CHAPITRE PREMIER
22 Avril 1814. — Les manières affectueuses de Monsieur, ses expressions pleines de bonté et si dignes d’un petit-fils de Henri IV ont produit un très bon effet sur la garde nationale et, depuis les dernières revues, elle se prononce généralement pour le nouvel état de choses. Mais, il y a un très mauvais esprit dans la nombreuse classe du peuple qui vit de son travail et qui voit ses moyens d’existence diminuer progressivement. Son mécontentement se propage et se manifeste chaque jour davantage: cependant, il ne serait de nature à donner de graves
Observa tions générales sur l’esprit public.
Attitude de la garde impériale.
inquiétudes que dans le cas, seulement, où les ouvriers resteraient longtemps sans travail et les plus indigents sans secours.
On aperçoit dans la classe supérieure, parmi les gens du monde habitués à réfléchir, un sentiment général d’inquiétude qui est porté, chez quelquesuns, jusqu’à la crainte d’une guerre civile. Ce sentiment est, chaque jour, excité par des pamphlets et des écrits, sans nom d’auteur et d’imprimeur, dont le style réveille les haines, provoque les vengeances et est bien opposé aux discours cléments et paternels des membres de l’auguste maison de Bourbon. Des attaques aussi vives et aussi souvent répétées formeront un seul faisceau des hommes qui ont figuré plus particulièrement dans la Révolution et qui ont servi le dernier gouvernement. Leur énergie peut les porter à se préparer des moyens de résistance et à s’unir aux mécontents qu’ils iront choisir dans les rangs de l’armée; il en résulterait une suite de réactions qu’il faudrait prévenir et contre lesquelles il est utile de se mettre en garde, de bonne heure.
Les renseignements parvenus au Ministère de la Police générale portent que la garde impériale qui occupe toute la route, depuis Nevers jusqu’à Fontainebleau, est dans l’attitude la plus menaçante et continue à se montrer dévouée à Napoléon. La division de cette troupe en un corps moins nombreux,,
sa répartition dans des garnisons éloignées de la Capitale, sont des points bien importants qui doivent fixer l’attention continuelle du Ministre de la Guerre.
On continue à se plaindre que l’autorité ne se montre nulle part, ni par des actes, ni par des proclamations. Cette plainte est fondée en partie, mais ces inconvénients, graves à la vérité, tiennent à la nature des changements qui ont eu lieu, aux causes qui les ont amenés et aux moyens qui ont été employés à cet effet-, mais ils tiennent, surtout, à la force du gouvernement de Bonaparte. Le prompt envoi de commissaires extraordinaires fermes et conciliants, dévoués et capables, considérés et jouissant de la confiance publique est le seul remède à cet état de choses.
Presque toutes les lettres qui arrivent de Paris ou des Départements sont pleines de félicitations sur le retour à l’ordre et à la paix que ramènent les Bourbons. Dans quelques-unes, on déplore les malheurs que répand sur la France la présence des armées alliées. Tout en rendant justice à leur bonne conduite dans Paris, on s’indigne de ce que quelques hommes considèrent leur présence comme un bienfait. Les militaires, surtout, en sont irrités. Le mécontentement d’une nuée d’employés, désormais sans moyens d’existence, donne quelque inquiétude.
La Constitution et les pamphlets pour et contre reviennent dans toutes les correspondances : dans les unes, on laisse supposer que le Prince de Bénévent a voulu perdre le Sénat en la lui faisant adopter; dans d’autres, on prétend que le Roi l’admettra intégralement; d’autres, enfin, prétendent que cette Constitution subira des modifications et que le Roi lui-même s’est occupé de la rédiger.
M. L. de Bourmont écrit à l’abbé Duboys à Angers : «... Il faut vous le dire; tous les amis du Roi qui se vantent d’être purs ne sont pas sages, plusieurs manquent de mesure, de prudence et de discrétion; il en résulte une inquiétude fâcheuse parmi les hommes qui, depuis de longues années, sont à la tête de l’État et de l’armée ».
Le choix des commissaires extraordinaires est généralement blâmé, celui de M. de Polignac, entre autres; on loue celui de M. Begouën.
Les conditions de l’armistice ont paru dures, elles ne satisfont personne.
Les retards qu’éprouve l’arrivée du Roi impatientent et inquiètent.
On raconte que Monsieur a commencé ainsi sa première lettre au Roi, après son entrée dans la Capitale : « De Paris! chose incroyable et que j’ai peine à me persuader! »
On m’a rapporté ce propos que Bonaparte aurait
plusieurs fois tenu à son secrétaire, avant son départ de Fontainebleau : « C’est un f... pays que l’île d’Elbe, mais j’aime mieux y mourir que de signer les propositions de paix que l’on me proposait ! »
27 Avril 1814. — La surveillance qui, sans con- Répres-
' n sion de la
tredit, a présenté le plus d’obstacles et a obtenu, de
jusqu’ici, le moins de succès est celle qui a pour objet la librairie et l’imprimerie. Le mot de « liberté de la presse », inséré dans la Charte constitutionnelle, quoique avec des restrictions annoncées, a tourné les têtes des auteurs, des imprimeurs et surtout des journalistes. Vainement, le gouvernement provisoire a décidé que les lois existantes sur l’imprimerie et la librairie continueraient d’être en vigueur, vainement aussi la police générale a mandé devant elle plusieurs des contrevenants; une foule d’écrits plus ou moins dangereux dans les circonstances présentes, de pamphlets dictés par un esprit plus ou moins mauvais, a tout à coup été mise au jour. La vigilance de la police a arrêté et saisi quelques-uns des imprimés les plus dangereux, elle a empêché que des pamphlets de tous les genres fussent criés par des colporteurs dans les rues; mais l’abus n’est pas encore entièrement réprimé.
D’un autre côté, les journaux ont opposé non moins de résistance aux mesures prises pour s’assu-
Situation entre Orléans et Nevers.
rer que leur rédaction serait conforme aux vues et à la marche du gouvernement. Les commissaires spéciaux, nommés près d’eux par Monsieur, ont eu de la peine à faire reconnaître leur autorité par les propriétaires et rédacteurs du Journal des débats et de celui de Paris.
Au reste, je me réunis demain à M. le Préfet de Police et à M. le Directeur de l’Imprimerie et de la Librairie pour déterminer et adopter les mesures les plus convenables afin de rétablir, à cet égard, l’ordre et l’exécution des lois. Cet objet est d’une grande importance, au moment où les passions sont si faciles à mettre en mouvement; il m’a constamment occupé depuis mon entrée en fonctions.
Un colonel de gendarmerie que j’ai chargé de la mission d’engager MM. Jérôme et Joseph Bonaparte, qui étaient alors à la Motte-Beuvron, près d’Orléans, à se rendre en Suisse et de les y accompagner, m’écrit qu’il ne les a plus trouvés et qu’il s’est mis à leur suite pour s’assurer qu’ils se dirigent, sans se détourner, sur leur destination. Il m’écrit de Nevers, le 23 avril, que le pays qu’il a traversé, en allant d’Orléans dans cette ville, lui a paru assez mal disposé. La présence des troupes empêche les habitants de prendre la cocarde blanche. Le 21 avril, Bonaparte avait couché à Nevers; dès huit heures du matin, jusqu’à minuit, des ras-
semblements s’étaient formés sous ses fenêtres et on criait : « Vive l’Empereur! » Les premières autorités ont été obligées d’envoyer des patrouilles pour dissiper ces groupes.
Dans les environs d’Orléans, les cavaliers vendent à vil prix leur équipement et leurs chevaux et quittent leurs cantonnements pour retourner chez eux. Il paraît important de mettre promptement un terme à une telle indiscipline.
Le Commissaire au département de la Police générale, ayant eu avis, par le rapport d’un voyageur, qu’il y avait eu un mouvement très vif à Clermont- Ferrand, à cause du changement de gouvernement et que le drapeau blanc y avait été enlevé et brûlé par la troupe, a demandé des renseignements circonstanciés sur cet événement. Les autorités locales l’ont confirmé par leurs réponses. Le maire a particulièrement adressé le procès-verbal qui avait été rédigé; il contient en substance les faits suivants : Le 11, le maire, à la tête d’un cortège nombreux, a publié dans la ville une proclamation sur les heureux événements annoncés; elle a été accueillie par les habitants aux cris de : « Vive le roi ! » Puis, le drapeau blanc a été placé sur le clocher de la cathédrale. Quelques heures après, un détachement de divers corps s’est porté sur cette église; des chasseurs y sont entrés à cheval pendant la messe.
Rébellion des troupes à Clermont- Ferrand.
Plusieurs sont ensuite montés au clocher, ont enfoncé la porte et enlevé le drapeau qui a été foulé aux pieds et brûlé sur la place.
On désigne comme le principal auteur du mouvement le sieur Vautrat, major du 81e, envoyé à Clermont depuis plusieurs mois pour y former une garde mobile.
Le 1 3 avril, un autre détachement est entré dans la ville aux cris de : « Vive l’Empereur! » et en faisant des menaces aux habitants. Néanmoins, la nuit a été calme et il n’y a pas eu de voies de fait. D’ailleurs, cette troupe est partie pour Riom, le lendemain, emmenant deux pièces de canon prises dans la ville. Le général Montholon, qui la commandait, s’est fait remettre, par le payeur, environ 6000 francs qui étaient dans sa caisse.
Le même jour, à 7 heures du soir, les troupes autrichiennes sont entrés à Clermont; une députation des habitants de la ville s’était portée à leur rencontre et avait été accueillie par le général commandant, le comte de Stardeck.
Entrée des Alliés à Paris.
28 Avril 1814. — Un aide de camp de mylord Dalhousie, venant de Bordeaux et se rendant au quartier général de Wellington, a apporté au comte de Viel-Castel les nouvelles suivantes qu’il s’est empressé de communiquer au public :
« L’entrée dans Paris de l’armée alliée, commandée par le Prince Royal de Suède, a eu lieu aux acclamations de : « Vive notre libérateur! Vive Louis XVIII! Vive le prince Royal de Suède! »
« Les maréchaux Ney et Victor se sont réunis, avec leurs corps d’armée, à ceux des Alliés; ils ont fait leur entrée dans la ville de Paris, le 3i mars, au milieu de l’allégresse générale. Le drapeau et la cocarde du grand Henri, signes du bonheur des Français, ont été arborés dans la capitale.
« La ville de Paris a adressé une proclamation à S. A. R. le prince de Suède, pour remercier ce guerrier sublime et généreux de la paix qu’il va donner à notre chère patrie. Elle se termine par ces mots : « Réjouissez-vous, habitants de Paris, ce grand homme naquit parmi vous (1)! »
29 Avril 1814. — Dans le monde, on continue à parler beaucoup des conditions futures de la paix; celles de l’armistice inquiètent en faisant présumer que les puissances alliées ne traiteront pas la France avec la générosité qu’elles avaient annoncée.
Les Français, qui ont souffert si longtemps de guerres interminables dans lesquelles ils ont presque toujours été victorieux, ne comprennent pas dans
Esprit qui règne dans les conversations à Paris.
(1) Il s'agit du fils de Bernadottc,
quel état d’épuisement Bonaparte les a laissés et ne peuvent s’accoutumer à l’idée de n’obtenir aucun accroissement de territoire et d’être soumis aux limites de 1789; on craint, d’ailleurs, que, si les Alliés prescrivent des conditions trop dures, la guerre ne se rallume avant quelques années.
Des considérations particulières se mêlent aussi à ces considérations générales : « Anvers sera déclaré port libre, dit-on, et tous les ports de la Flandre seront ruinés. Dunkerque perdra ses négociants qui iront jouir à Anvers des avantages que cette place de commerce leur offrira ». — On craint également que Gênes ne devienne port libre et que Marseille n’éprouve ainsi de grandes pertes.
Tous les esprits sont agités, tous les intérêts éveillés, toutes les passions dans une sorte de fermentation: jamais une vigilance active ne fut plus nécessaire pour maintenir l’ordre et la tranquillité sans altération .
La plus grande inquiétude règne parmi les fabricants, surtout parmi les fileurs et les tisseurs de coton. Ils redoutent le traité de commerce qui suivra la paix avec l’Angleterre. Deux cent mille ouvriers sans occupation, douze cent mille capitalistes qui ont formé à grands frais d’immenses établissements et qui craignent de n’en plus pouvoir tirer parti, formeraient une masse de mécontents dangereux, s’ils venaient à perdre tout espoir.
Les négociants verront avec de vifs regrets la Belgique séparée de la France. Ce pays, par le produit de ses lins, faisait rentrer dans le royaume une portion importante du numéraire qui en sortait pour l’achat des cotons. On évalue à des sommes considérables le produit annuel des ventes de toile à Gand et la majeure partie était achetée pour le compte des Anglais.
4 Mars 1814. — On peut assurer, aujourd’hui, en toute certitude, que la déclaration que S. M. a daigné faire hier a satisfait tous les esprits, à l’exception d’un petit nombre de mauvaises têtes qui se qualifient de Royalistes purs et qui entendent aussi peu les véritables intérêts du souverain que les leurs.
Tout le monde est dans l’attente la plus vive et la plus impatiente du départ des troupes étrangères. C’est une chose fort heureuse et qui est due à la grande vigilance des chefs, qu’il n’y ait point eu, pendant ces trois jours, de rixes sérieuses entre les troupes françaises et les Alliés. Ce matin, lorsque les troupes russes ont paru sur les quais, pour se préparer au défilé qui devait avoir lieu devant S. M., il y a eu de toutes parts des clameurs contre les branches vertes qu’elles portaient à leur tête, en signe de victoire. Heureusement, il est venu un ordre
Crainte de conflits entre la population parisienne et les Alliés.
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de les ôter, ce qu’elles ont fait sur le champ, à la satisfaction générale. Le Préfet de police avait pressenti la nécessité de cette mesure et il avait été, ce matin, chez M. de Talleyrand, le prier d’en faire la demande à l’Empereur de Russie.
En général, la tournure des esprits est telle, qu’à présent on interprète à mal, avec une grande facilité, toutes les actions des souverains alliés qu’on avait accueillis, d’abord, d’une manière beaucoup plus favorable. Cependant, l’opinion publique fait toujours une grande différence en faveur de l’Empereur Alexandre; mais on ne peut parvenir à ôter de la tête de beaucoup de gens que la Prusse et l’Autriche demandent une contribution énorme. Il est vrai que tous les détails connus sur la conduite des généraux autrichiens, dans les pays qu’occupent leurs troupes, est fort propre à aigrir les esprits. Ils lèvent contributions sur contributions dans de misérables localités déjà ruinées de fond en comble.
L’observation attentive avec laquelle on suit ce qui se passe dans les groupes, donne lieu de connaître, qu’en général, l’esprit s’y améliore un peu. Hier soir, dans ceux où se trouvaient des militaires français, on parlait assez de Bonaparte et de ce qu’il avait fait dans la dernière campagne. Les militaires, en général, défendaient sa bravoure que quel-
LA FRANCE EN 1814. i3
ques personnes voulaient attaquer, mais il n’y avait rien de fort animé de part et d’autre.
En général, il importe d’éviter de publier, d’aucune manière, des choses injurieuses à l’égard de Bonaparte, car on a remarqué que, presque toujours, elles produisaient un effet contraire à celui qu’on en attendait. Par exemple, le Préfet de Police a été obligé, aujourd’hui, de faire retirer de beaucoup de boutiques des gravures représentant la figure de l’ex-Empereur composée avec des cadavres humains. Cette image avait déjcà occasionné beaucoup de murmures de la part de quelques militaires. Hier, un bijoutier, rue Saint-Honoré, avait mis à sa fenêtre un tableau où il représentait Bonaparte sous la figure d’un tigre; la garde, même nationale, le trouva fort mauvais. On a sagement agi en faisant retirer ce tableau, avant le passage du cortège.
C’est avec plaisir que la population constate la reprise de quelques travaux dans la cour du Louvre. On a rouvert aussi quelques ateliers de travaux publics à Paris et cela fait un fort bon effet. Il est à souhaiter que la ressource des finances, qui vient d’être ouverte à la ville de Paris, ait un bon résultat qui la mette à même de soutenir ces ateliers; car, après les soldats, la classe des ouvriers sans travail, à Paris, est certainement celle qu’il importe le plus de soigner.
. 'Fâcheux efl'et produit par la publication de pamphlets sur i’Empereur.
Reprise des travaux publics dans Paris.
Paroles prononcées par le duc de Berry pendant ' une revue.
Amélioration de l'esprit public.
5 Mai 1814. — On disait hier, dans le monde, que S. A. R. le duc de Berry s’étant rendu le matin au Bois de Boulogne, pour passer la revue des dragons de l’ancienne garde, entendit à son arrivée des cris de : « Vive l’Empereur! » Le prince dit alors aux dragons : « Bien, mes amis! Vous avez servi sous un grand capitaine; vous faites bien décrier : « Vive l’Empereur! » Quand vous aurez servi sous les Bourbons, vous crierez : « Vive le Roi! » — Les dragons, frappés de ces paroles, répondirent spontanément par des cris répétés de : « Vive le Roi! »
Aussi bien, il faut reconnaître que, dans toutes les classes de la société, l’esprit public s’améliore sensiblement. Les rassemblements d’ouvriers sans travail deviennent moins nombreux et les plaintes moins exaspérées. On est autorisé à espérer que, de jour en jour, les choses iront mieux par l’effet de quelques mesures déjà prises, comme le renvoi des ouvriers allemands et le refus d’admettre dans Paris ceux qui arrivent des provinces et, enfin, l’occupation donnée à beaucoup d’ouvriers dans les travaux publics. Mais, ce qui contribuera le plus au bien-être et, partant, à la tranquillité du peuple, c’est la renaissance de l’industrie et de l’agriculture. La paix amènera promptement cet heureux résultat.
La paix, voilà le baume le plus efficace qui puisse être versé sur les plaies de la France. On en parle à
LA FRANCE EN 1814. i5
Paris avec une impatience qui est la même dans les salons et dans les guinguettes. Partout, cependant, on craint qu’elle ne soit honteuse. Le peuple et les gens de la classe la plus relevée persistent à accuser l’Autriche d’être exagérée dans ses prétentions. Les fabricants se plaignent que nous sommes livrés à l’Angleterre et soupirent après un traité de commerce sur lequel, toutefois, ils ne comptent guère pour protéger l’industrie française contre le monopole britannique.
Les journaux de Paris sont rédigés avec négligence et dénués de couleur. On dirait que les plumes des rédacteurs, émoussées naguère sous le despotisme, n’ont pas été taillées de nouveau depuis la régénération.
Les brochures politiques sont plus misérablement écrites que ne l’étaient, jusqu’ici, les romans nouveaux; on a peine à deviner quelle est la classe de la société qui peut lire de telles rapsodies.
Il est regrettable qu’il ne se trouve pas quelques bons écrivains qui s’imposent la tâche honorable et facile d’éclairer, d’échauffer les esprits dont la majorité est disposée, aujourd’hui, à recevoir les bonnes impressions.
Le Roi fait, chaque jour, de nouveaux progrès dans l’estime et l’affection de ses sujets. Le peuple sait déjà qu’il est juste, bon, éclairé, ferme et tout
Les journaux et autres écrits politiques.
Réflexions sur les conditionsdela paix.
entier occupé du soin de réparer les maux de la France. On parle partout de la sensibilité avec laquelle il a reçu les témoignages de l’affection publique, dans la soirée du 17 mai; la fierté française est flattée de la résistance que S. M. a opposée aux propositions humiliantes que l’on croit avoir été faites par l’Autriche.
27-28 Mai 1814. — On continue à s’occuper beaucoup de politique dans les lieux publics. Les conditions de la paix, telles qu’on les suppose, ne satisfont pas l’orgueil national. Les Alliés, dit-on, ont déclaré qu’ils voulaient la France grande et forte. Pour être telle, il lui fallait les limites naturelles qu’elle avait conquises et que l’imprudente ambition de Bonaparte avait voulu franchir. La France, rentrée dans sa circonscription de 1792, ou à peu près, n’est pas grande et forte, comparativement aux autres puissances prépondérantes de l’Europe qui reçoivent un agrandissement considérable. Les réflexions que l’ont fait, à cet égard, ne contiennent rien d’offensant pour le gouvernement. Le peuple paraît convaincu que, dans l’état où le Roi a trouvé la France, il était difficile d’être exigeant; mais les propos tenus ont un caractère d’aigreur à l’égard des puissances que l’on ne trouve pas si modérées qu’elles avaient annoncé la volonté de l’être.
Du reste, tout ce que j’entends dire me persuade qu’il y a plus d’esprit public, en France, que l’on n’en paraît généralement convaincu. Comprimé sous un gouvernement despotique, contenu ensuite par la présence d’un vainqueur, il n’attend que l'occasion wour faire explosion : on en aperçoit déjà quelques manifestations isolées. Je n’en veux pour preuve que les incidents suivants :
On donnait dernièrement une représentation d 'Hamlet, au Théâtre Français; au moment où l’acteur dit : « L’Angleterre toujours fut féconde en crimes », les applaudissements partirent de tous les coins de la salle.
Il y avait, hier, nombre d’étrangers de marque dans l’une des maisons de jeu du Palais-Royal; on y regardait avec curiosité le maréchal Blücher et son fils; mais l’attention se portait particulièrement sur le jeune comte Orloff. « Il est bel homme, disait-on; ses airs sont ceux d’un grand seigneur... Oui, répondait-on, mais c’est un parent des assassins du malheureux Paul Ier... Tenez, ces Russes...!»
Il y a dans le caractère français un certain honneur chevaleresque qui perce encore à travers les couches dont le despotisme avait tâché de la recouvrir. Ainsi, l’opinion est généralement prononcée contre l’Empereur d’Autriche et sa coopération à la régénération de la France ne le sauve pas de la dé-
L’espr
public.
Nouvelles de nie d'Elbe.
iS ROYAUTÉ OU EMPIRE.
faveur que la spoliation de son gendre et de sa fille attache à son nom.
Par contre, l’attachement à la Famille Royale prend de jour en jour de nouvelles forces parmi les Parisiens. On paraît se plaire à comparer l’affabilité, la bonté touchante de cette Maison avec la dureté repoussante, l’air farouche de Bonaparte. Ce rapprochement revient souvent dans les conversations.
La maladie de Monsieur continue à être l’objet de toutes les sollicitudes. Msr le duc de Berry était attendu, avant-hier, à l’Opéra Comique et, S. A. R., n’ayant pas paru, on en a tiré la conséquence que Monsieur pourrait être plus mal : cette pensée a jeté de l’inquiétude dans les esprits.
3i Mai 1814. — On m’apprend de l’Ile d’Elbe que Bonaparte fait des plans de palais, de ports, d’établissements publics. Ces nouvelles sont parvenues par le père du général Bertrand, ci-devant grand maréchal du Palais, qui les a communiquées à quelques affidés du parti. On se berce, dans ce parti, du rêve que si l’Autriche a jamais la guerre avec la France, elle appellera Bonaparte pour commander ses armées. Cette guerre, avec l’Autriche, est placée, on ne sait comment, dans toutes les prévoyances. On l’annonce partout; hier, à la Comédie Française, à la représentation de la tragédie des
États de Blois, on a saisi avec enthousiasme cette allusion :
« ... et bientôt les Français,
« Au fils de Charles Quint demanderont raison,
« Et de François Ier vengeront la prison ».
La tragédie des Etats de Blois a eu, au reste, assez peu de succès. Elle décèle le même talent et les mêmes défauts que celle des Templiers. Le style en est assez pur. Le caractère du duc de Guise est bien tracé. On trouve dans cette pièce quelques tirades éloquentes, mais elle pèche par le défaut de plan et, par conséquent, d’intérêt. L’auteur (1) s’y est traîné à la suite de l’histoire, mais n’a point imprimé à son sujet le caractère dramatique et, au total, cette pièce est du nombre de celles que l’on lit avec plus de plaisir qu’on ne les voit repré senter.
Il circule dans Paris un grand nombre d'officiers qui, dans les lieux publics, s’exaspèrent et tiennent de fort mauvais propos. Ceux du 58e régiment d’infanterie de ligne se plaignent de ce que le Roi ne leur ait rien dit, hier, lorsqu’ils lui ont été présentés. Le Roi dit naturellement si bien, qu’il n’est pas étonnant qu’on prenne son silence pour une disgrâce.
(1) L'auteur de cette tragédie est François Raynouard, qui naquit dans le Var en 1761.
Mort de La mort de Madame de Beauharnais a excite' sé-
1 ’ I m pé ra- °
piane. José" néralement des regrets. Cette femme était née avec de la douceur et quelque chose d’élégant et d’aimable dans les manières et dans l’esprit; elle n’était pas sans instruction et sans quelque goût des beaux arts. Malheureuse à l'excès, durant le règne de son mari, elle s’était réfugiée contre sa brutalité et ses dédains dans la culture de la botanique et avait été assez loin dans cette science aimable. Depuis sa retraite, elle avait fait de la Malmaison un séjour enchanteur et riche de trésors de plus d’un genre. Le public était instruit des combats qu’elle livrait pour arracher des victimes à Bonaparte et lui avait su gré d’avoir embrassé ses genoux pour sauver le duc d’Enghien; seule, au milieu de ces Corses fastueux, elle parlait la langue des Français et devinait leur cœur. La bonne compagnie lui donna des regrets; le peuple, qui ne veut pas permettre aux personnages un peu fameux de mourir de leur mort naturelle, veut qu’elle ait été empoisonnée. La vérité est que, mal disposée, mercredi dernier, lorsque l’Empereur de Russie l’honora de sa visite, elle fit des efforts pour accompagner ce Prince dans ses jardins et qu’elle y gagna un refroidissement dont elle a été, dit-on, si maltraitée, quelle a succombé après quatre jours de maladie.
Son fils, le prince Eugène, n’a point fait imprimer
de billets de pari, mais il en a envoyé, à la main, de fort modestes où il a éludé la difficulté de donner des titres à sa mère. Il s’est retiré avec sa sœur dans la terre de Saint-Leu, qui appartient à cette dernière.
Rien n’est égal à la joie qu’on ressent à Paris du départ des troupes étrangères. Cette joie s’est manifestée, dans les faubourgs Saint- Antoine et Saint- Marceau, par des propos et des chants qui décèlent un patriotisme grossier mais ferme.
Dans l’un de ces quartiers, quelques malveillants ont essayé de mettre à profit le goût que montre le peuple pour l’air de « Vive Henri IV ! », en y appropriant des mots à la louange de Bonaparte.
La rime n’est pas riche et le style encore moins; en voici un échantillon :
« Vive l’Empereur Napoléon.
« Vive ce grand monarque,
« Plus vaillant qu'Henri quatre « Et sa descendation ».
Ce petit chef-d’œuvre a eu peu de succès. On est à la poursuite de l’auteur ou, plutôt, des chanteurs.
M. de Cambacérès a éprouvé, avant-hier, un des plus fâcheux effets des vicissitudes humaines. Il a été, ainsi que Jérôme Bonaparte, dégradé de sa dignité à la loge du Grand Orient. Cette chute afflige
Départ de Paris des troupes alliées.
M.de Cambacérès et le Grand Orient.
profondément l’ex- Archichancelier, l’homme de l'Europe qui porte, au plus haut degré, le goût de la représentation et même des niaiseries qui lui ressemblent. Il circule, sur son compte, une caricature assez plaisante, sous le titre de : Promenade au Palais-Royal ; il y est peint entre M. Daigrefeuille et M. de Château-Neuf et tous trois ne sont qu’en ventre. Cependant, on leur a donné des épées dont les bouts sortent si à propos des basques des habits qu’ils figurent une fourchette; heureuse allusion à l’instrument le plus cher à l’ex-prince et à sa société.
Le Grand Orient se propose de nommer grandmaître M. le duc d’Orléans. Il faut espérer que Son Altesse réfléchira que c’est par là qu’a commencé son père.
On a retenu quelques-uns des vers des « États de Blois » dont le succès indique assez bien l’état de l’opinion.
Bourbon (Henri IV) dit à Crillon :
« On me force à combattre, à vaincre des Français,
«< Ma gloire désavoue un si triste succès.
« Quand pourrons-nous, Crillon, unir notre vaillance
« Pour maintenir l’honneur des armes de la France? »
Ce passage a été deux fois redemandé et couvert d’applaudissements. On n’a pas moins applaudi les
vers suivants :
<■ Que font ces députés ? Tous trahissent la France,
« Ceux-ci par leurs discours, ceux-là par leur silence;
« Et moins dignes de haines encor que de mépris « Ils proscrivent souvent, de peur d’être proscrits ».
Le public a distribué les rôles; il a vu Louis XVIII dans le bon Henri; Bonaparte dans Guise; les Jacobins dans les Ligueurs.
3 Juin 1814. — La paix a été publiée avant-hier; ^ PuWica la précipitation avec laquelle cette cérémonie a été Paix ordonnée n’a pas, apparemment, permis de lui donner son ancienne solennité. Le cortège était mesquin, les escortes trop peu nombreuses et le préfet de la Seine, seul magistrat à cheval, y représentait assez mal. Mais le mot de Paix a produit tout son effet et le peuple l’a fort applaudi. Une seule voix a prononcé un nom qu’il faudrait à jamais oublier; cette voix est partie du faubourg Saint-Antoine.
Les militaires, seuls, témoignent un chagrin profond de la paix. Les hommes instruits croient que ce n’est encore là qu’une trêve; que si les Puissances eussent cédé au Roi le cours du Rhin, depuis Bâle jusqu’à la mer, la paix était garantie parce que toute conquête, au delà du Rhin, avait répugné, même sous Bonaparte. Mais cette ancienne ambition de Louis XIV d’avoir le Rhin pour limite, protégée par la nature, réalisée par la victoire, confirmée par vingt
Désordres causés par le départ des troupes russes.
années de possession, est devenue l’instinct des Français et sera bientôt le vœu unanime des peuples cédés. Ces provinces, lorsqu’elles ne redouteront plus la conscription ni les excès des droits réunis, seront toutes à la France. On peut s’en rapporter au gouvernement qu’on leur prépare et à celui qu’elles ont déjà, pour nourrir cette disposition.
Le départ des troupes russes a été marqué par quelques désordres. On a été prévenu, dans la nuit, qu’elles se proposaient de mettre le feu aux casernes dont on avait, déjà, jeté les meubles par les fenêtres. On y a dirigé, de suite, une compagnie de pompiers et une force suffisante de gendarmerie, avec ordre de sabrer sur le champ ceux qui se livreraient à ces excès. Des agents de police ont pénétré dans les casernes pour vérifier d’où venait ce mouvement. Il n’était l’effet ni d’un complot, ni d’aucun ressentiment, mais de cet instinct des peuples slaves pour qui ce fut, de tout temps, un besoin de détruire ce qu’ils abandonnent. Au reste, on a préservé les casernes. Le mobilier seulement a été brûlé. C’est, avec des Russes, en être quitte à bon marché.
La situation de Paris s’améliore; les ateliers, longtemps fermés, s’ouvrent successivement et les ouvriers en bâtiments donnent moins d’inquiétude. En résumé, le bonapartisme s’affaiblit chaque jour dans l’esprit du peuple, mais on ne peut pas dissi-
muler qu’jl règne, parmi les militaires, un mécontentement qui n’a point encore cédé. Il y a six mois, l’armée était tout et elle ne saurait se résoudre à n’être plus que quelque chose. Elle a été nourrie dans un tel degré d’insolence envers tout ce qui n’était pas Bonaparte, qu’on ne peut aujourd’hui en obtenir du respect pour rien. Aussi, des personnages élevés parmi les militaires disent, hautement, que l’armée ne peut rien espérer d’un gouvernement de capucins, désignant de la sorte MM. de Talleyrand, de Montesquiou et Louis.
Les maréchaux se servent encore, dans la conversation, du mot de pêkin pour désigner tout ce qui n’est pas militaire, sans exception, et, pour le moindre caporal, le chancelier de France n’est encore qu’un pékin.
Aux spectacles, dans les lieux publics et jusque dans les sociétés privées, les militaires promènent ce ton farouche et tranchant, ces détestables manières qu’il fallait subir autrefois et dont on est fort impatient aujourd’hui. Ils s’y répandent en moqueries, en jactance, en prétentions et y donnent leurs vœux pour des espérances.
Un général de beaucoup d’esprit et d’expérience et qui connaît toute l’armée, le général Mathieu Dumas, prétend que le gouvernement fait fausse route avec elle; que, toute insolente, toute préten-
Mécontentement parmi les militaires
Opinion du général Mathieu Dumas
Barras.
tieuse, toute mal élevée qu’on la suppose, elle a été, malgré ses défauts et malgré son extrême mécontentement de Bonaparte, depuis l’expédition de Russie, gouvernée, maîtrisée, sacrifiée avec une extrême facilité; que le fond de son caractère est l’obéissance passive et que le Roi en fera tout ce qu’il voudra avec de la fermeté; qu’il ne faut ni la caresser, ni la laisser dans l’incertitude, mais continuer de la maîtriser en tout et pour tout.
L’ancien directeur Barras est, depuis trois semaines, à Paris; il a rendu visite au prince de Bénévent, au maréchal Lefèvre, au général Beurnonville et au Ministre de la Guerre. Son intimité se compose du maréchal Lefèvre, de Tallien et de Chabaud, tous deux ex-conventionnels votants (i). Dans cette société intime on s’exalte, avant tout, contre Bonaparte; mais, ensuite, on se complaît dans le doute sur la stabilité du gouvernement actuel et on caresse la pensée qu’il ne peut être remplacé que par la République.
Cette société n’est pas fort dangereuse, mais elle est des plus scandaleuses. Tous ces individus sont également décriés par des vices infâmes, par une profonde immoralité et par tous les délires du crime. Il est inouï qu’ils osent se montrer et se réunir à
(i) On appelait de ce nom les conventionnels qui avaient voté la mort de Louis XVI.
Paris, lorsque le roi de France y est rentré, et on ne conçoit pas le genre d'audace qui les conduit jusque chez des ministres.
M. le duc de Maillé et M. le duc de Duras ont prévenu la police qu’il se tramait, contre la Famille Royale, une conjuration dangereuse qui leur était dénoncée par un M. de Saint-Val, ancien capitaine au régiment de Port-au-Prince. Cet ancien militaire a indiqué comme conjurée une demoiselle de Gamaches, qui n’aurait pris part à ce complot que pour le dévoiler. Cette demoiselle, mandée par la police, s’est présentée habillée en homme et portant toutes les livrées de la misère; elle a révélé qu’il ne s’agissait de rien moins que d’enlever le Roi et toute la Famille Royale, de les enfermer à Vincennes, défaire éprouver le même sort à l’Empereur de Russie, à l’Empereur d’Allemagne et au Roi de Suède; elle a ajouté que le cardinal Maury avait fourni deux millions pour cette expédition qui était dirigée par un lieutenant du 58e de ligne, cantonné à l’arsenal. Cette malheureuse a fini par demander la charité. C’est le quatrième complot, du même genre, dénoncé au château depuis huit jours. On ne cite cet exemple que pour mettre tout ce qui entoure le Roi en garde contre ces dénonciations créées par des intrigants fort blâmables, ou des malheureux fort à plaindre.
Bruits de conspiration contre la famille Royale.
Considé rations sur le Sénat.
4 Juin 1814. — Le Sénat, comme corps, s’est décrié lui-même par sa soumission stupide et ses adulations continuelles et toujours plus ridicules envers Bonaparte. Il est remarquable qu’en treize ans d’existence ce corps n’ait pas fait un geste ni prononcé une parole qui l’ait recommandé à l’opinion publique-, et, ce qu’il y a de plus honteux dans la circonstance, c’est qu’il s’est placé tellement au-dessous de la haine qu’on le tient pour un caput mortuum. Personne ne hait le Sénat, parce que personne ne s’en soucie, parce que l’acte même qui a prononcé la déchéance ne lui est pas plus imputé qu’on n’impute de mouvement à un cadavre. On sent, généralement, qu’on s’est servi du mot Sénat, comme on s’en est servi pour tant d’autres choses. Les membres du Sénat, considérés isolément, sont, à quelques gens de qualité près et en fort petit nombre, des savants distingués, des militaires en retraite, de bons bourgeois que la Révolution a soulevés de leurs cabinets d’avocats, de leurs études de procureurs et même de leurs boutiques. Ils sont sans racines dans la société, sans entours et dénués de tout ce qui concilie la considération. Leur vie privée se ressent de leur origine; ils sacrifient tout à une économie sordide. Étonnés, eux-mêmes, de leur élévation, ils n’osent pas y croire et il n’y en a pas un que ne presse la crainte du lendemain. Loin qu’on ait à redouter
de leur part la moindre résistance, il est à désirer que le Roi les défende de leur propre servilité et leur restituequelque courage. Il est, seulement, fort malheureux qu’on prenne de tels matériaux pour élever une chambre des Pairs et cela n’eût pas été possible dans le temps où l’arme du ridicule était aiguisée dans les mains des Français.
Il n’en est pas précisémént de même du Corps Le Corps
r r r Législatif.
Législatif, car ce corps est composé d’éléments divers. Des cinq séries qui le composent, trois appartiennent à la classe des hommes de loi, des cousins de sénateurs ou de maréchaux, enfin des bourgeois en faveur, à l’époque où l’on a fait les nominations.
Ce sont ceux-là qui, pour la plupart peu fortunés, tremblent de perdre leurs traitements et qui ont témoigné tant d’inquiétudes et de soucis, depuis quelques jours. Les pouvoirs de ces trois séries sont expirés et le Roi aurait pu les renouveler, sur le champ, s’il l’eùt voulu.
Les deux autres séries se composent de magistrats, de propriétaires et même de plusieurs gentilshommes, généralement sages et amis de la Monarchie; c’est sur ces deux dernières séries qu’on peut compter pour fixer la majorité en faveur du gouvernement.
Le Corps Législatif a été le sujet d’une si constante inquiétude de la part de Bonaparte, qui lui a donné si peu de chose à faire, en mettant tant d’affectation à
3o ROYAUTÉ OU EMPIRE.
lui ôter, pour l’attribuer au Sénat, la connaissance de tout ce qu’il y avait d’important dans le gouvernement de l’État, que ce corps avait conservé, dans l’opinion, une place que sa dissolution, l’année dernière, avait singulièrement agrandie. Mais, il n’est pas, à beaucoup près, assez fort pour engager une lutte avec l’autorité royale. Il y a bien, dans ce corps, une douzaine de fous froids, qui croient à la souveraineté du peuple et qui restent fidèles aux autres rapsodies du Contrat Social-, mais leurs voix se perdront au milieu de celles de la majorité.
Notes sur 7 Juin 1814. — Bonaparte, dans un entretien
Bonaparte. ' ^ r
qu’il a eu, lors de son passage, avec le Préfet du Var, lui a dit : « La trahison de Marmont ayant livré Paris et amené la révolution qui vient de s’opérer, il me restait encore la guerre civile. J’ai abdiqué, pour en épargner les maux à la France et à mes amis qui auraient tout perdu. J’avais encore de grandes ressources dans les armées de Paris et de Lyon. Sur ma route, les soldats ont crié « Vive l’Empereur! » et ils m’auraient délivré, si je leur eusse dit un mot. Ma garde a voulu me suivre, je m’y suis opposé. A Lyon, on a été obligé de prendre des précautions pour rendre sans effet les dispositions bienveillantes manifestées en ma faveur... »
Malgré les folles illusions qu’indique encore ce
LA FRANCE EN 1814. 3i
discours, Bonaparte n’a pu dissimuler au Préfet que, depuis Orgon (1), la plus violente effervescence avait éclaté contre lui dans toute la Provence et qu’il y avait partout été injurié et menacé.
Le séjour de Madame Borghèse dans le département du Var n’a produit aucun effet sur l’opinion-, elle y était à peine remarquée. Le 19 mai, elle s’est rendue à Saint-Raphaël, sur une frégate napolitaine, pour aller prendre les eaux d’ischia; elle a parlé de se rendre ensuite à Pile d’Elbe. Dans ce but, une frégate anglaise s’était rendue à Villefranche pour la prendre ; le capitaine a paru très fâché de ne pas l’emmener. C’est le même officier qui avait été chargé de conduire Bonaparte à Elle d’Elbe. « Il tenait infiniment, disait-il, àl’honneur d’avoir conduit ce grand homme. » M. le général Kœhler, commissaire autrichien, a écrit à Madame Borghèse que l’Empereur, qui avait fait le voyage sur cette frégate, avait été extrêmement satisfait des attentions et des soins qu’il y avait trouvés et qu’il se louait beaucoup du capitaine.
8 Juin 1814. — M. de Caulaincourt, a annoncé son mariage et son départ pour la campagne. Il a
(1) Orgon, chef-lieu de canton des Bouches-du-Rhône, où Napoléon faillit être massacré par la populace rassemblée, en cet endroit, pour fêter des généraux autrichiens.
La princesse Borghèse.
Mariage du m“ de C a u 1 a i ncourt.
épousé Madame de Canisi, épouse divorcée du Marquis de Canisi, ex-écuyer de Bonaparte. Madame de Canisi est Cani\y de son nom; elle est fille du marquis de Canizy, colonel de cavalerie et de Mademoiselle de Loménie. Celle-ci avait, elle-même, divorcé pour contracter une sorte de mariage, qui ne s’explique que par le délire du temps, avec le coadjuteur de Sens, son cousin fort éloigné. Ce scandale ne la préserva pas de la faux révolutionnaire; elle laissa deux filles en bas âge qui furent élevées d’une manière assez équivoque par la comtesse de Brienne. C’est l’une de ces filles qui vient de s’unir à M. de Caulaincourt, qui en était depuis longtemps épris. L’un et l’autre avaient persévéramment imploré de Bonaparte, depuis cinq ans, la permission de contracter ce mariage; mais Bonaparte ne voulait pas entendre parler de divorce pour les autres. Il a tout employé pour détourner Caulaincourt d’une telle alliance. Il lui a proposé des partis très riches en France et très illustres en Allemagne, et même des Princesses. Caulaincourt a toujours refusé; mais, dès que Bonaparte a cessé d’être un obstacle à ses vues, il a épousé Madame de Canisi, femme, au reste, aussi agréable qu’on peut l’être quand on a perdu le goût et la pratique de la vertu!
Pubiica- Une lettre de M. le Prince de Bénévent m’avait
tion d’un
Napoléon?1” informé, avant-hier, qu’on réimprimait un libelle
ayant pour titre : Histoire secrète du cabinet de Bonaparte, publié à Londres par Louis Goldsmith, employé, il y a plusieurs années, aux Relations Extérieures et qui en avait été chassé pour cause d’infidélité.
Cet ouvrage, dont le Prince m’envoyait quelques feuilles, était regardé par lui comme propre à agiter les esprits et à irriter, par des calomnies, plusieurs maréchaux de France et plusieurs personnes distinguées du gouvernement actuel.
On ajoutait que chaque volume de cet ouvrage s’imprimait, la nuit même, chez les imprimeurs le Normand, Marne et Patris, pour le rendre inaccessible aux atteintes de la Police; il fallait donc agir de suite. En conséquence, j’ai ordonné, dans ces trois imprimeries, une perquisition qui n’a amené aucun résultat.
Un examen attentif, fait avec quelques personnes instruites en librairie et qui n’a pu avoir lieu que ce matin, pour ne pas éventer le secret, m’a convaincu que les feuilles qui ont été transmises à M. de Talleyrand, par un anonyme, au lieu d’avoir été imprimées à Paris, comme on le supposait, l’ont été à Londres même. C’est ce dont il n’est plus permis de douter, en rapprochant ces caractères vraiment anglais de nos caractères français.
Caricatures et pamphlets sur Napoléon.
10 Juin i S 1 4. — J’ai donné, aujourd’hui, des ordres pour faire disparaître et enlever dans Paris plusieurs caricatures. On continue à poursuivre avec activité les libelles qui se multiplient et qui échappent à l’action de la Police, parce qu’on profite souvent de la nuit pour les faire imprimer. L’adresse et les ruses des imprimeurs sont poussées très loin à cet égard; ils transportent aussitôt dans les réduits les plus obscurs et souvent éloignés de chez eux les feuilles composées, pendant la nuit, et ils sont sûrs de leurs ouvriers auxquels une inviolable discrétion est commandée par la crainte de perdre leur place et de devenir l’objet des vengeances de leurs camarades. C’est là ce qui a retardé la découverte de l’ouvrage dont j’ai parlé plus haut.
Malgré les dénégations obstinées de l’imprimeur le Normand et l’inutilité des recherches faites chez lui, de nouveaux indices et le progrès des recherches tendraient à faire présumer que l’ouvrage est réellement sorti de ses presses, mais que, pour donner plus sûrement le change, il y aurait employé des caractères anglais.
Le sieur Patris, l’un des prévenus, s’est amèrement plaint à moi -même des recherches faites chez lui; je sais même qu’il doit essayer d’arriver jusqu’au trône. Cet individu est un révolutionnaire assez connu dans les anciennes sections de Paris; c’est une
tête vive et ardente, également exaltée sous tous les gouvernements. Il sent, comme ses camarades, que s’il réussisait à faire prévaloir le principe que toute perquisition nocturne serait défendue, l’impunité serait assurée à la plupart des délits relatifs à la presse. Sans doute, des perquisitions de ce genre doivent être rares et entourées des précautions les plus propres à en atténuer les inconvénients; mais, si l’autorité ne pouvait pas y recourir, la licence des écrits serait sans bornes et la religion et la majesté royale seraient, chaque jour, indignement outragées par des écrivains mercenaires et par quelques libraires, leurs complices.
11 Juin 1814. — La physionomie de Paris est calme, malgré les plaintes d’un certain nombre d’ouvriers, de tailleurs de pierres, surtout, qui se flattaient d’avoir du travail après le départ des troupes alliées. Il n’y en a, jusqu’ici, que soixante-dix qui soient employés au Louvre; la plupart des autres sont sans occupation. Ils parlaient hier, à la grève, d’une pétition à faire au Roi, sans que ce projet eût rien de menaçant. J’ai, parmi eux, des agents qui les en ont détourné en leur représentant que le Roi, obligé à acquitter tant de dépenses avec des revenus nécessairement diminués par les circonstances, ne pouvait, tout à coup, remédier à tous les maux,
Situation calme à Paris.
mais que sa bonté paternelle s’en occupait sans cesse et que des démarches de cette nature ne pouvaient que nuire à ceux qui auraient l’imprudence de les hasarder.
Les faubourgs sont calmes, quoique la misère s’y fasse sentir.
Les soi- Les casernes sont surveillées, mais elles ont besoin
dats casernes à Paris. Je l’être par les officiers eux-mêmes, les seuls qui
puissent efficacement diriger l’esprit des soldats. La
police civile a peu de prise sur eux, par suite du
mépris auquel on les a accoutumés contre tout ce
qui ne porte pas leur uniforme.
Le 58e régiment de ligne, placé à la caserne de la Courtille, forme à peine 5oo hommes, dont les soldats, presque tous jeunes gens, manifestent un assez bon esprit; par contre, leurs officiers et sous-officiers, inquiets encore de leur sort, tiennent de mauvais propos et s’attachent plus lentement au nouvel ordre des choses.
La caserne de la rue de Clichy est occupée par des blessés, des convalescents et des prisonniers revenant d’Angleterre. Ils se récrient, en général, contre la qualité et la quantité des vivres qui leur sont donnés et prétendent être mal couchés.
Les soldats du i3e régiment de ligne, casernés à la Nouvelle-France, articulent à peu près les mêmes griefs.
Le Palais-Royal, les boutiques et les cafés sont beaucoup moins fréquentés depuis le départ des troupes étrangères. L’inconséquence des marchands de Paris est telle que, peu s’en faut qu’ils ne regrettent de n’avoir plus ces hôtes incommodes dont ils ont vu, il y a quelques jours, le départ avec tant de plaisir.
12 Juin 1814. — L’enthousiasme avec lequel le Roi a été reçu, hier, au Théâtre Feydeau, est un thermomètre de l’opinion bien plus sûr que les cris d’un parti qui, depuis tant d’années, proclame ses vaines pensées comme des oracles de sagesse. Si le silence des peuples est la leçon des souverains, il faut bien, aussi, que ces transports, ces larmes, cet attendrissement universel, parmi une immense réunion de ce que la capitale a de plus brillant, soient un témoignage de la satisfaction publique et de l’approbation donnée à la marche du gouvernement.
Si j’avais voulu croire, hier, quelques hommes qui se proclament modestement les seuls échos de la France entière et qui, peut-être, auront essayé de faire arriver leurs exagérations à l’autorité suprême, tout aurait été en péril parce qu’un hommage solennel avait été rendu à la religion de l’État et que des préjugés anti-religieux auraient été froissés.
L’immense majorité des Français est catholique et chérit le culte de ses pères; la résolution de lui
Les cornmerçantsde Paris regrettent le départ des Alliés.
Le roi acclamé au Théâtre Feydeau.
Hommage rendu à 1 a religion pendant les processions de la Fête- Dieu.
rendre son heureuse influence a été montrée et ne peut que plaire au plus grand nombre. C’est dans les moyens d’exécution que la réserve et la prudence sont nécessaires; je les avais recommandées.
Ce n’est pas là le compte de quelques sophistes de salons où l’on n’encense que les théories du dixhuitième siècle et où l’on est résolu à blâmer amèrement tout ce qui les contrariera; ce ne sont pas, non plus, les goûts de certains philosophes des rues qui ont activement travaillé aux plus fameuses journées de la Révolution.
La Monarchie n’aurait que des fondements ruineux si elle n’avait pour base la religion et si l’on n’accoutumait le peuple aux pompes et aux cérémonies sacrées, dont on s’est tant étudié à lui faire perdre l’habitude et presque le souvenir.
Le calme qui a régné, aujourd’hui, dans Paris, et la solennité avec laquelle les diverses processions ont parcouru cette capitale, prouvent que le moment choisi, pour les rétablir, n’était pas aussi inopportun qu’on essaye de le persuader. Pas un désordre n’a eu lieu, pas une insulte, pas un scandale; pas un refus de tapisser les maisons, avec un soin et une élégance, qui peuvent même surprendre, en raison du peu de temps que l’on a eu pour s’y préparer.
La garde nationale escortait le clergé avec un recueillement qui est un motif de confiance en elle.
La gendarmerie avertissait le très petit nombre de ceux qui n’ôtaient pas leurs chapeaux; elle était aussitôt obéie.
Aucune voiture n’a tenté de circuler, excepté celles se rendant à la Cour. La plupart des boutiques, des ateliers, des maisons de traiteurs, des marchands de vins, des cafés même étaient fermés avec des planches aux fenêtres, de façon à n’indisposer ni à ne gêner personne.
D’après mes ordres, nul n’a été inquiété par un rigorisme qui, en effet, ne serait pas, dans le principe, sans quelques inconvénients; mais ce sont là des circonstances où il faut demander plus pour obtenir le convenable et le nécessaire. L’exemple, le temps et l’opinion des gens bien pensants feront successivement le reste. Le moyen de ne jamais atteindre le but eût été de n’oser pas même le montrer dans l’avenir.
Si quelques résistances de détails se présentaient, elles seraient peu à peu usées par des infirmations, par des conseils, plus que vaincus par aucune violence, ni aucune punition prématurée. En cas même que quelques interprétations fussent reconnues indispensables par l’expérience, j’en ferais l’objet de ma correspondance avec les autorités locales. Mais, l’épreuve que nous venons de faire, aujourd’hui, après tant de prédictions sinistres, contre les chances
Nouvelles de la Seine- Inférieure.
desquelles j’avais eu soin de prendre tous les genres de précautions, démontre qu'ici, — comme il arrive souvent, — beaucoup de personnes avaient cédé à des calculs plus pusillanimes que fondés; peut-être, avaient-elles donné leurs répugnances personnelles pour celles de Paris dont la tranquillité n’a pas été, un seul instant, altérée et ne court pas le moindre danger.
Les protestants eux-mêmes ont montré, dans cette occasion, un très bon esprit; ils ont, de leur propre mouvement, et d’après une décision de leur consistoire, fait tendre, avec une sorte de magnificence, le devant de leur temple, l’Oratoire.
i3 Juin 1814. — L’esprit des troupes est peu rassurant dans la Seine-Inférieure; le préfet s’en plaint depuis longtemps et il attribue les divisions qui se produisent, dans la population, à la présence des militaires. Selon lui, c’est à peu près inutilement qu’on change les troupes; elles sont remplacées par d’autres corps encore plus mal disposés.
Le 4e chasseurs à cheval et le 72e régiment d’infanterie sont à Rouen; ils y étaient déjà lorsque des détachements de la marine russe ont passé dans cette ville et ils se sont permis les plus violentes injures contre ces détachements. Le général Sacken a, lui-même, été mal accueilli au spectacle. L’air « Où
peut-on être mieux qu’au sein de sa famille », joué à la demande du général, a été repoussé avec scandale. Néanmoins, l’air « Vive Henri IV! », chanté après le spectacle, a été universellement applaudi.
Le général Sacken, qui s’était montré avec une grande affabilité aux habitants de Rouen et qui s’était promené dans le parterre, en leur adressant des paroles flatteuses, a même été salué, à la sortie du théâtre, par des témoignages d’estime et de respect.
16 Juin 1814. — Des scènes vraiment indécentes et criminelles ont eu lieu à Strasbourg. Le sieur Heitz, imprimeur-libraire, avait exposé le portrait de Bonaparte avec une notice sur sa déchéance et sur quelques-uns de ses crimes, tels que l’assassinat du duc d’Enghien.
Un officier est entré dans son magasin, lui a enjoint de retirer la gravure, a visité tous ses tiroirs et a déchiré ce qui n’était pas de son goût, en lui faisant de violentes menaces. Sur ces entrefaites, l’adjoint est survenu; il a demandé son nom à l’officier qui lui a répondu en lui demandant le sien. L’adjoint s’est alors nommé, mais l’officier s’est borné à lui répondre avec dérision : « Moi aussi, je suis officier de police militaire. »
Le lendemain, le spectacle a été fort orageux : on jouait : Le Retour des lys; quelques passages de
Nouvelles de Stras bourg.
Bulletin de l' Ile d 'Elbe.
la pièce ont déplu aux officiers; du bruit, on est passé à des menaces, on a crié « Vive l’Empereur! »; on est monté sur la scène dont les décors ont été brisés. Bref, le tumulte était à son comble; l’adjoint a fait tous ses efforts pour rétablir l’ordre, mais sans y réussir. Il en a été tellement affecté, qu’il est mort le soir même.
D’autres officiers, qui avaient été prisonniers chez l’ennemi, sont rentrés à Strasbourg avec des cocardes tricolores toutes neuves; ils s’expriment de la manière la plus violente sur la Restauration.
Je dois ajouter qu’aucun habitant n’a participé à ces excès, qui exigent la plus prompte répression de la part de l’autorité militaire.
18 Juin 1814. — La frégate française « La Dryade », commandée par M. de Moncabrié, a mouillé, dans la rade de Marseille, venant de Elle d’Elbe, qu’elle avait quittée le 4.
Parmi les individus faisant partie de la garnison qu’elle avait à bord, se trouve le général Dalesme, ex-commandant supérieur de l’île. Il y avait passé un mois depuis le débarquement de Bonaparte et avait eu de fréquentes relations avec lui. Ce général a donné, sur la manière de vivre de Bonaparte et sur ses entretiens, des détails qui sont piquants par une certaine physionomie de vérité.
Bonaparte conserve la plus étonnante activité. Il court du matin au soir, à pied, à cheval, souvent en voiture; il parle du passé, s’occupe de l’avenir, sans exprimer ni des regrets bien vifs, ni des espérances illusoires. 11 a visité l’ile de Pianosa (1); il veut y former une colonie, y établir des métairies et les distribuer aux soldats de sa garde en leur faisant épouser des filles elboises. Il compte faire relever deuxanciennes tours, destinées à mettre les habitants à l’abri des incursions des Barbaresques. Il a parcouru la forêt de Giove, où se trouvent les restes d’un temple de Jupiter qu’il songe à faire rebâtir.
Il est allé à bord du brick que le Roi a fait mettre à sa disposition; il l’a trouvé bien et a dit : « 11 suffira et sera même assez commode pour aller prendre l’Impératrice ». C’est la seule fois qu’on l’ait entendu parler de cette princesse.
Un jour, à déjeuner, il fit tomber, avec son coude, la tabatière sur laquelle se trouve le portrait de son fils; il la ramassa et, comme le portrait était brisé, il le porta à ses lèvres en prononçant ces mots : « Ah! mon pauvre chou ! »
Bonaparte prolonge son souper fort avant dans la nuit; il ne dort presque pas. Un soir qu’il dissertait sur ses batailles avec ceux qu’il avait admis à sa société, il s’écria : « Je ne puis croire que le général
(1) Petite île distante à environ un mille de l'Ile d’Elbe.
Paroles de Bonaparte au suiet de lacampagne de France.
Gérard m’ait trahi; il faut qu’il ait été trompé luimême. Mais quelle conséquence a eu son funeste avis? Il m’informe que 5o,ooo hommes de troupes ennemies se sont portées du côté de Bar-sur-Ornain et je me mets à la poursuite de cette prétendue colonne. Arrivé à Sens, je ne trouvai qu’une nuée de troupes légères que je dispersai et fis poursuivre jusqu’à Langres (i). Là, ne voyant pas d’infanterie, je reconnus le piège dans lequel j’étais tombé. J’ordonnai de suite à mon armée de se porter à marches forcées sur Paris; je repartis moi-même en toute hâte, avec quatre cavaliers de magarde, pour me jeter dans la capitale. Les faubourgs étaient pour moi; j’aurais contenu les factieux en attendant l’arrivée de mon armée et, lorsqu’elle aurait été sur les derrières des coalisés, je leur aurais livré bataille entre Paris et Montmartre ». — A ce moment de sa conversation, Bonaparte se tourna vers le général Koehler, chef d’État Major autrichien et l’un des commissaires des puissances alliées, et il lui dit : « Voilà où je vous attendais ! » — « Sire, répliqua le général, nous n’aurions accepté la bataille qu’en deçà de Montmartre ». — A quoi Bonaparte répondit : « Mes conscrits ne m’auraient pas fait défaut dans une occasion aussi décisive; vous auriez été anéantis et je vous poursuivais jusqu’au delà de la Vistule. Mais,
(i) Campagne de France, 28 mars 1814.
arrivé sur la route de Troyes, je sus qu’elle était coupée par des cosaques et je fus obligé de changer de direction. Un général m’apprit que les ennemis étaient entrés dans Paris et que des hommes qui me devaient tout avaient abandonné ma cause... Ce perfide Marmont , ce misérable que j’ai élevé depuis l’âge de 1 6 ans, se tourna contre moi ! Sa trahison ( 1 ) renversa toutes mes combinaisons militaires dont le résultat infaillible eût été de rejeter les coalisés au delà du Rhin ; cette campagne les aurait forcés à la paix. Je pouvais faire la guerre longtemps encore, peut-être même avec succès, en me jetant dans Orléans et faisant appel à mes vieux camarades. Mais le peuple s’était prononcé : j’ai voulu épargner à la France les horreurs de la guerre civile, j’ai abdiqué ».
« On m’a blâmé de ne m’être pas donné la mort. Il n’y a que des êtres sans force qui attentent à leurs jours! J’ai fait des charges à la tête de mes chevaulégers, c’est là que je devais mourir... la mort m’a épargné. Il faut que je supporte la vie et, certes, il y a plus de courage à survivre à la perte du premier trône de l’univers qu’à souffrir la mort.. ! »
On dit que la garde de Bonaparte se compose de
(1) Le 3i janvier 1817. Napoléon disait à Sainte-Hélène : « Tout le monde regarde Marmont comme un traître; mais il y a bien des gens plus coupables que lui ! »
Mécontentement des militaires.
800 hommes, dont i5o lanciers; déjà, plusieurs de ses soldats regrettent la France.
Sa sœur, la princesse Pauline, est venue à File d’Elbe; elle n’y a passé qu’une nuit. Elle repartit L lendemain, dans une frégate napolitaine, pour l'île d’ischia, près de Naples, où elle va prendre les eaux. Cette entrevue et la séparation ont paru affecter sensiblement Bonaparte.
Il a dit au général Dalesme, en le quittant : « Assurez, en France, à ceux qui vous parleront de moi, que je n’existe plus, qu’il n’y a plus ici que les restes d’un vieux soldat, mais que je formerai toujours des vœux pour le bonheur et la prospérité des Français ». — Il a ensuite proposé au général de rester avec lui, mais celui-ci a refusé.
19 Juin 1814. — Je ne crois pas devoir fatiguer le Roi d’une foule de propos plus ou moins graves qui me reviennent chaque jour sur l’attitude des militaires et qui sont sans résultat, comme sans but. C’est l’explosion d’un mécontentement vague et impuissant, le langage du désœuvrement et de la mauvaise humeur. Il est de bon ton, parmi eux, de blâmer tout ce qui s’éloigne des méthodes du Bonapartisme et de la Révolution. Les habitudes et les jouissances de leur vie ont été dans ce cercle; la plupart ne connaissent pas autre chose et se défient de toute ten-
dance qu’on leur montre comme reportant vers l’ancien régime.
Attacher trop d’importance à leurs critiques, souvent aussi vaines qu’absurdes, ce serait aigrir le mal plus que le guérir. Le principal remède me paraît être dans la prompte application de l’organisation définitive de l’armée, dans le payement régulier de a solde, surtout aux troupes qui sont à Paris et aux environs, et dans une juste sévérité qu’il appartient aux chefs d’étendre, depuis le soldat jusqu’aux officiers. Une fois que ces derniers craindront de perdre leur état, en se prononçant contre le gouvernement, ils se tairont et feront taire leurs subordonnés qui, souvent, ne sont que leur écho.
Qu’il me soit permis d’observer, à cet égard, que la police militaire, sans être, sous divers rapports, étrangère à celle qui m’est confiée, doit cependant être principalement exercée par les chefs militaires eux-mêmes; c’est à eux à répondre de leurs subordonnés et à les faire surveiller, selon les degrés de la hiérarchie. Les militaires ayant leurs règles, leurs lois, et jusqu’à leurs tribunaux avec des formes particulières, l’action de la police civile ne commence, pour ainsi dire, sur eux, que, lorsque cessant d’être isolés du reste de la société pour former un corps à part, ils viennent se mêler à la masse des habitants.
Envoi
d’un agent secret à Elle d’Elbe.
Cette distinction me semble nécessaire à établir pour qu’on n’essaye pas de jeter sur la police civile, seule, un genre de responsabilité qui doit au moins être partagé par l’autorité militaire. J’aurais, en effet, sans le continuel concours de cette autorité, trop peu de moyens de découvrir ce qui se machinerait dans les casernes ou dans les corps. C’est aux chefs à y maintenir, par les fréquentes visites des officiers, par des aveux adroitement obtenus de quelques soldats et par des influences même inaperçues, le respect dû au gouvernement, comme l’ordre et la plus exacte discipline.
Il serait utile, aussi, que des appels répétés, durant la journée, retinssent le plus possible les soldats dans leurs casernes, ou qu’on les occupât à des exercices. On les empêcherait, par là, d’aller se répandre dans les lieux publics et d’y mêler leurs plaintes à celles des basses classes et des ouvriers que cette association enhardirait.
21 Juin 1814. — Je viens de faire partir un agent secret pour surveiller de près Bonaparte dans bile d’Elbe. Cet agent a l’espoir de s’établir dans son propre palais, parce qu’il est frère d’un des principaux domestiques qui y sont déjà.
Je lui ai donné les instructions les plus propres à assurer le succès de sa mission et je le ferai suivre
de quelques autres agents avec la môme destination, mais dans des positions différentes, pour être sûr de savoir, par divers canaux, ce qui se passera dans l’île et, s’il est possible, dans l’intérieur même de Bonaparte.