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CHAPITRE PREMIER

DU 9 THERMIDOR AU 13 VENDÉMIAIRE (Août 1794 à octobre 1795.)

La chute de Robespierre au 9 thermidor est une sorte de révolution de sérail, à laquelle demeurent étrangers l'opinion du dehors et les partis divers, girondin, constitutionnel ou royaliste. C'est une querelle intestine survenue dans la bande qui s'était emparée de la France et la terrifiait depuis deux ans, — une « brouillerie de famille w , dit énergiquement M. de Maistre. A peine la nation ose-t-elle assister à la lutte en spectatrice, se gardant bien de se prononcer, tant qu'elle ignore de quel côté sera la victoire. Les assaillants sont quelques Montagnards, amis de Danton ou d'Hébert, qui, se sentant menacés à leur tour, ont un élan d'audace désespérée. Ils ne songent nullement à rétablir un régime de justice ou de liberté. Pour plusieurs même, l'un des griefs contre Robespierre est qu'il penchait vers l'indulgence et répudiait l'athéisme. Leurs noms évoquent des souvenirs non moins sinistres que ceux des vaincus. Ils en diffèrent seulement parce qu'ils sont plus médiocres et plus obscurs. Alallet du Pan, qui, de l'étranger, observe

les événements, peut écrire : « Ce sont des valets qui ont pris le sceptre de leurs maîtres, après les avoir assassinés. «

Mais, quand la nation voit le tyran vaincu conduit à l'échafaud, elle afifecte de croire que du même coup la tyrannie a été détruite. Est-ce un malentendu sincère ou simulé? Quoi qu'il en soit, la nation se trompe avec un tel ensemble, que les hommes de Thermidor, surpris, se sentent aussitôt débordés. Un immense soupir de soulagement est poussé parce peuple que la terreur oppressait. On court aux prisons, on monte sur les toits voisins pour crier : « Robespierre est mort! w Dans les geôles, où le bourreau puisait chaque jour et qui contiennent encore trois cent mille détenus, on s'embrasse en pleurant de joie. Les hommes du peuple, — sont-ce les mêmes qui accompagnaient la veille de leurs hurle- ^ ments les sinistres charrettes? — se précipitent sur les prisonniers délivrés pour les serrer dans leurs bras, et s'attendrissent à la vue des familles retrouvant les parents qu'elles croyaient perdus. Les six cent mille suspects, fugitifs et travestis, vivant depuis plusieurs mois dans des transes continuelles, échappés au bourreau par des ruses qui semblent tenir plus du roman que de l'histoire, sortent de leurs cachettes, dépouillent leur déguisement. Il semble qu'après le silerjce de la Terreur, on entende un bruit étrange et nouveau ; c'est comme le bourdonnement d'une nation qui subitement se reprend à vivre. Quelle joie de pouvoir marcher, causer, se réunir, voyager, sans craindre une dénonciation! On ne saurait comprendre, si ce n'est en prenant sur le vif les témoignages contemporains, l'intensité de ce sentiment de délivrance, ni quelle fut pour tout un

peuple, après ces deux années étouffantes, l'impression délicieuse de cet air vivant et libre ^ 'c On se met à jouir avec une folle ardeur, dit M. Quinet, du plaisir de n'avoir plus peur. » Au premier moment, on ne va pas au delà : on ne pense guère à la politique, surtout à la question de république ou de monarchie. Tout se résume en ces mots : la Terreur est finie.

Bientôt on ajoute : Il faut chasser et châtier les terroristes; il faut se débarrasser de la « queue de Robespierre 15 . La presse bâillonnée n'attend pas qu'une loi lui rende la liberté; elle parle, dès qu'elle ne se sent plus menacée par la guillotine. Ce n'est pas pour soulever les questions constitutionnelles, c'est pour raconter, avec une colère accumulée depuis longtemps, ce que sont

' tt C'était un spectacle touchant, écrit Thibaudeau dans ses Mémoires, que cet empressement des citoyens à se rechercher, à se raconter leur bonne ou leur mauvaise fortune pendant la Terreur, à se féliciter, à se consoler... On semblait sortir du tombeau et renaître à la vie. Tous les liens sociaux brisés, tous les rapports politiques, se rétablirent... -n Un écrivain royaliste qui, comme plusieurs, avait échappé à la mort en se cachant sous l'habit du soldai, Lacretelle, était alors à Noyon, et il dépeint ainsi, dans un volume de souvenirs intitulé : Dix années d'épreuves, l'effet produit dans cette petite ville par la nouvelle du 9 thermidor (p. 181) : a II arrive enfin, le courrier tant désiré, et les mots qu'il a jetés sur son passage semblent avoir rendu la parole et la vie atout un peuple pétrifié. Cette joie universelle est le plus sûr témoignage que Robespierre n'est plus. Le courrier a osé en donner l'assurance; qui pourrait en douter? Bientôt on voit sortir des diligences et d'un grand nombre de petites voilures, des hommes empressés de faire connaître avec détails un événement qui paraît la délivrance et la résurrection universelle. La foule s'accroît et l'ivresse redouble. Tous ces passants, qui la veille s'éloignaient l'un de l'autre avec tous les signes d'un effroi réciproque, se reconnaissent et s'apostrophent comme de vieux amis. On voit que la terreur, une fois sortie des âmes, ne pourra plus y rentrer. Découvre-t-on quelque vieux Jacobin, on lui fait longtemps subir le supplice de l'allégresse commune. »

les Jacobins, ce qu'ils ont fait pendant ces heures de silence auxquelles ils ont condamné la France. Les journaux sont lus à haute voix sur les places publiques, aux clameurs indignées delà foule. Le titre seul indique la mission qu'ils se donnent ^ Le chanteur des rues se met de la partie; tous les soirs jusqu'à onze heures, devant le portail de Sainl-Germain l'Auxerrois, Ange Pitou, narguant la police du milieu de la foule qui Técoute avidement et l'applaudit avec fureur, ameutant avec des chansons et des plaisanteries le ressentiment populaire, débite de sa voix mordante des satires contre a les coquins, les septembriseurs, les filous, les badauds, les espions et toute la bande à Cartouche " .

Les provinces prennent courage ; elles adressent à la Convention de longues pétitions où elles dénoncent les monstrueux forfaits de ces proconsuls ivres de sang et de débauche, fous de dictature, qui, sur de plus petits théâtres, ont dépassé Robespierre et Saint-Just. Puis viennent les procès : procès des Nantais, du comité révolutionnaire de Nantes, de Carrier, de Fouquier- Tinville, de Lebon. La foule se presse au tribunal, pousse des rugissements de colère au récit judiciairement établi de ces férocités et de ces rapines. Ces longs

' L Observateur des groupes (c'est-à-dire des clubs), l'Observateur des Jacobins. Et le titre des brochures que l'on crie dans les rues : Coupez les griffes au parti féroce, le Cri delà vengeance, ou l Alléluia des honnêtes gens. Donnez-nous leurs têtes ou prenez les nôtres, le Crime des Jacobins, l'Agonie des Jacobins, les Jacobins switf. .. , et la France est sauvée^ Je ne suis plus Jacobin^ et je m'en y..., les Jacobins assassins du peuple^ les Jacobins hors la loi. Pendant que la bête est dans le piège, il faut l'assommer. Quelques-uns de ces titres sont si grossiers que nous n'osons les citer. Ils montrent que le Père Duchêne a fait école même chez ses adversaires.

témoignages, qui se succèdent pendant plus d'une année, font parcourir au public épouvanté les cercles de cet enfer encore mal connu. Les noyades de la Loire se gravent dans l'imagination populaire comme la légende de la Terreur. Tous sentent d'ailleurs que Taccusé n'est pas seulement le personnage subalterne dont on châtie justement les forfaits. L'accusé est le parti tout entier, le régime révolutionnaire lui-même. La foule accueille les condamnations aux cris de : « Vive la République! m A chaque moment, c'est une occasion nouvelle pour le public de manifester l'horreur que lui inspirent les Jacobins. Un soir, au théâtre Montansier, un spectateur apostrophe son voisin : a Tu es l'assassin de mon frère! » Au théâtre des Italiens, une jeune fille de dixsept ans, mademoiselle de La Tour du Pin, s'écrie, en proie à une subite attaque de nerfs : u Les Jacobins, ce sont eux qui ont tué mon père et ma mère. Otez ce sang!» Le théâtre joue d'ailleurs un rôle assez important dans cette réaction. Il faut se rappeler le succès de certaines comédies satiriques de 1848, pour comprendre l'effet produit par cette pièce vengeresse que l'administration essaye parfois d'interdire : Les Aristides modernes, ou l'intérieur d'un comité révolutionnaire. Le public reconnaît les types : Aristide, un voleur de mauvais lieu, que la révolution a fait sortir de Bicêtre, Scevola, le coiffeur, Caton , l'ancien laquais, appelé naguère Champagne, renvoyé par ses maîtres et qui les a fait guillotiner. On les voit régner dans leur comité, étaler leur corruption, leur avidité, leur cruauté et leur ignorance grotesque. Mais, au dernier acte, l'officier municipal, accompagné des gendarmes, pénètre dans le tripot et arrête, au nom de la Convention délivrée par

le 9 Ihermidor, ces fripons et ces assassins. Quels applaudissements à Tentrée des gendarmes! In sexagénaire, incarcéré pendant la Terreur, loue une loge pour assister à toutes les représentations, et s'écrie : « Oh ! comme je me venge de tous ces coquins-là! » Le règne du gendarme et de la loi remplaçant celui des brigands et de Tarbilraire, voilà ce qu'on applaudit au théâtre, ce qu'on demande dans la vie réelle. Les vues politiques de la réaction ne vont pas au delà.

La «jeunesse dorée» personnifie alors assez bien ce mouvement d'opinion. Qu'est-elle? d'où vient-elle? que veut-elle? La nation n'est pas, à cette époque, tout entière à l'émotion produite par les souffrances des victimes, à l'horreur qu'excite la cruaulé des bourreaux; il y a aussi chez elle un désir ardent de s'amuser et de s'étourdir. Cette société, fille du dix-huitième siècle, frivole et corrompue, sans foi déjà avant la Révolution et maintenant sans culte et sans prêtre, éprouve le besoin, non de racheter tant de fautes par la pénitence et la réforme morale, mais de se dédommager des années que la Terreur vient de faire perdre pour le plaisir. On comprendrait mal ce temps, si l'on méconnaissait ce qu'a de complexe cet état des esprits, ce mélange de deuil et de joie, de ressentiment et d'oubli, d'exaltation et de légèreté, de pleurs et de rires. Dans les almanachs de prison qui sont alors à la mode, après les récits les plus pathétiques, viennent les bouts-rimés plaisants, les chansons erotiques, dont quelque bel esprit a charmé les loisirs de sa détention. A côté du tribunal où Ton juge Carrier, de la Convention qui s'entre-déchire, des faubourgs muets et sombres où le peuple meurt de faim, Paris se retrouve la ville du

plaisir ^ Il n'y a plus de salons; aussi se presse-t-on à des bals publics par abonnement, où les femmes, parées plutôt que vêtues de costumes romains et mythologiques, valsent avec le premier venu. Les entrepreneurs de fêtes se font une concurrence effrénée; ce ne sont que décors, grottes, feux d'artifice, pantomimes. Ces bals sont installés partout, dans des hôtels, des couvents, des églises. On danse aux Carmélites du Marais, au couvent des Carmes, encore tout chaud du sang de septembre, et jusque dans les cimetières. Au-dessus de la vieille inscription qu'on lisait encore sur la porte de Tancien cimetière de Saint-Sulpice : Has ultra metas beatam spem exspectantes requiescunt, un joli transparent rose annonce : Bal des Zéphirs.

Dans cette société frivole régnent quelques femmes d'une beauté éblouissante et d'une tenue peu austère : madame Tallien, madame Rovère, madame de Beauharnais. Elles encouragent la réaction, félicitent et récompensent de différentes manières les jeunes gens qui se vantent auprès d'elles de leurs exploits contre les Jacobins. Lacretelle rapporte qu'un jour madame Tallien fut si contente de l'un de ses articles qu'elle lui permit de ^' baiser un bras digne de la Vénus du Capitole w. Mais, ajoute-t-il, " peu de temps après, je vis la même faveur accordée à un montagnard converti, ce qui me fit revenir à moi-même » . La politique de ces gens est bien simple : ils s'inquiètent peu de la république ou de la

^ Le jeune Bonaparte, alors inconnu, en est tout surpris. « Les voitures, écrit-il, les élégants reparaissent, ou plutôt ils ne se souviennent plus que comme d'un long songe qu'ils aient jamais cessé de briller... Les femmes sont partout... Aussi les hommes en sont-ils fous, ne pensent-ils qu'à elles et ne vivent-ils que par et pour elles. »

monarchie; ils ne tiennent qu'à jouir librement. Ils reprochent surtout aux Jacobins de prétendre les ramener au régime du brouet et à la livrée du sans-culottisme.

A ce monde du plaisir se rattache la jeunesse dorée, dont on chercherait vainement l'origine dans un parti, surtout dans le parti royaliste. C'est madame Tallien qui donne Tidée de Fenrégimenter; c'est le journal de Fréron, l'ancien proconsul de Toulon, Tami de Tallien, qui la convoque à venir défendre la Convention; et, dès le soir même, deux ou trois mille jeunes gens, appartenant au commerce, aux lettres, aux théâtres, aux écoles, aux bureaux des administrations, se réunissent au Palais-Royal, armés de bâtons et de cannes à épée; ils portent le costume " à la victime » : habit carré et décolleté, souvent avec un crêpe au bras, cheveux pendants sur les côtés, coupés par derrière ou retroussés avec des tresses appelées cadenettes, pour rappeler la tenue des condamnés conduits à l'échafaud. Presque chaque soir, quand les Jacobins s'attroupent autour des Tuileries pour menacer les comités de la Convention, les jeunes gens s'assemblent, entonnent le Réveil du Peuple j u Marseillaise » de la réaction, et tombent sur les révolutionnaires le bâton à la main. Le plus souvent, ils sont vainqueurs et ramènent grand train leurs adversaires jusque dans les faubourgs, aux applaudissements des bourgeois, se mettant aux fenêtres pour rire de la déconfiture de ceux qui les ont si souvent faii trembler. Dautres fois, ils entreprennent des expéditions plus retentissantes. Ils font le siège du club des Jacobins, défoncent les portes, fouettent les tricoteuses et bàtonnent les sans-culottes. Un autre jour, les bustes deMarat

sont brisés, son mannequin brûlé et ses cendres jetées à Pégout. Le 13 germinal et le 1" prairial, les muscadins aident, le fouet à la main, à expulser de la Convenlion la populace qui l'a envahie.

Mais c'est toujours aux cris de : Vive la République! vive la Convention! Ces jeunes gens s'offensent d'être traités de royalistes et disent dans une proclamation adressée aux habitants des faubourgs : ce Vous vous rappelez que nous enlevâmes ensemble la Bastille et le repaire du tyran. Vous retrouverez en nous vos frères d'armes du 14 juillet et du 10 août. Ne laissons pas luire le moindre espoir pour la vigilante aristocratie. » Tel est, du reste, le langage général à cette époque. Les sections de Paris, celles qui donneront quelques mois plus tard, au 13 vendémiaire, le signal de l'insurrection, protestent, tout en demandant des mesures terribles contre les Jacobins, de « leur exécration pour la royauté et ses vils partisans » ; elles jurent de « vivre et de mourir pour la république une, indivisible et démocratique « .

Il est permis de croire que ces jeunes gens, ces bourgeois des sections parisiennes, ne sont pas au fond de bien chauds républicains et n'ont pas si grand enthousiasme pour le 10 août. Ils croient, en parlant ainsi, arriver plus facilement au seul but qui leur tienne au cœur, châtier et expulser les Jacobins. Ils aiment peu la Convention; mais ils se servent d'elle. Ils la méprisent aussi bien à cause de sa docilité présente que de sa violence passée ; mais leur dessein est de la dominer, non de la détruire. De même pour la république ; il ne leur paraît pas qu'il soit question ni qu'il y ait possibilité de la renverser; leur esprit n'est pas assez libre pour réflé-

chir aux chances de durée qu'elle peut avoir; ils lui demandent seulement de faire l'œuvre de réparation et d'épuration qu'ils désirent. Fort indiflérents, en réalité, à toutes ces questions de formes constitutionnelles, leur reconnaissance et leur affection sont acquises au régime qui satisfera leurs sentiments de justice et d'indignation. A la république de profiter, si elle le peut et si elle le veut, de cette disposition des esprits.

C'est en tout temps une erreur trop fréquente chez ceux qui vivent dans ce qu'on appelle le monde politique, de supposer tous les individus rigoureusement classés dans le parti monarchique ou le parti républicain. La foule, le plus souvent, n'appartient à aucun. Il en était ainsi à la fin de 1794 et au commencement de 1795. Les esprits se sentaient d'autant plus portés à l'empirisme politique qu'ils avaient subi plus de déceptions. Et puis que restait-il des partis au lendemain de cette Terreur qui les avait tous disloqués, proscrits, décimés? Les opinions s'usaient, les caractères se brisaient au frottement et au choc de nos révolutions. Hoffmann était bien de ce temps quand il écrivait dans son petit journal satirique le Menteur^ l'un de ceux qui, sous le Directoire, feront la guerre la plus vive aux vieux révolutionnaires : « Ln bonhomme disait: Je n'aime pas le Menteur j, parce que je ne sais pas quelle est son opinion. Oh ! bonhomme, tu ne le sauras jamais. Une opinion? Est-ce qu'on peut en avoir? Es-tu bien sûr toi-même d'en avoir une? «

En dehors de la Vendée ou de Témigration n'y avaitil donc plus alors aucun royaliste? Non, certes. Seule-

ment, à certaines heures, au lendemain de grandes fautes ou de persécutions terribles, les partis, humiliés ou intimidés, tout en conservant leurs adhérents, perdent confiance en eux-mêmes et n'osent plus se montrer. Tels sont les royalistes après Thermidor. Ils sont encore «la classe sous le couteau w . Plusieurs des leurs sont enrôlés dans la jeunesse dorée, mais en qualité d'adversaires des Jacobins, non comme royalistes. Les concessions qu'ils se croient obligés de faire à l'esprit du moment les conduisent souvent fort loin. Un écrivain qui, après le 13 vendémiaire, sera condamné à mort par contumace sur accusation de conspiration monarchique, le futur rédacteur de la Quotidienne, M. Michaud, insérait, en 1795, dans VAlmanach des Muses, une pièce de vers qui se terminait ainsi :

Oli ! si jamais des rois et de la tyrannie Mon front républicain subit le joug impie, La lombe me rendra mes droits, ma liberté.

Ducis, qui, au fond, était royaliste, sacrifiait, sans plus de scrupule, à la muse républicaine.

Tous les témoignages confirment le désarroi et le découragement complet des partisans de la monarchie. Ce ne sont pas seulement les républicains modérés qui constatent avec Thibaudeau a le discrédit extrême du royalisme » . Un agent de l'ém'gration, M. de Montgaillard, déclare, dans les premiers mois de 1795, que «i la situation des royalistes est pitoyable ». A la même époque, le plus clairvoyant des écrivains monarchiques, Mallet du Pan, admet qu'un tiers de la France voudrait le rétablissement de la royauté; mais, ajoute-t-il, u les royalistes purs ne sont pas encore revenus de la terreur

qui a frappé le royaume entier de léthargie; ils sont, en général, dans une impuissance totale d'action et même de volonté; nul personnage pour les rallier et les conduire » . Quant aux royalistes constitutionnels, qui comprennent encore « une grande partie des bourgeois et des propriétaires de la campagne « , leur parti, privé de ses chefs, est toujours, selon AJallet du Pan, a aussi dispersé et presque aussi insignifiant que celui des aristocrates ^j . Tous les partisans de la monarchie lui paraissent donc encore dans la triste situation qu'il dépeignait ainsi quelques mois auparavant :

K Cette masse si nombreuse est abattue par Teffroi, « par ses défaites, par le plus profond découragement; 'i loin d'être en état de rien oser, elle n'a pas même la « pensée d'une résistance possible. Sa douleur est « inerte et passive; elle appréhende de montrer ses « souffrances; elle ressemble aux nègres qui s'étran- « glent avec leur langue plutôt que de se plaindre, et la « plupart cherchent leur sûreté dans la dissimulation, « ou affectent le civisme le plus outré. . . L'idée, l'image, « l'habitude de la royauté s'effacent en raison de l'in- « tervalle qui s'écoule depuis la destruction du trône « et en raison de la consistance que prend la répu- « blique. On s'accoutume à regarder le retour d'un roi u comme un château en Espagne ; et de ce sentiment à a une tendance naturelle vers le premier ordre de " choses qui promettra paix et sécurité, la distance « n'est rien. »

Cette dernière idée préoccupe vivement Mallet du Pan, et souvent il y revient; on lit dans une lettre adressée par lui, le 1*" novembre IVO-i, à l'abbé de Pradt :

« La masse commence à oublier qu'il y ait jamais eu

K un roi, et une fois la paix faite au dehors et un et régime doux au dedans ^ le peuple n aura plus d'in- .c térét à désirer un autre ordre de choses. Ceux qui y « aspirent, étant sauvés des cachots et des guillotines, « se contenteront d'une mauvaise auberge^ sans faire Cl un pas pour atteindre un château où, ils seraient a beaucoup mieux logés. »

Les royalistes peuvent-ils du moins compter sur les campagnes? Mallet écrit, en juillet 1795, dans une note destinée à Louis XVIII :

« Ecrasées sous Robespierre, les campagnes respi- « rent aujourd'hui, elles s'enrichissent de la misère « des villes, elles font des gains fabuleux ; un sac de « blé paye au fermier le prix du bail d'une terre. Les « paysans aisés sont devenus calculateurs, agioteurs, « achètent des meubles recherchés, se disputent les « ventes des biens d'émigrés, n'acquittent aucune im- « position, se félicitent journellement de l'abolition de « la dîme et des droits féodaux, et seront, jusqu'au « changement de cette prospérité, jusqu'au retourd'une « nouvelle oppression, assez contents de leur sort pour « recevoir la république sans murmures. »

Toutefois, Mallet du Pan ajoute avec finesse : « Ils recevront la république sans y croire; car, tout en aimant le régime actuel, ils pensent toujours qu'on reviendra un jour à un roi quelconque. »

Parmi les hommes modérés, par origine et par goût sympathiques à la monarchie constitutionnelle, presque tous ceux qui étaient mêlés activement à la vie politique se déclaraient pour la république. L'un des représentants arrêtés au 31 mai et qui passait généralement pour monarchiste, Lesage, le jour même où il reprenait pos-

18 LA QLESTIOX DE MOXARCHIE 01 DE REPUBLIQUE. —

session de son siège, déclarait en son nom et au nom des autres proscrits « qu'ils feraient à la patrie le sacrifice des maux qu'ils avaient soufTerls et qu'ils combattraient également le royalisme et le terrorisme » . Jugeant la monarchie impossible, ces députés se résignaient à la république, pourvu que celle-ci devînt plus juste et moins violente. Dans la commission chargée de préparer la constitution républicaine de l'an III, on comptait plusieurs de ces convertis ou de ces résignés sous condition : c'étaient, avec ce même Lesage, Boissy d'Anglas etLanjuinais. Ils travaillaient de bonne foi à créer, sous le nom de république, un régime viable. Boissy d'Anglas était choisi comme rapporteur, et dans son rapport il allait jusqu'à déclarer que le 10 août était « le principe de nos victoires au dehors » . En une autre occasion, il s'écriait à la tribune : « La royauté! Ah! qu'ils sont coupables ceux qui voudraient persuader au peuple qu'elle pourrait diminuer ses peines et qu'il serait possible de conserver avec elle quelque apparence de liberté!... Je ne crains pas le royalisme; s'il se montre, il sera anéanti... Guerre aux traîtres qui voudraient ressusciter le terrorisme, la royauté ou le despotisme. » C'était parler selon le goût du temps; il vaudrait mieux, pour l'honneur de Boissy d'Anglas, qu'il n'y eût pas si largement cédé. Mais qu'un tel homme ait cru nécessaire et prudent de faire ces sacrifices, n'est-ce pas un signe que le courant général, même parmi les modérés, n'était pas alors opposé à la république?

Les royalistes constitutionnels, demeurés en dehors des assemblées, et par suite moins compromis dans les événements de la Révolution, ne s'engageaient pas autant; toutefois ils considéraient sans mauvais vouloir et

sans parli pris les conventionnels modérés qui travaillaient à organiser le mieux possible les institutions républicaines. L'un de ces royalistes, Lacretelle, en rend témoignage. Ses amis et lui n'avaient pas grande confiance dans la fondation définitive de ce gouvernement, mais ils laissaient faire, dans l'impossibilité où ils étaient de tenter eux-mêmes autre chose; ils comptaient que la nouvelle constitution aurait au moins cet avantage de les débarrasser de la bande qui avait trop longtemps opprimé et déshonoré la France.

Quelques-uns même des anciens constitutionnels, plus convaincus de l'impossibilité ou, en tout cas, des périls d'une restauration, se ralliaient nettement à la République. Madame de Staël était du nombre. Au début de la Révolution, elle ne s'était jamais montrée républicaine; bientôt même, au spectacle des événements, elle avait paru perdre ses illusions sur la constitution de 1791. Elle s'était offerte, en 1792, à aider la fuite de la famille royale. Retirée en Suisse après le 10 août, vivant dans un petit groupe d'émigrés, elle avait écrit une défense de la Reine. Le 9 thermidor lui ayant ouvert les portes de Paris, elle y rentrait républicaine. La première, elle tenait salon chaque décade. On rencontrait chez elle des royalistes comme Lacretelle, des modérés comme Boissy d'Anglas, des conventionnels comme Chénier. Benjamin Constant, venu à Paris en 1795, jeune, mais déjà au fond très-désabusé, était l'un des habitués de ces réunions. 11 se proclamait, à cette époque, « Talliéniste » . « Le salon de madame de Staël, raconte-t-il plus tard, se trouvait alors peuplé de quatre à cinq tribus différentes : des membres du gouvernement présent dont elle cherchait à conquérir la confiance; de

quelques échappés du gouvernement passé dont l'aspect déplaisait à leurs successeurs; de tous les nobles rentrés qu'elle était à la fois flattée et fâchée de recevoir; des écrivains qui, depuis le 9 thermidor, avaient repris de l'influence, et du corps diplomatique qui était aux pieds du comité de salut public, en conspirant contre lui. » Madame de Staël employait sa merveilleuse éloquence et son prestige de femme célèbre à tenter de réunir toutes ces « tribus » diverses sur le terrain d'une république modérée, dont les Daunou, les Boissy d'Anglas et les Lanjuinais seraient les maîtres. Benjamin Constant saisissait l'occasion d'une attaque dirigée par quelque feuille jacobine, pour publier une lettre où il « donnait sa parole d'honneur que madame de Staël était républicaine». C'était à ce groupe de néo-républicains qu'on pouvait rattacher Rœderer, ancien constituant, devenu, en 1794, rédacteur d'une feuille importante, le Journal de Paris. Il combattait vivement les Jacobins et soutenait la jeunesse dorée; mais ce qu'il réclamait de la Convention, c'était « un gouvernement énergique, républicain sans populacité, un gouvernement qui ramenât tous les royalistes de bonne foi, ceux qui ne voulaient que la sûreté des personnes et des propriétés i? .

N'était-il pas surprenant que la France, délivrée le 9 thermidor, ne fît pas plus mauvais accueil à la république? Qu'on se rappelle comment cette république, dont l'idée même était absolument étrangère au mouvement national de 1789, a été imposée par la violence et l'audace d'une faction; comment, baptisée dans le sang de septembre, sacrée sur l'échafaud du 21 janvier, elle n'a été, suivant l'énergique expression d'un contempo-

rain, qu'une « servitude agitée». Rewbell, l'un des futurs auteurs du 18 fructidor, avouait, à la tribune de la Convention, que les Jacobins « avaient rendu le régime républicain si odieux qu'un esclave courbé sous le poids de ses fers eût refusé d'y vivre « . Le premier mouvement de la réaction, quand elle peut librement éclater, ne va-t-il donc pas être d'emporter le régime au nom duquel tous les forfaits ont été accomplis et auquel semble identifiée la faction dont on ne veut plus? Voici qu'au contraire la réaction, à ses débuts, ne s'en prend pas à la république. On l'accepte ou, tout au moins, on s'y résigne. On y voit un moyen, le seul même qui semble alors à la portée de l'opinion, de combattre le terrorisme sur son propre terrain. On est disposé, sinon par sympathie et confiance, du moins par nécessité ou par timidité, à laisser à cette république le temps de prouver qu'elle peut être un gouvernement sans désordre et sans arbitraire. Cette preuve faite eût-elle suffi pour fonder à jamais la république ? En tout cas, son honneur eût été sauvé, et son nom n'aurait pas été uniquement associé, dans l'esprit des générations futures, au souvenir de régimes révolutionnaires qui avaient passé stériles et révolutionnaires comme la tempête.

A ces dispositions vraiment inespérées de l'esprit public, on pourrait dire si peu méritées, comment vont répondre les hommes qui sont encore maîtres du pouvoir et qui se disent nies républicains »?

22 LA QUESTIOM DE MONAUCHIE OU DE REPIBLIQLE.

La surprise est grande, chez les terroristes unis au 9 thermidor pour renverser Robespierre, de voir éclater la réaction, conséquence inattendue pour eux de leur victoire. En face de cette réaction, ils se divisent. Quelques-uns, qui vont conserver le nom de Montagnards, n'admettent pas qu'il puisse être seulement question de renoncer à la Terreur. Ils veulent réprimer ce mouvement d'opinion comme Robespierre l'aurait fait. Ce sont les plus forcenés ou les plus compromis, ceux qui sont liés au régime de sang par tempérament ou par crainte des comples qu'il leur faudrait rendre : Collot d'Herbois, Billaud-Varennes, Lebon, Carrier, Barrère et d'autres moins connus, lis paraissent d'abord ne s'être même pas rendu compte de la révolution accomplie dans l'esprit public. Ils continuent, non sans une sorte de naïveté, à parler le langage, hier officiel, devenu odieux aujourd'hui. A ceux qui demandent la clémence, ils croient fermer la bouche en invoquant l'autorité du « profond et judicieux Marat « . Ils répètent la vieille formule : «La terreur à l'ordre du jour » ; quand on les interrompt et qu'on leur crie : «La justice! » ils s'arrêtent ébahis, comme si on leur répondait dans une langue morte dont ils auraient perdu l'intelligence, lis ne peuvent pas davantage entendre parler de liberté, surtout de liberté de la presse. « Il serait insensé, disent-ils, de la demander pour les aristocrates. Quant aux patriotes, ils n'en ont pas besoin, puisqu'ils ont l'imprescriptible droit de crier aux armes contre les tyrans, et qu'ils

seront toujours assez forts pour ne pas se laisser imposer silence par les aristocrates. î? Cependant, la réaction grandit toujours. Les fidèles du terrorisme sont réduits à la défensive. Ils ne reculent que pas à pas. C'est avec une stupéfaction indignée qu'ils voient les prisons ouvertes, la législation de 1793 entamée et surtout les poursuites commencées contre quelques-uns des leurs. « La Révolution n'inspirera plus de confiance, s'écrie Collot; ce qui était bien, Tannée dernière, sera un crime aujourd'hui. ^^ Acculés, forcés, en quelque sorte, dans leurs tanières, les anciens Jacobins apparaissent tout troublés par la rage et par la peur. Madame de Slaël, qui les a vus, nous les dépeint u lisant leurs plaidoyers avec une figure pâle et nerveuse, allant d'un côté à l'autre de la tribune de la Convention, comme un animal féroce dans sa cage. Etaient-ils assis, ils se balançaient, sans se lever ni changer de place, avec une sorte d'agitation stationnaire qui semblait indiquer seulement l'impossibilité du repos. » Enfin, avant de succomber, ils veulent tenter un dernier retour offensif, (i Le lion va se réveiller, — a dit Billaud-Varennes avec un cri de bête fauve, — déchirer ceux qui ont osé le braver, broyer leurs membres et nager dans leur sang, w Mais les émeutes de germinal et de prairial avortent et n'aboutissent qu'à la proscription des principaux Montagnards qui sont emprisonnés, déportés ou guillotinés. C'est un parti qui disparaît.

Parmi les vainqueurs de Thermidor, à côté des fanatiques qui prétendent résister de front à la réaction, sont les habiles qui, en lui faisant sa part, croient, au premier moment, pouvoir l'exploiter à leur profit. Ce sont les Thermidoriens : Fréron, Legendre, Marie-

Joseph Chéiiier, Merlin de Thionville, Lecointre, Barras, Bourdon de l'Oise. Le chef, le vrai type de celte bande, est Tallien. Ancien clerc de procureur, septembriseur, proconsul non moins impitoyable à Bordeaux que Collot à Lyon ; incapable et vil, ayant toutes les corruptions, mais n'ayant ni idées, ni principes; féroce souvent, mais trop vicieux pour être fanatique, plus cynique que passionné, altéré moins encore de sang que de pouvoir et surtout de jouissance et d'argent; joignant à une cruauté insouciante une sorte de facilité à jouer l'homme sensible et se donnant ainsi parfois les apparences de Thumanité : tel est le personnage dont la popularité et la prépondérance vont être, pendant quelques mois, le signe le plus humiliant de la décadence de cette époque. Pas plus que les Montagnards, les Thermidoriens ne s'attendaient à la réaction ni ne la désiraient; mais ils ont appris de Danton, qui est leur maître à presque tous, une sorte d'aisance sans vergogne à se plier aux circonstances et à tourner avec le, vent. Ils n'ont pas plus d'embarras à délivrer les prison-" niers, après Thermidor, qu'ils n'avaient eu de scrupule, en septembre, à les égorger. Le passé ne les gêne ni ne leur pèse ; ils n'en ont aucun repentir, et presque aucun souvenir; ils s'étonneraient que d'autres eussent meilleure mémoire.

Les Thermidoriens se séparent donc des Jacobins obstinés pour appuyer la réaction et, avant tout, s'appuyer sur elle. Ils croient pouvoir la satisfaire par desj concessions qui ne les diminueront pas eux-mêmes, et espèrent y trouver au contraire une force, afin de diminuer leurs rivaux de la Montagne et de régner sans partage. On les voit descendre des hauteurs de la gauche

LES REVOLLTIO\NAIRES ET LA REPLBLIQLE. 25

pour s'asseoir en pleine droite. La rhétorique de la sensibilité remplace chez ces déclamafeurs celle du terrorisme. On entend le boucher Legendre lui-même s'écrier à la tribune de la Convention : ci Si je possédais des biens qui eussent appartenu à l'une de ces victimes, jamais je ne pourrais trouver le repos. Le soir, en me promenant dans un jardin solitaire, je croirais voir dans chaque goutte de rosée les pleurs de Torphelin dont j'occuperais l'héritage. « C'est d'ailleurs, pour ces anciens Cordeliers, pour ces blasés de la démagogie, une sensation nouvelle de se voir une sorte de popularité dans le monde des honnêtes gens, de mériter les encouragements caressants des belles aristocrates qu'ils rencontrent le soir dans quelque bal, et d'être qualifiés pompeusement, dans les chants de la jeunesse dorée, de « législateurs humains « , dont on célèbre « la contenance auguste « . Ils se félicitent d'avoir si habilement sauvegardé leurs intérêts et leurs personnes dans cette redoutable liquidation du passé, et d'être, lors du partage qui se fait au sein même de la Convention, du côté des juges, quand on eût pu avoir tant de raisons de les confondre avec les accusés.

Ces anciens révolutionnaires trouvent bien que la réaction va plus vite qu'ils ne s'y attendaient. Après le 9 thermidor, ils ont fait transporter solennellement la dépouille de Marat au Panthéon et ont proclamé que la proscription des Girondins avait sauvé la France, tant ils se doutaient peu que, quelques semaines plus tard, l'opinion les obligerait à se démentir, à découronner Marat et à flétrir le 31 mai. Fermeture des Jacobins, désaveu de la constitution de 1793, poursuites contre les Montagnards, rappel des Girondins^ toutes ces décisions

26 LA QLESTIOX DZ MOMARCHIE OL I)K REPl BLIQUE.

ne sont prises qu'après de longues résistances des Thermidoriens. Mais ceux-ci cèdent quand la poussée devient trop forte, et même ils prennent alors l'initiative de la mesure qu'ils ont commencé par conibatlie, afin de se faire bien voir de l'opinion. Etrange et piteux spectacle que celui de cette assemblée qu'on se plaît souvent à entourer d'un prestige de grandeur terrible! Après avoir été contrainte par la peur à se décimer, la voici réduite, toujours par la peur, à se renier elle-même. Epouvantée de voir se dresser contre elle les spectres de ses crimes et de ses hontes; poursuivie par tous ces revenants sanglants, — égorgés de septembre, guillotinés du tri- bunal révolutionnaire, noyés de Nantes, mitraillés de Lyon, — elle désavoue son passé, avoue sa lâcheté pour diminuer sa responsabilité au prix de son honneur, flétrit comme des jours d'ignominie les dates sinistres qu'elle élevait naguère au rang des fêtes nationales, et croit apaiser la conscience publique en itfimolant elle-même quelques-uns des siens dont elle voudrait faire des boucs émissaires. Efforts impuissants, humiliation inutile! La Convention ne cesse de se faire craindre que pour se faire mépriser. Elle est sifflée au théâtre, a On discute moins à présent les crimes de chaque député, — écrit, le 13 mars 1795, une Anglaise séjournant alors en Erance, — que l'insignifiance de tout l'assemblage, et les épithètes de tarés j usés^ corrompus ^ ont presque remplacé celles de coquins et de scélérats'. y>

Il fallait le cynisme des Thermidoriens pour se mouvoir à l'aise et porter la tête haute au milieu de toutes ces palinodies. Sans principes et sans convictions, ils ne

' Vu séjour en France de 1792 à 1795, Iraduclion de M. Taine.

LKS HEVOLLTICNNAIRES ET LA UEPLBLIQLE. 27

pensent qu'à eux, à leur convoitise et à leur sécurité. Tant que la réaction ne paraît pas les menacer personnellement, ils ne brisent pas avec elle. Ils veulent bien que le régime soit changé, à condition que le pouvoir reste entre leurs mains. Ils ne se font pas scrupule de passer des Jacobins aux Muscadins, pourvu que ceux-ci leur assurent la continuation des avantages qu'ils devaient à ceux-là. Ils se résignent à laisser donner un coup de balai à la vieille ordure révolutionnaire, si on leur garantit, pour nous servir d'une expression connue, qu'ils seront « du côté du manche ^j . Mais bientôt ils semblent s'airèter, inquiets. Que s'est-il donc passé? C'est qu'ils ont vu se mettre en avant, dans la Convention, des hommes moins compromis, moins usés. Ils redoutent que ces hommes ne deviennent les chefs et les représentants du régime nouveau, de la république modérée. Les députés de la Plaine n'avaient eu aucune initiative au 9 thermidor : ils avaient seulement prêté leur concours aux assaillants, quand la victoire leur avait paru certaine. C'étaient bien ces hommes au cœur pusillanime qui, interrogés sur ce qu'ils avaient fait pendant la Terreur, répondaient comme Sieyès : « J'ai vécu i) , ne comprenant pas que leur honte était de n'avoir pas mérité de mourir. La chute de Robespierre elle-même ne leur a pas rendu tout de suite le courage. Pendant plusieurs mois, ils sont restés timidement et obscurément en seconde ligne, derrière les Thermidoriens. Leur silence et leur humble réserve semblaient reconnaître que le gouvernement, même devenu clément, appartenait toujours de droit à l'oligarchie révolutionnaire. Cependant, avec le temps, ils s'enhardissent. L'impression est vive le jour où Sieyès reparaît à la

tribune. Tliibaudeau , Cambaccrès, Durand-Maillane, Boissy d'Anglas, suivent son exemple. Les Thermidoriens voient en eux des rivaux. Mais en voici de plus redoutables : ce sont les cent et quelques survivants des Girondins et autres « modérés « , proscrits après le 31 mai, auxquels on permet enfin de réoccuper leurs places. Les Talliénistes, qui sentaient le péril, avaient longtemps reculé devant cette mesure. Un sang énergique et moins corrompu est ainsi infusé dans la majorité de la Convention. Ces nouveaux venus supplantent les Thermidoriens dans la faveur du public. Celui-ci comprend d'instinct que les Lanjuinais, les Daunou, les Pontécoulant, les Larivière, ont plus qualité que Tallien ou Chénier pour réprouver la Terreur, puisqu'ils en ont été les victimes, non les complices. Leur autorité s'accroît chaque jour, et les révolutionnaires peuvent avec jalousie et inquiétude en mesurer l'étendue, quand ils voient ces hommes, unis aux meilleurs de la Plaine, composer la majorité de la commission chargée de rédiger la constitution et se trouver ainsi indiqués pour en diriger plus tard la mise en pratique.

Les Thermidoriens se demandent, d'ailleurs, s'ils ne sont pas menacés dans leur sécurité autant que dans leur pouvoir. Ils sont troublés, en reconnaissant que leur passé n'est pas aussi oublié qu'ils l'imaginaient. En effet, à mesure que l'opinion voit grandir dans la Convention des représentants moins compromis, le souvenir lui revient des antécédents de ces terroristes déguisés en champions de la justice et de la clémence, et, avec ce souvenir, un sentiment chaque jour plus vif d'éloignement et de dégoût. Ces hommes s'en aperçoivent, alors même qu'on ne leur fait encore aucun reproche direct.

Ils sentent comme une réprobation vengeresse, invisible et muette, qui monte autour d'eux et les enveloppe. Ils essayent d'impudentes justifications. Madame de Staël, toute disposée qu'elle soit alors à l'indulgence, en est indignée, et elle déclare que " ces apologies sont la plus incroyable école de sophisme à laquelle on puisse assister ' » . Vainement les conventionnels, oubliant qu'ils

* On pourrait faire un recueil de ces aphorismes et de ces métaphores avec lesquels les révolutionnaires prétendaient échapper à la responsabilité de leurs actes : a Un peuple qui a fait une révolution ne doit jamais re^jarder en arrière. » (Legendre.) — " Lorsque le vaisseau est à flot, on ne demande point par quelles manœuvres le pilote l'a sauvé. » (Glauzel.) — « L'architecte, en achevant son monument, ne brise pas ses instruments, ses ouvriers, n (Lindet.) — t Une révolution est un combat à mort... Les morts laissés sur le champ de bataille avaient-ils mérité de perdre la vie? A quelque parti qu'ils appartiennent, ils sont confondus et enterrés pêle-mêle. Tel est le sort de la guerre. » (Raffron.) — Le sophisme le plus curieux est peut-être celui de Garnot. C'est toute une théorie du mandat impératif qui doit être recommandée à nos démocrates modernes. D'après Garnot, les représentants doivent, non pas imposer leur manière de voir, mais énoncer la volonté du peuple, quand même ils seraient convaincus que le peuple se trompe. Or a le peuple peut se tromper, mais il n'est jamais coupable, car il agit sur lui-même d . La Gonvention, en faisant sous la Terreur des lois mauvaises et qu'elle savait mauvaises, n'a fait que son devoir, parce que le peuple avait manifesté vouloir ces lois. Plus tard, le peuple, éclairé, a reconnu les vices de ces lois ; la Gonvention, en les rapportant, a encore fait son devoir. Tel est, dit Garnot, aie principe irréfragable de la démocratie représentative» . — Gessophismes, d'ailleurs, ont encore cours aujourd'hui, et les Jacobins modernes entendent également innocenter, — et innocenter au nom de la république, — les hommes de la Terreur. Voici ce que, dans son dernier ouvrage sur le Directoire, écrit M. Michelet à l'occasion précisément des terroristes poursuivis après le 9 thermidor : « Que le monde crie contre eux, ce n'esl pas à la république de punir l'amour féroce^ éperdu, qu'ils eurent pour elle. Gollot ne se reprochait rien. Il pouvait être accusé par les royalistes sans doute, noîi par les républicains. »

30 LA QLESTION DE MOXARCHIE OU DE REPLBLIQLE.

sont accusés et non juges, prétendent-ils s'accorder euxmêmes un pardon que leur refuse la conscience publique. « Ne nous reprochons ni nos malheurs ni nos fautes, dit Lindet; que nous est-il arrivé qui n'arrive à tous les hommes jetés à une dislance infinie du cours ordinaire de la vie? » — u Votons l'oubli » , s'écrie un autre conventionnel '. — Alais l'opinion persiste à ne pas oublier.

Ainsi ébranlés dans leur popularité présente, menacés pour leurs crimes passés, les Thermidoriens abandonnent peu à peu leur première tactique. Ce n'est pas un revirement brusque et opéré avec ensemble. Les uns changent plus tôt, les autres plus tard : ils sont déroutés et troublés. Il ne leur est plus possible, d'ailleurs, de revenir brutalement au terrorisme; l'élan est perdu et l'esprit public, de son côté, a trop marché. Toutefois, à travers ces tâtonnements, il est facile de voir, au bout de quelque temps, que Tallien et ses amis s'éloignent définitivement de l'opinion modérée et qu'ils se rapprochent des Montagnards.

Ils cherchent à dissimuler le vrai motif de leur changement et parlent de république ou de royalisme. Ils ne sont pas sincères. Le royalisme, — on l'a vu, — n'est pas en cause dans cette première réaction après la chute de Robespierre. Les représentants modérés, dont l'autorité grandissante alarme tant les Thermidoriens,

' u Depuis deux ans, disait, non sans une sorte de iiaùeté sincère, un député obscur, nous adorons le lendemain ce que nous avons brisé la veille; nous briserons demain ce que nous adorons aujourd'hui... Si nous voulions rechercher nos délits politiques, le([uel de nous n'aurait pas à trembler? Voulez-vous exercer une justice inflexible? Alors hàtons-nous d'appeler des successeurs; car ces murs, qu'on fatigue de clameurs impolitiques et antisociales, ne renfermeront plus que des accusés, des accusateurs et des juges, i

n'en veulent pas à la république; ils le déclarent formellement, ils travaillent sincèrement à faire la constitution républicaine. Bien plus, quand il s'agit des émigrés ou des prêtres, on les voit s'associer, avec une triste condescendance, à toutes les violences révolutionnaires. Ils ont tellement peur d'être soupçonnés de royalisme, qu'aucun d'eux n'a le courage de faire entendre quelques paroles d'bumanité en faveur de Louis XVII, cet enfant infortuné qu'on laisse, en ce moment même, mourir de consomption et de mauvais traitements dans la prison du Temple. D'ailleurs, comme pour mieux montrer que, sous le nom de royalisme, les Thermidoriens en veulent à la république modérée, ils iront bientôt jusqu'à expulser de Paris madame de Staël, au moment même où celle-ci se brouille avec plusieurs de ses anciens amis, à cause de la trop grande ardeur de son néo-républicanisme.

Au fond, les Thermidoriens se soucient peu des institutions républicaines, ou, du moins, ils y tiennent seulement en tant qu'elles garantissent leurs intérêts personnels. Aucun d'eux n'aurait songé à se sacrifier pour sauver la république, et tous auraient sacrifié volontiers la république pour se sauver. Us le montreront plus tard, au 18 brumaire. Déjà, à cette époque, s'il faut en croire Mallet du Pan, qui est en situation d'être bien informé, Tallien et Barras sont en négociations et en intrigues avec les royalistes, et leur première condition est toujours qu'on ne les recherchera pas pour leur passé et qu'on leur garantira leur fortune'. 0 Les Thermidoriens dont Tallien est le chef,

^ Mémoires et correspondance, W^ 120-121.

dit plus tard Mallet du Pan dans une note rédigée pour Fempereur d'Allemagne, sont des hommes perdus, indifférents à tout système de gouvernement républicain ou monarchique, faisant de la révolution un' trafic et cherchant à tout prix leur domination et leur fortune. 55

Le seul dessein que ces hommes poursuivent alors en se rapprochant des Montagnards, est d'opposer aux modérés l'union étroite et désormais permanente de tous les personnages compromis dans la révolution. Leur cri de ralliement, c'est le meurtre du 21 janvier. Se sentant par là éternellement mis au ban des régimes honnêtes, ils s'allient pour empêcher d'établir ces régimes. Ils reviennent sans cesse à cette date fatale, ils en sont comme obsédés. Tel est, et tel sera jusqu'au 18 brumaire, le grand argument de ceux qui voudront les rassembler dans une action commune, les détourner d'une concession, les déterminer à quelque acte de violence contre l'opinion. Déjà, peu de mois après la chute de Robespierre, un Thermidorien inquiet de la réaction, Thuriot, disait : « Oui, citoyens, en votant la mort du tyran, nous avons consenti à tout risquer, tandis que ceux qui n'ont pas coopéré à ce grand acte n'ont rien hasardé. » Quelques mois plus tard, un Montagnard, Dubois-Crancé, fait écho à Thuriot : « Citoyens, s'écrie-t-il, il est une classe d'hommes en France pour qui vous êtes tous des terroristes; car tous, vous avez déclaré le roi coupable de haute trahison. » La préoccupation maladive et inquiète de ces régicides éclate jusque dans l'affectation qu'ils mettent à faire célébrera grand fracas, avec accompagnement de discours, de poésies, de serments de haine, de manifestations

théâtrales, Fanniversaire du 21 janvier \ Ils s'imaginent étendre ainsi sur la nation cette tache de sang que, comme lady Macbeth, ils ne peuvent effacer de leurs mains. Ils surveillent la foule d'un œil anxieux pour bien s'assurer qu'elle devient leur complice par ses réjouissances. Rien n'est étrange comme la susceptibilité de ces esprits troublés. Les artistes du Conservatoire avaient été appelés, suivant l'usage, le 21 janvier 1795, à se faire entendre dans la salle de la Convention. Ils jouaient un morceau d'un caractère grave et recueilli. i Des représentants interrompent, indignés : « Les musi- ' ciens, s'écrient-ils, ont-ils donc l'intention de déplorer la mort du tyran ? » Gossec, le directeur du Conservatoire, s'excuse de son mieux : « Il avait seulement voulu, ditil, exprimer les douces émotions qu'inspire aux âmes sensibles le bonheur d'être délivrées d'un tyran. »

On possède maintenant tout le fond de la politique du parti républicain pendant les années qui vont suivre, le secret de la lutte acharnée que cette aristocratie du régicide soutiendra contre l'opinion. Peu importe que la souveraineté nationale manifeste des volontés opposées ; peu importe qu'il soit dans l'intérêt même de la république de faire passer le pouvoir en des mains moins compromises. Pour ces démocrates et pour ces républicains, la nation et la république ne sont rien; mais pour ces hommes à conscience trop chargée, le pouvoir

^ La célébration de cet anniversaire sera l'une des grandes préoccupations du Directoire. A la dernière fête de ce genre qui aura lieu en 1799, le poëte Lebrun, en fort mauvais vers, exprimait assez naïvement le sentiment d'inquiétude qui était au fond de toutes ces réjouissances :

La voix d'un peuple entier n'est jamais criminelle, Et nous le sommes tous, si Louis ne l'est pas.

34 LA QUESTION DE MOXAKCHIE OU DE REPl BLIQLE.

est une place de sûreté qui les garantit contre la justice humaine. Le pays, au lendemain de la Terreur, consentait à oublier l'origine et le passé de la république, pourvu que celle-ci se séparât de la tradition et du personnel révolutionnaires; les hommes au pouvoir lui répondent que celte séparation est impossible et que la seule république est celle qui a mis dans son blason Téchafaud du 21 janvier. A

Avait-on tort de dire que tout est abaissé à celte époque? En 1789, et dans les années qui ont suivi, il y avait sans doute chez les révolutionnaires beaucoup d'erreurs, d'idées fausses, de passions coupables; mais au moins, dans cette terrible offensive contre la société ancienne, on voit un but poursuivi, des idées jetées en avant, la prétention de renouveler tout un monde. Après Thermidor, les révolutionnaires n'ont plus de ces projets ni de ces rêves. Ce sont des gens pratiques et désabusés, qui ont une seule préoccupation : rester au pouvoir malgré l'opinion, et y rester non pour y appliquer telles doctrines, pas même pour y opérer tel bouleversement, mais uniquement pour jouir et pour être en sûreté. Voilà le dernier mot de cette orgueilleuse génération. De l'offensive, elle s'est réduite à la défensive, et quelle défensive! celle des parvenus qui ne veulent pas lâcher le bien mal acquis, celle des fripons et des assassins qui ont peur du gendarme et du juge.

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