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partisans. Mais Murat n’oserait, dans la position critique où il se trouve vis à vis du Congrès, jeter encore le masque, qu’autant qu’il ne conserverait plus le moindre espoir d’une indemnité pour le trône de Naples.
En affichant une telle audace, il achèverait de se perdre et il ne lui resterait plus qu’à tenter le soulèvement de l’Italie, où il est plus que probable qu’il échouerait, fût-il même secondé par Bonaparte. Leurs partisans le sentent si bien que, pour donner quelque couleur de possibilité à ces absurdes projets, ils sont réduits à y faire concourir l’Autriche qui consentirait donc, alors, à voir tomber de ses mains cette magnifique proie de l’Italie!
Tous les regards et toutes les conjectures sont tournés de ces côtés. Les espérances des militaires, celles des Bonapartistes, sont dirigées vers ce point. Peu s’en faut qu’ils ne rêvent que Murat viendra leur ramener Bonaparte en France, avec ses mêmes Napolitains que, malgré leur amour pour le pillage, on n’a pu décider, sur la fin de la dernière campagne, à passer le Pô.
Il est, du reste, bien difficile de se former une idée juste des événements qui se préparent, au delà des Alpes, avant d’être bien fixé sur le résultat du Congrès, en ce qui concerne Naples. Si la protection de l’Autriche suffisait pour y laisser Murat, il ne tente-
LA FRANCE EN i8i5.
rait rien. Si, au contraire, on prononce sa chute, il est assez exalté en vanité pour tout hasarder; et ce n’est que, dans cette dernière hypothèse, qu’il consentirait à s’associer à Bonaparte, qu’il hait et qu’il craint, c’est-à-dire à redevenir son lieutenant. Mais, alors même, Murat ne ferait qu’accroître les dangers que court son ancien souverain, parce que les Napolitains ont toujours détesté Bonaparte et l’auraient bientôt tué, s’il se montrait parmi eux.
D’un autre côté, j’ai recueilli une conversation qu’une personne entièrement digne de foi vient d’avoir avec le duc d’Otrante et qui me semble importante, sous bien des rapports, et, surtout, en ce qu’elle montre M. Fouché nouant des relations directes avec Murat auprès duquel il avait été envoyé, l’année dernière, par Bonaparte. Sa mission avait pour but d’empêcher le Roi de Naples de joindre ses forces à celles de la coalition; mais le duc d’Otrante ne réussit pas. Il fut joué par le ministère napolitain et finit par devenir le conseil de Murat, lorsqu’il vit les affaires de Bonaparte perdues, par ses extravagances et par les désastres de Leipsick.
C’est à lui qu’on avait adressé à Paris, il y a quelques mois, M. le duc de Campo Chiaro, ministre de Murat au Congrès et M. le marquis de Santa Idria, son agent secret en France.
« J’ai », disait hier même le duc d’Otrante, « des
Murat et Fouché.
Parolesde
Fouché.
25a ROYAUTÉ OU EMPIRE.
nouvelles positives d’Italie. Le Roi de Naples n’a pas quitté sa capitale-, il attend, pour prendre un parti, le retour des courriers qu’il a expédiés à Vienne et à Londres... Napoléon n’est pas sorti de l'Ile d’Elbe; je le connais bien, il ne bougera que pour se mettre à la tête d’une armée ».
« La cour s’obstine toujours à voir les hommes et les choses tels qu’ils étaient, il y a vingt-cinq ans. Les émigrés qui entourent le Roi ne veulent pas comprendre la réalité. Murat n’est plus un parti obscur; il est Roi et commande quatre-vingt mille hommes. Il faut savoir composer, même avec un chef de bande, quand il dispose d’une force imposante. C’est ce que nous avons fait avec les Vendéens ».
« Il faut que le gouvernement ait une volonté prononcée et qu’il la suive loyalement. On cherche à user de finesse et on n’inspire que de la défiance.
« On ne parvient pas à persuader à un peuple que tout ce qu’il a admiré pendant vingt-cinq ans a été mauvais. Le Roi aurait dû reconnaître qu’on avait exécuté beaucoup de choses et dire : « Je suis bien aise de trouver la nation grandie! »
« On ne peut plus gouverner par les anciens prestiges qui sont anéantis; la religion n’en offre plus. On n’y peut suppléer que par les lois et par la Charte ».
« Si la Charte est la volonté du Roi, pourquoi
permettre à ceux qui l’entourent d’accréditer le contraire? Si elle n’est, à ses yeux, qu’une nécessité passagère, combien il est dangereux de laisser percer un tel secret!
« Si l’on mettait de côté la Charte et que le parti qui se dit Royaliste l'abandonnât, les ennemis du Roi s’en empareraient. Le cri de : « Vive la Charte ! » une fois séparé de celui de : « Vive le Roi ! » deviendrait le signal autour duquel se rallierait le plus de monde ».
« Les émigrés agissent et parlent, comme s’ils avaient pris la France d’assaut, pendant qu’ils n’y sont venus qu’à la suite des ennemis ».
« Pourquoi imprimer des injures journalières contre Napoléon? C’est occuper sans cesse de lui. J’avais absolument défendu qu’on parlât, dans les journaux, ni en bien ni en mal, des Bourbons. Aussi, la moitié de la France les avait-elle oubliés! »
« Les ministres devraient être réunis, avoir un système déterminé et marcher droit au but. Ce n’est pas le ministère qui gouverne, aujourd’hui, il laisse flotter les rênes. C’est l’opinion qui agite tout, jusqu’à ce que quelqu’un vienne la fixer. Il importe donc au gouvernement de la dominer ».
« On se repose trop sur l'idée qu'il en est du Roi comme de Dieu, que rien ne peut déplacer !.. Que le Roi adopte une marche ferme. Qu’on cesse de con-
Agissements de Murat.
trader les idées les plus généralement reçues Que le public soit bien convaincu de la franchise du gouvernement et de sa tendance vers un but convenu. Alors, tout le monde se réunira autour du trône ».
« Le danger est de choquer les masses et non de blesser un ou plusieurs individus ».
A toutes ces réflexions, je me contenterai d’ajouter que rien n’est plus facile que la politique qui s’enveloppe ainsi dans une vague énonciation de principes généraux, plus ou moins contestables. La science du véritable homme d’Etat consiste, non à tout blâmer et à tout recommencer, mais à indiquer, nettement, des moyens réels d’action et à en assurer l’application, au milieu des circonstances où la modération et la violence semblent également présenter des inconvénients, en provoquant les clameurs de deux partis disposés à ne rien approuver, tant qu’on n ese livre pas aveuglément à chacun d’eux.
i3 Février i8i5. — D’après des rapports dignes de créance, que j’ai entre les mains, il n’est pas possible de croire à l’entrée de Murat à Rome, mais il est certain que, pendant qu’il se fait donner des fêtes à Naples, une partie de ses troupes menace Rome de plus ou moins près et en gêne les communications au dehors. On est même disposé à croire qu’il agit, en cela, de concert avee l’Autriche qui a,
LA FRANCE EN i8i5.
aussi, des griefs contre le Saint-Père et qui en sera quitte pour rejeter sur Murat l’odieux d’une telle persécution, lorsqu’elle aura obtenu ce qu’elle désire.
Il est assez remarquable que, tandis que les lettres des personnes attachées à l’ambassade de Rome ne sont que du 25 janvier, quelques-uns de nos journaux citent des lettres du 29. Nouvel indice que Murat n’est pas sans intelligence dans Paris et qu’il a soin d’y charger ses amis d’exagérer ridiculement ses forces, que le Journal Général porte aujourd’hui à quatre-vingt neuf mille hommes mobiles et à cent cinquante mille sédentaires.
L’impression de toutes ces fables sur l’Italie est très vive parmi les militaires de tous les rangs et jusque dans les casernes. On n’y doute pas que la guerre ne soit certaine et que Bonaparte et Murat n’agissent de concert. Les soldats en concluent qu’ils reverront bientôt celui qu’ils ont recommencé à appeler « leur papa », selon plusieurs rapports de caserne que j’ai sous les yeux et que je vais vérifier.
Il est, cependant, aussi, quelques militaires, entre autres, un colonel Poisson, qui accusent Murat d’aller trop lentement et Bonaparte de ne pas se mettre assez vite en avant, de songer, même, à aller en Angleterre, de peur d’être compromis par les troubles d’Italie.
Bulletin de l’Ile d'Elbe.
Suivant d'autres renseignements, auxquels je donne la plus sérieuse attention, on chercherait, sur divers points de la France et même à Paris, à enrôler pour Murat des artilleurs et des officiers décorés. On leur assurerait deux cents francs pour leur route, le même grade et le même traitement qu’en France; on leur promettrait, aussi, à leur arrivée en Italie, la croix de la Couronne de Fer.
Cette dernière promesse serait d’autant plus remarquable que c’est l’Autriche seule qui, aujourd'hui, dispose de cet ordre.
Hier, au foyer de l’Opéra, on parlait beaucoup du fils de Marie-Louise, des prétendues caresses que lui prodigue l’Archiduc Charles, en le qualifiant de Majesté, et de la prédilection que lui témoigne, depuis quelque temps, ainsi qu’à sa mère, l’Empereur d’Autriche.
16 Février 1 8 1 5 . — On dirait, à voir la sécurité extérieure qui règne autour de Bonaparte, qu’il a la certitude que le Congrès ne songe point à changer sa position et que l’état des affaires, en Italie, n’en est pas encore venu au point de l’intéresser. Il s’étudie à jouer, aujourd’hui, l’indifférence avec autant de soin qu’il en mettait, autrefois, à faire le maître de tout en France et presque en Europe.
L’homme le plus ambitieux et le plus dissimulé
LA FRANCE EN iSi5.
que le monde ait eu, en serait-il à s’avouer que tout rôle est fini pour lui? Ou cette apparente conviction ne serait-elle pas, elle-même, un rôle recommandé par la prudence, au moins jusqu’après le Congrès, pour ne pas donner un dangereux éveil sur son compte? Les avis se partagent entre ces deux hypothèses. Mais, la dernière est la plus vraisemblable, à moins que le principe de l’activité physique et morale ne soit usé chez lui, par l’abus même qu’il en a fait.
Rien ne transpire sur la position de Bonaparte, vis à vis de la cour de Vienne, ni sur le canal de ses relations avec Marie-Louise, quoique, assurément, il n’ait pas du négliger d’en entretenir, dans une circonstance si décisive pour lui. Il ne parle jamais d’elle et même très peu de son fils. Il garde la même réserve sur Murat. Ce silence, de sa part, est si peu naturelqu’il doit teniràquelque combinaison profonde.
Le carnaval a été fêté à Porto-Ferrajo-, il a consisté en bals masqués, selon le goût d’Italie. La princesse Borghèse, qui s’efforce d’échapper à l’ennui qui la dévore, a donné un bal aux officiers de la maison de son frère, à ceux de sa garde et à un certain nombre d’habitants du pays. Les bourgeois de Porto-Ferrajo l’ont rendu, dans le nouveau théâtre qui vient de s’achever-, Bonaparte avait promis de s’y rendre, mais il s’en est dispensé.
Les difficultés qu'on a opposées aux étrangers les ont dégoûtés, ou la curiosité s’est lassée; il n’en vient plus dans l’ Ile. Lord Campbell y est arrivé, depuis peu, venant de Gênes sur une corvette anglaise qui est dans le port. Du reste, cette visite n’a rien d’anormal, car il en fait, de temps à autre, et repart, généralement, après quelques jours.
Pour compléter ces renseignements, voici ce que m’écrit mon agent à Porto-Ferrajo :
« Le capitaine Vantini, fils du chambellan de ce nom et frère de la sultane favorite, est de retour, depuis le 24 janvier, par la voie de Piombino. Il aura, sans doute, apporté des nouvelles du continent d’Italie, mais il n’en a rien transpiré, non plus que sur ce qu’il y a été faire et jusqu’où il a été ».
« On travaille à fortifier le fort Montebello, ce qui indique l’intention d’un séjour prolongé ici et l’envie d’y être en sûreté, contre les coups de main ou les surprises ».
« Le brick Le Napoléon avait été jeté sur la côte par les vents; il en a été relevé et est désarmé maintenant et rentré dans le port. On n’a pas l’air de mettre une grande activité pour le réparer ».
« Voilà vingt jours que le vent est très contraire à nos communications avec les côtes voisines; elles ne peuvent avoir lieu que par le canal de Piombino qu’on traverse presque en tout temps ».
LA FRANCE EN i8i5.
« Le Général Cambronne ne paraît pas très occupé, puisqu’il vient de passer trois jours à une chasse ».
« Le feu a pris chez le Grand-Maréchal Bertrand, le 16 de ce mois-, il a été éteint presque de suite, avant les dégâts... En résumé, tout est très monotone dans une île comme celle-ci et si Bonaparte a des secrets, on ne peut guère se flatter de deviner un homme qui a tant d’intérêt à s’envelopper et qui a une si longue habitude des ruses de la politique et de la fausseté » .
D’autre part, certains renseignements qui me sont parvenus de Lyon me prouvent que Madame Bertrand entretient, de Elle d’Elbe, une correspondance suivie avec Lady Well, une Anglaise, qui est en ce moment à Paris et qui, pendant la dernière guerre, était à Lyon, avec son mari.
Mmc Bertrand, dans une de ses dernières lettres, mande à son mari que Bonaparte est bien portant et qu’il a, depuis quelque temps, l’air très préoccupé d’affaires importantes.
Un grenadier venant de Elle d’Elbe, est arrivé à Lyon. On lui a parlé des plans que Bonaparte peut former en ce moment; il a répondu qu’on les ignorait dans Elle, mais que Bonaparte avait l’air satisfait et, qu’en passant sa garde en revue, au commencement de janvier, il avait dit à quelques-uns de ses
Récit d’un capitaine génois arrivant de 1' 1 1 e d’Elbe.
soldats : « Mes enfants, vous vous ennuyez, mais le chemin s’élargit et il est encore long ».
Ce grenadier a répété la même chose à d’autres individus.
Il serait à désirer qu’on soumît à une stricte surveillance, jusqu’à leur destination, les individus qui arrivent de cette île, ou même simplement d’Italie. Du reste, le préfet des Bouches-du-Rhône a prescrit un recensement des étrangers qui se sont fixés depuis peu à Lyon. On saura, ainsi, ce qu’y viennent faire des individus qui n’ont aucun moyen connu d’existence, qui battent le pavé et font retentir les lieux publics de vociférations contre le gouvernement. Ces étrangers peuvent devenir, en ce moment, d’autant plus dangereux que les têtes ne s’exaltent que trop en raison des troubles d’Italie.
22 Février 18 1 5. - — Un capitaine génois, récemment entré dans le port de Marseille, et qui a relâché à l’Ile d’Elbe, a appris d’un grenadier de la garde de Bonaparte des détails qui ne sont que la répétition de ceux déjà connus sur sa manière de vivre. Il a aussi parlé d’une Duchesse ou Comtesse de Rohan (ou de Roanne), femme d’environ quarante ans, venue de Sicile à Porto-Ferrajo.
Suivant le récit de ce capitaine, Bonaparte a peuplé l’île de Pianosa de toutes sortes de bestiaux,
LA FRANCE EN i S 1 5 .
sans compter cent quatre-vingts chevaux de cavalerie; dans File d’Elbe, il existe cent trente autres chevaux, dont une trentaine employés au service personnel de Bonaparte.
Sa marine se compose d’un brick, d’une petite corvette et d’un chebeck armé en guerre. Tous les pavillons sont reçus dans Elle et les Barbaresques y viennent souvent, pour faire des provisions, mais ils sont assujettis à une quarantaine.
Le nombre des militaires qui, par congé ou autrement , ont quitté Bonaparte, est évalué à quatrevingts. Il devient fort difficile de déserter, parce qu’il ne sort plus un seul bâtiment de l’IIe qui n’ait été visité.
Lorsque les soldats de Bonaparte s’adressent à lui pour obtenir leur congé, il leur répond toujours : «Un peu de patience, mes amis, nous nous en irons ensemble ».
Il traite tous ses soldats avec la plus grande affabilité; il fait des recrues sur le continent italien, car, chaque jour, il arrive à Porto-Ferrajo des Italiens et des Corses enrôlés pour son compte.
Les derniers points de cette déclaration ont été confirmés par le récit d’un capitaine venant d’Oneille (1) et arrivé, le même jour, à Marseille. Il a
(1) Oneglia, port situé dans la Province de Port-Maurice, Italie.
Situation calme à Paris.
raconté que, le 9 janvier, se trouvant dans le canal de Piombino, il avait aperçu neuf à dix bâtiments allant des côtes de Toscane à Pile d’Elbe et que ces navires avaient beaucoup de monde à bord. Ayant demandé à des pêcheurs ce que c’était, ils lui répondirent que ces bâtiments venaient de la terre ferme et qu'ils amenaient des recrues à Bonaparte.
24 Février 1 8 1 5 . — Les alarmes dont on recommence à nourrir la cour, quoique les événements en aient si souvent démenti de semblables, ne me paraissent justifiées par aucun danger actuel, quelque attention que je porte à tout observer.
Je ne prétends pas que l’opinion soit bonne; trop d’éléments de défiance la tourmentent, mais la tranquillité de la capitale n’en est pas moins réelle, sans que rien semble devoir la troubler.
Le péril viendrait-il du peuple ou des faubourgs? Jamais ils ne se sont mêlés de politique et n’ont été plus étrangers aux partis.
Viendrait-il des troupes? Elles sont beaucoup moins nombreuses dans Paris qu’il y a quelques semaines et ne sont pas plus exaspérées.
Une foule de généraux et d’officiers mécontents ont été éloignés et dispersés. Parmi ceux qui restent, il en est beaucoup qui crient, mais sans plan, sans concert entre eux vers un but convenu.
LA FRANCE EN i S 1 5 . 263
L’espérance de ralliement que la prétendue marche de Murat à travers l’Italie offrait, peut-être, il y a quelques jours, à plusieurs d’entre eux, s’est fort affaiblie, depuis qu’ils ont la certitude qu’il n’est pas même sorti de Naples.
Des noms de factions existent et se répètent; elles s’accusent, même, les unes les autres, pour donner le change au Gouvernement. Mais, où sont ceux de leurs chefs autour desquels on se rallie véritablement? Lesquels oseraient se proclamer tels, sans être sûrs d’être, à l’instant, désavoués par leurs rivaux mêmes? Quel système est avoué par eux? Quels sont leurs rassemblements? Où sont leurs préparatifs et où sont leurs moyens d’attaque ?
J’ai beau chercher, j’entends des soupçons, des plaintes, des mécontentements, mais je vois partout le manque de hardiesse, si ce n’est en paroles, l’impuissance d’agir et, nulle part, rien d’organisé ni de prêt à l’être.
J’ose donc en conclure que rien n’est mieux fondé, rien n’est plus politique que la noble sécurité que le Roi a toujours affichée, ce qui est aussi l’un des grands moyens de force du gouvernement.
21 Février 1 8 1 5 . — M. le Ministre de la Marine m’a communiqué la lettre suivante, émanant du Préfet maritime de Toulon, et dont le contenu est
Ile d'Elbe.
d’accord avec les détails que je reçois, moi-même, directement, de l’I le d’Elbe. Il paraît en résulter que Bonaparte manque d’argent -, il sera, en conséquence, bien moins dangereux.
« Conformément aux instructions du Ministre de la Marine, écrit-on, le brick Le Zéphyr est entièrement prêt à mettre à la voile. Il pourra appareiller de ce port, dès ce soir ou demain matin. Il a ordre de se rendre à Livourne et d’établir, dans ces parages, une croisière d’observation au sujet de laquelle il se conformera aux indications et instructions particulières qu’il pourra recevoir de M. le Général Mariotti, consul de France en Toscane. »
« Ce bâtiment touchera d’abord en Corse pour y débarquer cent trente militaires du département de la guerre et y transporter des fonds dont M. le Chevalier Bruslart (1) a un extrême besoin. »
« Cet officier général annonce qu’il est arrivé en Corse huit soldats qui ont déserté de F Ile d’Elbe et qui lui ont confirmé que le mécontentement le plus grand existait parmi les troupes de Bonaparte. Celles-ci ne pensent qu’à l’abandonner, parce qu’il ne les paie plus avec exactitude et qu’il s’occupe à réduire leur nombre et leur traitement.
(1) Le Général de Bruslart était un ancien chouan, fort hostile à Napoléon, et auquel, pour ce motif, le gouvernement de Louis XVIII avait confié le commandement militaire de la Corse.
« Le sieur Lombardi, commerçant de Bastia, arrivé de Porto-Ferrajo, dans les derniers jours de janvier, a fait une déclaration qui s’accorde parfaitement avec celle de ces huit déserteurs. Il a ajouté que Bonaparte a étendu son économie jusqu’aux dépenses de sa table et de tout l’intérieur de sa maison. Il a fait désarmer les places et les forts de Longone et de Marciana et transporter leur artillerie à Porto- Ferrajo où il paraît vouloir se fortifier. Il n’a pas pu parvenir, jusqu’à présent, à affermer ni les salines, ni l’exploitation des mines, ni la Madrague. Les habitants commencent à se ressentir de cet état de gêne et à s’en plaindre. »
« Le patron, Jean-Etienne Evangelista, parti de l’Ile d’Elbe, le 2 janvier, a déclaré qu’il était entré dans Porto-Ferrajo un brick anglais et que quatre officiers de ce brick s’étaient rendus auprès de Napoléon, avec qui ils étaient restés environ une heure. Le brick avait immédiatement après repris le large. »
« M. le Chevalier Bruslart mande que la présence de nos frégates sur les côtes d’Italie et dans les passages de File d’Elbe paraît inquiéter Bonaparte. »
« J’ai reçu des nouvelles des frégates Melpomène et La Fleur de Lys, jusqu’au 8 de ce mois. Le capitaine Collet m’informe que deux frégates anglaises ont également établi leurs croisières dans les para-
ges de Porto-Ferrajo et que celles-ci se rencontrent assez fréquemment avec les nôtres, sans avoir toutefois aucune communication ensemble ».
Je ferai remarquer au Roi, que rien n’est plus utile que le genre de surveillance indique' dans cette lettre, bien qu’il ne faille pas se dissimuler que la position de l’Ile d’Elbe est telle que, si Bonaparte voulait sortir d’un moment à l’autre, pour débarquer sur les côtes d’Italie, aucune croisière ne l’empêcherait d’exécuter ce projet par le canal de Piombino qui est étroit et où les bâtiments ne tiennent pas, dès qu’il vente un peu fort. Les côtes de Toscane sont plates, en général, et abordables presque partout, surtout de nuit, sans qu’on puisse même être aperçu ni courir de risque. Il est facile de s’y jeter aussitôt dans les Maremmes, où l’on ne rencontre qu’une rare population et aucune force armée.
Il est, peut-être, fâcheux que la direction d’une aussi importante surveillance se trouve confiée au Général Mariotti, Corse aussi, homme avare, cupide et peu actif, le même qui était chef d’état-major en Toscane de M: et de Mme Bacciochi, en toute intimité avec eux et servilement dévoué à la famille de Bonaparte.
On me le peint comme ayant peu de moyens, trop peu de caractère et de probité politique pour refuser à Bonaparte des renseignements qu’il lui ferait de-
LA FRANCE EN i8i5. 267
mander, sous main, sur ce dont il serait chargé à son égard.
Ce qui n’étonnera peut-être pas moins le Roi c’est qu’il passe pour constant que le général Mariotti doit une des positions, aujourd’hui les plus importantes et les plus délicates, aux chaudes recommandations de Mmc la Comtesse de Brignoles, Génoise, qui est dans toute la faveur de Marie-Louise et encore attachée au service de l’Archiduchesse, comme dame d’honneur.
Le Général Mariotti avait été, dans sa jeunesse, à Gènes, chevalier servant de Mme de Brignoles et c’est aux instances de cette dame, appuyées par M. le Duc Dalberg, qu’il a dû un Consulat que ses antécédents mêmes eussent dû l’empêcher de solliciter.
23 Février 1 8 1 5 . — J’ai cité récemment au Roi les noms des partis qui s’agitent parmi nous, je lui dois quelques détails sur l’existence de chacun.
Dans la plupart des départements, il n’y en a que deux : ce sont à peu près les mêmes éléments qu’en 1 789 : le parti de la Révolution devenu, en général, celui de la Charte, et le parti de l’ancien régime.
Le premier se compose de la masse des acquéreurs ( 1 ) et de leurs ayants-cause ; le second, de l’an-
Sur les diverses factions qui s’agitent en France.
(i) Les acquéreurs des biens nationaux.
2 f»S ROYAUTÉ OU EMPIRE.
cienne noblesse, des hommes restés fidèles à tous les souvenirs du passé et à la religion de leurs pères.
La plupart des jeunes gens et des hommes du moyen âge inclinent vers les institutions nouvelles. Les vieillards penchent davantage vers ce qui leur rappelle les jouissances des âges précédents.
Les départements sont divisés par des querelles de vanité ou de cupidité. On y supporte, avec peine, les suprématies sociales; on y veut conserver ce qu’on a conquis. On demande la sécurité, en ce genre, au gouvernement actuel et, si ce vœu cessait d’être accompli, il serait à craindre qu’on ne s’y laissât aller au regret du dernier gouvernement en oubliant trop toutes les calamités qu’il a versées sur la France.
Ces dispositions percent dans une partie de la Bretagne, du Dauphiné, de l’Alsace et de la Lorraine. Elles se manifestent, ailleurs, plus froidement et plus hautement.
Il est essentiel, pour éviter des conséquences désastreuses, de ne pas se tromper sur le côté où est la majorité. On se la dispute vivement, de part et d’autre, chacun la revendique pour sa cause. Les certitudes morales, en pareille matière, sont difficiles à acquérir, mais les passions de la multitude, presque partout opposées aux intérêts du petit nombre, par la nature même des différences sociales, peuvent jeter une grande lumière sur la question.
A Paris, les partis ont d’autres nuances; ils y tiennent plus aux calculs personnels, aux craintes ou aux espérances individuelles : l’égoïsme y est la principale loi. Tel personnage est pour le Roi qui, le lendemain, du jour où il a été supplanté par un rival ou déjoué dans un projet ambitieux, se jette dans l’opposition. Ici, on combine les chances qu’on juge les plus vraisemblables et on les embrasse, selon les erreurs de son esprit ou les affections de son cœur.
Le bonapartisme a, dans la capitale, deux grandes sections qui, au fond, se confondent, lorsqu’on les suit dans leurs lignes, en apparence diverses : d’un côté, le retour de Bonaparte lui-même, vœu exécrable et impie qui se trouve chez très peu de personnes, parce qu’il épouvante jusqu’à la pensée de ses plus éhontés séides; d’un autre côté, la régence de Marie- Louise et le rappel de son fils, dont beaucoup d’intrigants et de factieux s’effrayeraient moins, parce qu’ils compteraient y rencontrer des combinaisons plus favorables à leurs manœuvres. Comme s’il n’était pas évident que ce serait par deux chemins tendre au même but, ou plutôt aux mêmes malheurs !
Le doute, parmi ces dernières personnes, naît de leur incertitude sur les véritables dispositions de l’Autriche; les mêmes hommes qui feignent de se plaindre de notre humiliation politique, au dehors, parce que nous ne tyrannisons plus l’Europe, ont l’air
d’appeler ainsi de leurs désirs la suprématie et le joug du Cabinet de Vienne.
La République est encore la chimère d’une poignée de vieux jacobins et de fous. Mais, beaucoup d’anciens républicains, quelques généraux, la plupart des votants et ceux qui ont joué des rôles violents durant la Révolution, se réfugieraient volontiers dans la faction d’Orléans où ils espéreraient trouver plus de garanties pour eux et un oubli plus assuré de leurs crimes et de leurs excès, en raison même d’une sorte de complicité qui, heureusement, je le pense, n’appartient qu’au nom et nullement à la conscience du prince qui le porte et qui doit sentir le besoin de le réhabiliter par la gloire de la fidélité.
Si, laissant de côté ce que j’appellerais ces groupes qui font beaucoup de bruit, quoiqu’ils ne soient formés que d’une minorité inquiète, accoutumée à l’agitation révolutionnaire et peu confiante dans le présent, quel qu’il soit, on étudie la véritable masse des habitants de Paris, on y remarque deux principales sections : ceux qui veulent franchement la Charte comme une égide contre les entreprises des factions, comme un bienfait du Roi, et ceux qui la repoussent imprudemment, comme un dangereux abandon des droits de son trône.
Il me paraît chaque jour plus incontestable que
LA FRANCE EN i S 1 5 .
les premiers, parmi lesquels on compte la presque totalité de la garde nationale, ont une force entraînante avec une immense influence sur l’opinion et que les seconds, au milieu desquels il est fâcheux que le public s’obstine à supposer une notable partie de la cour, exception faite, fort heureusement, du Roi, s'exagèrent, avec les plus honorables illusions, leurs moyens d’action et de triomphe.
3 Mars 1 8 1 5 . — Il circulait aujourd'hui, parmi les militaires, sans qu’on précisât aucune date, que Bonaparte avait quitté l’I le d’Elbe, qu’il s’était d’abord embarqué dans son canot pour une promenade et qu’il avait été rejoindre, en mer, un bâtiment napolitain qui l’attendait.
Cette fable, démentie par les nouvelles de l’ Ile d’Elbe, était peu crue; mais elle causait aux soldats une joie qui montre bien peu d’amélioration dans l’esprit des troupes.
Des lettres, en date du 9 février, de l’agent secret que j’ai dans Elle , ne portent autre chose sinon que Bonaparte n’y serait plus dans deux mois. Mais elles ne disent pas s’il devait en être retiré, malgré lui, ou s’il essayerait d’en sortir, de lui-même.
Du reste, tout y était tranquille comme à l’ordinaire; Bonaparte continuait ses courses à pied et à cheval et donnait quelques bals, comme pour se dis-
Bruit du débarquement de l'Empereur.
Retour de l’Empereur.
traire, peut-être aussi pour tromper sur les craintes ou sur les projets qui l’occupent.
Il était arrivé dans l’Ile une mavaise chanson, venant de Paris, sans qu’on eût pu savoir par quel canal; mais il en résultait, au moins, l’indice de communications établies.
La comtesse de Rohan (ou de Roanne) avait quitté Pile pour se rendre à Livourne, avec l’intention de venir de là à Marseille. Je charge les autorités locales de surveiller avec soin son arrivée dans cette ville et de l’y faire interroger en m’en rendant compte aussitôt.
5 et 6 Mars 181 5. — Dès l’instant où j’ai appris l’inconcevable débarquement de Bonaparte, j’ai mis en œuvre, dans Paris, tous les moyens de surveillance. J’en emploierai de plus nombreux et de plus actifs encore, aussitôt que cet événement sera public, par la proclamation insérée demain au Moniteur.
Je fais observer les démarches, les allées, les venues des généraux les plus mécontents et des plus importants personnages du dernier gouvernement. J’ai, à cet effet, envoyé des agents hors Paris, jusque dans leurs campagnes.
J’ai placé des commissaires de police sur les principales routes, principalement sur celles qui condui-
LA FRANCE EN iSi5.
sent vers le Midi, pour examiner les papiers de tous ceux qui prennent la poste ou qui pourraient arriver à Paris, avec des missions pour le trouble et le désordre.
Des moyens extraordinaires de sûreté, pour le jour et la nuit, ont été combinés entre M. le Général comte Dessoles, M. le gouverneur Maison et moi. Je m'occupe de l’envoi d’agents particuliers dans les départements du Midi, pour être promptement imformé de tout ce qui s’y passera.
Ce n’est que vers midi qu’a commencé à se répandre dans Paris, parmi un très petit nombre, le bruit du débarquement. On ne voulait d’abord pas y croire, tant une pareille entreprise paraissait insensée.
Ce soir, beaucoup plus de peronnes en parlaient, mais encore avec doute et incertitude. C’était la nouvelle des généraux et des hautes classes, elle n’était pas descendue dans le peuple et dans les casernes. Ce n’est, pour ainsi dire, que demain qu’elle retentira dans Paris et que cessera l’espèce d’incrédulité qu’on a commencé à y opposer.
Le premier effet n’a pas été, à beaucoup près, aussi vif qu’on aurait pu le craindre. Tout est resté aussi parfaitement calme que de coutume; le seul changement qu’on ait remarqué a été plus de curiosité et de conversations animées dans le jardin des
Tuileries. La nuit a été aussi calme que les précédentes.
A l’instant où Ton a su le départ des princes et de beaucoup de généraux, la présomption publique s’est portée vers d’importants événements, sans même savoir lesquels. Tous les vœux se sont élancés vers la convocation des Chambres, grand moyen de force morale et puissant auxiliaire pour le gouvernement qui doit chercher sa force et son appui dans l’opinion.
On est généralement convaincu que, durant la crise qui peut avoir lieu, si Bonaparte n’est de suite écrasé, les Chambres se montreront très favorables à toutes les mesures que réclameront les circonstances et qu’elles en doubleront l’efficacité par leur assentiment solennel.
Les fonds publics ne pouvaient manquer de se ressentir de la secousse des esprits. Les cinq pour cent, qui étaient à 81 francs 80 centimes, sont descendus à 75 francs 5o centimes. Les obligations du Trésor se sont maintenues à un 1/2 pour cent. Il en a été racheté pour 480.000 francs.
Ce n’est pas précisément le débarquement qui a fait la baisse, parce qu’on y a d’abord ajouté peu de foi à la Bourse; c’était plutôt l’espèce d’ignorance et d’incertitude où l’on était sur ce qui se préparait, du côté de l’Italie.
On parle d'une proclamation de Murat à toute l’Italie pour l’appeler aux armes. On la dit très violente contre l’Autriche, ce qui semblerait indiquer que la cour de Vienne n’est pour rien dans l’extravagance de Bonaparte.
7 Mars 1 8 1 5 . — Je me dispense de répéter au Roi les détails que je sais Lui avoir été successivement soumis, sur ce qui a suivi le débarquement de Bonaparte.
Les lettres que j’ai reçues des préfets du Var, des Bouches-du-Rhône et du Rhône ne feraient que confirmer à S. M. ce qu’elle connaît déjà : la marche incertaine de l’aventurier, venu en désespéré chercher la mort sur le sol français; le refus fait par les fonctionnaires, placés sur la route, de trahir leurs devoirs pour lui et même de lui porter des hommages; la fidélité des pays qu’il a traversés, depuis la mer jusqu’à Gap; l’arrestation et le désarmement des soldats qu’il avait envoyés à Antibes pour y prêcher le parjure; l’excellent esprit qui a éclaté à Marseille; les drapeaux blancs arborés à toutes les fenêtres; l’enthousiasme de la garde nationale de cette ville demandant à marcher contre l’ennemi commun; M. le Maréchal Masséna répondant à de vains bruits de trahison par des mesures bien combinées et mettant en mouvement les troupes sous les ordres du
Même sujet
Général Miollis; M. le Comte Marchand (i) promettant de défendre Grenoble jusqu’à la dernière goutte de son sang, en cas que cette ville fût attaquée; un heureux mouvement imprimé aux corps armés de ces contrées, de manière à ce que Bonaparte soit bientôt cerné et écrasé, s’il ne survient pas quelques-unes de ces défections que rien ne fait, jusqu’ici, présumer. Enfin, les dispositions de Lyon étaient calmes et paisibles avant même que S. A. R. Monsieur y fût arrivé, pour tout enflammer de sa présence et de son exemple.
Telle est la substance de ma correspondance; elle m’inspire le juste espoir que Bonaparte ne tardera pas à recevoir le digne prix de ses criminels efforts pour livrer de nouveau la France à la guerre civile, à la guerre étrangère, et pour en amener le démembrement, s’il avait pu obtenir le moindre succès.
La proclamation du Roi a eu le succès qu’on en devait attendre; elle a rallié autour du trône tous ceux pour lesquels les devoirs les plus sacrés envers le monarque et les intérêts les plus chers de la patrie sont quelque chose.
On se disputait, ce matin, cette pièce; on la
(i) Jean-Gabriel comte Marchand. Général et Pair de France, né en 1 765 . 11 commandait la 70 division militaire, lorsque l’Empereur débarqua à Cannes.
LA FRANCE EN i8i5.
dévorait et on calcule qu’il en a été vendu, dans Paris, au moins vingt mille exemplaires.
Gomme elle ne contenait pas le récit des faits auxquels elle s’appliquait, j’ai fait imprimer et distribuer une très courte notice où ils étaient exposés. Il en a été mis en circulation huit mille exemplaires.
On a pu juger combien nous étions loin des habitudes de la Révolution; car, autrefois, des milliers de groupes se seraient formés, des motions, des propositions de violences, dans l’un ou l’autre sens, s’y seraient faites. Aujourd’hui, on se rencontrait et l’on se questionnait avec inquiétude, on accusait Bonaparte de vouloir troubler notre repos et nous apporter la guerre civile, la guerre étrangère, comme moyens de sacrifier, encore une fois, s’il le pouvait, la France à sa dévorante ambition. Mais personne ne devançait les mesures que le gouvernement réputait utiles; pas un excès n’a été provoqué, pas un désordre n’a été commis.
Les femmes, surtout, voyaient autour de Bonaparte le cortège de calamités qu’il nous destinerait : elles semblaient trembler, déjà, pour leurs enfants. Le bon sens du peuple l’a averti de l’horreur de cet avenir, son opinion s’est bien prononcée.
On ne peut pas en dire autant des militaires, des officiers surtout; leurs vœux, quoique encore em-
2yS
barrassés et dissimulés, perçaient pour leur ancien chef, mais sans éclat, sans tumulte; il n’y a pas eu un cri de : « Vive l’Empereur! »
Si, comme l’indique la folie de son entreprise, Bonaparte avait calculé sur une première explosion, ses partisans l’ont trompé en l’appelant de son Ile : leur coup et le sien ont été manqués. Personne n’eût osé garantir, au moment où retentirait cette nouvelle, un calme aussi parfait!
Ce n’est pas qu’on ait négligé les contes; on est venu me dire, ce matin, que le faubourg Saint- Antoine était en mouvement. J’ai fait vérifier, de suite, ce bruit : pas un individu n’avait bougé.
Ce soir, on a prétendu, jusque dans le château, que des cocardes tricolores avaient été arborées au Palais- Royal. J’ai recueilli, à ce sujet, les renseignement les plus positifs; le fait est absolument démenti par de nombreux témoignages. Il y a même eu moins de monde au Palais-Royal que de coutume et il ne s’y est manifesté aucune agitation.
On peut donc dire, qu’à l’exception du parti militaire qui, encore, est loin d’être unanime dans ses coupables vœux et où les soldats se sont assez froidement montrés, la journée a été tout entière, et sur tous les points de Paris, en faveur des Bourbons contre Bonaparte.
8 Mars 1 8 1 5 . — J’ai eu l’honneur de soumettre, ce matin, de vive voix, au Roi, mon opinion sur l’état actuel des choses et sur les faux rapports qui ont dû déterminer Bonaparte à tenter son extravagante entreprise.
Selon d’autres conjectures, il se serait décidé à la brusquer, parce qu’il aurait reçu, de Vienne, des avis secrets portant qu’on allait l’enlever de son Ile et qu’il se serait aussitôt embarqué en l’absence du commissaire anglais, lord Campbell, sans même avertir ni sa mère ni sa sœur.
Les bruits qui le faisaient agir de concert avec Murat semblent affaiblis. On dit, à présent, d’après des lettres de Florence, que Murat était encore à Naples et n’avait levé aucun étendard. On a cependant parlé d’une proclamation très violente de lui contre l’Autriche.
Jusqu’à présent, les proclamations de Bonaparte ne circulent pas dans Paris; ses partisans n’ont guère eu le temps de les recevoir, ses émissaires ne peuvent voyager, ni vite, ni aisément, parce que j’ai prescrit la plus sévère surveillance aux postes qui environnent Paris et sur toutes les routes.
Malgré les contradictions des rapports dont je suis inondé, il me paraît certain que tout le danger de la secousse a été très heureusement évité, et c’est beaucoup. Les surprises, les premières impressions,
La situation à Paris.
sont plus dangereuses, en France, que tout le reste ; ce sont elles qui soulèvent et elles sont passées, au moins pour Paris.
On en est venu, après des doutes et un peu d’étonnement, à juger, à apprécier déjà ce coup de tête d’un aventurier à qui il en avait tant réussi. On ne voit déjà plus, en celui-ci, qu’une folie et la preuve que Bonaparte n’est plus le même homme.
Les généraux, eux-mêmes, qui, d’abord, cachaient mal leur joie et leurs espérances, pensent que Bonaparte est perdu et qu’il ne tardera pas à abandonner sa troupe, comme c’est son usage, lorsqu’il s’est précipité dans de trop mauvais pas, et qu’il tâchera de se jeter dans les montagnes ou de gagner Naples.
Quelques personnes ne seraient pas éloignées de penser qu’il songerait à se jeter dans le Piémont, avec le rêve d’y être plus heureux qu’en France et d’y produire une plus forte commotion. Très peu de personnes imaginent qu’il pourrait être secrètement autorisé par quelque puissance. Mais cette combinaison est trop déraisonnable pour obtenir le moindre crédit.
Le peuple de Paris, sans montrer un fort bon esprit, a vu la descente de Bonaparte sous son vrai jour : un moyen de guerre civile et de guerre étrangère. Les femmes, surtout, l’improuvent beaucoup, parce qu’elles sentent, qu’en cas de succès, il ne tar-
LA FRANCE EN i8i5.
derait pas à leur redemander leurs maris ou, du moins, leurs enfants pour s’opposer à une nouvelle irruption de l’Europe, encore armée contre lui.
On est fort partagé sur l’esprit des soldats; les uns les peignent comme froids pour Bonaparte, les autres comme très séditieux en sa faveur. La vérité est qu’il y a eu moins de cris de « Vive l’Empereur! » qu’en toute autre circonstance et que pas un mouvement inquiétant n’a été remarqué, ni dans les casernes, ni autour.
Trois nuits passées sans la moindre tentative sont une grande présomption qu’il n’existe aucun complot lié; que les plus violents bonapartistes, eux-mêmes, n’ont rien préparé ou qu’ils n’osent rien. Et quand un parti est arrivé à ce point de timidité ou à cette politique expectante, il s’affaiblit et éprouve des défections journalières.
g Mars i8i5. — Le spectacle de la revue d’au- troR^eusedfe jourd’hui a été l’un des plus imposants que l’on ait |Jansvus depuis longtemps, dans Paris : gardes nationales troupes de ligne et peuple, tous ont rivalisé d’enthousiasme pour le Roi et pour son auguste famille (1).
(1) Extrait du Moniteur du 12 mars 1 S x 5.
Paris, g mars. — « Les troupes formant la garnison de Paris, les 12 légions de la garde nationale et la i3" légion composée de la cavalerie de cette garde, se sont réunies aujourd’hui, à midi,
Cet élan universel a frappé tous les esprits et n’a pu manquer d’imposer beaucoup aux traîtres mêmes qui se cacheraient dans l’ombre et qui, jusqu’ici du moins, se bornent à de coupables espérances et à des vœux criminels, en faveur de celui auquel ils laissent tous les dangers d’une folle entreprise que quelques-uns d’entre eux ont sans doute conseillée!
Il fallait le plus noble des courages et une imperturbable confiance pour accumuler ainsi, sur un seul point, tant d’hommes armés, au moment même où une partie d’entre eux regrette peut-être secrètement l’aventurier qui vient avec la ridicule pensée de renverser, presque à lui seul, un trône assis sur la base sacrée de la légitimité et sur l’amour des peuples.
Mais, le gouvernement auquel un pareil essai a aussi bien réussi en est, le lendemain, bien autrement fort, puisqu’à l’appui de ses droits se joint alors, aux yeux de tous, l’appui si nécessaire, dans ce siècle, de la puissance militaire.
Aussi, je ne doute pas que la parade de ce jour et
sur la place du Carrousel et dans la cour du palais des Tuileries. M?r le duc de Berri, accompagné du lieutenant-général, comte Maison, du lieutenant-général comte Dessoles et d’un nombreux état-major, a d’abord passé les troupes en revue. Au moment où le prince a paru devant les premières lignes, les cris de « Vive le roi ! Vive Msr le duc de Berri ! » ont retenti dans tous les rangs ; un peuple nombreux se pressait autour des bataillons et faisait retentir l’air des mêmes acclamations! »
ses heureux résultats n’aient plus découragé et plus effrayé le parti de Bonaparte que ne le feraient quelques arrestations partielles, que provoquent plusieurs personnes.
Ces arrestations, en montrant une vive inquiétude et une sorte de peur dans l’autorité suprême, assimileraient les circonstances actuelles à tant d’autres qui les ont précédées dans le cours de la Révolution. Tandis que, si nous sortons de la crise actuelle sans violences, sans besoin de coups d’Etat, une force immense est reconnue dans le Roi et dans les institutions qu’il nous a données-, tout projet de les attaquer devient, dès lors, une chimère autant qu’un crime.
io Mars 1 8 1 5 . — A la joie et aux calculs de confiance qui se répandaient, hier, dans Paris, lorsqu’on croyait que Bonaparte n’osait pas avancer audelà de Gap, ont commencé à succéder, ce matin, les bruits de Grenoble, qui aurait été pris avec trois cents pièces de canon qui s’y trouvaient; puis, on a appris la trahison des troupes qui avaient marché contre l’ennemi et l’assassinat du Général Marchand, qui avait tenté de les retenir.
Les esprits se sont assombris, bien davantage encore, lorsqu’on a appris, ce soir, qu'il avait été communiqué aux Chambres une dépêche télégra-
Marche de Napoléon sur Pa ris.
phique portant que Bonaparte était arrivé à Bourgoing, qu'il menaçait Lyon et que les princes avaient dû évacuer ce matin cette ville.
Ces tristes nouvelles, sans être encore arrivées aux casernes, aux faubourgs, couraient de bouche en bouche et imprimaient une sorte de stupeur. Comme les sentiments sont presque toujours extrêmes, parmi nous, on était déjà tenté de conclure que rien ^arrêterait la marche du Corse, de Lyon à Paris, et qu’une défection générale était probable, moins encore de la part des généraux et des officiers, que des soldats, qui, n’ayant rien à perdre, craignent moins de se compromettre et devancent leurs chefs.
Les délibérations secrètes des Chambres ont fait penser qu’on s’y occupait d’arrestations et qu'elles frapperaient les principaux instruments civils ou militaires du dernier gouvernement. Aussi, m’assure-t-on que la plupart d’entre eux ont découché de leurs maisons, qu’on les y chercherait en vain la nuit, car les uns se tiennent hors de chez eux et les autres y sont armés pour se défendre, si on vient les saisir et se donner ainsi le temps de fuire. Néanmoins, ces gens, malgré leurs alarmes personnelles, paraissent pleins d’espoir que la cause de l’usurpation va triompher, sans qu’ils s’en mêlent, par le seul mouvement des troupes qu’ils prétendent n’être pas disposées à se battre les unes contre les
LA FRANCE EN i8i5.
autres, dès que l’exemple de passer à Bonaparte a été donné par quelques corps.
12 Mars 1 8 1 5 . — La correspondance, que j’ai sous les yeux, me présente les départements sous un aspect qui n’a, jusqu’ici, rien que de satisfaisant pour la cause royale. Partout, le débarquement de Bonaparte a été appris avec une surprise mêlée d’indignation; partout, les autorités se sont mises en mesure de réunir les gardes nationales et de préparer des moyens de défense, si l’ennemi approchait.
Au milieu de ce mouvement, presque général, des esprits, on n’aperçoit que quelques points où percent d’autres sentiments, d’autres dispositions, et c’est seulement parmi les troupes.
On serait tenté de croire que nous touchons au moment de voir l’étrange spectacle d’une armée, se séparant de la nation dont elle est sortie et qu’elle doit défendre, pour se choisir un chef à elle seule et l’opposer au monarque que les vœux des Français ont rappelé sur le trône de ses pères et qu’ils sauront y maintenir, si la force militaire ne triomphe pas, momentanément, d’eux-mêmes.
Au reste, à Paris, la journée d’hier et la nuit ont été aussi calmes qu’on pouvait le désirer. Nul symp-
Nouveltes des departements.
Calme dans Paris.
tome de révolte n’a percé, quoique l’esprit de la masse soit loin d’être satisfaisant.
Bonaparte est haï autant que le Roi est aimé, mais on commence à redouter l’approche de l’usurpateur. La dépêche télégraphique insérée dans le Moniteur d’hier (i) a porté, sous ce rapport, le coup le plus fatal. On a, de suite, vu Bonaparte entré dans Lyon, avant même qu’il y fût, les princes en retraite et les troupes en défection.
Dès lors, l’espérance de voir le gouvernement légitime se soutenir, a été fort ébranlée chez un très grand nombre même de ses serviteurs les plus dévoués. On a su que la plupart des personnes de la cour faisaient emballer chez elles, demandaient en toute hâte des passeports et achetaient de l’or à tout prix.
L’effet de ces dispositions a été tel, que presque tout le monde criait, hier au soir, que le Roi devait partir la nuit dernière. Il semblait qu’il n’y eût plus d’incertitude que sur la route qu’il suivrait.
Une foule de personnes, qui sont désolées de la seule idée d’un changement, commençaient déjà à s’y préparer, comme il arrive dans un pays démoralisé
(i) Moniteur du 11 mars 1 8 1 5 . — « Une dépêche télégraphique, reçue ce matin, datée de Lyon, à 8 heures 1/2, annonce que Bonaparte a dû coucher à Bourgoin, hier 9, et qu’on s’attendait à ce qu’il pourrait entrer à Lyon, dans la soirée du 10 ».
LA FRANCE EN i8i5.
par tant de révolutions et où les serments ne sont malheureusement plus, aux yeux d’une multitude d’individus, que la promesse d’obéir au plus fort et de le servir fidèlement, pendant qu’il conservera la puissance.
Déjà, les projets d’un gouvernement provisoire volaient de bouche en bouche; chaque parti a le sien et pousse ses créatures. Il est même remarquable qu’en cela on a l’air de ne songer qu’au moyen le plus simple de garantir la tranquillité et de prévenir le pillage.
Un mouvement très vif d’enthousiasme éclata, hier, vers une heure, autour des Tuileries. On y parla de courir aux armes et d’aller en demander à M. le préfet de la Seine. Ceux qui dirigeaient cet élan se mirent en route, mais ils ne furent point suivis et finirent par se dissiper eux- mêmes.
Bientôt on fut persuadé que la dépêche, dont on avait donné lecture, et qui annonçait une victoire de M. le Duc d’Orléans sur Bonaparte, n’était qu’une feinte et que le courrier qui l’avait apportée était parti le matin même des Tuileries.
On en conclut que les affaires allaient encore plus mal, au Midi, qu’on ne le publiait, puisqu’on croyait avoir besoin, pour relever les esprits, de recourir à une ruse et le découragement ne fit que s’accroître.
Chacun s’entretient des mesures qu’il convien-
drait d’adopter, mais personne n’est d’accord; on attend le signal du gouvernement que l’on croit luimême partagé.
La garde nationale a les meilleurs sentiments; l’immense majorité y est pour le Roi et fait des vœux ardents, en sa faveur, contre le tyran qui menace la France d’une guerre civile et d’une guerre étrangère; mais, à en juger par ce que disent les chefs, on ne peut guère compter sur cette garde que pour le maintien de l’ordre dans Paris. Peu d’hommes consentiraient à aller se battre, si Bonaparte approchait à la tète d’un corps nombreux.
Même su- 12 et i3 Mars 1 8 1 5 . — L’esprit public s’est un peu relevé, depuis hier, de l’espèce d’abattement où il était. Il semblait qu’on crût déjà voir Bonaparte aux portes de Paris, comme si son nom eût irrésistiblement entraîné l’armée tout entière par le plus inexplicable des prestiges! On n’osait presque plus espérer que des gardes nationales, en quelque nombre qu’elles fussent, arrêteraient des troupes de ligne, dans leur marche sur la capitale.
La certitude de voir le gouvernement défendu par une portion considérable de l’armée; la loyauté avec laquelle se prononcent les maréchaux; les sentiments de fidélité que professent un grand nombre de généraux et d’officiers supérieurs; la résipiscence des
LA FRANCE EN i8i5. 289
corps de Lille et de Cambrai; l’arrestation du Comte d’Erlon (1) et des deux généraux Lallemand (2); la fuite du Général des Nouettes (3); les nouvelles portant que l’ancienne garde montre, à Metz et à Nancy, l’intention de rester fidèle au Roi et que M. le Maréchal Ney s’avance sur les derrières de Bonaparte; que celui-ci n'a pas huit mille hommes sous ses ordres; qu’il est entré à Lyon au milieu d’un morne silence et que la population des pays qu’il traverse ne s’associe, ni par ses vœux ni par ses efforts, à une si criminelle entreprise, tels sont, pour le public, les principaux motifs de retour, non à une entière confiance, mais à un commencement de sécurité que quelques succès, ainsi que des obstacles mis à la marche de l’usurpateur et la rapide arrivée de l’ancienne garde, accroîtraient singulièrement.
(1) Drouet, comte d’Erlon, maréchal de France, né à Reims en 17G5, mort à Paris en 1844. Il fut accusé, sous la première Res. tauration, d’avoir trempé dans le complot l.efebvre-Desnouettes et arrêté, le i3 mars 1 8 1 5 . Le retour de Napoléon le fit mettre en liberté et l’Empereur le créa Pair de France.
(2) Les deux généraux Lallemand, lorsqu’ils apprirent le débarquement de l’Empereur, tentèrent de fomenter un mouvement parmi les troupes de l’Aisne. Mais la résistance du général d’Aboville, qui commandait à la Fère, les fit échouer et ils furent emprisonnés; Napoléon les délivra quelques jours après,
(3) Le général comte Lefebvre-Desnouettes, né en 1773, mort dans un naufrage, sur les côtes d'Irlande en 1822. Il prit part au mouvement insurrectionnel provoqué par les frères Lallemand et fut condamné à mort, par contumace, après le rétablissement du gouvernement de Louis XY1I1.
La question est sans nuages pour la partie pensante du public; il a craint de voir la nation d’un côté, l’armée de l’autre, et une guerre civile s’allumer, sous ces déplorables auspices. Aujourd’hui, l’opinion de la nation se déclare, ouvertement, en faveur du Roi et la majorité de l’armée est heureusement encore avec lui.
L’amour pour le Roi s’augmente des périls mêmes dont on a supposé sa couronne menacée. L’aversion contre Bonaparte se grossit de toutes les chances qu’il nous apporte de guerre intestine et de guerre étrangère. Ses partisans sont étonnés de le trouver si haï, si redouté. On était tenté de le plaindre dans son Ile; on ne fait plus que le détester sur notre territoire.
Mais ces sentiments ne suffiraient pas pour le chasser, pour le vaincre, si les troupes qu’il est si urgent de réunir ne se décidaient à le combattre et à le tenir, ainsi, éloigné de Paris où il s’emparerait de toutes les bouches de la Renommée et ferait taire l’opinion même qui tonne contre lui.
Ce sont moins les chefs qu’il faut redouter, dans cette lutte, que les soldats qui finiraient par emmener la plupart d’entre eux hors des lignes de leurs devoirs, de leurs intérêts, de leur honneur.
Une sorte de démocratie militaire nous menace et nous poussera vers la tyrannie, si l’on ne trouve
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des moyens efficaces à lui opposer, et promptement.
Une fois Bonaparte dans Paris, les défections se multiplieraient et la monarchie légitime, rejetée aux extrémités et réduite à lui disputer quelques provinces, serait gravement compromise.
Il ne serait pas prudent de compter sur une résistance delà part de Paris seul; les enrôlements volontaires de quelques milliers de serviteurs zélés, mais inaccoutumés au métier des armes, y seraient une ressource bien faible, il ne faut pas le dissimuler au Roi.
L’égoïsme, qui est la maladie des grandes villes, et la terreur du pillage qui pourrait suivre une invasion forcée, ne permettraient pas aux Parisiens de s’y exposer en se défendant. Ils subiraient plutôt la loi du conquérant le plus odieux!
C’est donc loin de Paris qu’il faut, à tout prix, sauver Paris, comme Bonaparte l’a éprouvé à pareille époque.
14 Mars 18 1 5. — La physionomie apparente de caimeap- Paris a été, aujourd’hui, plus calme qu’hier, mais 1 apearis. ’e le peu de confiance dans les dispositions des troupes et l’effroi de la guerre civile dominent dans l’esprit du grand nombre et ajoutent cà l’indignation contre Bonaparte.
Ses partisans présumés sont aussi fort inquiets.
Ils sentent que, l’armée se partageant, il ne s’agit plus, comme ils s’en étaient d’abord follement flattés, d’une promenade de Lyon à Paris, mais d’une lutte qui deviendra sanglante, d’un déchirement qui peut être fatal à tous et à la France entière.
Le zèle et le dévouement qui éclatent, dans une partie de la population, ne rassurent pas, à beaucoup près, tout le monde contre les dangers de la marche de Bonaparte qu’on dit parti, le 12, de Lyon. On craint qu’il se recrute, en route, de la plupart des garnisons ou des corps qu’il rencontre et l’on n’a pas l’entière confiance que, lorsque les troupes, qu’on réunit autour de Paris, seront devant les siennes elles consentent à se battre contre lui.
cueUiisYarîs Le sort de L capitale est dans cette question, dont le cabernes>. sojutjon est j0jn jg dépendre absolument des dispositions des généraux et des officiers eux-mêmes. Les propos que l’on recueille dans les casernes de Paris ne laissent que trop de doute à cet égard. Les soldats n’y parlent pas mal du Roi, ils rendent même justice à sa bonté, mais ils ne montrent aucune résolution de tirer sur Bonaparte, s’il se présente devant eux.
Je trahirais mes devoirs envers le Roi si je lui cachais les nombreux rapports qui m’arrivent en ce sens, tout pénible qu’il me soit de faire à S. M. de telles communications.
Le bruit qui circule sourdement, parmi les bona-
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partistes, c’est que leur chef sera lundi près de Paris et qu’il cherchera à y entrer, ce jour-là, parce qu'il a toujours eu la manie des anniversaires et que c’est celui de la naissance de son (ils (1).
On a tant parlé, autour de la cour, de l'arrestation des principaux d’entre eux, qu’ils sont presque tous cachés. Il n’est donc pas étonnant qu’on n’ait pas trouvé Carnot chez lui. Pour que des mesures de police réussissent, il faudrait ne pas commencer à en menacer hautement ceux qu’elles doivent atteindre, comme on le fait depuis plus de dix jours. Il n’y a, dès lors, plus de secret possible.
Cette disparition a, du reste, une sorte d’avantage, elle rend très difficile tout concert et toute action combinée entre les meneurs d’un complot. Aussi, quoiqu’il soit de mode d’accuser continuellement la police, au risque de briser ses ressorts moraux, il est remarquable que pas une des proclamations de l’usurpateur n’a, jusqu’ici, été affichée ni même colportée dans Paris. Elles n’y sont même pas connues de la plupart de ceux qu’on réputé d’ordinaire ses complices; ce qui prouve, ou que les relations, entre eux, ne sont pas aussi libres qu’on le débite, ou que l’autorité chargée de la surveillance n’est pas aussi impuissante et aussi inhabile qu’on cherche à le persuader.
(1) Le Roi de Rome ne naquit pas un lundi, mais bien le mercredi 20 mars 181 1 .
Nouvelles contradictoires circulant dans Paris.
Beaucoup trop de gens se mêlent de police sans y rien entendre : on est ainsi, sans cesse, écrasé d’une multitude de rapports mensongers dont l’inutile vérification fait perdre à mes agents un temps précieux qu’ils emploieraient utilement à poursuivre des traces plus importantes; mais, si l’on écarte l’avis le plus invraisemblable, celui même dont la fausseté a déjà été démontrée, il revient par les organes les plus respectables et l’on est près du soupçon, dès qu’on n’adopte pas tout ce qu’il plaît à un zèle aveugle d’accréditer. Quelle découverte essentielle, échappée à ma police, a cependant été faite, jusqu’ici, par les plus inquiets investigateurs !
17 Mars 181 5. — La journée et la nuit ont été fort calmes dans Paris. La pluie y a peut-être beaucoup contribué, en diminuant les groupes, parce qu’on s’aperçoit que les esprits s’échauffent et fermentent, même parmi le peuple.
Bien des personnes croient qu’il serait difficile de répondre de la tranquillité, si deux jours de beau temps favorisaient les rassemblements populaires.
Les nouvelles les plus contradictoires ont couru aujourd’hui; tantôt, on a dit queM. le Maréchal Ney étaitentréà Lyon et les MarseillaisàGrenoble; tantôt, on a assuré que M. le Maréchal, n’ayant pu contenir ses troupes, avait été entraîné par elles à Bonaparte.
LA FRANCE EN i8i5.
Le bruit répandu que le Général Ameil avait été arrêté à Auxerre, avec une avant-garde de 800 satellites de Bonaparte, avait d’abord relevé les esprits; mais, bientôt on a su que ce général avait été surpris seul, ou presque seul, par un inspecteur général des Postes, nommé Augustius, et amené à Paris.
On s’est aussitôt servi du nom d’Ameil pour débiter que Bonaparte n’avait pas seulement 10.000 hommes, comme le mandent les autorités des villes dont il approche, mais 20 à aâ.ooo.
En une pareille position, l’opinion ne peut manquer d’être violemment agitée et, quoique toujours très fortement prononcée contre Bonaparte, elle est encore bien plus occupée à accuser le gouvernement qu’à le seconder en une telle crise.
La Chambre des députés, elle-même, a aussi donné dans cet étrange travers. On y délibérait, en comité secret, sur la réponse à faire à l’admirable discours du Roi. On avait proposé de proclamer que la guerre actuelle était vraiment nationale, lorsqu’un autre membre a demandé qu’on déclarât que les ministres n’avaient plus la confiance de la nation et qu’on suppliât le Roi de les changer.
Date Due
Rrygnif e — eu p^t-î i a