LES HOMMES DE 1189 ET LE KETOLR A PARIS
on ne saurait trouver l'explication, si Ton ne remonte jusqu'à l'ancien régime. N'est-il pas juste d'ailleurs de dénoncer la part de responsabilité qui incombe, dans presque toutes les fautes de la Révolution, à cet ancien régime? Depuis deux siècles on avait supprimé toute vie locale dans les provinces; on avait travaillé à effacer jusqu'aux traits de leurs physionomies diverses. Dans la destruction de toutes les libertés, de toutes les autonomies, une seule force était restée debout et avait grandi : l'opinion. Paris en était le siège exclusif. « Les Parisiens et les auteurs, écrivait Mallet du Pan quelques années avant 1789, ne s'occupent nullement des provinces. A les entendre, on croirait que le gouvernement ne s'étend pas au delà des barrières de Paris. ^5 Dès 174^0, Montesquieu s'exprimait ainsi dans une lettre adressée à un de ses amis : a II n'y a en France que Paris et les provinces éloignées, parce que Paris n'a pas eu encore le temps de les dévorer. ^^ En 1789, ajoute M. de Tocqueville, après avoir cité ce passage, '^ Paris avait achevé tie dévorer les provinces )■> . Au lendemain même de ces jours où la nation entière, en rédigeant ses cahiers, avait montré tant de vie et un sentiment si général, si profond des réformes nécessaires, Arthur Young, qui voyageait alors en France, constalait avec stupéfaction le contraste entre Paris et les provinces. Dans Paris, tout était activité et bruit; chaque moment produisait un pamphlet politique, il s'en publiai tjusqu^à quatre-vingt-douze par semai ne. «Jamais, disait-il, je n'ai vu un mouvement de publicité semblable, même à Londres. « Hors de Paris, tout lui semblait inaction et silence; on imprimait peu de brochures et point de journaux. Les provinces cependant étaient
émues; mais si les citoyens s'assemblaient quelquefois, c'était pour apprendre les nouvelles qu'on attendait de Paris. Dans chaque ville, Young demandait aux habitants ce qu'ils allaient faire. La réponse était partout la même : u JVous ne sommes qu'une ville de province, il faut voir ce qu'on fera à Paris. ^ Ces gens, ajoutait le voyageur anglais, et n'osent même pas avoir une opinion jusqu'à ce qu'ils sachent ce qu'on pense à Paris :' .
V oilà pourquoi , par le fait de l'ancien régime, l'attentat commis le 6 octobre par Paris contre la France n'a rencontré aucune résistance dans les provinces. Il en sera de même pour toutes les usurpations de la capitale. La P^ayette protestant après le 10 août, les Girondins après le 31 mai, ne seront pas plus écoutés que Alounier après le 6 octobre. Désormais Paris, par cela seul qu'il tient dans ses murs l'assemblée et le gouvernement, va régner sans conteste, et l'histoire de la Révolution ne sera que la suite des déviations, chaque jour plus funestes et plus avilissantes, que les passions d'une ville feront subir au grand essor national de 1789.
« Cette ville, toujours dans la licence ou dans Poppression, également travaillée par sa liberté et par sa servitude, recevant toujours Tune et l'autre comme une tempête, avait dans son sein un peuple immense qui n'eut jamais que cette cruelle alternative de se donner des tyrans ou de l'être lui-même. « Qui ne croirait reconnaître le Paris et la Révolution dans ce portrait de
la Syracuse antique, tracé, il y a un siècle, par Montesquieu? C'est que, par ce coté, toutes les grandes cités démocratiques se ressemblent, Syracuse, Home, Byzance, Paris. Gouverneur Morris, représentant de la république américaine en France à cette époque, écrivait à un de ses compatriotes, en 1792, après avoir assisté pendant trois ans aux désordres, aux usurpations de Paris; Cl Dieu merci, nous n'avons pas de populace en Amérique, et j'espère que notre éducation et nos mœurs nous préserveront longtemps de ce fléau. « Qui pourrait dire que ce vœu ait été exaucé? Neu-Vork n'a-t-il pas sa u populace " aussi corrompue, aussi violente que celle de Paris? Son conseil municipal n'est-il pas le théâtre de scandales plus étranges encore que les ncMres? Seulement les Américains ont eu le bon sens de faire en sorte que New-York n'eût aucune influence dominante sur le gouvernement. Ils ont évité de mettre les pouvoirs publics à sa portée. Paris, si turbulent qu'il ait toujours été, avec sa vieille tradition de barricades, — Etienne Marcel, les Bourguignons, la Ligue, la Fronde, — n'est pas, entre les autres villes, une exception monstrueuse; ce qui est monstrueux, c'est l'action qu'ont donnée à Paris sur les destinées de la nation nos mœurs politiques, notre centralisation, et surtout l'installation dans cette cité des assemblées et du gouvernement. Ne l'oublions donc pas, cette plaie de la « populace ^ est le mal permanent, général, nécessaire des capitales populeuses où les passions, les convoitises, les dépravations viennent de toutes parts, comme par une pente naturelle, s'accumuler et fermenter, et, pour employer la forte expression de Tacite parlant de Rome : et Quo cuncta atrocia et ptidenda conjluunt celehranturque. ^
Cette accumulai ion des éléments corrompus était déjà signalée à Paris sous l'ancien régime par les rapports de police. La tourbe des déclassés, des aventuriers affluant dans cette ville, devint plus nombreuse encore avec les premières secousses de la Révolution. Il y a dans Paris, écrivait Loustalot en 1789, quarante mille étrangers qui n'ont pas de métier déterminé, de logement stable, et dont le Palais-Royal est l'assemblée de district ^ Cette écume monta aussitôt à la surface. De là ce caractère de barbarie qui surprend et épouvante dès les premières journées de la Révolution. Toutefois, en 1789, le peuple de Paris n'est pas encore le peuple défiant, sombre, désespéré, que nous retrouverons quelques années plus tard, massacrant en septembre aux portes des prisons, abruti par le spectacle journalier de la guillotine. Ce n'est pas encore Marat, monstrueux et bagard, déguenillé, la tête enveloppée d'un mouchoir, l'œil ouvert au soupçon, la bouche hurlante, obsédé par des visions de meurtre et d'extermination, vivant dans sa cave, partagé entre la rage et la peur, Marat, dans lequel le Paris de 1793 se reconnaîtra tellement, qu'il en
* Dutard, agent de la police de Garât, écrivait en 1793, dans un de ses rapports : « Il existe dans la classe enragée une espèce d'hommes qui sortent de la Pitié et qui, après avoir parcouru une carrière désordonnée, finissent par retomber à Bicêtre. C'est un adage reçu parmi le peuple : k De la Pitié à Bicêtre. » Cette espèce d'tiommes n'a aucune sorte de conduite; elle mange 50 livres quand elle a 50 livres, ne mauge que 5 livres quand elle n'a que 5 livres, de manière que, mangeant à peu près toujours tout, elle n'a à peu près jamais rien, elle ne ramasse rien. Depuis la Révolution, celte classe a beaucoup souffert; c'est cette classe qui a pris la Bastille, qui a fait le 10 août, etc. C'est aussi elle qui a garni les tribunes des assemblées de toute espèce, quia fait des motions, qui a rempli les groupes, qui a... qui n'a rien fait. »
fera son dieu et qu'il Thonorera après sa mort d'un culte public, avec une liturgie officielle, de Tencens, des prières, des autels et des prédications sur ce texte : 0 cor JesUj o cor Mciratl C'est plutôt le brillant Camille Desmoulins, pérorant au soleil de juillet en plein Palais-Royal, lettré non sans éclat mais sans caractère, vrai gamin de Paris, hardi et lâche, frivole et sanguinaire, tendre pour ses amis et les livrant le lendemain, faible, corrompu, accessible à l'argent, plus encore aux impressions légères et mobiles de sa fantaisie, calomniateur sans duplicité, cruel sans méchanceté, célébrant en riant les exploits de la lanterne, dénonçant entre deux saillies ceux que massacrera la fureur populaire. Le peuple parisien des premières années de la Révolution, tout hideux qu'il est à certains momenls, a encore quelques aspects lumineux. S'il est prompt à se méfier, il est crédule; il apporte dans ses illusions une naïveté joyeuse; aussi facilement attendri que féroce; ayant sa part dans la u sensibilité » qui est alors de mode; acclamant le roi avec larmes quelques heures après avoir crié avec colère : Mort au velol S'il est moins repoussant à cause de cette mobilité, en est-il moins dangereux?
Rien n'égale l'ignorance stupide de cette foule qui prétend s'imposer et se substituer aux assemblées. On sait combien la question du veto souleva d'émeutes à Paris. Ce fut un des prétextes du 5 octobre. Presque personne nesavaitce que c'était. Les plus malins croyaient que c'était un impôt. Un témoin raconte que le jour même où l'émeute partait pour Versailles, un orateur s'exprimait ainsi dans un rassemblement : u Messieurs, nous manquons de pain, et en voici la raison : il n'y a que trois
jours que le roi a eu ce veto suspensif, et déjà les aristocrates ont acheté des suspensions et envoyé les grains hors du royaume. ^5 Et les auditeurs applaudissaient : u Ma foi, il a raison, ce n'est que cela ! i)
Ce peuple déjà si troublé, à quel régime ne va-t-il pas être soumis! Presse et clubs, tout est employé à remuer ses haines, à exalter son orgueil et sa fureur. La fermentation augmente chaque jour. Les journaux sont dans un état de frénésie chronique. C'est entre eux une sorte d'enchère où Marat lui-même est parfois dépassé. On pousse sans déguisement la populace à « chasser les députés infidèles 1) . Tout coin de rue est un forum, toute borne une tribune, et, au-dessus de ces petits clubs, dominent les deux grands clubs directeurs, les Cordeliers et les Jacobins, chacun imprimant au peuple son caractère propre : le Cordelier, sorte de bête fauve brute et enragée, ivre de vin et de sang, ayant tous les vices, sauf Thypocrisie que son cynisme dédaigne, partageant ses faveurs entre Danton et Alarat; le Jacobin, froidement méfiant et haineux, soupçonneux et hypocrite, poussé à la férocité par la peur et aux proscriptions par Peniie, ayant son type et devant trouver son maître dans Robespierre. C'est l'esprit jacobin qui flétrira au bout de peu de temps dans la population parisienne ce que parfois, au début de la Révolution, à côté de tant de hideuses violences, on pourrait presque appeler une fleur d'enthousiasme et d'illusion naïve.
Le pouvoir prend lui-même à tâche d'encourager et de faciliter Tintervenlion révolutionnaire de la population parisienne. Il consacre les premières violences de la foule et les célèbre comme des fêtes nationales. La Fayette, chargé de maintenir l'ordre dans Paris, se fait