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Rousseau contre Molière

J'examinerai cette question dans l'ordre suivant : jugement de Rousseau sur la comédie de Molière le Misanthrope ; autres pièces de Molière blâmées par Rousseau ; silence peut-être significatif de Rousseau sur d'autres pièces de Molière ; griefs généraux de Rousseau contre Molière ; idées générales de Molière et de Rousseau Cet ordre ropalique, je veux dire qui élargit progressivement la question, n'est peut-être pas le meilleur. Après délibération, il m'a paru celui qui était pour moi le plus commode. Je crois du reste que le public est assez indifférent à l'ordre qu'on suit, pourvu qu'il y en ait un et qu'on s'y tienne.

Je n'ai pas du tout traité ici la question de Rousseau ennemi du théâtre. Cette question

générale, je la traite à part dans un volume intitulé Rousseau penseur et qui sera publié après celui-ci. Ici, je ne m'occupe exclusivement que de Rousseau ennemi de Molière.

Rousseau a reproché au Misanthrope de Molière de nêtre pas un véritable misanthrope ; d'avoir des colères puériles, sur de petits sujets, ce qui ne convient pas au misanthrope ; d'avoir des colères personnelles et égoïstes à propos de choses qui le lèsent lui-même, ce qui ne convient pas au misanthrope ; d'avoir été atténué par l'auteur de telle sorte qu'il fait des concessions et a des ménagements qu'un misanthrope n'aurait pas ; d'être, cependant, un fort honnête homme que Molière a voulu peindre et a peint comme ridicule ; et enfin il a reproché à Molière d'avoir présenté comme l'honnête homme de la pièce un homme qui est un très méprisable égoïste.

Alceste n'est pas un véritable misanthrope. Le véritable misanthrope : ou déteste les hommes et les fuit ; ou, parce qu'il aime profondément les hommes, les rudoie, les redresse

durement et les poursuit de ses invectives salutaires. Or FAlceste de Molière n'est ni l'un ni l'autre de ces deux hommes-là.

Il n'est pas le premier, et Rousseau ne songe qu'à en féliciter Molière : « Il ne faut pas que ce nom de « misanthrope » en impose comme si celui qui le porte était l'ennemi du genre humain. Une pareille haine ne serait pas un défaut ; mais une dépravation de la nature et le plus grand de tous les vices. Le vrai misanthrope est un monstre. S'il pouvait exister, il ne ferait pas rire, il ferait horreur. Vous pouvez avoir vu à la Comédie-Italienne une pièce intitulée la Vie est un songe. Si vous vous rappelez le héros de cette pièce, voilà le vrai misanthrope. »

Mais Alceste est- il un homme qui, par amour précisément pour les hommes, est désespéré de les voir vicieux et les poursuit de ses colères ? Il n'est pas cela non plus, il ne l'est pas nettement, il ne l'est pas franchement, il ne l'est pas s/ric/ement. Rousseau reconnaît que c'est bien ainsi, d'une façon générale, que Molière a conçu son caractère ; qu'Alceste « hait dans les hommes les maux qu'ils se font et les vices dont ces maux sont l'ouvrage » [dans l'ordre inverse ce serait plus juste] ; que si Alceste déclare avoir conçu pour les hommes une haine effroyable, ce nest

SUR LE (f MISANTHROPE » 5

que parce qu'ils sont ou méchants ou complaisants aux méchants ; que, parce qu'Alceste a été conçu ainsi, il plaît encore malgré les ridicules que Molière lui a donnés ; que le spectateur l'estime ; que Molière lui a prêté même et a mis dans sa bouche un très grand nombre de ses maximes. Enfin Alceste est bien en son fond le misanthrope qui aime les hommes, le misanthrope par philanthropie; mais cela n'est pas assez marqué, et à chaque instant, si Molière a eu ce dessein, il sort de son dessein.

Si Molière a eu ce dessein, c'est un admirable stoïcien qu'il devait nous présenter, non pas autre chose, et rien que cela. Le caractère du Misanthrope [ainsi conçu] n'est pas à la disposition du poète; il est déterminé par la nature de sa passion dominante. Cette passion est une violente haine du vice, née d'un amour ardent pour la vertu, aigrie par le spectacle continuel de la méchanceté des hommes. Il n'y a donc qu'une âme grande et noble qui en soit susceptible. L'horreur et le mépris qu'y nourrit cette même passion pour tous les vices qui l'ont irritée sert encore à les écarter du cœur qu elle agite. De plus, cette contemplation continuelle des désordres de la société le détache de lui-même pour fixer toute son attention sur le genre humain. Cette attitude élève, agrandit ses idées, détruit

en lui des inclinations basses qui nourrissent et concentrent l'amour-propre, et de ce concours naît une certaine force de courage, une fierté de caractère qui ne laisse prise au fond de son âme qu'à des sentiments dignes de l'occuper.

En d'autres termes, il est absolument nécessaire qu'un homme qui hait les vices soit un stoïcien, et il est absolument nécessaire qu'un stoïcien soit une àme exclusivement grande et noble, fière. courageuse et totalement détachée de toute considération personnelle.

Pourquoi cela ? Rien n est plus faux ou, tout au moins, c'est au nombre des choses parfaitement fausses. Outre que, comme l'a dit très profondément Molière lui-même dans la Critique de l'Ecole des femmes, « il n'est pas incompatible qu'une personne soit ridicule en de certaines choses et honnête en d'autres », outre cela, il ne serait pas mauvais de savoir que la vertu même a plusieurs sources qui ne sont pas aussi pures les unes que les autres. Rousseau attribue la haine qu'x\lceste a pour les hommes à la vertu, la vertu à la noblesse d'âme, et de cette noblesse d'âme il estime que toutes les perfections doivent sortir. Ce raisonnement rectiligne n'est pas du tout d'un psychologue. Le psychologue sait que la vertu vient, certes, de la pureté d'âme, mais qu'elle vient aussi de l'orgueil, et c'est

ce que n'ignore pas Molière et ce qu'il nous indique très précisément. Il faitAlceste vertueux par vertu et noble et courageux. Il le fait aussi vertueux par orgueil ou, si vous voulez, orgueilleux en même temps que vertueux, ce qui n est pas « incompatible ».

Il fait dire à Alceste, et dès le commencement, et il semble que pour lui c'est le premier trait de son caractère : « Je veux qu'on me distingue. » Il lui fait dire : « Je donne la comédie ? Tant mieux, c'est ce que je demande, et je serais fâché d'être sage aux yeux des hommes. » Il lui fait dire : a J'aurai le plaisir de perdre mon procès ; je voudrais, m'en coùtàt-il grand'chose, pour la beauté du fait, avoir perdu ma cause. » C'est-àdire je voudrais avoir le plaisir de mépriser mes juges. Et tout cela est de l'orgueil tout pur.

Et cela est une partie au moins de la vertu d'Alceste. Sa vertu donc a une source très élevée, j'en conviens ; mais elle en a une autre qui est dans une imperfection du cœur et, en tant que dérivant de l'une de ces sources, sa vertu sera très belle et très vénérable ; en tant que dérivant de l'autre, elle sera hérissée, hargneuse, provocante, contredisante, contrariante, — Célimène a noté ce trait, — mêlée de vanité et prêtera assez souvent au ridicule.

Mais pourquoi Molière a-t-il conçu ainsi son

Alceste, pouvant le concevoir sans ce mélange ? — Parce qu il aime le personnage complexe et mêlé en effet de bon et de mauvais et parce qu'il n'y a pas un personnage important de Molière, sauf Tartuffe, qui ne soit complexe.

— Et pourquoi aime-t-il le personnage complexe ?

— Parce qu'il aime le vrai, parce qu'il voit les hommes complexes en effet et parce qu'il n'y a que les idéologues qui puissent concevoir un homme absolument tout bon ou absolument tout mauvais, ce qui n'existe pas, à très peu d'exceptions près, dans la nature.

Et ceci lui fait d'autant plus d'honneur que le spectateur, qui n'est pas psychologue, aime précisément le personnage tout d'une pièce, tel qu'il est dans un Alexandre Dumas ou dans tel autre dramatiste populaire, et que c'est une chance de succès qu'il s'ôtait en donnant à ses personnages sympathiques quelques traits antipathiques et à ses personnages odieux, comme à Don Juan, quelques traits nobles.

Ce qu'il y a de remarquable, c'est que Rousseau dit tout cela bien mieux que moi et se fait à lui-même l'objection de telle sorte et si fortement qu il n'aurait plus, selon moi, qu'à effacer ce qu'il vient d'écrire. Le voilà qui dit en effet : « Ce n'est pas que l'homme ne soit toujours

homme ; que la passion ne le rende souvent faible, injuste, déraisonnable; qu il n épie peut-être les motifs cachés des actions des autres avec un secret plaisir d'y voir la corruption de leurs cœurs ; qu'un petit mal ne lui donne souvent une grande colère et qu'en l'irritant à dessein un méchant adroit ne pût parvenir à le faire passer pour un méchant lui-même... »

Eh bien alors ? dirai-je ; Alceste est vrai, et que pouvez-vous encore dire contre lui ? Mais, ayant son siège fait, Rousseau se reprend. La façon dont il se reprend est à mon avis si confuse qu'elle dénonce la force de l'objection que Rousseau s'est faite à lui-même et la faiblesse de la thèse qu'il reprend pour ainsi dire quand même : « Mais il n'en est pas moins vrai que tous les moyens ne sont pas bons à produire ces effets et qu'ils doivent être assortis à son caractère pour le mettre en jeu. »

Quels moyens ? De quels moyens parle Rousseau ? Des moj^ens que prendra Molière pour rendre Alceste ridicule quelquefois. Ces moyens doivent être assortis à son caractère. Eh bien, ne le sont-ils pas ? Molière rend Alceste ridicule par « sa passion » qui est l'orgueil, laquelle le fait devenir « faible, injuste, déraisonnable », capable « d'un certain plaisir à démêler la corruption des cœurs », « colère pour de petits maux » quand

ces maux touchent l'endroit sensible de sa vanité, et Alceste répond au tableau même que Rousseau a tracé des faiblesses possibles d'un honnête homme.

Mais Rousseau croit avoir ruiné Tobjection et il continue en disant : « Sans quoi [si les moyens de le rendre ridicule ne sont pas assortis à son caractère] c'est substituer un autre homme au misanthrope et nous le peindre avec les traits qui ne sont pas les siens. »

Reparti ainsi, Rousseau n'approuve dans les incartades amusantes d'Alceste que ce qui ressortit à Tàpreté, à l'escarpement de son caractère, à son stoïcisme, et toutes les autres lui semblent, à côté, surajoutées, adventices et inventées uniquement pour faire rire le parterre : « Voilà donc de quel côté le caractère du misanthrope doit porter ses défauts [mal écrit, veut dire sans doute : les défauts d'Alceste ne doivent être que ceux qui dérivent de son caractère tel que je le conçois : austérité intransigeante], et voilà aussi de quoi Molière fait un usage admirable dans toutes les scènes d'Alceste avec son ami, où les froides maximes et les railleries de celui-ci, démontant l'autre à chaque instant, lui font dire mille impertinences très bien placées. i>

Mais en dehors de son «caractère âpre et dur», tous les traits par où il se montre ridicule sont

faux. Par exemple, il a des colères qui sont puériles et dont précisément son « caractère âpre et dur » devrait « l'éloigner ». Dans la scène avec Dubois, « plus Alceste a sujet de s'impatienter, plus il doit rester flegmatique et froid, parce que l'étoarderie du valet de chambre n'est pas un vice. Le misanthrope et l'homme emporté sont deux hommes très différents, et c'était là l'occasion de les distinguer. Molière ne l'ignorait pas ; mais il fallait faire rire le parterre. » Ceci est en soi une des remarques les plus justes qu'ait faites Rousseau, et que le misanthrope et Ihomme emporté soient deux caractères très différents, rien n'est plus vrai ; mais encore il faut voir les scènes les unes avec les autres et dans leur rapport entre elles et non pas chacune isolément. Où se place la scène de Dubois ? Quand Dubois vient-il surprendre Alceste et le troubler ? Au moment où Alceste dispute et se querelle avec Célimène ; bien plus, au moment où, plein d'indignation contre Célimène, il comprime sa colère avec un immense effort. On conviendra que le moment est mal choisi par Dubois; ou plutôt qu'il est admirablement choisi par Molière pour qu'Alceste, les nerfs tendus, passe sa colère sur son imbécile de valet. C'est ce qu'il fait, non pas autre chose, et la scène est la plus naturelle du monde. Il suffit de s'apercevoir du moment où elle arrive.

« Est-ce qu'Alceste ne doit pas se préparer tranquillement à la perte de son procès, loin d'en marquer d'avance un mépris d'enfant ?

Ce sont vingt mille francs qu'il m'en pourra coûter; Mais, pour vingt mille francs, j'aurai droit de pester...

Un misanthrope n'a que faire d'acheter si cher le droit de pester, il n'a qu'à ouvrir les yeux, et il n'estime pas assez l'argent pour croire avoir acquis sur ce point un nouveau droit par la perte d un procès. Mais il fallait faire rire le parterre. »

Ceci est fort spirituel, mais bien faux, même en ne tenant point compte de cet orgueil d'Alceste dont j'ai parlé et qui prend «un secret plaisir à démêler la corruption des hommes », même en ne prenant Alceste que comme un pur et simple vertueux. Si Alceste était seul, dans sa chambre, il serait assez naturel qu'il se préparât tranquillement à perdre son procès et qu'il dît simplement : « Je ne sollicite point : mon procès est perdu » ; mais il est piqué, aiguillonné par les railleries froides de Philinte; à moins d être de glace, et pourquoi un stoïcien serait-il déglace ? et quand un stoïcien est glacial, tout le monde avec raison y voit de l'affectation, il faut absolument qu'il se fâche, et qu'il peste, et qu'il dise qu'il pestera.

Remarquez que le mépris de l'argent que vous

dites qu'il doit avoir, il le marque précisément tout en pestant et que son propos signifie : « Je me moque bien de l'argent; la preuve, c'est que la jouissance de constater la bassesse des hommes vaut pour moi une fortune. » Et le propos est d'un homme en colère, mais qui a été mis en colère par la contradiction, et c'est Rousseau qui a dit lui-même « qu'en irritant adroitement » un sage, « on peut parvenir à le faire passer pour méchant lui-même ». Pour méchant, Rousseau concède cela; or Alceste ici n'est pas même méchant ; il n'est que rudement ironique et contempteur.

« Après l'aventure du sonnet, comment Alceste ne s'attend-il pas aux mauvais procédés d'Oronte ? Peut-il en être étonné quand on l'en instruit, comme si c'eût été la première fois de sa vie qu'il eût été sincère, ou la première fois que sa sincérité lui eût fait un ennemi ? »

Ceci est la plus mauvaise des objections de Jean-Jacques Rousseau. Comment ne comprend-il pas qu'Alceste est un candide, né candide et en qui il restera toujours de la candeur? Sans doute il est averti, sans doute ce n'est pas la première fois que la sincérité lui attire quelque mauvaise affaire. Mais c'est le propre du candide de toujours retomber dans l'in-

génuité. Tout le caractère aurait pu être conçu ainsi et aurait été certainement conçu ainsi par un auteur de moyen ordre ; on aurait vu Alceste sincère et candide, toujours sincère et toujours stupéfait qu'on lui en voulût de sa sincérité. Molière n'a pas procédé ainsi, d'abord parce que le caractère aurait eu quelque chose de monotone, ensuite parce que, quoique vrai, il eût été un peu étroit. Il a préféré, comme il fait presque toujours, la vérité complète et c'est-à-dire ceci : un homme sincère, bourru et candide ; du reste, en tant qu'intelligent et mêlé au monde, sachant les choses et connaissant les hommes ; donc tantôt et même le plus souvent s'attendant très bien à ce que saTranchise lui soit imputée à injuriosité ; quelquefois donnant à nouveau dans la candeur, parce que le naturel, que rien n'efface, reprend le dessus.

Et cela est vérité et cela est très théâtral, parce que le spectateur n'aime rien tant que de voir ces brusques retours du caractère inné à travers le caractère acquis . C'est ainsi qu'a été conçu et qu'a été composé le caractère d'AIceste, et c'est ainsi que ce même homme à Oronte lui-même dira, se connaissant très bien et s'étant bien aperçu que sa franchise lui a souvent porté malheur : « Veuillez m'en dispenser

j'ai le défaut d'être un peu plus sincère en cela qu'il ne faut », et dira ensuite, retombant dans le fond même de son naturel: « Moi, chez les maréchaux ? Qui, moi ? Et pourquoi faire ? d ; et c'est ce qu'on appelle une contradiction naturelle, et c'est la plus naturelle des contradictions.

C'est une puérilité encore et contraire au caractère d'Alceste que la pointe attribuée à Alceste dans la scène du sonnet :

La peste de ta chute, empoisonneur du diable, En eusses-tu fait une à te casser le nez,

« pointe d'autant plus déplacée dans la bouche du misanthrope qu'il vient d'en critiquer de plus supportables [exact] dans le sonnet d'Oronte ; et il est bien étrange que celui qui l'a fait propose un instant après la chanson du roi Henri pour un modèle de goût. Il ne sert à rien de dire que ce mot échappe dans un moment de dépit ; car le dépit ne dicte rien moins que des pointes. »

Si bien, ce me semble ; le dépit dicte des pointes, mais il n'en dicte que de mauvaises, et c'est le cas. Ce qui serait impossible à Alceste dans l'état où il est, c'est de faire un vrai trait d'esprit, ce qui demande^ du sang-froid, de la

présence d'esprit, du calme et une pleine possession de soi-même. Celui qui pourrait faire en ce moment une pointe spirituelle, c'est Philinte, et précisément il en fait, ironiquement. Alceste, lui, très en colère (surtout contre Philinte), dit des injures, que Rousseau approuve (« Eh ! quoi, vil complaisant... »), ou des mots violents, les premiers venus. Le mot « chute » vient d'être prononcé, il est dans son oreille, il le relève au hasard en l'accompagnant de la première idée qu'il évoque : « Chute, chute ; casse-toi le nez dans ta chute. » Et ce n'est pas du tout une pointe ; c'est propos populaire d'homme irrité, et entre les propos injurieux et cette « pointe » le tort de Rousseau est de voir une différence. Il n'y en a pas, ou insensible.

Mais toute la scène même est manquée, ou une très grande partie de la scène, selon Rousseau. Molière, « pour faire rire le parterre aux dépens d' Alceste » et pour « avilir la vertu », a adouci, atténué le caractère d'Alceste, de manière à le mettre dans une position fausse qui fait qu'on rit de lui. « Tandis que dans toutes les autres pièces de Molière les caractères sont chargés pour faire plus d'effet, dans celle-ci seule les traits sont émoussés pour la rendre plus théâtrale. La même scène dont je viens

déparier en fournit la preuve. On y voit Alceste tergiverser et user de détours pour dire son avis à Oronte. Ce n'est point là le misanthrope ; c'est un honnête homme du monde qui se fait peine de tromper celui qui le consulte. La force du caractère voulait qu'il lui dît brusquement : (c Votre sonnet ne vaut rien, jetez-le au feu » ; mais cela aurait ôté le comique qui naît de l'embarras du misanthrope et de ses je ne dis pas cela répétés qui ne sont au fond que des mensonges. Si PhiHnte, à son exemple, lui eût dit en cet endroit : Et que dis-tu donc, ;raz7re .? qu'avait-il à répliquer ? En vérité, ce n'est pas la peine de rester misanthrope pour ne l'être qu'à demi ; car si l'on se permet le premier ménagement et la première altération de la vérité, où sera la raison suffisante de s'arrêter jusqu'à ce qu'on devienne aussi faux qu'un homme de cour ? »

Je dirai tout franc que je crois que Rousseau n'a rien entendu à la scène du sonnet. Il croit qu'Alceste est irrité contre Oronte ; mais point du tout I C'est contre Philinte. Philinte lui a déplu en chargeant d'amitiés, de protestations, d'offres, de serments et d'embrassades un homme qu'il connaissait à peine ; il l'a irrité en le houspillant ppivl^nt nne demi-

heure et en le mettant au défi d'être sincère. Oronte arrive qu'Alceste ne connaît que vaguement. Oronte lui demande son amitié, et Alceste lui ayant fait observer qu'il y faut un peu plus longtemps que cela, Oronte a répondu que c'était là parler en homme très sage. Qu'est Oronte, à ce moment, pour Alceste? Un étourdi, mais honnête homme et sympathique qu'il serait regrettable d'avoir à chagriner. Oronte propose à Alceste de lui soumettre un sonnet. Alceste l'avertit qu'il est un peu sévère dans ses jugements littéraires. « C'est ce que je demande », répond Oronte. Alors soit, répond Alceste, retombant dans son défaut persistant, la candeur, et du reste ne pouvant guère faire autrement que d'écouter.

Remarquez la franchise d'Alceste à ce début de scène. Il aurait pu répondre : « Ne lisez pas. Je n'entends rien aux vers » ; mais à cause de sa franchise, ayant dit: «Je suis sévère dans mes jugements » et Oronte ayant dit:« C'est ce qu'il me faut », Alceste ne peut plus se refuser à écouter.

II. écoute, et ce nest pas parce que le sonnet est mauvais qu'il gronde et murmure, c'est parce que Philinte continue à le houspiller en se récriant d'admiration à chaque quatrain. C'est cela seul qui l'irrite. C'est à Philinte que vont ces exclama-

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lions: « Vous avez le front de trouver cela beau... Eh quoi! vil complaisant... La peste de ta chute... Morbleu !. . Eh que fais-tu donc, traître (1) ? >> C'est contre Philinte qu'Alceste ne décolère pas.

Mais — seconde partie de la scène — voici Alceste en présence d'Oronte, en contact avec Oronte qui lui demande son avis très poliment sur le sonnet. Alceste le lui dit avec une sincérité absolue et une clarté parfaite ; mais avec la politesse qui lui est due. Est- il nécessaire qu'un homme sincère soit impoli ? Il le lui dit sous le couvert d'une figure de rhétorique si limpide, si diaphane, qu'Oronte comprend du premier coup. Quelle plus grande clarté et sincérité pouvait donc mettre Alceste dans son propos ?

Poursuivant, Alceste dit par trois fois : je ne dis pas cela ; mais d'une part, c'est une formule de politesse ; d'autre part, c'est une formule qui

(1) Il est même possible, — mais je n'ai pas besoin de cela pour mon argumeutation.et ce que j'écris ici n'est qu'un divertissement, — il est même possible que le : (( La peste de ta chute... » s'adresse directement à Philinte. Philinte vient de dire : « La chute en est jolie... » Alceste lut dit : « La peste de ia chute... ». de ta chère chute, de la chute que tu admires, « empoisonneur au diable », empoisonneur diabolique ; et en effet ce n'est guère Oronte qui est empoisonneur, mais bien plutôt Philinte qui empoisonne Oronte par ses louanges; « en eusses tu fait une... », malédiction plus méritée par Philinte que par Oronte. Il est possible.

permet à Alceste de continuer à dire à Oronte, et de plus en plus fort, qu'il est un poète ridicule. Alceste n'a donc jamais été plus sincère et plus rudement sincère que dans ce momentlà. Il l'est violemment, avec un emportement extraordinaire dans son troisième couplet (« mais enfin, lui disais-je ? »), et, s'il l'est si violemment, c'est que Philinte le surveille, Philinte qui d'une part a défié Alceste d'être sincère, qui d'autre part vient d'être efifrontément le contraire, Philinte donc, à qui, d'une part, Alceste tient à montrer qu'il sait dire leurs vérités aux gens, à qui, d'autre part, il veut donner une leçon de sincérité.

Remarquez qu'ensuite, quand Alceste a abandonné sa figure de rhétorique et parle directement à Oronte, il lui parle sévèrement mais obligeamment, lui disant seulement qu'il faut remettre ce sonnet dans le tiroir, qu'il s'est réglé sur de méchants modèles, qu'il règne un bien mauvais goût et que la chanson du roi Henri vaut mieux que Voiture. Ce n'est que sur une sottise énorme, à la Trissotin , d'Oronte, que la querelle éclate.

Pendant toute cette scène, Alceste a été absolument sincère, poli, malgré les excitations de Philinte, tant qu'il a pu l'être, véhément contre Philinte seul d'abord, contre Oronte, sous le

voile d'une figure d'abord, directement quand Oronte lui a dit qu'il était un sot. Molière n'a pas cessé un instant de maintenir Alceste dans les limites de cette formule : le sincère poli, le bourru qui a du monde.

Et, chose étrange, Rousseau croit inventé par Molière, pour rendre Alceste ridicule, ce que Molière invente pour qu'il ne le soit pas. Si Molière, comme Rousseau le voudrait, disait d'emblée à Oronte : «Votre sonnet ne vaut rien, jetez-le au feu», lepublicdirait : « Voilà tout simplement un grossier personnage » et Alceste serait ridicule et antipathique. Par les «je ne dis pas cela); et la figure de rhétorique, Molière sert Alceste, lui est favorable, lui rend le public favorable, fait de lui le sincère tel que le public, avec raison, veut qu'il soit, le sincère bien élevé ; de sorte que les ménagements que prend Molière pour tenir Alceste loin du ridicule sont ce que Rousseau prend pour des adresses à le faire moquer. Il n'y a pas de contresens plus radical.

Mais Rousseau était buté ; il était chaussé de son idée qui d'ailleurs et ailleurs n'est pas absolument fausse.

Rousseau reproche encore à Molière d'avoir donné à Alceste des colères personnelles, des

colères égoïstes, où son intérêt personnel est engagé et où Alceste n'a pas le détachement que doit avoir le vrai misanthrope, le misanthrope par philanthropie. « Le tort de Molière, dit-il, en très grand critique du reste, n'est pas d'avoir fait du misanthrope un homme colère etbilieux, mais de lui avoir donné des fureurs puériles sur des sujets qui ne devaient pas l'émouvoir... Ce caractère âpre et dur qui lui donne tant de fiel et d aigreur dans loccasion l'éloigné en même temps de tout chagrin puéril qui n'a nul fondement raisonnable et de tout intérêt personnel trop vif dont il ne doit nullement être susceptible. Qu il s'emporte contre tous les désordres c/on/ // nest que le témoin^ ce sont toujours de nouveaux traits au tableau, mais qu il soit froid sur celui qui s adresse directement à lui ; car ayant déclaré la guerre aux méchants, il s'attend bien qu'ils la lui feront à leur tour. S'il n'avait pas prévu le mal que lui fera sa franchise, elle serait une étourderie et non pas une vertu. Qu'une femme fausse le trahisse, que d'indignes amis le déshonorent, que de faibles amis l'abandonnent, il doit le souffrir sans en murmurer, il connaît les hommes... Voilà par où le désir de faire rire aux dépens du personnage l'a forcé de le dégrader contre la vérité du caractère. »

Encore que cette page de critique ait une grande allure et contienne une vue générale très juste : les comiques sont entraînés à prendre leurs plus grands personnages par le petit côté ; je la crois impertinente à l'objet précis où elle s'applique. Je ne dirai point du tout que si Molière avait fait d'Alceste un personnage inébranlable aux coups qui le frappent et sensible seulement aux vices dont il est témoin, il n'aurait pu que prêcher tout le temps, faire des sermons continuels et aurait été un personnage de théâtre fort ennuyeux ; je ne dirai point îela, quoique victorieusement incontestable, parce que Rousseau aurait toute prête une très bonne réponse : « Alors ne mettez pas le misanthrope sur le théâtre ; choisissez des sujets qii soient susceptibles de comique et non des sijets qui n'en sont susceptibles qu'à la condition qu'on les dégrade. »

Mais je dirai, ce qui a beaucoup plus d importance, eue le personnage de Molière est vrai et le personnage que rêve Rousseau est faux ; et que si le personnage de Molière est vrai, Von nedplus en droit de dire que Molière l'a fait tel poir faire rire : il l'a fait tel parce qu'il peint les hommes. Or est-il vrai que les aigris que nous rencontrons, de noble et haut caractère du reste, le sont toujours, partie par

horreur des injustices générales des hommes, partie par colère contre celles dont ils sont victimes ? Il n'y a pas d'autres aigris, il n'j' a pas d'autres misanthropes.

Etpourquoineseraient-ils pas ainsi?Pourquoi ne le seraient- ils pas très légitimement ? Uce injustice cesse-t-elle de l'être parce qu'elle me frappe ? Je la connais mieux, et voilà tout. Mais sur elle je puis porter un jugement et un jugement sévère s'il y a lieu, absolument comme sur une autre.

— Mais vous êtes trop intéressé dans la question.

— Assurément, et si je ne suis sensible qu'aux injustices dontje suis l'objet, je suis un simple égoïste. Mais je puis être un homme assez haut placé dans le degré de l'humanité, si je suis sensible aux injustices dont je suis l'objet, à la condition de l'être aussi aux autres, et si je suis également affecté des injustices qai frappent les autres et de celles qui m'atteignent. Or Alceste est précisément ce personnage-là.

C'est très curieux, et il faut que Molière y ait fait diligemment attention ; ou pulôt il était guide par son génie infaillible pour ce qui est de la peinture des caractères; mais quasi jamais Alceste n'est furieux uniquement pour quelque chose qui le concerne ; il l'est quasi toujours

et pour une chose qui le concerne et pour une cause d'intérêt général. Dès le commencement, Molière Je montre très soigneusement avec ce double caractère. Alceste tonne contre les mœurs du temps et il s'irrite contre le scélérat avec qui il a procès ; il s'inquiète de la coquetterie de Célimène et il l'attribue à des « vices du temps » qu'il espère corriger ; il fustige un poète ridicule qui l'assomme et il fait son procès au méchant goût du siècle.

Je reconnais que dans les scènes avec Célimène, c'est à Célimène seule et aux soupirants qu'elle ne chasse pas qu'il en veut, et ceci est tout personnel ; mais on conviendra que dans les scènes de jalousie les considérations sur les mœurs du temps ont peu leur place.

Mais voyez-le dès qu'il est en présence d'Arsinoé. Il est si peu personnel que l'éloge qu'Arsinoé fait de lui l'irrite, malgré son orgueil qui n'est pas petit ; mais c'est un orgueil très sain et qui a peu de chose de commun avec la vanité. 11 s'irrite des propos flatteurs, de l'adulation, ou même quand elle s'adresse à lui, et tout de suite c'est au vice général qu'il s'en prend :

Eh ! Madame, l'on loue aujourd'hui tout le monde... Ce n'est plus un honneur que de se voir loué, D'éloges on regorge, à la tête on les jette, Et mon valet de chambre est mis dans la Gazette.

Tel est le caractère d'Alceste. Il est avant tout ami de la vertu et ennemi de tous les vices ; il n'est pas détaché, et les vices dont il est victime, il ne les ignore pas parce qu'ils le lèsent, ce qui serait probablement une très forte affectation ; et encore il est détaché suffisamment pour que les moyens ordinaires que l'on a pour capter un homme soient parfaitement impuissants sur lui. 11 est donc à la fois très noble et très vrai. Mais il n'est noble que dans la mesure où il reste vrai. Plus noble encore, plus détaché, plananl plus haut, je ne suis pas assez misanthrope moi-même pour prétendre qu'il fût tout à fait faux ; mais il sortirait, non seulement de cette moyenne de l'humanité que peignent les moralistes et que reconnaît le lecteur, mais même des parties les plus élevées de cette moyenne ; et il deviendrait un personnage qu'il n'est pas intéressant et qu'il n'est pas instructif de peindre.

Le voyez-vous tel que nous le rêve Rousseau ; il est irrité contre, d'une façon générale, les défauts universels des hommes ; mais il ne s'en plaint pas dès qu'il en souffre et il suffit qu'il en souffre pour qu'il ne s'en plaigne pas. Il est bien bizarre, au moins. Il dira : « Je ne trouve partout qu'injustice, intérêt, trahison, fourberie », et il éclatera ; mais qu'une femme fausse le trahisse, il restera très calme, parce que c'est lui

et non un autre qu'elle a trompé ; que d'indignes amis le déshonorent, il restera impassible, parce que c'est lui qu'on déshonore injustement et non un autre. Il est singulier, et comme je le disais incidemment plus haut, il n'est pas que sa façon d'agir ne paraisse une affectation et très probablement elle en est une.

Or, il ne faut pas peindre de vertus où il entre de laffectation, parce que c'est le moyen de les faire paraître affectées tout entières, et voilà qu'Alceste paraîtrait un hypocrite de vertu, si on le peignait comme Rousseau voudrait qu'il le fût ; et donc la vérité veut qu'Alceste soit représenté comme sensible à l'injustice, même quand elle le touche, et aussi le plus grand service que Molière puisse rendre à Alceste, c est de le représenter comme n'étant pas insensible à l'injustice quand elle l'atteint ; or la double thèse de Rousseau est toujours que le misanthrope de Molière n'est pas vrai et que Molière use de mauvais procédés envers Alceste pour le rendre antipathique au public ; les deux parties de la thèse me paraissent fausses.

Un mot encore sur ce point. De toutes les injustices dont il est victime « il doit en souffrir sans murmurer, dit Rousseau, il connaît les hommes ». Il y a là une petite erreur sur l'âge d'Alceste, et Rousseau en parle comme d un

homme de quarante ans ou de cinquante qui pourrait en effet, à la rigueur, être habitué aux vices et défauts des hommes, continuer de les haïr, mais n'en être plus étonné et ne plus murmurer quand ils le lèsent. « Il connaît les hommes. » Mais, s'il vous plaît, pour ne plus être irrité par l'injustice qui vous atteint, il ne suffit pas de connaître les hommes, il faut les connaître depuis très longtemps. Or quel âge a le Misanthrope? Célimène a vingt ans; il est naturel et convenable qu'Alceste en ait vingtcinq. A cet Age, on connaît les hommes ; mais on ne fait que commencer de les connaître. On peut être capable d'en arriver plus tard au mépris froid et flegmatique ; mais certainement on ne l'a pas et il serait comme un peu monstrueux qu'on l'eût déjà.

Comment Rousseau n'a-t-il pas vu que, comme Néron est un « monstre naissant », Alceste est un misanthrope qui vient de naître ? Il a des candeurs que j'ai indiquées et qui sont d'un jeune homme, d'un homme qui n'a même pas les vingt-cinq ans que je lui donnais; il a, avec sa maîtresse, des emportements qui seraient inexcusables chez un homme de seconde jeunesse. C'est un jeune homme, c'est un misanthrope naissant.

Molière a marqué ce trait et tenu à le mar-

quer. En effet, tantôt Philinte représente Alceste comme en pleine carrière de misanthropie, tantôt Alceste se donne lui-même comme allant entrer dans cette carrière. Philinte dit à Alceste :

Et, puisque la franchise a pour vous tant d'appas, Je vous dirai tout franc que cette maladie, Partout où vous allez, donne la comédie. Et qu'un si grand courroux contre les mœurs du temps Vous tourne en ridicule auprès de bien des gens.

Alceste dit à Philinte :

Je ne me moque point, Et /e vais n'épargner personne sur ce point... Je n'y puis plus tenir, j'enrage, et mon dessein Est de rompre en visière à tout le genre humain.

Notez que Philinte lui-même dit à Alceste :

... Quoi ? vous iriez dire à la vieille Emilie Qu'à son âge il sied mal de faire la jolie...

. . . . A Dorilas qu'il est trop importun.

Donc, Alceste n'en est pas encore à parler ainsi à Emilie et à Dorilas. Qu'est-ce à dire? Qu'il y a de l'incohérence dans tout cela ? Mais on. Il y a à dire seulement qu'Alceste n'est pas établi encore dans son « caractère » de misanthrope et qu'il est un misanthrope qui commence. Dans certaines maisons^ il est déjà ridi-

oO ROUSSEAU CONTRE MOLIÈRE

cule comme grondeur et loup garou ; dans d'autres, il n'est encore connu que comme homme du monde un peu sombre. Il commence.

Molière a eu parfaitement raison de le prendre à ce moment, parce que le moment le plus intéressant d'un caractère est celui où le caractère se dessine, se forme, a encore de la souplesse, a encore, même, des contradictions, et n'est pas encore noué.

Mais Rousseau devrait tenir compte de cela et ne pas demander qu'Alccste, non seulement connaisse les hommes, mais y soit tellement habitué qu'aucune noirceur de leur part ne puisse l'étonner un instant. C'est demander l'impossible même à un homme de cinquante ans, à plus forte raison à un homme tout jeune ; c'est demander l'impossible même à un homme très froid de tempérament ; à plus forte raison, à un homme bouillant et impétueux.

Plus on examine, plus on trouve singulier que Rousseau ait estimé que le caractère d Alceste est faux.

Rousseau ne s'est pas moins trompé sur le personnage de Philinte. Il s'est trompé, exactement comme sur le personnage d'Alceste et pour ainsi dire sj^nétriquement : 1" en croyant que Philinte est un égoïste ; 2° en croyant que

I Molière a voulu à cet égoïste concilier toute la sympathie du public.

Portrait du Philinte de Molière par Rousseau : <( Un de ces honnêtes gens du grand monde dont les maximes ressemblent beaucoup à celles des fripons ; de ces gens si doux, si modérés, qui trouvent toujours que tout va bien parce qu'ils ont intérêt que rien n'aille mieux ; qui sont toujours contents de tout le monde parce qu ils ne se soucient de personne ; qui, autour d'une bonne table, soutiennent qu'il n'est pas vrai que le peuple ait laim ; qui. le gousset bien garni, trouvent Tort mauvais qu'on déclame en faveur des pauvres: qui, de leurs maisons bien fermées, verraient voler, piller, égorger, massacrer tout le genre humain sans se plaindre, attendu que Dieu les a doués d'une douceur très méritoire à supporter les maux d'autrui. »

Il n'est pas seulement égoïste, il est malhonnête et — ce qui explique le mot « maximes de fripons » — il est capable de conseiller des actes de malhonnêteté : « L'ami d'Alceste doit le con-

f naître. Comment ose-t-il supposer qu'un homme, capable de renoncer, même aux bienséances par amour pour la vertu, soit capable de manquera ses devoirs par intérêt? Solliciter un juge ! Il ne faut pas être misanthrope ; il suffit d'être honnête homme pour n'en rien faire. Car enfin.

quelque tour qu'on donne à la chose, ou celui qui sollicite un juge l'engage à remplir son devoir, et alors il lui fait insulte ; ou il lui propose une acception de personnes, et alors il veut le séduire, puisque toute acception de personnes est un crime dans un juge qui doit connaître l'affaire et non les parties et ne voir que l'ordre et la loi. Or je dis qu'engager un juge à faire une mauvaise action, c'est la faire soi-même, — et qu'il vaut mieux perdre une cause juste que de faire une mauvaise action. Cela est clair, net ; il n'y a rien à y répondre. La morale du monde a d'autres maximes ; je ne l'ignore pas. . . »

Donc Philinte est un égoïste féroce qui va jusqu'à la malhonnêteté, au moins dans ce qu'il conseille et suggère. C'est un corrompu corrupteur.

Nous sommes, je crois, aussi loin de la vérité que possible. Philinte est un très honnête homme, un misanthrope, — car il y a deux misanthropes dans la pièce, — un désabusé et un taquin.

C'est un très honnête homme. Ce qui le prouve d'abord, c'est qu'il est le seul homme de la pièce qui aime et qui estime Alceste. Il est son « ami » et Alceste a « fait profession » d'être le sien. Il ne songe qu'à lui rendre des services et.

de vrais services. Amoureux d'Eliante et par conséquent ayant intérêt à ce qu'Alceste épouse Célimène pour pouvoir, lui, épouser Eliante qui, si Alceste se retirait de Célimène, accueillerait très volontiers les soins d'Alceste, il ne pense pourtant qu'à persuader à Alceste de s'écarter de Célimène et d'épouser Eliante. Il dit à Alceste :

La sincère Eliante a du penchant pour vous.

Il dit à Eliante :

Je crois que notre ami, près de cette cousine.

Trouvera des chagrins plus qu il ne s'imagine ;

Et s'il avait mon cœur, à dire vérité,

Il tournerait ses vœux tout d'un autre côté,

Et pour un choix plus juste on le verrait, Madame,

Profiter des bontés que lui montre votre âme.

Je ne m'oppose pas,

Madame, à ces bontés qu'ont pour lui vos appas ; Et lui-même, s'il veut, il peut bien vous instruire De ce que là-dessus fai pris soin de lui dire.

Et cela n'est point du tout d'un amoureux passionné; mais c'est d'un ami franc, sage, dévoué, qui sait préférer les intérêts de son ami aux siens, chose si rare, et qui sait reconnaître le mérite de son ami comme supérieur au sien, chose plus rare encore.

Dès qu'Alceste a une affaire d'honneur, il « ne le quitte pas », s'attache à lui pour lui rendre tous les bons offices qu'il pourra, le suit au tribunal des maréchaux, et le lecteur voit bien que ce on qui a, très difficilement, arrangé l'affaire, tiré d'Alceste quelques déclarations à la rigueur acceptables, et fait s'embrasser les antagonistes, c'est Philinte lui-même. Philinte est le meilleur ami du monde.

Il est très honnête homme d'autre manière encore. Vous avez remarqué que dans la scène des portraits, c'est-à-dire des médisances, il ne dit rien, rien du tout. Il est de ceux qui ne sont pas, sans doute, sans goûter les médisances des autres, mais qui ne médisent pas eux-mêmes.

C'est donc un très honnête homme. Seulement, c'est un misanthrope et c'est là sans doute la première cause de sa liaison avec Alceste. C'est un misanthropetrès clairvoyant sur les vices et les travers des hommes et extrêmement sévère pour eux. Dans le fond de son âme, en causant avec un ami, il ne les ménage pas au moins :

Oui, je vois ces défauts dont votre âme murmure

Comme vices unis à l'humaine nature ;

Et mon esprit enfin n'est pas plus offensé

De voir un homme fourbe, injuste, intéressé,

Que de voir des vautours affamés de carnage.

Des singes malfaisants, et des loups pleins de rage.

C'est très proprement un misanthrope et je ne vois point comme Rousseau qu'il trouve que tout aille bien, qu il ait intérêt que rien n'aille mieux et qu il soit content de tout le monde.

C'est un misanthrope, mais c'est un misanthrope désabusé, lia été probablement, comme Alceste, indigné contre les vices des hommes et tempêtant plus ou moins ouvertement contre eux. Mais il a vieilli ; je lui donne cinq ans de plus qu'Alceste, trente ans. « A trente ans, a dit Chamfort, il faut que le cœur se brise ou se bronze. » Le sien s'est bronzé. Il a pris son parti des imperfections humaines, non en leur pardonnant, mais en les reconnaissant pour incorrigibles. Cela met dans un très grand calme. Il est calme, en effet, et même flegmatique. Il promène sur le monde un regard très perçant, très sûr et très tranquille, bien convaincu de la dépravation humaine et également de l'inutilité de tous les efforts qu'on ferait pour la guérir.

En cela beaucoup plus radicalement misanthrope qu Alceste, et, si Alceste est le misanthrope naissant, le misanthrope désabusé est le misanthrope achevé.

Mon Dieu, des mœurs du temps mettons-nous moins

[en peine, Et faisons un peu grâce à la nature humaine; Ne l'examinons point dans la grande rigueur.

Et voyons ses défauts avec quelque douceur. Il faut, parmi le monde, une vertu traitable ; A force de sagesse on peut être blâmable ; La parfaite raison fuit toute extrémité, Et veut que l'on soit sage avec sobriété.

Et c'est une folie à nulle autre seconde Que vouloir se mêler de corriger le monde. J'observe, comme vous, cent choses tous les jours Qui pourraient aller mieux prenant un autre cours ; Mais, quoi qu'à chaque pas je puisse voir paraître, En courroux, comme vous, on ne me voit point être ; Je prends tout doucement les hommes comme ils sont. J'accoutume mon âme à souffrir ce qu'ils font. Et je crois qu'à la cour, de même qu'à la ville. Mon flegme est philosophe autant que votre bile.

Mais, rien n'étant parfait ni personne, Philinte a un défaut dont il ne fait pas mention dans le portrait qu'il trace de lui-même. Il est taquin. Il pourrait ne pas l'être et je sais des Philinte qui ne le sont pas ; mais il est assez naturel qu'il le soit. Le misanthrope désabusé est calme et flegmatique. Le calme et le flegme aboutissent à l'impassibilité. Or l'impassibilité est très monotone, fastidieuse et pénible à celui qui se l'est imposée. Pour s'en sauver ou pour en alléger le poids, le flegmatique se permet un peu d'ironie, de raillerie légère et de taquinerie, soit courtoise, soit amicale. Ce sont ses petits profits et ses petites. consolations.

A la vérité, on ne le voit, dans la pièce;

taquiner qu'Alceste et un peu Oronte ; mais c'est qu'Alceste est un admirable objet de taquinerie ; c'est qu'il rend admirablement ; c'est que c'est un plaisir d'artiste de le faire aller jusqu'au bout de ses foucades et de le pousser à suivre sa pointe ; et c'est ainsi, parce que, dans les taquineries de Philinte, il y a un fond de très bons conseils donnés à Alceste.

Toujours est-il qu'il est taquin, à quoi Rousseau n'a rien compris. Il prend pour des « maximes » et « maximes de fripon » les ironies de Philinte et ses coups d épingles destinés à exciter Alceste et ses pinçades de pince-sans-rire. Philinte sait très bien que, quand il demande à Alceste : « Vous diriez à Emilie qu'elle est vieille coquette ? » Alceste va répondre : « Oui » ; mais il veut le lui faire dire. Il sait très bien qu'Alceste ne sollicitera jamais ses juges ; mais d'une part il veut le lui faire dire et aussi jeter en coup de patte cette jolie épigramme contre les juges :

Mais qui voulez-vous donc qui pour vous sollicite ?

— Qui je veux? La raison, mon bon droit, l'équité.

— Aucun juge par vous ne sera visité ?

c'est-à-dire : « Ne parlons donc pas de raison, de bon droit et d'équité quand il s'agit de magistrature. » Et c'est là-dessus que Rousseau s'écrie que Philinte est un conseiller de crime. Il y a là

un peu d'ingénuité, que je crains qui ne soit volontaire, et c'est-à-dire coupable.

Dans toute la scène du sonnet Philinte est taquin plus que jamais, taquinant Oronte par Ihyperbolisme ironique de ses éloges, à ce point qu'Oronte finit un peu par s'en apercevoir :

Vous me flattez et vous croyez peut-être... Mais pour vous (Alceste)...

Parlez-moi, je vous prie, avec sincérité.

Et il taquine Alceste presque durement, du même coup, en louant Oronte, alors qu'Alceste vient de tâcher de faire honte à Philinte de son manque de franchise, et en forçant ainsi Alceste à pousser la franchise plus loin peut-être que, sans ce concours de circonstances, il ne l'aurait poussée.

Il en fait tant qu'il résulte de tout cela une querelle qui peut aller loin et dont, en vérité, il est cause ; et c'est bien parce qu'il sent qu'il en est un peu cause qu'il met toute sa diligence ensuite à la réparer.

Tel est Philinte, point du tout un raisonneur, comme on l'a cru trop souvent, et le porte-parole de Fauteur, mais un honnête homme qui a quelques défauts, exactement, symétriquement, comme Alceste. « Ce Philinte est le sage de la

pièce ! » s'écrie Rousseau. Mais non ; il n'y a pas de sage de la pièce ; il y a deux honnêtes gens très différents, qui ont tous les deux des qualités et des défauts et qui sont très vrais l'un et l'autre.

Mais Philinte est odieux à Rousseau, Philinte qui a le front de critiquer le misanthrope, le misanthrope faussé, le misanthrope adultéré, le misanthrope « dégradé », mais enfin le misanthrope. Il le voit, dans la pièce qu'il rêve, non seulement avec des maximes de fripon, mais avec un caractère et la conduite d'un pleutre : « Au risque de faire rire aussi le public à mes dépens, j'ose accuser l'auteur d'avoir manqué de très grandes convenances, une très grande vérité et peut-être de nouvelles beautés de situation ; c'était de faire un tel changement à son plan que Philinte entrât comme acteur nécessaire dans le nœud de la pièce, en sorte qu'on pût mettre les actions de Philinte et d'Alceste dans une apparente opposition avec leurs principes et dans une conformité parfaite avec leurs caractères. Je veux dire qu'il fallait que le misanthrope fût toujours furieux contre les vices publics et toujours tranquille sur les méchancetés personnelles dont il était la victime. Au contraire, le philosophe Philinte devait voir tous les désordres de la société avec un flegme

stoïque et se mettre en fureur au moindre mal qui s adressait directement à lui. En effet, j'observe que ces gens si paisibles sur les injustices publiques sont toujours ceux qui font le plus de bruit au moindre tort qu'on leur fait et qu'ils ne gardent leur philosophie qu'aussi longtemps qu'ils n'en ont pas besoin pour euxmêmes. Us ressemblent à cet Irlandais qui ne voulait pas sortir de son lit, quoique le feu fût à sa maison. « La maison brûle, lui criait-on. Que m importe, répondait-il, je n'en suis que le locataire. » A la fin, le feu pénétra jusqu'à lui. Aussitôt il s'élance, il court, il s'agite ; il commence à comprendre qu'il faut quelquefois prendre intérêt à la maison qu'on habite, quoiqu'elle ne nous appartienne pas. Il me semble qu'en traitant les caractères en question sur cette idée, chacun des deux eût été plus vrai, plus théâtral et que celui d'Alceste eût fait incomparablement plus d'effet ; mais le parterre alors n'aurait pu rire qu'aux dépens de l'homme du monde et l'intention de l'auteur était qu'on rit aux dépens du misanthrope. »

Comprenons bien. Il ne s'agit plus du Philinte de Molière, mais d'un Philinte que Rousseau rêve et du Philinte d'une comédie que Rousseau imagine, et par conséquent ce n'est plus de la

critique proprement dite et nous pourrions ne nous point occuper de ce passage de Rousseau. Cependant ce portrait du vrai Philinte, du parfait Philinte, étant inspiré à Rousseau par le Philinte imparfait, par le Philinte manqué de Molière, nous fait mieux comprendre comment Rousseau a entendu le Philinte de Molière, comment il lui est impossible de ne pas l'entendre. Il voit en lui l'égoïste fieffé et l'égoïste, du reste, un peu borné que les vices sociaux et les crimes sociaux n'émeuvent point, mais qui crierait du haut de sa tête du moment que l'un de ces vices lui ferait quelque tort ; et, partant de là, il dit très logiquement et avec verve: « Mais, s'il vous plait. de même que le vrai beau drame que Molière avait en main c'était de faire Alceste sensible à toute l'humaine misère et insensible à ses propres mésaventures, de même la vraie comédie que Molière avait en main, c'était de montrer Philinte insensible à tous les vices de l'humanité et extrêmement sensible à ces mêmes vices quand ils le lèsent. Et alors... » Nous voilà donc ramenés à nous demander s'il est possible de voir dans le Philinte tel que Molière l'a tracé l'ébauche même de l'égoïste fieffé et de l'égoïste borné que Rousseau y voit.

Or, c'est ici qu'il faut faire remarquer que

Molière, non seulement n'a pas fait du tout de Philinte un égoïste, ce que je crois avoir démontré, mais a pris d'extrêmes précautions pour qu'on ne le prît pas pour tel et pour que l'on ne s'y trompât point. Rousseau nous dit : « Ce Philinte-là, si un malheur lui arrivait, vous verriez où s'en irait toute sa belle philosophie ! » Molière a prévu l'objection. Il s'est dit : il faut prendre nos précautions contre le préjugé que pourra prendre le public de mon personnage, contre l'idée superficielle et trop vite conçue qu'il pourra s'en faire. » Cela arrive très souvent aux romanciers et aux dramatistes. Ils sont forcés, quand ils ont conçu un personnage délicat, distingué, original, de combattre fortement dans l'esprit du lecteur la tendance que le lecteur a toujours de ramener ce personnage à un des types consacrés, courants, communs et grossiers qu'il connaît ; ils sont forcés d'écarter le lecteur de l'idée du type traditionnel que ce personnage lui rappellera certainement.

Exemple Andromaque. Racine peint une héroïne qui, partagée entre sa fidélité à l'ombre de son mari et la nécessité de sauver son fils, trouve une conciliation dans ceci : épouser celui qui veut tuer son fils et se tuer immédiatement après. C'est une héroïne. Mais Racine sait parfaitement que le public n'y verra qu'une femme

qui veut se faire épouser et qui y réussit et cataloguera immédiatement Andromaque :

grande coquette ; ramènera immédiatement le personnage original et imprévu à l'un des types grossiers auxquels il est habitué.

Prévoyant cela, que fait-il ? Il multiplie, au delà même, peut-il sembler, du nécessaire, les paroles d'Andromaque par où Pyrrhus verra quelle n'aime qu'Hector et quelle n'a pour Pyrrhus que de la haine : « Comme cela, dit-il, ils ne la prendront pas, j'espère, pour une coquette ! » Ils n'ont pas laissé de la prendre pour cela, la plupart, car les habitudes d'esprit sont terriblement contraignantes, mais cependant Racine avait pris des précautions assez véhémentes, si je puis dire, pour que quelquesuns aient pris Andromaque pour ce quelle était.

De même Molière a parfaitement prévu qu'on prendrait Philinte pour un égoïste, et comme il n'était point du tout dans son dessein de le donner pour tel, il a multiplié les précautions pour que l'on ne s'y méprit point, si qu'on ne s'y méprît pas était possible. Au V^ acte, Alceste sait très bien que Philinte l'aime ; il n'en peut plus douter après le dévouement qu'il lui a montré dans son affaire devant le tribunal des maréchaux ; il le sait tellement qu'il va tout à

l'heure lui céder Eliante ; il sait qu'il est aimé de Philinte et il l'estime ; les deux amis sont à ce moment très bons amis. Or, c'est à ce moment, qui est grave, car Alceste se trouve sous le coup d'une accusation très inquiétante, que Philinte, cette fois sans taquinerie, développe toute sa philosophie à Alceste, et Ton sent bien que, cette fois, c'est tout à fait du fond du cœur que Philinte parle. Quelle est donc cette philosophie?

Non : je tombe d'accord de tout ce qu'il vous plaît :

Tout marche par calcul et par pur intérêt ;

Ce n'est plus que la ruse aujourd'hui qui l'emporte,

Et les hommes devraient être faits d'autre sorte.

Mais est-ce une raison que leur peu d'équité

Pour vouloir se tirer de leur société ?

Tous ces défauts humains nous donnent dans la vie

Des moyens d'exercer notre philosophie :

C'est le plus bel emploi que trouve la vertu ;

Et si de probité tout était revêtu.

Si tous les cœurs étaient francs, justes et dociles,

La plupart des vertus nous seraient inutiles,

Puisqu'on en met l'usage à pouvoir sans ennui

Supporter, dans nos droits, l'injustice d'autrui.

Voilà l'âme même de Philinte, un stoïcisme élégant et un pessimisme enjoué, le tout très ferme au fond et très capable d'affronter et de subir les grands malheurs personnels sans sourciller.

Rousseau ici se moquerait de moi et me

dirait que ceci n'est que discours et me citerait le premier mot de la réponse d Alceste : « Je sais que vous parlez, Monsieur, le mieux du monde. » Sans doute ; mais je parle des précautions que Molière a prises pour qu'on ne se trompât point sur son personnage, et vous voyez bien qu'il l'entend, lui, et qu'il souhaiterait que nous l'entendissions comme tout le contraire d'un égoïste et d'un homme apte seulement à supporter les maux d'autrui.

Remarquez qu' Alceste, en une autre scène, lui fait lui-même l'objection de Rousseau — Molière, encore une précaution, a voulu qu'il la lui fît — l'objection ad hominem : « Vousmême si l'on vous touchait. .

Mais ce flegme, Monsieur, qui raisonne si bien, Ce flegme pourra-t-il ne s'échauffer de rien ? Et s'il faut, par hasard, qu'un ami vous trahisse, Que, pour avoir vos biens, on dresse un artifice. Ou qu'on tâche à semer de méchants bruits de vous, Verrez-vous tout cela sans vous mettre en courroux ?

Et c'est à cela même que Philinte répond : « Oui. »

« Encore des paroles, me dira-t-on. et non pas des faits et des actes. On sait bien qu'il n'y a qu'égoïstes pour parler générosité, menteurs pour parler franchise, poltrons pour parler bravoure et qu il est de faux stoïciens comme il est

de faux braves. » D'accord ; mais c'est ici que je reviens, à un nouveau point de vue, sur des faits et des actes de Philinte que j'ai déjà signalés et que je considère maintenant comme des précautions que Molière a prises pour que l'on ne pût, décidément, pas tenir Philinte pour un égoïste, quelque mauvaise volonté que l'on y put mettre. Eliante aime Alceste d'amour ; elle aime Philinte d'amitié. Philinte aime Eliante d'amitié amoureuse. L'amour d'Eliante pour Alceste est un vrai malheur pour Philinte : il le supporte d'une âme égale, forte et douce. Il convient qu'Alceste est plus digne d'amour que lui et il se retire devant lui dans le cas où, dégagé de Célimène, il reviendrait à Eliante. Ceci est d'un honnête homme, très détaché de son intérêt personnel ou qui sait s'en détacher à la voix de la raison.

Mais il fait plus : alors que son intérêt serait, ou de pousser doucement Alceste du côté de Célimène ou au moins de laisser Alceste s'engager de plus en plus dans son amour pour Célimène, il ne s'applique qu'à l'en éloigner. Ce qu'Arsinoé fait dans son intérêt à elle, Philinte le fait contre son intérêt à lui. Jusqu'au dernier moment il persiste dans cette attitude ; car lorsque Alceste, pour un autre motif que l'infidélité de Célimène, veut fuir le monde, soit avec

Célimène, soit tout seul (v, Tj, l'intérêt de Philinte serait de le laisser aller, soit avec Célimène, soit seul, pour qu Eliante se trouvât en face du seul Philinte. Or, à ce moment encore, Philinte retient Alceste et ne songe qu'à lui persuader que ni son procès, ni les calomnies qu on fait courir sur lui, ni rien ne doit le décider à se retirer dans un désert. Et tout cela est de la haute générosité.

Nous disions plus haut que c'était peut-être trop, qu'il fallait que Philinte aimât peu Eliante pour lui parler avec la résignation tranquille avec laquelle il lui parle et du reste pour agir comme il fait. Eh ! oui ! c'était trop ; mais nous comprenons maintenant pourquoi Molière « en a trop mis «. Connaissant les choses et le public, il voulait absolument que personne ne pût se tromper sur Philinte et que personne ne le prît pour un intéressé. Ce qu'il a mis peutêtre de trop, c'était comme la précaution excessive. Et nous voyons que la précaution excessive a été la précaution inutile. Les préjugés du public sont tenaces.

Rousseau me semble donc s'être trompé aussi complètement, plus complètement sur le caractère de Philinte que sur celui d' Alceste.

Ses conclusions sont , comme on peut le

prévoir, celles-ci : « Vous ne sauriez me nier deux choses : l'une qu'Alceste. dans cette pièce, est un homme droit, sincère, estimable, un véritable homme de bien, l'autre que l'auteur lui donne un personnage ridicule. C'en est assez pour rendre Molière inexcusable. » Tout ce que Molière a ajouté à l'essence du caractère d'Alceste, à savoir à la misanthropie, il ne l'a ajouté que pour faire rire de lui, « il fallait faire rire le parterre » ; quelquefois il le montre en sa personnalité essentielle (« Allons, ferme ! poussez, mes bons amis de cœur»); mais en général on ne peut nier que si le misanthrope était plus misanthrope, il ne fût beaucoup moins plaisant, parce que sa franchise et sa fermeté, n'admettant jamais de détour, ne le laisseraient jamais dans l'embarras. Ce n'est donc pas par ménagement pour lui que l'auteur adoucit quelquefois son caractère ; c'est au contraire pour le rendre plus ridicule. Une autre raison l'y oblige encore, c'est que le misanthrope de théâtre, ayant à parler de ce qu'il voit, doit vivre dans le monde et par conséquent tempérer sa droiture et ses manières par quelques-uns de ces égards de mensonge et de fausseté qui composent la politesse et que le monde exige de quiconque y veut être supporté. S'il s'y montrait autrement, ses discours ne feraient plus d'effet

L'intérêt de l'auteur est bien de le rendre ridicule, mais non pas fou, et c'est ce qu'il paraîtrait aux yeux du public, s'il était tout à fait sage. »

Si l'intérêt de l'auteur était de rendre Alceste ridicule, Molière aurait bien mal pris ses intérêts propres, car je crois avoir montré qu'Alceste est aussi peu ridicule que possible et qu'il n'a que les légers travers qu'il est impossible qu'il n'ait pas, restant vrai, les travers qui sont tels que, s'il ne les avait pas, il serait faux. Et ces travers eux-mêmes. Molière a tenu essentiellement à indiquer qu'au point de vue de l'estime qu'on doit avoir pour Alceste il n'y a pas à en tenir compte. Ils existent en tant qu'inévitables et Molière permet qu'on en sourie, mais non pas qu'on en rie ; car voyez toutes les dispositions qu'il prend pour cela.

De prime abord et d'emblée, et l'on sait quelle est la force au théâtre des premières impressions, il donne Alceste comme le personnage sympathique, représentant la droiture et la franchise en face d'un personnage qui n est jusque-là donné que comme un homme du monde prodigue d'embrassades frivoles ; plus tard les compliments d'Oronte, outrés à la vérité, donnent cependant l'idée au public qu'Alceste jouit de l'estime publique ; autant en font les douceurs d'Arsinoé qu on sent bien qui n'in-

ROLSSEAO CONTRE MOLiEUE 4

vente pas absolument la bonne réputation dont elle dit quejouit Alceste ; bien plus témoignent pour lui les déclarations d'Eliante qui, elle, ne peut pas être récusée comme le personnage éminemment raisonnable et sage de la pièce.

Et enfin si aucun homme dans la pièce, sauf Philinte, n'aime Alceste, toutes les femmes l'aiment, ce qui est même excessif à mon avis ; car pourquoi, diantre, Arsinoé aimerait-elle x\lceste ? mais ce qui est encore une indication d'auteur sur ce qu'on doit penser du personnage.

Mais en vérité par tous les moyens qui sont en son pouvoir l'auteur crie à son public : « Estimez Alceste ! Je lui donne des défauts, et de deux sortes : des défauts tenant à son caractère: orgueil^ susceptibilité ; des défauts tenant à sa situation de misanthrope parmi des mondains : irritabilité, emportement, outrance provoquée par la contradiction ; mais estimez-le très fort ; il est le plus honnête homme de la pièce. »

Ajoutez à ceci que le Misanthrope est de 1666 et que déjà, — j'avoue que, s'il était de six ans, plus tard, mon argument en seraitmeilleur, — et que déjà le public est accoutumé à la passion maîtresse de Molière, qui est l'horreur de toutes les hypocrisies et de toutes les faussetés et l'amour par conséquent de la droiture et de la

franchise, d'où il suit qu'il ne peut pas, qu'il ne doit pas se tromper sur la question de savoir avec qui est Molière dans/e Misanthrope.

En tous cas, ce n'est pas à Rousseau qui, lui, a tout le théâtre de Molière sous les yeux, de s'y méprendre.

On sait que sur le sommaire, je dirais presque sur le scénario que Rousseau a tracé du Misanthrope tel qu'il aurait dû être fait, Fabre d'Eglantine en a écrit un, qui a été joué, non sans succès, à la Comédie-Française, le 22 février 1790. Il convient d'examiner un peu cet ouvrage pour voir ce qu'un homme intelligent, suivant les indications de Rousseau avec intelligence et avec un scrupule absolu, a réussi à faire et quels personnages il a mis sous les yeux du public. L idée première de « le Philinte de Molière ou la Suite du Misanthrope » ne vient pas de la fameuse note de Rousseau. Elle vient des réflexions qu'a inspirées à Fabre d'Eglantine la comédie V Optimiste de Collin d'Harleville, jouée en 1788 sur le Théâtre-Français avec un succès unanime. Le principal personnage de l'Optimiste, qui, de 1 aveu même de 1 auteur, devrait plutôt s'appeler V Homme toujours content, est un homme qui voit toujours le bon côté de toutes choses, qui n'est attristé ni des maux généraux de 1 hu-

manité ni des malheurs qui V atteignent lui-même et dont la maxime définitive est :

Que nos maux se réduisent à rien ; Et qu'on a grand sujet de dire : Tout est bien.

Et par conséquent, ce qui est assez piquant peut-être, l'optimiste de Collin d'Harleville est précisément l'homme selon Rousseau, l'homme selon la lettre de Rousseau à Voltaire sur le Désastre de Lisbonne et, certainement, Thomme selon Rousseau en général.

Oui, mais en tant que trouvant le jeu de la société très acceptables, l'optimiste de Collin d'Harleville indigne Fabre d'Eglantine. Que Plinville (c'est l'optimiste) soit charitable, il n'importe ; il est odieux à Fabre d'Eglantine parce qu'il dit :

On est vraiment heureux d'être né dans l'aisance.

Je suis émerveillé de cette providence

Qui fait naître le riche auprès de l'indigent.

Fabre se cabre ; car ce qu'il voudrait, c'est qu'il n'y eût pas d'indigents, et il s'écrie (1) : « Le crime seul a fait naître le riche auprès de l'indigent. »

Collin sera odieux encore à Fabre d'Eglantine parce qu'il dira :

(1) Préface du Philinte.

Je crois fort, et toujours ce fut là ma devise,

Que les hommes sont tous, oui, tous honnêtes, bons;

On dit qu'il est beaucoup de méchants, de fripons ;

Je n en crois rien; je crois qu'il s'en trouve peut-être

Un ou deux ; mais ils sont aisés à reconnaître,

Et puis, j'aime bien mieux, je le dis sans détours.

Etre une fois trompé que de craindre toujours.

« Belle sentence ! profonde maxime ! s'écrie Fabre ; comme si on ne pouvait être trompé, volé, opprimé qu'une fois ! Oh ! que ceci est bien dans le sens des fripons ! Ils ne vous écorchent pas tout d'un coup, ils commencent par vous tàter avec précaution, et quand ils vous ont trouvé de l'avis de M. Collin, ils n'y cherchent plus ni ménagements ni finesse. Il n'y a que le premier pas qui coûte ; il fallait bien les aidera le franchir. Conduisez-vous d'après la maxime susdite, et vous verrez... »

Collin est encore insupportable à Fabre quand il dit :

Vous parlez de volcan, de naufrage... oh ! mon cher, Demeurez en Touraine et n'allez pas sur mer.

Ce qui est exactement le raisonnement de Jean- Jacques Rousseau sur les grandes catastrophes naturelles dans sa lettre à Voltaire. Mais Fabre ne s'en indigne pas moins et s'écrie : « Quand on s'y prend de cette manière et qu'on est par-

venu à ce comble de philosophie, vous voyez qu'il n'est pas difficile d'être content de tout... L'indignation surmonte la pitié, l'humanité l'emporte sur le mépris. Eh ! ne voyez-vous pas que ce Plinville, cet homme dur, non par tempérament et avecgrossièreté, ce qui ne serait rien, mais par calcul et avec les grâces de l'aménité, ce qui est incurable, en va dire autant de tous ceux qui souffrent et périssent des services rendus à la société ! Ne voyez-vous pas les guides heureux de ce siècle se tenir forts de ces principes et se pardonner leur impitoyable égoïsme ! « Monsieur, je suis ruiné ; l'on m'a fait banqueroute ! — Eh I mon cher, gardez votre argent ; ne faites pas le commerce ! — Je suis tombé du haut d'un toit ; ma cuisse est cassée I — Restez dans votre maison ; ne faites pas le couvreur. — Cette nuit, en éteignant le feu d'une maison, je me suis brûlé le bras, — Dormez dans votre lit ; pourquoi vous faire pompier? »... Oh ! l'horreur, l'horreur !. . . »

Telle est l'impression que Fabre d'Eglantine avait reçue de VOptimiste de Collin d'Harleville.

Or, réfléchissant au moyen de le réfuter et songeant à une pièce-réplique, il se dit : mais cet homme, c'est le Philinte de Molière, c'est Vhomme que rien n émeut ; il faudrait le repré-

senter sous des couleurs par où serait bien montré qu'au fond c'est un pur égoïste ; mais... il n'y a qu'à suivre l'indication de Rousseau et à mettre en présence le Philinte et l'Alceste que Rousseau aurait voulu que, pour être vrais, Molière dessinât ; la pièce est conçue, il n'y a qu'à la disposer et à l'écrire.

Et en effet, non plus dans sa préface, mais dans le prologue en vers qui fut joué avant la pièce proprement dite, Fabre prend soin d'insérer, non pas la note de Rousseau : « Je ne doute point que sur l'idée que je viens de proposer un homme de génie ne put faire un nouveau misanthrope... » ; mais le portrait de Philinte d'après Rousseau : « Ce Philinte est un de ces honnêtes gens du grand monde... » Et, à ce Philinte-là, il a opposé un Alceste qui, selon les indications de Rousseau, est sensible à tous les malheurs, excepté à ceux qui le frappent.

La première chose qui frappe tous les yeux en lisant le Philinte de Fabre d'Eglantine, c'est combien son Alceste et son Philinte sont différents de ceux de Molière, et cela est bien naturel, puisque c'est l'Alceste et le Philinte de Rousseau que « développe », comme dirait un photographe, Fabre d'Eglantine.

Remarquez que, quoique Fabre ait intitulé sa pièc« le Philinte de Molière, il a le droit de

faire ces changements profonds ; car s'il l'a intitulée le Philinte de Molière, il l'a intitulée aussi la Suite du « Misanthrope ». Ce qu'il peut prétendre avoir voulu montrer, c'est donc ce que sont devenus, ce que doivent ou ce que peuvent être devenus Alceste et Philinte en se développant dans le sens de leurs caractères. Il faut bien faire attention à cela ; il faut que j'y fasse bien attention moi-même au cours de 1 examen qui va suivre. Je ne dois pas reprocher à Fabre d'avoir fait une caricature du Philinte ou de l'Alceste de Molière ; je ne puis que lui reprocher d'avoir fait un Philinte tel que ne devait pas devenir le Philinte de Molière ou un Alceste tel qu'il ne se pouvait pas que l'Alceste de Molière devînt.

Dans le Philinte àe Fabre, Philinte est devenu un égoïste radical, aigri, du reste, désagréable et acariâtre. 11 a épousé Eliante et n'en est pas très satisfait. Eliante, à son dire, prétend être maîtresse au logis et ne trouve que tout va bien que si elle commande . Elle a un oncle qui depuis quelques jours est ministre, et cela lui donne sur Philinte une supériorité qui n'est pas du tout du goût de celui-ci. Survient Alceste. Dans la || solitude où il s'est retiré, il a pris parti pour un pauvre homme qui était molesté par son seigneur, si bien que, par suite d'une foule de machinations dudit seigneur, il est décrété, lui Alceste,

et forcé de fuir; il ne fait que passer par Paris, pour y prendre un avocat qui soutiendra sa cause et tous ses intérêts. « Ici, mon oncle le ministre peut vous servir, dit Eliante. — Oui, dit mollement Philinte, — Jamais, s'écrie x\lceste, très conforme ici à l'Alceste de Molière et comme entêté d'esprit de justice et comme au moins touché du démon de l'orgueil :

De vos soins généreux je suis reconnaissant. Mais la seule vertu doit garder l'innocent ; Et j'aurais à rougir qu'une main protectrice Redressât la balance aux mains de la justice.

La vérité répugne à ces lâches pratiques.

En ceci je n'ai fait que le bien. Oui, morbleu !

.Te fais tête à l'orage, et nous verrons un peu

Si l'on refusera de me faire justice.

Justice ? C'est trop peu. Je veux quon m'applaudisse-

Non que ma vanité s'abaisse à recevoir

De l'encens pour un trait qui ne fut qu'un devoir ;

Mais enfin, dans un siècle égoïste et barbare,

Où le crime est d'usage et la vertu si rare.

Je prétends qu'un arrêt en termes solennels

Cite mon innocence en exemple aux mortels.

Et vous, en ce moment, qui voulez m'obliger Parla protection d'un parent que j honore. Que je connais beaucoup, j'ajoute même encore. Digne du noble poste où j'apprends qu'on l'a mis, Gardez-vous, je vous prie, au moins, mes chers amis,

De souiller par vos soins la beauté de ma cause. S'il faut duu tel crédit que votre main dispose, Que ce soit par clémence, ou pour aider des droits Que ne peut protéger la faiblesse des lois.

Là-dessus Alceste entre en rapports avec un avocat qu'il a choisi absolument au hasard et qui se trouve être le plus honnête homme des honnêtes gens. Cet avocat, avant de s'occuper de son affaire, le prévient qu'il ne peut y mettre ses soins tout de suite, parce qu'il en a une autre qui est urgente. Un homme a mis entre ses mains, pour qu'il le donne à un procureur à fin de poursuites, un billet de deux cents millions souscrit par un seigneur très connu. Ce billet, l'avocat en a la conviction, est faux, en ce sens que la signature est authentique, mais a dû être surprise, a dû être jetée par le grand seigneur étourdi sur une pièce qu'il croyait sans importance. Or, il y a urgence, car le coquin qui a mis ce papier aux mains de l'avocat se plaint des lenteurs, réclame la pièce et annonce qu'il arrive pour la reprendre. « Oh ! oh ! occupez-vous de cette affaire avant de songer à la mienne. Faites tout. Employez tout. Auriez-vous besoin d'un ministre ? J'en ai un ; du moins, mes amis en ont un. Philinte, à moi !.. »

Philinte trouve qu'Alceste dispose un peu bien vite des amis dont Philinte dispose :

J'en suis fâché pour vous; mais je vous promets, moi,

De ne pas m'en mêler. Alceste, en bonne foi,

N'est-il donc pas étrange, et même ridicule,

Jusques à cet excès de pousser le scrupule ?

Et que vous regardiez comme un devoir formel

Ce zèle impatient et plus que fraternel.

Qui vous fait, sans réserve, avec tant d'imprudence,

Offrir à tout venant votre prompte assistance ?

Sur ce pied vous aurez de l'occupation

Et vous en trouverez souvent l'occasion.

« Bon, dit Alceste, ce serait si peu de soins à vous donner! Un mot à votre oncle et pour un homme évidemment lésé par un fripon ! Seriezvous égoïste ? »

Refusez : je vous compte avec ces inhumains. Qui d'un bienfait jamais n'ont honoré leurs mains, Et qui, sur cette terre, en leur lâche indolence, La fatiguent du poids de leur froide existence.

Philinte se dérobe encore.

Mais enfin, s'écrie Alceste, la justice commande... — La justice est peut-être, répond Philinte, du côté de cet homme que vous n'avez jamais vu. Je veux qu'elle y soit ;

Mais faut-il pour cela, suivant votre marotte, Dans les événements faire le Don Quichotte ? Un homme est malheureux ; aussitôt, tout en pleurs, Jetez-vous comme un sot à travers ses malheurs. Et, pour prix de vos soins et de votre entremise, Vous aurez votre part des fruits de sa sottise.

Oui, sottise, souvent, oui, Monsieur, et du moins Je vois quelle est ici très claire de tous points. L'homme imprudent, pour qui votre cœur sollicite, Dans sou revers fâcheux n'a que ce qu'il mérite. Un fripon trouve un sot, et, par un lâche abus. Lui surprend un billet de deux cent mille écus. Tant pis pour le perdant : il paiera ses méprises ; Car on ne fit jamais de pareilles sottises.

« Quelle morale I s'écrie Alceste, quelle morale! C'est à faire frémir. Un honnête homme ruiné par un coquin et blâmé par un honnête homme ! »

— Mais réfléchissez donc, répond Philinte, qui, ici, se souvient beaucoup plus de Collin d'Harleville que de Molière et même que de Rousseau ; réfléchissez donc !

Devinez Ce qu'il peut résulter des plus injustes causes. Tout est bien ! — Savez-vous que vous extravaguez ! ~ Tout est bien et le fait, qu'ici vous alléguez, De cette vérité peut prouver l'évidence. L'adresse avec succès a volé l'imprudence :

C'est un mal [mais] . •

Que le fripon triomphe, il lui faut des complices, Des agents, des suppôts; par mille sacrifices. De mille parts du vol il sera dépouillé ; Le trésor coule et fuit ; distribué, pillé, II se disperse ; enfin par un réflexe utile La fortune d'un homme en enrichit dix mille. Un sot a tout perdu ; mais l'Etat n'y perd rien. Ainsi j'ai donc raison de dire : tout est bien.

ft Voilà de belle économie politique, répond

Alceste, et voilà comment les heureux de la terre se dispensent agréablement de faire le bien; mais, enfin, si vous le voyiez, lui, le malheureux dépouillé, lui, sa femme et ses enfants en larmes, queleurdiriez-vous, que lui diriez- vous? »

Je lui dirais : Mon cher, votre état actuel, Cro3'ez-moi, chaque jour est celui de mille autres Tel homme était sans bien qui s'enrichit des vôtres. Vous les aviez, pourquoi ne les aurait-il pas ? Rappelez la Fortune et courez sur ses pas- Quand vous l'aurez, gardez qu'on ne vous la dérobe. Vous n'êtes qu'un atome et qu'un point sur le globe. Voulez-vous qu'en entier, il veille à votre bien ? Il s'arrange en total ; en total tout est bien.

Alceste est plus que confondu ; il est attristé. Est-ce Philinte qui parle ainsi ? Et, — ce qui, de la part de Fabre d'Eglantine, est très intelligent et très spirituel, — il lui dit :

Ah I Je vous ai connu bien meilleur que vous n'êtes,

puis, revenant à la thèse générale : « Laissez ce système aux opulents sans entrailles qui sont rendus indifférents à tous les maux des autres par la conscience de ceux qu'ils ont faits ; et songez que ce que vous tuez par vos maximes, c'est chez les malheureux l'espoir, chez les heureux la générosité. »

Eh quoi ! Si tout est bien, à ce cri désastreu.'C Que va-t-il donc rester à tant de malheureux.

Si vous leur ravissez jusques à l'espérance ? Vous endurcissez 1 homme à sa propre souffrance n allait s'attendrir ; vous lui séchez le cœur ? Vous clouez le bienfait aux mains du bienfaiteur ? Ah ! Je n ose plus loin pousser cette peinture. Pour le bien des humains, et grâce à la nature, Aux erreurs de l'esprit la pitié sur\nvra. L'homme sent qu'il est homme, et, tant qu'il sentira Que les malheurs d'autrui peuvent un jour l'atteindre, Il prendra part aux maux qu'il a raison de craindre.

Après Alceste, c'est Eliante qui donne l'assaut à Philinte. d'abord parce qu'elle a très bon cœur et ensuite parce qu'elle aime Alceste. Fabre a marqué un peu ce trait, non pas assez à mon avis, et il eût été agréable que l'on vît qu'Eliante intercède pour X, par tendresse d'âme pour Alceste, et que Philinte refuse par égoïsme d'abord et ensuite par l'effet d un peu de jalousie ; mais enfin Fabre d'Eglantine a marqué un peu ce trait :

Appelez-vous faiblesse un zèle attendrissant ,

Cette noble chaleur d'un cœur compatissant ?

Alceste m'a touché, et ses récits encore

M'offrent un vrai malheur. Monsieur, que je déplore.

Je tremble du danger que court cet inconnu,

Comme si le pareil nous était advenu.

J'en suis %Taiment émue, oui, je sens...

Philinte se rencoigne dans son obstination : « Un mot à dire... C'est toujours trop parler, quand ce mot ne nous est pas utile... Un coquin,

il est dangereux de contrecarrer un coquin. Notre crédit auprès du ministre? Précisément, il ne faut pas l'user gratuitement. . .

De sa faveur, Madame, il faut craindre l'abus.

Quand on a du crédit, c'est pour nous, pour les nôtres,

Qu'il faut le conserver sans le passer à d'autres.

On n'en a jamais trop pour que de toute part

On aille l'employer et l'user au hasard.

Voilà sur quels motifs je règle ma conduite. Je pense et vois le monde et dis, de vous à moi , Quil faut, pour vivre heureux, se replier sur soi.

Et il refuse à sa femme comme il a refusé à Alceste.

Or, vous pensez bien depuis très longtemps que le riche honnête homme, sur qui est lancé le faux billet qui doit le dépouiller, est Philinte luimême; que pendant le temps que Philinte a disputé avec Alceste et avec Eliante, le faussaire, qui est un ancien intendant de Philinte, a repris la pièce des mains de l'avocat et l'a donnée à un procureur; que le procureur arrive chez Philinte et lui fait sommation de payer; sur quoi Philinte s'écrie comme Orgon : « Oh ! Tabominable homme ! »

... Je me perds ! Je m'égare 1 O perfidie ! 0 siècle et pervers et barbare !

Homme vil et sans foi,.. Que vais-je devenir ? Rage ! Fureur ! Vengeance ! Il faut, on doit punir, Exterminer...

Pendant qu'Alceste lui dit avec douceur : Tout est-il bien, Monsieur?...

Maintenant qu'il s'agit de lui, Philinte se démène. Il va à Versailles avec Eliante supplier le ministre. Le ministre, qui me paraît lui ressembler, lui fait entendre qu il se compromettrait lui-même et lui ferait plus de tort que de bien en se mêlant de cette affaire très délicate. Pbilinte, en revenant de Versailles, s'est résolu à transiger avec son voleur. Transiger ! s'écrie Alceste. ici tout à fait dans la manière et le ton de Molière.

Perdez-vous la raison ? Les lois et la justice! Lorsqu'en un tel procès on se trouve engagé, Le vice impunément sera-t-il ménagé ?

Perdez tout votre bien, plutôt qu'en sa faiblesse Désavouant l'honneur et la délicatesse, Votre cœur se résigne au reproche effrayant D'avoir encouragé le crime en le payant !

Philinte persiste à vouloir « arranger l'affaire » . Le procureur, muni du billet, ne veut rien entendre. Il se retire. Commissaire, huissier et recors envahissent la maison. L'huissier somme Philinte de payer, faute de quoi on l'emmène en

prison. Alceste s'offre comme caution. On l'accepte. Mais... « Vous vous nommez Alceste? dit le commissaire. — Oui. — Eh bien, je vous arrête. Je viens de votre maison de campagne, ayant décret contre vous. Je ne croyais pas vous rattraper à Paris ; mais il paraît que vous avez perdu du temps...

— Oh I s'écrie Philinte.

Alceste ! Est-il bien vrai ? Quel accident terrible !

— Quoi, Monsieur ? Vous voyez enfin qu'il est possible Que tout ne soit pas bien. — Après un pareil coup,

Je suis désespéré... Que faire? — Rien du tout. »

Philinte et Eliante se retrouvent l'un en face de l'autre. « Il faut se donner du mouvement, dit Philinte ; vingt démarches à faire, vingt personnages à solliciter », la moitié de Paris ensemble à parcourir.

— Oui, certes, pour ce pauvre Alceste, dit Eliante.

— Mais pas du tout ! Pour nous !... Pour Alceste aussi, mais plus tard ; il peut attendre.

— Oh ! dit Eliante...

Alceste, Alceste seul occupe mes esprits.

Oubliez-vous si tôt sa peine et ses services ?

Avez-vous donc, pour lui, d'assez grands sacrifices (1) "?

flj Inintelligible. Je n'ai pas besoin de dire que tantôt Fabre a de très jolis vers, tantôt et plus sourent écrit très mal.

ROPSSEAC CONTRE MOLIÈRE 5

Mon ami. redoutez un peu moins vos dangers. A qui fait son devoir les maux sont plus légers, Rappelez, croyez-moi, votre cœur à lui-même.

Allons le voir ; peut-être attend-il notre appui. Nous serons pour demain, mais Alceste aujourd'hui.

« Je préfère nous aujourd'hui et Alceste demain », répond Philinte.

Demain sera t-il temps de prévenir l'orage ? Et demain cependant, avec double avantage. Débarrassé des soins, d'un cœur plus affermi Je pourrai sans retard voler vers mon ami.

Mais déjà près de lui j'aurais porté mes pas. Je m'y rendrais encor ; mais ne voyez-vous pas Qu une fois entraîné dans ses propres affaires. Je m'interdis alors mille soins nécessaires ? — Nécessaires pour vous ! — Mais vous vous refusez A juger sainement de nos périls...

Eliante se soumet ; mais voici qu'arrive l'avocat. Bonne nouvelle. Alceste est en liberté. 11 a produit une pièce qui prouve la profonde noirceur de celui qui l'a fait décréter. Le « magistrat » la rendu à ses affaires immédiatement avec excuses et éloges. A peine libre, Alceste a dit : « Maintenant à l'autre fripon. Je cours chez le procureur. » L'avocat n'en sait pas plus.

Alceste lui-même apparaît. Il vient de chez le procureur ; il y a. trouvé le procureur et le faussaire lui-même. Il a tout employé, raison-

nements, menaces, prières, pour ramener le faussaire à la raison sinon à l'honnêteté et à la prudence, sinon à la pudeur. Alors il a fait un esclandre. Il a crié. L'honnête Dubois, son valet, a crié aussi. Rassemblement. Invasion delà maison par la foule, ce qui sent 1790 plus que 1670. mais il n'importe. A cause de l'esclandre, arrivée d un commissaire et d'archers. Alceste alors s'adressant au commissaire :

« On a commis, lui dis-je, un faux abominable. Dès longtemps la justice a frappé le coupable. Nous avons de ce faux trente preuves en main. Il y va de la vie et voici mon chemin. Si Robert à Tinstant, à 1 instant ne me donne Le billet frauduleux, ainsi que je l'ordonne. Comme faussaire ici je le livre à la loi. Je demande, je veux qu'on l'arrête avec moi ; Qu'un emprisonnement jusqu'au bout de l'affaire Au criminel des deux garantisse un salaire. C'est moi, moi, Comte Alceste, homme de qualité. Qui, sans aller plus loin, réclame ce traité. » A ces mots, soutenus de ce que le courage Peut donner d'énergie ainsi que d'avantage. Le procureur affecte un scrupuleux soupçon ; Robert épouvanté fait bien quelque façon, Sous de vagues propos sa crainte se déguise ; Mais, infaillible effet d'une ferme franchise, Qui va droit au pervers, il succombe à cela. On me rend le billet et je 1 ai. Le voilà.

Philinte est dans l'enthousiasme. '; Ah ! mon ami ! »

— Rayez cela de vos papiers, répond Alceste ; j'ai pu l'être ; mais c'est où je ne reviendrai point. Je connais votre âme qui s'est enfin déclarée tout entière, et désormais

Je vous rejette au loin parmi ces êtres froids Quide ce beaunom d homme ont perdu tous les droits, Morts, bien morts dès longtemps, avant l'heure suprême, Et dont on a pitié pour Ihonneur de soi-même.

Voilà ce que sont devenus Alceste et Philinte de Molière à Fabre d'Eglantine en passant par Jean-Jacques Rousseau. Il n'est pas absolument impossible qu'en vieillissant TAlceste de Molière soit devenu celui de Fabre et le Philinte de Molière celui de Fabre. Je trouve seulement que l'évolution de l'un et de l'autre est trop considérable pour être vraisemblable de tout point. Philinte dans Molière n'est pas un égoïste, je crois l'avoir démontré ; c'est un homme, et voilà une grande différence, qui dit à un autre : « Soyez donc un peu plus égoïste que vous n'êtes. » Mais, parce que Fabre l'a vu, d'une part, à travers rOptimiste de Collin d'Harleville, délicieux, mais qu'il est si facile de tourner en caricature, et, d'autre part, à travers la magnifique page de Jean - Jacques Rousseau : « C'est un de ces hommes qui... », Fabre en a fait un pur et simple égoïste et cynique.

SUR LE î MISANTHROPE » 69

Mais Philinte n'a-t-il pas pu, en vieillissant, devenir cela ? Il faut distinguer, et l'adroit Fabre — car il ne manque pas d'adresse — a précisément mis son art à ce que nous ne distinguions pas. Tant que Philinte refuse de s'associer à l'œuvre de générosité d'Alceste en faveur d'un inconnu, absolument inconnu, refuse desaiiuer le mandarin ; car ici il s'agit non pas de ne pas tuer le mandarin, mais de lui épargner une perte de six cent mille francs ; tant que Philinte se refuse à cela, non seulement il est ce que le Philinte de Molière a pu devenir en vieillissant, mais il est, à peu près, ce me semble, ce qu'est Philinte dans la pièce même de Molière. Je ne vois pas le Philinte de Molière se jeter dans une pareille campagne pour quelque M. de Pourceaugnac à qui il n'a jamais eu affaire, et le public, sauf quelques crudités de forme, peut reconnaître approximativement son Philinte dans celui que Fabre lui présente, en se disant seulement : « il s'est un peu endurci. »

Mais quand Philinte refuse de secourir Alceste dans une affaire, et grave, qui concerne Alceste ; ce qui est de l'indifférence à l'égard d'un ami ; et quand, cautionné par Alceste, et c'est-à-dire sauvé peut-être par Alceste, puisqu'en telles affaires gagner du temps est la moitié du salut, il refuse de se porter au secours d'Alceste et

même de l'aller voir, ce qui est de l'ingratitude à l'égard d'un ami ; alors, trop évidemment, il n'est plus le Philinte de Molière qui est très chaudement dévoué à son ami, qui a même, nous l'avons vu, du désintéressement lorsqu'il s'agit de lui ; mais je dis de plus qu'il n'est pas même ce que le Philinte de Molière a jamais pu devenir, à moins qu'il ne soit admis que l'on devient le contraire de ce que l'on est.

L'habileté, relative, de Fabre d'Eglantine, qui se trouvait d'ailleurs en conformité avec la progression dramatique, a été de présenter d'abord Philinte comme indifférent au malheur général, sur quoi le public s'est dit : « Bon ! c'est un égoïste » ; puis, cette idée une fois entrée dans l'esprit du public, d'amener son Philinte à l'égoïsme radical, impliquant l'infidélité et l'ingratitude, ce que le public, simpliste, accepte, la première idée qu'il s'est mise dans l'esprit impliquant en gros tout cela ; moyennant quoi il pourra se dire : « C'est pourtant vrai que le Phi" linte de Molière contenait ce vilain homme. »

On irait jusqu'à dire que ce jeu est infiniment adroit, si l'on ne savait, pour avoir lu la préface du Philinte de Molière, qu'il n'y a jeu qu'à moitié, et que Fabre d'Eglantine lui-même voit gros et a pu, à peu près, en lisant Molière, voir dans Philinte un égoïste grossier, d'autant

que Rousseau, plus volontairement à la vérité que Fabre, tombe dans la même erreur.

Pour ce qui est d'Alceste, Fabre a traduit Molière en faisant encore plus de contresens, si bien que, non seulement il ne nous donne pas l'Alceste conçu par Molière, non seulement il ne nous donne pas ce que l'Alceste de Molière pouvait devenir, mais même il ne nous donne pas l'Alceste tel que l'a conçu Rousseau. L'Alceste de Molière est l'homme franc qui en veut aux hommes parce qu'ils sont menteurs et l'homme droit qui en veut aux hommes parce qu'ils sont fourbes. Rien de plus. Donc c'est un très honnête homme, mais non point un homme supérzeur moralement parlant. Molière a cru que l'on pouvait en vouloir aux hommes, s indigner contre eux, s'irriter contre eux et avoir soif de solitude, simplement parce qu'on est honnête et droit, avec un peu d'orgueil, et il n'a songé à construire son personnage qu'avec cela.

Rousseau, qui précisément est cela, à peu près, non pas tout à fait, enfin qui approche d'être cela, ne se reconnaît qu'à demi, se plaint d'être méconnu à moitié et trace le portrait de l'homme moral supérieur, à savoir d'un stoïcien pessimiste, stoïcien en tant qu'insensible aux malheurs qui lui arrivent, pessimiste en tant

que « doué, comme on a dit, de cette faculté donnée à quelques-uns de souffrir des malheurs de tous ». Bien, mais rien de plus. Rousseau s'arrête là. L'Alceste de Rousseau est l'honnête homme moral supérieur, stoïcien et pessimiste dans le beau sens du mot ; mais il n'est pas le généreux; il n'est pas l'homme qui se sacrifie aux autres . Il n'y a pas un mot de cela dans Rousseau.

Dans Fabre d'Eglantine, il n'y a que cela. Alceste est devenu non seulement un généreux, un magnanime, mais un « Don Quichotte », comme le lui dit Philinte. Non seulement il est sensible aux malheurs des autres et insensible aux siens, ceci est du Rousseau, mais il se désintéresse de ses affaires pour s'occuper de celles des autres et il ne songe jamais qu'à se perdre pour sauver autrui ; il est l'homme du perpétuel sacrifice. Et ce qu'il reproche aux hommes, ce n'est pas leur mensonge et leur fourberie ; et ce n'est pas seulement leur insensibilité aux malheurs de leurs semblables ; c'est de ne pas s'oublier pour leurs pareils et de ne pas se tuer pour autrui. Il a la misanthropie du sacrificateur de soi-même qui méprise ceux qui ne se sacrifient pas.

Or, il n'y a pas l'ombre de pareille chose non seulement dans Molière, mais dans Rousseau.

SUR LE a MISANTHROPE » 73

Dans Molière, Alceste ne rend aucun service à personne, et c'est Philinte qui en rend. Dans Rousseau, Alceste" connaît les hommes », « aime la vertu », a « une violente haine pour le vice aigrie par le spectacle continuel de la méchanceté des hommes », est « toujours furieux contre les vices publics et tranquille sur les méchancetés personnelles dont il est la victime », et c'est là toute sa vertu, qui du reste est honorable.

Dans Fabre, Alceste non seulement aime la vertu, mais il la pratique jusqu'à l'abnégation et jusqu'au dévouement, et non seulement il déteste le vice, mais il tient pour un vice et il déteste comme tel l'absence de dévouement et d'abnégation.

L'on voit très bien ici le progrès d'une idéesentiment et sa marche, en quelque sorte, à travers l'esprit des hommes.

A'e méprisez pas le misanthrope, dit Molière ; au fond de sa misanthropie, il y a la haine du faux et la haine de la complaisance aux méchants.

Estimez le misanthrope, dit Rousseau ; on n'est misanthrope que par amour de la vertu, ce qui vous rend inébranlable aux coups du sort et compatissant aux hommes, stoïcien et sensible ; la misanthropie est une belle chose.

Admirez le misanthrope, dit Fabre ; on n'est misanthrope que par amour de la vertu, et quand on aime la vertu on est stoïcien, sensible et toujours en train de sacrifier ses biens et sa vie à n'importe qui.

Que de choses sont venues peu à peu s'ajouter à la misanthropie pour en faire une vertu, plusieurs vertus, toutes les vertus !

C'est la force attractive, pour ainsi parler, du tj^pe qui a une fois plu. Tel Don Juan, qui n'est tout d'abord qu'une brute que Dieu punit, qui devient peu à peu séduisant et qui, à partir du moment où il a séduit, attire à lui et ramasse sur lui toutes les qualités de séduction, chacun lui en ajoutant une ou deux. Tel l'homme d'humour, qui n'est d'abord qu'un homme un peu singulier et qui ensuite devient l'homme qui est spirituel avec un genre d'esprit spécial et qui plus tard devient l'homme qui est spirituel de toutes les manières et qui, enfin, chez les derniers philosophes anglais qui le définissent, possède, avec de l'esprit, à peu près toutes les hautes qualités morales et unit en lui Socrate et Marc-Aurèle.

On comprend combien Fabre, et assez naïvement, est arrivé loin de Molière.

Et il y a action rétrospective et effet rétrospectif. Parce que Rousseau a tracé de VAlceste

un certain portrait, beaucoup d'entre nous voient beaucoup de ces traits dans l'Alceste de Molière lui-même ; et si la pièce de Fabre d'Eglantine était restée classique, beaucoup des traits étrangement nouveaux qu'il a donnés à VAlceste, nous les reconnaîtrions dans l'Alceste de Molière — ou nous nous étonnerions de ne pas les y trouver, et nous reprocherions à Molière de ne les y avoir pas mis.

Mais en eux-mêmes, me dira-t-on peut-être et sans s'inquiéter davantage s'il y a contresens dans la traduction de iNIolière ou s'il y a procès de tendances fait à Molière, en eux-mêmes les caractères du Philinte de Fabre et de l'Alceste de Fabre sont-ils bons ?

A mon avis, ils sont excellents. Fabre voit gros ; mais ce n'est pas une raison pour qu'il voie faux, et même c'en est une pour qu'il voie juste. Il peint un égoïste à l'état forcené, à la manière même de Molière et comme Molière peint l'avare — et cela indique que dans le Misanthrope^loYière n'est pas dans la manière ordinaire et a visé la nuance et non pas le relief ; — il peint un égoïste intégral, sans nuances, sans inflexions et toujours d accord avec lui-même. Or ces gens-là existent-ils ? Merveilleusement, et c'est quand il s'agit d'égoïsme que l'on peut.

dans la peinture qu'on en fait, ne pas craindre de passer la mesure.

Vous vous rappelez le mot de Labiche, mot digne de Molière. Il y a un quinquagénaire qui va épouser une jeune fille. « Ne faites pas cela, lui dit une vieille dame. J'ai été mariée ainsi. J'ai élé épouvantablement malheureuse. — Et lui ? — Lui ? Il a été très heureux. — Eh bien ! Alors ? » Il n'y a pas de mot plus fort et il est parfaitement naturel. Le Philinte de Fabre est de cette envergure-là et il est d'une vérité saisissante.

Certains détails sur quoi j'ai glissé dans l'analyse donnée plus haut sont très heureux. L'oncle d Eliante est devenu ministre. Croyez-vous que Philinte en soit heureux. Point du tout. Cela, de supérieur qu'il était à Eliante, le fait descendre au rang d'inférieur. C'est désormais Eliante qui aura le crédit et qui sera quelque chose dans le monde ; elle était la femme de Monsieur, il devient le mari de Madame, et c'est chose dont on le voit inconsolable, et c'est un peu parce qu'il est dans ces dispositions chagrines qu'il reçoit mal Alceste et qu'il est irrité quand Alceste le prie de solliciter pour son infortuné inconnu. « Voilà ce que cela rapporte d'être le neveu d'un ministre ! » En soi, le Philinte de Fabre est excellent.

J'en dirais tout autant, quoique peut-être on s'y attende peu, de son Alceste. L'Alcestede Fabre d'Eglantine est d'une vérité frappante. C'est un Don Quichotte. Il y en a de par le monde. Il y en a peut-être moins qu'il ne faudrait ; mais il ne laisse pas d'y en avoir. Ce sont gens qui ont la passion et aussi la manie de la générosité ; qui ont un penchant presque invincible à s'occuper avec dévouement des affaires des autres et à négliger les leurs, et qui ne sont actifs ei ne se sentent en état d'activité que quand ils s'occupent de celles-là. Quand ils travaillent pour eux, il leur paraît qu'ils ne font rien. Ils sont, avant tout et au-dessus de tout, des êtres sociaux.

Ils sont essentiellement, par parenthèse, le contraire même du misanthrope, qui souffre toujours un peu du contact de ses semblables, qui, sans être malveillant, est solitudinaire, tandis qu'eux recherchent le commerce des hommes pour s'enquérir des services dont ceux-ci peuvent avoir besoin et ne pas laisser échapper les occasions d'être bienfaiteurs. Au fond, leur moi les ennuie et ils sont heureux d'y échapper par Voffîciosité à l'égard d'autrui. Leur caractère, à le prendre dans tout son registre et à en observer les nuances, va de la simple mouche du coche qui ne peut voir passer un incident devant elle sans s'y introduire et à qui mille fois les gens ont

dit : « Et, pour Dieu, mêlez-vous. Monsieur, de vos affaires » ; jusqu'à l'homme qui se fait l'homme de sa cité, qui s'applique de tout son cœur à tous les intérêts de ses compatriotes, qui gère et administre la fortune de sa ville natale avec diligence et avec succès et dont les finances particulières sont dans le plus mauvais état du monde; jusqu'à Ihomme qui travaille avec ardeur à trente ou quarante œuvres philanthropiques et dont la maison est en désarroi ; jusqu'à l'homme enfin qui se dévoue à toutes les grandes causes sur toutes les surfaces de la planète et finit par mourir pour l'une d'elles, après avoir complètement négligé l'éducation de ses enfants. Ces hommes, d'abord sont parfaitement vénérables, et l'on ne saurait le dire trop haut ; ensuite, comme il n'y a pas une qualité humaine qui ne soit mêlée d'un défaut, ils font un peu sourire. D'abord ce prompt détachement du moi tient de l'étourderie, de l'homme qui a la tête à l'évent et qui n'a pas de suite dans les idées. C'est un plaisir de voir l'Alceste de Fabre, quand l'avocat, après lui avoir dit qu'il n'a pas le temps de s'occuper de son affaire parce qu'il en a une autre très urgente, lui raconte cette affaire-ci, s'oublier tout de suite, s'intéresser tout de suite avec passion à cette nouvelle histoire : « 0 grand Dieu !... Mais vous savez le nom de ce mon-

sieur ? C'est un misérable !... Le traître !... Vous me faites frémir... Que ferez-vous ?... Ne puis-je vous aider de mes soins, de ma bourse?... » Ah ! le brave homme! Et ses dangers à lui ? Ils sont bien loin, il n'y pense plus.

Ces gens-là ont aussi un peu de vanité. Ce n'est pas seulement, uniquement, par générosité qu'ils agissent ; ce n'est pas seulement par altruisme, et l'on sait bien que dans l'altruisme le plus ardent, le plus désordonné, il faut encore que l'égoïsme se mêle un peu et trouve un peu son compte. Ils songent toujours un peu à quelque gloire qui leur reviendra de ce qu^ils s'oublient, ce qui est encore une manière de ne se point oublier. Quand l'Alceste du Philinte, comme celui de Molière du reste, veut qu'on ne sollicite point les juges pour lui, il ne manque pas de penser, ni même de dire :

Des juges ou de moi voyons qui rougira !

et aussi, ce qui est un des meilleurs traits de l'ouvrage :

Justice ? C'est trop peu ! Je veux qu'où m'applaudisse !

Et il se reprend un peu, tout de suite après ; mais il l'a dit et il ne se pouvait pas qu'il ne le dît

point. Le caractère del'Alceste deFabre esttoutà fait vrai et il est soutenu jusqu'au bout avec une très grande sûreté.

Mais si je devais dire quelques mots des caractères du P/2z7znfe deFabre pris en eux-mêmes pour rendre à cet auteur la justice qui lui est due, à les prendre en eux-mêmes je me suis écarté de mon sujet, qui est la querelle de Rousseau et de Molière, y compris ce qui a pu s'ensuivre ; et il est temps que j'y revienne, et j'y reviens.

Donc Rousseau s'est absolument trompé et sur Philinte et sur Alceste, sur ce qu avait voulu dire Molière dans le Misanthrope. Mais encore pourquoi Rousseau s'y est-il mépris à ce point ? D'abord pour des raisons générales que nous verrons amplement plus loin : Rousseau est persuadé, d'une façon générale, que Molière n'aime pas les honnêtes gens, et s'il insiste sur le Misanthrope, c'est parce que dans cette pièce, « après avoir joué tant d'autres ridicules, il lui restait à jouer celui que le monde pardonne le moins, le ridicule de la vertu, et c'est ce qu'il a fait dans le Misanthrope ». Et si Rousseau insiste sur le Misanthrope, c'est aussi parce que cette pièce étant, somme toute, la plus morale des pièces de Molière, il faut montrer qu'elle ne l'est pas, par où on pourra juger de la moralité des autres :

« Puisque le Misanthrope est, sans contredit, de toutes les comédies de Molière, celle qui contient la meilleure et la plus saine morale, sur celle-là jugeons des autres et convenons que l'intention de l'auteur étant de plaire à des esprits corrompus, ou sa morale porte au mal, ou le faux bien qu'elle prêche est plus dangereux que le mal lui-même. .. »

Voilà la raison générale pour quoi Rousseau s'est acharné sur le Misanthrope, et, s'y acharnant avec le parti pris que Ion voit, est tombé dans une grande erreur.

Mais il aune autre raison, particulière et personnelle : c'est que le Misanthrope, s'il est contre Alceste, est une attaque directe à Rousseau, une attaque anticipée et prophétique, comme il arrive souvent aux grands poètes d'en faire. Gœthe disait : « Guillaume Schlegel n'aime pas Molière. Ce n'est pas sot. Il comprend que si Molière vivait de son temps, il se moquerait de lui. » Rousseau sent très bien que le Misanthrope est une satire de Jean-Jacques Rousseau, et que l'on peut sans cesse tourner contre lui, citer contre lui.

Il n'a pas tout le tort en pensant ainsi. Entendons-nous. Alceste n'est pas du tout le misanthrope que Rousseau croit être. Rousseau croit être le misanthrope droit, franc, sincère, intran-

ROCSSEAO CONTKE MOLIÈRE tt

sigeant, ennemi indomptable de tous les vices, ami inébranlable de la vertu et prodigieusement vertueux et ramenant à la vertu le genre humain par la façon et dont il la prêche et dont il la pratique. Et, en face du Misanthrope, il s'écrie : « On ose attaquer un tel homme I on ose y toucher ! on ose lui trouver des défauts ! Mais peignez-le donc tel qu'il est, à savoir impeccable et indéfectible ! » et c'est en effet ce qu'il reproche continûment à Molière de n'avoir pas fait, et, toutes les fois que Molière donne un travers à Alceste, Rousseau proteste : « Le misanthrope n'a aucun travers ; si vous lui en prêtez, c'est que vous êtes de ceux à qui la vertu est odieuse, ou de ceux qui sont complaisants à ceux à qui la vertu est odieuse. »

Non, Alceste n'est nullement le misanthrope que Rousseau croyait être, et c'est précisément pour cela que Rousseau le trouve faux.

Mais Alceste est précisément, quoique en moins noir, ce que Rousseau était. Rousseau est insociable, Alceste est difficilement sociable ; Rousseau est ombrageux, Alceste est susceptible ; Rousseau est orgueilleux, Alceste est accessible à l'orgueil ; Rousseau est jaloux, Alceste est jaloux ; Rousseau est infiniment sensible aux malheurs qui l'atteignent personnellement, Alceste n'y est pas insensible ; Rousseau mécon-

naît très vite l'amitié, Alceste est assez enclin à ne pas la reconnaître ; et Rousseau est toujours convaincu que lui seul a raison, et Alceste ne convient pas aisément qu'il a tort. Alceste est le portrait atténué de Rousseau.

Or, tous ces défauts, Rousseau sent confusément qu'il les a et, par conséquent, il est furieux qu'on les attribue à Alceste, c'est-à-dire à lui, ou plutôt qu'on les démêle si adroitement dans son cœur. Le Misanthrope est le miroir qu'on lui tend, où il voudrait se voir en beau, où il se voit en laid et qu'il brise. Le Misanthrope est le portrait où il est très flatté, où il ne se trouve pas assez flatté, où il se reconnaît pourtant et qu'il déchire. Le Misanthrope est la conscience, très indulgente, de Rousseau, et que Rousseau trouve trop sévère. Il ne faut pas s'étonner beaucoup de ses révoltes.

Ajoutez les circonstances. Quand Rousseau écrit la Lettre à (TAlembert, il vient de jouer Alceste pendant un an. Misanthrope, il a été mêlé au monde et souvent forcé de se pliera ces « convenances de mensonge » dont il parle ; il a été ou a cru être trahi par ses amis ; il a été le jouet, sinon d'une coquette, du moins d'une femme qui avait deux visages et deux cœurs; des calomnies ont couru sur lui qui l'ont déchiré; j'ignore s'il a eu à jouer la scène du sonnet d Oronte; mais

il est très probable, et qu'il y a mis moins de franchise qu'Alceste; et enfin il a dû fuir dans un désert l'approche des humains.

Oui, il a joué tout le personnage d'Alceste. Or, il sent bien qu'il l'a joué et il ne veut pas convenir qu'il l'ait joué. Moi, sensible aux malheurs qui m'atteignent ! Moi, que je ne sois pas inébranlable aux coups du sort ! Moi, que je ne sois pas un stoïcien 1 Moi, que je sois sensible à autre chose qu'aux misères de l'humanité ! On ne me connaît pas ! Et, s'identifiant à Alceste, il déclare superbement : « Quune femme fausse le trahisse, que d'indignes amis le déshonorent, que de faibles amis ïahandonnent^ il doit le souffrir sans murmurer. Il connaît les hommes. » Et Molière s'est trompé .

Et voilà pourquoi Rousseau s'est abominablement trompé sur le Misanthrope, car on ne se trompe jamais plus que quand on le veut.

AUTRES PIECES BLAMEES,

Rousseau, avant d'entrer dans sa très brillante et très erronée analyse du Misanthrope, a fait allusion de la façon la plus claire à trois pièces de Molière, c'est à savoir le Bourgeois gentilhomme, George Dandin et F Avare.

Du Bourgeois gentilhomme il dit ceci : « J'entends dire que Molière attaque les vices ; mais je voudrais bien que l'on comparât ceux qu'il attaque avec ceux qu'il favorise. Quel est le plus blâmable d'un bourgeois sans esprit et vain qui fait sottement le gentilhomme ou du gentilhomme fripon qui le dupe ? Dans la pièce dont je parle, ce dernier n'est-il pas l'honnête homme ? N'a-t-il pas pour lui l'intérêt, et le public n'applaudit-il pas à tous les tours qu'il fait à l'autre ? »

Rousseau a parfaitement raison de trouver le Bourgeois gentilhomme une pièce assez immorale. Il est très vrai que le travers de M. Jourdain

est une chose fort ridicule, mais beaucoup plus pardonnable que le métier d'écornifleur que fait Dorante. On peut même soutenir à la rigueur que M. Jourdain n'a que le tort de faire ridiculement une chose raisonnable. Mais, sans doute ! Qui a jamais reproché à une famille d'être ascendante ? Qui a jamais reproché à un homme de vouloir que sa famille fût ascendante et de vouloir, pour commencer, être ascendant lui-même ? Cette ambition est légitime, je dirai même qu'elle est un peu obligatoire, qu'elle est un peu un devoir. Pour réparer les lacunes, les brèches, les grands trous que fait dans les hautes régions de la société la décadence inévitable de la plupart des grandes familles, il faut que les familles inférieures s'élèvent à mesure que les familles supérieures s'éteignent ou retombent dans les basfonds. Le maintien de la santé sociale dépend de cela.

Qu'on me le pardonne, je vais faire un instant commeRousseau, peut-être perverti par son mauvais exemple. Comme lui, je me sens attaqué par Molière. Mon grand-père était vitrier et petit marchand de papiers peints. Il fit, comme il put, élever mon père comme un petit monsieur. Mon père fut professeur et homme de lettres. 11 me fit élever comme il l'avait été, un peu mieux. J'ai été professeur et homme de lettres à un degré un

AUTRES PIECES BLAMEES

peu supérieur à celui de mon père. Nous sommes parfaitement des bourgeois gentilshommes.

Sommes-nous blâmables ? Sommes-nous même ridicules ? A peine.

Or est-ce que M. Jourdain fait autre chose ? Il fait ridiculement, sottement, gauchement, la même chose au fond. Il veut être gentilhomme, il veut savoir tout ce que savent les gentilshommes et il veut marier sa fille avec la fille du Grand Turc. Il n'est guidé que par la vanité ; soit ; mais entre la vanité de M. Jourdain et l'amour-propre d'un ouvrier qui veut que son fils soit un bourgeois, voyez- vous une telle différence qu'il faille mépriser l'une et louer l'autre ? II n'y a que la différence d'un peu plus de bon sens mêlé à la vanité de l'un et d'un peu plus de sottise mêlée à la vanité de l'autre.

Je le répète, et j'aurai l'occasion de le répéter, car c'est une clef, M. Jourdain n a que le tort de faire d'une façon bouffonne une chose raisonnable .

Prenez un homme, il y en a beaucoup comme cela, qui n'ait pas le sens du ridicule, lequel est une nuance, qui ne voie les choses qu'en gros et c'est-à-dire au fond, il reviendra du Bourgeois gentilhomme en disant : « Ils sont là tous à berner un brave homme qui veut s'instruire et

conquérir un rang honorable dans la société, ce sont de très vilaines gens. »

Beaucoup plus fin, Rousseau dit autre chose, sans doute, mais n'est pas très éloigné de cette façon de voir. Il dit : « Après tout, Jourdain est beaucoup plus estimable que Dorante. »

Là où il a tort, par le fait de son exagération habituelle, c'est quand il dit : « Dorante n'est-il pas l'honnête homme de la pièce ? N'a-t-il pas pour lui l'intérêt? Le public n'applaudit-il pas à tous les tours qu'il fait à l'autre ? » Où Rousseau a-t-il vu que Dorante fût l'honnête homme de la pièce ? Il n'y a pas d'honnête homme dans la pièce ; il n'y a pas d'homme que Molière propose au parterre comme ce qu'il faut être. C'est une erreur dans laquelle on est souvent tombé, avec Molière et avec quelques autres, à cause des habitudes du théâtre et à cause aussi d'un penchant naturel de l'esprit humain. Les hommes aiment très fort, dune lecture ou d'un spectacle, rapporter une leçon morale ; je ne dis pas seulement une leçon ; car ils auraient pleinement raison, et de tout livre il faut qu'on puisse tirer une leçon, leçon de bon sens, leçon de goût, etc. ; mais je dis une leçon morale, une leçon de conduite ; et, à cause de cela, dans toute pièce de théâtre, ils cherchent le personnage interprète de la pensée de l'auteur, qui leur dira

AUTRES PIÈCES BLAMEES 89

ce qu'il faut qu'ils soient. C'est certainement sur le théâtre que la foule cherche le plus des sermonnaires.

Pour obéir à cette inclination de la foule, les auteurs mettent le plus souvent sur la scène un personnage qui, soit par ses actes, soit par ses discours, donne la leçon morale à remporter chez soi. Et, par suite de cette habitude des auteurs, le public n'en a été que plus rengagé dans la sienne et dans sa manie de chercher toujours l'honnête homme de la pièce.

Et, d'ordinaire, il est enclin à prendre pour l'honnête homme de la pièce celui qui est opposé à celui dont on se moque. Dans Tartuffe, par exemple, c est très net : du moment que c'est Orgon qui est ridicule, c'est Cléante qui est l'honnête homme ; dans le Misanthrope, où c'est moins net. si le spectateur trouve Alceste ridicule, l'honnête homme sera pour lui Philinte, et s il trouve ridicule Philinte, dont, par la bouche d'Alceste, Molière se moque assez rudement. 1 honnête homme sera pour lui Alceste. Voilà l'état général des choses.

Mais est-il nécessaire qu'il y ait un honnête homme dans toute pièce de théâtre? Point du tout, et l'auteur peut nous donner une pièce où il n'y ait que des ridicules et des blâmables à différents degrés. Cela lui est permis surtout

dans une pièce qui ne soulève aucune grande question, et l'on trouverait assez ridicule qu'il y eût un honnête homme dans les comédies de Dancourt, où, en effet, je crois bien qu'il n'y en a pas un. Cela lui est permis encore même dans un grand sujet, et c'est alors comme une élégance, quand la leçon morale sort, d'elle-même, doit vraisemblablement sortir, d'elle-même, du sujet traité ; et il n'y a pas d'honnête homme dans Tiircaret, et je trouve que ce serait comme une balourdise que Le Sage y en eût mis un.

Mais enfin, il n'y a pas nécessité qu'il y ait un honnête homme dans une comédie, et dans le Bourgeois gentilhomme, sauf une petite réserve que nous ferons tout à l'heure, il n'y en a pas.

Rousseau, « gros public » en cela, ou se laissant entraîner à l'être, ou feignant de l'être, a voulu absolument qu'il y en eût un, et il a pris le procédé habituel du public : « Qui est opposé à celui dont on se moque? Qui est opposé à Jourdain? Dorante. Donc Dorante est l'honnête homme de la pièce. Or c'est un coquin. Donc Molière aime les coquins. » C'est aller trop loin.

Mais Rousseau répond : « Non. Dorante n'a-t-il pas pour lui l'intérêt ? » j>.

En vérité, je ne vois pas l'intérêt qu'a Dorante, de quelle sollicitude on l'entoure, de quelle fer-

AUTRES PIÈCES BLAMEES 91

veur on le suit et de quel amour on Tembrasse. Il me semble bien qu'on ne s'intéresse nullement pour lui et que ses destinées ne nous sont aucunement indifférentes.

Mais « le public n'applaudit-il pas à tous les tours que Dorante fait à l'autre ? »

— Pardon i II y a une grande différence entre rire de celui qui est berné et applaudir à celui qui berne. On rit de celui qui est assez sot, assez ■vain, pour tomber dans des pièges grossiers, sans pour cela approuver celui qui les tend ni avoir pour lui aucune sympathie. Presque au contraire. Oui ; car comme on rit du mystifié en proportion de sa bêtise, et c'est-à-dire en proportion de la grossièreté du piège tendu, on ne peut avoir ni sympathie ni approbation, même intellectuelle, pour celui qui imagine des tromperies si épaisses, et plus le trompé est ridicule, plus le trompeur est méprisé.

Il ne faut pas connaître le public, ni le cœur humain, pour croire que si le public rit d'un homme qui s'étale parce qu'on a retiré une chaise sur laquelle il allait s'asseoir, il éprouve une admiration profonde pour celui qui a retiré la chaise.

Autant vaudrait dire que le public admire Tartuffe, que Tartuffe a l'intérêt, que Tartuffe est applaudi et que Tartuffe est l'honnête homme

de la pièce, parce que le public rit d'Orgon. Je nie la conséquence. Le public rit d'Orgon et méprise Tartuffe.

De même il rit de Jourdain, ce qui ne l'empêche pas de mépriser Dorante.

Ajoutons que Molière a pris quelques précautions, dont je me passerais, pour mon compte, très aisément, mais dont, puisqu'il les a prises, Rousseau aurait dû tenir un peu compte. Sans doute pour que le public ne pût pas dire, même par erreur : « Vous nous donnez pour honnête homme un écornifleur », il marie Dorante à Dorimène à la fin de la pièce. C'est une façon de dire au public : « Dorante est un petit seigneur fort peu scrupuleux qui tire de l'argent de Jourdain ; mais ne craignez point que j'aie la cruauté de livrer Jourdain à Dorante pour toute sa vie. Ce ne fut que pour un temps, et voilà Dorante marié à Dorimène et l'instrument détruit par lequel Dorante avait prise sur Jourdain, et Jourdain ne sera plus exploité par Dorante. » C'est le sens complet des paroles dites à M"^ Jourdain par Dorante : « Et afin. Madame Jourdain, que vous puissiez avoir l'esprit tout à fait content et que vous perdiez aujourd'hui toute la jalousie que vous pourriez avoir conçue de Monsieur votre mari, c'est que nous nous servirons du même notaire

pour nous marier, Madame et moi. » En d'aulrcs termes, pour le public : « Nous ne paraîtrons plus, Dorimènc ni moi, dans cette maison. »

Autre précaution beaucoup plus importante : il n'y a pas d'honnête homme dans la pièce ; mais il y a une honnête femme ; c'est M""^ Jourdain. Pourquoi, puisque vous prenez pour l'honnête homme de la pièce celui qui est opposé à celui dont on se moque, ne prenez-vous pas pour l'honnête homme de la pièce M™* Jourdain ? C'est elle qui l'est et non pas Dorante. C est elle qui a l'intérêt et c'est à elle que le parterre applaudit. Or, elle ne joue aucun tour à M. Jourdain et ne cherche qu'à le préserver de ceux qu'on lui joue. Molière n'est donc pas du côté des scélérats, et il ne fait rien pour que le public soit de leur côté, et il fait quelque chose pour que, sans être avec le bourgeois gentilhomme, il ne soit pas du tout, non plus, du côté de lécornifleur. En général, Molière a recours au personnage d' « honnête homme », au personnage qui est truchement de l'auteur et guide du public relativement à ce que le public doit croire, dans les pièces où une grande question est posée, en somme dans les pièces à thèse (Clitandre dans les Femmes savantes, Cléante dans Tartuffe). Dans les pièces où il ne fait que « peindre les mœurs des hommes » il s'en passe, par quoi l'on voit

qu'il n'aime pas beaucoup cet instrument. Il n'y en a point dans l'Avare, point (à peine une ombre) dans le Malade imaginaire, point dans les farces, point dans le Misanthrope (c'est mon avis et que ni Philinte ni Alceste ne sont truchements de Molière, mais personnages objectifs ; un mot, un seul mot d'Eliante rappelle un peu remploi d'honnête homme), point dans Don Juan, et mon avis est que pour parer aux perfides attaques et aux méchantes interprétations il en aurait fallu un. 11 y en a un dans le Bourgeois gentilhomme, où il n'était pas très nécessaire ; il y en a un, en ce sens seulement que Molière a tourné en personnage d'honnête homme un personnage du reste très objectif et admirablement objectif, et il l'a tourné ainsi peut-être en prévision de l'interprétation de Rousseau et pour empêcher qu'elle se produisît. Il n'y a pas bien réussi.

Reste que Rousseau souffre surtout de ceci qu'on soit trop dur pour M. Jourdain et pleure sur ce pauvre Holopherne si méchamment mis à mort par Judith. A la fois je m'en étonne et je ne suis pas sans l'en approuver.

Je m'en étonne parce que... Qu'est ce que Jourdain? C'est un homme qui veut s'élever d'une classe inférieure à une classe supérieure ? Or c'est ce que Rousseau a toujours déclaré absurde

et funeste. Ce qu'il s'est mille fois reproché, avec une sincérité que mettra en doute un autre que moi, c'est de ne pas être resté horloger à Genève ou musicien à..., coulant une vie tranquille et douce, n'excitant point l'envie et n'attirant pas sur lui les persécutions. Pourquoi ne reprochet-il pas à Jourdain, comme Molière, comme le public, son ambition et de vouloir sortir de sa sphère ? J en suis un peu surpris.

Je ne suis pas sans l'approuver un peu de prendre le parti de M. Jourdain, pour les raisons que j'ai dites en commençant: il est très vrai que M. Jourdain fait en soi une chose bonne, s'élever; il ne la fait que par vanité et par conséquent il la fait ridiculement. Faire ridiculement une chose bonne en soi, nous verrons que c'est de là que Molière tire le plus souvent son comique.

;l George Dandin est une pièce tout à fait ' odieuse à Jean-Jacques Rousseau. « Quel est le plus criminel, s'écrie-t il, d'un paysan assez fou pour épouser une demoiselle ou d'une femme qui cherche à déshonorer son époux ? Que penser d'une pièce où le parterre applaudit à linfidélité, au mensonge, à l'impudence de celle-ci et rit de

Ila bêtise du manant puni ? »

• Je ne songe pas à défendre très énergiquement

George Dandin, et j'estime que Rousseau a ici presque complètement raison. Il est parfaitement exact que Molière ne cherche pas autre chose ici qu'à ridiculiser un pauvre homme qui n'a pas grand'chose à se reprocher et qu'à faire admirer l'adresse et l'esprit dinvention d'une aimable femme adultère ; et par conséquent George Dandin est une assez mauvaise action. Une certaine inconscience morale est souvent au fond de Molière quand il conçoit une comédie, encore que, personnellement, comme l'a reconnu Rousseau, il fût assez honnête homme.

Je ferai remarquer cependant que le sieur George Dandin ne laisse pas d'être coupable et jj digne de quelque punition. Il l'est moins d'avoir épousé une demoiselle par vanité que de l'avoir épousée contre son gré et malgré elle. Elle ne manque pas de le dire et Molière ne manque pas de lui faire dire : « Dandin : Je suis votre valet, ce n'est pas là mon compte et les Dandin ne sont point accoutumés à cette mode-là.

« Angélique : Oh ! les Dandin s'y accoutumeront s'ils veulent ; car pour moi je vous déclare que mon dessein n'est pas de renoncer au monde et de m'enterrer toute vive avec un mari. Comment ! Parce qu'un homme s'avise de nous épouser, il faut d'abord que toutes choses soient finies pour nous et que nous rompions tout

commerce avec les vivants? C'est une chose merveilleuse que cette tyrannie de Messieurs les maris, et je les trouve bons de vouloir qu'on soit morte à tous les divertissements et qu'on ne vive que pour eux ! Je me moque de cela et ne veux point mourir si jeune ! »

Cette très amusante première édition du fameux : « Je veux vivre ! » des femmes du théâtre de 1880-1900 n'est sans doute point pour me convaincre. Elle ne convainc pas non plus George Dandin qui répond : « C'est ainsi que vous satisfaites aux engagements de la foi que vous m'avez donnée publiquement ? »

Angélique réplique : « Moi ? Je ne vous l'ai point donnée de bon cœur et vous me l'avez arrachée. M'avez-vous, avant le mariage, demandé mon consentement et si je voulais bien de vous ? Vous navez consulté pour cela que mes parents ; ce sont eux proprement qui vous ont épousé, et c'est pourquoi vous ferez bien de vous plaindre toujours à eux des torts que l'on pourra vous faire. Pour moi, qui ne vous ai point dit de vous marier avec moi et que vous avez prise sans consulter mes sentiments, je prétends ne point être obligée de me soumettre en esclave à vos volontés... »

Cette fois, elle a raison. L on n'a de droits que sur celui qui s'est engagé à vous de son

KOUSSEAU CONTRE MOLIÈftE 7

plein gré et le captif de guerre a toujours droit à 1 évasion

Et voyez bien comme Molière insiste sur cela et comme il fait répéter à Angélique les mots de non-consentement et ses synonymes ! C'est qu'il sent très bien le défaut de son ouvrage et qu'il se dit que, même dans une farce, il faut pour le bon ordre que celui qui est berné ait au moins un peu mérité de l'être.

Mais Rousseau dirait ici que cette invention de Molière n'est qu'une excuse qu'il cherche et qu'il trouve pour Angélique, dans son désir perpétuel de rendre les coquins sympathiques et tant ce désir est vif chez lui. Je ne saurais disconvenir que, tout compte fait, il y a bien un

peu de cela.

Ce qui contribue à rendre George Dandin antipathique, c'est que ce qu'il a fait, il l'a fait par vanité absolument pure. Son cas est tout à fait celui du bourgeois gentilhomme ; mais plus grave. M. Jourdain veut passer pour gentilhomme ; mais aussi il fait des efforts louables pour le devenir, pour s'élever au-dessus de ce qu'il est par le savoir et l'acquisition des bonnes manières. George Dandin, paysan riche, a achetéune demoiselle d'une famille où le ventre anoblit, uniquement pour avoir des enfants gentilshommes et pour être un peu gentilhomme

par reflet. C'est lui qui est le bourgeois gentilhomme, le vrai, le pur. Il est donc coupable, coupable de vanité sotte, autant qu'on peut l'être. 11 faut reconnaître cela, pour ne pas accuser Molière d'une absolue inconscience et d'une absolue immoralité.

Il y a à remarquer que « l'honnête homme », que l'homme sensé qui tire la leçon de l'histoire mise sur la scène, n'a pas lair d'exister dans George Dandin, mais qu'il ne laisse pas d'y être. Adroitement, agréablement, l'auteur l'a confondu avec George Dandin lui-même, ou, si l'on veut, il a dédoublé George Dandin de telle sorte qu'il est tantôt un sot et tantôt un honnête homme qui gourmande le sot. Tantôt George Dandin se plaint de son infortune à ses beau-père et belle-mère, et à Angélique ellemême, et à toute la terre ; tantôt il reconnaît, déclare et proclame qu'elle est naturelle, méritée et qu'il n'y a rien à dire : « Tu l'as voulu, George Dandin !... Ah ! qu'une femme demoiselle est une étrange affaire et que mon mariage est une leçon bien parlante à tous les paysans qui veulent s'élever au-dessus de leur condition et s'allier, comme j'ai fait^ à la maison d'un gentilhomme!... Tu l'as voulu, George Dandin!... Lorsqu'on a, comme moi, épousé une méchante femme, le meilleur parti qu'on puisse

prendre, c'est de s'aller jeter dans l'eau, la tête

la première... Tu l'as voulu, George Dandin! »

C'est la moralité de cette comédie immorale.

Rousseau n'est pas moins sévère pour VAvare que pour George Dandin : « C'est un grand vice d'être avare et de prêtera usure ; mais n'en estce pas un plus grand encore à un fils de voler son père, de lui manquer de respect, de lui faire mille insolents reproches, et, quand ce père irrité lui donne sa malédiction, de répondre d'un air goguenard qu'il n'a que faire de ses dons ? Si la plaisanterie est excellente, en est-elle moins punissable ? Et la pièce où l'on fait aimer le fils insolent qui l'a faite en est-elle moins une école de mauvaises mœurs ? »

Je comprends bien l'indignation de Rousseau contre F Avare. Il est très évident que Rousseau cherche dans toute pièce, quelle qu'elle soit, ou un vertueux ou au moins un homme qui prêche la vertu.

Il y a trois degrés : la pièce morale, la pièce moralisante, la pièce immorale. La pièce morale, c'est la pièce qui, parles actes des personnages, excite et encourage à la vertu. Elle se subdivise en deux catégories : la pièce où la vertu est si bien récompensée et le vice si bien puni que le spectateur, persuadé qu'il a intérêt à être ver-

tueux, est encouragé à la vertu ; la pièce où la vertu n'est point récompensée, mais où une si grande admiration est soulevée à l'égard des vertueux que le spectateur est excité à la vertu.

La pièce moralisante est la pièce où il n'y a point de vertueux, mais où un professeur de morale prêche la vertu et montre aux vicieux combien ils ont tort d être vicieux ou combien il est honteux de l'être.

La pièce immorale ou amorale est celle où il n'y a que des vicieux et où l'auteur n'a pas l'air de se soucier de la question de lu vertu et du vice. Or Rousseau veut une pièce morale ou au moins moralisante ; il veut voir dans une pièce ou des vertueux, ou un vertueux, ou un professeur de morale. En d'autres termes, personne ne se détachant de lui-même et Rousseau se détachant de lui-même moins que personne, il cherche dans toute pièce un Jean-Jacques Rousseau ; un Jean-Jacques Rousseau sous une, au moins, de ses formes, un Jean-Jacques Rousseau intègre, courageux, généreux, magnanime et sacrifiant tout au devoir, ou au moins un Jean- Jacques Rousseau prêchant la vertu aux hommes et les encourageant et poussant au bien de toute son éloquence :

Et plein de son image il se cherche en tout lieu.

Dans toute pièce où il ne se voit pas sous une, au moins, de ces deux formes il juge que l'auteur a, de propos délibéré, éliminé les honnêtes gens et que la pièce est immorale et immoralisante.

Or, dans V Avare, il n'y a que des vicieux, plus ou moins vicieux, et il n'y a pas un honnête homme. C'est une pièce comme Tarcaret ou comme les Corbeaux de Becque. Elle révolte Rousseau et elle l'effraie. Chose étrange, que Ihomme qui n'a guère vu dans le monde réel que des scélérats, et qui a assez dit qu'il n'y voyait que cela, soit désobligé de ce qu'un dramatiste lui montre une maison où il n'y a que des coquins.

Point si étrange cependant, si l'on songe que Rousseau, en littérature, ne se place jamais au point de vue du vrai. La littérature n'est pas pour lui un des moyens de montrer le vrai aux hommes, elle est un moyen d'échapper au réel, de s'évader de la vérité dans 1 idéal. Quand il a fait des romans, il les a remplis et surchargés d'êtres vertueux ou qu'il croyait vertueux. Et plus il était pessimiste à interpréter la réalité qui était sous ses yeux, plus il était optimiste quand il imaginait une réalité, quand il inventait un monde.

Donc, quand il a affaire à un auteur contempteur des hommes, il n'est plus, lui, le contemp-

teur des hommes qui logiquement devrait dire : « Comme c'est vrai et comme vous avez raison » ; il est l'optimiste imaginatif qui, se mettant à la place de lauteur, s'écrie : « Comment ! vous inventez des hommes et vous les inventez mauvais ! Votre devoir est de les inventer merveilleux, pour qu'ils servent de modèles aux hommes

réels.

— Mais ce sont les hommes réels qui sont

mon modèle et que je peins .

— Non ! ce sont les hommes que vous inventez qui doivent être les modèles des hommes réels. Nous ne nous entendrons jamais.

— Il y a apparence. »

Un passage de Rousseau est très significatif à cet égard, un court passage où le Rousseau pessimiste en tant qu'homme et le Rousseau idéaliste en tant qu'auteur et critique se rencontrent et sentent très bien qu'ils se rencontrent: « [Dans Molière] les sots sont victimes des méchants, ce qui, pour nèlre que trop vrai dans le monde, n'en vaut pas mieux à mettre au théâtre avec un air d'approbation... ». — « Les sots sont victimes des méchants, c'est très vrai », dit le Rousseau pessimiste.

— Eh bien alors 1 lui répondrai-je.

— Eh bien alors, il ne faut pas le dire, répond le Rousseau idéaliste. Il ne faut pas qu'un auteur

le dise ; parce qu'un auteur est un prédicateur et doit être un prédicateur, et est ici non pour me montrer le vrai, mais pour me guider vers le bien par tous les moyens qui sont en son pouvoir, par persuasion en me prêchant bien, par suggestion en me montrant des personnages que, par admiration, j'imiterai. Ni l'un ni l'autre, Molière ne le fait guère, et dans V Avare il ne le fait pas du tout. LWvare est la plus mauvaise de ses pièces. »

Je ne sais trop et je crois même qu'on ne peut pas savoir. Ily a, pense-t-on généralement, deux manières d'exciter à la vertu. L'une consiste à la montrer et à nous en inspirer l'admiration et l'amour ; l'autre consiste à nous montrer le vice et à nous en inspirer la salutaire horreur. L'une consiste dans le

Virtatem videanl, intabescantque rclicla.

L'autre consiste dans quelque chose comme ceci :

Flagitium aJspiciens, et conscius, intabescat.

Or ce qui rend la question difficile et très probablement insoluble, c'est que les deux moyens ne sont pas bons pour les mêmes personnes. Vous aviserez-vous de faire des peintures effroyables et vraies du vice pour les mon-

AUTRES PIÈCES lîLAMÉES 105

trer à un enfant ? Vous auriez trop peur de souiller et d'enflammer son imagination sans éclairer beaucoup sa conscience. Or la majorité du public est enfant. Lui peindre le vice le corrompt plus par la peinture qu'il ne l'édifie par une réflexion salutaire sur ce que le vice a de répugnant, réflexion qu il n'est pas très capable de faire et qu'il ne fait guère. La comédie pessimiste, la comédie noire, n'est profitable qu'à la partie du public qui est très intelligente et très capable de réfléchir. C'est le procédé de l'Ilote ivre. L Ilote ivre peut confirmer dans le dessein de ne point s'enivrer un homme qui déjà n'a nulle envie de boire ; il ne produira aucun effet sur un ivrogne, et il n'est pas impossible même qu'il ne flatte agréablement sa manie.

Inversement, le livre d'imagination vertueux peut avoir de très bons effets sur les âmes simples, mais irriter les hommes intelligents et cultivés, soit par ce qu'il contiendra de faux, soit par ce qu'il aura d'ennuyeux, et l'on conviendra bien qu'il y a peu d'ouvrages qui fatiguent plus de la vertu que la Nouvelle Héloïse.

Il se pourrait bien que la littérature fût parfaitement impuissante à moraliser, quelque moyen direct ou indirect qu'elle emploie, et soit qu'elle peigne le bien pour y attirer, soit qu'elle

peigne le mal pour le faire fuir ; et il se pourrait bien qu'elle ne fût qu'un divertissement et une haute curiosité.

Mais ce qu'il fallait expliquer, c'est pourquoi V Avare en général est tout spécialement odieux à Rousseau et devait l'être, et c'est à quoi je viens de m'appliquer.

Pour ce qui est de ce point particulier que le fils de l'Avare est donné comme personnage sympathique par l'auteur, j'ai déjà répondu à ce grief à propos d'une autre pièce. Comment peuton aller jusqu'à dire que Molière « fait aimer le fils insolent » ? Comme pour ce qui est de George Dandin et de sa femme, faut-il nécessairement, parce que le public méprisera Harpagon, qu'il estime le fils, et parce qu'il haïra Harpagon, qu'il aime le fils? Ne peut-il pas les haïr et les mépriser tous les deux ?

— On prend toujours parti, me répondrat-on ; quand deux hommes combattent devant vous, il est impossible de ne pas être pour l'un ou pour l'autre.

— 11 y a du vrai ; mais tant s'en faut que ce soit vrai tout à fait, et le public ne laisse pas, dans une pièce où tout le monde est méprisable, de mépriser tout le monde. Diriez-vous que le public prend parti dans la querelle entre Tris-

sotin et Vadius ? Je ne crois pas. Il les méprise impartialement. Ainsi fait-il dans la querelle de George Dandin et d'Angélique et dans celle d'Harpagon père et d'Harpagon fils. Ce n'est pas ce que dit Rousseau, ce me semble, et qui est un peu trop gros, qu'il fallait dire. Il fallait dire qu'il est assez dangereux de montrer un fils méprisant son père, pour un défaut énorme, dun mépris qu'un autre pourra appliquer à son père pour le même défaut à l'état bénin ou à l'état naissant. Pour avoir vu le fils d'Harpagon mépriser, insulter et voler son père, tel fils pourra mépriser, insulter et voler le sien qui lui aura refusé deux louis et ne lui en aura donné qu'un. Sans doute, puisque les avares sont indignes de toute considération ! Un des inconvénients delà comédie, comme de la satire, est celui-ci : En rendant sévère pour les défauts, elle rend impitoyable pour les peccadilles. Elle n'est pas « école de mauvaises mœurs », comme dit Rousseau ; mais elle n'est pas précisément école de charité. Dans F Avare, Molière a eu pour but — s'il en a eu un autre que de peindre vrai — de montrer qu'un vice quel qu'il soit, conservateur même, disloque, ruine et détruit toute une famille, que l'avarice d'un père, par exemple, fait un fils prodigue, insolent et indélicat, une fille insolente et assez près d'être dévergondée.

Voilà qui est bien, puisque c'est vrai; mais aussi ce fils et cette fille, s'ils ne sont pas présentés comme sympathiques par l'auteur, comme l'assure Rousseau, sont présentés comme excusables, sinon par l'auteur, du moins par la situation ; l'honnête spectateur ne les aime pas, ne les approuve pas, peut-être même ne les excuse pas, mais il les comprend, il les comprend un peu trop ; et le spectateur moins honnête, de ce qu'ils semblent excusables, tire pour lui une excuse et même une autorisation à agir de même à l'égard de quelqu'un qui est beaucoup moins coupable que le père de ce fils et de cette fille.

Faut-il conclure que c'est la comédie de mœurs elle-même qui est démoralisante ? N'en doutez pas. Elle est démoralisante pour ceux qui ont des dispositions assez fortes à être démoralisés. C'est à quoi l'auteur comique doit songer avec une grande sollicitude et un grand scrupule, et c'est avec de grandes précautions qu'il faut toucher à ces remèdes qui sont des poisons.

Or Molière souvent n'en met guère. Pourvu qu'il produise un violent effet comique, il est satisfait. Il heurte les vices les uns contre les autres pour en faire jaillir des flambées de ridicule et il est content de son œuvre. On doit comprendre qu'un . moraliste s'inquiète et s'alarme, et Rousseau, pour ce qui est de V Avare,

AUTRES PIÈCES BLAMEES 109

s'il exagère, comme toujours, et j'ai cherché à montrer dans quelle mesure, n'est pas très éloigné de la vérité.

Il a fait encore une allusion aux Fourberies de Scapin en parlant des rapports entre les maîtres et les serviteurs. Ici il se trompe presque complètement à mon avis. Le défaut de Rousseau, ailleurs qu'en critique aussi, est de mettre tout au même plan II se fâche aussi fort contre les Fourberies de Scapin que contre r Avare. Il y a une bien grande différence. L'Avare est une grande œuvre morale et sociale ; c'est une grande satire, où le spectateur le plus obtus et le moins averti sent qu'il est en présence d'une très grande question et que, tout en riant, il n'est pas mal à propos de réfléchir. Les Fourberies de Scapin ne sont qu'une farce et ne se donnent que pour une farce sans aucune prétention ni intention.

— Que fait cela ? me dira-t-on, pour l'impression que le public peut en remporter ?

— Si bien ! cela fait beaucoup. A un certain degré d'outrance grotesque, le comique perd son venin, comme à un certain degré d'hyperbole, le ragique généreux perd ou perdrait tout son poui^oir d excitation à l'enthousiasme. Dans les deux ^as, on n'est plus dans la vérité et le spectateur

ne se sent plus dans la vérité, même approximative, et, du moment qu'il ne s'y sent plus, toute communication morale entre les personnages et lui disparaît ; car il n'y a communication morale qu'entre êtres de la même espèce. Comme on n'aurait aucun enthousiasme pour un homme qu'on verrait donner sa vie pour n'importe qui à propos de n'importe quoi, de même on n'a plus ni approbation, ni désapprobation pour des êtres dont le burlesque dépasse toute vraisemblance et se place tout dahord en dehors de toute vraisemblance. On ne les suit plus qu'avec le seul plaisir esthétique que peuvent donner les produits d'une imagination débridée.

Et de même qu'on pourrait se plaire aux actes du héros fantastique dont je parlais tout à l'heure, mais seulement d'un plaisir d'imagination amusée et sans songer ni à approuver ni à désapprouver, de même avec les Géronte et les Scapin on s'amuse par la partie fantaisiste de l'esprit, par le goût de l'imprévu drôle ou de l'énormité burlesque, sans songer qu'on ait afTaire à des hommes, en dehors de toute appréciation, sans imaginer même qu'il puisse y avoir place à l'approbation ou au blâme.

Et si quelqu'un s'avisait d'émettre une condam. nation sévère ou d'approuver sérieusement, d'instinct la foule rirait de lui. D'instinct, mais

avec raison ; car il manquerait de bon sens, du sens de la distinction entre le réel et le fantastique, du sens de la distinction entre la plaisanterie et le sérieux, du sens de la distinction entre deux arts qui n'ont rien de commun et comme un homme qui voudrait juger d'un tableau avec les oreilles.

A un certain degré de bouffonnerie, le comique n'a pas la même source qu il avait auparavant; il procède de l'imagination et non plus de 1 observation et dès lors n'ayant plus la même valeur morale, ou plutôt n'en ayant plus aucune, il n'est ni moralisant ni démoralisant ; il est au point de vue moral neutre et inofîensif, et dans une étude sur Molière moraliste ou immoraliste, il ne faut pas faire entrer les Fourberies de Scapin.

Je crois qu'il faut, sans doute, attribuer beaucoup moins d importance aux prétentions de Rousseau qu'à ses afïirmations, s'occuper beaucoup plus de ce qu'il a dit que des raisons hypothétiques qu'il a eues de se taire, que peutêtre le silence qu'il a gardé sur certaines pièces très importantes de Molière ne signifie rien du tout, si ce n'est qu'il n'y a point songé ; mais enfin ceci même qu'il n'y ait pas songé est chose à quoi il faudrait faire attention ; car, qu'ayant une mauvaise impression du théâtre, en général, de Molière, il songe surtout au Misanthrope et jiuis au Bourgeois gentilhomme^ à George Dandin, à l'Avare et aux Fourberies, et ne songe point à Tartuffe, à Don Juan, à Amphitryon, au Malade imaginaire ni aux Femmes savantes, il faut cependant que cela ait une raison et accuse au moins une certaine disposition d'esprit.

Se proposant d'attaquer Molière et de lui dire

tout son fait, Rousseau met évidemment devant lui par la pensée tout le théâtre de Molière, et il va tout droit à certaines pièces petites et grandes, et il en laisse de côté de très considérables ; c'est que dans celles-ci il ne voit pas, au moins de prime abord et de premier regard, une ample matière de quoi il puisse charger ses récriminations et ses attaques. Je ne dis point qu'il les approuve ; pour savoir s'il les approuve, il faudrait que nous l'eussions vu les envisager; je dis seulement qu'il est très vraisemblable qu'il en est moins choqué et blessé que des autres. Examinons à ce point de vue, avec beaucoup de discrétion et de crainte de l'hypothèse aventureuse. Amphitryon, Don Juan, Tartuffe, le Malade imaginaire et les Femmes savantes.

Il est bien étrange que Rousseau n'ait pas attaqué à tour de bras Amphitryon. C'est la pièce la plus immorale de Molière, comme, du reste, c'est celle où il a montré, je ne dirai pas le plus de génie, mais certainement le plus de talent. Je mets décote absolument, parce que ce n'est qu'une hypothèse invérifiable, l'opinion que, par les amours de Jupiter et d'Alcmène, Molière a figuré les amours adultères de Louis XIV et a voulu les excuser. Je l'en crois très capable ; car, sans en vouloir beaucoup à cette pauvre cour,

ROVSSBAD CONTRB MOUÈRB g

je crois un courtisan capable de tout ; encore est-il que nous ne pouvons pas savoir si c'a été la pensée de Molière ; et que les hommes du temps aient été persuadés que ce l'a été, cela ne prouve pas qu'il l'ait eue.

Mais, en soi, la pièce est très immorale; car c'est une pièce où l'amant ne trompe pas seulement le mari, mais trompe aussi la femme et exploite, pour tromper la femme, l'amour même de la femme pour son mari. Le Seigneur Jupiter est le dernier des drôles et, de plus, c'est bien ici que Rousseau pourrait dire que le scélérat est présenté sous les couleurs qui doivent le rendre le plus sympathique du monde au public. Molière lui a donné toutes les grâces, tous les charmes, toute la galanterie et tout l'esprit qui se puissent, et il ne peut y avoir dans la salle homme qui ne l'envie et femme qui n'en soit éprise. Amphitryon est très littéralement l'apothéose du Don Juan. C'est aussi l'apologie, la justification très en règle, ce qui est odieux, du Don Juan gentilhomme qui porte le déshonneur chez un bourgeois et qui prétend que c est un très grand honneur qu'il y porte réellement, et. à bien prendre les choses,

Nous vous faisons, étant seigneur

En vous trompant beaucoup d'honneur.

Transposez la déclaration de Jupiter à la fin de la pièce, — et ceci n'est pas un artifice de barre ; il n'est aucun spectateur, au xvii^ siècle et même au nôtre, qui instinctivement ne transpose ainsi et qui ne comprenne comme je vais comprendre et vous aussi, — transposez donc la déclaration de Jupiter (III, x) :

Regarde, Amphitrj^on, quel est ton imposteur; Et sous tes propres traits vois Jupiter paraître : Aces marques tu peux aisément le connaître; Et c est assez, je crois, pour remettre ton cœur

Dans 1 état auquel il doit être, Et rétablir chez toi la paix et la douceur. Mon nom qu'incessamment toute la terre adore Etouffe ici les bruits qui pouvaient éclater.

Un partage avec Jupiter

N'a rien du tout qui déshonore; Et sans doute il ne peut être que glorieux De se voir le rival du souverain des dieux. Je n'y vois pour ta flamme aucun lieu de murmure ;

Et c'est moi, dans cette aventure, Qui, tout dieu que je suis, dois être le jaloux... Sors donc des noirs chagrins que ton cœur a soufferts, Et rends le calme entier à l'ardeur qui te brûle : Chez toi doit naître un fils qui, sous le nom d'Hercule, Remplira de ses faits tout le vaste univers. L éclat d'une fortune en mille biens féconde Fera connaître à tous que je suis ton support,

Et je mettrai tout le monde

Au point d'envier ton sort.

Tu peux hardiment te flatter

De ces espérances données ;

C'est un crime que d'en douter :

Les paroles de Jupiter

Sont des arrêts des destinées.

Transposez : ceci est le langage protecteur et insolent d'un roi parlant à un petit gentilhomme ou d'un petit gentilhomme parlant à un bourgeois ou à un paysan. C'est le langage que Molière aurait pu prêter à Clitandre s'adressant à George Dandin : «Comment donc. Monsieur Dandin, si vous saviez à qui vous parlez, ou si vous y appliquiez votre attention, vous vous sentiriez trop honoré d'un partage avec M. de la Haute-Butte. Il n'a rien du tout qui dégrade, et, au contraire, que M. le marquis condescende à ce que vous soyez son rival, cela ne pourrait être un peu désobligeant que pour lui. Ne laissez pas de songer du reste que vous avez désormais en moi un ami chaud et de qualité à vous pouvoir servir. Notez encore que s'il vous naît un fils, il se peut qu'il soit d'un sang à vous couvrir de gloire par sa bravoure et son mérite. Aussi bien, Monsieur, qu'il vous souvienne que vous vous êtes marié pour avoir des enfants gentilshommes. »

Voilà, sans aucun doute, comment le spectateur du xvii^ siècle comprend la déclaration de Jupiter à Amphitryon, et toute cette théorie mise dans la bouche d'un personnage présenté jusque-

là, sans aucun conteste, comme éminemment sympathique, est d'une immoralité, décidément, à n'y rien souhaiter, et certes à Y Amphitryon s'appliquent comme de cire les vers irrités de Boileau :

Et tous ces lieux communs de morale lubrique Que LuUi réchauffa des sons de sa musique.

Cependant Rousseau n'a rien dit d\Amphitrijon à qui Bossuet avait fait une allusion extrêmement sévère. Peut être l'a-t-il considéré comme une simple bouffonnerie sans conséquence. Mais alors il aurait dû. pour la même considération, tenir les Fourberies de Scapin pour négligeables. Peut-être le petit bourgeois démocrate Jean- Jacques Rousseau s'est-il dit : « Oh ! oh ! ceci est entre gentilshommes ! C'est un roi déshonorant son capitaine des gardes, c'est-à-dire, selon leurs idées, lui donnant une marque incomparablement flatteuse de sa faveur. Cela ne regarde pas la morale générale. C'est en dehors d'elle. Cela ne démoralisera point le peuple. En tous cas, comme cela se passe entre gens que je méprise également, je n'ai point à y prendre parti. » Il est possible que c'ait été là l'idée rapide de Jean-Jacques Rousseau.

Et tout simplement je ne sais pas pourquoi Rousseau n'a point parlé d'Amphitryon.

Je sais peut-être pourquoi il n'a point parlé

de Don Juan.

Don Juan a été furieusement attaqué par les dévots au xYii-^ siècle. Non sans quelque raison on y voyait une pièce antireligieuse parce que la religion y est méprisée par un homme d'esprit et n'y est défendue que par un imbécile; aussi parce que, dans la scène du pauvre, si le beau rôle est incontestablement au pauvre qui refuse un louis plutôt que de jurer, le mauvais rôle n'est pas assez au gentilhomme qui donne le louis cependant, et qui le donne pour l'amour de l'humanité, ce qui semble indiquer que l'amour de l'humanité suiïit pour être charitable.

On y pouvait voir aussi, et c'est ce qu'on y a vu le plus, depuis, pour l'incriminer, un portrait de « méchant homme » où beaucoup de traits sont favorables au méchant homme : Don Juan est brave, généreux, charitable et se jette au dangerpour sauver des gens qu'il ne connaît pas ; pourquoi ces éléments de sympathie ajoutés au portrait d'un scélérat ; pourquoi Molière semble-t-il craindre de faire Don Juan trop noir? Rousseau avait certes de quoi récriminer. Mais je ferai remarquer, sur quoi j'aurai à revenir à propos de Tartuffe, que l'irréligion de Molière est indiiïerente à Rousseau. Déjà en

1758, Rousseau n'est plus ni protestant ni catholique et déjà il a inventé la « religion civile » qui est la seule à laquelle il tienne.

On me dira que la religion civile de Rousseau contient la croyance en Dieu que Don Juan raille et méprise, et que par conséquent Don Juan doit être odieux à Rousseau, doit être un de ceux que Rousseau plus tard bannira de sa république.

— J en conviens très bien, et le raisonnement que je tiens en ce moment s'applique beaucoup plus et beaucoup mieux à Tartuffe qu'à Don Juan; mais encore Rousseau peut penser que Don Juan, en ses parties critiquables, est surtout une pièce contre les dévots, protestants et catholiques, qu'il n'aime pas plus les uns que les autres, et estime que l'attaquer est plutôt l'affaire des dévots que la sienne.

Mais la véritable raison que je suppose qui est celle pourquoi Rousseau a laissé Don Juan de côté est la suivante : Don Juan gène Rousseau dans sa démonstration contre Molière Que prétend Rousseau, comme bien d'autres ? C'est que Molière attaque toujours des travers, et des travers inoffensifs et pardonnables, et n'attaque jamais les vices, qu'il censure les hommes ridicules et non jamais les criminels. Or, cette

fois, Molière s'attaque à un vice et même à plusieurs et fait procès criminel à un criminel. Il le lui fait même avec une haine singulière. Il le charge durement. Il en fait un menteur, ce qui, je le reconnais, était à peu près imposé par le sujet ; mais, ce qui n'était pas imposé par le sujet, il en fait non pas le Don Juan ordinaire qui est simplement l'homme qui veut mettre dans sa vie le plus possible de sensations vives ; mais il en fait un méchant, le méchant, « le grand seigneur méchant homme » qui fait le mal parce que le mal est amusant, l'homme qui jouit moins de posséder une femme que de désespérer un mari et aussi la femme, l'homme qui voyant deux fiancés très épris l'un de l'autre <( se figure un plaisir extrême à pouvoir troubler leur intelligence et rompre cet attachement dont la délicatesse de son cœur est offensée », le néronien en un mot qui dit exactement comme Néron :

Je me fais de leur peine une image charmante.

Il fait plus : signe très caractéristique, le plus caractéristique de la haine de Molière pour un de ses personnages, il en fait un hypocrite de religion, un Tartuffe, un Tartujffe, je le sais, qui reste un peu gentilhomme puisqu'il se bat ; mais un Tartuffe qui met le ciel dans tous

ses discours, qui dit: « Le ciel a inspiré à mon âme le dessein de changer de vie et je n'ai point d'autres pensées maintenant que de quitter entièrement tous les attachements du monde, de me dépouiller de toutes sortes de vanités... Lorsque j'ai consulté le ciel, j'ai entendu une voix qui m'a dit que je ne devais point songer à votre sœur et qu'avec elle je ne ferais sûrement point mon salut... J'obéis à la voix du ciel... C'est le ciel qui le veut ainsi. . Le ciel l'ordonne de la sorte... Prenez-vous-en au ciel... Le ciel le souhaite comme cela » ; un Tartuffe enfin qui, comme celui de 1667, dira :

... Il est une science D'étendre les liens de notre conscience Et de rectifier le mal de l'action Avec la pureté de notre intention ;

dit déjà, avec un souvenir des bons Pères, (voir Provinciales^ VII) : « Vous ferez ce que vous voudrez. Vous savez que je ne manque pas de cœur et que je sais me servir de mon épée quand il le faut. Je m'en vais passer tout à l'heure dans cette petite rue écartée qui mène au grand couvent ; mais je vous déclare, pour moi, que ce n'est point moi qui me veux battre ; le ciel m'en défend la pensée ; et si vous m'attaquez, nous verrons ce qui en arrivera. »

Et tout cela a un peu étonné, comme étranger au caractère de Don Juan tel que Molière l'a tracé, comme surajouté et adventice et peutêtre, quoique me chargeant au besoin de l'expliquer, en suis-je un peu étonné moi-même ; mais comme signe de la profonde horreur que Don Juan inspire à Molière, c'est de toute première importance. Le dernier des vices, pour Molière, étant l'hypocrisie, l'homme à qui il l'attribue est l'homme qu'il déteste le plus et qu'il veut le plus profondément stigmatiser.

S'il donne aussi à Don Juan, non pas quelques vertus, mais quelques bons mouvements de générosité et de bravoure, c'est d'abord pour être vrai, ce qu'il ne peut point se résoudre à n'être pas ; aussi pour faire le caractère complexe, ce qu'il aime, parce qu'il aime la ressemblance avec la vie : enfin et surtout, à mon avis, pour que l'on voie, à ne pas s'y tromper, qui il vise : or il vise les grands seigneurs méchants et dénués de sens moral de la cour de Louis XIV, les Vardes, les Guiche, les Lauzun qu'il déteste et qu'il a, paraît-il, des raisons de détester ; et s'il ne leur donnait point générosité et courage, on ne les reconnaîtrait pas et il tient tant à ce qu'on les reconnaisse !

Mais, incomparablement, c'est la haine et le mépris de Molière pour Don Juan qui domine

dans cette comédie et que l'auteur veut inspirer et qu'il inspire au spectateur.

Or que devient dès lors l'opinion que Molière n'attaque que les travers et ménage les vices, n'incrimine que les burlesques et fait grâce aux criminels ? Et donc, Don Juan gêne Rousseau dans son argumentation, dans le point capital de son argumentation, et voilà très vraisembla blement pourquoi il l'a laissé sur le vert avec une certaine prudence ou une certaine timidité. Sans aucun doute, avec sa très grande habileté de logique ou plutôt avec la très grande habileté qu'il a pour se donner les apparences de la logique, il aurait pu tirer de Don Juan matière à l'attaquer et à le noircir. Le rôle de Sganarelle eût été excellent pour cela. Don Juan est un Néron et, de ce Néron, le Sénèque est Sganarelle. Il y a grand parti à tirer contre Molière de ce qu'il a habillé la sagesse, la saine philosophie et la sainte religion des habits d'un grotesque. Mais enfin Rousseau a vu un assez grand embarras à dénoncer Don Juan comme l'œuvre dun ennemi des honnêtes gens. Cela, très certainement, lui était plus facile avec d'autres pièces du même auteur et puisqu'il y en avait d'autres...

Il est possible même que Rousseau n'ait pas pris Don Juan très au sérieux, Don Juan, pièce

tirée de l'espagnol, très vite mise sur pieds poulies besoins, alors très pressants, du théâtre et à laquelle Molière n'avait pas attaché sans doute une très grande importance. Au contraire, je crois qu'aux intentions générales, au moins, de Don Juan, Molière attachait une importance considérable et que ses deux grands ennemis ont été Don Juan et Tartuffe. On regrettera toujours que Rousseau n'ait pas laissé son opinion, s'il en avait une, sur le Convive de pierre.

On le regrettera peut-être plus encore pour Tartuffe. Sur l'abstention de Rousseau relativement à Tartuffe, j'aurai à dire à peu près les mêmes choses que sur son abstention relativement à Don Juan. Cependant, s'il est analogue, le cas est un peu différent. Il est analogue parce que dans Tartuffe, comme dans Don Juan, Molière attaque bien un vice et non pas un travers — c'est la seconde fois ; il n'y en aura pas une troisième — et un vice épouvantable, un crime continu contre un homme, contre une famille et contre toute la société.

Et on ne peut pas dire que Molière l'ait attaqué avec ménagements. Il l'a attaqué de toutes les manières . Il l'a fait atroce, il l'a fait libidineux et il l'a fait ridicule, sachant très bien, comme il l'a dit, « qu'on veut bien être

SILENXE SIGNIFICATIF 125

méchant ; mais qu'on ne veut pas être ridicule. » Il lui a donné des défauts, non pas opposés, précisément, ni inconciliables, mais qui, sans s'exclure, s'écartent, d'ordinaire, les uns les autres. Si avant tout il est ambitieux, il cherchera à épouser la fille d'Orgon et à accaparer toute la fortune ; mais non pas à séduire en même temps la femme d'Orgon, et il réservera cette opération secondaire pour plus tard. Mais il est à la fois ambitieux sans scrupule et voluptueux sans prudence, et Orgon peut lui dire, aussi étonné de sa folle témérité que stupéfait de sa scélératesse :

Vous épousez ma fille et convoitez ma femme !

Et il est ridicule et un peu bête parmi tout cela. Il s'occupe des livres de lecture des femmes de chambre et de leur décolletage, ce qui est inutile à ses desseins et ce qui, pour le « bon gentilhomme », qu'il dit être, est soin puéril et indigne, et lui donne un caractère de burlesque qu'il serait important qu'il n'eût pas. Il est goinfre, ce qui est une faute grave dans la composition du rôle qu'il joue.

Mais quoi ? Il faut qu'il ait tous les vices et tous les ridicules encore s'il se peut. Il le faut pour qu'à les peindre, Molière assouvisse sa

haine contre lui. Il le faut pour que Molière le fasse détester, maudire, mépriser et moquer de toutes les manières possibles.

Dans l'admirable critique qu'a faite La Bruyère de Tartuffe en écrivant le portrait d'Onup/îre, — critique, du reste, qui est souvent favorable, puisque La Bruyère y introduit et y recueille des traits empruntés au Tartuffe même, — La Bruyère signale les points par lesquels Tartuffe se montre insuffisamment intelligent, insuffisamment fin (« il ne dit pas ma haire et ma discipline ; il s'arrange de manière qu'on croie qu'il a une haire et qu'il se donne la discipline ))), insuffisamment adroit et habile (« il ne cajole point sa femme ; il ne lui fait du moins ni avance ni déclaration »), trop transparent («Onuphre ne calomnie pas, ne décrie pas, il sourit, il soupire, ne répond rien et il a raison : il en a assez dit »).

La Bruyère a raison ; on lui oppose généralement « l'optique de la scène » qui exige du « grossissement ». 11 y a du vrai dans cette objection à l'objection ; mais la vraie raison de Mo Hère, c'est sa passion. Dans sa haine, il a accumulé sur Tartuff'e toutes les laideurs morales possibles, dans la limite où à la rigueur elles peuvent être considérées encore comme pouvant cohabiter ensemble ; et en effet en tenant compte

de la complexité des caractères, et de ceci « qu'on n'est pas toujours ce qu'on est surtout », et de ceci, que le plus fin a ses moments de sottise, et de ceci que le passionné peut, dans le même homme, desservir Thabile et l'avide desservir l'ambitieux, il ne serait pas difficile de montrer que, tout compte fait, le caractère de Tartun"e n'est point incohérent et se tient très bien.

Mais il est vrai qu'en allant jusqu'aux extrêmes limites au delà desquelles Tartuffe deviendrait surchargé et invraisemblable, Molièrel'a chargé, farci, bourré de toutes les horreurs morales possibles. On ne peut pas l'accuser de l'avoir rendu ou laissé sympathique.

Or c'est un vicieux et un criminel. Voilà en quoi le cas de Tartuffe est analogue au cas de Don Juan. Dans les deux pièces, c'est contre un vice et non contre un travers que Molière s'escrime.

Mais le cas de Tartuffe est néanmoins très différent de celui de Don Juan, parce que, dans Tartuffe^ Molière, en même temps qu'il fustige un vice, ridiculise aussi un travers, et en même temps qu'il cloue au pilori un criminel, bafoue aussi un honnête homme. Il tourne en ridicule Orgon qui, sauf son faible pour Tartuffe, est le plus honnête homme du monde, et même un très bon citoyen. Il le tourne en ridicule autant

que Tartufife, semblant vouloir, on le dirait vraiment, égaler, devant le public, devant son jugement et ses rires, ce qui est une monstruosité morale à ce qui n'est qu'un défaut et même la simple déviation d'une qualité.

Là-dessus, non sans quelque raison ou non sans quelque apparence de raison, les adversaires de Molière se lèvent et disent : « Ne voyez-vous pas que dans Tartuffe ce n'est pas Tartuffe que Molière attaque, cest Orgon, et, par conséquent, c'est la religion, c'est Orgon, qui, parce qu'il est pieux, tombe dans la domination et sous l'empire d'un coquin simulateur de piété; qui, parce qu'il est pieux et parce qu'on lui fait peur de l'enfer, devient stupide d'abord, de plus devient insensible à tout ce qui n'est pas religion, c'està-dire à ses amis, à ses concitoyens, à sa famille (« et je verrais mourir frère, enfants, mère et femme... »); devient enfin méchant, maudit son fils, force sa fille à se marier contre son gré, devient enfin aussi « abominable homme » que Tartuffe lui-même ! La leçon est celle-ci : « Tantum relligio... Ne soyez pas religieux I La religion abêtit, déprave et rend cruel. Elle n'est pas autre chose qu'une des passions mauvaises et funestes du genre humain, qu'un des vices de l'humanité. »

— Mais il y a le rôle de Cléante !

— Si vous ne comprenez pas que le rôle de Cléante est un eprécaution, est un paratonnerre ! Mais, naïf, ou emporté par la force de la vérité, Molière le dit lui-même ! « Si l'on prend la peine d'examiner de bonne foi ma comédie, on verra sans doute que mes intentions y sont partout innocentes et qu'elle ne tend nullement à jouer les choses qu'on doit révérer; que je l'ai traitée avec toutes les précautions que me demandait la délicatesse de la matière et que j'ai mis tout l'art et tous les soins qu'il m'a été possible pour bien distinguer le personnage de l'hypocrite d'avec celui du vrai dévot. »

Donc le rôle de Cléante est une simple précaution, un ouvrage de défense dont Molière s'est couvert, tranchons le mot, ou, sans le trancher, disons que Molière, en écrivant le rôle de Cléante, s'est montré compétent à écrire le rôle de Tartuffe.

— Mais reste, pourtant, le rôle de Tartuffe luimême, qui, tout seul, montrerait assez à quel genre de religion et à quel genre de piété Molière en veut, et c'est à savoir à une religion et à une piété où il n'entre pas un atome de religion ni de piété.

— Mais, comprenez donc ; car nous voilà au point. Le rôle de Tartuffe lui-même est une pré-

ROUSSEAC CONTBE MOLIÈRE 9

caution, un expédient, très habile du reste. Comprenez bien : Molière veut attaquer la religion, et l'on conviendra bien qu'à le prendre d'ensemble, comme V Avare est une famille disloquée parle vice de son chef, à savoir par l'avarice, comme les Femmes savantessont une famille disloquée par le travers de son vrai chef, à savoir par la manie de l'intellectualisme, de même Tartuffe est une famille ravagée par le vice de son chef, à savoir par la religion. C'est donc bien la religion queMolièreveut attaquer ; mais pour se couvrir, d'une part il écrit un rôle de raisonneur où il logera quelques compliments aux vrais dévots, d'autre part il invente le personnage de Tartuffe pour pouvoir, étant aussi dur à l'égard de Tartuffe qu'à l'égard d'Orgon, déclarer que ce n'est pas Orgon qu'il veut berner, mais Tartuffe ; et enfin il invente le personnage de Tartuffe pour attribuer la monomanie religieuse d'Orgon, non à l'influence de ceux qui d'ordinaire communiquent la monomanie religieuse, mais à l'influence d'un scélérat, moyennant quoi ceux qui d'ordinaire communiquent la monomanie religieuse sont déclarés hors du débat et sommés de n'avoir pas à se plaindre.

Voilà l'expédient, qui est d'une adresse supérieure. Mais il reste qu'il y a une famille désemparée et près de la ruine totale et que, si elle

l'est, c'est parce que son chef est pieux, et ce chef aurait pu tout aussi bien contracter sa démence auprès des ministres, très honnêtes, de la religion et dans la pratique des exercices religieux. Tartuffe serait donc inutile dans Tartuffe au point de vue de la thèse. Sans Tartuffe, comme Tartuffe présent, Orgon, par simple entêtement de religion, pourrait dire:

Qui suit bien Zeurs leçons goûte une paix profonde Et comme du fumier regarde tout le monde. Oui, je deviens tout autre avec leur entretien. On m'enseigne à n'avoir d'affection pour rien. De toutes amitiés on détache mon âme.

Etc. Sans Tartuffe, comme Tartuffe présent, il pourrait maudire son fils coupable de quelque irrévérence à l'endroit de la religion et s'opposer au mariage de sa fille avec un prétendant qui ne hanterait pas les églises et la pousser dans un couvent.

Or le public, et avec pleine raison, comprend ainsi. Comprenant en gros et justement, puisque comprendre en gros c'est simplement faire abstraction des précautions, des habiletés, des expédients et des subterfuges d'un auteur, il entend que la religion abêtit ceux qui s'en coiffent et les rend méchants.

Et quand même il serait vrai que ce n'est

que l'excès de la passion religieuse que ridiculise Molière, ceci demeurerait, comme pour VAvare, qu'en livrant au mépris des femmes et des enfants les maris et pères qui ont des ardeurs religieuses immodérées, on décrédite à leurs yeux et on livre à leur mépris ceux qui ont le sentiment religieux lui-même, pourvu, si l'on veut, qu'il se manifeste avec un léger excès, dont encore sera juge Tesprit critique et l'esprit de raillerie des femmes et des enfants ; et voilà évidemment une mauvaise action.

C'est une affaire beaucoup plus grave que pour ï Avare. Pour V Avare — encore qu'Harpagon pût très bien dire à son fils et à sa fille qu'il n'est avare que pour l'amour d'eux — il s'agit, tout compte fait, d'une passion mauvaise, d'une passion à base mauvaise ; et que quelques fils et filles méprisent ou moquent leur père pour cette même passion à l'état faible, il n'y aura que demi-mal ; mais que, pour avoir vu ou lu le Tartuffe, des femmes, des fils et des filles perdent le respect à l'égard de leur père simplement pieux et tenu par eux comme un Orgon, cela est très sérieux. Or c'est l'effet inévitable, très probable au moins, qu'aura la comédie de Tartuffe.

Molière dit avec indignation : « Dans la bouche de mes ennemis, le Tartuffe est une pièce qui offense la piété. » Le Tartuffe n'est point du tout.

grâce aux précautions de l'auteur^ une pièce qui offense la piété ; mais c'est une pièce qui ruine la piété.

Voilà ce que disent contre Tartuffe les ennemis de Molière. Jean-Jacques Rousseau aurait donc très bien pu attaquer Molière sur Tartuffe. Il aurait été à l'égard de Tartuffe exactement dans la position ordinaire qu'il a prise à l'égard de Molière et il aurait pu employer une fois de plus la formule ordinaire dont il use contre lui. Il aurait dit : « Quel est le plus criminel d'un homme qui couvre du manteau de la religion les pires scélératesses, qui cherche à séduire la femme de son hôte et à épouser par force sa fille et qui le vole; ou d'un homme qui n'a d'autre défaut que d'aimer sa religion d'un zèle indiscret et de croire ceux qui lui en parlent avec ferveur? Cependant, de ces deux hommes, Molière, je ne dis pas, je ne dis plus, rend le premier sympathique, « le fait aimer» et rend le second ridicule ; mais je dis qu'il les met en parfaite égalité dans le mépris et dans la risée, ce qui est l'injustice même et ce qui paraît bien couvrir un mauvais dessein. Que dis-je et que parlé-je d'égalité ? Oui, égalité à mon avis, selon mon impression ; mais non pas égalité aux yeux du public, au jugement du parterre ; car si Tar-

tuffe attire sur soi le mépris et la colère, Orgon attire sur soi la risée; si Tartuffe est plus odieux, Orgon est plus ridicule. Or c'est Molière luimême, si fin connaisseur en mœurs des hommes et qui connaît si bien l'âme du public, c'est Molière lui-même qui dit : « On veut bien être méchant ; mais on ne veut pas être ridicule. » Qui sait même, sans rien exagérer, si aux yeux de beaucoup de spectateurs, la bêtise d'Orgon n'excuse pas la scélératesse de Tartuffe et s'ils ne se disent point : « Quand on est si bête que cela, on mérite toutes les infortunes » ; et si la joie maligne de voir Orgon dupé ne se mêle pas insensiblement, sans doute, mais sourdement, de quelque penchant pour celui qui le dupe ? Le danger de faire berner les sots par les méchants, c'est qu'à montrer la sottise des sots on diminue l'horreur à l'endroit des méchants. C'est à quoi je reviens toujours, parce que c'est le danger fondamental de la comédie et le crime particulièrementde ceux qui, comme Molière, la traitent avec vigueur et puissance . »

Voilà certainement ce qu'aurait pu dire Jean- Jacqiies Rousseau ; il n'en a rien dit du tout, peut-être parce que, comme pour Don Jaan^ la querelle lui a paru querelle de dévots qu'il ne voulait pas prendre à son compte ; et dans cette

hypothèse la considération dont il s'agit aurait eu dans son esprit plus de poids pour le Tartuffe que pour le Don Juan ; car dans Don Juan, c'est Dieu qui est attaqué et mal défendu : or Rousseau tient à Dieu; et dans Tartuffe, ce qui est attaqué, c'est la religion, et particulièrement la religion catholique, que Rousseau ne tient pas à défendre ou à avoir l'air de défendre ; et, comme Molière dit : « Mes ennemis ne se scandalisent pas de Scaramouche ermite et se scandalisent de Tartuffe, parce que Scaramouche joue le ciel, dont ces messieurs ne se soucient point, tandis que Tartuffe les joue eux-mêmes, et c'est ce qu'ils ne peuvent souffrir » ; inversement, si Rousseau ne s'occupe point de Don Juan, où Dieu est en jeu, à plus forte raison il ne s'inquiète point de Tartuffe, où ne sont visés que les catholiques. Peut-être aussi, comme pour Don Juan, mais à plus forte raison aussi, Rousseau n'a point touché à Tartuffe parce que son principal système d'argumentation contre Molière y était réfuté. Le principal système d'argumentation de Rousseau contre Molière étant que Molière attaque de préférence les honnêtes gens, ce sj'stème fléchit devant Don Juan, où Molière attaque un criminel, et il fléchit encore plus devant Tartuffe, où Molière attaque le plus criminel des criminels et sans lui donner ces quelques traits

par où Don Juan était encore un peu sympathique, et si Rousseau s'est aperçu, — car encore, ne faisant qu'incidemment une sortie contre Molière, il a pu ne pas songer à cela, — s'il s'est aperçu du partage que nous signalions plus haut et que dans Tartuffe Molière est aussi dur pour l'honnête homme que pour le coquin, cette impartialité de mépris était contraire encore à sa façon ordinaire d argumenter et Teût contraint à en prendre une autre ; car mépriser également les honnêtes gens dupés et les coquins faiseurs de dupes, ce n'est plus être un corrupteur, c'est, le monde n'étant guère composé que de trompeurs et de trompés, être misanthrope, grand contempteur de la généralité du genre humain, et c'est dire, un peu à la manière d'Alceste :

Je méprise les hommes, Les uns parce qu'ils sont méchants et malfaisants, D'autres parce qu'ils sont les dupes des méchants, Et qu'ils sont trop niais pour qu'on pût les défendre Des pièges que l'on voit les scélérats leur tendre.

La leçon de la comédie, à la prendre de ce biais, serait celle-ci : « Le monde est un sauvequi-peut. Il se partage presque en trompeurs et trompés. Presque tous les habiles sont trompeurs ; presque tous les honnêtes gens sont dupes. Restent quelques mortels qui sont à la

fois intelligents et honnêtes. Que ceux-ci, de leur coin, se moquent de tous les autres. »

Or est-ce que ceci pourrait être très facilement attaqué par Rousseau ? Mais non, il me semble ; car c'est à peu près sa position habituelle à lui-même. Il est misanthrope, il est contempteur de l'humanité ; à la vérité, il veut, quelquefois, la servir, et c'est ce qui le distingue du personnage que nous dessinions tout à l'heure ; mais remarquez combien tard il a assumé ce rôle et combien vite il l'a quitté. Pendant quarante ans de sa vie, il ne s'est point occupé de l'humanité ; pendant dix ans, il s'est attaché à la réformer ; pendant seize ans, il a déclaré obstinément qu'il avait déposé la plume d'homme de lettres et c'est-à-dire de réformateur. Il est bien un peu et il se croit beaucoup l'honnête homme intelligent qui n'est pas dupe ou qui ne l'est plus et qui, de sa retraite, regarde l'humanité avec pitié et avec mépris. Alceste n était pas cela et il lui reprochait de ne pas l'être. Le personnage que semble évoquer Molière par sa distribution équitable de mépris entre les coquins et les sots, paraît être cela et se rapproche de Rousseau. Rousseau ne peut guère attaquer le Tartuffe.

Songeons encore, pour donner moins dans Ihypothèse, que le personnage de Cléante a pu

lui être 1res agréable, que sa « dévotion humaine et traitable » a pu être dans le goût de cet homme qui haïssait les intolérants religieux et tout autant les intolérants philosophes et qui était très chaud partisan d'une religion, mais sans dureté, sans rudesse et sans aigreur ; que le sermon de Cléante a dû être une des choses qu'il a le plus goûtées non seulement dans Molière, mais dans toute la littérature française, et qu'il lui en eût coûté quelque chose de foudroyer une pièce où encore se trouve un si honnête homme et si sage.

Je vois, tout compte fait, plus de raisons pour que Rousseau ménage Tartuffe, qu'il n'y en aurait pour qu'il l'attaquât.

Je dirai, comme on pense bien, très peu de chose du Malade imaginaire négligé par Rousseau. Il y avait peu de raisons pour que Rousseau y songeât ; car ce n'est qu'une farce ; il n'y en avait guère pour qu'il l'attaquât. Molière s'y moque des médecins que Rousseau n'aimait pas ; il s'y moque des malades imaginaires, et Rousseau l'était; mais il ne savait pas qu'il le fût et il était ici dans la position de la plupart des spectateurs qui, dans les peintures que font les auteurs dramatiques, ne voient que le portrait de leur voisin. En dehors de cela, aucun honnête

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homme n'est raillé dans le Malade imaginaire, Argan n'étant ni honnête ni malhonnête, étant nul, et du reste n'étant dupé que par lui-même, ce qui par parenthèse en fait un personnage tout à l'ait particulier dans la comédie de Molière, mais ce qui le dérobe au système ordinaire de critique de Rousseau. Le Malade imaginaire ne pouvait pas entrer dans la suite des idées de Rousseau songeant à Molière.

Ajoutons seulement ceci, par subrécot : Si Rousseau avait un instant songé au Malade imaginaire, il l'aurait écarté, lui qui n'aime pas Molière, comme trop favorable à Molière et comme le mettant assez haut dans l'estime des hommes. Le Malade imaginaire est un petit acte d'héroïsme ; Molière, très réellement malade, se moque des malades imaginaires, de la terreur de la mort, de la mort elle-même et de l'impuissance des médecins ; il y a un très beau courage à se moquer de toutes ces choses dans l'ombre même de l'aile de la mort. Rousseau a pu sentir tout cela et ne point être en goût d'attaquer Molière relativement à cette pièce.

Quant aux Femmes savantes, d'abord il eût été assez difïicile à Rousseau de leur appliquer son éternelle formule, à savoir que dans Molière le trompé est toujours antipathique et le trom-

peur toujours sympathique et présenté « avec un air d'approbation » ; car ici le trompeur, c'est Trissotin, et l'on conviendra que Molière ne le « fait » pas « aimer ». Il serait malaisé de présenter un trompeur plus sot ni plus ridicule. On peut s'étonner même que, sinon Bélise, du moins Philaminte subisse le charme d'un pareil grotesque ; et ceci est d un intérêt assez général. A son censeur Molière pourrait répondre : « Je suis bien forcé de donner, sinon quelques qualités, du moins quelque agrément à mes trompeurs ; sinon, à être trompés par de purs idiots, ce sont mes trompés qui deviendraient tout à fait invraisemblables.il y a quelque chose de cela dans mes Femmes savantes où, comme si je m'étais conformé à votre avis, je rends mon dupeur absolument méprisable ; le dupé en paraît faux, et voilà la faute où je serais toujours tombé si j'avais suivi votre doctrine. »

Mais il n'y a, pour dire le vrai, qu'une raison pour quoi Rousseau n'ait pas incriminé les Femmes savantes, et cette raison est très bonne : c'est que, sur la question des Femmes savantes^ Rousseau est exactement de la même opinion ■{ que l'auteur des Femmes savantes, si tant est qu'il n'en soit pas plus que l'auteur des Femmes savantes, et ce qu'il lui aurait peut-être reproché, s'il s'était mis en ce train, c'eût été de ne pas

SILENXE SIGNIFICATIF 141

pousser assez loin dans le sens de sa doctrine. Ceci est une question d'une certaine importa nce, dont nous nous occuperons dans une autre partie de ce volume.

Rousseau, soit à dessein, soit, et bien plutôt, instinctivement, a évité de parler des pièces de Molière sur lesquelles il aurait eu peu de prises, en tant que son principal grief contre Molière se serait à peu près évanoui à y toucher, en tant au moins qu'elles contenaient une réponse assez forte à opposer à ce grief.

Ils se réduisent, à la vérité, à un seul. Rousseau reproche à Molière d'être du parti des malhonnêtes gens. Il est du parti des malhonnêtes gens, quoique « honnête homme personnellement », parce que, quand on est un auteur comique, il laut plaire au parterre qui est composé d'hommes très médiocrement honnêtes.

Ce reproche général se subdivise de la manière suivante : Molière « ne fait pas aimer la vertu » ; Molière et ses imitateurs sont « gens qui, tout au plus, raillent quelquefois les vices, sans jamais faire aimer la vertu ; de ces gens, disait un ancien, qui savent bien moucher la lampe ; mais qui n'y mettent jamais d'huile ».

Il est bien certain, et il le faut confesser, que Molière excite peu à la vertu. Il n'a pas une âme cornélienne, et je reconnais que qui vient au âthétre de Molière en comptant y entendre

Polyeucte s'expose à souffrir. Ici Rousseau a tellement raison qu'il l'a un peu trop, je veux dire un peu trop facilement. Molière pourrait seulement répondre qu'on lui en demande plus qu'il ne faut ; peut-être aussi que, par certaines exagérations, on ramène les auteurs à un degré assez bas et qu'à force de nêtre pas satisfait des plus hautes cimes où ils s'élèvent, non seulement on les décourage de s y hausser, mais on les encourage à rester très terre à terre. C'est du reste ce qu'il a dit presque formellement, se souvenant du célèbre passage de Pascal sur les dangers du théâtre de Corneille : « Il en est... qui disent que les comédies les plus honnêtes sont les plus dangereuses ; que les passions que l'on y dépeint sont d'autant plus touchantes qu'elles sont pleines de vertu et que les âmes sont attendries par ces sortes de représentations. Je ne vois pas quel grand crime c'est de s'attendrir à la vue d'une passion honnête et c'est un haut degré de vertu que cette pleine insensibilité où ils veulent faire monter notre àme. Je doute qu'une si grande perfection soit dans les forces de la nature humaine... » Et, suivant son raisonnement, il aurait pu dire : Si, plus les comédies sont honnêtes, plus elles sont dangereuses, il ne nous reste qu à les faire peu honnêtes pour en ôterle plus malin poison qu'elles contiennent.

Molière pourrait répondre ainsi assez pertinemment ; car la prétention des adversaires de la comédie, pour être extrême, lui donne beau jeu ; elle va, puisqu'elle ne veut pas de belles passions, à ne vouloir point de passions du tout, puisque sans doute elle ne veut pas non plus de passions mauvaises ; et elle réduirait l'auteur dramatique et tout auteur à n'être plus qu'un sermonnaire.

Rousseau ne va pas si loin que les adversaires que Molière visait tout à l'heure. Il se borne à dire que Molière ne fait pas aimer la vertu et ne l'inspire pas. Il ne faut pas hésiter à dire qu'il a raison. Personne ne s'est jamais senti, en sortant d'une pièce de Molière, meilleur et plus capable de bonnes choses, personne ne s'est senti tonifié. Raillé sur ses défauts, oui, et c'est ce que Rousseau exprime par « la lampe mouchée » ; muni de quelque force nouvelle pour le bien, non, et c'est ce que Rousseau exprime par « point d'huile dedans ».

Mais cependant, dira-t-on, Molière a ses raisonneurs, qui prêchent une vertu relative et dont encore il faut tenir compte.

— Rousseau y a songé, mais il ne tient pas compte du tout des raisonneurs. Voici pourquoi : « Ses honnêtes gens sont des gens qui

parlent ; ses vicieux sont des gens qui agissent. »

C'est assez juste. Les raisonneurs de Molière, d'abord sont très peu nombreux : il n y en a pas dans rAvarc, il n'y en a pas dans le Bourgeois (jentilhomme : il n'y en a pas dans Don Juan ; il n'y en a pas dans le Misanthrope (on sait que je ne tiens nullement Philinte pour un raisonneur) ; il n'y en a pas dans les Femmes savantes: car Clilandre est partout dirigé et inspiré par sa passion et ne joue le personnage de raisonneur qu'en un très court passage (« Je consens qu'une femme... ») et presque dans un seul vers. Il n'y en a que dans lEcole des maris, lEcole des femmes, le Tartuffe et le Malade imaginaire où encore il est plutôt un satirique qu'un raisonneur proprement dit. Or un raisonneur ne serait certes pas de trop dans le Don Juan, dans V Avare, dans le Bourgeois gentilhomme et môme (Eliante un peu développée) dans le Misanthrope, pour bien expliquer ce que veut véritablement Molière et tirer très au clair la leçon de la pièce.

Je crois sentir que Molière n'aime pas le raisonneur, est persuadé qu'il ralentit le mouvement de la pièce, et, en conséquence, dramatiste avant tout, s'en passe littéralement autant qu'il peut et ne lui donne large place que

noussK.vr contrk volikke 10

quand il le sent nécessaire comme précaution et comme couverture.

Ensuite, comme le dit très bien Rousseau, le plus souvent Molière fait du raisonneur un personnage tellement étranger à l'action qu'il paraît comme extérieur au drame lui-même, surajouté, et que, par conséquent, il ne peut pas avoir, ce semble, une très grande influence sur le spectateur. « Il parle pendant que les vicieux agissent », et pour peu que les vicieux soient intéressants, et quelquefois ils le sont. ..

Il faut cependant faire remarquer à Rousseau qu'il y a un raisonneur de Molière qui agit et un autre qui est, au moins, mêlé à V action. Ariste, de l Ecole des maris, est précisément le raisonneur que désirerait Rousseau, c'est à savoir un sage qui parle et qui aussi agit conformément à ses discours et qui prêche par l'exemple autant que par les paroles. C'est à noter. Cléante, du Tartuffe, n'agit pas ; il est vrai ; mais Molière, par instinct de bon dramatiste, a bien senti qu'il vaudrait mieux qu'il agît et il l'a rattaché à l'action un instant. De façon un peu inutile à la vérité et de telle sorte qu'on dirait qu'il ne l'a fait que pour éviter le reproche de Rousseau ; car Cléante doit bien savoir qu'il est inutile de faire une démarche auprès de Tartuffe et que c'est là un de ces

actes que l'on fait seulement pour se persuader que l'on est actif ; mais enfin Cléante intervient auprès de TartuÉFe, et c'est bien là un acte, et non un discours.

Il reste que Rousseau a raison en général et que les raisonneurs de Molière sont surtout des parleurs. Je voudrais sans doute qu'ils fussent plus actifs ; mais, tels qu'ils sont, je les trouve très expédients, et, loin de désirer qu'ils fussent supprimés comme n'étant pas un rouage de l'action, je voudrais qu'il y en eût davantage dans le théâtre de Molière. J'en voudrais un dans chaque grande pièce et non pas, certes, qu'il parlât beaucoup, mais qu'il dit nettement ce que Molière veut que le public croie sur la question qui est soulevée . Le public a besoin de ce personnage-là pour le guider et pour le laisser sur une impression nette. Les anciens avaient la parabase pour cet office ; il est utile qu'il y ait un personnage qui joue le rôle ingrat et utile de la parabase.

Surtout quand, comme Molière, on traite, souvent, de questions très complexes, très délicates et très graves, il faut, quelque part, s'expliquer et donner son dernier mot et son avis « en clair » par la bouche de quelqu'un. On peut être accusé de se dérober et de n'avoir pas tout le courage qu'il faut avoir, quand on

ne le fait pas, et il y a une certaine timidité, au moins apparente, à ne pas le faire. Il s'ensuit, au moins, un certain embarras et une certaine incertitude.

Je me dessers un peu moi-même ici ; car il y aurait dans Molière moins de matière à interprétation, s'il s'était interprété lui-même, et la tâche des critiques en eût été diminuée, et leur emploi, et leur plaisir. Mais il ne faut pas toujours envisager les choses au point de vue personnel.

Continuons à suivre Rousseau dans sa critique générale.

Molière, dit-il, ne se contente pas de ne pas faire aimer la vertu, il fait aimer le vice ; « son théâtre est une école de vices et de mauvaises mœurs plus dangereuse que les livres mêmes où l'on fait profession de les enseigner. »

En quoi précisément ? En ceci : « Examinez le comique de cet auteur : partout vous trouverez que les vices de caractère en sont l'instmment et les défauts naturels le sujet » ; c'est-àdire, car la formule, excellente du reste, n'est pas assez claire, que Molière se sert des vices de l'un pour mettre en exercice et pour mettre en pleine lumière les défauts de l'autre. Son sujet, par exemple, est la bêtise d'Orgon, Tartuffe

est son instrument pour mettre en mouvement et pour étaler dans toute son ampleur la bêtise d'Orgon ; cl remarquez que les défauts ainsi livrés à notre risée sont des défauts naturels, innés, auxquels par conséquent on pourrait pardonner, dont ne sont guère responsables ceux qui les ont ; tandis que les vices des vicieux sont des vices de caractère (méchanceté, perfidie) qui dépendent de la volonté de ceux qui les ont et qui sont donc infiniment plus haïssables.

Conformément à cette méthode, pour ainsi parler, à ce procédé systématique, Molière aura pour « plus grand soin de tourner la simplicité » et même « la bonté en ridicule et de mettre la ruse et le mensonge du parti pour lequel on prend intérêt » ; il s'arrange de manière que « l'honneur des applaudissements, rarement pour le plus estimable, soit presque toujours pour le plus adroit ; la malice de l'un punit la simplicité de l'autre et les sots sont les victimes des méchants».

Voilà tout le système de Molière. Peut-il y avoir rien de plus démoralisant au monde ?

Il est bien certain que c'est le système de Molière et qu'il n'a rien de très moralisateur. Mais Molière pourrait répondre que ce système

n'est que l'observation exacte de la réalité : sots yictimes des méchants, c'est le monde lui-même.

— Sans doute, répond immédiatement Rousseau ; « ce n'est que trop vrai dans le monde » ; mais d'abord ce n'est pas à dire ; « ce n'est pas à mettre au théâtre » ; et ensuite ce n'est pas à mettre au théâtre avec un air d'approbation, comme pour exciter les perfides à punir sous le nom de sottise la candeur des honnêtes gens.

Cela fait deux choses : il ne faut pas le dire ; — il ne faut pas le dire avec un air d'approbation.

Il ne faut pas le dire? Si bien, je crois. On peut ne pas aimer la comédie, on peut ne pas aimer à en faire, et j'aurais plutôt penchant pour ceux qui n'aiment pas beaucoup à l'entendre et qui n'ont aucun goût pour en écrire. Le fond de la comédie est l'esprit de raillerie et de satire, et c'est-à-dire la cruauté des hommes civilisés. Il est parfaitement certain que le poète comique n'est pas un homme très bon, non plus que le satirique, non plus que La Bruyère. Remarquez-vous que, quand il est bon, il prend , un détour ? La Fontaine, qui avait une grande bonté accompagnée d'esprit satirique, a ridiculisé les hommes après avoir pris le soin

de les habiller préalablement en animaux. Esope, s'il a existé, devait être un excellent homme. Il y a donc une méchanceté latente au fond de tout auteur comique. Mais supprimer la comédie — et ce n'est à rien de moins que cela qu'irait le propos de Rousseau — ne serait pas, je crois, dans les intérêts de la morale et de la civilisation.

J'ai toujours sur ce point l'argument suivant : Admettez-vous les sermonnaires ? Oui. Ignorezvous qu'ils font la peinture de tous les vices de l'humanité ? Non. Admettez-vous qu'ils la fassent ? Oui. Donc la peinture du vrai, encore qu'il soit le mal, est légitime et même utile.

Cette peinture du vrai, du moment que vous la permettez au sermonnaire, pouvez-vous la refuser à un particulier ? Sur quelle raison, puisqu'elle est légitime ; sur quelle raison, puisqu'elle est bonne ?

C'est un argument, comme vous savez, que Molière a parfaitement connu. Il ne l'a pas poussé très loin ni très fort ; mais il l'a connu. Tartuffe étant interdit parM. le Premier Président Lamoignon, il alla trouver ce grand personnage et il lui dit que le Tartuffe n'attaquait aucunement la religion. Le président écouta très patiemment le comédien ', puis il lui dit, avec le flegme d'un Philinte : « Je ne vous re-

proche point d'attaquer la religion ; je vous reproche de la défendre.

— Comment donc ?

— Sans doute, je vous reproche de la défendre en un lieu que l'on peut tenir pour mal propre à cet ofïice et où s'occuper d'elle, soit en bien, soit en mal, est lui manquer de respect. »

Molière, dit-on, fut interdit. Mais il répondit pourtant dans sa préface du Tartuffe. Il répondit : pourquoi non ? Il répondit : « Je sais bien que, pour réponse, ces messieurs tâchent d'insinuer que ce n'est point au théâtre à parler de ces matières ; mais je leur demande, avec leur permission, surquoi ils fondent cette belle maxime. C'est une proposition qu'ils ne font que supposer et qu'ils ne prouvent en aucune façon. . . »

« Et en effet, il n'y a pas de raison bien forte à prouver que ce qui est permis et vénéré dans un prédicateur soit scandaleux dans un homme de lettres. »

Généralisant la question, nous dirons : la vérité sur les vices de l'humanité, la vérité sur l'humanité, permise au prédicateur parce qu'on suppose qu'elle est utile, pourquoi ne le serait-elle pas au dramatiste qui s'adresse à la foule exactement comme le prédicateur ?

Mais cette vérité sur le genre humain, est-il vraiment utile de la montrer et de l'étaler ? Il le semble, puisque tous les sermonnaires, tous les moralistes, tous les philosophes l'ont cru, depuis bien longtemps ; et en tous cas, si vous interdisiez au dramatiste delà peindre, il faudrait faire assurément la même interdiction à tous les philosophes, à tous les moralistes et à tous les sermonnaires.

Mais Rousseau a ajouté : « surtout avec un air d'approbation... » C'est ici qu'il touche le point juste et le point délicat. Si à un grave philosophe de l'antiquité, si même à un moraliste, si surtout à un sermonnaire on permet sans hésitation ni scrupule la peinture des vices, c'est que, par son caractère et par la secte à laquelle il appartient, par l'Eglise dont il est un organe, il ne peut pas être suspect d un faible, même secret, pour les vices qu'il peint ni pour les vicieux qu'il représente, et il peut par exemple montrer les sots victimes des méchants, sans qu'on puisse, avec la plus mauvaise volonté du monde, croire surprendre chez lui plus de mépris pour les sots que d'animosité pour les fripons.

Le satirique, lui, le poète comique, lui, est toujours suspect. Comme il est indéniable qu'il y a un esprit de malice ou tout au moins une

absence de charité à la racine de toute satire et de toute comédie satirique, il n'est pas si facile de démêler, si, peignant des sots victimes de fripons, le poète, si dur pour les sots, n'est pas — mettons inconsciemment — un peu du côté des scélérats. Vous ne me nierez point que sa devise ne soit :

Les sots sont ici-bas pour nos menus plaisirs.

Eh bien ! Mais, c'est précisément là la maxime du Méchant de Gresset. Et du moment que les méchants sont « l'instrument » dont il se sert pour étriller les sots, il est naturel qu'il ait bien quelque affection sourde pour son instrument. Reconnaissez-le ; le berneur aime toujours sa berne.

Tout au moins il en a « l'air », comme Rousseau prend la précaution de le dire. Il en a l'air, et cela suffit. Cela suffît pour que l'on craigne que le public ne remporte une impression mauvaise, mêlée au moins. Molière a un az> d'approbation et il semble « exciter les perfides à punir sous le nom de sottise la candeur des honnêtes gens >;.

On dira que cela dépend non de lui, mais de ceux à qui il s'adresse. Dans une œuvre pleine des intentions les meilleures un homme enclin

au vice peut puiser les plus mauvaises leçons, les pires excitations et les plus funestes encouragements. On connaît l'avare qui, à un sermon pathétique sur la charité, s'écria : « Que c'est beau 1 Cela donne envie de mendier. » De même un spectateur à Tartuffe peut penser : « Cherchons une bonne dupe. Tout compte fait, le métier de Tartuffe est bon. »

Mais est-ce que l'auteur comique est vraiment responsable de cela ? Son air d'approbation n'existe que pour celui qui l'y voit ; et, pour l'y voir, il faut être assez disposé d'avance à approuver soi-même ; ou. tout au contraire, comme Rousseau, être tellement ombrageux et inquiet sur l'immoralité que peut contenir un ouvrage, qu'on craigne qu'il pût être interprété par des gens qui ne le verraient pas tel qu'il est ; et c'est un peu ici, un peu

Ces mines et ces cris aux ombres d'indécence Que d'un mot ambigu peut avoir l'innocence.

Certainement Molière est irrité contre les sots ; peut-être, j'irai, en hésitant, jusque-là, ne laisset-il pas de sourire un peu aux mauvais tours que les fripons leur jouent ; mais cette irritation contre les sots est-elle de la haine ? C'est là le point, c'est là la limite, et c'est en deçà de

cette limite qu'il faut, je crois, s'arrêter. Molière a pour les honnêtes gens qui sont des sots une irritation paternelle. Il s'emporte contre eux. et il les aime ; il leur dit de dures vérités, et il les aime ; il les fustige, et il les aime.

Remarquez, ce qui me paraît très important, qu'il leur met dans la bouche des paroles de braves gens tendres et sensibles, qui sont pour les rendre sympathiques. A Chrysale qu'on sait qu'il ridiculise pour sa faiblesse tout autant que Philaminte pour son bel esprit, il fait dire les vers si souvent cités :

Tenez, mon cœur s'émeut à toutes ces tendresses; Cela ragaillardit tout à fait mes vieux jours Et je me ressouviens de mes jeunes amours.

A Orgon qu'il a poursuivi de l'animosité la plus incisive, il fait dire avec une sorte d'élargissement, avec une joie d'affranchissement et de libération :

Puis, acquittés un peu de ce premier devoir, Aux justes soins d'un autre il nous faudra pourvoir, Et par un doux hymen couronner dans Valère La flamme d'un amant généreux et sincère.

Ces propos sympathiques prêtés aux honnêtes 1 gens qui sont sots, mais aux sots qui sonthonnêtes

gens, Molière les répartit, les dose pour ainsi dire en proportion de riionnètcté de ses sots. A ceux qui sont des sots partiellement, comme Chrysale, il en donne de tout à fait charmants. A ceux qui sont sots au point d'en devenir méchants, au moins pour un temps, il en donne de moins touchants ; exemple Orgon. A ceux que leur sottise a rendus à peu près méchants d'une façon permanente, insensibles, égoïstes, il n'en attribue plus du tout; exemples: Harpagon et George Dandin. C'est qu'Harpagon pousse la sottise jusqu'à la manie vicieuse et est dur pour tous ceux qui l'entourent, et c'est que, par vanité. Dandina commis ce qui est pour Molière et du reste pour tout homme sensé, un crime : il a épousé une jeune fille contre son gré.

Molière, d'instinct, a bien observé ce que Rousseau ne veut pas voir, qu'entre la sottise et le vice il n'y a pas la différence radicale que dit Rousseau, mais qu'ils se rejoignent ou vont l'un vers l'autre par des degrés et des dégradations insensibles. « Vous haïssez les sots, disait-on à un homme d'esprit du xix'^ siècle, Roqueplan je crois, pourtant ils ne le font pas exprès. — Je n'en sais rien », répondait-il. C'est la différence entre les« défauts naturels » et les «vices de caractère » dont nous parlait Rousseau. A une certaine II-

mite cette différence devient insensible. On est responsable de ses « vices de caractère » et non de« ses défauts naturels », veut dire Rousseau. Peut-être ; mais quand le défaut naturel se rapproche du vice de caractère de manière à en être peu discernable, on en est responsable (d'après l'opinion générale des hommes), on en est coupable, on le fait exprès.

Si Ton demandait à Molière : « Décidément des sots et des vicieux, lesquels détestez-vous le plus ? » il répondrait sans doute : « A un certain degré, autant les uns que les autres ; et je hais la sottise autant que le vice lorsqu'elle en arrive à se confondre avec lui. »

Mais c'est seulement à ce degré-là ; et il me semble que l'on sent bien que pour les sots d'ordre moyen Molière n'a que cette rigueur paternelle qui n'exclut pas la raillerie amère, qui n'exclut pas la colère, qui n'exclut pas même l'indignation ; mais qui s'arrête en deçà de la haine.

Au fond, Molière n'a que de l'aff'ection pour ses bourgeois, ses chers bourgeois, dont il est, dont il a toutes les opinions, toutes les idées, à peu pi"ès tous les préjugés (et c'est de quoi il faudra nous occuper plus tard), et c'est par affection pour eux qu'il les berne ou qu'il les montre ber-

nés par les méchants. Ce qu'il veut, c'est les avertir, c'est les instruire, c'est leur montrer le péril, et il ne prend pas les coquins pour instruments à torturer les sots, il montre aux sots les coquins exploitant les sots pour que les sots se tiennent sur leurs gardes. Il est un avertisseur, un moniteur un peu rude, ce qui n'est pas de trop ; mais il n'est en vérité que cela, ou il peut soutenir assez légitimement qu'il n'est pas autre chose.

Il dit à Orgon : « Vous êtes un excellent homme, et je prendrai le soin de le faire savoir ; mais vous êtes dévot, et ce n'est pas un vice ; je dis seulement qu'en tant que pouvant vous mettre sous la domination de certains personnages, c'est un grand danger. Prenez garde ! Vous devenez une proie. De qui ? Ce pourrait être d'un fort honnête homme ; mais ce peut être aussi d'un scélérat. Vous devenez idiot, vous qui avez « l'air d'homme sage '> ; car toute passion devenant dominatrice et exclusive rend idiot. Vous devenez méchant même ; car toute passion exclusive développe l'égoïsme dans le sens de cette passion et vous renoncez à votre moi devant Tartuffe, mais à votre moi dévot vous sacrifiez allègrement votre fils et votre fille. Prenez garde. Vous n'êtes qu'un sot, et en-

core partiel ; mais votre sottise peut vous mener infiniment loin. »

Il dit à Harpagon : « Vous, vous êtes un sot fieffé. Vous croyez que tout le bonheur possible consiste à avoir de l'argent et à le garder. Beaucoup d'hommes de votre classe sont dans ces idées. Prenez garde. Il y a des gens, dira quelqu'un, un de ces jours, qui sont mal logés, mal couches, mal habillés, plus mal nourris ; qui essuient les rigueurs des saisons ; qui se privent eux-mêmes de la société des hommes et passent leur vie dans la solitude ; qui souffrent du présent, du passé et de l'avenir ; dont la vie est une pénitence continuelle et qui ont trouvé ainsi le secret d'aller à leur perte par le chemin le plus pénible ; ce sont les avares. Il est ainsi. Vous serez malheureux ; vous serez seul ; vous n'aurez aucun ami ; vous perdrez votre femme de bonne heure, assassinée sans doute par vos abstinences et l'ennui sombre de vivre avec vous ; votre fille vous méprisera, pareillement votre fils, qui de plus vous volera ; votre sottise devenue vice aura complètement désorganisé votre famille. Vous n'en conclurez sans doute rien, sinon que vous auriez du ne vous point marier, et quelques avares dans le parterre, venus au théâtre par billets de faveur, conclu-

ront à rester célibataires ; mais il n'y a pas là de ma faute. »

Il dit à M. Jourdain : « Vous n'êtes pas un mauvais homme ; la bonne familiarité avec laquelle vous causez avec votre servante en est la preuve, et vous seriez fidèle à votre femme s'il ne s'agissait pas de faire la cour à une marquise. Même tâcher de vous élever dans l'échelle sociale n'est point blâmable de soi; mais vous ne le faites que par vanité. La vanité, oh! que voilà bien un défaut bourgeois et qui gâte la moitié de la bourgeoisie ! Prenez garde ! En vous prenant par cette anse, on vous videra à fond, tout en se moquant de vous et en vous rendant ridicule. Moi aussi, je vous prends par cette anse et j'intéresse votre vanité, parla peur du ridicule, à ne se point montrer. Je vous fais voir les écornifleurs de tous genres en train de vous dépouiller en vous bernant. Vous êtes vain et vous le serez toujours ; mais mettez votre vanité, comme votre cousin, à dire que vous êtes fier d'être fils d'un maçon et d'avoir conquis dix mille écus de rente. C'est vanité un peu moins sotte. On ne vous exploitera pas, et l'on se moquera de vous; mais un peu moins. »

Il dit à Argan : a Vous n'êtes pas plus mau-

BOrsSEAV CONTRE MOLIÈRE 11

vais qu'un autre ; mais vous êtes poltron. D'autres diront qu'il n'y a pas de malade imaginaire et que vous êtes dûment malade, mais d'une maladie nerveuse. J'y vais par moins de chemins et je dis que vous êtes poltron et que vous avez peur de la mort comme Orgon a peur de lEnfer. Orgon est l'Argan de l'Eglise et Argan est l'Orgon delà Faculté. Par peur de la mort, vous guettez tous les symptômes de maladie que vous pouvez voir vaguement apparaître en vous et vous êtes la dupe des Tartuffe de la médecine et d'un Tartuffe féminin de l'amour conjugal. Et votre sottise vous rend méchant comme toute sottise poussée à un certain degré et devenue manie. Vous faites le malheur de votre fille en la voulant marier à un médecin stupide, comme Orgon la sienne à un coquin de faux dévot. Et c'est toujours la même histoire, et je ne cesse de la répéter parce que toutes les sottises y mènent. Prenez (jarde ! »

Il dit à Chrj^sale : « Je vous estime et je suis avec vous en toutes vos idées ; mais vous êtes faible. C'est un défaut naturel que l'on ne peut guère corriger. Peut-être peut-on l'amender un peu. Tout ce que je dis, c'est que si vous ne vous en corrigez pas du tout, tout ira mal dans votre maison, sans que vous en soyez cause

que par abstention et abdication. Prenez garde. Le gouvernement d une simple maison veut de la fermeté autant que de la droite raison, et, sans celle-là, celle-ci ne peut rien que vous convaincre du désordre qui règne autour de vous, ce qui n'y apporte ni remède ni consolation. »

Il dit à Philaminte : « Je fais le plus grand cas de vous et je vous reconnais une hauteur desprit et même une grandeur d àme, un beau stoïcisme que je me ferai un plaisir, si j'ai à vous peindre, de marquer de traits fort nets ; mais prenez garde. Vous avez la manie du bel esprit, de la sublime science, des académies, de tout ce qu'on pourrait appeler l'intellectualisme. A cause de cela, vosfilles sont assez mal élevées ; Tune, donnant dans vos idées, se guindé à une haute spiritualité qui d'abord la rend un peu ridicule et qui ensuite fait qu'elle manque de très bons mariages ; l'autre, par réaction, excellente fille du reste et de grand bon sens, aie propos un peu vert pour une jeune fille. Et voilà, comme tous les pères de famille qui ont une manie, puisque c'est vous qui êtes le père dans cette famille-là, que vous voulez faire épouser à une de vos filles un prétendant selon votre goût et non selon le sien, vous mettant au rang des Orgon et des Argan. »

Il dit à Philinte : « Vous êtes très honnête homme et même généreux ; mais vous êtes désabusé et sceptique et vous avez fait le ferme propos de ne vous émouvoir de rien. Grand bien vous fasse ; mais, comme en ce monde il faut bien prendre intérêt à quelque chose et se divertir de quelque chose, votre flegme, dun mouvement naturel, est devenu impertinence et taquinerie, et voilà qu'il se peut faire que vous, très bon, vous jetiez votre meilleur ami, en émouvant sa bile, dans une assez méchante alfaire dont vous serez très désolé et dont vous aurez grande peine à le retirer. Prenez garde : il y a un grain de méchanceté dans la malice et qui se retourne contre vous, puisqu'il vous fera de la peine en mettant dans l'embarras l'homme que vous aimez le mieux. »

Il dit même à Alceste : « Prenez garde I Avec les plus belles qualités du monde et celles que je prise le plus, vous êtes orgueilleux. Votre mépris des hommes est mêlé de vertu très véritable et ; dune certaine hauteur d'estime où vous êtes de vous. Vous dites haïr tous les hommes ; c'est une erreur ; il y en a un que vous exceptez un peu trop. Votre mépris de l'humanité s'arrête à vous-même, et sans aller plus loin, certes, il devrait au moins vous avertir qu'encore est-il

que vous êtes homme. De cet orgueil, il s'ensuit que vous êtes boudeur, contrariant, d'humeur fâcheuse, irascible. Caractère sans défaut, humeur désagréable. Il faudrait adoucir tout cela par un peu d'humilité chrétienne ou philosophique. Sans cela, votre humeur faisant tort à voire caractère, que dira-t-on de vous ? « Oh ! ciel, que de vertus vous me faites haïr ! »

Voilà ce qu'il n'est pas déraisonnable de penser que Molière a voulu dire à ses chers bourgeois, et ce sont vérités assez dures, dites quelquefois assez rudement. Mais quoi ? Il les aimait et il leur donnait, précisément pour cela, des avertissements assez sévères. Non, il n'est aucunement défendu de croire que ce fût par sympathie.

Supposons-le, répond Rousseau; maisMolière reste coupable plus par ce qu'il n'a pas dit que par ce qu'il a dit en effet, et ce que je lui reproche le plus, c'est le péché d'omission. A admettre qu'il n'a pas sacrifié les honnêtes gens aux coquins, dans ses pièces, il reste qu'il a presque toujours attaqué les défauts, les petits défauts, même, et laissé les vices tranquilles. « J entends dire qu'il attaque les vices, mais je voudrais bien que l'on comparât ceux qu'il

attaque avec ceux qu'il favorise . » Les vices qu'il attaque, c'est le jargon des précieuses, les canons des petits maîtres, la peur d'être cocu, l'emphase des comédiens de l'hôtel de Bourgogne, le galimatias des médecins, la lésine, la bêtise, la vanité, la rusticité provinciale, le bel esprit, le purisme grammatical,la coquetterie féminine et la brusquerie d'humeur ; le compte y est, et c'est bien tout. Quels sont les vices qu'il n'attaque pas ? L'ambition désordonnée qui se sacrifie des vies humaines par milliers, le fanatisme, l'insolence des financiers, la platitude des courtisans, la calomnie, la brutalité, l'insensibilité des grands à l'égard du peuple, les basses complaisances des pieds plats, l'envie, l'intrigue, la malhonnêteté en affaires, l'égoïsme, l'esprit vindicatif, la férocité, le jeu; j'en oublie. Il semble que tous les vices qui sévissaient et débordaient autour de lui, il ne les ait pas vus, il n'en ait pas vu un seul. Qui se ferait une idée du xvii^ siècle d'après ce que nous en a peint Molière se figurerait un temps où les hommes, parfaits du reste, n'ont eu à se reprocher que quelques légers ridicules. Il laissait passer devant lui sans en être en courroux le fleuve énorme des ignominies et des turpitudes. Pendant ce temps-là, il criblait de satires sanglantes les grands canons et les vastes rhingraves.

Tel est le principal grief de Rousseau et, du reste, de tous ceux qui ont attaqué Molière.

Il y a du vrai ; il j' a beaucoup de vrai. Cela est évident par ce qu'a fait Molière et confirmé par ce qu'il se proposait de faire. Car ce qu'il se proposait de faire, il l'a indiqué, trop sommairement et de telle sorte qu'on ne doit pas en tenir solennellement compte ; mais enfin, à la volée, il l'a indiqué et toujours est-il que c'est intéressant. Dans rimpromptu de Versailles, Molière suppose qu'un marquis se demande si Molière n'est pas à bout de sujets et il lui fait répondre : « Plus de matière ! Eh ! mon pauvre marquis, nous lui en fournirons toujours assez et nous ne prenons guère le chemin de nous rendre sages par tout ce qui se fait et tout ce qui se dit. Croistu qu'il ait épuisé dans ses comédies tout le ridicule des hommes ? Et, sans sortir de la cour, n'a-t-il pas encore vingt caractères de gens où il n'a pas touché ? N'a-t-il pas, par exemple, ceux qui se font les plus grandes amitiés du monde et qui, le dos tourné, font galanterie de se déchirer l'un l'autre ? N'a-t-il pas ces adulateurs à outrance, ces flatteurs insipides, qui n'assaisonnent d'aucun sel les louanges qu'ils donnent et dont toutes les flatteries ont une douceur fade qui fait mal au cœur à ceux qui les écoutent? N'a-t-il pas ces lâches courtisans de la faveur.

ces perfides adorateurs de la fortune, qui vous encensent dans la prospérité et vous accablent dans la disgrâce ?N'a-t-il pas ceux qui sont toujours mécontents de la cour, ces suivants inutiles, ces incommodes assidus, ces gens, dis-je, qui pour services ne peuvent compter que des importunités et qui veulent qu'on les récompense d'avoir obsédé le prince dix ans durant ? N'a-t-il pas ceux qui caressent également tout le monde, qui promènent leurs civilités à droite et à gauche et courentàtous ceux qu'ils voient avec les mêmes embrassades et les mêmes protestations d'amitié? « Monsieur, votre très humble serviteur. Monsieur, je suis tout à votre service. Tenez-moi des vôtres, mon cher. Faites état de moi. Monsieur, comme du plus chaud de vos amis. Monsieur, je suis ravi de vous embrasser. Ah, Monsieur, je ne vous voyais pas... » Va, va, marquis, Molière aura toujours plus de sujets qu'il n'en voudra ; et tout ce qu il a touché jusqu'ici n'est rien que bagatelle au prix de ce qui reste. »

On voit très bien que Molière, vers les débuts de sa carrière à Paris, ne se proposait presque uniquement que des sujets de ridicule, n'avait presque uniquement en vue que des travers, et tout au rebours de ceux qui, à leurs débuts, caressent des sujets immenses, pour se ramener ensuite à des entreprises plus modestes, a été

plutôt à plus grand et à plus haut que ce qu'il avait vaguement rêvé.

Toujours est-il qu'il a peu traité des grands vices et qu il semble y avoir à peine songé. Rousseau a raison.

Cependant, d'abord ne cessons pas de répéter que Molière a touché deux fois aux très grands vices et que, l'on dira ce que l'on voudra, il ne laisse pas d'être l'auteur de Don Juan et de Tartuffe ; ensuite, marquons bien ceci, que Molière a pu croire, a dû croire et a cru que les vices ne sont point le domaine et la matière de la comédie et que ce sont les défauts qui en sont la matière et le domaine.

Au fond, qu'est-ce que Rousseau demande à Molière? Oh ! il est bien l'homme de son temps. Il lui demande de faire des drames. C'est dans les drames que l'on peint les vices opposés aux vertus et que l'on inspire l'horreur des uns et le culte des autres. C'est dans les drames que l'on part en guerre contre les grands criminels et qu'on les écrase sous les mépris de la foule. Molière l'a fait quelquefois et je le tiens, pour Tartuffe et Don Juan précisément, comme créateur du drame en France. Mais il ne pouvait pas le faire souvent et il ne pouvait pas songer même à le faire souvent. Il était auteur

comique, et quelle idée se faisait-on alors et se faisait-il lui-même de la comédie ? II l'a dit, et ce texte est très important : La comédie consiste à « entrer comme il faut dans le ridicule des hommes et à rendre agréablement sur le théâtre les défauts de tout le monde » et « il y faut plaisanter et faire rireles honnêtes gens ».

— Il y a une faute de texte, s'écrierait Rousseau ; Molière a dû écrire : « Il y faut plaisanter et faire rire des honnêtes gens. » — Il est possible, mais prenons le texte tel qu'il nous a été transmis.

Il veut dire très nettement : « La comédie a pour but de faire rire honnêtement les gens bien élevés. » De faire rire ; elle doit fait rire. On ne la considère pas autrement à cette époque. Le temps n'est pas venu encore où Casimir Delavigne fera dire à un poète comique :

Si le genre sévère a pour vous des appas, Lisez ma comédie et vous ne rirez pas.

La comédie doit faire rire honnêtement les gens de bonne compagnie . Mais de quoi les faire rire ? Des scélérats ? Ils ne sont pas ridicules. Ils ne font pas rire, ils font frissonner, ils font pâlir d'horreur et rougir de colère ; ils ne font pas rire, si ce n'est les coquins. Celui qui rit du crime est le plus crimi-^el.

Aussi remarquez : quand Molière peint un vice, pour rester dans le ton de la comédie, il le peint odieux, horrible, mais il le peint aussi ridicule {Tartuffe). Il le peint même trop ridicule, comme dans VAvare. Je dis trop, parce qu'alors il lui ôte de l'odieux par le ridicule qu'il lui donne. De peur de verser dans le tragique, il fait souvent d'Harpagon une simple marionnette dont on n'a pas assez d'horreur parce qu'on ne le prend pas assez au sérieux. Dans Don Juan seul, il a peint le vice sans mélange de ridicule ni de burlesque. Poursuivons.

De ce que la comédie est pour faire rire, et de ce que le vice n'est pas risible. et de ce qu'à le rendre risible on le diminue, on le dégrade et on le dénature, il s ensuit que la comédie ne doit guère s'attaquer qu'aux travers, qu'aux ridicules, qu'aux défauts, sans aller plus loin : « Entrer dans le ridicule des hommes et rendre agréablement les défauts de tout le monde. » Ce qui manque peut-être au xv!!*" siècle, c'est la comédie sérieuse, c'est le drame sous un nom ou sous un autre. Entre la tragédie qui est le drame historique et qui ne peint pas les mœurs des hommes, mais plutôt leurs sentiments généraux et éternels, et qui, pour cela, est raillée, un peu lourdement, par Molière (même passage, Critique de l'Ecole des femmes^ — et la comédie qui

ne doit que faire rire et qui, pour cela, n'a affaire qu'aux sots et n'a affaire que des sots ; une forme intermédiaire de poème dramatique est indiquée qui peindra toutes les mœurs du siècle où l'on est et qui par conséquent aura dans son domaine et les sots et les méchants. Cette forme intermédiaire, Molière la crée dans Don Juan et dans Tartuffe et y touche dans V Avare, y touche seulement parce qu'il traite de l'avare en tant que sot beaucoup plus qu'en tant qu'horrible ; mais le plus souvent il ne touche qu'aux défauts, lesquels sont risibles, et il ne peut pas faire autrement.

Plus tard, en élargissant la définition de la comédie, on arrivera tout naturellement au drame. Déjà au début du xviii^ siècle, Fénelon, qui a toujours beaucoup d'avenir dans l'esprit, par sa manière de définir la comédie, trace le programme de la comédie élargie, c'est-à-dire du drame. Il définit la comédie « l'ouvrage dramatique qui peint les mœurs des hommes dans une condition privée ». Rien de plus ; donc la comédie, laissant seulement à la tragédie les empereurs, les rois et les princes, les hommes publics et qui sont mêlés aux intérêts publics, peindra les mœurs, toutes les mœurs, ridicules ou odieuses, comiques ou tragiques, des bourgeois

et des hommes du peuple ; c'est le drame. Quelques années plus tard, il allait apparaître sur la scène et s'y maintenir.

Et maintenant, puisque Molière a fait des drames, pourquoi n'en a-t-il pas lait davantage ? Pour plusieurs raisons, ce me semble. D'abord, comme nous l'avons déjà dit, parce qu'il ne considérait pas les grands vicieux comme étant de l'empire de la comédie, la comédie devant faire rire et les grands vicieux n'étant pas comiques, mais haïssables ; il n a pas voulu assombrir la comédie.

Ensuite, comme directeur de théâtre, il était aux ordres du public, et le public de son temps était habitué à la comédie comique, et non à la comédie sérieuse, et non surtout à la comédie tragique. Il faut songer que, relativement à la comédie antérieure, la comédie de Molière est déjà un progrès très sensible, un grand pas du côté du théâtre qui s'occupe de questions graves et qui fait réfléchir. Dès ses débuts à Paris, Molière le fait remarquer, et précisément pour accoutumer le public à ces procédés nouveaux. Or il ne dépend pas d'un homme qui dépend du public de faire faire à celui-ci plusieurs progrès ou plusieurs grands pas en treize ans, et plutôt on doit tenir compte à Molière de ce qu'il a réalisé

que de ce qu'on prétend qu'il aurait pu faire et qu'il n'a point fait.

Remarquez qu'il a essayé très diligemment de la comédie sérieuse ; mais qu'il n'y a pas été encouragé, loin de là. Quels sont ses grands échecs ? Tout simplement Don Juan, le Misanthrope et les Femmes savantes; seul Tartuffe^ à cause de l'irréligion nationale et à cause de l'immense curiosité que quatre ou cinq ans d'interdiction et de furieuses attaques avaient suscitée, eut un grand succès. On conviendra que Molière n'était point par son public excité à viser haut et était plutôt par son public vivement ramené à la farce. Il faut cependant savoir ces choses et en tenir quelque compte.

Ensuite ce qu'on a reproché le plus à Molière, à savoir de s'être attaqué aux ridicules plutôt qu'aux criminels, en même temps qu'il est dans l'essence de la comédie et dans l'esprit du public d'alors, est dans le tour d'esprit du public de tous les temps. Le peuple est intarissable sur les ridicules, il reste muet devant les crimes ; ceux-ci le frappent d'horreur sans doute, mais le laissent pensif sans le faire guère parler ; il y pense sans savoir qu'en penser ; cela lui semble une de ces calamités, de la nature, que l'on conjure, que l'on arrête si on peut, mais dont il ny

a guère rien à dire, et, tout compte fait, il n'est pas si éloigné d'avoir raison.

Le ridicule, au contraire, le travers, le défaut, excite sa joie, sa malice, son ironie, ses facultés épigrammatiques, ses facultés de parodie ; le voilà tout entier en action et en mouvement. Que le théâtre imite en cela le public, qui ne vient chercher au théâtre que, mieux fait, ce qu'il sait faire et, mieux dit, ce qu'il sait dire, il est naturel.

Molière en a fait l'expérience. Son Don Juan, œuvre admirable malgré certains défauts de composition, a peu réussi. C'est que c'est une comédie triste. On ne peut pas bien soutenir l'intérêt pendant cinq actes en n'excitant pendant cinq actes que l'indignation contre un personnage. Tartuffe a réussi, mais à cause d'Orgon. Molière donne une fort bonne raison de ce qu'il ne fait paraître Tartuffe qu'au troisième acte : « ...pour bien distinguer le personnage de l'hypocrite d'avec celui du vrai dévot. J"ai employé pour cela deux actes entiers à préparer la venue de mon scélérat. » Mais sa véritable raison, à mon avis, qu'il n'avait pas à donner, c'est qu'on peut intéresser pendant cinq actes avec Orgon et non pendant cinq actes avec Tartuffe. C'est grâce à Orgon que sa pièce a réussi, le public jouissant de la bêtise d'Orgon, s'indi-

gnant contre Tartuffe, ridicule du reste luimême, et ne sachant pas trop, et c'est ce qu'il fallait, lequel il méprise et duquel il se gausse le plus. Ajoutez le vieil anticléricalisme français, la vieille irréligion nalionale et le public se disant pêle-mêle de Tartuffe et d'Orgon : « Tous ces gens-là sont dévots » et les enveloppant dans une moquerie confuse et presque impartiale ; et il devient facile de comprendre pourquoi, si Don Juan a été froidement reçu. Tartuffe l'a été avec un grand applaudissement. Reste que Molière n'était pas très encouragé à faire la pièce contre les coquins.

De plus, le public, et je dis de tous les temps, n'aurait-il pas un peu raison ? Est-ce bien de la comédie que les coquins sont justiciables ? La comédie peint les mœurs des hommes pour les corriger. Or qu'est-ce qu'elle fait aux coquins ? Les corrigera-t-elle ? La sentiront-ils ? En seront-ils effrayés ? Non sans doute. Alors quoi ? C'est elle qui sera ridicule de s'attaquer à gens tellement plus forts qu'elle. Contre eux, il y a la satire, qui est une dénonciation avec noms propres imprimés ou faciles à lire entre les lignes ; il y a là religion, le sermon, aptes, sinon à effrayer les criminels, du moins à arrêter ceux qui s'engagent sur la voie du crime ; enfin et surtout, il y a la loi. Molière l'a très bien indiqué lui-même par

ses dénouements de Tartuffe et de Don Juan. Dans Tartuffe, il fait intervenir le roi ; dans Don Juan, Dieu. C'est une façon de dire que, pour corriger Orgon, il peut suffire de lui faire voir, de ses propres yeux voir, la perfidie de son ami ; mais que contre les Tartuffe et les Don Juan, il n'y a que le roi et Dieu, et, donc, que c'est des honnêtes gens qui sont sots que la comédie doit s'occuper. A se guinder jusqu'à la satire, elle se dénature ; à prendre le rôle de la religion, elle est bien ambitieuse ; et là où seule la loi peut avoir effet, que vient-elle faire ?

Peindre les simples défauts, c'est bien son office. Voyez Turcaret le modèle même de la comédie visant un grand vice. D'abord, comme Molière dans Tartuffe et dans V Avare, et c'est comme fatal, elle l'attaque surtout par le ridicule et par conséquent le diminue ; Turcaret, du moment qu'il est un Samuel Bernard pitre, n'est qu'un sous-Samuel Bernard ; ensuite il est si évident quaucun Samuel Bernard ne sera corrigé par une comédie, que la comédie n'est plus qu'un acte vindicatif, ne sert plus qu'à consoler les pauvres gens par le mépris déversé sur ceux qui les oppriment. A se transformer ainsi, elle perd, je ne dirai pas son utilité, à laquelle je n'ai pas la naïveté de croire beaucoup ; mais elle perd son prétexte honnête, qui est

ROUSSEAU CONXf..; MOLIÈRE 12

de faire ce qu'elle peut pour corriger, et elle devient comme plus malsaine par ce fait même que Rousseau considère comme de nature à l'assainir.

Et enfin Molière ne fait pas le drame, à l'ordinaire ; il n'attaque pas les vices, il attaque et ridiculise les défauts et travers, parce que luimême, sans plus considérer le public et sans plus réfléchir sur l'essence ou sur la portée de la comédie, est un bourgeois de France et de Paris, qui aime mieux, de son naturel même, se moquer des défauts que s'irriter contre les vices. Il n'aime point du tout les méchants ; mais il a, je dis certes pas plus forte, mais plus constante, plus familière, la haine des sots. Il n'a pas, il n'a qu'accidentellement

ces haines vigoureuses Que doit donner le vice aux âmes vertueuses.

Il est moyen de caractère et de conscience, comme il est au plus haut faîte comme génie littéraire ; et, comme un homme moyen, du reste très fin et très perspicace, le burlesque des hommes le frappe plus que leur turpitude et en vérité l'offense plus parce que son esprit est .plus délicat que sa conscience.

C'est le propre de ces hommes-là de regarder rhumanité et de se dire quelquefois : « Com-

ment peuvent-ils être si scélérats! » ; mais beaucoup plus souvent : « Comment peuvent-ils être si bêtes ! » et encore : « Et les coquins euxmêmes, comment peuvent-ils être assez bêtes pour être coquins ? » Et c'est ce qui fait d'eux, comme dit La Bruyère, surtout les « fléaux du ridicule ». Tel est Molière. — C'est précisément ce que je lui reproche, dira Rousseau. — Soit; mais comme auteur dramatique il a ses excuses et en soi il ne mérite pas le mépris ni même la colère.

— Peut-être, répliquera Rousseau ; mais c'est cependant ainsi qu'on « trouble tout l'ordre de la société ». Regardez-le, « voyez comme, pour multiplier ses plaisanteries, cet homme trouble tout l'ordre de la société, avec quel scandale il renverse tous les rapports les plus sacrés sur lesquels elle est fondée ; combien il tourne en dérision les respectables droits des pères sur leurs enfants, des maris sur leurs femmes, des maîtres sur leurs serviteurs ? Il fait rire, il est vrai, et n'en devient que plus coupable en forçant, par un charme invincible, les sages mêmes de se prêter à des railleries qui devraient attirer leur indignation. »

Molière anarchiste peut paraître un paradoxe un peu fort. Examinons-le sérieusement, toute-

fois, comme étant le paradoxe d'un homme très intelligent. Il est très vrai que chez Molière les enfants sont irrespectueux à l'égard de leurs parents, les femmes insolentes à l'égard de leur mari, et que les valets y donnent des coups de bâton à leurs maîtres, et voilà bien tout l'ordre de la société renversé. Mais ce n'est pas Molière qui le renverse ; il le montre renversé ; il ne le renverse pas. Or, a-t-il le droit de le montrer renversé ainsi? Sans doute, s'il dit vrai. Le poète comique n'a pas autre chose à faire qu'à peindre vrai, qu'à peindre telles qu'elles sont les choses qui sont dune vérité générale.

C'est, comme on le sait bien, la différence de la comédie et de la tragédie. La tragédie peignant l'extraordinaire et même, comme n'a pas hésité à le dire, et avec raison. Corneille, peignant l'invraisemblable, est forcée d'être historique, parce qu'au reproche d'invraisemblance elle répond : « c'est vrai ; cela a eu lieu », ce qui ferme la bouche aux contradicteurs. La comédie, elle aussi, pourrait peindre n'importe quoi et dire hautement : « c'est vrai » ; car tout est vrai ; mais Y exceptionnel des mœurs d'un temps est traité d'invraisemblable, quoique toujours vrai, parce que l'on ne peut pas en vérifier l'exactitude dans un livré d'histoire et qu'on serait forcé d'en croire l'auteur sur parole, ce qu'on se

refuse à faire. La comédie est donc obligée d'être art réaliste, et c'est-à-dire, car c'est la définition de l'art réaliste, de peindre les mœurs moyennes, c'est à savoir vérifiables, tout en choisissant les cas qui offrent de l'intérêt.

Or, Molière, en peignant ce renversement de l'ordre social, peint-il quelque chose de vrai et de vérifiable ? Sans aucun doute. Je reconnais qu'il n'est pas d'une vérité moyenne et facilement vérifiable qu'un valet bâtonne son maître. Mais cela n'est qu'une farce. Mais est-il vrai qu'un père avare, d'abord a pour fils un prodigue ; ensuite que ce fils le vole ; ensuite que son fils se moque de lui ? Il n'}^ a rien de plus commun. Est-il vrai qu'un paysan, qui épouse une demoiselle, est trompé et moqué par elle ? C'est chose qui arrive.

— Elle arrive, mais ce n'est pas une raison pour la monter en broche et pour l'encadrer comme une œuvre d'art, et c'est l'exposer aux yeux comme spectacle intéressant qui est chose démoralisante ; Molière renverse l'ordre de la société en le montrant renversé et en caressant ainsi les désirs secrets de ceux qui veulent le renverser effectivement.

— Ah ! ceci dépend, non du tout de lui. mais de l'état d'esprit et de l'état d'àme du public. Si le public est à instincts anarchiques, c'est dans

le sens de ceux qui, sur la scène, renversent l'ordre public qu'il inclinera ; s'il est à instincts sociaux, il verra cela seulement comme une vérité à la fois risible, pitoyable et condamnable. Il ne faut pas rendre un auteur responsable de l'impression que fera son œuvre sur un public qui se trouvera être gangrené. L'œuvre la plus moralisatrice du monde pourra être interprétée juste à contresens de toutes ses intentions.

Je me rappelle deux faits intéressants sur ce point.

Dans un livre dont j'ai oublié le titre, l'auteur racontait l'histoire d'une institutrice, modèle, à son avis, de toutes les vertus et assemblage de toutes les perfections, qui avait été odieusement persécutée par tousses supérieurs. Entre autres très graves affaires qu'elle s'était attirées, il y avait celle-ci. Elle avait interprété Zes Horacesde Corneille de la façon suivante : Ce qui fait des Horaces de Corneille un des chefs-d'œuvre de l'esprit humain, c'est que c'est une pièce antipatriotique; c'est le poème même del'antipatriotisme. Remarquez en effet que le seul personnage sympathique de la pièce est Camille. C'est sur elle que se concentre tout l'intérêt. Or elle est l'antipatriotisme personnifié. Elle maudit Rome ;

elle la souhaite détruite ; elle souhaite la mort de tous les Romains et mourir de plaisir après l'avoir vue ; elle abhorre Rome, elle exècre l'idée de patrie, elle abomine le sentiment patriotique. Camille est l'héroïne de l'antipatriotisme et la martyre de l'antipatriotisme. La grande âme de Corneille s'est déclarée par elle et s'est exprimée par elle tout entière. Remarquez de plus que la pièce tout entière est pénétrée, comme il est juste, du même esprit. Parce qu'Albe a voulu conquérir Rome et Rome conquérir Albe, et parce que Rome ne s'est pas laissé tout simplement conquérir par Albe ou Albe tout uniment conquérir par Rome, ou parce qu'on n'a pas tranquillement tiré au sort, deux familles ont été dépeuplées, l'une à Albe et l'autre à Rome ; les trois jeunes Curiaces ont été tués, deux jeunes Horaces et Camille Horace ont été tués. C'est ce qu'exprime avec une grande douleur tragique Horace le père :

Rome aujourd'hui m'a vu père de quatre enfants. Trois en ce même jour sont morts pour sa querelle. Il m'en reste encore un. Conservez-le pour elle.

« Pour elle » est un mot pour le tribunal ; mais la pensée d Horace et la pensée de la pièce, c'est évidemment : Voyez ! Trois enfants d'un seul père en un jour fauchés par la guerre. Il

ne lui en reste qu'un, qui lui-même est menacé de mort. Tout cela pour une querelle futile entre deux villes ! A bas la Patrie ! î

Voilà l'interprétation pour laquelle la jeune institutrice était molestée. C'était révoltant.

Or cette interprétation est parfaitement rationnelle pour un homme et de la part d'un homme qui est antipatriote ; et je ne doute pas qu'elle ne soit celle que la plupart des professeurs français, actuellement, présentent à leurs élèves.

Sur cela, un patriote va-t-il reprocher à Corneille d être un sans-patrie, ou tout au moins d'avoir livré au mépris public l'idée de patrie dans les Horaces? Il répondrait sans doute: « Ce n'a pas été mon intention. » On ne peut pas le tenir pour responsable.

L'autre fait est celui-ci. Du temps du Théâtre libre, à Paris, de 1890 à 1900, on joua une pièce dont j'ai également oublié le nom, dont le sommaire était ceci : Un jeune homme tient des propos dénigrants sur la religion, puis sur la morale, puis — nous sommes au temps de la guerre d'Espagne (1823) — contre le patriotisme et il chante les vers de Déranger :

Brav' soldats, v'ià Ford' du jour :

Garde à vous ! Demi-tour !

Aux propos contre la religion, le public applaudit ; aux propos contre la morale, il applaudit encore; aux propos contre la patrie, il applaudit davantage.

Mais voici le jeune homme qui cherche à commettre un inceste avec sa sœur; et puis, qui trempe dans un complot contre son père, qui peut entraîner la mort de celui-ci. A l'inceste, le public hésite ; au parricide, il se renferme dans le silence boudeur du dépit et de la rancune.

Il s'était trompé ou il avait été trompé par un mystificateur assez habile. L'auteur avait voulu prouver que quand on n'a pas de religion, on n'a pas de morale, que quand on n'a pas de morale on n'a pas de patriotisme, que quand on n'a ni religion ni morale ni patriotisme on est capable de tous les crimes. Sur ses premières démarches le public l'avait pris pour un anarchiste et l'avait accueilli avec chaleur; en avançant, il s'étaitaperçu que c'était un clérical et il était irrité de sa déconvenue. L'auteuravait voulu expérimenter] usqu'à quel point précis le public du Théâtre libre était anarchiste et il y avait très bien réussi. Il l'était jusqu'à l'inceste approximativement et jusqu'au parricide exclusivement. C'était dosé.

Mais, pourrevenir à notre discussion, netenons

compte que de la première partie de cet ouvrage. Voici une œuvre où le public approuve tout ce que l'auteur condamne. L'auteur est-il responsable des opinions de son public et de l'interprétation que, conformément à ces opinions, le public fait de son œuvre ? Aucunement. Et le critique doit-il rendre l'auteur responsable de toutes les interprétations saugrenues qu'il est possible que le public fasse de l'œuvre de l'auteur ? Je ne crois pas.

C'est pourtant ce que fait Rousseau. Il commence par supposer un «public corrompu».

Puis, le plaçant en face de l'œuvre de Molière, il nous fait remarquer qu'il est impossible que ce public ne prenne pas parti pour le fils d'Harpagon contre son père, pour la fille d'Harpagon contre son père, pour la femme deDandin contre Dandin, pour Scapin contre Géronte. Fort bien ; mais il a fallu supposer un public corrompu et très corrompu, et, à ce compte, les pièces du monde les plus édifiantes seront profondément immorales; Antigone, par exemple, enseignera le mépris des lois et Polgeucte l'abolition des religions par la violence, et je n'ai pas besoin de faire des hypothèses puisque je vous ai montré /es Horaccs enseignant l'antipatriotisme à un auteur qui n'était pas du tout slupide, mais qui était antipatriote, et une pièce d'un auteur conservateur

et religieux enseignant toutes les anarchies à tout un public qui n'était pas incompréhensif, mais qui était anarchiste.

C'est toujours l'histoire de ce mien collègue qui avait été voir le Gendre de M. Poirier, qui avait très bien vu que c'était une satire cinglante contre la noblesse, qui en avait été ravi ; mais qui ajoutait, avec un certain scrupule : « Seulement, il y a une chose que je n'ai pas bien comprise. A certains moments, on dirait, en vérité, que l'auteur se moque de M. Poirier. »

Non, Fauteur n'est pas responsable de ces interprétations-là, encore qu'elles soient bien naturelles.

Ce qu'il y a de curieux, c'est que. quelques pages plus haut, Rousseau a soutenu celte double théorie : 1° que le théâtre est parfaitement incapable de nous inspirer des sentiments que nous n'aurions pas et ne nous donne, en les confirmant peut-être, en les affaiblissant plutôt, que ceux que nous avons déjà ; — 2° que les sentiments de l'homme sont naturellement bons et dirigés du côté du bien.

1° « Le théâtre, me dit-on, dirigé comme il peut et comme il doitl'être, rend la vertu aimable et le vice odieux. Quoi donc 1 Avant qu'il y eût des comédiens, n'aimait-on point les gens de bien? Ne haïssait-on pas les méchants ? Et ces senti-

ments sont-ils plus faibles dans les lieux où il n'y a point de spectacles ? Le théâtre rend la vertu plus aimable. —Il opèreun grand prodige de faire ce que la nature et la raison font avant lui ! — Les méchants sont haïs sur la scène. — Sont-ils aimés dans la société quand on les y connaît pour tels ? Est-il bien sur que cette haine soit plutôt l'ouvrage de l'auteur que des forfaits qu'il leur fait commettre? Est-il bien sûr que le simple récit de ces forfaits nous en donnerait moins d'horreur que toutes les couleurs dont il nous les peint ? Si tout son art consiste à nous montrer les malfaiteurs pour nous les rendre odieux, je ne vois pas ce que cet art a de si admirable et l'on ne prend là-dessus que trop de leçons sans celle-là. Oserais-je ajouter un soupçon qui me vient ? Je doute que tout homme à qui Ion exposera d'avance les crimes de Médée ne les déteste plus encore au commencement quà la fin de la pièce [extrêmement juste], et, si ce doute est fondé, que faut-il penser de cet eflet si vanté du théâtre ? Je voudrais bien qu'on me montrât clairement et sans verbiage par quels moyens il pourrait produire en nous des sentiments que nous n'aurions pas et nous faire juger des êtres moraux autrement que nous nen jugeons en nous-mêmes. Que toutes ces vaines prétentions approfondies [quand on les approfondit]

sont puériles et dépourvues de sens ! Ah ! si la beauté de la vertu était l'ouvrage de l'art, il y a longtemps qu'il l'aurait défigurée. »

2° « Quant à moi, dùt-on me traiter de méchant encore pour oser soutenir que 1 homme est né bon, je le pense et crois l'avoir prouvé : la source de l'intérêt qui nous attache à ce qui est honnête et nous inspire de l'aversion pour le mal est en nous et non dans les pièces. Il n'y a point d art pour produire cet intérêt, mais seulement pour s'en prévaloir. L'amour du beau — c'est du beau moral qu'il est ici question — est un sentiment aussi naturel au cœur humain que l'amour de soi-même ; il ne naît point d'un arrangement de scènes ; l'auteur ne l'y porte pas, il l'y trouve, et de ce pur sentiment qu'il flatte naissent les douces larmes qu'il fait couler. »

Je disais donc bien : 1° Le théâtre ne nous inspire que les sentiments que nous avons ; 2" ces sentiments que nous apportons au théâtre sont dirigés du côté du bien.

Eh bien, alors? Comment pouvez-vous croire: 1" que Molière inspire des sentiments mauvais et qu'il est responsable des sentiments mauvais qui peuvent se produire dans l'âme des spectateurs, puisqu'il n'y peut porter que ce qui y est

et puisque, par conséquent, le public seul est responsable? 2° que, parmi les sentiments exprimés par les personnages, le public choisira précisément pour les caresser et pour les éprouver lui-même les sentiments mauvais, puisqu'il est foncièrement bon et n'apporte au théâtre que des sentiments tout prêts pour le bien ?

Pourquoi cette contradiction ? Parce que Rousseau a toujours deux idées qui ne laissent pas de s'entrelacer, de s'entremêler et de s'intriquer dans son esprit quelquefois dans le même moment, comme nous Talions voir : la première, que Ihomme est très bon ; la seconde, que, corrompu par la société, il est très mauvais ; d où il s'ensuit que, tantôt cédant à la première idée, il affirme que ce serait plutôt le public qui donnerait des leçons de vertu aux auteurs, tantôt cédant à sa seconde idée, il assure que de montrer seulement la vérité au parterre, c'est, parce qu'il est un « public corrompu », l'incliner à l'admiration, à l'amour et à l'imitation de ce qu'il y a de plus mauvais dans la vérité qu'on lui montre.

Cela est si vrai qu'au passage même où il proclame l'amour du beau moral comme éternel dans le cœur de l'homme (« l'amour du beau est un sentiment aussi naturel au cœur humain que l'amour de soi-même... »), à ce passage

même, il ajoute une note qui est celle-ci : « C'est du beau moral qu'il est ici question. Quoi qu'en disent les philosophes, cet amour est inné dans l'homme et sert de principe à la conscience. Je puis citer en exemple de cela la petite pièce de Nanine qui a fait murmurer l'assemblée et ne sest soutenue que par la grande réputation de Tauteur, et cela parce que l'honneur, la vertu, les purs sentiments de la nature y sont préférés à l'impertinent préjugé des conditions. »

Ainsi : « L'homme est né bon ; la source de l'intérêt qui nous attache à ce qui est honnête est en nous et non dans les pièces ; l'amour du beau moral est un sentiment aussi naturel que l'amour de soi-même ; il ne naît point d'un arrangement de scènes. Cet amour est inné dans l'homme... » La preuve, c'est que Nanine, pleine de sentiments vertueux, a été quasi sifïlée.

Rousseau ne s'aperçoit pas que sa note contredit son texte et que, même, la seconde partie de sa note contredit les premières lignes de sanote. Qu'est-ce que cette incohérence ? Elle signifie que Rousseau obéit à ses deux idées à la fois. Il pense que l'homme est bon et va tout droit au bien. Il pense que l'homme est mauvais et tout pénétré de préjugés contraires à la vertu ; et, armé de ces deux idées qu'il n'oublie que de concilier, il a, on est forcé de le confesser, réponse

à tout. A ceux qui disent que le théâtre moralise, il répond que ce n'est pas le théâtre qui moralise, mais l'amour du bien qui est chez le spectateur, et vous voyez bien que le théâtre ne sert à rien. Mais quand une pièce vertueuse ne réussit pas, il dit que c'est qu'elle avait affaire à un public corrompu ; et vous voyez bien que le théâtre ne peut pas inspirer la vertu, puisque la pièce la plus vertueuse est sans effet sur tel public, exemple Nanine. Si une pièce morale réussit, ce ne peut être que parce que le public est moral, et il était inutile de le moraliser ; si une pièce morale échoue, ce ne peut être que parce que le public était immoral, et alors rien n'a pu le moraliser.

Je le veux bien ainsi ; mais alors Molière est en dehors de tout débat. De ce que le public s'est démoralisé à une pièce de Molière, concluez que le public était immoral et ne concluez rien du tout contre Molière; de ce que le public s'est moralisé à une pièce de Molière, concluez que le public était moral et ne concluez rien ni pour ni contre Molière.

Si on accepte la théorie générale de Rousseau sur la comédie, il n'y a rien du tout à dire de Molière, ni pour ni contre, et la grande contradiction de Rousseau, la vraie, celle-ci, c'est d'avoir dressé un réquisitoire contre Molière après la théorie ci-dessus.

Les dernières paroles de Rousseau sur Molière, celles qui font conclusion, sont les plus sévères et, à mon avis, réserves et restrictions nécessaires étant faites, sont les plus justes encore qu'il ait dites sur ce sujet: <(... Convenons que l'intention de l'auteur étant de plaire à des esprits corrompus, on sa morale porte au mal, ou le faux bien qu'elle prêche est plus dangereux que le mal lui-même, en ce qu'il séduit par une apparence de raison ; en ce qu'il fait préférer lusage et les maximes du monde à une exacte probité ; en ce qu'il fait consister la sagesse dans un certain milieu entre le vice et la vertu ; en ce qu'au grand soulagement des spectateurs, il leur persuade que, pour être honnête homme, il suffit de n être pas un franc scélérat. »

^ Ici, il y a du vrai. Voltaire a eu un mot très 'judicieux, très précis, dans son jugement en dix lignes sur Molière au chapitre xxxii du Siècle de Louis XIV : « Il a été le législateur des bienséances de son siècle. » Rien de plus ? Rien de plus. Il me semble voir Voltaire, gui rédigeait assez vite ces petites notices sur les grands hommes du siècle précédent, écrire : « Il a été le législateur... »,• car un grand poète comique, ainsi qu'un satirique, est toujours législateur de

quelque chose ; « il a été le législateur... » « Tiens, mais de quoi ? » se demande Voltaire.

« Des bonnes mœurs ? » Non, Voltaire ne peut pas aller jusque-là. Quelles bonnes mœurs Molière a-t-il enseignées et prescrites ? La piété filiale ? Le dévouement domestique ? La fidélité des femmes ? Le dévouement à son pays ? Le dévouement à l'humanité ? Non, on ne peut pas dire qu'il ait été le législateur de tout cela. Il n'a point enseigné les mauvaises mœurs, non ; mais il n'a pas enseigné les bonnes.

La seule vertu qu'il ait enseignée avec insistance, — à quoi ses apologistes reviennent toujours, avec raison, — c'est la franchise, qui fait certainement partie des bonnes mœurs ; et encore, dans la plus belle de ses pièces, il avertit qu'il ne faut pas la pousser très loin. Non, on ne peut pas écrire que Molière ait été le législateur des bonnes mœurs. De quoi a-t-il donc été législateur ?

Du goût ? Un peu. Guerre aux précieux, guerre aux subtils, guerre aux pédants, guerre à toutes les affectations dans l'ordre des choses de l'esprit. Mais ce n'est pas précisément son office propre. C'est plutôt Boileau qui est ce législateur-là. Chez Molière, c'est la petite guerre. De^ quoi, diantre, Molière est-il législateur ?

Il est le législateur de certaines mœurs qui nej

sont pas admirables, mais qui ne sont pas mauvaises, qui sont mœurs bourgeoises, qui sont mœurs mondaines, qui sont mœurs pour nêtre pas ridicule. Eh bien, nous y voilà, il a été le législateur des bienséances de son siècle. Il a dit à ses chers bourgeois : Si vous pouvez, ne soyez pas affectés dans votre langage, vous seriez ridicules ; ne soyez pas parcimonieux, vous seriez ridicules ; ne cherchez pas à sortir de votre sphère ni par le mariage ni par vos manières d'être et d'agir, vous seriez ridicules ; ne craignez pas incessamment d'être cocus, vous seriez ridicules; ne vous droguez pas nuit et jour, vous seriez ridicules ; n'outrez pas la dévotion, vous seriez ridicules; n'outrez pas les meilleures choses, même la franchise, vous seriez ridicules. Qu'est-ce que cela? ce sont les bienséances dans le sens étendu du mot ; ce sont les grandes bienséances ; ce sont les devoirs courants envers ses semblables ; ce sont les grandes bienséances et les petits devoirs. C'est là le domaine propre de Molière.

Il a compris surtout une chose, c'est que la société humaine, l'association des hommes entre eux dans la cité, dans la famille (à quoi il songe toujours) se maintient par les petites vertus plutôt que par les grandes ; du moins cela semble tout à fait son avis. En tous cas, ce n'est guère

qu'aux petites vertus qu'il songe, qui maintiennent le train à peu près supportable des choses, et aux petits vices qui l'embarrassent, le troublent et le bouleversent. Et les grands vices, il y songe rarement ; et les grandes vertus, il n'y songe jamais. Il est bien le législateur des bienséances de son siècle. La formule, quoiqu'elle puisse paraître insuffisamment élogieuse, est juste.

Ainsi me paraît avoir pensé Voltaire, beaucoup plus rapidement que je viens de l'analyser, quand il a écrit ce jugement sur Molière.

Or, sauf le ton, dont je ne le félicite point, c'est exactement ce que dit Rousseau en ses conclusions dernières. Il abandonne à peu près son grief hyperbolique : « la comédie de Molière est une école de mauvaises mœurs » ; il dit : « ou sa morale porte au mal, ou... » ; mais il dit que le faux bien qu'elle prèclie est plus dangereux que le mal même. Quel est ce faux bien ? C'est précisément la bienséance. Molière « fait préférer l'usage et les maximes du monde à l'exacte probité »; il recommande une vertu traitable ; il ne veut pas qu'on exagère l'honnêteté ; tout au moins, il ne la veut pas rigide ; et cest-à-dire qu'il se place et place les hommes en un milieu entre le vice et la vertu et approuve ceux qui y sont, n'ayant guère plus de goût pour

la grande vertu que pour les grands vices et souhaitant aux hommes des vices et des vertus tempérés, pour que vices et vertus soient tolérables : « il fait consister la sagesse en un certain milieu entre la sagesse et la vertu. »

Et cela va assez loin, comme on peut croire ; car cela va au-devant d'un penchant assez naturel aux hommes, qui est de réduire la vertu obligatoire au minimum. Ils croient toujours en avoir un peu trop ou avoir tendance à en avoir un peu trop. Les incliner à croire qu'ils en ont très facilement assez les met à l'aise et les « soulage » ; « au grand soulagement des spectateurs, il leur persuade que, pour être honnête homme, il suffit de n'être pas un franc scélérat ».

En morale, dira plus tard Joubert, que Rousseau peut prévenir, « il faut viser au faîte pour atteindre à mi-côte. » Molière fait précisément le contraire : il vise au minimum et, y ayant toujours du déchet, on peut penser ce qu'il en reste.

Et si j'ai dit que « le faux bien que prêche la morale de Molière est plus dangereux que le mal même », on le voit maintenant, c'est que ce bien, si réduit qu'il en est faux, séduit par une apparence de raison. Il parait assez raisonnable de vivre : 1° de telle sorte qu'on ne soit pas ridicule ; 2° de telle sorte qu'on ne soit pas insupportable aux

autres. C'est ce que prêche Molière ou ce qu'il inspire ; cela semble d'assez bon sens, et c'est de bon sens en effet ; mais ce n'est que de bon sens, et ce n'est pas du tout de morale ; cela n'apprend qu'à ne pas être un coquin. Certains philosophes réduisent la morale à la science des mœurs, à bien connaître ce que sont les mœurs du temps et à s'y conformer. Molière est, d'avance, un de ces philosophes-là. Pour lui comme pour eux, l'honnête homme est celui qui ne choque point. Celui qui s'écarte de la moyenne des mœurs de son temps est un excentrique.

Mais, s'il vous plaît, le grand vicieux est un excentrique ; mais l'honnête homme aussi est un excentrique, et, s'il n'est pas très excentrique, il ne sera pas un vrai honnête homme ; il ne sera qu'un mondain aimable.

Voilà ce que Rousseau reproche à Molière de n'avoir pas compris ou de n'avoir pas fait comprendre. Voltaire dit que Molière a été le législateur des bienséances ; Rousseau dit qu'il n'a été législateur que de cela ; et il lui reproche d'avoir réduit le devoir aux bienséances. Et il faut bien convenir que ce n'est pas tout à fait vrai, mais qu'il ne s'en faut pas de beaucoup que ce ne soit exact.

Très brièvement, mais pour être complet, disons un mot de ce que Rousseau a pensé des successeurs de Molière en tant qii animés de son esprit. Car. ici, c'est encore de Molière qu'il parle, puisque c'est à Molière qu'il pense et que son dernier reproche à Molière est d'avoir dirigé la comédie française sur une mauvaise voie.

Rousseau a nommé Dancourt et Regnard ; il a fait une allusion à La Chaussée ; il a fait une allusion (probablement) à Marivaux.

« J'aurais trop d'avantages si je voulais passer de l'examen de Molière à celui de ces successeurs qui, n'ayant ni son génie ni sa probité, n'en ont que mieux suivi ses vues intéressées [le désir du succès à tout prix], en s'attachant à flatter une jeunesse débauchée et des femmes sans mœurs. Ce sont eux qui les premiers ont introduit ces grossières équivoques, non moins proscrites par le goût que par l'honnêteté, qui firent longtemps

l'amusement des mauvaises compagnies [Rousseau devrait dire « réintroduit » pour marquer que ces équivoques, universellement usitées au théâtre avant Molière, avaient été écartées par Molière lui-même], l'embarras des personnes modestes et dont le meilleur ton, lent dans ses progrès, n'a pas encore purifié certaines provinces. Je ne ferai pas à Dancourt l'honneur de parler de lui. Ses pièces n'effarouchent pas par des termes obscènes ; mais il faut n'avoir de chaste que les oreilles pour les pouvoir supporter. »

Malgré le joli talent de Dancourt, son observation, très superficielle il est vrai, mais juste et qui pince, sa plaisanterie facile, joyeuse et souvent excellente, on ne peut pas s'inscrire tout à fait en faux contre ce jugement sévère ; ni, non plus, contre ceci, que Dancourt est considéré comme un élève de Molière ; il l'est très authentiquement *, il a souvent sa manière et ses procédés : Dancourt est un Molière qui n'aurait écrit queles Fâcheux, George Dandin, M. de Poarceaii- (jnac et la Comtesse d'Escarbagnas.

« D'autres auteurs, plus réservés dans leurs saillies, laissant les premiers amuser les femmes perdues, se chargèrent d encourager les filous. Regnard, un des moins libres, n'est pas le moins dangereux. C'est une chose incroyable qu'avec

l'agrément de la police on joue publiquement, au milieu de Paris, une comédie où, dans Tappartement d'un oncle qu'on vient de voir expirer, son neveu, l'honnête homme de la pièce, s'occupe, avec son digne cortège, de soins que les lois payent de la corde et qu'au lieu des larmes que la seule humanité fait verser en pareil cas aux indifférents mêmes, on égayé à l'envi de plaisanteries barbares le triste appareil de la mort. Les droits les plus sacrés, les plus touchants sentiments delà nature sont joués dans cette odieuse scène. Les tours les plus punissables y sont rassemblés comme à plaisir avec un enjouement qui fait passer tout cela pour des gentillesses. Faux acte, supposition, vol, fourberie, mensonge, inhumanité, tout y est et tout y est applaudi. Le mort, s'étant avisé de renaître, au grand déplaisir de son cher neveu et ne voulant pas ratifier ce qui a été fait en son nom, on trouve le iroyen d arracher son consentement de force, et tout se termine au gré des acteurs et des spectateurs, qui, s'inléressant malgré eux à ces misérables, sortent de la pièce avec cet édifiant souvenir d'avoir été dans le fond de leur cœur complices des crimes qu'ils ont vu commettre. Osons le dire sans détour : qui de nous est assez sûr de lui pour supporter la représentation d'une pareille comédie sans être de moitié des tours qui s'y

jouent? Qui ne serait pas un peu fâché si le filou venait à être surpris et à manquer son coup ? Qui ne devient pas un moment filou soi-même, en s'intéressant pour lui ? Car s'intéresser pour quelqu'un, qu'est-ce autre chose que de se mettre à sa place ? Belle instruction pour la jeunesse que celle où les hommes faits ont bien de la peine à se garantir de la séduction du vice ! » Que les hommes faits aient grand'peine à ne pas devenir faussaires en écoutant le Légataire universel, cela étonne un peu, et 1 on pourrait dire à Rousseau :

Vous êtes donc bien tendre à la tentation.

Et que le neveu du Légataire universel soit l'honnête homme de la pièce, cela est un peu encore une exagération oratoire. Mais ce qui est remarque très juste dans cette page de Rousseau, c'est que les successeurs de Molière sont bien ses héritiers, c'est qu'ils ont bien gardé son procédé essentiel et presque continuel et qu ils l'emploient : se servir des fripons pour berner les sots, punir les sots par « l'instrument» des fripons. C'est devenu le ressort central de la comédie. Rousseau a donc raison de voir Molière à travers ses successeurs.

Il pourrait même faire remarquer — mais il ne le fait pas parce que ce serait à l'avantage de

Molière à qui il ne veut aucun bien — qu'il y a progrès de ce procédé. Dans Molière sont punis^ par « l'instrument » des fripons, des sots qui en même temps que leur sottise ont un défaut déjà assez grave : Dandin, vanité ; Jourdain, vanité ; Orgon, dévotion outrée ; Harpagon, avarice. Dans le Légataire universel, l'oncle n'est qu'un sot et à peine un sot. Le procédé est donc en progrès et. s'il est coupable, il est plus coupable ; et d'une part, il est très vrai que les successeurs de Molière héritent de ses procédés et les emploient et qu'on peut rendre Molière responsable de ses successeurs ; d'autre part, il est très vrai aussi que, comparé à ses successeurs, Molière peut beaucoup mieux se défendre d'avoir usé de ces procédés que ses successeurs ne le peuvent de les avoir employés, étant donnée la manière dont Molière les emploie et celle dont ses héritiers en usent. Songeant évidemment à La Chaussée, Rousseau dit ensuite : « Ces défauts sont tellement inhérents à notre théâtre qu'en voulant les en ôter, on le défigure. Nos auteurs modernes, guidés par de meilleures intentions, font des pièces plus épurées ; mais aussi qu'arrive-t-il ? Quelles n'ont plus de vrai comique et ne produisent aucun effet. Elles instruisent beaucoup, si l'on veut, mais elles ennuient encore davantage. Autant vaudrait aller au sermon.»

— « Et voilà précisément la justification de Molière », s'écriera un apologiste de Molière. Non point tout à fait. De ce qu'un auteur vertueux est ennuj'eux, il ne s'ensuit pas nécessairement que la Aertu soit toujours ennuyeuse. La Chaussée, c'est le drame naissant et encore maladroit. Nous avons indiqué plus haut que cette nouvelle forme du poème dramatique était fort nécessaire, qu'elle élargissait la comédie, qu'elle permettait précisément de se libérer des procédés un peu monotones de la comédie moliéresque, en n'opposant pas toujours les méchants aux sots pour faire corriger ceux-ci par ceux-là, qu'elle permettait, comme dans Don Juan et Tartuffe, de peindre les méchants dans toute leur horreur sans renoncer pour cela au comique, etc. Rousseau aurait dû prévoir cela, le démêler à travers le tragique un peu fade de La Chaussée.

Chose étrange qu'il demande des drames à Molière, que Molière lui en donne un ou deux, et qu'il ne les aperçoive pas ; que La Chaussée lui en donne, de mauvais il est vrai, et que, encore qu'ils soient mauvais, il ne dise point : « C'est cela que je demande, beaucoup mieux fait, mais enfin, c'est ce que je demande et au moins nous voilà sur la voie. » Mais il est en train de détourner de Genève la peste du théâtre.

de tout le théâtre, et cela fait qu'il ne distingue plus le bon du mauvais, ni ce qui peut devenir bon de ce qui demeure mauvais.

Enfin il a fait allusion à Marivaux, très probablement, dans le passage suivant : « Dans cette décadence du théâtre, on se voit contraint d'y substituer aux véritables beautés éclipsées de petits agréments capables den imposera la multitude. Ne sachant plus nourrir la force du comique et des caractères, on a renforcé 1 intérêt de l'amour. On a fait la même chose dans la tragédie pour suppléer aux situations prises dans les intérêts détat qu'on ne connaît plus et aux sentiments naturels et simples qui ne touchent plus personne. Les auteurs concourent à lenvi, pour l'utilité publique, à donner une nouvelle énergie et un nouveau coloris à cette passion dangereuse, et. depuis Corneille et Molière, on ne voit plus réussir au théâtre que des romans sous le nom de pièces dramatiques. »

Mais ceci est contre Marivaux et ses imitateurs et n'est point du tout en même temps contre Molière, celui-ci n'ayant point abusé de l'amour dans ses pièces et lui ayant fait la place la plus petite possible ; et par conséquent, à suivre Rousseau sur cette piste, nous sortirions de notre sujet.

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