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LES HOMMES DE 1789 ET LE RETOUR A PARIS

Voilà le roi et l'assemblée dans Paris. Le voyage a été triste : les conséquences en seront plus tristes encore. C'est précisément l'objet de cette étude de les rechercher, de les noter à chaque heure de la Révolution, non-seulement dans ces insurrections trop fameuses où la capitale s'est imposée aux gouvernements et aux assemblées, mais dans cette usurpation incessante, souvent obscurcie ou négligée par les historiens, qui a mutilé progressivement et bientôt détruit la souveraineté nationale. De ce jour, la Révolution est sortie de sa voie. La direction et l'exécution en sont enlevées aux représentants de la nation, pour être livrées à la seule démagogie parisienne. Le mouvement réformateur de 1789, tel qu'il s'est manifesté dans les cahiers des trois ordres, a été l'œuvre de la France entière. C'est là son caractère propre, ce qui le distingue des agitations révolutionnaires, œuvre de Paris. Tous les Français ont pris part à la rédaction de ces cahiers. Les plus humbles paysans de nos paroisses rurales, rassemblés devant l'église au son de la cloche, ont conféré ensemble pour exposer leurs griefs et leurs vœux. Jamais suffrage plus a universel « , manifestation plus vraie, plus démocratique de la volonté nationale. On assure que cinq millions d'électeurs au moins ont pris part au choix des députés. A la

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fin de la Révolution, on s'estimera heureux d'obtenir huit à neuf cent mille suffrages dans un plébiscite constitutionnel. Phénomène plus remarquable encore, ce mouvement si général s'est trouvé presque unanime. Habitants du Nord ou du Midi, prêlres, nobles ou bourgeois, autrefois divisés lors des anciennes réunions d'états généraux, se sont accordés pour réclamer un certain nombre de réformes capitales, les véritables a principes de 89 -' . Poursuivre la réalisation de ces vœux au moyen d'une assemblée librement élue, délibérant librement, soumise aux seules inspirations de la France, telle était l'œuvre féconde, glorieuse, vitale, que sont venus arrêter les obscurs et hideux émeutiers du 6 octobre. A la France, qui venait de parler et d'agir, on sait avec quel éclat, ils ont substitué violemment la parole et l'action de Paris. Depuis l'ouverture des états généraux, il y avait eu plus d'une triste journée, plus d'une faute grave, dues à la violence des foules, à l'impatience du parti populaire, à l'imprudence de la reine et de la cour, à l'indécision du roi, à l'incapacité des ministres, à l'inexpérience de tous. Toutefois la journée vraiment néfaste, celle à partir de laquelle il faut désespérer de la Révolution, c'est la journée du G octobre.

11 semble que les grands esprits de cette époque, ceux qu'on peut appeler les hommes de 1789, aient eu tout de suite le sentiment du coup qui venait d'être porté à leur œuvre. Dans l'assemblée, personne n'avait jamais désiré ni même prévu un changement de résidence. C'est seulement le matin du 6 octobre que la Constituante s'est trouvée subitement en face du problème de la translation à Paris. A la nouvelle que

Louis XVI, pressé par la foule , se rendait dans cette ville, elle a dû décider, sans même un débat, qu'elle suivrait le roi. Ce problème si redoutable se trouvait tranché malgré elle, en dehors d'elle. Elle subissait les volontés du peuple non-seulement sans les avoir discutées, mais sans que l'émeute lui ait fait l'honneur de les lui signifier directement. Aussi tous les députés sont-ils surpris, plusieurs terrifiés. Grégoire lui-même exprime ses alarmes en voyant ce les représentants livrés à la merci d'un peuple armé •» . Les chefs des constitution- A nels modérés, réunis chez Bergasse, délibèrent s'il ne conviendrait pas de donner leurs démissions en masse, pour en appeler à la province des attentats de Paris. On ne prend pas de parti général; mais plusieurs s'éloignent, et parmi eux de fort considérables, l'évêque de Langres, Lally-Tollendal, Bergasse, et enfin Mounier, celui qui avait proposé, quelques mois auparavant, le serment du Jeu de paume. Président de l'assemblée le 5 et le 6 octobre, Mounier a montré une grande fermeté. 11 a vainement engagé Louis XVI, toujours indécis, à se retirera cheval, la reine en croupe derrière un garde du corps, et à convoquer les députés à Rouen. Mais, le roi et la Constituante une fois traînés à Paris par Témeule, le grand mouvement de réforme auquel il a poussé avec tant d'ardeur lui paraît perdu. Il se décourage et se retire en Dauphiné. En moins de deux jours, les représentants demandent plus de trois cents passe-ports. Le président est obligé de consulter l'assemblée, qui décrète qu'il n'en sera accordé que sur des motifs exposés publiquement en.séance. Le lendemain, plusieurs députés ayant fait valoir des raisons de santé pour obtenir des congés : « Il est plaisant , s'écrie un mem- .

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bre, combien la résidence prochaine de rassemblée à Paris a rendu malade. »

Tous les amis de Alounier partagent ses alarmes; tous n'imitent pas sa défaillance. L'honnête et dévoué Malouet, beaucoup d'autres encore, demeurent au poste de combat. Mais ils sont déconcertés et affaiblis. L'un des observateurs les plus sagaces de la Révolution, Mallet du Pan, a pu dire que u les forfaits d'octobre avaient détruit le parti des constitutionnels modérés >i . i\ïadame de Staël, qui a tout vu du château de \ ersailles, rentre à Paris par un autre chemin que la foule, Tàme navrée; elle devait écrire, quelques années plus tard, en rappelant ces événements : u L'assemblée constituante, transportée à Paris par la force armée, se trouvait à quelques égards dans la situation du roi lui-même : elle ne jouit plus entièrement de sa liberté. Elle avait été maîtresse du sort de la France depuis le 14 juillet jusqu'au 5 octobre 1789; mais à dater de cette dernière époque, c'est la force populaire qui l'a dominée, o

Les députés de la gauche ne sont pas moins désorientés et troublés. Sieyès disait tristement : " Je n'y comprends rien : cela marche en sens contraire. » Mirabeau, le plus grand esprit, le seul homme de génie de la Révolution, voyait clairement le danger. On l'avait accusé à tort d'avoir été l'un des fauteurs du mouvement. Le 5 octobre, comme il était monté auprès du président Mounier pour lui annoncer que quarante mille hommes arrivaient de Paris, et l'engager à lever la séance : « IVon, avait répondu Mounier, je ne la lèverai pas; j'attendrai cette armée, et avant que nous désemparions, elle nous tuera tous sur place,... mais tous, entendez-vous bien, monsieur le comte? )? avait -il ajouté en regardant

fixemeiil Mirabeau, qu'il soupçonnait, a Le mot est joli monsieur le président^?, s'était contenté de répliqueP Mirabeau. Le 6, c'était sur sa proposition que l'assemblée avait décidé de suivre le roi à Paris. Mais il avait trop fréquenté Camille Desmoulins et les agitateurs parisiens, pour ne pas prévoir ce dont ils seraient capables une fois les pouvoirs publics sous leur main. Dès le lendemain , il se rendait de très-bonne heure chez le comte de la Marck : a Si vous avez quelque moyen, lui disait-il en entrant, de vous faire entendre du roi et de la reine, persuadez-leur que la France et eux sont perdus, si la famille royale ne sort pas de Paris. Je m'occupe d'un plan pour les en faire sortir, v

Pendant que les hommes de 89 s'alarmaient ou même désespéraient, ceux qui devaient être les hommes de 93 étaient seuls à se réjouir. Eux aussi, ils avaient compris la portée de l'événement. Un an plus tard, Camille Desmoulins célébrait l'anniversaire du 5 et du 6 octobre, et il signalait avec cynisme le résultat de ces journées : Le peuple parisien, disait-il, ;i api'is en ce jour les Bastilles vivantes dans la personne des ministres-, il a i<- p7'is possession du roi et de sa femme " , et et c'est par ce dernier triomphe que la capitale a couronné tous les autres « .

Convient-il donc à la France que « la capitale » prenne ainsi « possession •>^ du gouvernement? La province va-t-elle laisser Paris consommer cette usurpation sans protester? Mounier, qui, du fond du Dauphiné avait donné à Vizille le signal du mouvement de 1789, est retourné dans son pays avec l'espoir d'y provoquer la résistance. Son appel demeure sans écho, et bientôt il est réduit à s'expatrier en Suisse. Inertie étrange, dont

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