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Royauté ou Empire

Parmi les richesses historiques contenues dans les Archives du Ministère des Affaires Etrangères, j’ai pu, grâce à l’extrême obligeance de M. Girard de Rialle, directeur de ce Dépôt, retrouver les rapports politiques du comte Anglès qui fut chargé, par Louis XVIII, de la police du Royaume, au début de la première Restauration. Ces documents inédits m’ont paru offrir un véritable intérêt pour tous ceux qui s’occupent de cette période, encore imparfaitement connue, de notre histoire moderne et je me suis efforcé d’en faire un résumé aussi complet que possible (i).

Ce n’est donc pas un recueil de mémoires que je présente au lecteur si avide, depuis quel-

(i) Archives du Ministère des Aff. Etr. France. Mémoires et documents; T. 336-345.

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que temps, de ce genre de publications; c’est un récit ou, plus exactement, le Journal des faits les plus saillants qui se produisirent, depuis le rétablissement de la monarchie, jusqu’au retour de l'ïle d’Elbe. Car ces rapports, dont le premier porte la date du 22 avril 1814, furent brusquement interrompus par la marche triomphante de Napoléon vers Paris, ils n’embrassent donc qu'une période de quelques mois, mais, pendant ce court espace de temps qui précéda les Cent Jours il se produisit, à Paris et dans toute la France, bien des événements témoignant de l’agitation des esprits et du peu de stabilité de la monarchie renaissante. C’est un tableau fidèle de cette époque troublée que nous offrent ces pages fort curieuses; en les parcourant, il se dégage nettement cette impression que deux partis également puissants étaient en lutte. Royauté ou Empire; tel était le dilemme qui se présentait alors à la pensée de tous et dont la solution laissait le champ ouvert à un redoutable inconnu !

Ces notes de police, centralisées chaque jour par les soins du comte Anglès, nous font sentir quelle sourde fermentation agitait le parti des

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ni

militaires fort malmené par le nouveau gouvernement; en lisant ces pages, on assiste à ces émeutes qui, peu à peu, éclatent dans les provinces où la grande figure du héros relégué à File d'Elbe est toujours aussi vivante; on découvre, enfin, avec tristesse, dans ces récits, au style souvent un peu ampoulé, de quelles misérables flatteries on entourait un roi qui aurait dû comprendre, comme le disait alors Fouché, qu’on ne peut persuader à un peuple que tout ce qu’il a admiré, pendant vingt-cinq ans, a été mauvais !

Peut-être les documents, qui forment la matière de cette étude, sembleront-ils présenter, sur certains points, une analogie avec des publications antérieures; il est, cependant, un côté de notre histoire contemporaine auquel ils donnent un relief tout spécial : je veux parler des détails très intéressants et inédits qu’ils contiennent sur l’Empereur, pendant son séjour à l’Ile d’Elbe. En effet, grâce aux rapports permanents que le comte Anglès entretenait dans l’Ile, tant par les espions qui avaient pu se glisser dans l’entourage de Napoléon, que par les émissaires spéciaux chargés de la surveil-

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lance des ports de l'Italie, le chef de la police était à même de transmettre au roi des indications précises sur les moindres agissements de l'illustre prisonnier des Puissances.

11 est hors de doute que, dans ces notes de police, dans ces lettres émanant de personnes dont l’intérêt était de courtiser le nouveau gouvernement, il y a lieu de faire la part d’une certaine exagération; néanmoins, ces rapports pourront être utilement consultés, au point de vue documentaire, car on y trouvera de précieux renseignements sur la vie que menait Napoléon dans son minuscule royaume et sur tous les préparatifs, réels ou simulés, qu’il y faisait en vue d’une installation qu’il souhaitait ne pas être définitive. Enfin, les dernières pages des rapports du ministre delà Police sont particulièrement curieuses, car elles nous donnent bien la physionomie de Paris, au moment où y parvint la surprenante nouvelle du débarquement de l’Empereur et de sa marche rapide à travers la France.

J’ai dit, plus haut, que ces rapports étaient datés, pour la première fois, du mois d’avril 1814; le comte Anglès ne fut cependant pas, dès

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cette époque, titulaire du portefeuille de la Police. Le gouvernement Provisoire le chargea, par intérim, du ministère de la Police générale, mais, jusqu’au mois de décembre de cette année, il releva du comte Beugnot, ministre de l’Intérieur qui semble, d’ailleurs, lui avoir complètement abandonné le soin de résumer ces notes j ournalières et de les faire passer, ensuite, sous les yeux du roi. Pontchartrain en faisait autant, sous le règne de Louis XIV et, depuis cette époque, ce fut une des attributions du lieutenant de police.

Au mois de décembre 1814, lorsque Anglès prit définitivement la Direction de la Police du Royaume, par suite de la nomination de Beugnot à la Marine, tout en ne se faisant aucune illusion sur l’importance de ses fonctions, il ne prévoyait cependant pas les difficultés qui devaient surgir au milieu de ce trouble général des esprits; aussi, peut-on regarder son travail comme un témoignage manifeste de cette infatuation qui obscurcissait la vue de tous les membres du nouveau gouvernement. Il suffit, pour s’en convaincre, de lire ce passage, extrait d’un de ses premiers rapports... « Je crois que la

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« situation de Paris n’est pas alarmante, car les « partis tendent plutôt à se former qu’ils ne sont « organisés; les esprits sont inquiets et agités, « mais il n’existe aucune trace de complot « réel ni de système arrêté, les mécontente- « ments et les murmures sont vifs et prononce cés, parmi les généraux, sans qu’ils saie chent, peut-être, eux-mêmes, en expli- « quer la cause et, surtout, sans qu’ils soient « d’accord, même dans leurs prétextes... à i< plus forte raison ne le seraient ils nulle- « ment s’il s’agissait sérieusement, entre eux, « d’un coup de main et d’un but politique « quelconque; d’ailleurs, la masse des habi- « tants, particulièrement dans les faubourgs, « est uniquement occupée de ses travaux et « reste presque étrangère à la chaleur des dis- « eussions politiques. »

Je dois ajouter, toutefois, que, deux mois plus tard, les illusions du comte Anglès commençaient à disparaître et, en toute sincérité, il est obligé de reconnaître que « au milieu de « tous les récits contradictoires qu’on lui « adresse, parmi ces incertitudes politiques et « ces bruits de dangers et de complots, la vé-

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« rité est difficile à démêler, car l’opinion se tour- « mente et elle ne lutte pas contre des chimères. »

Après avoir donné un aperçu général des rapports dont on trouvera, ci-après, les extraits que je me suis efforcé de coordonner, car il n’était pas possible de mettre sous les yeux du lecteur l'ensemble d’un travail composé de dix volumes, il ne me reste plus qu’à faire connaître, en peu de lignes, le personnage auquel nous les devons.

Le comte Anglès, fils d’un Premier Président à la Cour de Grenoble, naquit dans cette ville en 1780. Encore fort jeune, en 1808, il fut distingué par l’Empereur et appelé par lui au Conseil d’Etat; les qualités exceptionnelles qu’il développa dans ses fonctions de maître des requêtes attirèrent, de nouveau, sur lui l’attention de Napoléon et il fut chargé, peu de temps après, du troisième arrondissement de la Police générale qui comprenait l ltalie; néamoins, il continua à résider à Paris.

A la chute de l’Empire, Anglès, suivant le triste exemple d’un grand nombre d’hommes politiques qui, bien que redevables de leur fortune à Napoléon, n'hésitèrent pas à l’aban-

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donner, lorsqu’ils virent son étoile disparaître, offrit ses services et son expérience au Gouvernement Provisoire; celui-ci le fit sortir de l'obscurité des bureaux et lui donna, ainsi que je l’ai déjà dit, l’intérim de la direction de la Police. Louis XVIII, lors de son retour en France, conserva Anglès à ce poste, où il s’était fait remarquer, et le nomma bientôt Conseiller d’Etat.

Au 20 mars i8i5, le Ministre de la Police suivit le Roi à Gand et il ne rentra à Paris qu’après Waterloo. A la fin de septembre de la même année, Decazes ayant remplacé Fouché au département de la Police générale, le comte Anglès passa à la Préfecture de Police où il joua un rôle assez effacé. Les événements l’ayant contraint à donner sa démission, quelque temps après la chute du ministère Decazes, il se retira définitivement de la vie politique et se fixa dans une de ses terres, aux environs de Roanne, où il mourutle 16 janvier 1828.

G. Firmin-Didot.

d'après les rapports inédits du comte

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