CONCLUSION
Nous disions au début de cette étude : ' Il faut demander compte à l'extrême droite de ce qu'elle a fait, non pas contre telle thèse libérale, mais contre la monarchie, non pas contre des adversaires ou des amis froids des Bourbons, mais contre leurs plus illustres défenseurs. » Chacun maintenant peut répondre et conclure.
Spectacle étrange ! Pendantce siècle, la vieille royauté n'a régné que seize années. Sur ces seize années, les hommes qui se prétendaient les amis les plus ardents de cette royauté en ont passé quinze dans l'opposition ! Et quelle opposition! Une opposition à outrance, vraiment révolutionnaire par les procédés, sans mesure dans le dénigrement, le sarcasme et l'invective; une opposition sans scrupule, qui ne répugne pas aux alliances suspectes, renverse successivement les trois ministères royalistes en se coalisant avec la gauche, et fait plus souvent et plus longtemps campagne avec les ennemis acharnés du trône qu'avec les ministres honorés de la confiance du roi. De là cette réflexion, on pourrait dire cet aveu de M. Michaud, qui s'écriait à la vue des ravages faits ainsi dans son propre parti : « Au fond de toute opposition, il y a une vipère ! »
L'opinion du jour est généralement plus favorable, ou en tout cas moins sévère pour les partis même réactionnaires que pour les gouvernements, fussent-ils sages et libéraux. Mais cette injustice ne survit pas aux pas-
siens passagères qui l'ont produile. La postérité répare les erreurs des contemporains, réparation qui a coraniencé déjà pour les hommes mêlés aux luîtes de nos trente années de liberté parlementaire. C'est en vue de cette époque, qu'il y a peu de temps, avant d'être luimême à la tête des affaires de son pays, le duc Albert de Broglie écrivait ; a L'histoire sera indulgente pour les gouvernements et sévère pour les oppositions." Maxime profonde et juste qui pourrait être utilement méditée par les hommes politiques : ils y trouveraient un encouragement à dédaigner les faveurs d'opinion et à supporter avec une patience fière l'impopularité.
Cette opposition d'extrême droite, quelle en était d'ailleurs l'idée inspiratrice? Pour fonder la monarchie, la Restauration devait être une œuvre de paix et de transaction entre les deux France que le malheur des événements avait placées Tune en face de l'autre. Ainsi l'avaient compris, avec des nuances diverses, tous les grands royalistes, s'attachant les uns plus à la conciliation des principes, les autres plus à celle des intérêts, les uns tâchant de gagner la confiance des fils de la Révolution pour les amener à la monarchie, les autres s'adressant aux fils d'émigrés pour les convertir aux principes, ou tout au moins aux habitudes constitutionnelles. Ainsi l'avait compris également Louis XI III ; la Charte n'avait été qu'une transaction. On a vu avec quel acharnement l'extrême droite a combattu cette œuvre. Elle s'obstinait à ne voir dans la Restauration qu'une restitution à faire aux vaincus et aux spoliés de 1789, une revanche de la vieille société et de la vieille royauté. Alors même qu'elle n'espérait pas réaliser ses prétentions, elle voulait au moins se donner la satisfaction de
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les proclamer bien haut, d'autant plus provocante qu'elle était plus faible, et ne s'inquiétant jamais de savoir si elle aidait ainsi les ennemis des Bourbons à rendre plus profond entre la monarchie et la France Tabîme que les royalistes sages s'efforçaient de combler.
Pour être en mesure d'écarter les préventions soulevées contre la Restauration et de résister à la menace révolutionnaire, mal permanent de ce siècle, il était nécessaire «le donner au gouvernement l'assiette la plus large; il fallait grouper autour du trône les forces conservatrices de toute origine : la bourgeoisie comme la noblesse, les anciens constitutionnels de 1789 comme les revenants de l'émigration ; il fallait, suivant le mot de i\l. de Martignac, « étendre autant que possible le cercle des amis du roi « . L'extrême droite s'y est encore opposée. Elle était possédée d'un besoin d'épuration et d'excommunication qui lui faisait, à toutes les crises, démembrer et mutiler de ses propres mains le parti royaliste. Se rappelle-t-on la folie sinistre qui avait frappé, comme par l'effet d'un châtiment divin, les hommes de la grande Révolution, et qui les poussait à se proscrire, à se décimer eux-mêmes, jusqu'au moment où ils ne sont plus restés qu'une poignée misérable et impuissante? Événements et personnages étaient, grâce à Dieu, bien changés sous la Restauration; mais il semblerait vraiment parfois que l'extrême droite fût atteinte d'une maladie analogue. Elle empêchait d'abord de fonder, par l'union de la droite et du centre droit, un puissant parti de gouvernement royaliste. Ensuite la droite pure lui paraissait une base encore trop étendue : elle la disloquait et en déclarait suspecte la plus grande partie. Elle ne fut contente qu'au jour où elle détermina enfin le roi
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à livrer le pouvoir à une coterie étroite, isolée dans la Chamlire et dans le pays.
Tant qu'il s'est agi de dissoudre le parti royaliste et de faire en quelque sorte œuvre négative, l'extrême droite a réussi. C'est le phénomène hal)ituel et certes l'un des plus décourageants de ce temps, que la facilité avec laquelle une minorilé violente peut tenir en échec les partis modérés, discréditer leur sagesse, tourner en faiblesse leur prudence et en embarras leurs ménagemenls, rendre vains leurs efforls les plus honnêtes et les plus courageux. Mais aulant ces minorités sont puissantes pour l'attaque, autant leur impuissance éclate quand, sur les ruines qu'elles ont faites, elles doivent enfin fonder ou seulement défendre un gouvernement. Au bout de quelques mois, la royauté se brisait aux mains de M. de Polignac.
Tel est, en effet, le dénoûment de cette politique. La famille royale reprend le chemin de l'exil. Qui demeurerait insensible devant la douleur immense de ce vieux Roi, de ces princes et de ces princesses, debout, le 16 août 1830, sur le tillac d'un trois-màts américain, regardant silencieux le rivage de France qui fuit à l'horizon et ne pouvant retenir leurs sanglots quand il disparaît pour toujours? Si ces exilés laissent beaucoup derrière eux en quittant leur patrie, est-ce qu'ils n'emportent pas davantage avec eux, et ne doit-on pas gémir sur la France autant que sur les Bourbons? Ils emportent ce droit liéréditaire dont quelques esprits trop absolus ont pu exagérer la portée théorique, mais dont on ne saurait exagérer Tutilité pratique, ce droit héréditaire qui est, dans un siècle de mobilité et d'effervescence démocratiques, la garantie de la stabilité, l'har-
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monieux complément et le contre-poids efficace des libertés publiques. Far le départ d'un vieillard et d'un enfant, la France se trouve condamnée à être ballottée d'expédient en expédient, toujours sous la menace de révolutions ou de coups d'État qui s'appellent et se commandent les uns les autres. A chaque crise nouvelle, elle sent davantage le mal de la scission qui est produite et aussi la difficulté croissante d'y remédier. Elle apparaît semblable à un noble vaisseau qui a perdu dans un coup de mer quelque pièce maîtresse; on peut se flatter au premier moment d'y suppléer par un aménagement plus ou moins ingénieux; mais, que les vents de tempête viennent à souffler, les pièces de rechange éclatent au premier choc, et le navire s'en va à la dérive, en péril de s'échouer sur les bas-fonds du césarisme ou de se briser sur l'écueil de la démagogie.