‹ Royauté ou EmpireChapitre 10 sur 11 · CHAPITRE VI · texte numérisé non relu

CHAPITRE VI

24 Janvier 18 1 5. — Il me semble utile de revenir sur les événements qui se sont produits à Rennes et de bien en préciser le caractère, d’après les derniers rapports que j'ai reçus.

L’émeute, qui a eu lieu dans cette ville, a été causée par la haine contre M. de Boisguy, ancien chef des Chouans, parce que, ainsi que je l’ai déjà dit, il est accusé d’avoir, dans ces temps de calamité, désolé le pays par toutes sortes d’excès. Il était donc peu politique d’envoyer, avec un caractère honorable, cet ancien chef, aux yeux de ceux qui se croient ses victimes. Aussi, est-ce sa présence qui a soulevé les murmures et excité la populace. On a eu tort, sans doute, mais c’est un fait. Actuellement, les esprits sont montés et le mal eût été sans remède, sans la sagesse des autorités locales qui ont prévenu l’effusion du sang et, peut-être, l’éclat de la guerre civile.

Voici quelques réflexions suggérées par ces événements au maire de Saint-Malo. Il me semble utile

Réflexions sur les émeutes de Rennes.

de mettre sous les yeux du Roi certains passages de la lettre qVil vient de m’adresser et qui fait bien connaître à 'quel point les esprits sont montés, en Bretagne, où, suivant son expression, « les partis sont toujours en présence, et où il ne faudrait qu’une amorce brûlée pour embraser tout le pays ».

« ... Vous savez quelle différence l’opinion des Bretons met entre les Vendéens et les Chouans! Ils reconnaissent dans les premiers des hommes qui s’étaient véritablement armés pour la défense du trône, tandis qu’ils sont convaincus que la plupart des seconds n’avaient pris les armes que pour piller, exercer des vengeances, s’indemniser des acquéreurs des biens nationaux et donner un libre cours à des passions personnelles ».

« C’est ainsi que, dans le pays le plus obstiné de la France, on persiste à juger ce genre de guerres où l’on voit, d’une part, l’intérêt de la royauté et, de l’autre, une cupidité individuelle, sans but politique. On y soutient, en outre, que la pacification étant faite, depuis longtemps, sous Bonaparte, ce n’est ni à l’une ni à l’autre qu’on doit le doux bienfait de la Restauration».

« Les gens sensés et impartiaux font honneur à la bonté si naturelle au cœur du Roi de l’idée d’indemniser tous ceux qui ont eu l’intention de le servir, mais ils pensent que les travaux d’une commis-

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sion de ce genre, relative aux Chouans, n’aurait pas dû avoir de publicité, dans un pays 'ù les esprits s’agitent et s’inquiètent facilement, où les partis sont toujours prêts à s’alarmer et où les ressentiments ne sont pas éteints ».

« La division, à l’infini, des propriétés, par suite de la Révolution, rend intéressée au maintien de ses principes la presque totalité de la nation bretonne. En nulle autre partie de la France, le paysan n’est aussi attaché à sa propriété, quelque faible qu’elle soit; et, une fois qu’elle a été acquise par lui,

11 est prêt à la défendre au prix de son sang ».

« Rien n’est donc plus dangereux que d'aigrir une population naturellement brave, qui s’irrite encore par les résistances qu’elle rencontre à ce qu’elle croit être la justice pour elle. Il faut, en conséquence, que le gouvernement en étudie bien l’esprit et se défende des fausses mesures qui auraient de si graves inconvénients ».

26 Janvier 1 8 1 5 . — J'apprends que AI. le lieutenant-général comte Exelmans est, depuis hier soir, à Paris et est descendu chez lui (1).

(1) Le comte Exelmans naquit à Bar-lc-Duc en 177a. Nommé général de division à la bataille de la Moskowa, il commandait la cavalerie impériale pendant la campagne de France. Le gouvernement de la Restauration le mit en disponibilité, le

12 septembre 1814, avec ordre de quitter Paris dans les 24 heures.

Le conseil de guerre l’a, le 23 de ce mois, acquitté, à l’unanimité, sur tous les griefs ainsi articulés par M. le Ministre de la Guerre :

i° Il a entretenu une correspondance avec l’ennemi, sans la permission, par écrit, de ses supérieurs, pendant qu’il était employé comme inspecteur général des troupes de cavalerie. C’est avec l’ennemi , parce quele Roin’a pas reconnu JoachimMuratpour roi de Naples et, qu’eût-il même écrit à un prince

allié ou ami de S. M. il eût été répréhensible (i).

2° Il a commis un acte d’espionnage en écrivant à Joachim Murat que des milliers de braves officiers, instruits à son école et sous ses yeux, seraient accourus à sa voix, si les choses n’eussent pas pris une tournure aussi favorable pour lui.

3° Il a écrit des choses offensantes pour la personne et la puissance du Roi.

4“ Il a désobéi aux ordres que le Ministre de la Guerre lui a donnés, de la part de S. M.

Le général, ayant essayé de se soustraire à cet ordre arbitraire, un détachement de gendarmerie envahit sa demeure; mais il réussit à s’évader et, après s’être caché pendant quelques jours, il alla se constituer prisonnier à Lille où il fut acquitté à l'unanimité par le conseil de guerre réuni pour le juger. C'est à cet incident qu'il est fait allusion dans le rapport ci-dessus.

(i) On reprochait, surtout, à Exelmans d’avoir écrit à Murat pour le féliciter d’avoir pu conserver, jusqu’alors, sa couronne. Cette lettre fut trouvée entre les mains du médecin de Murat, arrêté pendant qu’il se rendait à Naples.

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5° Il a violé le serment qu’il a prêté, en recevant l'ordre royal et militaire de Saint-Louis.

Il me semble que, si les questions ont été ainsi transmises, le zèle de M. le Ministre de la Guerre l’a égaré, lorsqu’il n’a pas vu que, plusieurs de ces accusations, une fois admises, obligeant le Conseil à prononcer la peine capitale, c’était une manière certaine de faire absoudre le prévenu. On eût bien plus sûrement obtenu sa juste punition et une satisfaction pour le gouvernement, si le conseil de guerre n’eût été appelé à prononcer que sur un délit militaire, qui est l’atteinte portée par le géne'ral Exelmans à la subordination en refusant de se rendre, d’abord à Bar, puis à Soissons.

Une conséquence immédiate du retour du général à Paris et qui peut avoir de déplorables effets, c’est que les officiers à la demi-solde semblent afficher beaucoup plus de hardiesse et tenir plus hautement des propos contre la cour.

Hier, vers quatre heures après midi, on aperçut imposte

1 r 1 r * nus par des

neuf officiers se promenant ensemble dans le jardin jem'vsoide! des Tuileries. On s’approcha d’eux pour entendre leurs discours qui respiraient le fiel, l’amertume et la menace même.

« Pourquoi, se disaient les plus animés parmi eux, n’entrerions-nous pas dans ce château, » en montrant les Tuileries? » Pourquoi n’irions-nous

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pas y demander notre solde arriérée, notre pension entière de la Légion d’honneur? Faut-il donc nous dépouiller ainsi au profit des émigrés, des chouans et des prêtres? »

Si j’en crois les rapports que j’ai sous les yeux, ils finirent par convenir, entre eux, de chercher un certain nombre de camarades, dans le même cas qu’eux, de se porter ensemble au château, l’un de ces jours, à l’heure de la messe, non avec des desseins criminels, mais pour présenter une pétition au Roi et tâcher d’en obtenir, ainsi, ce qu’ils ne peuvent obtenir du ministère.

L’agent qui m’a rapporté ces propos assure ne connaître aucun de ceux auquels il les attribue. Ils disparurent et se dispersèrent, pendant qu’il allait chercher quelques personnes qui pussent l’aider à les suivre.

Tout en le blâmant de n’avoir pas, au moins, su me signaler quelqu’un de ces officiers, j’ai donné des ordres pour rechercher, avec soin, s’il existait réellement, parmi les militaires, quelques traces d’un projet tendant à se porter vers le château. Une pareille idée, si elle se combinait entre un certain nombre, ne pourrait manquer de percer, par le besoin même de se concerter à cet égard et, si elle n’était que la conception de quelques-uns, seulement, elle ne serait pas dangereuse, puisqu’il y aurait toujours des

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moyens suffisants pour les écarter, s'ils se présentaient aux Tuileries.

Aussi bien, je dois reconnaître que les militaires sont toujours animés d’un mauvais esprit; je n’en veux d’autre preuve qu’une scène qui vient de se passer au Palais- Royal et qui est digne d’attention, moins par elle-même que par quelques-uns de ces mots qui peuvent n’être que des indiscrétions et qui sont une indication de projets cachés.

Un officier, cédant à un besoin naturel, s’était arrêté auprès de la galerie de Bois; un marchand, occupant une boutique voisine, sortit alors en l’engageant à s’éloigner. L’officier se retirait, lorsqu’un de ses camarades lui dit : « Quoi ! tu te laisserais mener ainsi par un pékin? » (Injure ordinaire des militaires contre les bourgeois.)

De là, une violente altercation, à la suite de laquelle, des inspecteurs de police sont accourus et ont requis les deux militaires de se rendre au corps de garde. Mais ceux-ci ont refusé d’obéir et beaucoup de leurs camarades se sont rassemblés en prenant leur parti. « Non, s’écriaient-ils, on ne les arrêtera pas. Si l’on ose toucher un de nous, le branle commencera et tout sera bientôt fini. Nous ne sommes pas nobles, mais si l’on nous vexe, nous saurons nous soutenir ».

Enfin, l’officier a été conduit au corps de garde, puis relâché.

Mauvaise attitude des militaires.

Nouvelles de l'IIe d'Elbe.

Ces propos m’ont paru remarquables, en les rapprochant de l'humeur plus sombre et plus mystérieuse qui, depuis quelques jours, perce parmi les militaires, comme s’il existait entre eux un système. Ils semblent, la plupart, avoir cessé de croire à la stabilité du gouvernement qu’ils accusent de marcher en opposition avec l’opinion de la majorité de la nation et de l’armée. Ils prédisent, même vaguement, des révolutions, sans en assigner ni l’époque, ni l’objet.

3 Février i S 1 5 . — J’ai reçu plusieurs rapports des agents que j’entretiens à l’IIe d’Elbe ou sur la côte d’Italie; ils me paraissent de nature à intéresser le Roi, car ils contiennent de piquants détails sur Bonaparte, ses prétendus projets et tout ce qui se passe autour de lui. Je crois devoir en mettre les principaux passages sous les yeux du Roi.

Les militaires français, au service de Bonaparte, continuent à le quitter; il en est parti plusieurs, ces jours derniers.

Il semble que l’on s’attende, à Porto-Ferrajo, à du nouveau, et que l’on y craigne quelque attaque; car on fait des dispositions qui ressemblent à des moyens de défense. On arme la tour située à l’entrée du port et on a renforcé la garnison qui n’était que de quelques hommes et qui est maintenant portée à 200

Des pièces de canon ont été placées au fort Mon-

tebello. On a fait de nombreuses provisions de grains et de farines; le tout est arrivé sur des bâtiments anglais.

D’un autre côté, on parle d’une flotte qui amènerait plusieurs mille hommes de troupes de débarquement; mais, on ne dit ni de quelle nation serait cette flotte, ni d’où elle viendrait, ni dans quel but.

Serait-ce pour prendre Porto-Ferrajo ou pour en enlever Bonaparte? Il faudrait beaucoup de monde, si, toutefois, il restait à Bonaparte assez de forces pour défendre cette place qu’on appelle « Un petit Gibraltar ». Néanmoins, avec du temps, elle tomberait, et promptement peut-être, à cause de la faiblesse de la- garnison qui s’y trouverait. Car, il est douteux qu’on pût s'attendre à une coopération bien active de la part des habitants.

Une autre nouvelle qui circule sourdement dans l’Ile, c’est la prochaine arrivée de Marie-Louise; le bruit, non réalisé, de son départ de Vienne pour Parme aura donné lieu à cette rumeur très peu vraisemblable.

L’orgueil et la politique de la maison d’Autriche ne peuvent pas permettre, ainsi, à une de ses Archiduchesses de courir après un exilé, qui lui a fait tant de mal et qui serait prêt à recommencer, s’il en avait le moyen. Une pareille inconvenance affiche-

rait trop, d’ailleurs, l’intention du Cabinet de Vienne de faire de Bonaparte un nouvel instrument éventuel de calamité et, si ce cabinet le laissait sortir de son île, les premiers dangers seraient pour lui, en Italie. Ainsi, ce sont probablement là des romans.

La seule chance, en ce moment, pour Bonaparte, semblerait être que Murat, ne se fiant plus à la garantie de l’Autriche, jetât le masque dont il se couvre et appelât son ancien maître à l’aider dans Je soulèvement de l’Italie. Mais, Murat doit sentir que ce concours serait sa perte, quel qu’en fût le résultat, puisque une fois Bonaparte à la tête d’une armée, il prendrait son auxiliaire pour première victime.

Ces incertitudes, sur le présent et sur l’avenir, n’empêchent pas la princesse Borghèse de donner de grands dîners à sa campagne de San Martino, à laquelle Bonaparte se rend souvent.

On ne voit plus d’affluence d’étrangers à l’ Ile d^Elbe, comme au commencement du séjour de l’ex- Empereur; il s’en présente peu. Les difficultés qu’on fait, pour les recevoir, les éloignent naturellement.

S’il y a du mystère autour de Bonaparte, il le concentre dans son cabinet; il le couvre d’une tranquillité apparente et ne laisse rien percer, quelque attention qu’on porte à le deviner.

Il est de plus en plus difficile de pénétrer à Porto- Ferrajo et il faut maintenant des passeports en

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règle pour débarquer; on les visite très exactement.

Les napoléons d’or et les pièces de cinq francs circulent en abondance, mais la petite monnaie manque, ce qui contrarie beaucoup les marchands au détail et les petits bourgeois.

Les vivres sont à très bon marché, ainsi que les objets nécessaires à la vie. Il existe des magasins de subsistances, surtout en farines, grains, riz et légumes secs, pour quatre ans. Il y a, aussi, une très grande provision de munitions de guerre avec trois cents pièces de canon, dont deux cents établies en batteries sur les points abordables de l'Ile ; Bonaparte les a fait placer, lui-même, de concert avec le général Bertrand. Ensuite, ayant reconnu quelques points escarpés, mais abordables, il y a fait faire des travaux. Cent pièces de canon sont en réserve et Bonaparte veut encore en augmenter le nombre.

On croit, dans l’Ile, que le motif de ces dispositions est le bruit qui a couru que les Puissances alliées voulaient transporter Bonaparte dans une île plus éloignée. On assure qu’on l'a entendu dire pendant une parade : « Toutes les Puissances réunies ne pourront pas me forcer à quitter l’île, malgré moi. Si elles viennent m’y attaquer, je m’y défendrai jusqu’à la mort ».

Il y a quelques mois, plusieurs personnages sont

venus dans File ; on n’a pas su leurs noms. Ils ont été introduits à la cour avec étiquette. On parlait d’un voyage de l’Archiduc Charles (i), mais il n’a jamais paru.

Bonaparte a i.5oo hommes de garde et 3 à 400 Polonais, ce qui fait 1.900 à 2.000 hommes. Il les passe souvent en revue. Il mène une vie très active, travaille beaucoup et se promène assez souvent. Il fait pratiquer des routes et bâtit un château dans le genre du Luxembourg.

Les habitants l’aiment, car jamais ils ne se sont vus si riches et n’ont eu un commerce aussi actif.

Dans les mois d’octobre, novembre et décembre, il est arrivé à l’Ile d’Elbe beaucoup de militaires français, soldats et officiers de différents grades, mais Bonaparte ne les a pas gardés, il les a tous envoyés à l’armée de Murat.

On a entendu un officier supérieur, venant de France, dire à Bonaparte : « Votre Majesté n’a qu’à paraître sur un point de la France; Elle sera bien reçue! Elle aura les trois quarts des Français pour

(1) Archiduc d’Autriche, troisième fils de l’empereur Léopold II, né à Florence en 1771. Ce fut lui qui commanda les armées autrichiennes en 1809 et qui livra aux Français la sanglante bataille d’Essling. Après sa défaite, à Wagram, il renonça à tout commandement et se retira à Teschen, puis à Vienne. Au retour de Napoléon de l’Ile d’Elbe, il accepta, pour quelque temps, les fonctions de gouverneur de la forteresse de Mayence. Il mourut en 1847.

Elle, ainsi que l’armée. Tout le monde est très mécontent! »

Il a répondu sans s’émouvoir : « Le moment n’est pas encore venu », puis il a fait quelques pas, s’est retourné et a dit à cet officier : « Allez rejoindre l’armée du Roi de Naples ».

En terminant, je ferai remarquer que le soldat de qui je tiens tout ce récit, se propose, dit-on, malgré son congé absolu, de retourner, au mois de mars, à l’Ile d’Elbe. Il prétend s’ennuyer ici, quoiqu’il y ait sa femme et ses enfants. On m’assure qu’il leur a apporté dix mille francs. Je fais vérifier ce qui en est, ainsi que les motifs de son retour, et si ce ne serait pas un agent d’intrigues ; son récit paraît assez étrange et fort exagéré, en ce qui concerne les forces de l’Ile d’Elbe.

8 Février 18 1 5. — On a fait courir, aujourd’hui, Prétendu

' 7 départ de

dans Paris, un bruit qui a toutes les apparences d’une de°nîed’Ei-

• • • be

fable; il s’agit de la sortie de Bonaparte de l’Ile d’Elbe, pour aller se réunir à Murat, sous les murs de Rome, selon les uns, à Naples, selon les autres.

Cette variante suffirait, seule, pour prouver qu’on n’a rien de positif, à ce sujet, non plus que sur la prétendue entrée de Murat dans Rome. Néanmoins, une secrète intelligence entre eux ne semble plus douteuse, à en juger même par les aveux de leurs

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