‹ Rousseau contre MolièreChapitre 2 sur 2 · LES IDEES GENERALES DE ROUSSEAU ET DE MOLIÈRE · texte numérisé non relu

LES IDEES GENERALES DE ROUSSEAU ET DE MOLIÈRE

Nous avons vu les diverses raisons pourquoi Rousseau devait être choqué par les attitudes ordinaires de Molière ; mais il y a une raison plus générale et plus profonde par où, tout naturellement, Rousseau se sent écarté de Molière toutes les fois qu'il le prend en main ou toutes les fois seulement qu'il y songe ; c'est que toutes les opinions, toutes les idées générales de Rousseau sont directement contraires à celles du^rand auteur comique.

Or, quoique nous~Tassîôns, surtout à partir d'un certain âge, d'un certain stade de notre évolution intellectuelle, ce sont toujours nos idées que nous cherchons dans un auteur que nous lisons, soit pour les y trouver et aimer l'auteur de ce qu'il nous les présente et nous les rend plus précises ou plus vastes que nous ne les avions nous-mêmes ; soit pour en remarquer

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l'absence et nous étonner et en vouloir à l'auteur de ce qu'il ne les ait pas eues, surtout, quand les choses sont ainsi, de ce qu'il n'a pas l'air même de s'en douter.

Or les idées générales de Rousseau sont cellesci : patriotisme, civisme, esprit religieux, goût de la vertu. Rousseau est toujours resté élève de Plutarque, au milieu même de ses plus criminels déportements qui, du reste, par les remords qu'ils lui ont donnés, n'ont fait que le renfoncer davantage et le conflrmerdans son idéal. Il a prononcé sur lamour de la patrie les paroles les plus profondes et les plus émues qui jamais aient été dites ; et, ce qui est plus considérable, l'amour de sa patrie à lui est resté si profondément gravé, ou, pour beaucoup mieux dire, si vivant dans son âme, que ce qu'il a de plus beau dans ses livres, c'est ce que cet amour lui inspire et qu'on pÊUjT^îre que sesjj;wp#s^ les parties "de chacun de ses livres sont beaux en proportiôn~3é ce quITs se rapportent et ressortissent à Genève, à labà^vôie et au Léman,

Tout autant que le patriotisme, trousseau a le civisme, ce qui, certes, n'est pas très différent de ce qui précède, mais ce qui s'en distingue cependant. Le civisme, c'est le sentiment non pas précisément qu'on doit aimer son pays et lui être reconnaissant et lui être dévoué, que le sentiment que.

pour sa part, on le constitue ; c'est le sentiment, non point précisément qu'on est le fils de sa patrie, mais qu'on en est le père et qu'on doit l'être ; le civisme consiste à songer sans cesse qu'on fait la patrie par ses efforts, par les exemples qu'on donne, par ses paroles, par ses écrits. Le patriotisme considère la patrie comme une cause dont on est l'effet ; le civisme considère la patrie comme une cause finale dont on a l'honneur, le mérite et le devoir d'être le moyen. Au milieu de tous les cosmopolites qui l'entouraient dans ce siècle qui ne fut ni chrétien ni français, Rousseau était non seulement patriote, mais citoj'én ; il l'était à sa manière, que je n'approuve pas toujours, mais il l'était profondément. Il s'intitulait citoyen de Genève, d'abord par sentiment aristocratique, à coup sûr, et pour rappeler qu'il appartenait à la classe aristocratique de Genève dont seuls les membres portaient ce titre ; mais aussi pour se distinguer des Français, qui eux étaient des sujets, et il faut observer le ton contempteur avec lequel il fait remarquer, dans une note du Contrat social, que les dictionnaires français ne savent même pas le sens du mot « citoyen », Dans ses ouvrages politiques, que je discute ailleurs, ce à quoi il s'attache le plus, c'est à faire du citoyen un rouage de la cité, ce que sans doute je puis blâmer,

mais ce qui comme sentiment n'est pas autre chose que ceci : chercher à faire le citoyen consubstantiel de la cité et la cité consubstantielle du citoyen. Le civisme, en un mot, est un des sentiments les plus profonds de Rousseau, et l'on ne s'étonnera que de ceci que je mette tant de lignes à établir cette vérité.

Rousseau est religieux ; il l'est d'une façon que l'on peut trouver vague ; mais que je ne crois pas que l'on puisse estimer faible. Elle est d'autant plus forte que ce qu'elle marque le mieux, c'est l'impossibilité où est Rousseau de se passer d'une religion. Il a été protestant, il a été catholique, il a été protestant de nouveau, il en est venu à détester les protestants à très peu près autant que les catholiques ; et il lui a toujours fallu une religion ; et c'est l'esprit d'impiété des philosophes qui l'a séparé d'eux pour jamais et qui a été la plus forte raison pourquoi il les a tenus pour des coquins ; et il ne sépare pas la -eligion du civisme, et il ne peut admettre qu'un îorame sans religion, sans un minimum au noins de religion, puisse être un bon citoyen, )uisse être un citoyen, puisse être toléré dans association civile.

Et enfin Rousseau est un amoureux de la vertu, ela a été assez dit dans ce qui précède pour uejen'y insiste point ; mais notez-le bien, il est

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amoureux d'une vertu qui ne soit pas trop « traitable », d'une vertu volontiers ostentatoire, je le dirai pour lui en faire un reproche et je le dirai aussi pour l'en louer, d'une vertu qui ne se cache point, qui ne se dissimule point, qui n'ait pas honte d'elle-même et qui n'ait pas peur d'offenser un peu et de choquer les yeux du commun des hommes.

Toujours disciple de Plutarque, il ne tient pas pour vertu véritable celle qui n'est pas un peu mêlée d'héroïsme, et l'héroïsme, si rien ne le force à être provoquant et provocateur, tranche un peu, malgré lui, sur les communs usages, et c'est précisément ainsi que Rousseau aime la vertu.

Patriotisme, civisme, républicanisme, religion, héroïsme, tout le monde conviendra que Rousseau ne pouvait trouver dans Molière un atome de tout cela.

Molière n'offre pas une trace de patriotisme ; on ne sait de quel pays il est que par la langue dans laquelle il écrit.

— Autant en pourrait-on dire de Corneille, Racine, Boileau et La Fontaine.

— Non pas ; non pas tout à fait. Sans doute ces grands artistes du xvii^ siècle sont surtout de purs hommes de lettres, et Ton peut dire que si

l'humanité leur appartient, ils appartiennent aussi à l'humanité. Mais encore est-il que Corneille a une manière de comprendre l'honneur qui est éminemment française et qui correspond exactement à l'état d'àme des gentilshommes du temps de Louis XIII ; que Racine a un idéal de l'amour féminin avec ses Andromaque, ses Monime, ses Iphigénie et même ses Phèdre, qui, non seulement est puisé au cœur même de la France, ce qui est peu discutable et peu discuté, mais qui est pour la faire aimer et préférer à tous les peuples; que Boileau a ce patriotisme royaliste qui, en déguisant, un peu gauchement même, et je l'en aime, le conseil sous la louange, plaide auprès du roi les intérêts véritables de la nation ; que La Fontaine enfin, malgré sa nonchalance et son naïf égoïsme, a ses moments de patriotisme même belliqueux, en écritures du moins, par où encore est-il que l'on voit à quel pays de lEurope il appartient.

Absolument, littéralement, rien de pareil ou de lointainerrient analogue dans Molière, et précisément si Rousseau, sans aucun doute, est choqué qu'il y ait si peu de traces de patriotisme dans les grands écrivains du xvii^ siècle en général, il l'est tout particulièrement en présence de celui de ces auteurs qui assurément en montre ou en laisse deviner le moins.

Pas plus d'ombre de civisme, de républicanisme, dans le sens le plus étendu du mot, qu'il n'y en a de patriotisme dans toute l'œuvre de Molière. Rousseau est citoyen, républicain ; il s'accommoderait parfaitement d'une monarchie, mais il y serait républicain de la façon dont une monarchie s'accommode fort bien qu'on le soit. Que voulez-vous que soit Molière pour Rousseau ? Tout le contraire ; un courtisan ; un pur et simple courtisan, qui fait l'éloge de la cour dans les Femmes savantes, où l'on ne voit pas très précisément qu'il ait affaire ; qui fait l'éloge du roi dans Tartuffe, pour permettre que Tartuffe soit joué; qui, s'il donne des conseils au roi, ne lui donne que ceux qui peuvent être contenus dans Amphitryon ; un courtisan, un « franc courtisan » comme il aurait dit, et c'est-à-dire de l'espèce d'hommes que Rousseau, après celle des philosophes, déteste le plus et le plus cordialement méprise.

Quoique aristocrate en une certaine mesure, Rousseau aime le peuple, sa simplicité, sa franchise, sa bonhomie, sa douceur ordinaire, sa proximité de la bonne nature : les gens du peuple qui apparaissent dans ses romans, dans la Nouvelle Héloïse, dans V Emile, dans les Confessions, sont de très honnêtes gens. Lui-même est au moins très partagé entre son désir de

vivre toujours indépendant chez un grand seigneur et le désir plus raisonnable de vivre en homme du peuple, dans un petit logement, et d'un petit métier obscur et tranquille.

L'homme du peuple, dans Molière, apparaît rarement et il n'y apparaît guère à son avantage. On l'y voit menteur, fourbe et voleur sous la souquenille des valets; on l'y voit un peu moins laid sous la futaine des servantes ; mais comme les servantes de Molière sont de convention et comme leur « bon sens populaire »est bien tout simplement celui de l'auteur, qui aime à prendre ce truchement ! On le voit sous l'habit de Sganarelle, le seul valet de Molière qui ne soit pas un fripon ; or Sganarelîe n'est pas un fripon ; mais c'est un idiot. On le voit dans le Sganarelîe du Médecin malgré lui, et c'est un drôle très amusant ; mais c'est un drôle. On le voit enfin sous les haillons du « pauvre » de Don Juan, et le pauvre de Don Juan est héro'ique ; mais ici Molière n'a pas allumé sa lanterne et il est bien difficile de démêler s'il a présenté son pauvre pour faire admirer son héroïsme ou pour démontrer à quel point son héroïsme est stupide. Il y a doute au moins.

Le pauvre, en effet, dit à Don Juan : « Je ne manquerai pas de prier le ciel qu'il vous donne toutes sortes de biens. » — « Eh ! répond Don

Juan, prie le ciel qu'il te donne un habit, sans te mettre en peine des affaires des autres. » Sganarelle fait cette réflexion : « Vous ne connaissez pas Monsieur, bonhomme, il ne croit qu'en deux et deux font quatre et en quatre et quatre sont huit. » — « Quelle est ton occupation sous ces arbres ?» — « De prierîe ciel ^^^^ les jours pour la prospérité des gens de bien gujLmp donnent quelqnp ^ho,«;p. » — « H ne se peut j^nc pas que tu ne sois à ton aise ?» — « Hélas, ]\Ionsiem% Jê~suis dans la^pTus grande nécessité du monde. » — « Tu te moques ! Un homme qui prie le ciel tout le jour ne peut pas manquer d'être bien dans ses affaires. » — « Je vous assure. Monsieur, que le plus souvent, je n'ai pas un morceau de pain à me mettre sous les dents. » — « Voilà qui est étrange, et tu es bien mal reconnu de tes soins. Ah ! ah ! je m'en vais te donner un louis d'or tout à l'heure, pourvu que tu veuilles jurer, » — « Ah ! Monsieur, voudriez-vous que je commisse un tel péché ? » — « Tu n'as qu'à voir si tu veux gagner un louis d'or. » — « Monsieur. . . » — « A moins de cela, tu ne l'auras pas. » — Sganarelle : « Va, va, jure un peu ; il ny a pas de mal. » — « Prends, le voilà, prends, te dis-je, mais jure donc. » — « Non, Monsieur, j'aime mieux mourir de faim. » — «Va, va, je te le donne pour l'amour de l'humanité. »

Voilà toute la scène. Elle est en deux parties. Dans la première, Don Juan fait ressortir la stupidité de la piété du pauvre, que son commerce assidu avec le ciel n'empêche pas de mourir de faim ; et Sganarelle, représentant du bon sens populaire, ne proteste pas. Dans la seconde, en conséquence de la première. Don Juan s'amuse à montrer au pauvre qu'en péchant il gagnera, le cas échéant, plus qu'à prier ; et Sganarelle, représentant du bon sens populaire, non seulement ne proteste pas, mais appuie. Don Juan, par bon cœur, certes, et non par esprit démoniaque donne le louis « par amour de l'humanité » ; mais encore peut-on dire que son mot soit là pour mettre en relief l'héroïsme du pauvre ou pour faire envisager cet héroïsme comme stupide ? Je répète qu'il y a doute et forte raison de douter.

On sait que la scène a été prise à la première représentation comme scène d'impiété et qu'elle a dû être retranchée. Il est curieux de voir comme Voltaire en parle : « A la première représentation, il y avait une scène entre Don Juan et un pauvre. Don Juan demandait à ce pauvre à quoi il passait sa vie dans la forêt : « A prier Dieu, répondait le pauvre, pour les honnêtes gens qui me donnent l'aumône. — Tu passes ta vie à prier Dieu, disait Don Juan ; si cela est, tu

dois donc être bien à ton aise. — Hélas, Monsieur, jenai pas souvent de quoi manger. — Cela ne se peut pas, répliquait Don Juan ; Dieu ne saurait laisser mourir de faim ceux qui le prient du soir au matin. Tiens, voilà un louis d'or ; mais je te le donne par amour de l'humanité. »

Il faudrait peut-être examiner pourquoi Voltaire, citant de mémoire, ne rapporte que la première partie de la scène et le dernier mot de la seconde, supprimant la tentation ; mais ne sachant trop qu'en penser et vous laissant à examiner ce point, je passe aux réflexions de Voltaire sur cette scène : « Cette scène, convenable au caractère de Don Juan, mais dont les esprits faibles pouvaient faire un mauvais usage, fut supprimée à la seconde représentation, et ce retranchement fut peut-être cause du peu de succès de la pièce. «

1" Voltaire nenvisage même pas l'hypothèse où l'héroïsme du pauvre, opposé à la méchanceté de Don Juan, mettrait le pauvre au-dessus de Don Juan dans l'esprit du spectateur; il dit seulement : pour les esprits solides, c'est une scène où Don Juan dit ce qu'il est naturel qu'il dise et fait ce qu il est naturel qu'il fasse; pour les esprits faibles, la scène. peut être démoralisante.

2° Il semble bien dire que cette scène aurait

fait un vif plaisir au public comme flattant son impiété secrète, puisqu'il dit de la scène telle quil la donne et telle qiiil Va dans la tète, et c'està-dire ne contenant que le raisonnement de Don Juan sur Dieu se moquant des âmes pieuses, que le retranchement de cette scène a nui au succès.

Nous sommes donc fondés à croire que la scène tout au moins n'est pas assez nette pour qu'on puisse assurer que dans l'esprit de l'auteur le beau rôle y soit pour le pauvre.

Et nous voilà revenus à nos conclusions : le peuple n'a presque jamais un beau rôle dans Molière, et le plus souvent, tout au moins, il y est représenté sous de très déplaisantes couleurs.

Or, Rousseau n'a pu être que sensiblement choqué de cette manière de le voir et de le peindre.

On me dira que ce n'est pas à un poète comique et du temps de la monarchie aristocratique de montrer des sentiments démocratiques et que Rousseau et moi nous en demandons trop. Je l'avouerai sans me faire prier ; mais cependant nous sommes encore en pleine monarchie aristocratique avec Sedaine, et l'intendant, très homme du peuple, du Philosophe

sans le savoir, est représenté comme très honnête homme et comme personnage sj^mpathique ; nous sommes encore en pleine monarchie aristocratique avec Le Sage, et Le Sage, dans son Tiircaret, nous apitoie sur les pauvres gens du peuple volés et ruinés par son financier ; nous sommes encore en monarchie aristocratique avec La Fontaine, et La Fontaine a des paroles cordiales pour les pauvres bûcherons tout couverts de ramée, comme La Bruyère pour les « animaux farouches ». Non, sans rien de la sensiblerie qu'on ne lui demande point, Molière, quand il rencontre le peuple, pourrait en parler avec une nuance de sympathie qui ne détonnerait point autrement. C'est ce qu'il n'a jamais fait, et c'est une des choses qui ont pu indisposer Rousseau contre lui.

Enfin Rousseau est tout plein de sentiment religieux et ne saurait s'en passer. Or il lui sernbleL)îén que Môïïère est aussi étranger au sentmiëfît^ligieux qujil est po^sîBIe^ qu'homme le soit. Il n'a peut-être pas tout le tort. Xes seuls vers religieux que Molière ait écrits ne respirent pas un profond enthousiasme : Au bas d'une estampe représentant la confrérie de l'esclavage de Notre-Dame de la Charité.

Brisez les tristes fers du honteux esclavage Où vous tient du péché le commerce honteux,

Et venez recevoir le glorieux servage

Que vous tendent les mains de la Reine des cieux.

L'un sur vous à vos sens donne pleine victoire. L'autre sur vos désirs vous fait régner en rois, L'un vous tire aux enfers et l'autre dans la gloire. Hélas, peut-on, mortels, balancer sur le choix ?

C'est un défaut de mêler des pensées religieuses où elles n'ont que faire ; mais Molière est un peu plus éloigné de ce défaut-là qu'il ne serait naturel au siècle où il vécut. Remarquez-vous que là où une pensée religieuse serait à sa place dans son texte elle n'y vient jamais ? Quand Sganarelle voit son maître Don Juan englouti dans les enfers, que dit-il comme conclusion de la pièce ? « Ah ! mes gages I mes gages ! Voilà par sa mort chacun satisfait. Ciel offensé, lois violées, filles séduites, familles déshonorées, parents outragés, femmes mises à mal, maris poussés à bout, tout le monde est content. Il n'y a que moi de malheureux. Mes gages, mes gages, mes gages I » On conviendra que « ciel offensé » est un peu court.

Quand l'Angélique du Malade imaginaire croit qu'elle a perdu son père, elle a des paroles de douleur, de remords et d'obéissance aux dernières volontés du défunt qui sont les plus convenables et les plus touchantes du monde ;

de paroles qui puissent faire supposer qu'elle a une religion, point du tout, pas une syllabe.

Quand quelqu'un parle religion dans Molière, c'est un nigaud, comme le Sganarelle de Don Juan, ou c'est un personnage antipathique qui ne parle religion que pour servir ses intérêts et de façon à faire considérer la religion par les honnêtes gens comme un épouvantail de chènevière, dont on effraie les petits enfants et les âmes simples. C'est le ridicule Arnolphe qui dit à Agnès :

Gardez-vous crimiter ces coquettes vilaines Dont par toute la ville on chante le fredaines, Et de vous laisser prendre aux assauts du malin. C'est-à-dire d'ouïr aucun jeune bloudin.

Songez

Que sur un tel sujet il ne faut point de jeu ;

Et qu'il est aux enfers des chaudières bouillantes

Où l'on plonge à jamais les femmes mal vivantes.

C'est le ridicule Arnolphe qui dit à Agnès :

Si votre âme à Ihonneur fait jamais un faux bond, Elle deviendra lors noire comme un charbon ; Vous paraîtrez à tous un objet effroyable, Et vous irez un jour, vrai partage du diable, Bouillir dans les enfers à toute éternité : Dont vous veuille garder la céleste bonté ! Faites la révérence.

Il est difficile d'indiquer mieux que la religion

est au nombre des maximes ridicules et des lois grotesques dont se sert Arnolphe pour intimider et effrayer sa pupille.

Mais, encore une fois, il y a Tartuffe. Encore une fois, et qui sera la dernière, il est trop clair que la religion de Cléanle n'est qu'une précaution prise, et après coup contre les détracteurs delà pièce. Brunetière (ici) a bien raison, qui fait remarquer à quel point Cléante est étranger à la pièce, si bien qu'elle resterait tout entière, si le rôle de Cléante en était retranché, comme si Molière avait voulu indiquer lui-même que ce rôle n'était qu'une pièce rapportée pour les besoins des circonstances.

Il a bien raison encore quand il dit que si Molière avait vraiment voulu, et sérieusement, dans son Tartuffe, faire prêcher la religion avec efficace, c'est au personnage sympathique par ailleurs qu'il en aurait dû confier la défense. Or, dans Tartuffe, ce personnage, c'est Elniire. « C'est Elmire dont il eût opposé la dévotion sincère et traitable à la dévotion sincère aussi, mais outrée, de son benêt de mari. C'est elle, puisqu'il la chargée de démasquer Tartuffe, qu'il eût également chargée d'exprimer son respect pour les sentiments dont le langage de Tartuffe n'est qu'une parodie sacrilège, elle et non pas

Cléante, qui ne tient pas à l'action, qui ne parle qu'à la cantonade, qu'on pourrait ôter de la pièce sans qu'il y parût... Mais l'Elmire, dans Tartuffe, n'est qu'une aimable femme, à qui l'on peut bien dire que toute idée religieuse paraît étrangère, qui ne trouve, pour répondre à la grossière déclaration de Tartuffe, aucun des mots qu'il faudrait [si elle avait des sentiments religieux] et comme d'ailleurs sa vertu n'en est pas moins inattaquable, qu'est-ce à dire, sinon quejoar nature gens libérés ont un aiguillon qui les pousse à faits vertueux et les repousse du vice ? »

J'ajouterai ceci : que si Molière prenait au sérieux la religion sensée et solide, la religion des honnêtes gens, il la ferait professer non seulement par Elmire, mais, conformément à son habitude de prendre pour truchement de luimême les servantes-raisonneuses, par Dorine, à laquelle il donne un rôle si considérable dans sa pièce, par Dorine, que, dès la première scène, il met en opposition avec M"^^ Pernelle, par Dorine, à qui il confie, sinon l'exposition de la pièce, du moins, ce qui est plus important, l'exposition du caractère de Tartuffe. Or, il y a dans le rôle de Dorine en général un bon sens robuste et sain, en particulier une clairvoyance populaire très sûre à démêler le fond sous les dehors dans le caractère des gens, aussi un sentiment très

juste de bonne défiance familiale à l'endroit de

l'intrus, de l'étranger qui s'introduit dans une

maison et qui s'y intronise en exploitant une

faiblesse du chef de famille ; un mot de bonne

grosse religion bourgeoise ou campagnarde,

non point, pas un seul ; vous pouvez chercher.

Et si vous dites, contre Brunetière et contre

moi, que c'eût été une faute énorme à Molière,

surtout à considérer l'époque où il écrit, que de

prendre pour truchement de sa pensée, pour

porte-parole de l'auteur, en matière si grave, une

femme, Dorine, ou même M™^ Orgon, je vous

répondrai qu'on ne peut pas avoir plus raison

que vous ne l'avez et que, dans cette mesure,

Brunetière se trompe ; mais ce que je veux dire

seulement, et ce que Brunetière aurait dû dire

sans aller plus loin, c'est que, pour que la thèse

de Cléante eût valu et pour qu'elle parût être

celle véritablement de l'auteur, il aurait fallu

que, sans prêcher et sans plaider, les membres

de la famille d'Orgon eussent visiblement la

religion de Cléante ; il aurait fallu que par un

seul mot de la part de chacun ils nous eussent

été connus comme l'ayant, tous ou la plupart,

Elmire, Damis, Marianne, Valère, Dorine, ou

trois sur cinq de ces gens-là ; il aurait fallu que

Cléante, citant des gens pieux selon son cœur et

selon sa doctrine, pût dire, non pas:

Regardez Ariston, regardez Périandre, Oronte, Alcidamas, Polj'dore, Clitandre ;

mais :

Regardez donc Damis, parmi ceux que j'admire, Marianne, Valère; et regardez Elmire.

Mais Cléante n'y songe pas, n'y pouvant songer, et c'est, chose bien significative pour le public, si le public y prend garde que ce soitf/î dehors de la famille d Orgon qu'il est Ibrcc d'aller })rcndre les modèles et les exemples de la pieté telle qu'il l'entend. Est-ce assez la preuve que la famille d'Orgon n'est pas pieuse, que tous les personnages sympathiques de Tartuffe, sauf Cléante, ne sont pas pieux et que Molière, qui avait intérêt pour sa démonstration, pour qu'elle lïit inattaquable, à les faire tels, n'y a pas pensé, n'y a pas pu penser, parce que la dernière idée qui pouvait lui venir en bâtissant un honnête homme raisonnable était de le l'aire religieux ?

En sens inverse, remarquez donc qu'Orgon n'est pas le seul dévot ridicule de Tartuffe. Il y a M™*^ Pernelle, à laquelle, dans ce débat, l'on ne songe jamais et qui est, ce me semble, extrêmement significative. Il n'y a, dans la famille d'Orgon, qu'un personnage qui, visiblement du moins, ait des sentiments religieux, et c'est un personnage burlesque, et c'est sa mère. Je

suis bien étonné si cela ne veut pas dire : 1" les dévots sont des hypocrites capables de tous les crimes : Tartuffe ; ou des idiots : M""* Pernelle ; ou des hommes raisonnables « hébétés » par l'influence des précédents : Orgon *, 2" la dévotion est chose d'autrefois, de vieilles gens obtus et têtus, du XVI* siècle : M"' Pernelle ; 3' Orgon n'a pas été hébété et abêti seulement par Tartuffe, il était prédisposé ; il a été élevé par sa vieille bête de mère, qui lui a dit cent fois, quand il était petit, de croire aveuglément aux gens d'église et de ne rien croire de ce que l'on peut dire contre eux, des esprits médisants la malice étant extrême.

Donc enlevons pour un instant le rôle de Cléante et regardons le Tartuffe tel qu'il a été conçu primitivement : Personnages antipathiques et livrés à la haine ou à la risée, tous dévots, soit par hypocrisie, soit par bêtise ; personnages sympathiques, tous sans religion perceptible. Cela est à considérer.

Et maintenant, replaçons Cléante et demandons-nous un peu quelle est, à le bien voir et à le bien prendre, la religion de ce très parfait honnête homme, la religion de celui-ci même. Cette religion dont, du reste, je ne songe pas à dire de mal, c'est la tolérance ; mais ce n'est que cela, absolument que cela.

ROU&SKAC CONTRE MOUKRK 15

Ce ne sont point du tout fanfarons de vertu ;

On ne volt point en eux ce faste insupportable.

Et leur dévotion est humaine, est traitable.

Ils ne censurent point toutes nos actions :

Ils trouvent trop d'orgueil dans ces corrections ;

Et laissant la fierté des paroles aux autres,

C'est par leurs actions qu'ils repi'ennent les nôtres. .

On les voit, pour tous soins, se mêler de bien vivre;

Jamais contre un pécheur ils n'ont d'acharnement;

Ils attachent leur haine au péché seulement.

Et ne veulent point prendre, avec un zèle extrême,

Les intérêts du ciel plus qu'il ne veut lui-même.

Voilà mes gens, voilà comme il en faut user...

Voilà les gens de Molière. Ce sont de très braves gens. Ils ne sont pas indiscrets ; ils ne sont pas encombrants. Ils ne sont dévots que pour eux ; ils font de la religion une chose absolument privée ; ils ont tellement la pudeur de l'étaler qu'ils ne la montrent même pas ; ils craindraient, en pratiquant manifestement, de faire un reproche, muel, mais visible, à ceux qui ne pratiquent point. Un peu plus, par esprit de tolérance, ils se cacheraient de leurpiélé comme d'un manque de tact, adoreraient dans l'âme et n'en témoigneraient rien ; car, enfin, confesser, c'est professer, et professer, c'est censurer ceux qui ne professent pas. Ce sont des nicodémites. Ils n'ont rien de commun avec Polyeucte, ni avec Luther, ni avec Calvin, ni avec les jansénistes, ni avec Jésus. Ce sont les gens de Molière. On peut

les fréquenter cinquante ans sans savoir qu'ils sont chrétiens. Ce sont les gens de Molière.

Sur quoi Brunetière dit très bien : « Les Taux dévots sont pour lui tous ceux qui « étalent », c'est-à-dire qui pratiquent ouvertement ; ce sont tous ceux qui ne se cachent pas de leur dévotion comme d'une faiblesse ou comme d'un crime. Mais l'enseigne des vrais dévots est de n'en pas avoir, et pourvu qu'ils vivent bien, ils laissent les autres vivre à leur guise. La marque de la vraie piété est de ne se soucier que d'elle-même, et dès que la religion prétend s'ériger en guide de la vie, elle devient suspecte à Cléante de « faste » et d'insincérité. Et c'est pourquoi, si l'on avait besoin d'une preuve nouvelle de la nature des intentions de Molière, on la trouverait dans le rôle et dans les discours de celui de ses personnages que Ion nous donne comme son truchement. »

Toutes les maladresses de Tartuffe, relativement au dessein de Molière de prouver que ce n'était pas la religion qu'il y attaquait, complètent et confirment cette idée qu'il n'y a jamais eu un esprit plus étranger au sentiment religieux que Molière. Cela a pu et dû heurter Jean-Jacques Rousseau.

Enfin Rousseau aime la vertu, et il l'aime un

peu active ; il aime un peu qu'elle s'affirme ; et je ne dissimulerai pas que, poussant un peu plus loin, il l'aime un peu déclamatoire. Or il est bien certain que Molière n'aime pas la vertu déclamatoire et il paraît certain qu'il ne croit pas que la vertu soit nécessaire aux hommes.

Que Molière n'aime pas la vertu déclamatoire, je n'insisterai point là-dessus ; c'est le Misanthrope tout entier.

Qu'il ne croie pas la vertu nécessaire aux hommes, il me semble que c'est l'esprit de tout son théâtre.

Dès qu'un homme sort des mesures du bon sens, dans le théâtre de Molière, il est sévèrement puni ; et à cela je ne dis rien ; mais, d'ordinaire, quand il sort des limites delà vertu, il n'est point puni du tout ; prenez garde, il n'est point puni par la vie, qui est si sévère et si cruelle à ceux qui sortent du bon sens ; il peut être puni par Dieu (Don Juan) ou par le roi, contre toute vraisemblance du reste {Tartuffe) ; mais il n'est jamais puni par la vie. Harpagon lui-même ne l'est pas du tout et la comédie se termine pour lui le plus heureusement du monde.

Avez-vous attaché à la scène de M. Robert la réflexion de votre jugement ? C'est le plus honnête homme du monde que M. Robert, c'est

un vertueux, c'est un généreux ; il ne peut souffrir que Sganarelle batte sa femme : » Holà I Holà ! Fi ! Qu'est ceci ? Quelle infamie ! Peste soit le coquin de battre ainsi sa femme ! » Aussi reçoit-il des soufflets de Martine et des coups de bâton de Sganarelle; et il est guéri de la générosité pour toute sa vie. De quoi se mêle-t-il d'être vertueux et de vouloir ramener la vertu sur la terre ?

Certainement, pour Molière, l'homme n'est pas un être qui est fait pour se surpasser. Aucune des manières que les hommes ont inventées de s'élever au-dessus deux-mèmcs ou même de s'élever jusqu'à eux-mêmes, jusqu'à ce qu'ils peuvent être, n'a été envisagée par Molière, si ce n'est avec un sourire. Il est le père même de la moralescience-des-mœurs comme elle est comprise vulgairement. Connaissez les mœurs des hommes et conformez-vous à la moyenne de ces mœurslà ; vous serez très heureux et vous serez très estimable. Ne visez pas plus haut, vous seriez un sot, vous seriez battu et vous ne seriez ni plaint ni estimé par les gens raisonnables et droits.

Prenez tout doucement les hommes comme ils sont.

Et soyez comme eux en restant dans la bonne moyenne, sans contrarier du reste ceux qui s'en

écartent. Aucune sorte d'idéal ni de demi-idéal ne circule, même par moment, dans le théâtre de Molière.

Chacun a le sien pourtant, et il est impossible que Molière en ait été totalement privé. Molière a le sien, c'est le bon sens, c'est le sens commun. Il faut avoir le sens commun ; il faut avoir le bon sens ; il ne faut pas sortir du bon sens.

Mais encore en quoi le bon sens consiste-t-il ? — A fuir toute extrémité. — Sans doute; mais à quoi reconnait-on que l'on donne dans une extrémité ou que l'on y tend ?

— A la risée. Dès que vous sortez du bon sens, vous voyez et vous entendez qu'on se moque de vous. Vous voilà averti : vous êtes sorti du sens commun. C'est bien simple.

Oui, en effet, Molière a donné aux hommes comme idéal le bon sens et il a donné comme critérium du bon sens le ridicule.

La sagesse humaine consiste donc à s'arranger de manière à n'être pas ridicule. Voilà toute la philosophie de Molière.

Or personne ne l'ignore, et Rousseau moins que personne, la vertu ne va jamais sans un peu de ridicule, qu'elle s'appelle héro'isme, désintéressement, abnégation, générosité, et l'on a fait

un poème merveilleux d'humour en ridiculisant Don Quichotte. Je ne sais qui a dit :

Comica non virtiis, vitiiim non comica res est.

C'est vrai au fond, et c'est précisément ce qui excuse les poêles comiques de ne pas s'attaquer aux vicieux et de ne point s'occuper des grands vertueux : « Ces gens-là ne sont pas de mon domaine. » Mais cependant remarquez la nuance : le grand vice n'est pas ridicule du tout; il n'est pas justiciable du comique; la vertu est un peu ridicule et prèle un peu le flanc au comique.

Pourquoi? Mais c'est bien naturel. Ce qui déverse le comique, ce qui jette le ridicule sur les gens, sur telles et telles gens, ce qui rit, c'est le bon sens moyen, le bon sens bourgeois ou populaire, trouvant ridicule tout ce qui s'écarte de lui. Or, le grand vice sécarle de lui et il en rirait volontiers comme d'une ano malie ; mais il en a peur et cela l'empêche de rire. Il ne rit pas d'un assassin, d'un voleur, d'un fourbe, d'un libertin effréné ; ils sont là des forces déchaînées qui peuvent l'atteindre, lui ou les siens. II ne rit que du grand vice qui ne fait de mal qu'à celui qui en est atteint, avarice, passion du jeu. Et encore il

n'en rit pas de très bon cœur, un sourd instinct l'avertissant que la passion poussée à ce point peut en déchaîner d'autres, voisines ou analogues, et que grand joueur et grand avare peuvent devenir voleurs. En général, le grand vice ne l'ait pas rire parce qu'il fait peur.

La grande vertu, elle, impose un peu à la foule, à la classe moyenne, et je conviens que l'on n'en rit point très franchement ; mais on en rit; comme toute anomalie, elle a un fond de ridicule ou une surface de ridicule, et, parce que l'on n'a rien à en craindre, on n'est point retenu ou empêché de s'en moquer. Observez les petits hommes du peuple dans une école primaire ou les petits bourgeois dans un Ij'cée. Ils ne se moquent point du méchant, du sournois, du violent, du vindicatif. Ceux-ci sont des anomalies nuisibles et redoutables ; ce sont personnages de tragédie. Ils se moquent des défauts physiques (anomalies matérielles), des défauts moraux inofTensifs (anomalies morales) et enfin des vertus dépassant la moyenne (anomalies morales). Ils se moquent du garçon trop propre, du garçon trop scrupuleux, du garçon trop généreux, du garçon qui aime et qui respecte trop son professeur, du garçon qui aime et qui respecte trop son père et sa mère, du garçon qui a des sentiments religieux. Ce sont des anomalies

morales, et des anomalies morales inoffensives. Elles sont matière de ridicule et de comique.

Donc le vice, aux yeux du vulgaire, est très rarement comique, il est mêlé de comique plutôt que comique en soi. La vertu a toujours quelque chose de comique et le « bon sens » est partagé — inégalement du reste — entre un secret penchant à la respecter et un assez vif désir de se moquer d'elle.

Donc, quand Molière donne le bon sens comme idéal et donne le ridicule comme critérium du bon sens, il pousse les hommes à fuir la vertu, qui est une anomalie ridicule et qui risque toujours d'exciter les rires. Il fait exactement le contraire de ce que fait Corneille souvent et de ce que fait quelquefois Racine. Ceuxci nous montrent des héros, pour — peut-être ; en tout cas de manière à — nous exciter à les imiter par l'admiration qu'ils nous inspirent. Molière, comme du reste la plupart des poètes comiques, nous laisse voir qu'azi nombre des choses comiques et qui soulèvent l'hilarité de la moyenne des hommes, il y a la vertu, qui, si réservée qu'elle soit et si petite qu'elle se fasse, ne peut s'empêcher d'être encore une excentricité.

Un de mes collègues me montrait une dissertation de licence où il était dit qu' « Andromaque était la femme la plus ridicule^ et jusqu à

en approcher du burlesque, que jamais auteur eût imaginée ». Il était scandalisé. Je lui dis : « Il n'y a rien là que de très naturel. L'auteur de cette dissertation est un petit bourgeois. On lui a dit dans sa famille qu'il n'y a rien de plus raisonnable que de faire un beau mariage, pourvu du reste qu'il soit honnête. Il est en présence d'une femme qui refuse d'être reine de Bavière et de faire son fils roi de Bavière, parce qu'elle est veuve d'un colonel tué à Reischoffen. Au point de vue du bon sens bourgeois, c'est tellement fou qu'il en rit encore et qu'il en rira toute sa vie. C'est un excellent jeune homme et il faut le recevoir, parce qu'il n'est pas de ceux qui nous apportent, plus ou moins démarquées, des phrases de manuel sur « Andromaque héroïne de l'amour maternel », mais un jeune homme qui lit la pièce lui-même, attentivement, qui se place en face d'Andromaque, qui se laisse penser et qui, avec son intelligence lucide, son sens droit, son tact sur, sa raison ferme, conclut qu'elle est idiote; et qui nous donne son impression à lui, bien personnelle, avec une naïveté charmante. »

Au point de vue du bon sens, la vertu est donc, non pas, peut-être, la chose la plus ridicule du monde, mais une chose qui ne laisse

LEURS IDEES GENERALES 2àO

pas d'être ridicule ; et, en nous rappelant au bon sens, et en nous y circonscrivant, et en nous disant : « Vous serez sûrs d'être dans le bon sens si vous n'êtes pas ridicules ; c'en est la marque; n'ayez d'autre but dans la vie que d'éviter qu'on rie de vous. » Molière, incontestablement, a détourné les hommes de tout effort vers la vertu et de tout goût pour elle, très convaincu, du reste, à ce qu'il semble, que les hommes n en avaient aucun besoin ; et Ton conçoit que cela, si raisonnable aux yeux de la plupart des hommes, ail été très désagréable à Jean-Jacques Rousseau.

D'autant que, pour serrer les choses de plus près encore, le ridicule, pour Molière, est, comme pour tout le vulgaire, dans les anomalies qui sont des défauts, est dans les anomalies qui sont des vertus, mais est surtout, est particulièrement dans l'anomalie qui consiste à faire gauchement de très bonnes choses. Et il a raison : jamais l'homme n'est plus ridicule que quand il y a discordance entre la beauté de ce qu'il rêve et la maladresse des gestes qu'il fait pour s'y hausser. Répétons que tout le comique de Don Quichotte esilk dedans.

De même, dans Molière, le comique jaillit le plus souvent de cette même contrariété.

Les précieuses ridicules sont ridicules par

leur vanité, sans doute, mais surtout par la maladresse avec laquelle, voulant être delà meilleure compagnie, ce qui est une ambition louable, elles ne réussissent qu'à prendre des laquais pour des gentilshommes.

Sganarelle, de FEcole des Maris, est ridicule sans doute par sa terreur d'être cocu ; mais il l'est surtout par la gaucherie avec laquelle, voulant le bon ordre dans sa maison, il réussit à y introduire lui-même le dévergondage.

George Dandin est ridicule surtout par sa vanité ; il l'est aussi par la gaucherie avec laquelle, voulant s'élever dans l'échelle sociale, ce qui n'est pas blâmable, il ne réussit qu'à y tomber trois ou quatre degrés plus bas que là d'où il est parti.

M. Jourdain est ridicule par sa vanité avant tout; mais il l'est plus particulièrement parla maladresse aveclaquelle, comme GeorgeDandin, voulant s'élever, ce qui est bien, il se guindé et se hausse lourdement.

Philaminte veut être autre chose qu'une ménagère de petit bourgeois ; voilà qui est honorable ; mais elle prend fausse science et philosophie de pacotille pour science vraie et sagesse solide, et voilà en quoi elle est ridicule.

Orgon vise à être un saint et aboutit à être un crétin ; le ridicule est dans l'erreur qu'il commet

dans la poursuite d'un idéal parfaitement digne de respect.

Alceste est, au fond, la vertu même; il n'est ridicule que par l'irritabilité que développe en lui sa passion pour la vertu ; mais il l'est bien.

Ainsi de suite. Les hommes sont ridicules particulièrement, et peut-être surtout, par la façon malhabile dont ils cherchent à réaliser le genre de perfection dont ils sont épris.

Mais alors, les hommes étant toujours audessous du sublime et par conséquent toujours maladroits lorsqu'ils y tendent, c'est la recherche même du sublime qui toujours est ridicule ? — Assurément, et c'est pourquoi Molière ramène toujours les hommes à la moyenne, au juste milieu, au normal, à l'ordinaire, au bon sens sans prétentions, au sens commun sans ambition, à la sagesse « avec sobriété » et « à la vertu traitable ». N'ayez aucun idéal et n'ayez aucune qualité supérieure, c'est la maxime même qui ressort de son théâtre tout entier. Une société qui se réglerait sur Molière ne serait pas ridicule, ne serait pas sotte, serait d'assez bon sens; mais serait la plus plate des sociétés qu'on eût jamais vue.

On pense si Molière peut être aimé de Rousseau, qui est réformateur, qui est régénérateur, qui veut transformer la société, qui veut lamé-

liorer, qui veut la ramener à la perfection, qui ne tient aucun compte du ridicule qu'il y a à cela ; mais qui n'est pas, du reste, sans s'apercevoir qu'il a lui-même quelque gaucherie dans cette œuvre qu'il poursuit; qui entend qu'on dit autour de lui :

Et c'est une folie à nulle autre seconde De vouloir se mêler de corriger le monde ;

etqui,àlafois,aun mépris profond pour ceux qui trouvent le sublime ridicule et grande crainte, malgré tout, de ceux qui ridiculisent les chercheurs de sublime ; et qui dit : « Tant pis pour qui rira », et aussi, avec colère :

Par la sambleu, Messieurs, je ne croyais pas être Si plaisant que je suis !

et qui ne peut pas lire une page de Molière sans y trouver son antipode, son antipathie et son antagoniste, — Et telle est l'attitude, bien naturelle, de ce bohème romanesque devant cet épicier de génie.

UN POINT OÙ ILS SONT d'aCCOKD.

Il y a pourtant un point sur lequel Molière et Jean-Jacques Rousseau sont absolument du même avis, et ce point est des plus importants qui se puissent: c'est l'éducation des femmes. A la vérité, il faut, relativement à Molière, faire des distinctions et observer des nuances ; car Molière a varié sur cette question ; et c'est pourquoi nous n'en viendrons aux Femmes savantes qu'après avoir examiné l Ecole des Maris et l'Ecole des Femmes. Dans l'Ecole des Maris et dans l Ecole des Femmes, Molière est très sensiblement ce que nous appelons féministe, et je veux dire parla : 1° qu'il se montre très partisan de la plus grande liberté de conduite et d'allures laissée aux jeunes filles et aux jeunes femmes ; 2° qu'il se montre très partisan dune éducation et d'une instruction libérales données aux jeunes filles. Dans ÏEcole des Maris, on entend ces propos dits par le per-

soniiage qui est donné évidemment par l'auteur comme l'homme raisonnable de la pièce :

Leur sexe aime à jouir d'un peu de liberté; On le retient fort mal par tant d'austérité ; Et les soins défiants, les verrous et les grilles Ne font pas la vertu des femmes ni des filles . C'est l'honneur qui les doit tenir dans le devoir, Non la sévérité que nous leur faisons voir. C'est une étrange chose, à vous parler sans feinte, Qu'une femme qui n'est sage que par contrainte. En vain sur tous ses pas nous prétendons régner : Je trouve que le cœur est ce qu'il faut gagner.

Mes soins pour Léonor ont suivi ces maximes ;

Des moindres libertés je n'ai point fait des crimes ;

A ses jeunes désirs j'ai toujours consenti.

Et je ne m'en suis point, grâce au Ciel, repenti.

J'ai souffert quelle ait vu les belles compagnies,

Les divertissements, les bals, les comédies ;

Ce sont choses, pour moi, que je tiens de tout temps

Fort propres à former l'esprit des jeunes gens ;

Et l'école du monde, en l'air dont il faut vivre,

Instruit mieux, à mon gré, que ne fait aucun livre.

Dans lEcole des Femmes^ on entend ces discours dits par le personnage donné évidemment pour le sage de la pièce (1) :

(1) Il faut faire attention ici. Brunelière, pour montrer que « le raisonneur » ne peut pas être toujours pris pour le porteparole de Molière, nous dit, non sans bonne apparence de raison « Quand on nomme encore à ce piopos le Chrysalde de l'Ecole des Femmes, on ne fait pas attention, si ce bonhomme parlait au nom de Molière, quels étranges conseils Molière

UN POINT OU ILS SONT d'aCCORD 241

Et que prétendez-vous qu'une sotte, en un mot...

(puisse faire de bon en ménage)

Une femme stupide est donc votre marotte ?... Mais comment voulez-vous, après tout, qu'une bête Puisse jamais savoir ce que c'est qu'être honnête ? Outre qu il est assez ennuyeux, que je croi, D'avoir toute sa vie une bête avec soi, Pensez-vous le bien prendre, et que sur votre idée La sûreté d'un front puisse être bien fondée ? Une femme d'esprit peut trahir son devoir; Mais il faut pour le moins qu'elle ose le vouloir; Et la stupide au sien peut manquer d'ordinaire, Sans en avoir l'envie et sans penser le faire.

nous aurait donnés et qu'ils justifieraient les passages les plus violents des Maximes sur la Comédie. » Il fait, en ce passage, allusion au magnifique éloge du cocuage que prononce Chrvsalde en la scène vin de l'acte IV. Mais il faut faire attention, aussi, à ceci, que, dans îa scène vni de lacté IV. Chrjsalde ne songe plus à morigéner Arnolphe, ne songe plus qu'à se moquer de lui et que tout son discours est raillerie ; que l'exagération même, énorme, de ses derniers propos, le prouve et aurait dû avertir Bossuet ; qu'Arnolphe lui-même s'en aperçoit et dit : « Mais celte raillerie, en uu mot, m'importune • ; — tandis qu'au premier acte Chrvsalde admoneste très sérieusement Arnolphe ; que la preuve de cette dififérence, c'est qu'au premier acte, Chrj'salde, loin de faire un traité sur les avantages d être cocu, dit tout au contraire :

Et, bien qu'aux occurrences

Je puisse condamner certaines tolérances. Que mon dessein ne soit de souffrir nullement Ce que d'aucuns maris souffrent paisiblement...

D'où Ion peut conclure que, s'il serait absurde de tenir le Chrvsalde de l'acte IV pour le porte-parole de Molière, l'on reste très autorisé à considérer le Chrysalde de l'acte I comme le personnage raisonnable de la pièce ; et, sous le bénéfice de cette observation très importante, je poursuis.

RODSSEAU CONTRE MOLIKRE. Jg

Voilà la doctrine des hommes raisonnables de l'Ecole des Maris et de l Ecole des Femmes.

Inversement, la doctrine des hommes donnés évidemment pour imbéciles dans V Ecole des Maris et dans lEcole des Femmes est celle-ci : Sganarelle :

J'entends que la mienne

Vive à ma fantaisie, et non pas à la sienne, Que d'une serge honnête elle ait son vêtement. Et ne porte le noir qu'aux bons jours seulement ; Qu'enfermée au logis, en personne bien sage, Elle s'applique toute aux choses du ménage, A recoudre mon linge aux heures de loisir, Ou bien à tricoter quelque bas par plaisir.

Il serait même bon que l'honnête femme vécût loin de la ville, dans une sorte de solitude endormante et loin des excitations et des mauvais exemples. Sganarelle :

Isabelle pourrait perdre dans ces hantises Les semences d'honneur qu'avec nous elle a prises ; Et pour l'en empêcher dans peu nous prétendons Lui faire aller revoir nos choux et nos dindons.

Arnolphe : la femme doit être ignorante :

Dans ses meubles, dût-elle en avoir de l'ennui, Il ne faut écritoire, encre, papier, ni plumes. Le mari doit, dans les bonnes coutumes, Ecrire tout ce qui s'écrit chez lui.

UN POINT OU ILS SONT d'aCCORD 243

Ignorance et honnêteté se confondent et sont proprement même chose :

Héroïnes du temps, Mesdames les savantes, Pousseuses de tendresse et de beaux sentiments, Je défie à la fois tous vos vers, vos romans, Vos lettres, billets doux, toute votre science De valoir cette honnête et pudique ignorance. Ce n'est point par le bien qu'il faut être ébloui, Et pourvu que l'honneur soit

Il est bon même que l'honnête femme, outre l'ignorance, soit stupide :

Je la fis élever selon ma politique, C'est-à-dire ordonnant quels soins on emploierait Pour la rendre idiote autant qu'il se pourrait : Dieu merci, le succès a passé mon attente.

Et c'est ainsi que le but suprême sera atteint : n'être pas trompé, être bien servi :

Epouser une sotte est pour n'être point sot.

Je crois, en bon chrétien, votre moitié fort sage;

Mais une femme habile est un mauvais présage;

Et je sais ce qu'il coûte à de certaines gens

Pour avoir pris les leurs avec trop de talents.

Moi, j irais me charger d'une spirituelle

Qui ne parlerait rien que cercle et que ruelle.

Qui de prose et de vers ferait de doux écrits

Et que visiteraient marquis et beaux esprits.

Tandis que sous le nom du mari de madame

Je serais comme un saint que pas un ne réclame ?

Non, non ; je ne veux point d un esprit qui soit haut ;

Et femme qui compose en sait plus qu il ne faut.

Je prétends que la mienne, en clartés peu sublime, Même ne sache pas ce que c'est qu'une rime ; Et s'il faut qu'avec elle on joue au corbillon Et qu'on vienne à lui dire à son tour: « Qu'3' met-on ? » Je veux qu'elle réponde : « Une tarte à la crème ; » En un mot, qu'elle soit d'une ignorance extrême ; Et c'est assez pour elle, à vous en bien parler. De savoir prier Dieu, m'aimer, coudre et filer.

Telle est la doctrine complète d'Arnolphe qui est bien curieuse quand on y songe un peu. Elle est celle d'un siècle qui. témoin de l'immense influence que la religion a acquise sur les hommes, croit à la toute-puissance de l'éducation ; croit qu'une jeune fille à dix-sept ans sera exactement ce que l'éducation et l'instruction et le dressage l'auront faite, ne tient pas compte de la puissance de linslinct. Arnolphe, vieux relativement à Agnès, l'a laissée ignorante et idiote pour qu'elle l'aimât. Mais, non point pour être aimé, mais pour avoir une chance de l'être, c'était précisément le contraire — la remarque, très juste et très fine, est de Sarcey — qu'il aurait dû faire ! En civilisation avancée, il arrive, rarement Dieu merci, mais enfin il arrive qu'une jeune fille s'éprenne d'un homme âgé à cause de son intelligence, de son talent, etc. Mais pour cela, il faut qu'elle soit intellectuelle et élevée intellectuellement. Arnolphe, donc, justement parce qu'il croit à la toute-puissance de l'éducation, aurait

UN POINT OU ILS SONT d'aCCORD 245

dû faire élever Agnès intellectuellement, pour avoir une chance sur vingt, mais du moins une, d'être préféré par elle à un jeune homme, et c'est en la faisant élever en idiote qu'il n'a plus aucune chance, aucune du tout, d être aimé, jamais une pastoure n'ayant préféré un quadragénaire à un jouvenceau.

Il est vrai que le bon Arnolphe n'a aucun mérite intellectuel ni aucun talent propre à éblouir. Le raisonnement reste cependant, quoique sur un champ plus circonscrit. Encore qu'Arnolphe ne puisse guère compenser le désavantage de l'âge par une supériorité intellectuelle, encore est-il que le désavantage et le ridicule de l'âge paraîtraient moins énormes à une intellectuelle qu'il ne le paraît à une simple.

Tant y a que voilà quelle est, dans l'Ecole des Maris et dans lEcole des Femmes, la doctrine des personnages qui y sont donnés comme des imbéciles et des grotesques.

Or, cette doctrine, précisément la même, sera répétée dans les Femmes savantes : mais mise dans la bouche du personnage sympathique, de sorte que les Femmes savantes sont très symétriquement la contrepartie et le contraire, comme doctrine, de VEcole des Maris et de VEcole des Femmes.

Chrysale, personnage sympathique — et si l'on me conteste cette qualification, je dirai qu'il est au moins sympathique par comparaison et que l'opposant à Philaminte, Armande et Bélise, qu'il berne furieusement, Molière le rend éminemment sympathique au parterre et met les rieurs de son côté, et cela me suffit — Chrysale, personnage sympathique, est un Sganarelle atténué, à peine atténué, un Arnolphe adouci, à peine adouci ; et toute la doctrine de Sganarelle et d Arnolphe vient se concentrer, puis se déployer dans sa grande tirade de l'acte II, à ce point que les expressions dont il se sert sont souvent les mêmes dont avaient usé Sganarelle et Arnolphe.

Qu'importe qu'elle manque aux lois de Vaugelas, Pourvu qu'à la cuisine elle ne manque pas ? J'aime bien mieux, pour mol, qu'en épluchant ses herbes Elle accommode mal les noms avec les verbes. Et redise cent fois un bas ou méchant mot Que de brûler ma viande, ou saler trop mon pot. Je vis de bonne soupe et non de beau langage. Vaugelas n'apprend point à bien faire un potage ; Et Malherbe et Balzac, si savants en beaux mots, En cuisine peut-être auraient été des sots.

— Mais il ne s'agit que d'une servante ! — Précisément ! L'art de Molière a été de faire glisser insensiblement Chrysale des qualités qu'il exige d'une servante et de celles dont il

UN POINT OU ILS SONT d'aCCORD 247

la quitte, aux qualités qu'il exige d'une bourgeoise et à celles qu'il veut qu'elle n'ait point, de telle sorte justement qu'il en vienne à la pleine doctrine de Sganarelle et d'Arnolphe : l'épouse-servante :

Voulez-vous que je dise ? Il faut qu'enfin j'éclate :

Que je lève le masque, et décharge ma rate.

De folles on vous traite et j'ai fort sur le cœur...

Le moindre solécisme en parlant vous irrite ;

Mais vous en faites, vous, d étranges en conduite.

Vos livres éternels ne me contentent pas.

Et hors un gros Plutarque à mettre mes rabats,

Vous devriez brûler tout ce meuble inutile,

Et laisser la science aux docteurs de la ville ;

M'ôter, pour faire bien, du grenier de céans

Cette longue lunette à faire peur aux gens.

Et cent brimborions dont l'aspect importune :

Ne point aller chercher ce qu'on fait dans la lune.

Et vous mêler un peu de ce qu'on fait chez vous

Où nous voyons aller tout sens dessus dessous,

Jl n est pas bien honnête, et pour beaucoup de causes,

Quune femme étudie et sache tant de choses.

Former aux bonnes mœurs l'esprit de ses enfants.

Faire aller son ménage, avoir l'œil sur ses gens,

Et régler la dépense avec économie

Doit être son étude et sa philosophie.

Nos pères, sur ce point, étaient gens bien sensés

Qui disaient qu'une femme en sait toujours assez

Quand la capacité de son esprit se hausse

A connaître un pourpoint d avec un haut- de- chausse.

Les leurs ne lisaient point ; mais elles vivaient bien.

Leurs ménages étaient tout leur docte entretien,

Et leurs livres un dé, du fil et des aiguilles,

Dont elles travaillaient au trousseau de leurs filles.

Les femmes d à présent sont bien loin de ces mœurs Elles veulent écrire et devenir auteurs. Nulle science n'est pour elles trop profonde, Et céans beaucoup plus qu'en aucun lieu du monde: Les secrets les plus hauts s'y laissent concevoir, Et l'on sait tout chez moi hors ce qu'il faut savoir; On y sait comme vont Lune, Etoile polaire, Vénus, Saturne et Mars, dont je n'ai point affaire; Et, dans ce vain savoir, qu on va chercher si loin. On ne sait comme va mon pot, dont j'ai besoin.

C'est la pure doctrine d'Arnolphe, d'une part déployée et éloquente, d'autre part avec deux omissions seulement, mais, peut-être, significatives. Arnolphe disait :

Et c'est assez pour elle, à vous en bien parler, De savoir prier Dieu.m'aimer, coudre et filer.

Dans le programme de Chrysale, l'amour n'apparaît point, parce que Chrysale a cinquante ans et n'a plus de prétentions à cela; et prier Dieu n'apparaît point parce que, comme tous les personnages raisonnables et sympathiques de Molière, Chrysale n'a pas de sentiments religieux ; et, de même que Molière mettait des maximes religieuses dans la bouche d'Arnolphe, parce qu'il est personnage grotesque, il n'en pouvait pas mettre dans la bouche de Chrysale, personnage sensé. Mais le fond des

discours de Sganarelle, d'Arnolphe et de Chrysale est exactement le même, et ce que Molière donnait en 1061-1662 comme propos de burlesques, il le donne en 1672 comme propos de très honnête homme. Le revirement a été complet.

D'où vient? De ceci, je crois, que Molière était directeur de théâtre, qu'il dépendait de son public et que, de 1662 à 1672, son public a exercé sur lui une grande influence.

Il est à remarquer que de 1659 à 1673 la double évolution de Molière est sensiblement celle-ci : Il va de plus en plus vers les pièces sérieuses et les grands sujets, et cela s'explique par la maturité de son esprit, la conscience de sa valeur, et le succès obtenu ; et il va de plus en plus dans le sens des idées générales de son temps et des préjugés de son temps, et cela s'explique par le besoin de réussir.

Certes, il est bourgeois, et très bourgeois, de naissance, de tempérament, d'éducation, de premier habitat et de premiers entours ; mais il devient bourgeois de plus en plus et bourgeois de Paris de plus en plus en avançant.

Dans ses premières pièces, on a assez dit qu'il y a une certaine fantaisie d'artiste qui ne se retrouve plus dans les dernières. Il y a aussi

une certaine originalité et excentricité d'opinions — très relatives — qui ne se retrouvent plus dans les dernières. Y a-t-il lieu commun de Molière, banalité moliéresque plus constante, plus insistante, plus obstinée et plus rebattue que le ridicule du vieillard amoureux ? Eh bien, mais, Molière n'a pas toujours soutenu cette banalité et plaidé ce lieu commun. Si l Ecole des Maris est en contradiction flagrante avec les Femmes savantes sur la question de léducation des femmes, elle est en contradiction avec tout le théâtre de Molière sur la question du vieillard amoureux. Elle présente un vieillard amoureux qui est sympathique au public ou que l'auteur veut qui le soit et qui est aimé. Ce vieillard « presque sexagénaire » nous dit très sérieusement :

Je sais bien que nos ans ne se rapportent guère. Et je laisse à son choix liberté tout entière. Si quatre mille écus de rente bien venants, Une grande tendresse et des soins complaisants Peuvent, à son avis, pour un tel mariage, Réparer entre nous l'inégalité d'âge, Elle peut m'épouser

De ce vieillard « presque sexagénaire », Léonor, qui a vingt ans, vient nous dire :

Du sort dont vous parlez, je le garantis, moi, S'il faut que par l'hymen il reçoive ma foi :

Il s'y peut assurer ; mais sachez que mon âme Ne répondrait de rien, si j'étais votre femme.

De ce vieillard» presque sexagénaire ». Léonor vient nous dire encore, en revenant du bal:

O l'étrange martyre !

Que tous ces jeunes fous me paraissent fâcheux !

Je me suis dérobée au bal pour l'amour d'eux...

Et moi. je n'ai rien vu de plus insupportable ;

Et je préférerais le plus simple entretien

A tous les contes bleus de ces diseurs de rien.

Ils croient que tout cède à leur perruque blonde

Et pensent avoir dit le meilleur mot du monde

Lorsqu ils viennent, d'un ton de mauvais goguenard.

Vous railler sottement sur l'amour d'un vieillard.

Et moi d'un tel vieillard je prise plus le zèle

Que tous les beaux transports d'une jeune cervelle.

Voilà certes une chose étrange et qui blesse toutes les idées reçues et qui prouve, par parenthèse, que, dans la pièce de l'année suivante, Arnolphe, qui n'a que quarante ans, ne déplait pas à Agnès selon les idées de Molière, parce qu'il est vieux, mais parce qu'il est ennuyeux et tient des discours éternels de sagesse et d'honneur; enfin voilà une chose parfaitement étrange, un véritable paradoxe, et, il faut bien le dire, un peu choquant.

Molière, on le sait assez, n'y est pas retombé.

Il a été si loin d'y retomber que, de même qu'il réfute l'Ecole des Maris et F Ecole des Femmes dans les Femmes savantes, de même il réfute, un peu, l'anecdote Chrysalde-Léonor, dans r Avare, en ce sens que ce qu'il donnait dans l'anecdote Chrysalde-Léonor comme très sérieux, il le donne dans lAvare comme la chose impossible, que ne peut raconter qu'une menteuse et que ne peut croire qu'un imbécile :

Harpagon : Frosine, il y a encore une chose qui m inquiète. La fille est jeune, comme tu vois ; les jeunes gens d'ordinaire n'aiment que leurs semblables et ne cherchent que leur compagnie. J ai peur qu'un homme de mon âge ne soit pas de son goût et que cela ne vienne à produire chez moi certains petits désordres qui ne maccommoderaient pas.

Frosine : Ah ! que vous la connaissez mal! C'est encore une particularité que j'avais à vous dire Elle a une aversion épouvantable pour tous les jeunes gens et n'a de l'amour que pour les vieillards.

Harpagon : Elle !

Frosine : Oui, elle. Je voudrais que vous l'eussiez entendue parler là-dessus. Elle ne peut souffrir du tout la vue d'un jeune homme ; mais elle n'est point plus ravie, ditelle, que lorsqu'elle peut voir un beau vieillard avec une barbe majestueuse. Les plus vieux sont pour elle les plus charmants, et je vous avei'tis de n'aller point vous faire plus jeune que vous êtes. Elle veut tout au moins qu'on soit sexagénaire ; et il n'y a pas quatre mois encore, qu'étant prête d'être mariée, elle rompit tout net le mariage sur ce que son amant fit voir qu'il n'avait que cinquante-six ans, et qu'il ne prit point de lunettes pour signer le contrat.

Harpagon : Sur cela seulement ?

UN POINT OU ILS SONT d'aCCORD 253

Frosine : Oui. Elle dit que ce n'est pas contentement pour elle que cinquante-six ans ; et surtout, elle est pour les nez qui portent des lunettes.

Harpagon : Certes, tu me dis là une chose toute nouvelle.

Frosine : Cela va plus loin qu'on ne vous peut dire. On lui voit dans sa chambre quelques tableaux et quelques estampes ; mais que pensez-vous que ce soit? Des Adonis, des Céphales, des Paris et des Apollons ? Non, de beau.x portraits de Saturne, du roi Priam, du vieux Nestor et du bon père Anchise sur les épaules de son fils.

Harpagon : Cela est admirable 1 Voilà ce que je n'aurais jamais pensé, et je suis bien aise d'apprendre qu'elle est de cette humeur. En effet, si j'avais été femme, 'e n'aurais point aimé les jeunes hommes.

Frosine : Je le crois bien. Voilà de belles drogues que des jeunes gens, pour les aimer ! Ce sont de beaux morveux, de beaux godelureaux, pour donner envie de leur peau, et je voudrais bien savoir quel ragoût il y a à eux ?

Harpagon : Pour moi, je n'y en comprends point; et je ne sais pas comment il y a des femmes qui les aiment tant.

Frosine : Il faut être folle Geffée. Trouver la jeunesse aimable, est-ce avoir le sens commun ?...

Ne dirait-on pas la propre caricature de Léonor et que Molière se moque de Lconoravec l'impiloj^able verve qu'on lui connaît et qui jamais ne lut plus vive ? C'est plutôt de lui qu'il se moque, corrigé par le parterre, et de la singulière idée, probablement froidement accueillie, qu'il a eue, sept ans auparavant, de présenter sérieusement une jeune fille éprise d'un sexagénaire ; et l'on voit tout le chemin parcouru .

J'aurais tendance à placer au Misanthrope, en 1666, la ligne de partage, nécessairement très flottante, entre le Molière encore provincial, ou pour mieux dire encore personnel, et le Molière dressé et plié peu à peu par son public parisien .

Dans le Misanthrope, il tient la balance égale entre l'homme du public qui est Philinte et son homme à lui, qui est Alceste, et il fait des concessions sans doute, mais quoi qu'en dise Rousseau, il en fait peu.

Dans le Tartuffe, écrit, il est vrai, avant le Misanthrope, mais remanié jusqu'en 1667, il est en plein contact et en pleine communauté avec son public, soit qu'il flagelle Tartufl'e, soit qu'il berne Orgon.

Ensuite, de plus en plus, il flatte les goûts de la classe moyenne: son mépris pour laiésine,ou plutôt, car elle est avare, le plaisir qu'elle prend à ce qu'on ne la prenne pas pour telle et à ce qu'on offre à ses mépris des avares extravagants ; son aversion, très réelle, pour les bourgeois riches qui veulent se faire gentilshommes (George Dandin, M. Jourdain); sa déflance à l'égard des médecins qui lui vendent leur latin trop cher ; son mépris pour les gens de province, éternelle matière de succès auprès des Parisiens (i1/. de Pourceaugnacja comtesse d'Escarbagnas); son aversion et

UN POINT OU ILS SONT D ACCORD i.)0

sa peur de bourgeoisie peu instruite à l'égard des femmes qui s'instruisent et qui instruites pourraient la mépriser, — et il était bien loin de VEcole des Maris et de lEcole des Femmes.

Notez qu'il est possible, je ne dis rien de plus, et déjà c'est me hasarder, mais enfin il est possible que rEcoIe des Femmes ait été reçue, partiellement du moins, à contre-sens, et qu'Arnolphe, du moins à la première scène, ait été accueilli favorablement par le parterre. Pour mon compte, je gagerais que sa tirade maîtresse (épouser une sotte... De savoir prier Dieu, m'aimer, coudre et filer) a été applaudie vigoureusement.

Je le crois sur ce que je le crois, sans doute ; mais encore, non pas tout à fait. Ave^-vous remarqué que dans la Critique de lEcoledes Femmes, que l'on ne saurait étudier d'assez près. « M. de la Souche » n'est point considéré du tout par les adversaires même de la pièce comme un imbécile? Lysidas dit de lui : « Et ce monsieur de la Souche, enfin, qiion nous fait homme d'esprit et qui parait si sérieux en tant d'endroits, ne descendil pas dans quelque chose de trop comique et de trop outré au cinquième acte, lorsqu'il explique à Agnès la violence de son amour avec ses roulements d'yeux extravagants... »

— Mais, me dira-t-on, ne voyez-vous pas qu'à

l'homme qu'il se suscite comme adversaire, Molière ne prête que des bourdes et balourdises et que la définition que donne Lysidas de M. de la Souche en est une ?

— Pardon ! Lysidas n'est ni un « marquis » ni une « Climène ». Il est l'homme qui, dans la Critique de lEcole des Femmes, fait les observations sérieuses, les critiques pertinentes, celles qui ont été faites par les gens de métier ; il est hostile, il est amer, il est vétilleux, mais il est sensé, et quand il dit qu'Arnolphe est un homme sérieux et un homme d'esprit dans beaucoup d'endroits, c'est qu'Arnolphe a été pris ainsi par la majorité du public.

La preuve en est que Dorante qui répond à Lysidas ne le réfute nullement sur ce point, ne lui reproche aucunement d'avoir dit qu'Arnolphe est souvent homme sérieux et homme d'esprit. Point du tout. Au contraire. Il lui reproche de triompher d'une contradiction qui n'en est pas une, puisqu' « il n'est pas incompatible qu'une personne soit ridicule en de certaines choses et honnête homme en d'autres ». Et donc il reconnaît lui-même qu'Arnolphe est « honnête homme ». 11 lui reproche une seconde fois de triompher d'une contradiction qui n'en est pas une, en lui disant : « Et quant au transport j amoureux du cinquième acte qu'on accuse d'être

UN POINT OU ILS SONT d'aCCORD 257

trop outré et trop comique, je voudrais bien savoir si ce n'est pas faire la satire des amants et si les honnêtes gens mêmes et les plus sérieux, en de pareilles occasions, ne font pas des choses... » Et donc il reconnaît lui-même qu'Arnolpheest fort honnête homme et sérieux, ce qui est, à très peu près, ce que disait Lysidas. Pas une seule fois Dorante ne dit à Lysidas : « Eh 1 monsieur, Arnolphe est un burlesque et toutes les sottises qu'il fait sont naturelles ! » Toujours il lui dit : a Vous trouvez qu'Arnolphe a des parties d'honnête homme et d homme d'esprit ; vous avez raison ; vous n'avez tort que d'en conclure qu'il ne peut jamais faire de sottises, ce qui est mal connaître les hommes. »

Adversaires et défenseurs de rEcolc des Femmes sont donc d'accord à reconnaître Arnolphe partiellement honnête homme, liorame sérieux et homme d'esprit.

Or, où, diantre, le public a-l-il pu voir ces parties d'honnête homme que contient et que montre Arnolphe? Nulle part assurément, si ce n'est à la première scène du premier acte, où Arnolphe expose ses théories sur l'éducation des femmes et svr les veriui d'ignorance que les feniraes doivent avo-v et doi /eni garder.

Je suis donc autorisé à croire li-c a Arnolphe

théoricien avait été favorablement accueilli et avait été approuvé.

Or, je pense que cette leçon n'avait pas été perdue pour Molière et que Molière qui n'oubliait rien, à preuve les bonnes tirades de Don Garde de Sauarre transportées dans le Misanthrope, se sera dit : Ils approuvent le programme d'Arnolphe. Je le leur resservirai, le même au fond, plus étendu, plus éloquent et mis dans la bouche d'un personnage qui restera sympathique, et ils applaudiront aux partisans de lignorance féminine, et ils riront des femmes savantes tant qu'ils voudront. »

Du reste, qu'on ne me fasse pas dire que Molière, en 1659, arrivant de ses provinces et c'est-cà-dire de ses méditations solitaires et de ses entreliens avec lui-même, était un libéral, un esprit large et partisan de tous les progrès, et que le public parisien, le public des bourgeois de Paris, en a fait un conservateur à son image. Non, Molière est foncièrement bourgeois, conservateur, prooert/a/ et d'esprit étroit. Je dis seulement que son public de Paris et les nécessités de son métier de directeur lont ramené, et vivement, aux idées générales qu'il avait puisées dans la boutique paternelle et détourné de quel- (jues idées indépendantes, originales et légèrement excentriques, qu'antérieurement à son

UN POINT OU ILS SONT d'aCCORD 259

retour à Paris, ou dans les premiers temps de ce retour, il avait eues ou accueillies.

Toujours est-il que relativement à la ques tion féminine, parce que postrema homines meminere, c'est comme auteur des Femmes sauantes que Molière se présente à nous, c'est comme conlemplcur des femmes iushuites, c'est comme panégyriste des femmes exclusivement ménagères, c'est comme ayant pour interprète Chrysale et même un peu Arnolphe et Sganarelle.

Or, Jean Jacques Rousseau, sur la question féministe, est d'accord avec Molière jusqu'à être plus moliériste (|iie Molière, jusquà être un Chrysale, un Arnolphe et un Sganarelle, avec quelques contradictions en plus, qui elles-mêmes, comme nous le verrons, ne sont i)eut-ètre que l'exagération des j)rincipes généraux de ces trois personnages.

Rousseau, dans Sophie, débute presque, soit qu'il s'en souvienne, soit qu'il y ait simple rencontre, par la célèbre apostrophe de La Bruyère sur l'ignorance des femmes : « Pourquoi s'en prendre aux hommes de ce que les femmes ne sont pas savantes ? Par quelles lois, par quels édits, par quels rescrits leur a-t-on défendu d'ouvrir les yeux et de lire... Ne se soat-elles pas au

contraire établies elles-mêmes dans cet usage de ne rien savoir... »

De même Rousseau écrit : « Les femmes ne cessent de croire que nous les élevons pour être vaines et coquettes, que nous les amusons sans cesse à des puérilités pour rester plus facilement les maitres. Elles s'en prennent à nous des défauts que nous leur reprochons. Quelle folie ! Depuis quand sont-ce les hommes qui se mêlent de l'éducation des filles ? Qui est-ce qui empêche les mères de les élever comme il leur plaît ?... Force- t-on vos filles à perdre leur temps en niaiseries ? Leur fait-on, malgré elles, passer la moitié de leur temps à leur toilette ? Vous empêchct-on de les instruire et faire instruire à votre gré ? . . . »

Seulement La Bruyère dénonce comme cause véritable de l'ignorance des femmes leurs défauts naturels : « Paresse de leur esprit, soin de leur beauté, légèreté d'intelligence, éloignement des choses pénibles et sérieuses ; curiosité toute difTérente de celle qui contente l'esprit », etc. ; tandis que Rousseau donne comme cause de leur ignorance la connaissance de leurs véritables intérêts et assure tout de suite qu'elles ont bien raison de rester ignorantes.

Pourquoi ï Parce que la femme « vaut mieux comme femme » [en restant femme] « et moins

UN POINT or ILS SONT d'accord 261

comme homme. Partout où elle fait valoir ses droits, elle a l'avantage ; partout où elle veut usurper les nôtres, elle reste au-dessous de nous. »

Par conséquent v cultiver dans les femmes les qualités de l'homme et négliger celles qui leur sont propres est visiblement travailler à leur préjudice ».

Aussi voudraient-elles bien prendre nos qualitéset nos avantages sans perdre ni leurs qualités, ni leurs avantages, et « tâchant d'usurper nos avantages, elles n'abandonnent pas les leurs » [très exact], mais « il arrive de là que ne pouvant bien ménager les uns et les autres parce qu'ils sont incompatibles », en définitive et tout compté. « elles restent au-dessous de leur portée sans se mettre à la nôtre et perdent la moitié de leur prix. »

Donc que l'honnête fille ne cherche point à être un « honnête homme ».

En conséquence, quelle éducation lui donnerat-on? Pour répondre à cette question, il n'y a qu'à se demander pourquoi la femme est faite. Tout dépend de là. Or pour quoi îa femme estelle faite .^

C'est bien simple ; la réponse est dans Molière : « La femme est le potage de l'homme. » Voilà le principe de Rousseau, celui d'où toutes ses

idées de détail dériveront, presque toujours, avec une très rigoureuse logique.

La femme est le potage de l'homme ; « la femme est faite spécialement pour plaire à l'homme. Si l'homme doit lui plaire à son tour, c'est d'une nécessité moins directe ; son mérite est dans sa puissance ; il plaît par cela seul qu'il est fort. Ce n'est pas ici la loi de l'amour, j'en conviens, mais c'est celle de la nature, antérieure à l'amour même ».

Or « si la femme est faite pour plaire et pour être subjuguée, elle doit se rendre agréable à l'homme ». Se rendre agréable à l'homme, ce doit être tout le dessein de la femme ; rendre une femme agréable à l'homme, ce doit être tout le but de l'éducation des femmes.

Par conséquent, il y a ceci de bien remarquable à considérer que l'éducation de la femme ne doit pas être relative à la femme. Elle doit être relative à Ihomme exclusivement. « Ainsi toute réducation des femmes doit être relative aux hommes. » Leur plaire, leur être utile «■ bien se faire aimer et honorer d'eux, les élever jeunes, les soigner grands, les conseiller, les consoler, leur rendre la vie agréable et douce ; voilà les devoirs des femmes dans tous les temps et ce qu'on doit leur apprendre dès leur enfance. Tant qu'on ne remontera pas à ce principe, on s'écar-

UN POINT OU ILS SONT d' ACCORD 263

tera du but et tous les préceptes qu'on leur donnera ne serviront de rien pour leur bonheur ni pour le nôtre. »

Remarquez maintenant que. parce que l'éducation des femmes doit être tout entière relative à l'homme, elle doit être contraire à celle de Ihomme.

— Comment cela?

— Oui, c'est plus dilTicile à entendre tout d'abord ; mais suivez bien. La femme doit être quelque chose qui plaise à l'homme. Si elle n'est pasquelquechosequiplaîtàl homme, elle meurt : « nous dépendons d'elles par nos désirs ; mais elles dépendent de nous et par leurs désirs et parleurs besoins ; ... pourquelles aient le nécessaire, pour qu'elles soient dans leur état, il faut que nous le leur donnions, que nous voulions le leur donner, que nous les en estimions dignes ; elles dépendent de nos sentiments, du prix que nous mettons à leurs mérites, du cas que nous faisons de leurs charmes et de leurs vertus. Par la loi même de la nature, les femmes, tant pour elles que pour leurs enfants, sont à la merci du jugement des hommes... »

Or. en état de civilisation (et c'est là l'enchaînement entre les idées, enchaînement que Rousseau n'a pas marqué, ce qui fait que le passage

reste obscur et que je me trompe peut-être en l'expliquant); or, en état de civilisation, si la femme dépend de notre jugement sur elle, nous dépendons en partie des jugements que sur elle portent les autres, de sorte qu'elle a grandement à compter avec la réputation générale qu'elle aura dans la cité. « II ne suffît pas qu'elles soient estimables, il faut qu'elles soient estimées; il ne leur suflil pas d'être belles, il faut qu'elles plaisent ; il ne leur suffît pas d'être sages, il faut qu'elles soient reconnues telles ; leur honneur n'est pas seulement dans leur conduite ; mais dans leur n'pH/r///o/ï... L'homme, en bien faisant. ne dépend que de lui-même et peut braver le jugement public ; mais la femme, en bien faisant, n'a fait que la moitié de sa tâche et ce que l'on pense d elle ne lui importe pas moins que ce quelle est en effet. »

Ce qu'il suit de là, mais le voici ; c'est que l'homme pouvant et devant mépriser 1 opinion publique et la femme ne pouvant pas la mépriser et devant la respecter, l'éducation de la femme doit être, relativement aux jugements humains et par conséquent, ce me semble, relativement à tout, en sens contraire de celle de l'homme. « Il suit de là que le système de son éducation doit être à cet égard contraire à celui de la nôtre ; l'opinion est le tombeau de la vertu parmi les

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hommes [à craindre l'opinion, l'homme perd sa vertu] et son trône parmi les femmes ».

Nous voici donc en possession de nos deux principes : toute l'éducation des femmes doit être relative à l'homme ; toute l'éducation des femmes doit être le contraire de celledes hommes. Je préviens que presque toutes les déductions de Rousseau seront tirées du premier de ces deux principes et que le second ne mettra que quelques traces de lui dans l'argumentation. Poursuivons.

Or qu'est-ce qui, dans la femme, est utile à l'homme ? Le savoir? Non, pour trois raisons. La première, c'est que ce qui, dans la femme, est utile à l'homme, c'est, sans doute, ce que la femme peut normalement, facilement, aisément, sans efTorl pénible, développer et mettre en exercice. Or les facultés intellectuelles de la femme nesupportcntpasle savoir: « La recherche des vérités abstraites et spéculatives, des principes, des axiomes dans les sciences, tout ce qui tend à généraliser les idées n'est pas du ressort des femmes ; leurs études doivent se rapporter toutes à la pratique ; c'est à elles à faire l'application des principes que l'homme a trouvés et c'est à elles de faire les observations qui mènent l'homme à l'établissement des principes. Toutes

les réflexions des femmes doivent tendre à l'étude des hommes... Car, quant aux ouvrages de génie, ils passent leur portée ; elles n'ont pas aussi assez de justesse et d'attention pour réussir aux sciences exactes, cl quant aux connaissances physiques, c'est à celui des deux qui est le plus agissant, le plus allant... à juger des rapports sensibles et des lois de la nature... »

La seconde raison pourquoi le savoir des femmes n'est pas utile à l'homme, n'est pas relatif à l'homme, c'est qu'il lui est aff'reusement désagréable. Ici, le couplet de Sganarelle et celui de Chrysale mis en belle prose : « J'aimerais cent lois mieux une fille simple et grossièrement élevée qu'une fille savante et bel esprit qui viendrait élal)lir dans ma maison un tribunal de littérature dont elle se ferait la présidente. Une femme bel esprit est le fléau de son mari, de ses enfants, de ses amis, de ses valets, de tout le monde. De la sublime élévation de son esprit, elle dédaigne tous ses devoirs de femme et commence toujours par se faire homme à la manière de M"' de l'Knclos. Au dehors, elle est toujours ridicule et très justement critiquée parce qu'on ne peut manquer de l'être dès que l'on sort de son état... Quand elles auraient de vrais talents, leur prétention les avilirait. Leur dignité est d'être ignorées, leur gloire est dans l'estime de

UN POINT OU ii.s SONT d'accord 267

leur mari ... Toute fille lettrée restera fille toute sa vie, quand il n'y aura que des hommes sensés sur la terr^'. Qiuvrîs cur noliiu le diicerc. Gnlla ? discria es. » Ainsi a raisonné (^litandre, et il est bien l'exemple de ceux qui, éblouis d'abord par les mérites intellcciutls d'une lemme, réfléchissent à ce qu'elle deviendra plus tard, la manie du bel esprit se développant en elle, et battent en retraite prudemment du côté d une femme de bon sens.

Et la troisième raison pourquoi le savoir des femmes non seulement est inulile aux hommes et non seulement K'ur csiodicu.v, mais encore leur est nuisible, c'est qu il risque de les détrôner, ce qui est le renversement des lois de la nature, puisque du côté de la barbe est la toute-puissance : « Les diverses manières d'envisager et de résoudre ces questions font que, donnant dans les excès contraires, les uns bornent la femme à coudre et à filer dans son ménage avec ses servantes et n'en font ainsi que la première servante du maître ; les autres, non conlenls d'assurer ses droils, lui fonl encore usurper les noires : car la laisser au-dessus de nous dans les qualités propres à son sexe et la rendre notre égale dans tout le reste, qu'est-ce autre chose que transporter à la femme la primaulé que la nature donne au lijari ? »

Voilà les trois raisons principales pour lesquelles le savoir des femmes n'est nullement relatif aux hommes. Or, la femme n'aj'ant d'autre raison d'être que de plaire à l'homme et toute son éducation devant être relative à l'homme, il n'y a aucune raison pour que la femme soit instruite et il y en a de nombreuses pour qu'elle ne le soit point.

En conséquence, pour commencer, si l'on veut, par l'instruction religieuse, la femme devra être munie d'une religion tout impersonnelle. L'éducation d'Emile a été dirigée de façon qu'il pût, arrivé à dix-neuf ans, se faire lui-même sa religion. L'éducation de Sophie, tout au contraire, doit être menée de telle sorte qu'elle reçoive sa religion toute faite sans la discuter, sans l'examiner, sans avoir la prétention de s'en rendre compte. On pourrait dire que dans la Salente rêvée par Rousseau tous les garçons sont protestants, toutes les filles sont catholiques, relativement du moins à la façon dont la religion est présentée aux uns et présentée aux autres : « Par cela même que la conduite de la femme est asservie à l'opinion publique [souvenir du second principe : pourquoi l'éducation des femmes doit être le contraire de celle des hommes], sa croyance est asservie à l'autorité. Toute fille doit avoir la religion de sa mère et toute femme celle de son

mari [et par conséquent en changer si son mari est d'une autre religion que sa mère? — Probablement oui, puisque le principe, c'est que la religion des femmes doit être impersonnelle et dépendre de ceux à qui elles obéissent ; et religion impersonnelle suppose, le cas échéant, religions successives]. Quand cette religion serait fausse, la docilité qui soumet la mère et la fille à l'ordre de la nature efface auprès de Dieu le péché de l'erreur. Hors d'état d'être juges ellesmêmes, elles doivent recevoir la décision des pères et des maris comme celle de l'Eglise. »

Le mari catéchiste de sa femme, je n ai pas besoin de faire remarquer que c est précisément la scène d'Arnolphe et Agnès :

... Il est aux enfers des chaudières bouillantes... Bouillir dans les enfers à toute éternité...

Ainsi qu'une novice

Par cœur dans le couvent doit savoir son office, Entrant au mariage, il en faut faire autant.

Rien ne marque mieux que ceci la profonde conviction de Rousseau, non seulement sur l'infériorité radicale delà femme, mais sur ceci quelle appartient à une autre espèce que l'homme ; car enfin voilà un protestant, très pénétré de protestantisme, resté fidèle au moins au principe protestant : nous sommes juges de notre croyance

et elle n'existe que si nous en sommes juges ; et c'est lui qui de cette loi générale excepte formellement la femme, comme incapable de se constituer à elle-même une foi. « Hors d'état d'être juges elles-mêmes... »

Pour ce qui est de ce qu'on appelle communément l'instruction, Sophie ne saura rien de ce que l'on apprend aux garçons même de la classe la plus ignorante de la nation. Elle n'aura reçu aucune teinture des sciences, pour quoi on a vu qu'elle n'était point faite, et elle n'aura lu aucun livre, sauf Banèine et Télémaqae ; et encore celui-ci par surprise et à son dam ; car il l'a troublée jusqu'à la rendre malade, et telle jeune fille, élevée comme elle, est morte de cette lecture.

Pourquoi cette inculture ? Mais pour que la jeune fille soit réservée à la culture de son mari, puisque, encore une fois, c'est uniquement pour lui qu'elle doit être élevée et que le vrai moyen de l'élever exclusivement pour lui est de la laisser intellectuellement nulle, de manière que, quelque ignorant que soit son mari, il le soit moins qu'elle et ait le plaisir d'abord de la supériorité et ensuite de l'instruire lui-même : « Elle a du goût sans étude ; des talents sans art, du jugement sans connaissances [toutes combinaisons qui semblent souffrir quelque difficulté], son

UN POINT OU ILS SONT d'aCCORD 271

esprit ne sait pas ; mais il est cultivé pour apprendre ; c'est une terre bien préparée qui n'attend que le grain pour rapporter. Elle n'a jamais lu de livre que Barrème et Télémaque qui lui tomba par hasard dans les mains ; mais une fille capable de se passionner pour Télémaque a-t-elle un cœur sans sentiment et un esprit sans délicatesse ? 0 l'aimable ignorante ! Heureux celui quon destine à Finstruire ! Elle ne sera pas le professeur de son mari, mais son disciple ; loin de vouloir l'assujettir à ses goûts, elle prendra les siens. Elle vaudra mieux pour lui que si elle avait été savante ; il aura le plaisir de lai tout enseigner. »

Toute l'éducation de la femme devant être relative à l'homme, le mieux est qu'on n'enseigne rien du tout à la jeune fille pour que l'homme, d'abord ne soit pas, ou blessé par une supériorité d'instruction chez sa femme, ou désobligé par un tour d'esprit contraire au sien que son instruction aurait donné à la femme ; ensuite ait le plaisir et le grand avantage d'enseigner à sa femme exclusivement ce qu'il veut qu'elle sache.

Qu'enseignera-t-on donc à la jeune fille ? Uniquement, les « travaux de son sexe » : la cuisine, la couture, la broderie la dentelle, la

tapisserie si elle en a le goût, ce qui, du reste, est douteux.

Ajoutons ces talents d'agrément, si odieux à Fénelon, et que Rousseau aime fort, avec une certaine crainte, et par conséquent admet et souhaite avec une certaine restriction. En effet, il faut prendre garde. La femme doit être un objet de plaisir pour son mari ; elle doit être un « harem » pour son mari *, mais il ne s'agit pas et il ne faut point qu'elle soit un objet de plaisir et un harem pour d'autres que pour son mari, comme l'est une grande musicienne, une brillante chanteuse, une danseuse raffinée. Il faut donc que la jeune fille soit musicienne, chanteuse et danseuse dans la mesure où elle pourra plaire à son mari sans être admirée par les autres. Car, d'une part, il faut éviter que la femme soit agréable en société, et, d'autre part, il faut éviter aussi qu'elle soit ennuyeuse à son maître et il ne faut point « bannir du mariage tout ce qui pourrait le rendre agréable aux hommes ».

La difficulté est terrible. Femme à talents, la jeune femme se servira de ces talents comme « d'amorce pour attirer chez elle de jeunes impudents qui la déshonoreront » ; femme sans talents, elle sera sans agrément, « maussade, grondeuse et insupportable dans sa maison. » En conséquence, il convient qu'elle soit musi-

UN POINT OU ILS SONT d'aCCORD 273

cienne, mais faible musicienne, chanteuse, mais médiocre chanteuse, danseuse, mais danseuse élémentaire. Sophie « aura la voix flexible et juste, chantera avec goût, à la rigueur saura s'accompagner, mais sans connaître une seule note » ; elle n'aura eu « d'autre maître à chanter que son père, d'autre maîtresse à danser que sa mère ; elle aime la musique pour elle-même ; mais c'est un goût plutôt qu'un talent ; elle ne sait point déchiffrer un air sur la note ». Voilà la mesure juste, qu'il ne s'agissait que de trouver, guidé par ce principe : plaire à son mari, ne pouvoir plaire qiià son mari.

Cuisine, office, couture, broderie, dentelle, tapisserie, talents d'agrément poussés jusqu'à une rassurante et salutaire médiocrité, voilà 1 instruction de Sophie.

Sera-ce tout, strictement ?Ici Rousseau, très évidemment, a hésité, a réfléchi très longuement et s'est répondu : « Non, malheureusement, ce ne peut pas être tout. »

Pourquoi ? Parce que, dans les villes du moins, la civilisation, à laquelle il est difficile de dérober entièrement la femme, entoure la jeune femme et l'obsède et que, pour se défendre contre les pièges que cette civilisation lui tendra, il faut que la jeune fille la connaisse : « Je ne blâmerai pas sans distinction qu'une femme fût

ROUSSEAU CONTRE ^^OLIÈRE. 18

bornée aux seuls travaux de son sexe et qu'on la laissât dans une profonde ignorance sur tout le reste ; mais il faudrait pour cela des mœurs publiques très simples, très saines ou une manière de vivre très retirée. Dans de grandes villes et parmi des hommes corrompus, cette femme serait trop facile à séduire ; souvent sa vertu ne tiendrait qu'aux occasions : dans ce siècle philosophe, il lui en faut une à l'épreuve ; il faut qu'elle sache d'avance et ce qu'on lui peut dire et ce qu'elle en devra penser. »

Ici, Rousseau passe du rôle d'Arnolphe à celui de Chrj'salde ou, du moins, il prend en grande considération ce que dit Chrysalde :

Mais comment voulez-vous après tout qu'une bête Puisse jamais savoir ce que c'est quatre honnête ?... Une femme d'esprit peut trahir son devoir, Mais il faut, pour le moins, qu'elle ose le vouloir ; Et la stupide au sien peut manquer d'ordinaire, Sans en avoir lenvie et sans penser le faire.

Mais alors, c'est tout le système de Rousseau qui est faux, même en partant de son principe, surtout en partant de son principe ; et si toute l'éducation de la femme doit être relative au futur mari, c'est, pour que le mari ne soit pas cocu, toute la connaissance exacte de la civilisation et par conséquent toute la culture qu'on

donne aux garçons, à bien peu près, que l'on doit aussi donreraux jeunes filles! Il n'y manquerait que les sciences, dont la femme n'a pas besoin pour se garantir des séducteurs ; mais avoir une culture littéraire, historique, philosophique égale à celle du séducteur possible, pour avoir une étendue et une solidité d'esprit égale à celle du séducteur possible, cela devient indispensable à la femme. Pour se défendre il faut être égal à l'adversaire. Et voici que reviennent livres d'histoire, livres de morale, livres de prosateurs et de poètes, tout ce que recommandait Fénelon.

Non pas, répond Rousseau, Vinstruction est inutile, Véducation suffît. L'éducation par l'instruction est une erreur. C'est le fond même de tout mon système pédagogique. Même pour Emile, je réduis l'instruction au minimum. Sophie ne sera pas instruite, mais elle sera éduquée et elle le sera conformément à mon principe : plaire à son futur mari, ne plaire qu'à lui.

Admettons que l'éducation par l'instruction soit purement une erreur (et je suis de ceux qui. sans être de cet avis, sont très loin de le trouver entièrement faux), et voyons Véducation que Rousseau donne à Sophie.

Il veut qu'on lui enseigne, non, donc, parles livres, mais, sans doute, par des conversations

et quelques expérimentations et exercices domestiques : le babil, le désir de plaire, la psychologie mondaine, la coquetterie.

Le babil, cela va de soi ; car remarquez que le but est de plaire. Or « le talent de parler tient le premier rang dans l'art de plaire ; c'est par lui seul qu'on peut ajouter de nouveaux charmes à ceux auxquels l'habitude accoutume les sens. C'est l'esprit qui, non seulement vivifie le corps, mais qui le renouvelle en quelque sorte ; c'est par la succession des sentiments et des idées qu'il anime et varie la physionomie, et c'est parles discours qu'il inspire que l'attention, tenue en haleine, soutient longtemps le même intérêt sur le même objet. C'est, je crois, pour toutes ces raisons que les jeunes filles acquièrent si vite un petit babil agréable, qu'elles mettent de l'accent dans leurs propos, même avant que de les sentir, et que les hommes s'amusent si tôt à les écouter, même avant qu'ils puissent les entendre ; ils épient ainsi le premier moment de cette intelligence pour pénétrer ainsi celui du sentiment. »

Or, cette facilité des jeunes filles à exprimer et à inspirer même des sentiments qu'elles n'éprouvent point, c'est ce qu'il faut favoriser de bonne heure et de bonne heure cultiver avec le plus grand soin pour l'encourager ; car c'est une

UN POINT OU ILS SONT D ACCORD It i

grande qualité : « Les lemmes ont la langue flexible ; elles parlent plus tôt, plus aisément et plus agréablement que les hommes ; on les accuse aussi de parler davantage ; cela doit être et je changerais volontiers ce reproche en éloge : la bouche et les yeux ont chez elles la même activité et pour la même raison. L'homme dit ce qu'il sait, la femme dit ce qui plait ; l'un pour parler a besoin de connaissances ; l'autre, de goût ; l'un doit avoir pour objet principal les choses utiles, l'autre, les agréables. Leurs discours ne doivent avoir de formes communes que celles de la vérité. »

Donc, encouragez le babil chez les jeunes filles. Mais sachez bien à quoi il doit tendre ; car c'est l'important. Il doit tendre non à être utile, mais à être agréable, à être flatteur, à produire un effet favorable dans l'esprit de l'auditeur; bref, il doit être un langage de courtisane dans les limites d'une stricte véridicité, et voilà la mesure juste : « On ne doit donc pas contenir le babil des filles comme celui des garçons, par cette interrogation dure : A quoi cela est-il bon ? mais par cette autre à laquelle il n'est pas plus aisé de répondre : Quel effet cela fera-t-il ? Dans ce premier âge, où. ne pouvant discerner encore le bien et le mal, elles ne sont les juges de personne, elles doivent s'imposer par là de ne

jamais rien dire que d agréable à ceux à qui elles parlent, et ce qui rend la pratique de cette règle plus difficile est qu'elle reste toujours subordonnée à la première qui est de ne jamais mentir. »

Voilà donc la première qualité à développer chez les jeunes filles, contenue et réglée par ces deux lois : ne jamais rien dire que d'agréable ; ne jamais mentir.

La seconde qualité à encourager et fortifier chez les jeunes filles, comme déjà l'indique ce que nous venons de dire, c'est le désir de plaire. Ce désir est assez naturel chez les jeunes filles ; mais il n'est pas inutile de le fortifier, de l'exciter, de lui donner toute l'intensité qu'il peut avoir. Songez aux jeunes filles de Sparte — Virginibus bacchata lacœnis Taygeta ^ et à l'exhibition presque continuelle que la loi voulait quelles fissent de leurs personnes : « Les filles de Sparte s'exerçaient, comme les garçons, aux jeux militaires... Ce n'est pas là ce que j'approuve et il n'est pas nécessaire que les jeunes filles fassent l'exercice à la prussienne ; mais je trouve qu'en général l'éducation grecque était très bien entendue en cette partie. Les jeunes filles paraissaient souvent en public, non pas mêlées aux garçons, mais rassemblées entre

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elles. Il n'y avait presque pas une fête, pas un sacrifice, pas une cérémonie où l'on ne vît des bandes de filles des premiws citoyens couronnées de fleurs, chantant des hymnes, formant des chœurs de danse, portant des corbeilles, des vases, des offrandes et présentant aux sens dépravés des Grecs un spectacle charmant et propre à balancer le mauvais efl"et de leur indécente gymnastique. Quelque impression que fît cet usage sur le cœur des hommes, toujours était-il excellent pour donner au sexe une bonne constitution dans la jeunesse par des exercices agréables, modérés, salutaires et pour aiguiser et former son goût par le désir continuel de pZaz're sans jamais exposer ses mœurs. »

C'est conformément à ces idées que Sophie, quand elle défie Emile à la course, « retrousse sa robe des deux côtés et, plus curieuse d'étaler une jambe fine aux yeux d'Emile que de le vaincre à ce combat, regarde si ses jupes sont assez courtes... » ; c'est conformément à ces idées que Rousseau, en proscrivant le théâtre (1), recommande les bals et souhaite qu'il y en ait d'officiels, présidés par un magistrat, surveillés par les pères et les mères, où « l'agréable réunion des deux termes de la vie donnât à l'assem-

(1) Non plus dans Sophie, mais dans la Lettre à d'Alembert.

blée un certain coup d'œil attendrissant, où l'on vît quelquefois couler des larmes de joie et de souvenir capables d'en arracher à un spectateur sensible, et où l'on couronnât la jeune personne qui se serait comportée le plus honnêtement, le plus modestement et aurait plu davantage à tout le monde... » On ne saurait trop exciter et aiguillonner chez les jeunes filles le désir de plaire. Il y a sans doute à craindre qu'il soit chez elle un peu languissant.

Une faculté à leur donner, car elles ne l'ont pas ou elles l'ont peu, c'est le don d'observation psychologique, et l'on a vu qu'il leur est absolument indispensable, ou plutôt qu'il est indispensable aux maris qu'elles le possèdent, puisque, manque de connaître les hommes, elles pourraient être séduites par eux. Le sens du monde, la faculté de connaître, de deviner les hommes, leur est donc absolument nécessaire : « La femme qui est faible et qui ne voit rien au dehors apprécie et juge les mobiles qu'elle peut mettre en œuvre pour suppléer à sa faiblesse; et ces mobiles sont les passions de l'homme. Sa mécanique à elle est plus forte que la nôtre ; tous ses leviers vont à ébranler le cœur humain. Tout ce que son sexe ne peut pas faire par luimême et qui lui est nécessaire ou agréable, il

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faut qu'il ait l'art de nous le faire vouloir ; il faut donc quelle étudie à fond le cœur de l'homme, non, par abstraction, l'esprit de V homme en général, mais l'esprit des hommes qui Ventourent, l'esprit des hommes auxquels elle est assujettie, soit par la loi, soit par l'opinion. Il faut qu'elle apprenne à pénétrer leurs sentiments par leurs discours, par leurs actions, par leurs regards, par leurs gestes. . . Ils philosopheront mieux qu'elle sur le cœur humain ; mais elle lira mieux qu'eux dans le cœur des hommes. C'est auxfemmes à connaître, pour ainsi dire, la morale expérimentale, à nous à la réduire en système. La femme a plus d'esprit et l'homme, plus de génie ; la femme observe et l'homme raisonne ; de ce concours résultent la lumière la plus claire et la science la plus complète que puisse acquérir de lui-même l'esprit humain... »

Voilà qui est bien ; mais si la jeune fille ne peut pas et ne doit pas acquérir dans les livres la connaissance des cœurs humains et si, d'autre part, cette connaissance lui est indispensable, reste qu'il faut la conduire dans le monde de très bonne heure, et alors que devient Sophie, l'idéale Sophie, élevée, sans un seul livre, sans un seul voisin de campagne, par son père et sa mère, dans un hameau .^ Elle devient ce qu'elle peut et, à ce moment-ci, Rousseau l'oublie com-

plètement. Il tient, à ce moment-ci, que la jeune fille doit être menée dans le monde : 1° pour connaître l'humanité, puisqu'il faut qu'elle la connaisse ; 2° pour se dégoûter du monde : « Le monde est le livre des femmes. Quand elles y lisent mal. c est leur faute, ou quelque passion les aveugle. Cependant la véritable mère de famille, loin d'être une femme du monde, n'est guère moins recluse dans sa maison que la religieuse dans son cloître. Il faudrait donc faire pour les jeunes filles qu'on marie comme on fait ou comme on doit faire pour celles qu'on met dans les couvents: leur montrer les plaisirs qu'elles quittent avant de les y laisser renoncer, de peur que la fausse image de ces plaisirs qui leur sont inconnus ne vienne un jour égarer leurs cœurs. En France, les filles vivent dans des couvents et les femmes courent le monde. Chez les anciens, c'était tout le contraire ; les filles avaient, comme je l'ai dit, beaucoup de jeux et de fêtes publiques ; les femmes vivaient retirées. Cet usage était plus raisonnable et maintenait mieux les mœurs. Une sorte de coquetterie est permise aux filles à marier ; s'amuser est leur grande affaire. Les femmes ont d'autres soins chez elles et n'ont plus de maris à chercher ; mais elles ne trouveraient pas leur compte à cette réforme, etmalheureusement elles donnent

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le ton. Mères, faites du moins vos compagnes de vos filles. Donnez-leur un sens droit et une âme honnête; puis, ne leur cachez rien de ce qu'une âme chaste peut regarder. Le bal, les festins, les jeux, même le théâtre; tout ce qui, mal vu, fait le charme d'une imprudente jeunesse, peut être offert sans risque à des yeux sains. Mieux elles verront ces bruyants plaisirs, plus tôt elles en seront dégoûtées. J'entends la clameur qui s'élève contre moi. Quelle fille résiste à ce dangereux exemple ?. .. Mais, avant de leur offrir ce tableau trompeur, les avez-vous bien préparées à le voir sans émotion... Les avez-vous bien armées contre les illusions de la vanité ?... Quand je veux qu'une mère introduise sa fille dans le monde, c'est en supposant qu'elle le lui fera voir tel qu'il est. »

Nous sommes ici proprement, non plus dans la thèse de Sganarelle, mais dans celle d'Ariste :

J'ai souffert qu'elle ait vu les belles compagnies, Les divertissements, les bals, les comédies... Et l'école du monde, en l'air dont il faut vivi-e, Instruit m'eux, à mon gré, que ne fait aucun livre... Et je ne m'en suis pas, grâce au ciel, repenti.

Rousseau s'est avisé que le monde existe ; que, quoi qu'on puisse faire, Sophie y vivra, que pour se garder des pièges qu'il peut vous

tendre, ou seulement pour les voir, il faut le connaître et aussi qu'il n'est pas inutile de le connaître pour ne l'aimer point ; qu'à la vérité on peut le parfaitement connaître et l'aimer très fort (s'en doute-t-il ?), mais qu'encore (et c'est très vrai) il y a plus de chance qu'on l'adore dans le cas où on ne le connaît point. Donc, il faut exercer la psjxhologie mondaine de la jeune fille par l'usage du monde, après et avec de salutaires avertissements.

Il convient aussi, et à en juger par le nombre de lignes que Rousseau consacre à cet article, il semble qu'il y attribue une extrême importance, il faut aussi exercer et développer infiniment sa coquetterie. Voici tout le passage de Jean- Jacques Rousseau sur la coquetterie, passage qui semble d'abord un pur hors-d'œuvre, qui, après tout, en est peut-être un, que Rousseau n'a pas voulu perdre, mais qu'on voit ensuite que Rousseau prend très au sérieux comme article du programme de l'éducation de la jeune fille, ou que l'on voit qu'il rattache au moins à ce programme avec une affirmation énergique. Il vient de parler des devoirs et des qualités d'une maîtresse de maison ; il faut qu'elle comprenne et devine les plus secrets désirs et les plus secrètes pensées de ses invités, et ceci se rapporte à ses

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dons psychologiques ; puis, comme si ce qui suit se rattachait à ce don psychologique et en faisait partie et était tout aussi nécessaire, et l'on verra à la fin que c'est son avis, il ajoute : « Le même tour d'esprit qui fait exceller une femme du monde dans l'art de tenir maison fait exceller une coquette dans l'art d'amuser plusieurs soupirants. Le manège de la coquetterie exige un discernement encore plus fin que celui de la politesse ; car pourvu qu une femme polie le soit envers tout le monde, elle a toujours assez bien fait ; mais la coquette perdrait bientôt son empire par cette uniformité maladroite ; à force de vouloir obliger tous ses amants, elle les rebuterait tous. Dans la société, les manières qu'on prend avec tous les hommes ne laissent pas de plaire à chacun : pourvu qu'on soit bien traité, l'on n'y regarde pas de si près sur les préférences ; mais en amour une faveur qui n'est pas exclusive est une injure. Un homme sensible aimerait mieux être seul maltraité que caressé avec tous les autres, et ce qui lui peut arriver de pis est de n'être point distingué...

Je veux qu'on me distingue,

dit Alceste et aussi :

L'ami(e) du genre humain n'est pas du tout mon fait.

et aussi :

C'est que tout lunivers est bien reçu de vous.

Il faut donc qu'une femme qui veut conserver plusieurs amants persuade à chacun d'eux qu'elle le préfère et qu'elle le lui persuade sous les yeux de tous les autres, à qui elle en persuade autant sous les siens. Voulez-vous voir un personnage embarrassé? Placez un homme entre deux femmes avec chacune desquelles il aura des liaisons secrètes, puis observez quelle sotte figure il y fera. Placez en même cas une femme entre deux hommes, et sûrement l'exemple ne sera pas plus rare, vous serez émerveillé de l'adresse avec laquelle elle donnera le change à tous deux et fera que chacun se rira de l'autre. Or, si cette femme leur témoignait la même confiance et prenait avec eux la même familiarité,comment seraient-ils un instant ses dupes? En les traitant également, ne montrerait-elle pas qu'ils ont les mêmes droits sur elle ? Oh ! qu'elle s'y prend bien mieux que cela ! Loin de les traiter de la même manière, elle affecte de mettre entre eux de l'inégalité ; elle fait si bien que celui qu'elle flatte croit que c'est par tendresse et que celui qu'elle maltraite croit que c'est par dépit. Ainsi chacun, content de son partage la voit toujours s'occuper de lui, tandis

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qu'elle ne s'occupe en effet que d'elle seule... » Ici Rousseau semble à la fois avoir Célimène en vue et la critiquer et la perfectionner, comme, par son Onuphre, La Bruyère fait Tartuffe : Célimène est bonne coquette, mais il y a meilleure coquette que Célimène ; car elle traite également ses (' amants »> ; c'est élémentaire ; il y a mieux.

« ... Dans le désir général de plaire, la coquetterie suggère de semblables moyens ; les caprices ne feraient que rebuter s'ils n'étaient sagement ménagés, et c'est en les dispensant avec art qu'elle en fait les plus fortes chaînes de ses esclaves. A quoi tient tout cet art ; si ce n'est à des observations fines et continuelles qui lui font voir à chaque instant ce qui se passe dans les cœurs des hommes et qui la disposent à porter à chaque mouvement secret qu'elle aperçoit la force qu'il faut pour le surprendre ou l'accélérer ? Or cet art s'apprend-il ? Non ; il naît avec les femmes ; elles l'ont toutes et jamais les hommes ne l'ont au même degré; tel est un des caractères distinctifs du sexe. La présence d'esprit, la pénétration, les observations fines sont la science des femmes ; l'habileté de sen prévaloir est leur talent . Voilà ce qui est et l'on a vu pourquoi cela doit être. Les femmes sont fausses, nous dit-on. Elles le deviennent. Le don qui leur

est propre est l'adresse et non pas la fausseté ; dans les vrais penchants de leur sexe, même en mentant, elles ne sont point fausses. Pourquoi consultez-vous leur bouche quand ce n'est pas elle qui doit parler ? Consultez leurs yeux, leur teint, leur respiration, leur air craintif, leur molle résistance : voilà le langage que la nature leur donne pour vous répondre... »

Tout cela, c'est le portrait de Célimène, corrigé, embelli, afiiné; mais, enfin, c'est le portrait de Célimène.

Or, Rousseau le trace-t-il pour dire qu'ainsi ne doit pas être Sophie ; qu'ainsi ne doit pas être l'honnête femme? Point du tout ; car il conclut de cette sorle : « Plus une femme a de réserve, plus elle doit avoir d'art, même avec son mari. Oui, je soutiens qu'en tenant la coquetterie dans ses limites [il ne dit pas quelles elles sont] on la rend modeste et vraie et Ion en fait une loi de l'honnêteté. » Et c'est tellement son véritable avis que, quatre pages plus loin, attaquant la mauvaise coquetterie, il la distingue de la bonne qui est celle quil a décrite dans le passage que nous venons de transcrire : « Les couvents sont de véritables écoles de coquetterie, non de cette coquetterie honnête dont f ai parlé, mais de celle qui produit tous les travers des femmes et fait les plus extravagantes petites-maîtresses. »

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La femme, selon Rousseau, sera donc, non seulement mondaine, mais coquette, et avec des raffinements de coquetterie que l'on n'eût point attendus de la plume de Rousseau.

Il est à remarquer que la Julie de la Nouvelle Héloïse n'a pas lombre de coquetterie. Elle a parfaitement, notez-le bien, quoique, ce semble, aussi ignorante que Sophie, cette pénétration psychologique, cette adresse à démêler les sentiments des hommes, dont Rousseau nous parlait plus haut ; mais elle n'a aucune coquetterie ; ce n'est pas dans son roman, c'est dans son traité didactique que Rousseau a fait de la coquetterie un élément essentiel de la femme telle qu'il désire qu'elle soit.

Enfin nous savons tout ce que doit être « la femme » (titre complet de 1 épisode : Sophie on la femme). Elle doit être radicalement ignorante ; elle ne doit connaître que la cuisine, l'office, la couture, la broderie, la dentelle, la tapisserie, la danse, un peu de chant, un peu de musique ; elle doit suivre sans s'en rendre compte la religion, fille, de sa mère, femme, de son mari ; elle doit être causeuse, non pour l'utilité que pourra avoir ce qu'elle dira ; mais pour l'effet que ce qu'elle dira pourra produire ; malgré son ignorance, et par d'autres moyens que la culture,

elle devra être extrêmement experte en psychologie, particulièrement en psychologie masculine ; elle devra être une coquette infiniment avisée, adroite et savante.

Certainement, le portrait est incohérent et le programme incohérent aussi ; et que Sophie soit une divagation, il ne faut pas me presser furieusement pour faire que je le confesse. Cependant remarquez que, malgré les contradictions et la marche à l'aventure, ces pensées, ces sentiments plutôt se ramèneront bien tous au « principe », comme Rousseau aime à répéter ; ou plutôt sont dirigés, impressionnés, de plus ou moins près, de plus ou moins loin, par le même principe. Ce principe, quel est-il ? L'éducation de la femme doit être tout entière relative à l'homme. Les pères dans Molière marient leurs filles pour eux : « C'est pour moi que je la marie avec ce médecin, et une fille de bon naturel doit être ravie d épouser ce qui est utile à la santé de son père. » Rousseau, lui, élève la jeune fille exclusivement pour son mari, ne tenant compte ni d'elle-même ni des enfants qu'elle aura, et si elle est de bon naturel elle doit être ravie d'être élevée pour les plaisirs d'un homme et ses petites commodités. Vous avez bien remarqué que quand il rencontre l'objection : il faut bien cependant que la jeune femme ne soit pas idiote ;

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il répond : « d'accord », en considération seulement de ceci, que, si elle est idiote, elle peut être infidèle ; il n'est sensible qu'à l'argument d'Ariste à Sganarelle, et c'est-à-dire qu'au seul argument qu'Ariste donne, parce qu'il se met à la portée de Sganarelle, lequel ne songe à rien qu'à n'être pas cocu.

Or, en se plaçant à ce point de vue, en ne perdant pas de vue le « principe », les idées et sentiments de Rousseau ne sont point si incohérents qu'ils en ont l'air. Que peut désirer un mari de moyen état ? Que sa femme ne sache rien, pour qu'il ne lui apprenne que ce qu'il lui plaira qu'elle sache, et surtout, ce qui est sa terreur, pour qu'elle n'en sache pas plus que lui; que sa femme soit habile aux travaux d intérieur, et quelle les aime, et donc qu'elle y ait été habituée dès sa plus tendre enfance, et qu'elle y mette son orgueil, ce qui la détournera de le mettre ailleurs ; que sa femme n'ait pas de personnalité et par conséquent point de religion différente de celle qu'il a, ce qui est la manière la plus accusée, presque la plus agressive d'avoir une personne et ce qui borne redoutablement l'empire qu'il prétend garder : que sa femme ait quelques petits talents dagrément, mais avec discrétion, assez grands pour charmer les réunions de famille, assez médiocres pour que la

femme ne songe pas à briller devant un cercle de gens qui s'y connaîtraient.

Là certainement s'arrête le rêve deSganarelle, si déjà il n'est pas un peu dépassé.

Le rêve de Rousseau va un peu plus loin. Il admet qu'on désire un peu de talent de conversation ; car il admet qiion reçoive (1). Dès qu'on reçoit, il faut savoir causer, savoir démêler les sentiments de ceux qu'on reçoit, et même avoir l'art de les retenir ; et de là, art de causer, psychologie, coquetterie, le tout à l'avantage d'un mari qui aime à ne pas rester toujours seul. Vous voyez que l'idéal de Rousseau est bien celui de Sganarelle, mais d'un Sganarelle seulement un peu affmé, qui ne serait pas tout à fait un ours et qui voudrait, de temps en temps, avoir un peu de moixle autour de soi ; et voilà tout.

Remarquez du reste qu'après cet élargissement en quelque sorte de son programme — car, encore une fois, cest plutôt un élargissement qu'une contradiction — Rousseau se ramène à sa Sophie initiale, à sa Sophie primitive, rurale, ménagère et forestière, qui, tout compte fait, n'est qu'une Agnès sachant un peu de musique.

(1) « .T'entre en des maisons ouvertes où le maître et la maî tresse font conjointement les honneurs... h

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Rousseau, en dernière analyse, sur la question des femmes, pense exactement comme le Molière de 1672.

Pourquoi Rousseau, si large d'esprit, si généreux, si libéral, si émancipateur, si élevé, est-il sur cette question dans le même état d'esprit que le bourgeois des bourgeois, que d'ordinaire il aime si peu qu'il suiïit que celui-ci soit d'un avis pour qu'il soit d'un autre? Parce que Rousseau, pareil en ceci à la plupart des hommes, n'a plus sa pleine liberté d'esprit quand il parle des femmes, et, quand il parle des femmes, inconsciemment, ne songe qu'à lui.

C'est la .^emme qu'il aurait voulu avoir qu'il a appelée Sophie. Sophie, c'est Thérèse, corrigée, améliorée, idéalisée. C'est bien Thérèse ; car une des vanités de Rousseau et une des suggestions de son amour-propre a été de toujours soutenir qu'il ne s'était pas trompé en s'unissant à elle ; mais c'est Thérèse un peu telle qu'elle était, un peu telle qu'il aurait désiré qu'elle fût Elle était ignorante ; rien de mieux ; oh 1 la chose vaine que de savoir quelque chose ! Mais Rousseau eût désiré qu'elle eût été capable d'apprendre de lui quelque chose. Elle était « stupide » ; c'est lui qui l'a dit ; ce n'est pas mauvais, mais ill'eût désirée aussi simple, un peu moins épaisse.

Elle était assez bonne aux soins domestiques ; voilà l'essentiel, certes, mais il eût souhaité que, sans savoir la musique, elle chantât agréablement au dessert. Elle était fidèle; mais Rousseau eut désiré que, plus capable de comprendre les sentiments et les menées des hommes, elle fût toujours et certainement de force à déjouer leurs trames possibles. Thérèse n'avait point de conversation ; c'est l'excès d'une qualité ; Rousseau aurait désiré que, sans être lettrée, ce qui est la chose odieuse, elle eût été exercée à soutenir une causerie agréable, le cas échéant, avec quelques honnêtes hommes. Elle n'était pas toujours hostile aux amis de Rousseau et en général elle les recevait assez bien : il aurait désiré que de plus elle les intéressât un peu et fût assez aimable, sinon pour provoquer leurs hommages, du moins pour leur inspirer quelque idée de lut en faire. Une paysanne un peu dégrossie ou une grisette un peu nettoyée, surtout femme d'intérieur et bonne ménagère, mais qui cependant lui eût fait quelque honneur devant ses amis: voilà ce que, Rousseau a rêvé en traçant le portrait de Sophie. Cela dépasse un peu Sganarelle. dépasse un peu Arnolphe, dépasse même un peu, si l'on veut, Chrysale, mais de très peu et dans la mesure seulement où Rousseau souhaiterait, outre « être servi y), être amusé.

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C'est un rêve où il n'entre, à le bien prendre, aucune générosité ni même aucune idée générale ; mais où il entre beaucoup d'égoïsme naïf et ingénu.

On se dira peut-être que Rousseau a peint deux fois la femme de ses rêves. On se demandera peut-être pourquoi il y a entre la Julie de la Nouvelle Hélohc et Sophie des différences sensibles. Je ferai d'abord remarquer que ces différences au fondue sont pas très grandes. Julie n'est pas ignorante, mais elle est très peu instruite. Elle comprend l'italien, mais, chez une Suissesse, cela n'indique pas une instruction poussée très loin. Elle semble avoir très peu lu étant jeune fille, et, depuis qu'elle est mariée, elle semble ne plus lire du tout. Julie n'est aucunement une lettrée. Elle est avant tout une admirable maîtresse de maison rurale et agricole, de quoi je ne songe d'ailleurs qu'à la féliciter, et une mère très vigilante dont je la félicite encore davantage, et elle élève ses enfants qui ont moins de douze ans selon les idées de rÊmz7e(déjà), c'està-dire en ne leur apprenant rien par les livres.

On voit par ses lettres qu'elle a 1 art ou le don de la conversation ; elle a d instinct la connaissance des hommes et une grande pénétration à démêler leurs sentiments secrets ; et, sans avoir

de coquetterie à proprement parler, elle a un don de séduction naturelle qui s'exerce sur tous les hommes, qui, s'il n'est pas coquetterie, en tient lieu suffisamment pour en remplir tout l'office. Tout compte fait, elle ressemble assez à « la femme » tracée dans la Sophie de Rousseau.

Je ne vois qu'un point par où elle s'en distingue profondément. Elle n'est pas de la religion de son mari. Née protestante, et ayant épousé un athée, elle reste protestante très énergiquement et avec ferveur. Elle élève, il est vrai, ses enfants sans catéchisme, mais remarquez que ce sont tous deux des garçons et que l'opinion de Rousseau dans Emile et dans Sophie est que l'on doit catéchiser les petites filles, mais ne parler religion aux garçons qu'à dix-huit ans, et que, par conséquent, sur ce point, Rousseau ne se contredit point. Reste que Julie ne suit pas les opinions religieuses de son mari et qu'au contraire c'est elle qui finit par le convertir aux siennes. Voilà une différence essentielle entre Julie et Sophie.

Rousseau répondrait peut-être qu'il s'agit d'un mari qui n'a pas de religion du tout; que, s'il en avait une, Julie suivrait celle-ci et ferait bien ; mais que, M. de Wolmar étant athée, et la nécessité d'avoir une religion étant tenue pour absolue dans le système de Rousseau pour être honnête homme et bon citoyen, le cas fait exception et

raison est que Julie convertisse Wolmar et non pas que Wolmar convertisse Julie. Je le veux très bien, mais il aurait peut-être fallu prévenir. Toujours est-il que là est le seul point où Julie diffère radicalement de Sophie. Partout ailleurs, de même que Sophie est d'un demi-degré audessus de l'idéal de Sganarelle, de même Julie est d'un degré au-dessus de Sophie et point davantage.

— Oh ! me dira-t-on, ce n'est point ainsi qu'il faut doser. Il faut recevoir l'impression générale des choses ; il faut noter la place où, tout le roman lu, Julie se met dans notre esprit et. à en juger de la sorte, Julie est beaucoup plus grande, beaucoup plus haute, beaucoup plus riche aussi et consistante que Sophie !

— Tout compte fait, il est très vrai; et il faut reconnaître que, de la Nouvelle Héloïse à Sopliie, l'idéal féminin de Rousseau, toujours confus, du reste, a baissé. En écrivant la Nouvelle Héloïse, Rousseau est parfaitement dans son état desprit habituel, amour de la simplicité de mœurs, de la simplicité d'esprit, de la simplicité de cœur et de la simplicité d'éducation ; mais il est sous l'influence deM"^^ d'Epinay, qu'il a aimée un peu plus qu'il n'a voulu en convenir, deM^^dHoudetot qu'il a aimée passionnément, et, quoiqu'il ait peint Julie surtout en esprit de réaction

contre M"" d'Epinay et même contre M™^ dHoudetot, pourtant encore il y a dans Julie des traces, non de grande dame, ce que ni M™^ d'Epinay ni M""* d'Houdetot n'ont jamais été, du moins de dame, de châtelaine, de femme à conversation brillante et à lettres où il y a, non seulement du sentiment, mais de Tesprit et de la littérature.

Deux ans plus tard, en écrivant Sophie, il est revenu des dames — pour jamais, remarquez-le; — il a de la rancune à leur égard, surtout à l'égard de celles qui tiennent bureau d'esprit, un peu à l'égard de celles qui aiment les littérateurs, et décidément il se dit comme Proudhon : « ou ménagère, ou courtisane, » et il ajoute : « Mon choix est fait. Thérèse un peu plus cultivée, oh I non pas beaucoup plus, voilà le bon parti. » M"' Le Vasseur n'a jamais su quels immenses services lui avaient rendus M"" d'Epinay et jyjme d'Houdetot, et à quel point le goût, incompréhensible par ailleurs de Rousseau pour elle, s'explique par les souvenirs que ces deux dames avaient laissés dans son esprit.

Tant y a que Rousseau, par tempérament et par nature générale d'esprit inconciliable et irréconciliable avec Molière, se trouve en définitive sur la question féminine très sensiblement d'accord avec lui, à tel point même qu'au fond et à en juger par ses ouvrages de la quarantième

UN POIiNT OU ILS SONT d'aCCORD 299

année, et plus librement conçus que ceux de la cinquantième, Molière est plus « féministe » que lui.

Mais n'oublions pas que c'est le seul point de tous où Rousseau et Molière se soient rencontrés et qu'à tous les autres égards ils sont exactement aux antipodes.

CONXLUSIONS.

— Mais que faites-vous alors de cette théorie si vraisemblable, soutenue si brillamment par Brunetière, par d'autres aussi, qui veut que toute la philosophie de Molière soit le retour à la nature, l'obéissance à la nature, la nature toujours prise pour guide ; et comment, s'il en est ainsi, Rousseau peut-il être si loin de Molière, Rousseau qui n'a pas d'autre philosophie que le retour à la nature, la nature prise pour maîtresse de mœurs et l'obéissance aux conseils infaillibles delà nature?

— Je dirai de cette théorie, avec regret, que je la crois fausse, estimant que Rousseau est essentiellement partisan de la nature, mais que Molière ne l'est point.

Comment nous prouve-t-on que Molière est un naturaliste ou un naturiste à la manière de Rabelais, de Montaigne et de Diderot ? En nous faisant remarquer : 1° que dans Molière les pré-

jugés sociaux sont vaincus par la nature ; 2" que, dans Molière, ceux qui veulent contrarier la nature, de quelque façon que ce soit, sont tous bafoués; 3° que, dans Molière, tous ceux qui suivent le mouvement et les enseignements directs de la nature sont tous personnages sympathiques.

Il n'y a, à mon avis, rien de vrai dans ces trois affirmations.

1° Dans Molière, les préjugés sociaux sont vaincus et comme démantelés et balayés par la nature irrésistible. « La grande leçon à la fois d'esthétique et de morale que la comédie de Molière nous donne, c'est qu'il faut nous soumettre et, si nous le pouvons, nous conformer à la nature. Par là, par l'intention d'imiter fidèlement la nature, s'expliquent, dans le théâtre de Molière, la subordination des situations aux caractères, la simplicité de ses intrigues, l'insuflisance de ses dénouements qui, justement, parce qu'ils n'en sont point, ressemblent d'autant plus à la vie où rien ne commence et rien ne finit. »

Ceci ne prouve point du tout que Molière veut qu'on obéisse, dans la vie, aux suggestions de la nature ; il prouve seulement que, comme auteur, il veut peindre la vie telle qu'elle est, plutôt que suivre son imagination ; ceci n'a absolument aucun rapport avec la question posée.

Si je voulais me divertir, je dirais même que ceci va contre la thèse posée ; car si Molière était convaincu que Fhomme doit suivre son mouvement naturel, Molière, dans sa vie à lui, c'est-à-dire dans sa vie d'auteur, suivrait son mouvement naturel d'auteur, qui est de s'abandonner à son imagination et non de s'assujettir à l'objet, ce qui est une contrainte ; et que, donc, de la méthode de travail de Molière, il faut tirer cette conclusion qu'il est partisan de l'effort, de l'asservissement volontaire à quelque chose qui est en dehors de nous, loin de l'être de l'abandonnement aux instincts et au tempérament.

Et que, si l'on me répondait que précisément le mouvement naturel de Molière était de s'assujettir à l'objet, je répliquerais qu'on n'en sait rien du tout, Molière ayant écrit autant de pièces où se joue son imagination débridée, et ce sont ses farces, qu'il en a écrit où l'auteur se fait le serviteur exact et fidèle de ce que le monde présente à ses j'eux ; et que, par conséquent, je suis plutôt autorisé à dire que son mouvement naturel, celui connu de tous les auteurs, était d'imaginer librement, qu'on ne l'est à croire qu'il était serviteur né et instinctif de la réalité.

Mais je reviens à mécontenter de dire que la méthode de travail de Molière ne donne aucune indication sur ses tendances philosophiques. Il

est probable que Corneille a, lui aussi, dans ses plus grands ouvrages, subordonné les situations aux caractères, et l'on ne songe sans doute point à dire que sa philosophie soit naturaliste.

Passons à un autre argument.

« Entre tant de moyens qu'il y a de provoquer le rire, si Molière savait trop bien son triple métier d'auteur, d'acteur et de directeur pour en avoir dédaigné aucun sans en excepter les plus vulgaires, il y en a pourtant un qu'il préfère, et, ce moyen, c'est celui qui consiste à nous égayer aux dépens des conventions et des préjugés vaincus par la toute-puissance de la nature. »

Où voit-on cela ? Car je suis réduit à le chercher parce qu'on ne m'en donne pas des exemples, et les petits esprits ont besoin d'exemples, comme disait Diderot. Où voiton cela? Molière, c'est le préjugé vaincu. Dans quelle pièce ? Dans les Précieuses ridicules ? Le jargon des précieuses est-il un préjugé ? C est une excentricité. Ce n'est pas la même chose. C'est le contraire. Et par quoi est-il vaincu ? Par la toute-puissance de la nature ? Non ; par une farce jouée aux précieuses par leurs amants dédaignés.

Dans VEcole des Maris ? La crainte d'être cocu

n'est nullement un préjugé ni une convention, c'est un travers, c est une obsession, c'est une manie.

Dans r Ecole des Femmes ? L'égoïsme féroce n'est pas un préjugé ni une convention; c'est un vice ; et notez qu'il est si naturel, qu'il est la nature, elle-même. Or c'est lui qui, dans l'Ecole des Femmes, esi\e vaincu. On ne peut donc guère parler ici de préjugé vaincu. Mais, d'un autre côté, Agnès aussi est un égoïsme féroce et elle aussi est la nature elle-même. Certes ! Dites alors que dans ÏEcole des Femmes il y a, non la nature se battant contre un préjugé, mais deux forces de la nature, très semblables l'une à l'autre, qui se battent l'une contre l'autre.

Dans Don Juan ? Quel est le préjugé ou la convention qui dans Don Juan esl battu en brèche par la nature et où est la victoire de la nature ? Il n'y a que des vices, mouvements naturels, s'il en est, qui finissent par être vaincus par une intervention divine. De duel entre la nature et la convention, pas l'ombre.

Dans le Misanthrope? Ici, il y a unclutte entre la convention sociale représentée par Philinte et aussi par Gélimène et le mouvement naturel représenté par Alceste. Seulement, c'est le représentant de la nature qui est vaincu et c'est aux dépens de la nature, vaincue par la toute-puis-

sance des conventions, que Molière nous a égayés.

Dans le Tartuffe ? Ici il n'y a aucune convention ni aucun préjugé. Il n'y a que des passions naturelles, sentiment religieux peu éclairé et peu élevé, primitii", chezOrgon. avidité et luxure chez Tartuffe, vaincues par une intervention royale. Comme dans hon Juan, de duel entre la nature et la convention, pas l'ombre.

Dans l'Avare ? Peinture d'un vice et de ses conséquences soit comiques soit quasi tragiques. Rien de plus. Que si, par un abus de mots, vous prétendez que l'afar/ce esl un préjugé, je dirai que, dans iAuare, ce prétendu préjugé n'est nullement ni en lutte avec une iorce de la nature ni vaincu par elle. Il n'est en lutte avec rien ni vaincu par rien. Il fait rire par lui-même, et fauteur ne nous égaie qu'avec l'exposition même, la présentation même de ce préjugé en tout son détail.

Dans George Dandin ? Où est le préjugé, où est la convention ? Il n'y a que des forces de la nature luttant l'une contre l'autre : passion de possession ciiez Dandin, passion d'indépendance et de jouissance chez Angélique. Voulezvous, pour ajouter cette pièce à votre thèse, habiller une de ces forces naturelles en préjugé ? Laquelle sera-ce ? La passion de possession qui est chez Dandin? Je veux bien ; mais alors, vous

kousseâu co>;tp,.£ :uouère 20

aurez trop raison, ce qui est la plus grave façon d'avoir tort ; car si vous qualifiez préjugé une passion aussi naturelle que celle qui consiste à vouloir être propriétaire de sa femme, vous ne le pouvez qu'en qualifiant préjugés toutes les passions, sous prétexte que dans toute passion il y a toujours une erreur, et alors il vous sera trop facile, dans chaque pièce de Molière, de dénoncer comme préjugé la passion qui sera vaincue ou seulement qui sera raillée et de conclure que dans Molière c'est toujours du préjugé qu'on se moque et le préjugé que l'on flagelle.

Dans les Femmes savantes ? Où est le préjugé ? Oii est la convention ? Il y a une passion, extrêmement naturelle, qui est la démangeaison d'avoir de l'esprit et de jouir de la supériorité que cela vous donne sur les autres. Cette passion est si naturelle qu'on la trouve à tout instant dans le peuple. Elle est la libido sciendi accompagnée de sa cause qui est la vanité. Il n'y a de préjugé ici que cette part d'erreur que nous avons dit qui est dans toute passion quelle qu'elle soit. Or, en tenant compte de cette part d'erreur et en l'appelant préjugé, est-ce ce préjugé qui est raillé et qui est vaincu dans les Femmes savantes ? Point ; c'est la passion elle même, c'est la vanité. Par vanité, Philaminte a voulu avoir pour gendre un brillant homme de lettres. C'est

dans sa vanité qu'elle est punie. Ce brillant homme de lettres était un pleutre.

Dans le Malade imaginaire ?

— Cette fois vous donnerez les mains. Dans le Malade imaginaire. Molière s'attaque à un préjugé : la confiance en la médecine.

— Non pas ; il s'attaque aune passion, et furieusement naturelle : la peur de la mort. Argan est entre les mains de Purgon et de Diafoirus et de Thomas Diafoirus et de tous les Diafoirus du monde par peur de la mort, comme Orgon est entre les mains de Tartuffe par peur de 1 enfer. C'est là le fond du Malade imaginaire. Et c'est bien pour cela que son frère, en bon dialecticien, combattant sa passion par sa passion même, lui représente qu'avec toutes ses drogues il risque d abréger ses jours : « Une grande marque que vous vous portez bien et que vous avez un corps parfaitement bien composé, c'est qu'avec tous les soins que vous avez pris, vous n'avez pu parvenir encore à gâter la bonté de votre tempérament et que vous n'êtes point crevé de toutes les médecines qu'on vous a fait prendre... Si vous n'y prenez garde, M. Purgon prendra tant de soins de vous qu'il vous enverra en l'autre monde. » Voilà le fond même du Malade imaginaire : la peur de la mort mène à la mort et, par conséquent, doit être combattue

par la peur même, raisonnable, de la mort.

— Cependant Béralde attaque les médecins eux-mêmes et les nie.

— Sans doute, mais surtout par une nécessité de son argumentation. Il vient de dire ce que je viens de transcrire et que, par parenthèse, on omet toujours quand on le cite, oubliant que c'est la base même de son raisonnement. Or pourquece que je viens de transcrire soit probant, il faut qu il ne soit pas vrai que les médecins donnent la santé et qu'il ne reste que le danger qu'il y a à se gorgerde substances dangereuses. De là la nécessité pour Béralde de nier les médecins, et encore seulement pourle siècle dont il est (1) en tant que pouvant guérir.

— Mais la pièce tout entière est contre les médecins.

— Assurément elle n'est pas en leur faveur ; mais encore, comme le dit Béralde, « ce ne sont point les médecins que joue Molière, mais le ridicule de la médecine », et c'est à-dire ce sont les médecins qui sont assez ridicules pour se croire infaillibles, tout de même que les professeurs de danse et de philosophie sont assez ridicules pour se croire utiles à la société, et ce

(1) « Les ressorts de noire machine sont des mystères, jusqu'ici, où les hommes ne voient goutte. »

sont les malades qui sont assez naïfs pour avoir confiance en ces médecins là. Remarquez, en effet, que le ridicule de la pièce, encore qu'il porte incontestablement sur les médecins, porte beaucoup plus sur Argan, assez abêti et « hébété » par la terreur de la mort pour prendre au sérieux les Purgon et les Diafoirus ; et les Diafoirus et les Purgon ne sont faits à ce point grotesques et burlesques que pour montrer à quel point Argan est stupidifié par l'effroi du trépas. Le ridicule de la pièce porte donc surtout sur Argan, et c'est-à-dire, non sur un préjugé ou une convention, mais sur une lâcheté, et c'est-à-dire non seulement sur un sentiment naturel, mais sur la nature même.

Dans le Bourgeois gentilhomme? Cette fois, je rends les a^'mes. Oui, la ridiculisation du Bourgeois gentilhomme est la ridiculisation d'un préjugé, du préjugé delà gentilhommerie. Encore pourrais-je dire etdois-je dire que c'est surtout la ridiculisation de la vanité, laquelle est une passion naturelle, et de l'ambition, laquelle est une passion naturelle ; n'oublions point cela. Cependant, et c'est ici, pour ainsi parler, la mensuration juste, en tant que chez M. Jourdain lambition et la vanité n'ont qu'une forme, à savoir le désir de passer pour gentilhomme, M. Jourdain est un homme embrassant avec passion un pré-

jugé, et dont toute la passion consiste à embrasser un préjugé, et, parconséquent, en le ridiculisant, c'est le préjugé qu'on ridiculise ; et il est très vrai qu'en cette pièce la nature, la bonne nature, représentée par M""" Jourdain et par Nicole, raille yictorieusement M. Jourdain.

Voilà, à mon avis, la seule pièce où la théorie : Molière, c'est le préjugé vaincu et la nature intronisée en lieu et place de la convention, est, partiellement encore, mais, tout compte tait, assez largement, justifiée.

2° Dans Molière, tous ceux qui veulent contrarier la nature sont bafoués. « Par la confiance qu'il a dans !a nature s'explique encore et surtout le caractère de sa satire, si, comme on le sait, il ne l'a jamais dirigée que contre ceux dont le vice ou le ridicule est de masquer, de fausser, d altérer, décomprimer ou de vouloir contraindre la nature. » — Ici, l'on donne des exemples. Les gens qui, comme dit Pascal, masquent la nature et la déguisent, ce sont « précieuses de toute espèce, marquis ridicules, prudes sur le retour, barbons amoureux, bourgeois qui veulent faire les gentilshommes, mères de famille qui jouent à la philosophie, sacristains ou grands seigneurs qui couvrent de l'intérêt du ciel leur fier ressentiment, les Don Juan et les Tar-

taffe, les Philaminte et les Jourdain, les Arnolphe, les Arsinoé, les Acaste et les Madelou, les Diafoirus et les Purgon. »

Le trouble delà théorie se marque ici au pêlemêle des personnages assemblés comme représentants ;( d'antiphysis » et comme êtres co.itre nature. Philaminte et Don Juan, Tartuffe et ^.rnolphe, Arsinoé et Acaste, etc. Philaminte vcU s'élever au-dessus de la nature ? Soit. Et Doi Juan ? Est-ce qu'il ne suit pas la nature toutsimplement ? Est-ce qu'il la masque, est-ce qu'il la déguise, est-ce qu'il « s'en distingue », est-ct qu'il « en sort », est-ce qu'il « affecte la prétention de la gouverner et de la réduire »? Tartufe enseigne à mépriser les mouvements natureh, et, du reste, les suit tous, ou les plus impérieix, mais enfin il enseigne à les mépriser. Soit. Miis Arnolphe est-il autre chose que le personnage le plus naturel et le plus nature du monde, a\'ec son égoïsme de primitif, de barbare, de :auvage, de fuégien, qui ne songe même pas i se dissimuler et qui a pour essentiel élément de comique la naïveté même et le cynisme? Qiel rapport entre Arsinoé, médisante et hypocrite, et Acaste avec sa fatuité ingénue, si ingénue qi'elle semble beaucoup plus d'un « faraud » de barrière ou de village que d'un homme de coi r ?

Chose étrange — encore que l'on soit si féru de l'idée que Molière a pour agréable Tobéissance aux mouvements les plus fougueux de la nature, — que l'on en vienne à dire qu'il n'a jamais Attaqué ni Vamhition ni la débauche ! « C'est ainsi qu'il ne s'en est point pris au libertinage ou à la débauche ; il ne s'en est point pris à l'ambition ; on ne voit même pas qu'il ait manifesté l'intention de /es attaquer jamais. En effet, ce sont des vices qui opèrent dans le sens de l'iistinct conformément à la nature ; ce sont viîes qui s'avouent et, au besoin, dont on se pare. Çuoi de plus naturel à l'homme que de vouloir sélever au-dessus de ses semblables, si ce n'est de vouloir jouir des plaisirs de la vie ? »

Ainsi Molière n'a jamais attaqué, ni voulu attaquer l'ambition ? Qu'est-ce donc que Tartuffe dans l'ordre tragique et Jourdain dans l'ordre comique ? Tartuffe n'est-il pas l'ambitieux qui capte les héritages et les donations pour arriver à la puissance que donne l'argent, etn'y a-t-il nul rapport entre Tartuffe et Rodin ou Bel-Ami ? Jourdain, moins sinisire, n'est-il pas l'homme qui veut se décrasser et se faire des relations belles pour que l'on parle de lui dans la Chambre du Roi. et n'y a-t-il nul rapport entre Jourdain et Samuel Bernarc?

Molière n'a jamais attaqué le libertinage et la

débauche ? Qu'est-ce donc que ce même Tartuffe (qui collectionne les vices et les appétits) et qu'est ce donc que Don Juan ? Que faudrait-il que Molière eût écrit pour passer pour avoir attaqué le libertinage et la débauche ? Mais non, ambition, libertinage, débauche, sont dans le sens de la nature, et par conséquent Molière ne peut pas les avoir attaqués, car, s'il les avait attaqués, la théorie serait fausse, et il ne se peut qu elle le soit.

De même, ce qui prouve que Molière est toujours avec la nature, même vicieuse et honteuse, ce sont les paroles d'Angélique dans George Dandin : « Je veux jouir, s'il vous plaît, de quelques beaux jours que m'offre la jeunesse et prendre les douces libertés que l'âge me permet. » C'est le cri de la nature. Suivons donc la nature, voilà pour Molière la règle des règles, j'entends celle qui règle les autres et à laquelle, donc, il faut qu'on les rapporte toutes. . . »

Peut-être est-il hasardeux de supposer que Molière ait choisi Angélique pour être l'interprète la plus jQdèle et la plus exacte de sa pensée et pour formuler la règle des règles. Je sais bien que Rousseau raisonne souvent ainsi et que sa méthode courante est de prendre le personnage de Molière qui lui déplaît le plus pour le solidariser avec Molière, pour le considérer comme

l'interprète de Molière, pour le considérer comme Molière lui-même et pour mépriser Molière sous son nom ; mais c'est un peu trop procédure de procès de tendances.

De même enfin, j'y reviens, mais à un point de vue nouveau, les attaques de Molière contre les médecins tenues pour une apothéose de la nature. Les médecins prétendent s'opposer à la mort ; la mort est naturelle, voilà pourquoi Molière a détesté les médecins. Ce serait pousser l'amour, le respect et le culte de la nature jusqu'à une superstition, un fétichisme, un fatalisme oriental qui serait bien surprenant. Aucun mysticisme ne ressemble à Molière et celuici non pas, ce me semble, plus qu un autre.

Examinons pourtant. La thèse serait vraie, ou du moins elle pourrait être soutenue, plus ou moins brillamment selon le talent de l'auteur, si Molière avait reproché aux médecins de guérir ; oui bien, s'il leur avait reproché, en guérissant, de contrarier le vœu et l'œuvre de la sainte nature. Mais il leur reproche précisément de ne guérir point et même d'aider la nature à nous faire mourir. Ce n'est donc point du tout le respect superstitieux de la nature qui l'inspire et qui le guide et qu'il aime.

— Vous me répondrez : c est prétendre guérir, et cela seulement, qui irrite Molière comme

une insulte à la sainte nature qui veut qu'on meure.

— Soit ; mais alors ce n'est qu'une prétention, qu une présomption, qu'une vanité, que poursuit et que ridiculise .Molière; et alors il n'y a pas lieu, pour expliquer ces attaques, de faire intervenir le mysticisme naturaliste, puisqu'elles sont suffisamment explicables par l'horreur de Molière pour toute vanité quelle qu'elle soit, que ce soit celle de George Dandin, de M. Jourdain, d Oronte, d'Acaste ou deCaritidès. Les médecins sont des présomptueux, des charlatans et des pédants ; cela suffît à Molière pour qu'il se moque d'eux et à moi pour comprendre pourquoi Molière les met en pièces.

3° Tous les personnages qui s'oppose nt à linstinct de la nature sont moqués par Molière ; « Inversement, nous dit-on, tous ceux qui suivent la nature, la bonne nature, les Martine et les Nicole, son Chrysale et sa M™^ Jourdain, Agnès, son Alceste, son Henriette, avec quelle sympathie ne les a-t-il pas toujours traités ! « Voilà ses gens, voilà comme il faut en user. » Tels qu'ils sont, ils se montrent, ils font ressortir, ils mettent dans son jour la complaisance universelle et un peu vile de Philinte, l'égoïsme féroce d'Arnoîphe, la sottise de M. Jourdain,

les minauderies prétentieuses d'Armande ou la préciosité solennelle de Philaminte. »

Sur ceci, je remarque d'abord que la théorie doit n'être pas très sûre, puisqu'elle ne porte pas et ne soutient pas si je puis ainsi parler, des jugements concordants sur les différents personnages, et puisque, toujours en s'appuyant sur elle, on nous range le même personnage tantôt parmi les servants delà nature, tantôt parmi ceux qui la contrarient. Dans le texte que je viens de transcrire, celui qui est dans le sens de la nature, c'est Alceste, et il est le personnage chéri de Molière ; il est son Alceste ; et Philinte, contrariant la nature, puisqu'il la déguise, est un complaisant vil et universel que Molière méprise et ridiculise. Or, dans le même article, Philinte nous est donné comme étant, dans l'esprit de Molière, l'honnête homme de la pièce et comme étant le porte-parole de Molière lui-même ; et il nous est donné encore comme n'étant, pas plus qii Alceste^ 1 idéal de Molière, mais une partie seulement de la pensée de Molière :

« L'homme, dit Voltaire, est, comme le reste de la nature, ce qu'il doit être. » Molière n'avait pas dit autre chose par la bouche de Philinte, Ihonnête homme du Misanthrope :

Je prends tout doucement les hommes comme ils sont, etc.

Ailleurs : « Il faudrait avoir établi que les discours de Cléante sont 1 expression de la vraie pensée de Molière. Or, on ne le peut pas plus qu on ne peut rendre Molière solidaire, dans son Misanthrope, dWlceste ou de Philinte... Dans le Misanthrope, la sincère Eliante départage Alceste et Philinte [c'est-à-dire, comme l'indique le contexte, prend, interprète de Molière, entre Alcesteet Philinte, un tiers parti qui montre très bien que ni Alcesle ni Philinte ne représente Molière lui-même].

Cela fait trois Philinte : un Philinte qui est dans le sens de la nature et sympathique à Molière ; un Philinte qui est à contre-sens de la nature et qui est antipathique à Molière ; un Philinte qui est ce qu'il peut, mais avec qui Molière ni ne se solidarise ni ne se bat. qui n'est ni précisément sympathique ni précisément antipathique à Molière, non plus, du reste, qu'Alceste lui-même.

Or que, dominé par telle théorie ou telle autre, un critique trouve jusqu'à trois significations à un personnage, la première absolument contraire à la seconde et une troisième contredisant les deux autres, cela prouve que la théorie n,est pas sûre ; cela prouve que le guide trompe.

Je remarque aussi que Martine, Nicole, Chrysale, M™^ Jourdain. Alceste et Henriette suivent

peut-être tous la nature, la bonne nature, mais la suivent par des chemins bien divers. Agnès est dans le sens de la nature par sa stupidité et sa sensualité vite éveillée ; Alceste l'est par sa franchise, sa vive et prompte pénétration des défauts des hommes et la force de caractère par laquelle il bride sa sensualité, par quoi il serait humilié s'il l'écoutait. Voilà des naturistes très différents au moins et la nature enseigne des choses bien diverses.

Henriette et M""" Jourdain sont toutes deux dans le sens de la nature. Je le veux très bien ; mais l'une est très spirituelle et l'autre très vulgaire, l'une inirritable et l'autre irascible, criarde et acariâtre, l'une inaccessible à la jalousie et l'autre ardente de jalousie .. J'accorderai tout ce qu'on voudra pourvu qu'on m'accorde qu'elles ont peu de points de contact.

Et, d'autre part, je me demande souvent lequel est le plus « dans le sens de la nature », de celui qu'on me présente comme naturel et de celui qu'on me donne comme contre nature. Alceste et Philinte reviennent toujours. Lequel est le plus naturel, de la rude franchise ou de la douceur complaisante? Mon Dieu, tous les deux sont des mouvements naturels.

Vouloir vivre de bonne soupe est très naturel ; avoir de la curiosité, et c'est pour cela

que l'on s'instruit, est très naturel aussi ; Martine est évidemment une enfant de la nature ; mais vouloir épouser une jolie fille qui a de la fortune est aussi très naturel, et Trissotin n'est pas contre nature le moins du monde ; et je tiens qu'Arnolphe et Sganarelle qui ne veulent pas être cocus sont des sots incontestablement, mais obéissent à un sentiment qui est dans la nature autant qu'il est possible d'y être.

Remarquez que sept fois sur dix, c'est la vanité que Molière entreprend et ridiculise. Or, descendez dans les classes que l'on répute être le plus près de la nature, vous trouverez partout la vanité, qui est une tendance presque absolument universelle.

Enfin rien n'est plus difficile que de décider si ceux-là sont plus dans le sens de la nature, que Molière attaque, ou plus dans le sens de la nature, ceux-là que Molière approuve.

Dernier argument, et du reste très bon, les servantes de Molière. Chose très significative, nous dit-on, que très souvent pour soutenir la thèse qu'il veut faire admettre, pour être les représentants de la droite raison et de la sagesse, Molière ait choisi des servantes. Il y a Dorine, il y a Martine, il y a Nicole. (Et j'ajouterai qu'il le fait quelquefois contre toute raison

technique et que Ton s'étonne que le grand plaidoyer contre Tartuffe soit mis dans la bouche de Dorine et que le grand plaidoyer, un des deux grands plaidoyers, au moins, contre les femmes savantes, soit mis dans la bouche de Martine qui, congédiée le matin et rentrée comme furtivement, aurait si grand intérêt à la tenir close.) N'est-ce point, nous dit-on, la preuve que ce sont les êtres les plus proches de la nature que Molière charge de faire la leçon aux imbéciles qui s'en éloignent. « Considérez seulement la place et le rôle qu'y tiennent

— je ne dis pas les soubrettes, mais les servantes, ce n'est pas la même chose [très juste]

— la Nicole du Bourgeois gentilhomme ou Martine encore dans les Femmes savantes, vraies filles de la nature s'il en fut, qui ne font point d esprit comme la Norine de M. de Pourceaugnac ou comme la Dorine de Tartuffe, mais dont le naïf bon sens s'échappe en saillies proverbiales et qui ne nous font rire, qui ne sont comiques ou drôles qu'à force d'être vraies. Ne semble-t-il pas qu'elles sont là pour nous dire que tout ce qu'on appelle du nom d'instruction ou d'éducation, inutile où la nature manque, ne peut, là où elle existe, que la fausser en la contrariant ? Un seul mot d'elles suffit pour déconcerter la science toute neuve de M. Jour-

dain ou pour lermer la bouche à la majestueuse Philaminte, et, ce mot, elles ne l'ont point cherché ; c'est la nature qui le leur a suggéré, cette nature que leurs maîtres, en essayant de la perfectionner, n'ont fait, nous le voj'ons, qu'altérer, que défigurer, que corrompre en eux. Ou encore, tandis que leurs maîtres, à chaque pas qu'ils font, s'enfoncent plus avant dans le ridicule, elles sont belles, elles, si je puis ainsi dire, de leur simplicité, de leur ignorance et de leur santé. »

Encore que je n'entende point du tout « l'éducation inutile où la nature manque », ne sachant pas où manque la nature ; encore que je ne trouve pas qu'il faille triompher de ce que Nicole déconcerte la science de M. Jourdain, puisqu'on reconnaît que cette science est toute neuve, et c'est-à-dire ébranlable au premier choc ; et encore que Philaminte ait la bouche fermée, on en conviendra, non par la force invincible des apophtegmes de Martine, mais par le mépris qu'elle fait d'eux; je reconnais qu'il y a un grand sens dans cette page et je prie qu'on la marque ici d'une « oreille » pour la retrouver ; car j'y reviendrai plus loin pour en tirer un grand parti.

Mais, pour ce qui est de prouver que Molière met la nature primitive au-dessus de l'instruc-

tien, de l'éducation et de la civilisation, comme fait Rousseau, serviteur ! Il faudrait un peu voir, moins ce que sont ces servantes raisonneuses que ce qu'elles disent, et se demander si ce qu'elles prêchent, c'est ce mouvement instructif de la nature que l'on veut que Molière préconise.

Or, c'est ce qu'elles ne prônent point du tout.

Dorine est, avant tout, une satirique : portrait satirique de Tartuffe, portraits satiriques de Daphné et de son petit époux et de M"'* Oronte ; portrait satirique d'Orgon ; narration satirique de la maladie d'Elmire et des consolations que Tartuffe s'est données à ce propos ; épigrammes à Orgon ; épigrammes à Tartuffe ; voilà surtout son rôle. Là oiielle est didactique — on me pardonnera le pédantisme des expressions — elle ne soutient que deux thèses, la première qu'il est scandaleux que Tartuffe commande dans la maison ; la seconde qu'à marier une fille à quelqu'un qui ne lui plaît pas, il y a danger pour le mari. La première thèse n'a rien à voir avec la philosophie de la nature ; la seconde y ressortirait davantage ; mais ce n'est point pour l'autoriser que Molière l'a mise dans la bouche d'une servante, puisque cette même thèse, exacte-

ment la même, il la met, en ses Femmes savantes, dans la bouche d Henriette. Il croit que cette thèse vaut par elle-même et il a bien raison.

Mais laissons Dorine, puisqu'on nous dit, ce qui est assez vrai, que c'est surtout une femme d'esprit, et venons à Martine et àXicole. Plaidentelles, — comme elles pourraient plaider, dans leur style, — pour l'instinct naturel ?

Martine plaide pour l'incorrection grammaticale, c'est à-dire pro domosua. et il n'y a rien à dire ; et puis elle plaide : 1° pour la souveraineté du mari dans le ménage ; 2" pour l'ignorance chez le mari comme chez la femme Or je demande si c'est là la moralité que Molière veut qui soit celle des Femmes savantes, et si l'on peut le soutenir sérieusement, solennellement et lyriquement. Molière ferait dire par Martine, comme étant sa pensée à lui, que le mari « ne doit savoir A ni B », après avoir fait dire à Clitandre qu'une femme doit avoir des clartés de tout, et il ferait dire à Martine, comme étant sa pensée à lui, que le mari doit, si sa femme conteste avec lui, rabaisser son ton avec quelques soufflets, lui qui nous a présenté évidemment comme sa fille d'élection Henriette, laquelle ne vous paraît pas sans doute une femme à être en ménage une aplatie et un chien battu ! Les pro-

pos de Martine, au dernier acte, ne sont qu'exagération bouffonne jusqu'au burlesque de la pensée générale des Femmes savantes, que Molière s'amusant à se moquer un instant de lui-même, — il le fait souvent, — que gaîté de fin de pièce, aussi que moyen de mettre encore une fois en relief la faiblesse d'Orgon qui applaudit aux propos de Martine et qui, une seconde après, obéira aux suggestions de sa femme relativement à un mariage entre Clitandre et Armande.

— Tout cela est trop évident pour y insister I

— Eh ! sans doute ; mais alors, que devient Martine représentant la pensée de Molière et héraut, pour Molière, de l'auguste et sainte nature ?

Autre Minerve en bavolet, Nicole. Nicole est certainement très amusante ; mais pour ce qui est de ce qu'elle soutient comme thèse, elle ne soutient rien du tout. Devant la science neuve de M. Jourdain , elle demande seulement de quoi cela guérit. C'est une opinion; c'est la même que celle de Martine ; mais cela ne va pas très loin.

Brunetière, très volontiers exagéreur, a exagéré l'importance des servantes raisonneuses de Molière, et, de plus, il a, je crois, dénaturé leur caractère. C'est ce dernier point que nous retrouverons plus loin.

Molière, théoricien de la philosophie de la

nature, me paraît donc une idée inexacte. Il y a ceci de remarquable, que Brunetière reconnaît lui-même qu elle est inexacte. Il dit dans ce même article, et, cette fois, avec un sens de la mesure qui lui manque quelquefois, ce qui signifie qu il l'a souvent, ou qui lui manque souvent, ce qui veut dire qu'il l'a quelquefois : «Les libertins... ne croyaient pas précisément que la nature fût bonne au sens où l'entendra plus tard fauteur de la Nouvelle Héloïse et de VEmile; mais ils ne croyaient pas non plus qu'elle fût mauvaise. Ils professaient seulement que ses inspirations ne sauraient en général différer de celles de la sagesse... que de vouloir lui résister, c'est prétendre ramer contre le cours de l'eau... que les conseils de la nature ne sont pas toujours opportuns et qu'ils ne sont pas toujours clairs ; qu'en ne la suivant pas, il faut prendre garde au moins de ne pas la contrarier, et, pour cela, de ne rien mêler à ses opérations qui ne soit pris ou tiré d'elle-même, si je puis ainsi dire, et puisé dans son fonds. »

Voilà qui va très bien ; mais alors prenez garde: une sagesse qui, d'une part, ne songe pas, comme font les religions, à distinguer Ihomme de la nature et à le mettre en lutte avec elle ; qui, d'autre part, ne se confie pas, pour autant,

et ne s'abandonne pas à la bonne loi naturelle et qui s'en défie et prend ses précautions contre elle, qu'est-ce que c'est bien ? C'est tout uniment le bon sens, le sens commun, le sens moyen, le sens expérimental, et nous voilà ramenés à cette idée peu neuve et peu ambitieuse, que ^lolière n'a pas d'autre philosophie que celle du bon sens.

Mais cette idée, pourquoi ne pas l'accepter, si elle est vraie ? Pour mon compte, je l'accepte et la proclame avec toute la hardiesse qu'il faut avoir pour la soutenir.

Mais encore faut-il analyser un peu et se demander ce que c'est, un peu précisément, que le bon sens et particulièrement celui de Molière.

Le bon sens ou sens commun c'est, comme son second nom l'indique, le contraire du sens propre ; c'est la façon moyenne de sentir et de penser chez tel peuple à tel moment. Le bon sens est le respect des opinions générales des hommes que l'on fréquente.

Le bon sens est une espèce de religion en ce qu'il rallie et réunit les hommes dans un consentement général à des croyances que chacun n'a que parce que tous les ont. Sensas communîs est consensus.

Le bon sens a ses hérésies : l'hérétique du

bon sens, comme l'hérétique de religion, est a celui qui a des opinions particulières ». Ces hérésies sont ou individuelles, et le plus grand hérétique est celui qui ne suit que son sens propre, ou collectives, ce qui arrive quand un groupe et non plus un individu suit son sens propre ; qui n'est sens commun que dans les limites de ce groupe.

Le sens commun général, c'est le sens qui est commun à la très grande majorité des hommes d'un temps.

Par exemple, le sens commun du xvii" siècle en France était le monarchisme et le sens commun de la France actuelle est le démocratisme. Or Molière est essentiellement le représentant du sens commun de la bourgeoisie française au XVII® siècle. C'est pour cela que je l'ai appelé proverbial, ou plutôt c'est pour cela qu'il est proverbial plus qu'aucun auteur français, même comique ; et Brunetière voyait très juste en signalant chez les servantes de Molière le « naïf bon sens qui s'échappe en saillies proverbiales », et Molière plus juste encore en signalant, inversement, chez Philaminte, l'horreur « des proverbes traînés dans les ruisseaux des halles ». Les servantes de Molière, et c'est pour cela qu'il a eu si souvent recours à elles pour jouer le rôle du « chœur antique », représentent le bon sens

bourgeois et populaire traditionnel, et leurs propos sont, non pas comme on a dit des maximes de La Rochefoucauld, les proverbes des gens d'esprit, mais les proverbes des gens de moyenne culture, de moyenne moralité, de moyen esprit et d'intelligence impersonnelle.

Aussi bien, intelligence impersonnelle est tellement la définition même du sens commun, qu'entre les deux mots il y a tautologie.

Et Molière lui-même n'est rien de plus, ni du reste rien de moins, car ce n'est pas là un si bas rang, qu'un homme d'intelligence impersonnelle. Il l'est parce qu'il faut qu'il le soit, comme homme en contact immédiat avec le public, et le dramatiste est en ceci logé à même enseigne que l'homme politique ; mais je dis : il l'est en soi, de soi, par tempérament et de naissance ; car il arrive au dramatiste qui a une intelligence à lui de la montrer quelquefois, à son dam, et, en la laissant voir, de choquer son public. Cela est arrivé à Corneille avec Polijeucte, avec d'autres pièces encore ; cela est arrivé avec Phèdre à Racine et avec Athalie, et cela n'est jamais arrivé à Thomas Corneille, et cela n'est guère arrivé à Molière qu'avec le Misanthrope, peut-être avec VEcole des Maris. Il n'était pas sensiblement, comme intelligence générale, au-dessus de son public de bourgeois parisiens.

— Mais, cependant, il avait du génie !

— Certes ; mais vous n'ignorez pas qu'il y a plusieurs façons d'en avoir. Il avait le génie d'observation et le génie de Vinvention comique et le génie de Vhabileté comique le plus extraordinaire, littéralement, qui ait jamais paru sur la terre ; il avait même du génie d'intelligence, du génie intellectuel ; mais ici, prenez garde; il y a un génie d'intelligence qui consiste à penser d'une façon originale ; il y a un génie d'intelligence, honorable encore, qui consiste, comme a dit Nisard excellemment, « à exprimer les idées de tout le monde dans le langage de quelques-uns. » C'est précisément là le génie que Molière, dans l'ordre proprement intellectuel et sans plus parler de son observation, de son invention comique et de son habileté comique, a eu à un très haut degré.

Pour bien comprendre ces deux différents génies d'intelligence, songez, je suppose, à Molière et à Auguste Comte, l'un qui exprime admirablement les idées de tout le monde dans le langage de quelques-uns, l'autre qui exprime d'étonnantes et admirables idées personnelles dans un langage qui est au-dessous de celui de n'importe qui.

Comme homme à idées, Molière est un homme qui n'en a pas, mais qui encore est un génie

intellectuel en ce sens que, comprenant les idées de sens commun mieux que personne, il les exprime de la façon que voudraient avoir trouvée tous ceux qui les ont.

Voilà ce que j'entendais par Molière philosophe du sens commun et non point philosophe de la nature, ce qui est bien différent.

Il y a une objection. On me dira : s'il estainsi, comment se fait-il que la postérité ait fait une si grande fortune à Molière ? Car — vous l'avez dit vous-même — le sens commun change ; il n'est pas le même à deux siècles de distance. A cause de cela, ceux que la postérité adopte, ce sont ceux qui ont eu de l'avenir dans l'esprit et qui en l'an n7z7/e ont eu les idées, peu comprises en l'an m/7/e, qui devaient former le sens commun de douze cent^ sans du reste être plus comprises, mais ayant pénétré et imbibé. Or, si Molière n'a eu que le sens commun de 1665...

— Oui, mais Molière a pris magnifiquement ses précautions du côté de la postérité, d'abord par ce génie comique qui est si fort que Rousseau lui-même à chaque instant peste de ne pouvoir y résister et dit à peu près : « Morbleu ! Faut-il que je vous aime ! » Puis, pour ne parler que des idées, d'une part Molière, du sens commun de son temps, n'a guère pris que ce qu'avec un flair très fin, il sentait sens commun éternel,

ou du moins très durable ; d'autre part, ses médiocrités même et vulgarités et bassesses se sont trouvées assez souvent dans le sens de l'avenir.

Il n'a guère pris du sens commun de son temps que ce qui est toujours sens commun : il sera toujours vrai, parmi les « bêtes de troupeau », qu'à jeune femme il faut jeune mari et qu'il ne faut pas trop asservir les femmes, si l'on ne veut pas qu'elles se révoltent ; que les importuns sont insupportables ; qu'un grand seigneur libidineux est un méchant homme ; que la franchise est une belle chose, mais qu'il ne faut pas la pousser trop loin ; que beaucoup de médecins sont charlatans ; que beaucoup de gens d'église sont des écornifleurs ; que l'avarice rend ridicule ; qu'il ne faut pas sortir de sa sphère ; que les femmes doivent être des ménagères et qu il ne faut pas trop s'écouter quand on est malade.

En empruntant ces vérités au sens commun de son temps, Molière avait quelques chances de passer à travers tous les siècles pour champion de la vérité éternelle.

De plus, ses médiocrités même et vulgarités et bassesses se sont trouvées souvent dans le sens de l'avenir. On croit généralement que la postérité est le juge sans appel et le juge infaillible. Elle est le juge sans appel, mais point du tout le juge infaillible, et ce n'est pas toujours

par ce qu'on a de meilleur que l'on réussit auprès d'elle. Elle est certainement de meilleur goût que le public contemporain des auteurs. On réussit auprès de ses contemporains par leurs pires défauts, si on les a soi-même d'une manière éclatante, et ce sont les tragédies de Voltaire qui ont été en son temps les plus goûtées de ses ouvrages, et c'est auxcris de Vivela Puce//e qu'il a été reçu à Paris en 1778. Mais la postérité elle-même cherche dans les auteurs anciens ce à quoi elle tient le plus, c'est-à-dire ses défauts encore, et, quand elle les y trouve, elle fait à ces auteurs une grande fortune. La gloire elle-même est fondée en sottises.

Ou, si l'on veut, la vraie gloire est de plaire trois siècles après sa mort à cinq ou six hommes supérieurs, et la gloire de Molière, c'est d'avoir été admiré par Gœthe et Musset ; mais la/)opularité posthume n'est faite et ne peut guère être faite que de ce qu'il y avait en vous, sinon de très bas, du moins de très commun et trivial. C'est par les parties les moins délicates de leur génie que les grands écrivains ont prise d'abord sur la foule de leur temps, ensuite, quoiqu'un peu moins, sur la foule des siècles suivants.

Descartes a écrit le Traité des passions, les Méditations, le Discours sur la méthode et a fondé toute sa philosophie sur la croyance en Dieu ;

et il est populaire de nos jours comme fondateur de la libre pensée.

Corneille a écrit le Cid , Polyeucte , Cinna, Horace, Psyché, Sertorius, Nicomède, Pulchérie, et il est populaire par « qiiil mourut », mot qu'il trouvait lui-même trop féroce, puisqu'il l'adoucissait en l'écrivant, et son Polyeucte a plu au wiii"" siècle et plaît encore au nôtre par la « situation piquante de Pauline », comme dit Voltaire, « entre son mari et son amant. »

Racine a été deux siècles et est encore « le tendre Racine», ce qui peut vous paraître idiot; mais ce qui veut dire seulement que, sans comprendre un mot du fond des tragédies de Racine, le public s'est laissé pénétrer à l'harmonie caressante de ses vers et a senti vaguement qu'il y avait de la délicatesse dans ses expressions.

Rousseau, auteur de la Nouvelle Héloïse, de V Emile, des Confessions, du Discours sur l Inégalité et de la Préface de Narcisse, est, pour la postérité, un jeune homme qui, du haut d'un arbre, jette des cerises à des jeunes filles et le bienfaiteur de l'humanité, en tant que fondateur de la démocratie despotique.

Voltaire, l'auteur deZadig, de Candide, des Discours sur Vhomme et de trois mille petits vers délicieux, est pour la postérité l'auteur d' « Ecra-

sons linfàme » et le bienfaiteur du genre humain, en tant que fondateur de l'anticléricalisme.

Molière, l'auteur d'Amphitryon, un peu de Psyché, de Don Juan, du Misanthrope, est pour la postérité le frondeur des marquis, le fléau des sacristains et le contempteur des femmes qui savent lire, ce qui fait qu il est tenu pour un des plus grands esprits qui aient éclairé le monde.

Ainsi de suite, et c'est par les parties les plus médiocres, sinon les plus misérables, de leur intellect, que les grands écrivains se font une clientèle posthume et sont immortels; et aussi bien il serait un peu extraordinaire que ce fût par les plus hautes.

A ce que j'ai dit de Molière considéré comme étant au niveau du sens commun de son temps, ce n'est donc pas une objection que dédire qu'il a été adopté même comme « penseur » par la la classe moyenne des deux siècles qui l'ont suivi.

Or, remarquez bien, qu'est-ce que c'est en son fond et en son essence que ce « sens commun » dont nous parlons ? Au fond et en son essence, c'est l'instinct social, ce n'est pas autre chose. Vous avez du bon sens, c'est-à-dire du sens commun, c'est-à-dire une intelligence impersonnelle ; c'est-à-dire une façon générale de

comprendre les choses qui est celle de tout le monde, parce que vous sentez sourdement qu'à comprendre les choses d'une façon particulière, qu'à avoirune intelligence personnelle, vous vous isoleriez, vous briseriez le lien le plus fort, surtout le plus constant, qui vous unit à vos concitoyens, à vos compatriotes, à vos semblables ; que, de même que l'hérétique est celui qui a des opinions particulières, de même l'antisocial est celui qui a une façon particulière de penser et qui est rejeté instinctivement par la communauté, celui qui n'a pas le sens commun.

Sens commun et sens social, c'est la même chose, absolument la même chose, tautologiquement ; et le sens commun ne diffère du sens social qu'en ce qu'il est le sens social sans le savoir, le sens social instinctif; et le sens social ne diffère du sens commun qu'en ce qu'il est le sens commun ayant pris conscience de lui-même et s'étant dit qu'il est la condition même de l'union sociale et le fondement naturel qu'elle a, ou le sacrifice qu'il faut qu'on lui fasse.

Et Molière est le représentant du sens social comme du sens commun, et c'est toute sa philosophie. Il est le représentant du sens social de son temps, comme du sens commun de son temps.

S'il attaque les malades imaginaires, c'est que le

demi-malade »< qui s'écoute » est une perte, peutêtre faible, mais enfin une perte pour la société et se supprime d'elle comme membre actif; s'il attaque les médecins, c'est que l'influence des médecins sur les poltrons peut devenir une tyrannie sociale très analogue à celle des ecclésiastiques sur ces autres poltrons qui ont la terreur de l'enfer, et qu'il ne faut point de ces tyrannies de corporations dans un bon état monarchique ; s'il est impitoyable pour un paysan qui a épousé une demoiselle, c'est qu'il ne faut pas sortir de sa classe ; s'il l'est pour un bourgeois qui fait le gentilhomme, c'est pour la même raison ; s'il flagelle l'avare, c'est que l'avarice est un moyen de se soustraire aux charges que l'Etat essaye de faire peser sur vous et un moyen de se dérober à la communauté ; s'il drape et l'ecclésiastique et l'imbécile qui se laisse empaumer par lui, j'ai dit pourquoi en expliquant sa haine i contre les médecins ; s'il n'aime pas beaucoup le misanthrope, c'est qu'Alceste est, comme Rousseau l'a bien compris, un isolé, un individualiste, destiné par son tempérament à être de plus en plus individualiste, de plus en plus isolé, capable, remarquez-le bien, de mépriser les invitations et les faveurs de la cour ( « laissez mon mérite, de grâce » ), comme Rousseau de refuser une pension du Roi ; s'il abhorre le grand seigneur mé-

chant homme, c'est que la méchanceté, d'abord, est antisociale au premier chef; c'esl ensuite que le grand seigneur méchant homme lait détester au peuple le régime qui a les gentilshommes sinon pour soutien, du moins encore pour décoration et pour cortège. Et même encore, s'il raille si fort chez les bons bourgeois leur terreur médullaire, leur phobie maladive, la peur d'être cocu, oh ! c'est qu'il n'y a pas de société possible avec cette terreur poussée jasqu'à la manie, et la fameuse tirade de Clirysalde, qui a scandalisé si fort Bossuet, est sans doute une énorme facétie pantagruélique ; mais elle a son fond de vérité en ce sens que, s'il est grotesque de « tirer vanité de ces sortes d'affaires » et honteux de « les souhaiter pour de certaines causes », il est tout à fait contraire à l'ordre d'une société occidentale d'en avoir l'effroi jusqu'à — « sommesnous chez les Turcs ? — emprisonner les femmes. »

Toute la comédie de Molière, en reflétant le sens commun de son temps, en reflète aussi l'esprit social et va à le maintenir. Oh ! le bon sujet que Molière !

Notre prince n'a pas de sujet plus fidèle. Or, Jean-Jacques Rousseau n'a nullement,

ROUSSEAU CONTRE MOLILRE 22

entant que partisan delà nature, à être favorable à Molière, puisque Molière n'est aucunement partisan de l'instinct naturel ; et en tant que représentant du sens commun et du sens social, Molière rencontre en Jean-Jacques Rousseau un ennemi tout prêt.

Jean-Jacques Rousseau n'a point, en tant que partisan de la nature, à sourire à Molière, puisque Molière n'est point du tout naturiste; j'ai essayé de le démontrer, et n'ayez peur, si Molière avait un certain naturisme ou, au moins, un peu plus qu'un atome de naturisme, Rousseau s'en serait aperçu et n'aurait pas manqué de le tirer à lui, comme il fait d'autres, comme il fait de Fénelon, si éloigné certes de lui, mais chez qui il a démêlé quelques secrètes, quoique lointaines, aflinités. Si Molière était, pour un rien, partisan de la bonne loi naturelle, Rousseau lui aurait parlé ainsi — en meilleur style, c'est entendu : « Vous êtes l'ami de la nature et je vous en aime ; je vous dirai seulement que, comme d'autres, vous raisonnez sur l'homme naturel avec les idées que vous a données, sur l'homme, l'homme contemporain. Partant de là, vous prenez pour les mouvements naturels de l'homme, pardonnez-moi de vous le dire, ses vices mêmes ; et parce que vous croyez qu'ils sont la nature, vous leur êtes très favorable ; et vous êtes, soit dit entre nous,

un naturiste immoraliste. Restez naturiste, certes, mais croyez que la nature est vertueuse, que l'homme naturel est vertueux et que ccst la vertu même qui est la nature de l'homme. C'est ce que je passerai ma vie à vous démontrer. »

Voilà le langage que Rousseau eût tenu à Diderot et celui aussi qu'il eût tenu rétrospectivement à Molière, s'il avait aperçu dans Molière seulement des traces de philosophie de la nature.

Mais c'est précisément le contraire. Ce qu'il a aperçu dans Molière, c'est du sens commun et du sens social ; or, c'est justement le sens commun et le sens social que, l'un portant l'autre, il n'aime guère. Il se sent penseur original et il n'ignore pas, et on le lui fait assez sentir autour de lui, que le penseur original a pour ennemis nés le sens commun d'abord, qui n'aime pas être dérangé dans ses habitudes, ensuite l'homme de génie, qui prend ce sens commun lui-même, pour en faire des chefs-d'œuvre en y mettant sa marque d'artiste. A celui-ci surtout, il est odieux, et celui-ci surtout lui est odieux éminemment, parce que, homme supérieur, il semblerait qu'il eût pour devoir de penser luimême et de créer des idées ; il semble aussi qu'il le pourrait et que, devant le faire et ne le faisant pas, il trahit son génie même et s'en montre in-

digne. La vérité est que riiomme de sens commun, qui est homme de génie, a précisément pour génie de mettre le sens commun en chefsd'œuvre; mais c'est ce qui ne peut pas être compris ni admis par le penseur original.

Il y a donc entre Molière, tout plein et comme tout fait de sens commun, et Rousseau qui veut renouveler toute la façon de penser et créer pour un lointain avenir un sens commun tout différent de celui qu'il voit, il y a donc un principe de répulsion réciproque qui les écarterait l'un de l'autre, s'ils se rencontraient matériellement. Le dialogue des morts qu'un Fontenelle pourrait faire entre Molière et Rousseau aux Champs-Elysées serait une altercation.

Par suite, mais beaucoup davantage, de ce que Molière, c'est le sens social, il se produit ceci que Rousseau est antimoliériste, aussitôt qu'il aborde Molière, si ce n'est un peu avant. C'est là le fond même du différend. Maintenir la société, telle qu'elle est, fondée sur ses maximes traditionnelles, sur ses proverbes, sur ses préjugés conservateurs, surtout sur son amour et son culte du juste milieu en toutes choses, sur ses vices adoucis, sur ses vertus médiocres, sur ses énergies tempérées, sur ses lâchetés restant décenles, c'est tout Molière, moins son génie d'artiste ; — persuader à la société qu'elle est

infâme, bien pis encore, qu'elle est médiocre, qu'elle est dégénérée, qu'elle est malade, qu'elle est une « décrépitude » de l'humanité, qu'elle ne mérite que d'être fuie ; mais que, peut-être, à se regarder peinte ainsi d'après nature et à prendre le dégoût de soi, elle pourrait, se fuyant elle-même, se réformant radicalement, se régénérant, se jetant dans la chaudière d'Eson, redevenir saine, pure et forte, car elle a commencé par être bonne ; c'est tout Rousseau, moins son génie dartiste.

Et il est juste de dire qu'il a, lui aussi, son sens social ; seulement son sens social est juste le contraire de celui de Molière. Molière croit très évidemment que la santé sociale dépend du sens commun, du bon sens général, inspirant et dirigeant la conduite de chacun ; Rousseau croit évidemment que la santé sociale dépend de quelques-uns, c'est à savoir, point du tout d'une classe supérieure, mais des hommes, très rares, qui, à de longs intervalles, renouvellent par leur pensée et par leur exemple la façon de sentir de l'humanité, la ramènent à son point de départ, la retrempent à sa source et lui laissent, pour un temps, une mentalité et une sentimentalité neuves et fraîches.

Rien n'est plus éloigné de la pensée de Molière, qui, s'il avait pensé ainsi, avec son goût pour

les pièces à thèse, n'aurait pas manqué d'essayer d'être un de ces rénovateurs et régénérateurs du genre humain. Avec le plus grand soin, au contraire, c'est de la conscience moyenne des hommes de son temps, satisfaite d'elle-même et dont lui-même est satisfait, qu'il tire ses idées directrices et la législation morale qui ressort de ses grands ouvrages.

Et c'est cela qui fait dire à Rousseau : tant que cet homme, qui, très malheureusement, est extraordinaire par le talent, aura son influence sur les hommes, il m'est un obstacle et un obstacle redoutable. Et c'est pour cela qu'il a foncé sur lui avec une véhémence magnifique et qui n'est pas toujours adroite.

Il y avait incompatibilité entre ces deux hommes, l'un, social par excellence, qui dit aux hommes : ce qui résulte de votre commerce les uns avec les autres et l'idée moyenne en toutes choses que ce commerce vous donne est le vrai ; l'autre, antisocial foncièrement, qui dit aux hommes : vous vous corrompez les uns les autres par le commerce que vous avez les uns avec les autres, et c'est ce commerce lui-même qui vous donne des idées fausses, et c'est l'instinct social lui-même qu'il faut diminuer en vous, et la vérité vous viendra de ceux-là mêmes

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qui se seront le plus dérobés au commerce des hommes. Oui, entre ces deux hommes-là, il y avait incompatibilité radicale.

Il y a une page célèbre de Sainte-Beuve que j'ai bien souvent citée parce qu'elle est très belle et aussi parce qu'elle ne laisse pas de contenir beaucoup de vrai. « Aimer Molière, c'est. .. » Au fond et en résumé, il n'y a pas autre chose dans cette page que ceci : aimer Molière, c'est aimer la simplicité, la sincérité et la franchise, et ne pas aimer ceux qui prétendent éternuer plus haut que le nez.

Le conseil en est bon; mais il est inacceptable pour ceux qui, tout en adorant la simplicité, la sincérité et la franchise, croient précisément que l'homme est fait pour se dépasser et que, ne le pût-il point, il y doit tendre.

Rousseau était de ceux-ci, et voilà pourquoi il a eu peu de faible pour Molière. Je n'ai prétendu, dans tout ce qui précède, qu'à expliquer pourquoi il était naturel qu'il l'aimât peu.

Novembre 1910.

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