, dans un ouvrage un peu « gris brun », comme aurait dit ]\|me Sévigné, d'autre part à repousser, à mettre dans tout son jour par le contraste le personnage principal. Et encore Rousseau amis dans Claire le souvenir des jeunes filles et des jeunes femmes gaies et malicieuses qu il a connues et dont il a été un peu aimé, les Galley, les Graffenried ; il y a même dans Claire un peu de M™^ de Warens, qui souvent était gaie et enjouée. Et Rousseau n'a pas oublié de faire Claire amoureuse un peu, à fleur de cœur, du malheureux et délicieux Saint-Preux. Claire est la gaîté que Rousseau a rencontrée dans la vie, qui Ta détendu quelquefois, qui l'a fait sourire, à laquelle il a un peu essayé de donner la réplique, qu'il ne pouvait, du reste, qu'assez mal peindre et qu'il a fini par noyer dans la douleur, comme il a assombri finalement tous ceux qui ont voulu un peu éclaircir Téternelle mélancolie de sa pensée.
Clarens, c'est encore, et extrêmement, souvenirs du château de Chevrette ; seulement ce sont souvenirs renversés. Chevrette était odieux à Rousseau. C'était le château rural qui n'est que l'hôtel urbain avec cet inconvénient de plus qu'on ne peut pas en déguerpir. A Chevrette,
Rousseau se sentait asservi et ^ « pleurait de douleur de n'être pas à cinq cents lieues ». A Chevrette, « pauvre, sans valet, haïssant la gêne, il a appris ce que c'est que de vivre dans la maison d'autrui ». A Chevrette, « assujetti sans relâche avec les plus beaux discours de liberté, servi par vingt domestiques et nettoyant luimême ses souliers tous les matins, surchargé de tristes indigestions et soupirant sans cesse après sa gamelle », humilié par la valetaille tout en étant ruiné par les gratifications qu'il faut lui donner ; surveillé, épié, croit-il, incessamment et de la manière la plus indiscrète, persiflé, de plus, par cet odieux Grimm, dépossédé de la chambre qu il occupait quand Grimm, absent quelque temps, reparaît ; il a été excessivement malheureux, de toutes les manières, et elles étaient nombreuses, qu'il avait d'être misérable.
En conséquence, il a construit un Clarens, qui n'est pas une maison de campagne pour villégiature, qui est une maison à la campagne où Ton réside toute l'année et d'où les maîtres ne s'écartent que pour de très courts voyages d'affaires ; une maison à la campagne où les maîtres sont des agronomes, des agriculteurs et des chefs de travail intelligents, où les serviteurs ne sont pas des valets, mais des ouvriers
d'intérieur, associés, dureste, au travail agricole, ou au moins horticole ; où les maîtres sont en continuel commerce de protection, de bons offices et d'éducation avec les serviteurs, où l'absolue conviction existe chez les serviteurs qu'ils seront tenus pour des membres de la famille s'ils sont bons et écartés doucement, mais sans aucune chance de retour s'ils sont mauvais ; où les enfants sont élevés non pas avec des maximes ingénieuses et des traits d'esprit comme d'Epinay en écrit pour les siens, mais avec des exemples bien donnés et des leçons bien tirées des choses ; où l'on ne trouve pas un homme de lettres, mais uniquement un précepteur qui a fait le tour du monde ; où l'on ne reçoit jamais, ce me semble, aucune visite, si ce n'est celle de la cousine qui est une espèce de sœur ; d'où les mendiants ne sont pas chassés par la valetaille, mais secourus avec mesure, peut-être à tort, mais peut-être avec raison, mieux valant les encourager dans leur mendicité que, de mendiants, en faire des voleurs; où, enfin, « le philosophe », ami delà maison, au lieu d'être écarté parce qu'il a été l'amant de la dame dans sa jeunesse, est désiré, bien voulu, appelé et accueilli avec tendresse par le mari, honoré par le mari d'une confiance sans bornes qui invente des moyens nouveaux
de manifester qu'elle est sans limites 5 ce qui parait à l'auteur, non pas absolument raisonnable — ne nous laissons pas entraîner par Fironie — mais beau, sublime, émouvant, touchant, fécond dans le cœur des autres, en très beaux sentiments et, tout compte fait, non pas si loin, vraiment, d'être une aussi bonne solution pratique qu'une chose en soi belle et sublime.
Voilà le château de Chevrette corrigé, redressé et c'est-à-dire exactement retourné c'en dessus dessous pour que de déplorable il devienne exquis et dlnfernal divin ; mais ne doutez point que le château de Chevretie ne soit pour une part très considérable dans l'élaboration du château de Glarens.
Et le château de Clarens est fait aussi avec des souvenirs ou plutôt des sensations actuelles de Montmorency. Sauf quelques nuages et qui ne se sont assombris et alourdis que plus tard dans ses souvenirs, Rousseau a été très heureux au petit château de Montmorency. La différence avec Chevrette était infinie. A Montmorency, point de Grimm, point de Diderot, point ou presque point d'hommes de lettres, lui seul et une hôtesse dont la bonté presque infatigable devait lui rappeler, moins l'intimité, M"'^ de Warens ; une liberté, évidemment, absolue, avec
le sentiinent d'une protection toujours attentive, les deux choses qu'il a toujours désirées et qu'il a toujours désiré qui fussent ensemble ; et un homme délicieux, grand seigneur, ce qui a toujours plu à Rousseau, puisqu'il était démocrate ; car le peuple n'aime pas qu'on lui ressemble, il aime que ceux qui ne lui ressemblent pas le flattent ; grand seigneur et très bon, très simple et très affectueux, qui avait épousé sur le tard une femme longtemps trop célèbre pour la liberté de ses mœurs et qui semblait n'en avoir pour elle que plus d'attachement. C'est un peu avec le château de Montmorency, cette fois sans le renverser et directement, qu'il a fait Clarens, et c'est avec M. de Luxembourg, surtout, en le mêlant, si i on veut, d'un peu d'Holbach, qu'il a fait l'ineffable Wolmar.
Voilà comment Clarens a été construit, avec tout ce que la vie de Rousseau avait contenu de bon, depuis Annecy (même depuis Turin) jusqu'à Montmorency; avec quelque chose de ce qu'elle avait contenu de mauvais, redressé, corrigé, renversé ; et avec les rêves de simplicité, de saine rusticité, de salubrité, de sentimentalité à la fois vertueuse et érotique et de paysannerie très confortable, que toute sa vie, tant heureuse que malheureuse, lui avait continuellement inspirés.
Et pour en revenir proprement aux caractères — qu'on me pardonne la digression précédente, utile à ce qui va suivre — les caractères de la Nouvelle Héloïse sont surtout Rousseau luimême tiré à trois exemplaires différents. Wolmar, c'est surtout lui ; Saint-Preux, c'est lui assez malin, comme il arrive quand on veut se peindre en beau ; Julie, c'est lui tout entier et ce n'est pas autre que lui.
Trait commun : ce sont trois personnages de condition morale moyenne, pour commencer, et qui se considèrent ensuite comme des « âmes peu communes », pour parler ainsi que Corneille et comme des êtres exceptionnels et qui, en conséquence, font tous trois la folle gageure de la vie sublime. Le mari qui a épousé, le sachant, une fille tarée et qui ne l'aime pas, fait la gageure, tant il se sent exceptionnel, de la rendre vertueuse, de la rendre amoureuse de lui, de mettre à côté d'elle son amant, sans qu'elle cesse d'être vertueuse et amoureuse de lui, le mari.
La femme, qui, jeune fille, a cédé au premier appel de ses sens, peut-être de sa pitié, avec une facilité presque extraordinaire, fait la gageure, tant elle se sent exceptionnelle et ramenée pour toujours à la vertu par le sacrement du mariage et par son soliloque philosophique intérieur, de vivre chaste et même non troublée entre son
LES CARACTÈIIES INVENTÉS
mari qu'elle n'aime que d'estime et son ancien amant qu'elle aime encore ; et elle s'engage dans cette aventure avec une intrépidité qui fait ou frémir ou douter de son bon sens.
L'amant, qui se sent très faible et pour tout dire assez vulgaire, se croit, lui aussi, assez exceptionnel, pour faire lui encore la gageure de vivre innocemment et sans trouble entre son ancienne maîtresse, toujours aimée, et le mari, tant il sera édifié par la grandeur du mari, par la vertu de la femme et par la vie respectable qu'ils mènent tous deux.
Or tout ceci, c'est Rousseau lui-même, acceptant toujours des situations périlleuses pour lui et diamétralement contraires à son caractère, parce qu'il gage d'en triompher ; toujours audessous de la vie et incapable de la supporter, toujours se croj^ant au-dessus ; toujours très inférieur à tout comme caractère et, parce qu'il est supérieur à tout comme pensée, croyant que c'est par la grandeur des pensées qu'on triomphe des choses et qu^on change son caractère, de manière à le mettre plus haut qu'elles ; toujours, parce qu'il est d'esprit exceptionnel, croyant être un homme exceptionnel, et se créant une fortune hors de l'ordre commun, proportionnée non à sa force, mais à son rêve, ce qui est et une erreur élémentaire
de psychologie et une illusion naturelle de ForgueiL
Wolmar, c'est Rousseau philosophe et quinquagénaire, peut-être ce que Rousseau est véritablementau moment où il écriilsi Nouvelle Héloïse, seconde partie, plutôt ce qu'il rêve de devenir dans quelques années, quand le souvenir encore trop récent de M'"^ d'Houdetot sera tout à fait calmé. Ce qu'il rêverait alors, ce serait une épouse distinguée, instruite, sensée, sage, admirable directrice de maison, qui aurait quelque chose à se reprocher dans son passé pour qu'il eût le beau rôle de celui qui pardonne et qui fait confiance, excellente et intelligente mère d'enfants aimables, peut-être capable d'un retour en pensée, attendri et mélancolique, vers la faute, mais ne cachant jamais rien à son mari et lui ouvrant toujours son cœur et lui donnant ainsi l'occasion de prêcher avec onction et éloquence.
C'est un rôle de prêtre marié, de pasteur père de famille. Précisément ! C est le Rousseau directeur et aimant à écrire des lettres de direction qui se retrouve ici. On sait que Wolmar s'est marié parce qu il trouvait Julie de bon caractère et pour avoir des enfants ; mais à lire les parties du roman sur lesquelles l'auteur insiste le plus, on dirait que Wolmar ne s'est marié, d'abord que pour faire la gageure dont
nous avons parlé plus haut, ensuite que pour provoquer^ examiner et résoudre des cas de conscience curieux et intéressants. Ses lettres de direction ou ses sermons à Julie sentent Rousseau lui-même autant qu'il est possible de le sentir. Ils sont un mélange que nous connaissons bien et qui n'est pas sans séductions, certes, de naïvetés et de sophismes et de naïvetés prodigieuses et de sophismes impertinents : « Je vous épousai, sachant que vous aviez appartenu à un autre et que votre cœur lui appartenait encore ; cette conduite était inexcusable. J'offensais la délicatesse, je péchais contre la prudence ; j'exposais votre honneur et le mien..., mais je vous aimais et n'aimais que vous. Comment réprimer la passion, même la plus faible, quand elle est sans contrepoids... »
Il n'y aurait plus rien à dire et Wolmar aurait simplement reconnu qu'il a fait par passion une imprudence dont il s'est tiré ensuite comme il a pu et avec bonheur grâce à une autre. Mais il n'admet pas qu'il ait été imprudent, encore qu'il l'ait avoué d'abord, et il montre combien il a été sage : « Je ne fis point une faute en vous épousant. Je sentis que si quelqu'un était capable de vous rendre heureuse, c était moi; que l'innocence et la paix étaient nécessaires à votre cœur, que Tamour dont il
était préoccupé ne les lui donnerait jamais et qu'il n'y avait que l'horreur du crime qui pût en chasser l'amour... »
C'est-à-dire : je vous ai épousée pour mettre entre vous et votre amant un obstacle que vous ne pouviez franchir sans crime, et, comme je vous savais incapable du crime, pour vous forcer à tuer votre amour par horreur du crime.
— Mais il était plus simple de ne mettre aucun obstacle entre moi et mon amant et de ne m épouser point. C'est ainsi que vous auriez fait quelque chose pour moi. Revenez à votre première affirmation, à savoir que vous m'avez épousée pour m'avoir.
— Mais non; car... Wolmar continue : « Votre cœur était usé pour l'amour. » Affirmation peutêtre hasardée relativement à une jeune fille de vingt-cinq ans. (( Je comptai donc pour rien une disproportion d'âge qui m'ôtait le droit de prétendre à un sentiment dont celui qui en était l'objet ne pouvait jouir et impossible à obtenir pour tout autre. »
Autrement dit : vous ne pouviez plus aimer, je ne frustrais donc de rien votre ancien amant ; et pour ce qui est de moi, ne pouvant aspirera être aimé, j'étais bien tranquille.
— Alors, persuadé, très gratuitement du
LES CARACTÈRES INVENTÉS lOl
reste, que ce cœur est usé pour Tautre, c'est d'un cœur que vous supposez d'ailleurs usé pour tous que vous faites votre morne profit ! Quel être de parfaite indélicatesse et aussi quel insulteur de femmes êtes-vous ?
Ce n'est pas l'avis de Julie, qui lui saute au cou : « Mon cher mari ! ô le meilleur des hommes... ! »
Wolmar continue : Ce qui me fâche seulement, c'est que vous vous défiez encore de vousmême et que vous ne vous assurez pas de toute votre vertu ; « le trop vif souvenir de vos fautes est la seule faute qui reste à vous reprocher « . Vous n'avez agi, votre amant et vous, que par un « trompeur enthousiasme». C'est cela même qui me rassure et doit vous rassurer. C'est pour cela que je vous ai réunis. Ayant été l'un à l'autre par grandeur d'âme, cette même grandeur d'âme vous sépare en présence du crime à commettre : « Je jugeai que le même goût qui avait formé votre union la relâcherait sitôt qu'elle deviendrait criminelle et que le vice pouvait entrer dans des cœurs comme les vôtres, mais non pas y prendre racine. Dès lors je compris qu'il régnait entre vous des liens qu'il ne fallait pas rompre ; que votre mutuel attachement tenait à tant de choses louables qu'il fallait plutôt le régler que l'anéantir et qu'aucun
ROUSSEAU AUTISTE
de VOUS ne ^îpuvait oublier l'autre sans perdre beaucoup de son prix. »
Soit ; mais la lutte qu'il est très probable que vous allez déchaînerdans ces deux cœurs, encore que vous estimiez Tun usé pour l'amour, n'est-il pas cruel de lui donner carrière ?
— Non, répond le profond psychologue, « je savais que les grands combats ne font qu'irriter les grandes passions... y>
— Eh bien ! alors !
— « Et que, si les violents efforts exercent l'âme, ils lui coûtent des tourments dont la durée est capable de l'abattre... »
— Eh bien ! Alors !
~ Mais ces combats eussent été plus grands et violents, les amants étant séparés que les amants étant rapprochés et cohabitant ensemble.
« J'employai la douceur de Julie pour tempérer sa sévérité. Je nourris son amitié pour vous ( dit-il à Saint-Preux ), j'en ôtai [ comment ? par la cohabitation ?] ce qui pouvait en rester de trop et je crois vous avoir conservé de son propre cœur plus peut-être qu'elle ne vous en eût laissé, si je l'eusse abandonné à luimême... Je sais bien que ma conduite a Pair bizarre et choque toutes les maximes connues, mais les maximes deviennent moins générales à mesure qu'on lit mieux dans les cœurs, et le
mari de Julie ne doit pas se conduire comme un autre homme... »
Et c'est-à-dire que Wolmar prend l'apparence ou d'un dilettante qui institue devant ses yeux un grand combat de passions pour en regarder avec intérêt les péripéties ; ou d'un raffiné d'amour-propre qui n'est satisfait qu'à moitié d'une fidélité ordinaire et qui ne sera content que d'une fidélité qui aura triomphé des plus rudes combats ; ou d'un simple imbécile qui est persuadé, comme il le laisse entendre, que les combats pour se vaincre seront moins rudes entre amants vivant sous le même toit qu'entre amants séparés par l'étendue des mers.
Et il fait comme il dit. Non content d avoir rapproché les anciens amants l'un de l'autre, il s'éloigne, prétextant un voyage d'affaires, pour les laisser tête à tête, pour qu'ils soient tentés, pour qu ils luttent contre eux-mêmes et pour que, de cette bataille, ils sortent vainqueurs et dignes enfin l'un de l'autre et dignes de lui.
C'est le plus grand des fous, et des fous presque méchants ; car, à rechercher ces situations périlleuses et douloureuses et à y jeter les autres, il y a ce genre d'esprit romanesque qui aime à souffrir et faire souffrir. C'est un grand fou solennel ; mais comme il est Rousseauiste et
comme il est Rousseau lui-même ! Rousseau aime à vivre dans un mélodrame; à la fois il en souffre et, n'en doutons pas, il en jouit ; son délire de la persécution lui est venu, partie de ce qu'il était persécuté en effet, partie de ce qu'il était fier d'être persécuté et exagérait les persécutions dont il était l'objet parce qull s'exagérait son importance et pour s'exagérer son importance ; partie de ce qu'il aimait à vivre un roman et un roman noir, un roman à trames, à complots, à péripéties, à surprises tragiques et à coups de théâtre. Il aurait fait ce que fait Wolmar, pour le plaisir de souffrir et aussi de faire souffrir les autres, en se disant, pour ne pas se sentir coupable, qu'il souffre lui-même .
Rousseau, de plus, est sophiste, et que ce ne soit que par les sophismes que vous avez vus que Wolmar puisse soutenir sa thèse, ce n'est pas ce qui arrête Rousseau ou ce qui l'avertit, c'est ce qui l'encourage et Texcite. En exagérant un peu, Ton dirait que, comme pour Corneille, le devoir c'est ce qui est difficile à faire, de même pour Rousseau le vrai est ce qui est difficile à prouver, et l'effort nécessaire pour démontrer ce que l'on avance est la preuve de la vérité de ce qu'on hasarde ; et il y a de cela tout aussi bien dans le Contrat social que dans la Nouvelle Héloïse.
En outre, Rousseau est ^^gar^oxal ; il est rhomme à qui Diderot a dit : « Le parti que vous prendrez est celui que personne ne prendra. » Or vous avez entendu Wolmar : « Je sais bien que ma conduite a l'air bizarre et choque toutes les maximes communes, mais les maximes deviennent moins générales à mesure qu'on lit mieux dans les cœurs... » Ce qui veut dire : mais parce que je me plais dans le paradoxe en pensée, je me plais dans un paradoxe en action, et le plus grand plaisir que je puisse avoir et celui que je cherche, ne le voyez-vous point, c'est que ma femme et l'ami de ma femme soient des paradoxes.
Et enfin Rousseau est orgueilleux et Wolmar lâche tout son secret, à Rousseau et à lui, quand il dit : « Le mari de Julie ne doit pas se conduire comme un autre homme », c'est-à-dire : je ne suis pas l'homme qui se conduit comme un autre ; la morale-science-des-mœurs n'est pas ma morale ; je me conduis par des maximes particulières qui sont dignes de moi et que je reconnais qui sont dignes de moi à ce qu'elles ne sont pas celles de tout le monde ; et je suis le mari de Julie, c'est-à-dire j'ai choisi Julie ou je me persuade que je Tai choisie précisément parce qu'en la choisissant je ne faisais pas comme tout le monde et me con-
traignais à continuer de ne pas agir comme le commun.
Wolmar, comme Jean-Jacques, est l'homme qui d forme une entreprise qui nVut jamais d'exemple et dont l'exécution n'aura point d'imitateur (1), ou qui « commence une correspondance qui n'a point d'exemple et ne sera guère imitée » (2) et qui ne peut pas se donner un plus grand plaisir que de se dire qu'il n'imite personne et qu'il est inimitable et qui se mépriserait d'être imitateur ou de pouvoir être imité.
En traçant M. de Wolmar, Jean- Jacques Rousseau a fait un caractère avec tous les défauts de son esprit.
Il a fait Saint-Preux avec lui-même aussi, mais non pas avec lui-même quinquagénaire, au contraire avec lui-même jeune, tel qu'il essayait de se le rappeler et de le reconstituer. Mais ici quelque chose, à ce qu'il me semble, s'est produit qui est assez singulier. Au moment où il écrivit la Nouvelle Héloïse, Rousseau n'était ni assez jeune ni assez vieux pour se peindre jeune. Il n'avait plus l'ingénuité ^un peu brutale et assez gauche, très désobligeante, mais
(1) Début des Confessions,
(2) Lettre à Sophie.
enfin sentant le vrai, qu'il avait à trente ans, — voyez la lettre à M^'® Serre — et il n'avait pas encore la fraîcheur de résurrection de la jeunesse remontant au cœur quand les sens s'éteignent, que Ton a souvent vers la soixantaine, que Chateaubriand a connue et que Rousseau a connue lui-même, souvent du moins, en écrivant ses Confessions,
11 en résulte qu'il a fait un Saint-Preux prodigieusement conventionnel, de qui rien n'étonne tant que ceci, qu'il a été aimé de Julie et de Claire, niais, prétentiejax, rh^^^ et déclamateur, que la postérité à peu près tout entière a apprécié comme modèle de ridicule.
Remarquons toutefois, d'abord, que s'il est le^lùs déclamateur en paroles de tous ces personnages, au fond et en soi il est le plus simple. Il ne fait pas, lui, la gageure de vie sublime que font très follement Wolmar et Julie, et si la Nouvelle Héloïse doit être sous-intitulée la Folle gageure^ ce n'est pas sa faute à lui. Il y entre, et c'est en cela qu'il est stupide et un peu malhonnête, mais il ne la fait pas. On l'appelle et il vient parce qu'il aime encore, et il est sincèrement touché de la générosité de Wolmar et des résolutions vertueuses de Julie. Au fond, c'est un bon jeune homme, plus que les autres « homme de la nature » qui, tombé parmi des
exaltés, se laisse aller à leurs passions plutôt qu'aux siennes, à leurs passions amoureuses, puis à leurs passions stoïques, à leurs passions sensuelles, puis à leurs passions vertueuses, est toujours, soit dans un cas, soit dans l'autre, d'un cran ou deux ou trois, au-dessous d'eux, le reconnaît ingénument, obéit toujours et se demande, un peu inquiet, un peu indolent, très incapable de volonté : « Qu'est-ce qu'ils vont encore faire de moi ? » Personnellement, il se contente de faire des phrases.
Il y a déjà quelque chose du caractère de Rousseau jeune dans ce que nous venons de dire, du Rousseau qui se laissait mener aux événements et ne songeait ni à leur résister ni à les conduire, duRousseau de Turin, d'Annecy, de Chambéry, de Lausanne, de Neuchatel, de l'Archimandrite, de Montpellier.
J'ai souvent songé que Saint-Preux revenant à Clarens, c'était un peu Rousseau s'il avait été chez M""^ de Larnage, sur la prière de celle-ci, à son retour de Montpellier : il aurait été, sans doute, bien reçu du mari, aurait été chargé de l'éducation de la jeune fille, en serait devenu amoureux, l'aurait peut-être épousée, en tout cas serait resté incrusté dans la maison, en homme qui ne s'en va jamais qu'on ne le chasse et aurait plié à tout cela avec douceur. Il y a songé,
comme on sait, et de peu s'en est fallu que cela n'ait été sa vie.
Cette songerie écartée, voyez tout ce que Rousseau a mis de lui-même dans Saint-Preux. Saint-Preux est aimé des deux cousines parce que Rousseau dans sa jeunesse a été aimé ou s'est cru aimé de toutes les femmes, exactement, qu'il a rencontrées ; il est philosophe chrétien et pieux, dont Wolmar le raille et à quoi il déclare tenir; il est amant de la nature et des Suisses, contempteur des villes et en particulier de Paris. Ses sensations sont les mêmes; Saint-Preux revenant à Clarens, c'est Rousseau jeune revenant à Annecy après son triste séjour à Turin : Confessions : « Que le cœur me battit en approchant de la maison de M'"^ de Warens ! Mes jambes tremblaient sous moi ; mes yeux se couvraient d'un voile ; je ne voyais rien, je n'entendais rien; je n'aurais reconnu personne, je fus contraint de m'arrêter plusieurs fois pour respirer et reprendre mes sens... ■ — Nouvelle Héloïse : « Plus j'approchais de la Suisse, plus je me sentais ému. L'instant où, des hauteurs du Jura, je découvris le lac de Genève, fut un instant d'extase et de ravissement. La vue de mon pays, de ce pays si chéri, où des torrents de plaisir avaient inondé mon cœur ; l'air des Alpes, si salutaire et si pur^ le doux air de
la patrie... En descendant la côte, je sentis une impression nouvelle dont je n'avais aucune idée ; c'était un certain mouvement d effroi qui me resserrait le cœur et me troublait malgré moi. Cet effroi, dont je ne pouvais démêler la cause, croissait à mesure que j'approchais de la ville ; il ralentissait mon impression d'arriver et fit enfin de tels progrès que je m'inquiétais autant de ma diligence que j'avais fait jusque-là de ma lenteur. . . J'entrai dans une auberge pour reprendre des forces qui me manquaient : il me fut impossible d'avaler un seul morceau ; je suffoquais en buvant et ne pouvais vider un verre qu'à plusieurs reprises. Ma terreur redoubla quand je vis mettre les chevaux pour repartir... »
Surtout le rêve éternel de Saint-Preux est celui de Rousseau jeune : être accueilli, « bien voulu », hébergé, dans un appartement à lui réservé « et qui ne sera jamais celui d'un autre», choyé attentivement, délicatement par des gens qu'il aime, dont il est aimé et qui se font une gloire de le chérir, et payer tous ces bienfaits par la douceur d'âme, le plaisir et l'attendrissement qu'il manifeste à les recevoir. Quequelque amour de protégé pour la femme du bienfaiteur et de la femme du bienfaiteur pour le protégé se mêle à cela, ce n'est que mieux, parce que cela fait un
mérite au protégé qui réprime son amour et a ainsi une vertu sublime qui le met de pair avec le bienfaiteur et même bien au-dessus.
Wolmar est un Orgon philosophe qui aurait, ou, en tout cas, qui serait convaincu d'avoir un grand ascendant sur Tartufe ; Saint-Preux est un Tartufe modéré, tempéré, sage, délicat, qui, sans doute, « convoite » la femme de son hôte, mais qui se borne à la convoiter, qui la désire vertueusement; qui sans doute, profite du bien d Orgon, mais qui se borne à en profiter sans le dérober brutalement, qui en profite vertueusement, qui donne vertueusement du grain d'Orgon aux oiseaux de Julie, qui donnera aux enfants d'Orgon des leçons de vertu et de délicatesse et qui est le plus vertueux des écornifleurs.
Chose assez curieuse, il y avait un moyen tout trouvé de relever le personnage et en même temps de donner un intérêt de plus au roman. Saint-Preux n'est que par une illusion de notre part le personnage un peu fâcheux que je viens de tracer. Pendant six ans, depuis le mariage de Julie jusqu'au moment où Julie et son mari le rappellent, il est un homme d'action, ingénieur à bord d'un vaisseau anglais, qui fait plusieurs fois le tour du monde, soujffre de tous les climats, connaît tous les dangers, est cent fois sur
le point de périr, s'endurcit et se bronze, tout au moins se \drilise très fortement. Lui faire écrire des lettres, des relations de voyagea Julie ou à Claire, comme il avait commencé de faire étant à Paris, donnait au roman des échappées, des avenues sur le monde entier, l agrandissait, l'amplifiait, Taérait, en faisait un Candide à la manière de Rousseau, et de plus composait le caractère de Saint-Preux de manière qu'il parût à nos yeux un fort honnête homme, digne, ou à peu près, de l'aveugle confiance de M. de Wolmar et de la confiance timide de Julie.
Et c'est, en effet, ce qu'il est ; mais, par la faute de Rousseau, c'est tel que nous ne le voyons jamais; ce n'est jamais marqué de ce caractère que nous le voyons ; c'est ce que toujours nous oublions qu'il est ou même qu'il puisse être ; c'est à quoi nous ne songeons jamais.
Erreur de l'auteur ? Point du tout ; parce que lui-même ne voit pas Saint-Preux comme cela, ne s'intéresse pas à Saint-Preux dans ce personnage, à preuve qu'il lui laisse six ans après le même caractère qu'il avait six ans avant; n'aime dans Saint-Preux que « l'amant téméraire », « l'amant désespéré », ou « Famant aimé du niari », comme on aurait dit alors; et c'est ainsi qu'il a voulu, ou plutôt qu'instinctivement il a fait en sorte qu'il n'y eût, visible pour nous, pré-
LES CARACTÈUES INVENTÉS
sente à nos yeux, toujours en scène et faisant oublier tout, que la naïve apothéose de TAlphonse sentimental.
Mais dans aucun personnage de la Nouvelle Héloïse Rousseau ne s'est peint lui-même plus que dans « sa » Julie, sa chère Julie, objet perpétuel de son admiration indéfectible, et qui, en effet, ne laisse pas, tout étant relatif, d'être. Claire mise à part, qui a peu d'importance, le personnage le plus sensé, le plus fin, le plus naturel, le plus touchant et le plus aimable de cette grande œuvre.
Julie, de famille de petite noblesse campagnarde, n'a pas été élevée par son père, hobereau étroit et borné, Ta été très peu par une mère excellente, pleine de bonté, mais assez sotte pour introduire dans sa maison, en l'absence de son mari, comme professeur de sa fille, âgée de 18 ans, un inconnu qui ne laisse pas de ressembler à M. Bâcle ou à M. Venture ; elle ne la guère été que par une vieille servante, très bonne femme, mais qui passait sa vie à raconter à Julie des histoires d'amour et des aventures gaillardes, ce qui achève, du reste, de nous renseigner sur Tintelligence et sur la diligence de la mère de Julie.
Le « maître d'études » que cette bonne mère a donné à Julie devient amoureux d elle et elle de
lui. Ce n'est pas un roué ; mais faisant d'instinct ce que ferait un roué, il la menace de s'éloigner d'elle à jamais. Elle semble avoir lu des romans ; si elle n'en a pas lu, elle est de celles, et il y en a, qui sont nées avec un roman dans la cervelle ; car elle lui répond d'abord qu'il est trop imprudent pour être dangereux et que, par conséquent, il peut rester ; ensuite que si, sérieusement, il a osé espérer quelque chose, il ne doit pas partir, mais se tuer. Le jeune homme, continuant d'être très habile ou inconsciemment habile, déclare que c'est ce qu'il va faire. On le retient. Julie est perdue. Elle demande grâce. L'amoureux proteste d un respect aussi profond que son amour et inspiré par son amour même. Une période d'amour platonique commence. Julie ne sait point où elle va et est sincèrement et chastement troublée à cet égard, mais elle sent qu'elle aimera toujours.
Inquiète sur la sécurité de ses amours à cause du retour imminent de son père, elle se décide à donner avant ce retour un gage de tendresse à son ami et l'en prévient, comme a fait M""^ de Warens pour Jean-Jacques Rousseau, car il n'y a presque jamais rien de spontané dans les gestes des personnages de Rousseau ; et. en effets dans un bosquet proche de la maison, elle
lui donne un baiser « acre » et délicieux qui tourne la tête au pauvre précepteur.
Le père revient. Julie exige que le jeune homme s'éloigne pendant quelque temps, lui offre une certaine somme d'argent qu'il refuse, et lui en offre le double qu'il accepte. Après un voyage dans le Valais, le jeune homme revient juste dans le temps où le père de Julie lui annonce qu'il a l'intention de la marier avec un de ses amis, très sérieux, très cher et à qui il doit la vie. Dans le trouble où cette perspective la jette, Julie devient la maîtresse de Saint-Preux (donnons-lui ce nom qu'il a pris un peu plus tard). Ils se voient tantôt par un subterfuge, tantôt par un autre pendant un long temps. Un ami de Saint-Preux et du père de Julie, mylord Edouard, propose au père de Julie de la marier avec Saint-Preux, ce que le père de Julie repousse avec la dernière indignation et le dernier mépris. Brutalisée par son père dans une scène violente, Julie fait une fausse couche. De commun consentement, Saint-Preux s'éloigne une seconde fois.
Mylord Edouard propose à Julie de quitter la maison paternelle et de passer en Angleterre pour y épouser Saint-Preux, et il leur offre une terre qu'il possède dans ce pays. Julie hésite entre la passion et le devoir, ou plutôt entre deux
devoirs. Elle en a envers son amant, elle en a envers sa famille. Quitter les siens lui paraît dur et odieux ; proscrire son amant lui paraît cruel et un peu lâche. Elle consulte sa cousine Claire qui lui répond qu'elle est adorable, ce qui n'a rien à voir dans la question et que, quelque parti que prenne Julie, elle, Claire, la suivra aussi et s'attachera à elle et se conformera à son exemple, sûre de ne pas se tromper en s'y conformant. Claire n'a absolument rien conseillé à Julie, mais Julie comprend que Claire lui conseille de rester ; ce qui veut dire qu'elle-même ne voulait pas partir. Elle remercie mylord Edouard et lui explique qu'elle ne veut pas faire le déshonneur et le désespoir de ses parents. Elle donne les mêmes raisons à son amant lui-même.
Ceci est l'abdication de Julie ; désormais Julie ne sera jamais une personne, mais un être prêt aux servitudes et qui s'étonnera de ses docilités successives et qui aura tort de s'en étonner. Et ceci n'en fait pas la personne admirable devant laquelle Rousseau est toujours tombé en extase ; mais cela en fait une personne très vraie et en particulier très semblable à Rousseau lui-même. Ce que l'auteur a très bien compris, c'est que Julie est une faible qui a commencé par une faiblesse et qui sera faible quand
il s'agira d'accepter les conséquences de cette faiblesse même. Si Julie était assez forte pour rejoindre son amant, elle l'eût été assez, quoique Taimant, pour ne pas le prendre, et c'est par la même débilité par laquelle elle lui a cédé que maintenant elle lui résiste, et il n'y a rien de logique, dans la vie de Rousseau comme dans celle de Julie, comme les apparentes incohérences.
Reste que Julie, comme Rousseau, a de très belles phrases pour habiller les défaillances en devoirs ; mais cela n'a pas d'importance.
Julie demeure en correspondance avec Saint- Preux qui vit à Paris, et ceci est une digression démologique dont nous n'avons pas à parler dans ce volume.
Julie perd sa mère, ce qui est de peu de conséquence pour la suite de l'action, ce qui, cependant, laissant Julie en face de son père seul, diminue ses devoirs envers sa famille^ d'où il suit que, désormais, elle apparaîtra comme plus faible, cédant à son père, si elle lui cède, qu'elle n'eût apparue ayant à ménager et ménageant sa mère en même temps que son père. Si Rousseau avait voulu réserver à Julie des excuses pour ce qui va suivre, il aurait conservé la mère. S'il fait le contraire, il semble que ce soit pour montrer jusqu'à quel point Julie manque de volonté.
Il est vrai qu'on peut raisonner à l'inverse (1), supposer que Julie aurait en sa mère une auxiliaire contre son père, ce qui ferait alors que Julie étant plus désarmée et plus démunie en face de son père seul a plus d'excuses et plus de raisons d'être faible ; mais cette supposition delà mère de Julie soutenant celle-ci ^énergiquement du moins, est, d'après le caractère de la mère de Julie, assez peu vraisemblable.
Soudain Wolmar reparaît. M. de Wolmar était cet ami du père de Julie à qui le père de Julie avait les plus grandes obligations qu'on puisse avoir, qui désirait épouser Julie et que le père de Julie désirait très vivement avoir pour gendre. Pour affaires très importantes, il était resté éloigné un long temps. Il reparaît. 11 demande décidément la main de Julie. Les circonstances sont extrêmement bien disposées pour que Julie soit excusable en sa seconde et définitive faiblesse devant la volonté de son père. Son père doit la vie à M. de Wolmar ; ce ne serait pas une raison pour que ce fût à sa fille de payer sa dette. Mais le père de Julie a, suivant l'usage du temps, promis la main de Julie, sans la consulter, à M. de Wolmar; manquerat~il de parole? Ce ne serait pas une raison, parce
(1) En s'appuyant sur la lettre XVIII.
que son père s'est engagé, pour que Julie fût obligée de tenir les engagements de son père. Mais le père de Julie a promis Julie à M. de Wolmar quand M. de Wolmar était riche, et maintenant il est pauvre ; le père de Julie, en reprenant sa parole maintenant, ferait donc figure de pleutre, et du déshonneur qu'il aurait ainsi assumé mourrait peut-être. Julie pèse tout cela et se sent incapable de désobéir.
Je comprends ces raisons. Mais cependant le devoir avant tout, c'est la droiture, et le vrai intérêt bien entendu, c'est encore la droiture. Le devoir de Julie, ce n'est pas de discuter avec son père, c'est d'aller droit à M. de Wolmar et de lui dire : « Je ne vous aime pas et j'en aime un autre », ce qui résoudrait, brutalement et violemment, sans doute, mais enfin ce qui résoudrait tout. Et précisément il se trouve que M. de Wolmar est très honnête homme et, non seulement comprendrait, mais estimerait très haut ce langage. Mais quand même il ne serait pas homme à le comprendre, il faudrait bien qu'il le subît et tout, avec scènes violentes peut-être et déchirements, mais tout enfin, serait résolu.
Rousseau a prévu l'objection, et, pour Fécarter, il a inventé ceci : le père de Julie lui défend de parler à M. de Wolmar, lui fait jurer qu'elle ne dira rien à M. de Wolmar qui puisse le
détourner de l'épouser ; car cela paraîtrait simplement à M. de Wolmar un jeu concerté entre elle et son père et inspiré par le père désireux de ne pas donner sa fille à un homme pauvre et trouvant un prétexte. C'est ingénieux ; mais précisément en allant dire à M. de Wolmar : « J'aime ailleurs et ce n'est pas un prétexte imaginé par mon père ou par moi, puisque je me réserve à un homme plus pauvre que vous », elle écartait de l'esprit de Wolmar tout soupçon sur l'honnêteté de son père comme sur la sienne. Non, il est très évident que le devoir, comme l'intérêt de Julie, c'était d'aller tout droit à M. de Wolmar, la vérité à la bouche.
Au lieu de cela, Julie, comme tous les faibles, cherche à tout concilier. Sa lettre à Saint-Preux, à cet égard, est admirable : Je suis à toi, à toi seul ; je t'aimerai toujours, « il le faut^ je le veux, je le dois... Nature, ô douce nature, reprends tous tes droits ; j'abjure les barbares vertus qui t'anéantissent...» Mais, en « respectant ces tendres penchants, souffres-en le doux partage ; soujffre que les droits du sang et ceux de l'amitié ne soient pas éteints par ceux de l'amour... » ; après avoir perdu ma mère, je ne veux pas tuer mon père. A la vérité, « devoir, honneur, vertu, tout cela ne me dit plus rien ; mais pourtant, je ne suis pas un monstre *, je suis faible et non
dénaturée. Mon parti est pris: je ne veux désoler aucun de ceux que faime. [Et le moyen?] Qu'un père esclave de sa parole et jaloux d'un vain titre dispose de ma main qu'il a promise [voilà pour le père], que Famour seul dispose de mon cœur [voilà pour Saint-Preux], que mes pleurs ne cessent de couler dans le sein d'une tendre amie [voilà pour ClaireJ, que tout ce qui m'est cher soit heureux et content, s il est possible ».
Mais non, et vous en convenez par cette restriction, il est impossible que tout le monde soit content, et toute la naïveté des prétendues conciliations inventées par les âmes faibles est dans cette conclusion ridicule.
Julie se résigne donc au mariage avec un homme qu'elle n'aime pas, alors qu'elle en aime un autre, et ceci est un crime assez caractérisé. Elle en fait un autre qui n'est pas moindre. Elle épouse Wolmar sans le prévenir, comme la loyauté élémentaire Ty obligeait, qu'elle a eu un amant. Ceci, pour le coup, est excessivement grave. Remarquez-vous que M'^^ Le Vasseur elle-même, la compagne de Jean-Jacques Rousseau, a cru devoir, dans une situation pareille, le renseigner. Elle y a mis son honneur, son pauvre honneur de servante d'auberge. Julie y songe, mais ne le fait pas, et c'est-à-dire que, par « timidité», car elle se reconnaît timide.
elle trompe, elle ment et s'engage dans une vie de perpétuel mensonge qui lui donnera de continuels remords. Sa faiblesse dépasse un peu les bornes.
Enfin elle se marie, pleine d'indifférence pour son épouseur, pleine d amour pour son amant : « Dans l'instant même où j'étais prête à jur^r à un autre une éternelle fidélité, mon cœur vous jurait encore un amour éternel, et je fus mené au temple comme une victime impure qui souille le sacrifice où l'on va l'immoler. » Mais la cérémonie nuptiale fait sur elle, à ce qu'elle dit, une profonde impression et, en une heure, renouvelle complètement son être moral : « Arrivée à l'église, je sentis en entrant une sorte d'émotion que je n'avais jamais éprouvée; je ne sais quelle terreur vint servir mon âme dans ce lieu simple et auguste, tout rempli de la majesté de Celui qu'on y sert. Une frayeur soudaine me fit frissonner ; tremblante et prête à tomber en défaillance, j^eus peine à me traîner jusqu'au pied de la chaire. Loin de me remettre, je sentis mon trouble augmenter durant la cérémonie, et s'il me laissait apercevoir les objets, c'était pour en être épouvantée. Le jour sombre de Tédifice, le profond silence des spectateurs, leur maintien modeste et recueilli, le cortège de tous mes parents, l'imposant aspect de mon
vénéré père, tout donnait à ce qui allait se passer un air de solennité qui m^excitait à lattention et au respect et qui m'eût fait frémir à la seule idée d'un parjure. La pureté, la dignité, la sainteté du mariage si vivement exposées dans les paroles de l'Ecriture , ses chastes et sublimes devoirs, si importants au bonheur, à Tordre, à la paix, à la durée du genre humain, si doux à remplir pour eux-mêmeSy tout cela me fit une telle impression que je crus sentirintérieurement une révolution subite. Une puissance inconnue sembla corriger tout à coup le désordre de mes affections et les rétablir selon la loi du devoir et de la nature... Un coup d œil jeté par hasard sur M. et M^^ d'Orbe [sa cousine Claire, récemment mariée] que je vis à côté l'un de l'autre et fixant sur moi des regards attendris, m'émut plus puissamment encore... Ah! puissé-je, dans un lieu pareil, recouvrer la même innocence et jouir du même bonheur ! Si je ne l'ai pas mérité comme vous, je m'en rendrai digne à votre exemple ! Ces sentiments réveillèrent mon espérance et mon courage. J'envisageai le saint nœud que j'allais former comme un nouvel état qui devait purifier mon âme et la rendre à tous ses devoirs. Quand le pasteur me demanda si je promettais obéissance et fidélité parfaite à celui que j'acceptais pour époux, ma bouche et mon
cœur le promirent. Je le tiendrai jusqu'à la mort. »
Croyez-Yous un mot de tout cela ? Moi, point du tout, ou plutôt j'en crois très peu. Je crois à une émotion quia pu être assez forte, mais point du tout à la révolution intérieure qui n'est préparée par rien et qui serait à très peu près un effet sans cause. Julie, telle qu'elle est jusquelà, est si peu une âme religieuse qu'elle ne peut aucunement être retournée à ce point par une cérémonie du culte.
Rousseau lui-même a très bien compris ce point faible ; car pour qu'on ne s'en moque pas, il s'en moque lui-même dans sa seconde préface : « Et cette conversion subite au temple ? La grâce, sans doute ?... » Eh ! oui 1 Sans un coup de la grâce, la conversion de Julie est inexplicable.
La vérité, c'est qu'elle s'exalte à froid sur une impression légère qu'elle a reçue et qu'elle la grandit, l'exagère, la décuple, pour faire entendre à son amant que désormais il ait à la laisser tranquille. La fausseté, plus ou moins consciente, de la page précédente est prouvée, ce me semble, par la fausseté, criante celle-ci, de la page qui suit, où Julie déclare que sans l'intervention miraculeuse de Dieu dans ce mariage, elle serait devenue une prostituée: « Parquellefaveurdu ciel
LES CARACTÈRES IiNVENTÉS
votre inconstance ou la mienne ne m'aurait-elle point livrée à de nouvelles inclinations ? Comment eussé-je opposé à un autre amant une résistance que le premier avait déjà vaincue et une honte accoutumée à céder aux désirs ? Aurais-je plus respecté les droits d'un amour éteint que je n'avais respecté ceux de la vertu jouissant encore de tout leur empire? Quelle sûreté aurais-je eue de n'aimer que vous seul au monde, si ce n'est un sentiment intérieur que croient avoir tous les amants qui se jurent une constance éternelle et qui se parjurent innocemment toutes les fois qu'il plaît au ciel de changer leur cœur ? Chaque défaite eût ainsi préparé la suivante ; l'habitude du vice en eût effacé l'horreur à nos j^eux. Entraînée à l'horreur et à l'infamie sans trouver de prise pour m'arrêter, d'une amante abusée je devenais une fille perdue, l'opprobre de mon sexe et le désespoir de ma famille. Qui m'a garantie d'un effet si funeste de ma première faute? Qui m'a retenue après le premier pas ? Qui m^a conservé ma réputation et l'estime de ceux qui me sont chers? Qui m'a mise sous la sauvegarde d'un époux vertueux, sage, aimable... ? Qui me permet d'aspirer encore au titre d'honnête femme et me rend le courage d'en être digne? Je le vois, je le sens, la main secourable qui m'a conduite
à travers les ténèbres est celle qui lève à mes yeux le voile de Terreur et me rend à moi malgré moi-même... L'auteur de toute vérité n'a point souffert que je sortisse de sa présence coupable d'un vil parjure et, prévenant mon crime par mes remords, il m'a montré l'abîme où j'allais me précipiter. Providence éternelle, qui fais ramper l'insecte et rouler les cieux, tu veilles sur la moindre de tes œuvres ! Tu me rappelles au bien que tu m'as fait aimer 1... »
Il est évident que Julie ne croit pas le moins du monde qu'elle fût tombée dans le libertinage et sait très bien que contre cela elle était protégée par la sauvegarde la plus forte que puisse avoir une femme, à savoir par son amour ; il est évident que toute cette page est absolument de rhétorique, et alors il devient très certain que la précédente est de rhétorique tout de même, qui est connexe à celle-ci, qui est sous la même idée et enveloppée de la même idée que celle-ci. La vérité est que Julie, son mariage fait, veut brûler son vaisseau et, du côté de Saint-Preux, veut creuser très profond le fossé entre Saint- Preux et elle, et pour cela jette un miracle ou l'affirmation enflammée de sa croyance à un miracle entre elle et lui. Ce qu'elle veut simplement, c'est noyer certaines espérances d'adultère
que Saint-Preux dans sa dernière lettre, avec un art plus ou moins conscient de sophiste, dont Julie n est pas exempte elle-même, avait laissé percer tout en les ré' rimant, avait étalées, même, tout en affectant de les cacher, et avait caressées tout en leur disant des injures. Voilà la raison de sa lettre (XVIIP) où elle n'expose point 1 état de son cœur, mais ce qu'elle veut que Saint-Preux croie son état d'âme.
Son véritable état intérieur à cette époque, c'est dans la lettre XX que certainement elle l'expose. Qu'a-t-elle cru, tout au moins que s'est-elle tant efforcée de croire qu'elle l'a cru presque ? Que le bonheur est possible dans le mariage sans amour, ce qui est parfaitement vrai ; que le bonheur est plus probable dans le mariage sans amour que dans le mariage amoureux, ce qui est plus contestable ; que le bonheur est possible pour une femme dans le mariage sans amour quand elle aime un autre que son mari, ce qui décidément est faux. « Ce qui m'a longtemps abusée et qui peut-être vous abuse encore, c'est la pensée que l'amour est nécessaire pour former un heureux mariage. Mon ami, c'est une erreur : la vertu, l'honnêteté, de certaines convenances , moins de conditions et d'âges que de caractères et d'humeurs suffisent entre deux époux ; ce qui n'empêche point qu'il ne résulte de cette union
un attachement très tendre, qui, pour n'être point précisément delamour, n'en est pas moins doux et n'en est que plus durable. » Il y a plus de charme, de bonheur dans le mariage sans amour que dans le mariage amoureux : « On ne s'épouse point pour penser uniquement l'un à l'autre, mais pour remplir conjointement les devoirs de la vie civile, gouverner prudemment la maison, bien élever ses enfants. Les amants ne voient jamais qu'eux, ne s'occupent incessamment que d'eux, et la seule chose qu'ils sachent faire est de s'aimer. Ce n'est pas assez pour des époux, qui ont tant d'autres soins à remplir. Il n'y a pas de passion qui nous fasse une si forte illusion que l'amour : on prend sa violence pour un signe de sa durée ; le cœur surchargé d'un sentiment si doux l étend pour ainsi dire sur l'avenir, et tant que cet amour dure on croit qu'il ne finira point. Mais, au contraire, c'est son ardeur qui le consume ; il s'use avec la jeunesse, il s'efface avec la beauté ; il s'éteint sous les glaces de l'âge, et depuis que le monde existe, on n'a j'amais vu deux amants en cheveux blancs soupirer l'un pour l'autre [non ; mais on en a vu souvent mourir l'un de la mort de l'autre, ce qui est, cependant, à considérer]. On doit donc compter qu'on cessera de s'adorer tôt ou tard ; alors l'idole qu'on servait est détruite ; on se
voit réciproquement tel qu'on est. On cherche avec étonnement l'objet qu'on aima ; ne le trouvant plus, on se dépite contre celui qui reste et souvent l'imagination le défigure autant qu'elle Tavait paré. »
Bref, l'amour passe, Tindifférence reste, ce qui est à l'avantage de celle-ci : cela peut se soutenir.
Enfin le mariage sans amour est heureux, même pour la femme qui en aime un autre que son mari. Ceci, le croit-elle ? Elle le dit, du moins, moitié pour ôter tout espoir à Saint-Preux, moitié, sans dovite, parce qu'elle se l'est persuadé : « Il n'y a pas jusqu'à l'âge un peu avancé de M. de Wolmar qui ne tourne au commun avantage ; car avec la passion dont fêtais tourmentée, il est certain que s'il eût été plus jeune, je l'aurais épousé avec plus de peine encore, et cet excès de répugnance eût peut-être empêché l'heureuse révolution qui s'est faite en moi. Mon ami, le ciel éclaire la bonne intention des pères et récompense la docilité des enfants. A Dieu ne plaise que je veuille insulter à vos déplaisirs ! Le seul désir de vous rassurer pleinement sur mon sort me fait ajouter ce que je vais vous dire. Quand, avec les sentiments que j'eus cidevant pour vous et les connaissances que j'ai maintenant, je serais libre encore et maîtresse de
me choisir un mari, je prends à témoin de ma sincérité ce Dieu qui daigne m'éclairer et qui lit au fond de mon cœur, ce n'est pas vous que je choisirais, c'est M. de Wolmar. »
— Mais alors, tout simplement, elle n'aime plus !
— Si elle est absolument sincère dans lalettre que nous venons d'extraire, et il n'y a pas lieu cette fois d'en douter beaucoup, c'est mon avis qu'elle n'aime plus et je crois que c'est la pensée intime de Rousseau, Wolmar dira plus tard : (( Votre cœur était usé pour Tamour », et ce sera une sottise monumentale ; mais si le cœur de Julie n'est point usé pour l'amour, son amour est usé, pour un temps, et ne pourra renaître que si des circonstances toutes nouvelles se présentent pour le raviver. Son amour a été usé par le temps et l'absence, la passion de Julie n'étant pas de celles que l'absence augmente. Il faut faire grande attention aux dates dans la Nouvelle Héloïse, quoiqu'elles soient trop rarement rappelées. C'est de dix-huit à dix-neuf ans que Julie a été la maîtresse de Saint-Preux ; c'est à vingt-deux ans qu'elle se marie. Dans cet intervalle, elle a correspondu, mais, progressivement, avec un peu de froideur, puis un peu plus de froideur, avec Saint-Preux. Elle a vu mourir sa mère ; elle a vu sa cousine se marier avec un
homme pour lequel elle n'avait que de Testime et être heureuse. Elle n'aimait plus beaucoup Saint- Preux quand on lui a proposé M. de Wolmar.
Il est vrai que, naturellement, cette proposition a réveillé son amour pour Saint-Preux ; mais il n'était plus assez fort pour renaître en coup de tonnerre. Elle s'est mariée froidement, mais complaisamment. Puis se sentir dame et non plus quasi aventurière et vou'les qualités réelles de son mari lui ont donné une satisfaction paisible et donné l'idée d'un bonheur solide. Et maintenant elle peut devenir une très honnête femme, mélancolique d'un souvenir tendre, mais non torturée, quasi heureuse;
A travers quelques pleurs, chaste auprès d'un époux, Une ombre sur le front, au cœur une espérance Et des enfants sur ses genoux.
Mais^ faiblesse encore de ce cœur que Rousseau semble toujours considérer comme héroïque et de cette âme dissimulée que Rousseau semble toujours tenir pour souverainement loj^ale, Julie empoisonne son bonheur relatif en mettant et en maintenant un mensonge entre elle et son mari. Elle ne lui a pas avoué son passé avant le mariage. Après le mariage il est trop tard ; mais encore vaudrait-il mieux l'avouer tardivement que d'installer au foyer
une sorte d'adultère mental. C'est le remords de Julie, et ce remords est pour Rousseau la vertu de Julie ; car Rousseau a toujours cru qu'une faute est effacée par le regret qu'on en a et il a dit vingt fois : « Comment peut-on me reprocher un crime dont je me repens ? »
Quoi qu'il en soit, c'est le remords de Julie de n'avoir pas avoué et de ne pas se décider à avouer. Elle retarde pendant six ans le moment de cette confidence et elle souffre pendant six ans de ne pas la faire. Et, bien entendu, elle a recours, comme toujours, à tous les sophismes, d'elle-même et des autres, pour se dissimuler cette faute et pour endormir son remords. Elle demande à son amant — trop tard, après le mariage et, par conséquent, pour ne la point obtenir — la permission de faire l'aveu : « Serait-ce vous déplaire que de vous demander votre consentement sur ce point ? Aurai-je trop présumé de vous et de moi en vous flattant de l'obtenir ? Songez que cette réserve ne saurait être innocente... ? y> Saint-Preux la dissuade d'une démarche très dangereuse et lui conseille au moins d'atermoyer.
Elle consulte sa cousine en lui démontrant surtout qu'il est presque impossible qu'elle soit loyale : « Les raisons qui m'ont retenue dès le commencement prennent chaque jour de nou-
Yclles forces et je n'ai pas un motif de parler qui ne soit une raison de me taire. En considérant Tétat paisible et doux de ma famille, je ne pense pas sans effroi qu'un seul mot y peut causer un désordre inexprimable. Après six ans passés dans une si parfaite union, irai-je troubler le repos d'un mari si sage et si bon qui n'a d'autre volonté que celle de son heureuse épouse ni d'autre plaisir que de voir régner dans sa maison l'ordre et la paix ? Contristerai-je par des troubles domestiques les derniers jours d'un père que je vois si content, si charmé du bonheur de sa fille et de son ami? Exposerai-je ces chers enfants, ces enfants aimables et qui promettent tant, à n'avoir qu'une éducation négligée ou scandaleuse, à se voir les tristes victimes de la discorde de leurs parents, entre un père enflammé d'une juste indignation, agité par la jalousie, et une mère infortunée et coupable, toujours noyée dans les pleurs ? Je connais M. de Wolmar estimant sa femme ; que sais-je ce qu'il sera ne l'estimant pas ?... »
Sa cousine, qui soupçonne du reste que M. de Wolmar n'ignore rien, encourage Julie à rester muette, « ce qui la porte à garder le secret étant une raison solide et ce qui la porte à le révéler n'étant qu'un sentiment aveugle ».
Il n'en est pas moins que ce sentiment aveugle étant celui de la loyauté dans les contrats, probablement très nécessaire dans une union, Julie est profondément malheureuse dans les six années les plus heureuses de sa vie. « Songe à mon éloignement pour toute dissimulation... [c'est possible : il est des gens qui ont passé leur vie à mentir avec l'horreur du mensonge ; — c'est même probable : elle ne soufiFrirait pas du mensonge si elle n'aimait pas la vérité, et encore une fois, elle n'a aucun défaut que de faiblesse]... et à cette continuelle réserve où je vis depuis plus de six ans avec Fhomme du monde qui m'est le plus cher. Mon odieux secret me pèse de plus en plus et semble chaque jour devenir plus indispensable. Plus l'honnêteté veut que je le révèle, plus la prudence m^oblige à le garder. Comprends-tu quel état affreux c'est pour une femme de porter la défiance, le mensonge et la crainte jusque dans les bras d'un époux, de n'oser ouvrir son cœur à celui qui le possède et de lui cacher la moitié de sa vie pour assurer le repos de l'autre ?... Pour l'avoir trompé une fois, il faut le tromper tous les jours... Mon cœur n'ose accepter aucun témoignage de son estime ; ses plus tendres caresses me font rougir et toutes les marques de respect et de considération qu'il me donne se changent dans ma conscience en
opprobre et en signes de mépris. // est bien dur de se dire sans cesse : cest une autre que moi qu'il honore ; s'il me connaissait, il ne me traiterait pas ainsi. Non, je ne puis supporter cet état affreux; je ne suis jamais seul avec cet homme respectable que je ne sois prête à tomber à genoux devant lui, à lui confesser ma faute et à mourir de honte et de douleur à ses pieds. »
Ce qu'il y a à remarquer ici, c'est, encore une fois, le mélange de vertu foncière (ou plutôt d'amour de la vertu) et de faiblesse qui empêche cette vertu de se manifester ; c'est cette vertu qui n'agit pas, c'est ce video meliora proboque détériora sequor^ que Rousseau s'est si souvent appliqué à lui-même ; — c'est, encore plus, et beaucoup plus intéressant, que si Julie ne peut pas se décider à l'aveu, cela tient à ce qu'elle aime encore Saint-Preux, pour ainsi dire d'une façon latente. Une femme pratiquera l'adultère mental que pratique Julie, tant que, sourdement et subconsciemment, elle aimera encore. Sa raison profonde de se taire, c'est qu'elle résiste à dévelouter et flétrir en le révélant un secret délicat ; et donc, c'est que ce secret lui est encore cher. Sa raison profonde de se taire, c'est qu'elle ne veut pas oublier tout à fait ; à livrer son secret, elle s'en débarrasse, mais elle le tue ; il n'existe plus dès qu'il n'est plus à elle seule ;
or, tout en souffrant, elle veut, sans bien s'en rendre compte, qu'il vive encore.
Et mon secret m'est cher et chère ma souffrance.
Si elle ne parle pas de Saint-Preux à son mari, c'est qu'elle veut continuer de s'en entretenir avec elle-même. Elle croit qu'elle ne l'aime plus : <( l'amour est éteint ; il Test pour jamais et c'est encore une place qui ne sera point remplie » ; mais cela est faux ou plutôt n'est pas tout à fait vrai . C'est le trait de génie de la A^oa» oelle Héloïse, à mon avis, que d'avoir diminué, refroidi, «exténué » l'amour de Julie pour Saint- Preux deux ou trois ans avant son mariage, puis six ans pendant son mariage ; mais de l'avoir conservé, dans le cœur de Julie, au fond du cœur de Julie, à l'insu presque de Julie ; et d'avoir donné pour signe de cet amour non aboli la répugnance invincible de Julie à l'aveu*
Comme dans toutes les âmes profondes, quelque faibles, du reste, qu'elles puissent être, le premier amour, chez Julie, a diminué, reconnaissons-le, jusqu'à ne plus être aperçu d'ellemême, mais il s'est comme terré, comme glissé aux obscurs abîmes^ et l'on en entend encore le murmure lointain, indistinct et confus, et il peut remonter, sourdre à nouveau, jaillir à la
lumière en torrent lumineux, impétueux et dévastateur.
Tout à coup, Saint-Preux revient, que Ton croyait ne jamais revoir^ que, parfois, l'on a cru mort. C'est alors que tout le monde, Wolmar, Julie, Claire et Saint-Preux lui-même, font la grande sottise, la folle gageure que nous savons* C'est une folle gageure, c'est une sottise ; encore faut-il la comprendre et tâcher de bien voir les sentiments des principaux personnages. Claire, un peu étourdie, superficielle au moins, est convaincue que Julie n'aime plus Saint-Preux et qu'entre Saint-Preux et elle il ne peut plus y avoir que de l'amitié. De plus, elle aime secrètement Saint-Preux et désire qu'il vive non loin d'elle. Elle l'appelle.
Saint-Preux croit qu'il aime encore Julie, mais Julie vertueuse, qu'il ne l'aimerait pas coupable même à son profit à lui ; que « ses sentiments ne se sont pas affaiblis, mais rectifiés », et qu'à bien les examiner, ils sont devenus « aussi purs que l'objet qui les inspire )). Il peut se tromper, mais il est sincère.
M. de Wolmar est le philosophe que nous savons qui fait la folle gageure par goût des situations paradoxales et par orgueil. De plus, Julie vient de lui faire enfin l'aveu terrible et, raisonnant comme nous avons raisonné plus
haut, il croit qu'elle a tué son amour en le révélant, ce qui est vrai pour le moment, mais ce qui peut n'être pas vrai plus tard, parce que les amours ressuscitent ; mais enfin il le croit, et il n'est point du tout sans raisons de le croire.
Enfin Wolmar n'est pas seulement philosophe ; il est homme et homme très bon et très amoureux de sa femme, en quoi il a raison, et estimant très haut sa femme, en quoi il n'a pas tort, il veut lui faire un plaisir qu'il croit qui peut être pur et qu'il croit qui peut être sans danger. C'est, du reste, dans un mouvement d'attendrissement qu'il écrit à Saint-Preux : « Venez !» Il a été touché, encore qu'il ne lui ait rien appris, de l'aveu de Julie, quoique si tardif, et non seulement, comme philosophe, il a raisonné comme nous supposions plus haut qu'il a raisonné, mais comme homme il a été remué, il a dit : « la pauvre âme douloureuse et généreuse )),et il écrit à Saint-Preux : « La plus sage et la plus chérie des femmes vient d'ouvrir son cœur à son heureux époux. Il vous croit digne d'avoir été aimé d'elle et il vous offre sa maison, » H y a là en même temps qu'un sophisme orgueilleux de philosophe une surprise du cœur, et l'une aide l'autre.
Et enfin (peut-être) ^Volmar sent qu'il a quel-
que chose à se reprocher, ce qui aide aussi à la générosité et peut la faire imprudente et folle. Il n*est pas impossible qu'il y ait dans Wolmar un Jacques (de George Sand) qui, se sentant coupable d'avoir ravi une femme à son amant, se sentant coupable de rapt légal, serait capable de s'efforcer, d'abdiquer, de disparaître ; tout au moins est capable de permettre à sa femme d'avoir pour ami son ancien amant, et cela, il est trop orgueilleux et trop soucieux de l'attitude supérieure et souveraine pour en dire un seul mot, mais peut-être secrètement il le pense.
Julie enfin croit fermement qu'elle n'aime plus d'amour, ce qui est vrai^ du reste, et ne songe pas à se défier des retours du cœur ; de plus, et c'est à quoi je ne doute point que Rousseau n'ait songé, elle est dans l'état d'âme d'un catholique qui vient de se confesser : par son aveu à son mari, d'autant plus libérateur qu'il a été plus longtemps reculé et qu'il a procuré ainsi un soulagement immense, elle s'est fait l'âme pure et blanche ; elle est dans cet état de grâce où l'on se croit extrêmement fort, invulnérable désormais et invincible, capable de tout le bien ; et cet état, extrêmement noble et extrêmement dangereux, prédispose très bien aux folies sublimes.
C'est ici, et non pas à l'heure de son mariage, qu'est le moment de grâce de Julie . A l'heure de
son mariage, elle s'est excitée, elle s'est exaltée ; mais la « révolution » dont elle a parlé alors n'a pas été profonde, puisqu'elle a gardé par devers soi quelque chose qui était à elle et qu'elle voulait qui restât à elle; aujourd'hui la révolution est radicale, et de ce que ce nettoyage de conscience est complet et de ce qu'elle a été capable du grand effort qu'il fallait pour le faire, et de ce que, par suite, elle se sent forte et libre et en pleine possession d'un libre arbitre absolu, elle croit pouvoir défier le destin.
Tous ces personnages sont imprudents, mais ne sont pas purement impulsifs ; ils sont aveuglés, mais ne sont pas aveugles ; ils sont dans le faux ; mais ils ont des raisons de cœur et même des raisons de raison pour se croire dans le vrai.
Ne doutons pas, du reste, que Rousseau ne soit avec eux ; il n'y sera peut-être pas toujours ; mais il y est en ce moment de tout son cœur. Son lecteur, à moins d'être un sceptique et un mondain, personnage odieux à Rousseau, s'épanouit à cette réconciliation touchante ; et Rousseau l'en approuve et veut qu'il en soit ainsi. Il est le premier à souhaiter que cet essai réussisse et il aime à croire, il croit très longtemps, il croit presque jusqu'au bout qu'il réussira. Son optimisme est engagé dans la question et il y
tient et c'est la chose du monde à quoi il tient le plus. Il suit d'un œil attendri ces « hommes rares mêlés à des événements communs », ce qui est sa définition, et assez bizarre, de la Nouvelle Héloïse, disons ces hommes rares mêlés à des événements qui seraient communs s'ils ne s'ingéniaient à les rendre extraordinaires ; et Ton voit bien qu'il les encourage de tout son cœur à l'expédition dans l'irréalisable et à la conquête de l'impossible.
Julie revoit Saint-Preux. Ses premiers mouvements sont presque uniquement de curiosité. Avec sa sottise spirituelle — ce qui est un trait fort bien observé — la cousine Claire fait remarquer que cette curiosité est exclusive de l'amour. « On regarde son amant et on ne l'examine pas. Tout examen exige un sang-froid qu'on n'a jamais en voyant ce qu'on aime. » Elle ne songe pas que quand on revoit son amant après huit ans d'absence et quand on l'examine, c'est chose toute différente de l'examiner quand on le voit tous les jours depuis un an.
Peu à peu, assez vite, ce que Julie éprouve à l'égard de Saint-Preux, c'est une manière d'inquiétude, et cette inquiétude a pour objet moins Saint-Preux qu'elle-même. A mesure qu'elle s'éloigne du moment détat de grâce où nous l'avons vue, elle est moins sûre d'elle-même. Son
mari, du reste, l'irrite un peu avec cet excès de confiance où l'on ne peut pas savoir en somme s'il y a beaucoup de respect, ou s'il y a un peu d'insolence, ou mélange de tous les deux ; avec des actes et des mots malheureux où éclate surtout sa suffisance : au bosquet où Saint-Preux et Julie ont échangé leur premier baiser, il mène Saint-Preux et Julie, il les oblige à s'embrasser et dit, au retour, à sa femme, en lui montrant le bosquet derrière eux et en riant : c( Ne craignez plus cet asile ; il vient d'être profané. » Il a ainsi des moments où il est un simple butor, et je ne sais pas si Rousseau le fait exprès ou par mégarde, ou plutôt j'en veux douter, mais Julie doit être assez blessée pour s'acheminer au moins à n'être fidèle que par devoir.
Aussi redoute-t-elle l'absence que va faire Wolmar et pendant laquelle il veut que Saint- Preux reste auprès de Julie, et elle demande conseil à sa cousine sur ce qu'elle doit faire en ces circonstances ; elle a besoin que sa cousine la rassure, ce que celle-ci ne manque pas de faire avec son imprudence habituelle. L'état d'âme des deux amants est fort bien analysé par Wolniar lui-même, sauf un point qui lui échappe et qui est le plus important. Il sait très bien que Saint- Preux et Julie s'aiment encore, mais qu'ils s'aiment dans le passé, que Saint-Preux aime
(( non pas Julie de Wolmar, mais Julie d'Etanges », et qu'il en est de même dans le cœur de Julie qui ne peut avoir que ce Tattendrissement d'une conversation de réminiscence » ; mais ce qu'il ne connaît pas, c'est la force précisément du passé à réclamer ses droits dans le présent et à renaître avec toute la force des regrets mêmes qu'il a inspirés. Aussi quand il dit qu'il (( n'expose » les amants « qu'à des épreuves qu'ils peuvent soutenir », il ne voit pas ceci qu'il est l'homme du monde le plus incapable de mesurer juste la gravité des épreuves qu il impose.
Aussi, pendant son absence, dans une excursion aux rochers de la Meillerie, Julie est-elle beaucoup plus « attendrie » qu'il ne faudrait et qu'elle n'aurait voulu l'être, sent le danger, vraiment terrible, et, rappelant son mari, trouve le mot absolument et admirablement juste sur toute sa conduite et sur toute son âme, au moins sur une partie de son âme : « Je crois mériter votre estime, mais votre conduite n'en est pas plus convenable et vous jouissez durement de la vertu de votre femme. »
Wolmar revient. La paix des cœurs renaît, peut-être apparente. Saint-Preux se déclare enchanté de Wolmar, de Julie, du père de Julie, avec lequel il est réconcilié aussi complètement
ROUSSEAU APxTISTE
qu'on peut l'être. M. de Wolmar, aussi satisfait qu'il est possible qu'on le soit de Saint- Preux, lui réserve l'office de précepteur de ses enfants. Tout le monde paraît heureux. L'idylle est complète. Le rêve paraît réalisé du vertueux ménage à trois, plus encore des rivaux et des ennemis, quels qu'il soient, réconciliés et unis parce qu'ils sont honnêtes, vertueux et de bon cœur. L'idée générale qui flotte sur ces pages est : tout s'arrange et paix sur la terre aux hommes de bonne volonté.
Rousseau s'attarde évidemment devant ce spectacle et veut que le lecteur s'y arrête avec émotion et en garde pour toujours Vimpression saine et salutaire.
Cependant remarquez : Julie n'écrit plus ; on ne sait pas quels sont ses sentiments véritables. Rousseau l'a voulu, ménageant le dénouement où il sait qu'il va. On n'entend parler Julie que dans la lettre où elle propose à Saint-Preux d'épouser sa cousine Claire, devenue veuve, et dans celle qui suit, sur le même sujet, après la réponse de Saint-Preux. Dans ces lettres, après avoir dit qu'elle est la plus heureuse et la plus tranquille des femmes au sein de la plus grande paix domestique, ce qui est peut-être ce que Julie voudrait croire, ce qui est peut-être, de la part de l'auteur, un artifice
pour masquer le dénouement jusqu'à ce qu'il éclate, Julie laisse bien voir, ce me semble, qu'elle n'est pas absolument tranquille sur ellemême, puisqu'elle ne l'est pas sur Saint- Preux. Sans doute, elle plaide la thèse générale, à savoir qu'il ne faut pas rester célibataire, ce qui ne révèle rien sur son propre état d'âme : sans doute, et avec une certaine indélicatesse dont Rousseau, comme ailleurs, n'a pas eu conscience ou que peut-être il a affectée, elle manifeste la crainte que si Saint-Preux ne se marie pas, il ne couche avec les servantes du château, observation qui ne nous fait rien connaître ou supposer des dispositions de son cœur ; mais elle rappelle la scène de la Meillerie, et ceci la regarde et ceci peut nous faire croire qu'en mariant Saint-Preux, elle songe autant à se préserver qu'à le garantir. Rousseau a voulu que la lettre de Julie pût passer pour celle d'une femme parfaitement détachée de son amant et voulant marier son amant par simple convenance et par simple amitié pour lui ; ou pour la démarche d'une femme qui veut creuser un fossé de plus entre elle et son ami, et cette incertitude est dans ses intérêts de romancier.
Dans sa seconde lettre ~ Saint-Preux lui ayant répondu à travers mille circonlocutions déclamatoires, qu'il Faime encore trop pour en épouser
une autre, bien qu'il désire, du reste, Tautre de toutes ses forces ; car on sait qu'il est délicat et que c'est pour cela qu'il est aimé de toutes les femmes — Julie affirme d'abord, comme dans la première, le profond bonheur et la parfaite sérénité dont elle jouit, sur quoi nous ferons la même observation que ci-devant ; ensuite elle dit force sottises, que peut-être elle ne croit point, sur Fimpuissance d'aimer qui succède aux grandes passions, sur l'homme qui a trop senti pour sentir longtemps et qui a trop aimé pour ne pas devenir glacial, toutes choses où, si vous voulez, nous ne nous arrêterons pas ; puis elle parle d'elle. « Elle a toujours haï le mal et elle l'a fait », et c'est ici Rousseau qui parle de luimême, très nettement. Elle a cherché le plaisir en lui donnant le nom de bonheur et dans une page admirable elle montre que le bonheur n'est que dans le rêve qu'on fait du bonheur. «... Tant qu'on désire, on peut se passer d'être heureux ; on s'attend à le devenir ; si le bonheur ne vient pas, l'espoir se prolonge et le charme deTiliusion dure autant que la passion qui le cause. Ainsi cet état se suffît à lui-même, et l'inquiétude qu'il donne est une sorte de jouissance qui supplée à la réalité, qui vaut mieux peut-être. Malheur à qui n'a plus rien à désirer I II perd, pour ainsi dire, tout ce qu'il possède. On jouit
moins de ce qu'on obtient que de ce qu'on espère, et Ton n'est heureux qu'avant d'être heureux... Le prestige disparaît devant l'objet même; rien n'embelht plus cet objet aux yeux du possesseur; l'imagination ne pare plus rien de ce qu'on possède ; Tillusion cesse où la jouissance commence... Voilà ce que j'éprouve en partie depuis mon mariage et depuis votre retour. Je ne vois partout que sujets de contentement et je ne suis pas contente ;une langueur secrète s'insinue au fond de mon cœur; je le sens vide et gonflé ; l'attachement que j'ai pour tout ce qui m'est cher ne suffit pas pour l'occuper ; il lui reste une force inutile dont il ne sait que faire... Je suis trop heureuse, le bonheur m'ennuie. ))
Elle s'est réfugiée dans la piété, dans « l'oraison », avec, du reste, la crainte, l'horreur et le mépris du mysticisme ; elle en a tiré des consolations et même un certain amour de la vie et vaillance à la subir. Sa dernière peine vraiment vive est que M. de Wolmar ne soit pas chrétien ; elle s'attachera, en s'adressant non à sa raison, mais à sa sensibilité, à le convertir.
Cette lettre a été écrite par Rousseau pour marquer le dernier état d'âme de Julie : mélancolie d/une vie manquée, à qui le désir même est refusé ; recours à Dieu ; — aussi, comme plus haut et plus diligemment que plus haut,pour masquer le
dénouement, Julie ne se montrant plus du tout, même entre les lignes, amoureuse de Saint- Preux ni inquiète de son amour.
La Nouvelle Héloïse a deux dénouements, un dénouement accidentel : Julie tombe à Feau et elle en meurt ; un dénouement vrai, c'est-à-dire un dénouement qui est une conclusion : Julie n'a pas cessé d'aimer passionnément Saint- Preux ; elle a tenté vainement de transformer son amour en amitié. Si elle eût vécu, elle fût devenue la maîtresse de Saint-Preux ; le passé a été plus fort que le présent, la folle gageure a été perdue.
C'est ce qu'elle dit elle-même dans la lettre qu'elle a écrite avant de mourir et que M. de Wolmar fait passer à Saint- Preux après qu'elle est morte : « Il faut renoncer à nos projets. Tout est changé, mon bon ami ; souffrons ce changement sans murmure ; il vient d'une main plus sage que nous; nous songions à nous réunir, cette réunion n'était pas bonne. C'est un bienfait du ciel de l'avoir prévenue ; sans doute, il prévient des malheurs. Je me suis longtemps fait illusion. Cette illusion me fut salutaire ; elle se détruit au moment que je n^en ai plus besoin. Vous m'avez cru guérie et j'ai cru l'être. Rendons grâce à celui qui fit durer cette erreur autant qu'elle était utile ; qui sait si, me voyant si
près de Tabîme, la tête ne m'eût pas tourné ? Oui, j'ai beau vouloir étouffer le premier sentiment qui m'a fait vivre, il s'est concentré dans mon cœur. Il s'y réveille au moment qu'il n'est plus à craindre ; il me soutient quand mes forces m'abandonnent ; il me ranime quand je meurs... J'ose m'honorer du passé ; mais qui m'eût répondu de l'avenir ? Un jour de plus peut-être et j'étais coupable ! Qu'était-ce de la vie entière passée avec vous? Quels dangers j'ai courus sans le savoir ? A quels dangers plus grands j'allais être exposée ? Sa775 doute je sentais pour moi les craintes que je croyais sentir pour vous.Touies les épreuves ont été faites ; mais elles pouvaient trop revenir. N'ai-je pas assez vécu pour le bonheur et pour la vertu ? [Trop pour le bonheur et pour la vertu pas assez. J Que me restait-il d'utile à tirer de la vie ? [Tout ; mais à ce moment elle ne songe qu'à elle et non pas à ses enfants ; ce qu'on peut lui pardonner. ] En me l'ôtant, le ciel ne m'ôte plus rien de regrettable et met mon honneur à couvert. Mon ami, je pars au moment favorable, contente de vous et de moi ; je pars avec joie et ce départ n'a rien de cruel. Après tant de sacrifices, je compte pour peu ce qui me reste à faire, ce n'est que mourir une fois de plus...»
Puis, très femme en ceci qu'elle veut être
aimée au delà du tombeau ; supérieure à toutes les femmes, ou si vous préférez, femme invraisemblable en ceci qu'elle n'est pas jalouse au delà de la tombe, elle recommande à Saint-Preux d'épouser Claire, de rester l'ami de M. de Wolmar et d'élever ses enfants. Elle souhaite d'être réunie, au séjour du romanesque, à tous ceux qu'elle a chéris ici-bas.
Telle est cette Julie, que Rousseau, non sans quelque raison, a aimée entre toutes les femmes. Elle est, tout compte fait, d'une grande vérité. Elle est semblable h toutes les femmes : elle aime le premier imbécile qu'elle rencontre, et elle respecte, au moins, avec une sorte d'humilité attendrie, le second imbécile qui lui est présenté; elle est très supérieure à toutes les femmes, avec des défauts qui sont de son sexe ; elle est faible, elle est sensuelle ; elle n'est pas capable de distinguer de l'amour le premier appel des sens — erreur, du reste, à quoi l'humanité doit qu'elle existe — mais elle est grande, ou au moins a une tendance vers le grand ; elle est menteuse, naturellement, mais avec le goût de la loyauté, ce qui fait que, si elle sera dissimulée, elle ne sera pas perfide et souffrira de son mensonge. Cette tendance au grand la rend romanesque et fera qu'elle nourrira le dessein le plus chimérique et le plus extravagant qui puisse être ;
mais parmi tout cela, elle est très sensée dans la vie pratique et a les idées les plus justes du monde en administration domestique, en pédagogie, en culte de la vie simple et saine, en philosophie réelle. C'est encore un très noble exemplaire de l'humanité féminine.
Rousseau a mis en elle son imagination, un peu d'observation peut-être, et du reste je n'en crois rien, et surtout la plus grande partie de sa propre âme. Il Ta faite dissimulée comme lui. faible comme^ui, chimérique comme lui, bonne comme il aurait voulu être bon, solitaire et familiale comme il Tétait et aurait désiré l'être, persuadée com.me lui, un peu moins que lui, mais beaucoup encore, qu'on est vertueux quand on aime la vertu et que, quand on a remords de ses fautes, on n'en a point commis ; très religieuse comme il était religieux et très persuadée de l'existence d'une autre vie où l'on est récompensé du bien qu'on a fait, de celui qu'on a voulu faire et surtout, et par levir réalisation, des beaux rêves égoïstes que Ton a conçus.
C'est bien sa fille, qui, du reste, lui ressemble surtout en beau, et lui fait honneur.
On est un peu irrité de ce dénouement vrai de la Nouvelle Héloïse, dissimulé, pour ainsi parler, sous le dénouement accidentel : on voudrait que ce que Juliç a si bien prévu, en mourant,
qui fût arrivé si elle n'était morte, fût arrivé en effet; on voudrait voir Julie ne mourant pas, finissant par tomber dans les bras de Saint-Preux ; puis humiliée et désespérée de la dissipation de sa chimère, renvoyant Saint-Preux à Tautre bout du monde d'où il est revenu et se séparant de lui, cette fois, pour jamais. Ce serait exactement le dénouement de la Nouvelle Héloïse, mais présenté comme ayant été, au lieu d'être présenté comme ayant pu être et comme ce qui, si les choses eussent continué, devait être. Rousseau, par bonté de cœur, n'a voulu qu'indiquer ce qu'il pouvait dire et a voulu rester à moitié, pour ainsi parler, dans le domaine du chimérique délicieux, tout en marquant bien qu'il le tenait pour chimérique. Son esprit a fait cette concession à son cœur.
Trois idées générales dominent la Nouvelle Héloïse : la supériorité de la vie provinciale, rustique, familiale, simple, sur la vie des capitales et sur la vie mondaine et raffinée, et c'est ce qui rattache la Nouvelle Héloïse à l'ensemble des idées de Rousseau, c'est ce qui en fait un livre aussi didactique que le Contrat social ou V Inégalité, et c'est ce qui fait que nous en parlons autant dans notre Rousseau penseur que dans notre Rousseau artiste ; — ensuite, cette idée, essentiellement rousseauiste, et tirée par Rousseau
LES CARACiÈRES INVENTÉS
de sa vie même, que la première faute est la condition même de la vertu : Rousseau, parce qu'en effet il n'est devenu vertueux et surtout amoureux de la vertu qu'après avoir été criminel et parce qu'il l'avait été, n'a jamais compris la vertu autrement, et il est très remarquable qu'après avoir donné à Emile et à Sophie une éducation incomparable, ou qu'il croit telle, il les montre bientôt s'adonnant à tous les vices, ou au moins entraînés dans toutes les erreurs, pour ne nous les présenter vertueux et heureux qu'après leurs fautes <( réparées par le repentir » et chargés de « vertus dont ils n'avaient qu'une faible idée avant qu'elles eussent trouvé l'occasion de se développer » ; tout de même Julie ne devient vertueuse et surtout fanatique de vertu qu'après les égarements de sa jeunesse ; — cette idée enfin, ou plutôt cette obsession du niénage à trois que l'on retrouve toujours chez Rousseau, depuis les Charmettes jusqu'à Montmorency, avec M""^ de Warens, avec M"^^ de Larnage, avec M""^ de Boufflers, avec M""^ d'Houdetot. Aimer l'amant de la femme qu'il aime est chez Rousseau une passion ; et aimer la femme qu'il aime d'aimer son amant est pour Rousseau une passion encore. Ily a là beaucoup d'éléments très mêlés, qui n'étonnent point quand on songe au tempérament hystérique de Rousseau : une
RODSSEAU ARTISTE
sorte de curiosité malsaine, qu a bien connue Sainte-Beuve, qu'ont bien connue d'autres confesseurs, de pénétrer les secrets d'alcôve d'une femme qui vous intéresse, de s'en faire des tableaux érotiques et de jouir de ces visions ; une sorte de masochisme qui consiste dans une volupté anière, dans une souffrance irritante, excitante et finalement délicieuse à entendre une femme qu'on aime vous parler des jouissances qu'elle éprouve avec un autre, ou simplement à les imaginer ; enfin, très probablement, et j'ajoute cela pour que, si vous êtes homme sain, vous y compreniez quelque chose, de la bonté, delà vraie bonté, prenant un singulier cours et obéissant peu à la raison, mais enfin de la bonté, souhaitant qu'on s'entende, qu'on s'adoucisse, qu'on se tolère, qu'on se comprenne, qu'on s'estime, souhaitant que la jalousie soit abolie, puisqu'elle est une forme de la haine.
C'est cette obsession du ménage à trois qu'il a donnée à ses personnages de la Nouvelle Héloïse, en l'adoucissant, en l'épurant, de telle sorte que, si la Nouvelle Héloïse reste inquiétante, elle n'a rien qui répugne, dans une mesure très surveillée et très adroite, et en faisant, bien entendu, prédominer la bonté de cœur sur toute autre chose ; mais encore il leur a donné cette obsession. Wolmar aimç véritablement Saint-Preux de ce
que Saint-Preux aime Julie et de ce qu'il est aimé d'elle, et, quoique mêlé, soit de taquinerie souvent presque cruelle et de confiance orgueilleuse souvent très sotte, tout compte fait, c'est tout de bon. Il y a même un peu d'excitation malsaine dans son affaire. Faire s'embrasser sa femme et Tancien amant de sa femme dans le bosquet où ils ont échangé leur premier baiser d'amour, si ce n'est pas méchanceté (et ce n'est pas méchanceté), il ne se peut que ce ne soit pas raffinement voluptueux, et le mot prononcé après n'est que d'un suffisant très bête, mais dans le fait lui-même et dans le dessein et la préméditation, il y a bien une pointe de masochisme.
Saint-Preux est un peu jaloux de Wolmar ; ayant affaire à un homme de trente ans, Rousseau n'a pas pu lui ôter toute jalousie sensuelle ; et Saint-Preux a une sensation désagréable quand il voit M. et M^® de Wolmar entrer dans leur chambre à coucher ; mais il aime très profondément M. de Wolmar et ses enfants, qui devraient lui être odieux puisqu'il a été père.
Julie enfin aime de deux côtés, comme M"'^ de Warens, comme, peut-être, M""" d'Houdetot, et à travers les alarmes d'une âme qui a de la noblesse, elle est heureuse qu'on s^aime en elle et ne souhaite rien tant au monde que tous ceux qu'elle aime s'entr'aimçnt eux-mêmes,
C'est bien là le rêve de Rousseau : les ennemis réconciliés dans une douce sensibilité, en particulier les rivaux d'amour réconciliés dans leur amour même, puisant dans leur amour même les forces de la réconciliation et de la concorde au lieu d'y puiser les poisons de la haine. Les lettres à M"'^ d'Houdetot et à Saint-Lambert sont dans la Nouvelle Héloïscj et la Nouvelle Héloïse est dans les lettres à Saint-Lambert et à M^" d'Houdetot.
Et c'est à ce rêve, comme j'ai dit, qu'il s'attarde, reculant et masquant longtemps la conclusion de son roman, voulant que de son roman, tout compte fait, dans les souvenirs du lecteur et dans sa conscience, ce soit cela qui demeure.
— Alors la conclusion du roman est la réfutation, regrettée peut-être, donnée à regret, du roman tout entier ?
— Précisément I
— Mais pourquoi Rousseau, s'il Fa donnée à regret, la donne-t-il ?
— Mais parce que Rousseau n'a jamais fait autrement ! Parce que Rousseau est un romanesque qui contient un homme de très bon sens et qui réprime et refoule le plus longtemps possible ce dernier, mais finit toujours par lui donner la parole ; parce que Rousseau est absolutiste radical dans le Contrat social et libéral dans le
Gouvernement de Pologne et même dans certaines parties du Contrat social ; parce que Rousseau prêche le retour à la vie sauvage dans le Discours sur les Lettres et les Sciences et dans le Discours sur rinégalité, et conclut vingt fois qu'il faut conserver toute la civilisation et, seulement, ne pas avoir en elle une confiance aveugle et ne pas croire qu'elle contienne le bonheur ; parce que Rousseau ne peut arriver à une conclusion de bon sens pratique qu'après avoir donné toute carrière à son imagination romanesque et avoir en quelque sorte épuisé ses rêves ; et c'est précisément ce qu'il fait dans la Nouvelle Héloïse comme partout ailleurs.
Il a fait plus ; il a fait un très beau roman, le poème de la vie rurale et de la vie domestique et de l'esprit de concorde et de paix, dans la plus belle langue du monde.
Il a écrit un autre roman de caractères.,. Je ne parle pas de VEmile, qui, précisément, comme roman, a ce grand défaut qu'il n'y a pas de caractères, que le précepteur n'a pour caractère que ses idées, que le disciple n'a pas de caractère du tout, que le livre ne vaut que par ses doctrines et que, par conséquent, il ne faut s'en occuper que dans le volume qui est intitulé Rousseau penseur... Je parle d'un roman qui aurait pour titre Mglord Edouard, que Rousseau
a écritj mais qu^il a dispersé, assez malencontreusement à mon avis, partie tout au travers de ]^ Nouvelle Héloïse, partie dans un petit livre à part, intitulé : les Amours de Mylord Edouard, Reconstituons-le, car il en vaut la peine, quoique secondaire dans l'œuvre de Rousseau, et prête à quelques réflexions.
Lord Edouard Bomston, très riche, de caractère « vif et emporté, mais vertueux et ferme » , grand amateur de beaux-arts et en particulier de musique italienne, curieux des mœurs des différents peuples, d'abord un peu difficile et paraissant hautain, mais, assez vite de commerce agréable, l'âme grande et forte, l'intelligence large, mais « plus de lumière que d'agréments dans l'esprit », avaft passé toute sa première jeunesse à voyager. Dans une de ses tournées en Italie, il fit connaissance, à Rome, avec une assez grande dame, napolitaine, dont il s'est vivement épris et qui est devenue éperdument amoureuse de lui. Elle était mariée, mais vivait séparée de son mari. Ayant reconnu que les principes de lord Edouard lui interdiraient de s'unir à elle s'il la savait en pouvoir d'époux, elle se fit passer pour veuve, ce qui lui était facile, parce qu'ils étaient tous deux étrangers à Rome et que le marquis, son mari, servait dans les troupes de l'empereur d'Allemagne.
LES CARACTÈRES INVENTES l59
Mais, bientôt, lord Edouard apprit lexistence de ce mari et, outré de se voir coupable d'un crime qu'il avait en horreur, il rompit avec elle et l'accabla de reproches.
Elle le retint pourtant, le commerce adultère étant supprimé, mais les entrevues continuant.
Lord Edouard était, du reste, plus amoureux que jamais et, dans cette situation terrible, fut sur le point de se donner la mort.
Pour la marquise, obéissant à ce sentiment comme à tous les héros de Rousseau, et qui consiste à jouir des jouissances de l'objet aimé avec un autre quand on n'en peut pas jouir soimême, sentiment que lord Edouard devait éprouver lui-même plus tard dans ses relations avec Julie, « elle oublia ses plaisirs pour ceux de son amant, et ne pouvant les partager, elle voulut du moins qu'il les tînt d'elle ». Elle procura à Edouard une très belle courtisane romaine en lui disant : « Cest assez pour moi si quelquefois, auprès d'elle, vous songez à la main dont vous la tenez. »
Lord Edouard, quoiqu'il n'aimât que la marquise, fît quelques tentatives auprès de Laure, la courtisane. Elle le repoussa avec l'énergie du désespoir. C'est quelle Vaimait et ne pouvait soutenir l idée d'être caressée comme une courtisane par l'homme qu'elle aimait
d'amour. Edouard fut profondément remué. « La voyant capable d'aimer, il ne la méprisa plus. » Il lui envoya des présents. Elle les refusa, plus délicate que Saint-Preux qui accepte tout ce que sa maîtresse lui donne et tout ce qu'on lui donne en considération de sa maîtresse.
Cependant la marquise s'informa des amours d'Edouard avec Laure. Quand elle apprit que lord Edouard voyait très fréquemment Laure et ne la touchait jamais, c'est alors qu'elle fut jalouse ; car il était évident qu'Edouard et Laure étaient passionnément amoureux Tun de l'autre. Edouard, d'âme très noble, mais peu délicat, comme le remarque Rousseau lui-même, sans réfléchir qu'il est au moins difficile que l'un aille sans l'autre, s'avisa de donner à la marquise le présent qu'il avait proposé à Laure et que Laure avait refusé. La colère de la marquise, quand elle fut renseignée à cet égard, fut au dernier degré.
Laure devenait vertueuse par amour et prenait son métier en horreur ; car, comme a dit La Fontaine, <( on n'en est plus dès le moment qu'on aime ». Elle se retira dans un couvent où Edouard continuait de la visiter assidûment et avec une amitié qui ne faisait que devenir plus profonde de jour en jour et plus délicate. Cette retraite fît du bruit. Les aventures de lord Edouard, la marquise et la Lauretta
étaient Tentretien de Rome et parvinrent, en Autriche, jusqu'aux oreilles du marquis. Il vint en Italie, provoqua lord Edouard, reçut un coup d'épée et s'en retourna. Lord Edouard resta entre deux maîtresses dont il était toujours aimé^ qu'il aimait toutes les deux, sans en pouvoir posséder aucune.
La marquise, sans avoir le courage de rompre avec lui, le prit en une sorte d'horreur mêlée de respect et encore d'amour. Elle lui tendit des pièges, puis elle tremblait qu'il n'y tombât. Elle en tendit à Laure, puis elle redoutait qu'ils n'eussent leurs effets, dont l'un eût été d'écarter à jamais d'elle lord Edouard.
Le marquis mourut. La marquise vit les cieux ouverts ; mais elle se trompait bien, ayant affaire à un de ces hommes dont les scrupules combattent toujours les passions. « Le seul doute si la blessure du marquis n'avait point contribué à sa mort effraya son cœur et fit taire ses désirs. Il se disait : les droits d'un époux meurent avec lui pour tout autre ; mais pour son meurtrier ils lui survivent et demeurent inviolables. » Et lord Edouard continua à avoir deux maîtresses, à les aimer violemment et à vivre chaste.
Il passa ainsi plusieurs années dans de grandes tortures morales, voyageant un peu pour se
donner un divertissement, allant de Rome à Londres et de Londres à Naples, « toujours ardent, vif, passionné, jamais faible ni coupable ».
Pendant un de ces déplacements, passant par la Suisse, il rencontra Saint-Preux, le trouva charmant, fit connaissance avec M. d'Etanges et sa fille, qui commençait précisément alors à être la maîtresse de Saint-Preux, et, malgré ses amours de Rome, s'éprit d'elle passionnément. Il crut voir, à certains indices, que la jeune fille aimait ailleurs et ne tarda pas à soupçonner où elle aimait .
Peu de temps après, étant ivre, il fit une allusion désobligeante devant Saint-Preux aux relations qu'il supposait qui existaient entre Saint-Preux et M"^ d'Etanges. Saint- Preux répliqua vivement et ils tirèrent leurs épées. Mais mylord Edouard, en courant à Saint-Preux, se donna une entorse : « Sitôt que vous serez en état de sortir ?... », dit Saint- Preux.
Julie, avertie du fait, d'une part conjure Saint- Preux, avec six pages de dissertations sur l'homme réel et l'homme apparent, de ne pas la compromettre ; d'autre part écrit à mylord Edouard lui-même qu'elle est, comme il l'a dit, la maîtresse de Saint-Preux autant qu'il est pos-
sible icî-bas, et qu'elle se tuera si Saint-Preux est tué.
Mylord Edouard, touché, fait des excuses en s'agenouillant à Saint-Preux, qui les accepte avec beaucoup trop d'empressement. II ne faut voir là que la démangeaison qu'a toujours Rousseau de blesser les idées et opinions des Français, et cette manie, quoique rendant les personnages du roman un peu antipathiques, est, après tout, inoffensive.
Mylord Edouard, très étranger à toute délicatesse et atteint de cette maladie de tous les personnages de Rousseau, qui consiste à vouloir connaître les secrets sexuels de Tamant de la femme qu'ils aiment^ interroge Saint-Preux sur ses amours avec Julie . Saint-Preux les lui raconte par le menu . On se demande lequel des deux, dans cette scène, devrait le premier souffleter Tautre. Ils ne songent qn'à s'estimer très haut réciproquement, et mylord, pénétré des mêmes idées qu'on verra plus tard à M. de Wolmar, fait cette déclaration à Saint-Preux : « Vos deux âmes sont si extraordinaires qu'on n'en peut juger sur les règles communes... Il s'est joint à votre amour une émulation de vertu qui vous élève et vous vaudriez moins Vun et Vautre si vous ne vous étiez pas aimés, Uamour vassera et les vertus resteront, »
Saint-Preux voit tout de suite le côté utile de la question et écrit à Julie : « Si le crédit et la richesse nous pouvaient être utiles, je crois que nous aurions lieu de compter sur lui. » Depuis ce temps, mylord Edouard et Saint-Preux furent amis intimes.
Le premier soin de mylord Edouard fut d'engager M. d'Etanges à donner sa fille à Saint-Preux en s'engageant à donner à celui-ci « le tiers » ou même « la moitié » de sa fortune et en faisant remarquer à M. d'Et/anges que si Saint-Preux est (( un quidam sans asile et qui vit d*aumônes », sa misère est, sans doute, une honnête misère, et « qu'il n'y a pas de plus honorable moyen d aller à la fortune » que les libéralités de lord Edouard ; et que si Saint-Preux n'a pas d'ancêtres , il peut en être un ; à quoi M. d'Etanges, étonné de voir un lord si singulier, répond d'assez bon sens, quoique durement, qull connaît assez la noblesse d'Angleterre pour avoir, sur les discours de Lord Edouard, une médiocre opinion de la sienne.
Et tout cela ne réussit qu'à précipiter le départ de Saint-Preux, que lord Edouard assure et facilite avec tout le dévouement qu'il est naturel qu'on attende de lui .
Saint-Preux parti, lord Edouard, toujours en état d'admiration amoureuse devant Julie et
Saint-Preux, écrit à Julie, d'abord pour lui dire que, quoique personne ne puisse démêler en eux rien d'extraordinaire, c'est précisément pour cela qu'ils sont au-dessus de l'humanité; ensuite pour lui dire qu'il a particulièrement^ à son égard, une sorte d'adoration ; ensuite pour offrir à Saint-Preux et à elle un château dans le duché d'York où ils pourront être parfaitement heureux dans les liens d'une union légitime. Julie lui répond qu'elle est profondément touchée d'une offre si généreuse ; mais qu'elle ne peut abandonner et chagriner ceux par qui elle respire, et elle lui recommande et lui confie son amant.
Lord Edouard décide que Saint-Preux ira passer quelques mois à Paris pour y perfectionner ses talents et prendre connaissance du monde, pendant que lord Edouard sera en Italie où quelque chose le rappelle, puis que Saint-Preux ira à I^ondres, qui est le seul théâtre digne des grands talents.
C'est ce qui a lieu. Saint-Preux se rend à Paris et lord Edouard en Italie.
Longtemps après, lord Edouard apprit comment, à ClarenSet les événements avaient marché, et que Julie, fiancée malgré elle à M. de Wolmar, avait demandé le droit de disposer d'elle-même à Saint-Preux, qui le lui avait ren-
du ; puis il apprit le mariage de Julie et reçut de Saint-Preux des lettres où celui-ci ne dissimulait pas son désir d*en finir avec la vie. Il le détourna éloquemment de ce funeste dessein et lui ordonna, du droit de son amitié, de chercher le repos de l'âme dans l'agitation d'une vie active ; et, en effet, il le fit s'embarquer en qualité dlngénieur sur un vaisseau d'une escadre anglaise qui devait faire le tour du monde.
Les années passèrent. Saint-Preux passait et repassait l'Equateur, Julie aimait son mari et élevait ses enfants, Edouard était toujours à Rome entre ses deux maîtresses ; mais Laure gagnait dans son cœur pendant que la marquise y perdait du terrain. Laure était à l'âge où l'on embellit avec les années et la marquise dans celui où l'on dit que c'est l'inverse. De plus, la marquise « finit par donner à son amour sans espoir les suppléments que n'avait pu supporter celui de Laure », ce qui veut dire sans doute qu'elle prit des amants.
Edouard s'en détachait tous les jours un peu, sans pouvoir s'en écarter complètement ; « il la méprisa sans cesser de la plaindre et sans pouvoir jamais oublier ce qu'elle avait fait pour lui ni ce qu'il avait senti pour elle ».
Quand Saint-Preux, après six ans de voyages,
revint auprès de Julie, il fut le confident de tous les sentiments de Saint-Preux à Tégard de Julie et de M"'^ de Wolmar; il eut connaissance, ainsi, des scènes de la Meillerie, des scènes du bosquet et aussi de la vie patriarcale que mènent les hôtes de Clarens. Il s'intéressait de tout son cœur à son ancien ami. Il lui donnait les meilleurs conseils ; sur lui-même il disait peu de chose ; mais annonçait à son ami qu'il aurait bientôt besoin de lui, de ses lumières et peutêtre de ses secours.
En effet, revenant de suivre les opérations de Tarmée anglaise en Flandres et passant par la Suisse, il l'emmène à Rome. Il a son dessein : c'est une épreuve qu'il veut lui faire subir pour juger de ce qu'il est séparé à nouveau de Julie. Saint-Preux supporte mal, d'abord, cette expérience. Il est dans une grande agitation nerveuse : il a des rêves affreux ; il se persuade qu'il ne reverra plus Julie. Plein de bonté, Edouard le ramène à Clarens pour qu'il constate que Julie est pleine de vie et de santé, puis le remmène. Us vont droit à Rome.
Là, Saint-Preux s'aperçoit que le péril pour Edouard n'est pas du côté de la marquise, si belle qu'elle soit restée encore, qu'il est du côté de Laure dont la beauté, la douceur, l'humilité, rhonnêteté et la tendresse tournent la
tête à iord Edouard, il s'achemine, évidemment, à l'épouser.
La pudeur et la délicatesse, qui sont, comme on sait, les vertus fondamentales de Saint- Preux, se révoltent à cette idée. « Il faudra que lord Edouard lui arrache le cœur de sa main avant de la profaner ainsi. » Mais comment faire? Lord Edouard est entier et cassant. Déjà, parce que Saint-Preux discute, quoique avec infiniment de discrétion, il se montre refroidi à son égard. Saint-Preux songe un peu au gouvernement romain qui peut empêcher le mariage pour cause de différence de religion. Il songe surtout à agir sur Laure elle-même en mettant en jeu sa générosité et sa fierté, en lui montrant que, si elle épouse lord Edouard, elle aura l'air d'avoir, pour se faire épouser, joué une comédie d'austérité, de vertu et d'amour pur. A cet effet, il a avec Laure des entretiens secrets dont lord Edouard est averti et qui l'inquiètent. Il est plus inquiété encore de voir Laure toujours aussi aimante, mais point joyeuse du mariage quasi promis, et au contraire, essuyant souvent quelques larmes à la dérobée et jetant à Saint-Preux un furtif regard d'intelligence.
Pendant ce temps la marquise se meurt — littéralement — de fureur. Pour qu'Edouard ne
cède pas au désir de la voir une dernière fois (ce qui, ce nîe semble, n'aurait rien de coupable ni de funeste), Saint-Preux emmène Edouard à Naples. A peine y sont-ils, qu'un matin Saint- Preux entre dans la chambre de lord Edouard ave cune contenance triste, une lettre à la main : « La marquise est morte ! » s'écrie Edouard. « Plût à Dieu I répond l'austère Saint-Preux, il vaut mieux n'être plus que d'exister pour mal faire. » C'était d'autre chose qu'il s'agissait. Laure écrivait à Edouard : a L'amour a vaincu; vous avez voulu m'épouser,je suis contente, votre ami m'a dicté mon devoir; je le remplis sans regret. En vous déshonorant, j'aurais vécu malheureuse ; en vous laissant votre gloire, je crois la partager.. . Ne donnez à nulle autre une place que je n'ai pu remplir... » Laure était entrée en religion. La marquise mourut quelques jours après.
Non point du tout pour obéir au dernier vœu de Laure, mais par malthusianisme et parce que « les Etats ne font que se dépeupler par la multiplication des sujets qui lui sont à charge », lord Edouard se résout à rester garçon et à aller vivre, avec Saint-Preux, auprèsde M. de Wolmar et de Julie.
Les aventures d'Edouard ne sont pas sans in-
térêt et son caractère est assez curieusement imaginé. Rousseau, sur les données un peu superficielles qu'il avait prises dans les romans anglais, en a voulu faire un passionné excentrique, ayant des entraînements fougueux auxquels il cède, un culte de l'honneur qui reste très fort en lui, des admirations imprévues et subites auxquelles il ne renonce jamais par cette sorte d'entêtement qui vient de ce qu'on n'admet jamais qu'on se soit trompé ; une sensualité que la volonté peut mater et qui peut se satisfaire par lavue seule de l'objet aimé et les soins chevaleresques qu'on lui rend ; des idées paradoxales auxquelles on tient en raison même de leur caractère aventureux et par ce même entêtement fait d'orgueil dont j'ai parlé plus haut.
Son dernier dessein est le plus raisonnable qu'il ait formé. Il philosophera perpétuellement et discutera éternellement avec Wolmar, déclamera assez souvent avec Saint-Preux, amusera Claire par ses boutades, mais, sauf qu'il apprendra un peu d'anglais aux enfants, il sera un être bien inutile.
Les romans de Rousseau ont, certes, la première qualité du bon roman ; ils sont des romans ; l'imagination la plus riante, la plus sombre, la plus gracieuse, la pkis forte y règne
en souveraine ; à côté d'elle une sensibilité que Ion soupçonne quelquefois d'être factice parce qu'elle est déclamatoire, mais qui souvent se révèle profonde autant que subtile, naturelle encore, et au fond, quoiqu'elle se cultive et se travaille trop elle-même, point spontanée, mais vraie pourtant, morbide quelquefois, mais touchante presque toujours, a ceci de très particulier, qui était bien inconnu alors et dont toute une littérature devait sortir, que l'être humain n'y est pas déraciné, qu'il tient à la terre, qu'il est toujours plongé dans son atmosphère naturelle, c'est-à-dire dans la nature, et qu'il s'y sent plongé, et que d'avoir cette sensation presque continuelle, il est, souvent du moins, réconforté, assagi et assaini.
A travers bien des folies et, ce qui est pis, bien des sottises, la ligne générale et les conclusions sont toujours : résignation, retour à la simplicité de cœur, abolition des passions troublantes, affection de tous les uns pour les autres, pardon des offenses, esprit de paix. Cela peut faire oublier ou pardonner bien des incartades et quelques paradoxes de sentiment qui étaient restés à l'écrivain, sans que, dans son admiration de soi-même, il pût en nettoyer son esprit, des orages fangeux du cœur.
l'orateur.
Il nous reste à étudier, surtout dans les œuvres didactiques de Rousseau, sans nous priver de revenir parfois à ses œuvres d'imagination, puisque ses œuvres d'imagination sont si souvent mêlées de parties didactiques, l'éloquence de Rousseau, son lyrisme, son style d'argumentation, son esprit, ses procédés d'écrivain, etc.
Et d'abord Rousseau osa être éloquent. Depuis Bossuet, depuis Massillon, si Ton veut, on ne l'était plus et Ton n'osait plus l'être. Montesquieu, écrivain prodigieux, est éloquent par phrases concises ; il l'est, par une brusque et forte antithèse qui enfonce la pensée dans l'esprit du lecteur, violemment et victorieusement, comme ferait un vers de Corneille ; il Test par une image imprévue, forte, chargée de pensée — les sauvages coupant l'arbre pour avoir les fruits — mais courte, ramassée et qui veut presque être sèche.