‹ Royauté ou EmpireChapitre 6 sur 11 · CHAPITRE III · texte numérisé non relu

CHAPITRE III

2 Septembre 1814. — On a répandu à Marseille, Propagande bonapar-

plusieurs exemplaires d’un libelle ainsi conçu : tiste-

« Français, ouvrez les yeux! Napoléon le Grand, Empereur des Français, dans les bras d’Angenore, y repose sa tête! Il est juste... mais bientôt les lauriers de mars flétris par les Marseillais, le 7 juillet 1814, vont, par le secours de Vulturne et de Thétis, lui rendre les honneurs qui lui ont été ravis! »

Le préfet, en transmettant cet absurde écrit, mande que l’esprit public est généralement bon dans son département et qu’on ne doit rien redouter des efforts que les malveillants pourraient tenter pour intimider les bons citoyens. Néanmoins, il ne s’explique pas davantage et son silence pourrait faire supposer qu’il y a, à Marseille, des perturbateurs qui cherchent à troubler la tranquillité.

L’approche du Congrès de Vienne paraît être, pour la famille Bonaparte, un vif sujet d’inquiétudes ou un motif de secrètes illusions. On remarque, parmi

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tous ses membres, un mouvement et des rapprochements bizarres.

Madame mère esta bile d’Elbe.

La princesse Borghèse, la plus souple et la plus conciliante de toutes, est à Naples, où l’on suppose qu’elle a été le trait d’union du rapprochement entre Bonaparte et Murat.

Lucien, qui affichait tant de ressentiment contre son frère, quand il était puissant, a, dit-on, quitté momentanément Rome pour aller passer quelques jours à L Ile d’Elbe.

Jérôme est à Trieste, où il affecte encore le ton royal et annonce les prochaines couches de la reine.

Joseph et Louis sont en Suisse, où ils se disposent à recevoir leur belle-sœur, Marie-Louise, après l’avoir insultée à Tours.

Madame Elisa Bacciocchi, revenant de Vienne, est accouchée d’un garçon, à Codroipo, dans les pays vénitiens (Province d’Udine) et compte, assuret-on, aller aussi bientôt faire une visite à son beaufrère qu’elle avait abandonné, avant sa chute, pour se rallier aux intérêts du roi Murat. Son mari est auprès de Bologne d’où il sollicite la conservation de son grade de général de division au service de la France, tandis qu’il écrit, d'un autre côté, à Bonaparte, par Livourne.

L’activité de la correspondance entre Marie-Louise

et Bonaparte ne permet guère de croire à de simples effusions de tendresse et doit, naturellement, se rattachera des combinaisons politiques qui ne peuvent être étrangères aux conférences du Congrès.

Cependant, des renseignements, qui ne manquent L’Autri-

. . cbe et Bona-

pas de quelque authenticité, peignent la cour de revienne comme fort peu d’accord avec Bonaparte, parce qu’elle redouterait fortement le nombreux parti qu’il a conservé en Italie, où elle craindrait des soulèvements en sa faveur. Ces alarmes, de sa part, pourraient expliquer sa répugnance actuelle pour le séjour de Marie-Louise à Parme, où la présence de cette princesse servirait à son mari de prétexte pour venir sur le continent.

Les informations que j’avais reçues sur la bonne nisposi

tion du Ca

intelligence entre le Cabinet autrichien et Murat, b;'?et auFj sembleraient infirmées par d’autres relations. Selon faatrd de Mu ces dernières versions, des nuages se seraient récemment élevés entre eux. Murat paraîtrait, aujourd’hui, revenu aux intérêts de l’Angleterre. Cette puissance, voyant avec peine l’Autriche tendre à s'emparer, pour son seul compte, de l’Italie entière, songerait à lui opposer, comme obstacle momentané, un fou qu’elle briserait ensuite et à son gré. Elle irait même jusqu’à lui fournir de l’argent pour renforcer et soudoyer une armée qui est hors de proportion avec les finances d'un pays déjà épuisé par

Projet de mariage entre le duc de Berry et une princesse russe.

le luxe militaire et les profusions de son souverain.

Je soumets ces données au Roi, sans prétendre les garantir, mais, comme l’analyse de ce qu’il est du devoir de la police de recueillir pour les méditations du chef suprême de l’État dont le besoin est de tout connaître, puisqu’il appartient à sa haute sagesse de tout aprofondir.

Pour passer à un sujet d’un ordre tout différent, j’ajouterai, en terminant ce rapport, que l’ambassadeur Pozzo di Borgho commence à se plaindre de ce qu’on ne termine rien relativement au mariage de Monseigneur le duc de Berry avec une princesse russe. Il n’a pas caché à quelques personnes de sa confidence que c était là un des principaux articles de ses instructions et qu’il serait personnellement humilié de n’y pas réussir.

Son humeur en serait, à ce qu’il paraît, d’autant plus vive, qu’il craindrait que son crédit à la cour de Saint-Pétersbourg pût en être ébranlé.

La contrariété qu’il éprouve, dans une négociation à laquelle il paraît mettre un grand prix, le dispose à voir notre position sous un jour défavorable. Aussi, a-t-il laissé entrevoir qu’en cas de plus longs délais, il ne serait pas éloigné de détourner sa cour de ce mariage, en lui montrant le trône de France comme mal assuré et encore menacé par des partis qui, pour être momentanément calmes, pourraient n’en

être pas moins redoutables dans un prochain avenir.

Il se flatte d’échapper, ainsi, au reproche de maladresse et d’inhabileté en inspirant à sa cour le désir de renoncer à un mariage qu’il aurait la certitude de ne pouvoir plus conclure.

11 a donné aussi à entendre que les difficultés mises en avant étaient relatives à la différence de religion. Mais il a l’air de ne pas les croire sérieuses, aux yeux d’un prince aussi sage que le Roi. Il a insinué que d’autres intérêts, qu’il a déclarés être secondaires, mais sur la nature desquels il ne s’est pas expliqué, pouvaient seuls s’opposer à une alliance qui resserrerait les liens déjà existants entre la France et la Russie et faire repousser une semblable garantie de l’ordre de choses actuel.

12 Septembre 1814. — J’ai fait venir M. Hu- Hurauit de

r Sorbée.

rault de Sorbée, ancien capitaine dans la garde de Bonaparte, pour chercher à connaître au juste les motifs de son voyage de l'Ile d’Elbe à Aix et d’Aix à Paris. Je l’ai questionné avec beaucoup de soin et il m’a semblé expliquer tout ce qui le concerne d’une manière nette et franche.

C’est un jeune homme assez bien né, plein d’amour pour sa femme, jeune, jolie et lectrice de Marie-Louise, dont elle avait commencé par être, à Paris, dame d’annonce. Il était résolu à tout sa-

crifïer pour se réunir à une femme dont il se montre épris avec toute l’ardeur d’une tête vive. Si Bonaparte s’était opposé à son projet, il était décidé à renoncer à tout.

Sa femme a, en qualité de lectrice de la princesse, six mille francs de traitement; elle lui a écrit qu’elle était disposée à les partager avec lui.

Le premier jour de son arrivée à Aix, il a été assez froidement reçu par Marie-Louise, parce qu’il proteste n’avoir été chargé pour elle d’aucune espèce de commission, ni verbale, ni écrite. Cependant, Bonaparte avait, avant le départ de M. Hurault, songé un instant à lui remettre quelque paquet; mais, celui-ci déclara à Napoléon que, prêt à sacrifier sa vie, pour lui, comme militaire, en cas qu’il eût à se battre, puisqu’il était à son service, il ne voulait concourir à rien de ce qui pourrait nuire à l’unique but de son voyage qui était de rejoindre sa femme. Bonaparte changea aussitôt l’obj et de la conversation.

Le second jour, Marie-Louise, ayant vu Madame Hurault décidée à la quitter plutôt que de se séparer de son mari, le nomma fourrier du palais, d’accord en cela avec le comte Neyperg. C’est donc en cette qualité qu’il comptait partir pour Vienne, lorsque le général Songeau, commandant du dé-

partement du Mont-Blanc, lui refusa son passeport et lui ordonna de venir le solliciter lui-même à Paris.

M. Hurault, n’ayant pu obtenir de passeport, a pris, à son grand regret, le parti de faire cette course dispendieuse dont il désire ardemment de voir abréger la durée. Il est prêt à se remettre en route, dès qu’il aura son permis, pour rejoindre en Suisse Marie-Louise qui, ayant dû quitter Aix, le 6 septembre, comptait passer quatre jours à Genève, puis aller à Berne et continuer ensuite sa route pour Vienne.

M. Hurault a appris de sa femme que la princesse, sans être réellement malade en ce moment, était atteinte d’une affection qui présentait tous les caractères de la pulmonie (pneumonie).

Son Altesse n’a jamais exprimé l’intention de se rendre à l’Ile d’Elbe, mais elle eût vivement souhaité de résider dans la principauté de Parme, qu’elle semble désormais avoir peu d’espérance de revoir et même de conserver. Elle est réduite à se flatter que son père lui accordera quelque indemnité, s’il lui enlève ses États. D’après Madame Hurault, elle regrette plus sa principauté qu'elle ne pleure son mari. Sa douleur, au moins, est fort calme et ne l’empêche point de s’occuper continuellement de musique, de promenades, de parties de

campagne. Elle a même l’air de supporter très bien la séparation de son fils.

Comme l’Archiduchesse est froide, silencieuse et réservée, Madame Hurault n’a pu en dire davarn' tage à son mari sur le genre de politique de son Al-, tesse, ni sur ses rêves d’avenir. Si elle s’en entretient, c’est avec Madame de Brignoles qui a toute . sa confiance.

Bonaparte à La candeur apparente de M. Hurault m’a enr

1’ I le d'Elbe. rr

à le questionner sur le véritable état des choses- à l’Ile d’Elbe. Il n’en est parti qu’après le i5 août, jour que la garde de Bonaparte et les habitants de l’île ont célébré sans grand éclat. Tout chez Bonaparte, s’est borné à un lever et à une distribution de i5 sols de haute paie pour chaque soldat de sa garde. Cette garde, d’après le récit qui m’est fait, ne dépasse pas 5oo hommes avec 60 artilleurs. On a, en outre, remis en activité un bataillon franc composé de deux à trois cents hommes de l’île, mais on ne les paie que lorsqu’ils sont de service.

Bonaparte est devenu très économe; il paraît craindre de manquer d’argent; d’ailleurs, il n’a fait battre aucune monnaie. Il a réglé son budget sur les seules ressources de l’île qui se montent à environ six cent mille francs. Il lui manquait, pour être au pair, une dizaine de mille francs; il les a retrou-

vés moyennant une réduction sur la solde des quatre capitaines qui commandent ses troupes.

Il s’est mis sur un pied de défense respectable . tns Porto-Ferrajo, place capable de soutenir long- . nps le siège le plus en règle et l’une des plus ortes de l’Europe, si elle avait une garnison plus nombreuse. Malgré le bruit qui en était répandu, ü ’ ’est pas vrai qu’il ait eu à repousser la moindre 3@éf$te des Barbaresques. Quant aux croisières anglaises, on n’en voit presque jamais devant l’île.

Bonaparte n’est sorti de son île que pour des „ourses fréquentes en mer, sur son brick ou dans un canot. Il n’a jamais passé une nuit dehors. Il s’est emparé, dans l’étroit canal de Pimbino, du rocher de la Pianosa où il a fait mettre quelques canons et construire quatre maisons avec un poste d’observation; mais il n’a pas mis le pied sur le continent.

Il ne parle jamais, à moins que ce ne soit dans son intimité composée de sa mère et du général Drouot, ni des Bourbons, ni de la France, ni des puissances du continent, ce n’est que très rarement qu’il prononce le nom de Marie-Louise ou celui de son fils.

Les routes que Napoléon fait construire se bornent à quelques élargissements de sentiers, de manière à pouvoir y parcourir en cabriolet l’espace

d’environ deux lieues. Il sort ainsi le matin, dès quatre heures, avec un ou deux domestiques-, quelques chevaux le suivent. Il les monte, au milieu des rochers, lorsque la voiture ne peut plus avancer. Il ne rentre qu’après avoir visité les ouvriers, qui travaillent à un palais qu’on construit sur un point très élevé-, encore faut-il qu’il soit harrassé de fatigue.

Bonaparte déjeune entre onze heures et midi-, il s’enferme ensuite, presque toujours seul, dans son cabinet et y reste jusqu’au dîner, vers six heures. Les uns disent qu’il y travaille et écrit, les autres qu’il y dort; on ne sait lequel des deux. Il mange presque toujours seul avec sa mère, depuis que Madame Bertrand est arrivée et que son mari habite avec elle.

Après dîner, Bonaparte sort en voiture et descend pour se promener à pied jusque vers dix heures; il rentre alors et joue aux échecs jusqu’à son coucher, vers onze heures.

Peu de lettres et même fort peu de journaux arrivent dans l’île, soit qu’on les intercepte sur le continent, soit que Bonaparte empêche, lui-même, qu’on ne les lui fasse parvenir, afin de ne pas laisser connaître comment on le traite en France.

Quant à sa physionomie, elle n’est ni gaie ni triste et, extérieurement, elle est calme.

Le bruit s’est répandu, parmi la garde, que Bonaparte devait aller en Angleterre et elle en avait conçu de l’inquiétude. Il a fait démentir ce voyage ainsi que tout autre.

L’ex-Empereur circule souvent seul dans Porto- Ferrajo; il parle à ceux qu’il rencontre, entre même dans les boutiques et y cause avec les habitants.

Une police sévère est exercée sur les voyageurs qui arrivent dans Pile, et on ne leur permet de débarquer que lorsque leurs passeports sont en règle. D’abord, Bonaparte se laissait approcher facilement par ces nouveaux venus, puis, il s’est lassé de se donner presque en spectacle à tous ceux qui affluaient. Il est maintenant assez difficile d’arriver à son palais ou, plutôt, à sa petite maison, qui consiste en deux pavillons réunis l’un à l’autre par une bâtisse récente.

L’opinion de la garde de Bonaparte est assez divisée sur son avenir. Les uns le regardent comme fort heureux, s’il peut rester dans son île; les autres s’attendent chaque jour à être, avant peu, rappelés en France. Us ne sont pas contents du système de lésinerie adopté par leur chef, quoiqu’il s’appuie sur la crainte de ne pas toucher sa pension et de manquer d’argent pour eux comme pour lui (1).

(1) Par le traité signé à Fontainebleau, le i3 avril 1814, l'Empereur, l'Impératrice et tous les membres de la famille impériale

Nouveaux détails sur la vie de Bonaparte.

Il vient beaucoup d’Italiens et quelques Français lui demander à entrer à son service, mais il les écarte, la plupart, faute de moyens de payer leur solde.

La princesse Borghèse et sa mère sont les seules personnes qui aient, jusqu’à présent, visité Bonaparte et, encore, la princesse Pauline n’a passé qu’une nuit dans l’île ; elle a prétendu que l’air la ferait trop souffrir et elle est partie pour Naples où on la suppose travaillant à quelque rapprochement avec Murat.

Les détails qui précèdent me sont confirmés par le comte César Berthier, qui avait envoyé à l’Ile d’Elbe un émissaire pour recueillir des renseignements sur ce qui s’y passe. Son rapport est beaucoup moins détaillé que celui que je viens d’avoir l’honneur de soumettre au Roi, mais le fond en est le même.

Suivant l’émissaire du général Berthier, confirmé par le capitaine Hurault de Sorbée, les troupes que Bonaparte a autour de lui ne montent pas à plus de

conservaient leurs titres et leurs qualite's. L’île d’Elbe lui était accordée en toute souveraineté, avec deux millions de revenus, dont un réversible à l’Impératrice, et à la charge du gouvernement français.

Cette clause du traité ne fut jamais exécutée et, pendant tout le temps de son séjour dans l’île. Napoléon ne reçut aucun envoi d’argent.

six cents hommes, en y comprenant l’infanterie, l’artillerie et la cavalerie sans chevaux. Elles ont 23 sous de solde et sont commandées par le général Drouot.

Il y a, de plus, un corps franc composé d’hommes de l’île même et qui ne s’élève qu’à trois cents. Il a à sa tête Joseph Guasco, de Bastia. La paie de ces derniers n’est que d’un sol par jour, parce que leur service n’a rien de permanent; ils s’engagent, seulement, à prendre les armes en cas d’attaque.

Les Puissances étrangères n’ont aucune sorte d’agent diplomatique auprès de Bonaparte.

On construit quelques batteries à la Pianosa où Bonaparte aurait l’intention d’habiter une partie de l’année.

Les bruits de Pile sont que le trône d’Italie sera, par suite du congrès, occupé par Bonaparte ou son fils. Cependant, on entretient Bonaparte dans cette idée qu’en France beaucoup de personnes souhaitaient son retour et criaient : « Vive l’Empereur! »

Plusieurs Corses se trouvent à Pile d’Elbe; entre autres, les sieurs Poggi, juge à Bastia; Castaneo, d’Ajaccio; Arrighi, grand-vicaire de l’évêché d’Ajaccio, parent du mari de Madame Elisa Bonaparte.

Il est de plus en plus démontré que l’ex-Empereur craint réellement de manquer d’argent et qu’ainsi ses ressources, pour semer le désordre et la trahison,

sont bien moins grandes qu’il n’y aurait lieu de le craindre. Cette pénurie de fonds m’est confirmée, d’autre part, par l’aveu que la princesse Borghèse a fait à Naples que son frère n’avait pas, en arrivant à l'Ile d’Elbe, plus de deux millions. Aussi, était-elle fort empressée de savoir si la France payerait à la famille les six millions indiqués par la convention de Fontainebleau (i). Elle a fait demander, par un voyageur, son avis à ce sujet à M. de Metternich. Celui-ci a répondu d’une manière affirmative, sans parvenir à la rassurer entièrement.

M. de Metternich est très bien pour les femmes de la famille Impériale, avec lesquelles il passe pour avoir eu d’étroites liaisons; mais il est l’ennemi personnel de Bonaparte. Il a, aussi, un certain attachement pour Murat et c’est par ce moyen que les liens entre Vienne et Naples ont été particulièrement resserrés.

On paraît, malgré les assertions contraires, compter bien plus à Naples sur l’assistance de l’Autriche que sur celle de l’Angleterre. On y croit le prince Régent très mal disposé pour Murat qui

(ij Ce n’étaient pas six millions que le traité attribuait à la famille de l’Empereur, mais cinq millions cinq cent mille francs ; soit : deux millions à Napoléon et à Marie-Louise; deux millions cinq cent mille francs aux membres de la famille Impériale, et un million à l’Impératrice Joséphine.

aurait, néanmoins, une certaine confiance dans le ministère britannique.

En arrivant à Elle d’Elbe, Bonaparte avait tout fait demander à Naples, jusqu’à des meubles, des voitures, des vaches et des chevaux. Or, le duc de Campo Chiara, pendant son séjour à Paris, en convenant de ce fait, a prétendu que le roi Murat n’avait fait aucune sorte de réponse, parce qu’il était résolu à éviter avec Bonaparte toute espèce de relation propre à inspirer des soupçons aux Puissances alliées.

Cependant, si le roi de Naples avait été de bonne foi dans ce système, il n’eût pas reçu à sa cour et n’y garderait pas la princesse Borghèse revenant de l’Ile d’Elbe, celle de ses sœurs que Bonaparte aimait le plus et par laquelle on suppose qu'un rapprochement a été négocié entre eux.

20 Septembre 1814. — J’ai enfin reçu des nouvelles de l’agent secret que j’avais envoyé à l’île d’Elbe. Il paraît avoir eu de la peine à s’y introduire, malgré sa qualité de frère du premier valet de chambre de Bonaparte.

Il m’adresse, jusqu’à la fin d’août, une espèce de journal, dont j’extrais ce qu’il contient de plus important, bien que la plus grande partie de ces détails se trouve déjà à peu près consignée dans mes précédents bulletins.

Rapport d’un agent secret à l’Ile d’Elbe.

Le général Bertrand continue les fonctions de grand-maréchal de la maison de Bonaparte, qu’on appelle Palais. Le général Cambri commande les troupes et le général Drouot est gouverneur de l’île; enfin, le colonel Mallet commande la place de Porto- Ferrajo.

Les forces de l’île consistent en 3oo grenadiers, 3oo chasseurs à pied, la plupart Polonais, 20 canonniers et 12 marins; il n’y a, du reste, dans l’île, ni troupes étrangères, ni commissaires des alliés.

Le 9 août, est débarqué un courrier de Jérôme qui invitait Bonaparte à être parrain de son fils et sa mère à être marraine. Ce courrier devait repartir de suite; on l’a fait attendre cinq jours. Il arrive aussi journellement dans l’ile des officiers ; entre autres, il en est venu un d’Ajaccio avec une mission secrète, car la Corse semble incliner vers Bonaparte.

On forme deux bataillons sous le titre de Chasseurs de Napoléon; mais, j’ai tout lieu de croire que c’est le bataillon franc, composé d’habitants de l’île d’Elbe, qu’on qualifie ainsi.

Des recrutements se font en Corse parmi les jeunes gens; on en voit arriver fréquemment, de même que de l’ancien royaume d’Italie.

Le 1 1 août, il a paru devant Porto-Ferrajo huit bâtiments turcs; ils y sont resté une heure et ont remis à la voile. C’est, sans doute, ce qui a donné

lieu au faux bruit d’une attaque par les Barbaresques.

Bonaparte se lève entre 4 et 5 heures du matin, puis il se promène dans son jardin et sur le port ou visite ses casernes. Après son dîner, il monte en voiture avec un de ses généraux; il est souvent suivi d’une seconde voiture où est sa mère avec deux dames de compagnie. Quelquefois, il va ainsi jusqu’à Porto-Longone où il gagne le sommet des plus hautes montagnes, une lorgnette à la main.

Il n’habite plus l’hôtel de ville de Porto-Ferrajo, car il a acheté une sorte de château qui domine la ville, au dessus du fort de l’Etoile, et qu’il fait embellir.

Le 12 Août, Bonaparte a reçu six lettres : jamais on ne l’avait vu aussi satisfait; il a fait aussitôt lire à sa mère, dans le jardin, deux de ces lettres. Le général Bertrand se trouvait là et Madame Lœtitia lui a dit : « Nous ne sommes pas pour longtemps ici ». La même opinion a été répétée par plusieurs officiers de la garnison.

Le bruit qui court dans l’île est que la Russie et la Turquie vont déclarer la guerre à l’Autriche et qu’il est possible que l’Espagne entre en hostilités avec la France.

Le i3 Août, Bonaparte n’est pas sorti; il a travaillé dans son cabinet avec le général Bertrand. Le

lendemain, quoique levé dès quatre heures et demie, il n’est sorti qu’après dîner et était rentré vers sept heures. Il en a été de même le jour suivant.

Les loyers sont horriblement rares et chers à Porto- Ferrajo; tout y est au poids de l’or. Un seul cabinet, dans un petit cabaret, coûte 70 francs par mois.

Le 19, il est arrivé de Parme un officier avec trois lettres de Marie-Louise ; Bonaparte lui a donné le grade d’officier dans sa garde, mais seulement avec la paie de sergent-major; ce qui indique une sévère économie ou le manque d’argent.

Le lendemain, le brick de Bonaparte est parti pour Gênes avec un officier et vingt-cinq grenadiers. On s’était alors flatté de l’espérance que ce navire allait chercher Marie-Louise qui se rendrait dans l’île pour la Saint-Napoléon; mais il paraît que son père s’y est opposé.

Le 25 Août, il y a eu messe au château; toute la maison y a assisté. Après la messe, on a fait battre à l’ordre qu’il était défendu à tout militaire de parler politique dans un endroit public.

Un officier a reçu une lettre d’un de ses camarades au service du roi Murat. Cet officier écrit qu’ils sont en guerre avec le pape et que leur avant-garde serait déjà à Terracine. J’ajoute que ce bruit est trop absurde, dans les circonstances actuelles, pour qu’on puisse y croire.

LA FRANCE EN i8i p. i3i

Les appartements de Bonaparte sont d’ une extrême simplicité; il couche dans son ancien lit de campagne et n’en veut pas d’autre. Il travaille assez souvent dans son cabinet avec le général Bertrand.

Les grenadiers de la garde s’exercent presque tous les jours à la manœuvre du canon. Ils avaient commencé quelques ouvrages de défense dans l’île de la Pianosa; on leur a donné l’ordre de cesser ce travail.

En résumé, il est bien difficile d’en savoir davantage sur ce qui se passe autour de Bonaparte et sur ses occupations. Il est accoutumé au mystère et à la défiance et ne se laisse pas approcher, encore moins pénétrer. On ne peut s’ouvrir à personne dans sa maison, ni même dans Pîle ; les habitants y sont méfiants et même méchants.

26 Septembre 1814. — Mrao la baronne de Staël, depuis son retour de sa terre de Coppet, habite le château de Clichy qui appartient à Mmc Récamier, avec qui elle est tendrement liée. Elle se propose de faire l’acquisition de cette maison. En conséquence, il n’y a plus de doute sur le dessein de Mmc de Staël de passer l’hiver à Paris et l’été tout près de la barrière, tant l’air de la capitale est nécessaire à son existence !

Mme de Staël rapporte à Paris son esprit, ses pro-

Madame de Staël.

pos, sa dévorante activité. Elle fait par jour vingt visites, reçoit quarante personnes, provoque autour d'elle le fracas des opinions opposées et s’établit au centre avec une sorte de délice. C’est là qu’est son empire; c’est le regret de cette position qu’elle a promené dans toute l’Europe et qui lui faisait répéter « qu’elle donnerait tous les fleuves du monde, pour le ruisseau de la rue du Bac! »

Elle a déjà donné un dîner auquel ont assisté MM. de Chateaubriand, Benjamin Constant, de Volney, de Montmorency; en femmes, il y avait Mme Récamier et la princesse de Talleyrand. Le reste des convives était composé d’Anglais et d’Anglaises. La conversation a été ce qu’elle est communément chez Mrao de Staël : un composé d’idées chimériques en fait de gouvernement et de paradoxes en littérature, le tout semé de traits assez brillants sur les choses et non moins piquants sur les personnes.

Déjà, les personnages marquants de la cour se portent en foule à son école; les vétérans de la République n’y sont pas moins empressés et c’est chez elle, surtout, que la noblesse ancienne reprend ses droits et que la nouvelle conserve les siens.

Pendant le mois d’Aout, elle visitait Joseph Bonaparte à sa terre de Prangins et a, plus d’une fois, dîné chez lui. Pendant le mois de septembre, elle aura été à la cour de France et il n’aurait manqué

à la piquante universalité de Mme de Staël que d’avoir fait un petit tour à l’Ile d’Elbe, avant de se rendre à Paris.

On ne peut pas se dissimuler que Mme de Staël, être privilégié à beaucoup d’égards, ne soit une puissance. Malheureusement, c’est une puissance née dans l’opposition et pour l’opposition. Espérons qu’elle sera convertie au gouvernement par son goût pour la liberté, puisque jamais la France n’en a eu de plus réelle et de plus étendue que depuis six mois. Son esprit frondeur et fécond en traits qui restent, cédera, sans doute, devant la haute générosité du Roi qui a ressuscité, pour l’acquitter personnellement, une dette contractée par le gouvernement ancien envers M. Necker, quoique le Roi eût pu ne pas traiter l’héritière de ce ministre autrement que tant de Français qui ont aussi perdu leurs dettes sur l’Etat, par l’effet des faux calculs de l’imprévoyance et des écarts désastreux du père.

On répétait aujourd’hui, dans Paris, que Bona- Bruit de

' ' 1 * la dcporta-

parte avait été enlevé de Elle d’Elbe et conduit à 1!°" fü.?0; Malte. Il en a été parlé à M. le duc de Wellington, Malte‘ qui a répondu n’avoir aucune nouvelle de ce genre.

Je n’y aurais pas, moi-mème, donné plus d’attention qu’à cent autres bruits qui naissent le matin pour mourir le soir, si je ne trouvais la même assertion consignée dans une lettre de M. le préfet du Var.

Main

esprit

troupes.

Cependant, si un fait de cette importance était exact, je ne puis croire que l’agent secret que j’ai à l’Ile d'Elbe ne se fût pas empressé de m’en donner connaissance.

Les Bonapartistes se bercent, entre eux, d’une chimère toute contraire. Ils rêvent que les courtoisies que Bonaparte affecte de prodiguer aux Anglais, depuis qu’il n’ose et ne peut plus les accabler d’outrages et de calomnies, n’auraient pas été sans quelque succès auprès du ministère britannique et qu’il aurait la folie de compter, au congrès de Vienne, sur quelque assistance de la part des Anglais pour améliorer son sort et obtenir quelque indemnité territoriale, en remplacement de la pension, au paiement de laquelle il ne croit plus ou croit fort peu.

ajj 27 Septembre 1814. — Il m’est pénible d’avoir à opposer au tableau de joie et d’affection que présente la majeure partie de la population, les dispositions vraiment affligeantes et peut-être incurables de l’esprit militaire. Partout, le simple soldat montre un front hargneux et réchigné, partout des mouvements d’humeur et des signes d’infidélité lui échappent; on croit lire sur son visage la contrainte qu’il éprouve et le désir qu’il aurait de revenir au culte de Bonaparte.

Le temps, une bonne discipline et une bonne

composition d'officiers supérieurs, remédieront sans doute, peu à peu, à ces dispositions de l’armée.

Toujours est-il que, dans le département de la symptô-

. mes inquié-

Haute-Saône, on voit sur les routes des enfants de pnts dans

la Haute-

dix à quinze ans courir après les voitures qui passent Sa6neet crier : « Vive l’Empereur Napoléon! » Ce sont pourtant des conscrits que Bonaparte aurait dévorés dans trois ou quatre ans ! D’où vient donc cette frénésie? Il est probable, au surplus, que la plupart de ces cris s’adressent à des hommes qu’on prend pour des officiers.

Cependant, dans tous les arrondissements particuliers et dans toutes les villes où les procureurs du roi et la police ont montré de l’énergie et déployé une prompte vigueur pour soutenir les exercices des droits réunis, les troubles et les émeutes populaires se sont apaisés de suite, presque sans difficulté; c’est que le peuple est toujours audacieux quand l’administration est timide, et toujours timide quand elle est forte et sévère.

La gendarmerie n’a qu’un excellent esprit; c’est l’arme la plus sûre, celle dont la fidélité est la moins équivoque.

Le préfet de la Haute-Saône me fait savoir qu’il croit que, dans son département, l’ancien parti républicain appartient encore à Bonaparte, sinon par une affection prononcée, au moins par des regrets

Bulletin de l’ile d'Elbe.

qui dureront encore quelque temps. Ce parti a été nombreux dans le pays, mais, aujourd’hui, il se tient à l’écart et sur la réserve. Toutefois, il y a dans les campagnes des gens qui cherchent à accréditer l’idée que l’affaire des biens nationaux n’est pas finie. C’est peut-être pour alarmer les paysans et les décider à faire bon marché de ces biens.

28 Septembre 1814. — Le général comte Berthier, qui commande encore en Corse, jusqu’à l’arrivée du général Bruslart, m’a adressé, sur l’état des choses à l’Ile d’Elbe, des renseignements recueillis par quelques agents secrets qu’il y avait envoyés. Je me borne à les transcrire, tels que je les reçois :

Depuis quelque temps, Bonaparte a quitté Porto- Ferrajo et a fait établir sur les hauteurs de Marciana une tente avec une marquise où il habite pendant les chaleurs. Sa mère continue à résider à Marciana. Bonaparte monte à cheval tous les jours pour aller la voir et il dîne souvent avec elle.

Il n’a pour escorte que quatre mameluks à cheval, qui ne le quittent pas. Il s’embarque, aussi, souvent pour se faire transporter de l’autre côté de l’île où il monte en voiture pour se rendre chez sa mère.

Madame Loetitia ne sort presque pas et paraît tranquille. Elle a avec elle M. Ramolino, d’Ajaccio, arrivé depuis peu de temps.

Bonaparte est, pendant des semaines entières, pensif et parlant peu; puis, d’autres jours, il est très gai. Sa garde a souvent, comme lui, l’air triste et mécontent; on dit même que plusieurs soldats ont témoigné le désir de rentrer en France. D’autres se bercent de vains bruits et se flattent que Bonaparte sera roi d’Italie. Ce bruit se répand même beaucoup en Corse.

On dit aussi que Bonaparte quittera File d’Elbe au moment où l’on y pensera le moins et qu’il se tient sur ses gardes dans la crainte d’être assassiné ou empoisonné; aussi, est-il très difficile, depuis quelque temps, de l’approcher et d’avoir avec lui des conférences.

Beaucoup d’officiers italiens, romains et corses, qui ne sont pas employés, ont été lui demander du service et il a répondu qu’il n’en avait pas à leur donner.

Les 260 hommes qui formaient le noyau du bataillon corse que Bonaparte avait à son service, diminuent tous les jours, sans qu’il y ait des remplacements; ainsi, récemment, 14 soldats en ont déserté et sont rentrés en Corse. S’il y avait plus de bateaux sur la côte de l’île, beaucoup d’autres retourneraient aussi sur le continent. Neuf d’entre eux ont été arrêtés, désertant avec armes et bagages; livrés à un conseil de guerre, six ont été condamnés à mort,

mais, Madame Lœtitia ayant demandé leur grâce, Bonaparte Fa accordée. Cependant, il a fait réunir ce bataillon corse et a déclaré que tous ceux qui ne le servaient pas de bonne volonté n’avaient qu’à sortir des rangs. Les officiers ont retenu les soldats et peu sont sortis.

Des Corses qui ont été à l’Ile d’Elbe, pour affaires d’intérêt et avec une permission, n’ont pu arriver à voir Bonaparte qu’à la promenade et ils ne lui ont pas parlé. Pourtant, il s’intéresse toujours à son pays et demande souvent s’il est tranquille.

Enfin, des lettres que je reçois de Florence et qui vont jusqu’au 1 1 de ce mois, n’annoncent aucun changement dans la situation des choses à File d’Elbe.

Ce silence suffit pour infirmer les bruits qui ont récemment couru dans le midi de la France, et notamment à Toulon, sur l’enlèvement ou sur l’évacuation de Bonaparte. Si une pareille nouvelle avait eu le moindre fondement, elle eût de suite retenti dans toute l’Italie où la fermentation des esprits paraît croissante. Le système de l’indépendance italienne sous un seul gouvernement y gagne beaucoup de partisans-, ce n’est aujourd’hui qu’une des formes du Bonapartisme. La question sur laquelle on n’est pas d’accord, c’est la plus ou moins bonne intelligence entre Bonaparte et Murat.

Les immenses recrutements de ce dernier continuent et on n’en conçoit pas l'objet en l’entendant se vanter d’être également sûr de la protection de l’Autriche et de celle de l’Angleterre. A quoi donc sont destinées ces troupes, s’il n’a pas d’ennemis à redouter ni par mer ni du côté du Pô?

Je crois devoir joindre aux détails qui précèdent le contenu d’une lettre que je viens, de recevoir de Porto-Ferrajo, m’annonçant que, depuis quelques jours, la police de Bonaparte vient de s’armer d’une grande sévérité, sans qu’on en connaisse le motif.

Les étrangers arrivant dans l’île n’ont la faculté d’y rester que trois jours,- au plus, et ceux qui y résidaient déjà ont reçu l’ordre d’en sortir, dès qu’ils auront trouvé un moyen de passage.

Une felouque qui s’était présentée avec trentedeux passagers venant de Livourne, a reçu l’ordre de rebrousser chemin de suite, à l’exception de quatre Anglais qui ont obtenu l’autorisation de demeurer huit jours dans l’île.

Bonaparte est revenu, le 4 octobre, de Porto- Longone où il avait passé huit jours et il est reparti de suite pour la Pianosa. Il a reçu, il y a déjà quelque temps, un Suisse porteur d’une lettre de son frère Jérôme. Le courrier avait été la lui remettre à Longone, où il se trouvait alors et il était reparti au bout

L’armée et le peupl à Paris.

de deux jours avec une réponse, mais rien n’avait transpiré sur l’objet de ce message. On sait seulement que Bonaparte avait fait cadeau d’une montre à cet émissaire.

Le 9 septembre, le brick de Bonaparte a été attaqué par deux pirates algériens, qui ont disparu après l’échange de quelques boulets.

Le bruit court, dans la garde, qu’avant l’hiver, la moitié du bataillon partira pour Milan ou pour Florence et qu’il ne restera à Porto-Ferrajo que la seconde compagnie de chasseurs.

Ce bruit est-il une fable? Tient-il à un projet réel ou à la nécessité de congédier une partie des troupes, parce que l’argent manque pour les payer?

6 Octobre 1814. — J’ai reçu une dénonciation assez détaillée sur une distribution d’argent qu’on dit avoir eu lieu dans Paris, à des militaires, du côté de la rue Neuve des Petits-Champs.

Toutes les mesures sont prises pour savoir ce qu’L peut y avoir de fondé dans cette allégation. J’ai secrètement placé des agents dans l’intérieur et aux alentours de la maison où l’on dit que se fait cette distribution. Tout est préparé pour savoir si cette nouvelle est exacte, à quoi ce fait se rattacherait et de quelles mains partiraient ces sommes.

En cas de la moindre présomption vérifiée, je

n’hésiterais pas à faire arrêter de suite tous ceux qui seraient complices, plus ou moins directs, d’une telle manœuvre.

C’est vers les militaires et vers leurs dispositions équivoques que doit, plus que jamais, se diriger la plus active surveillance, parce que ce n’est guère que d’eux et par eux que pourrait venir le danger d’agitations ou de complots. On se dissimulerait en vain que leur esprit s’exalte, comme celui de leurs chefs. Ils cachent mal leur mécontentement sous les beaux mots d’honneur national compromis et d’influence étrangère à écarter. Ils sont, au fond, tourmentés par l’impatience du repos qu’ils souhaitaient tant, il y a quelques mois, et par les rêves d’ambition dont ils ont contracté l’habitude; enfin, par une cupidité nourrie du pillage de l’Europe et des profusions de l’ancien gouvernement.

Eux seuls, aujourd’hui, deviendraient des instruments de troubles et de révolution, si leurs chefs parvenaient à s’entendre, ce qui est heureusement presque impossible.

Le bas peuple, le peuple des classes ouvrières est las, dégoûté et ne veut plus se réunir pour aucun parti. Il s’est vu trop souvent trompé par ceux qui l’ont, autrefois, poussé à tous les excès; il est guéri des chimères dont on l’a bercé et ne songe qu’à ses travaux et à ses moyens d’existence.

L’espèce même d’égoïsme auquel il a été amené à force de malheurs et la servile obéissance à laquelle l’avait plié le joug de Bonaparte sont, pour le gouvernement, la plus forte garantie de sa tranquillité, qui est complète dans la capitale, plus encore que dans les départements.

Mais, aussi, il serait imprudent de compter, de sa part, sur la moindre assistance, si des intrigues du dedans ou du dehors venaient jamais à soulever les troupes, parce que le peuple resterait presque partout spectateur passif des événements et laisserait vraisemblablement les querelles se vider entre ceux qui ont la force, l’audace et l’usage des armes.

L’armée est empreinte encore de beaucoup d’éléments révolutionnaires; elle les a secoués sur l’Europe pendant qu’elle y a dominé et les a reportés dans l’intérieur, avec un orgueil et des prétentions que ses désastres même n’ont pas diminués. Elle n’est point encore entièrement conquise à la monarchie légitime, malgré tout ce que le Roi a fait pour elle.

C’est donc sur elle qu’il importe d’avoir sans cesse les regards fixés, pour lui épargner, autant que possible, les prétextes d’humeur et de plaintes, puisque, en admettant la possibilité de quelque soulèvement de sa part, on ne saurait que lui opposer.

Il faut, malheureusement, reconnaître que cet es-

prit révolutionnaire règne encore dans beaucoup de parties de la France; ainsi, je viens d’apprendre que quelques cris de : « Vive l’Empereur! » ont été entendus, ces jours derniers, dans les rues de Brest. On les attribue, il est vrai, à des prisonniers revenus d’Allemagne.

Les officiers qui reviennent isolément répandent aussi des chansons séditieuses dont on a, jusqu’ici, en vain cherché à découvrir les auteurs. Elles sont répétées surtout par les militaires réformés qui semblent croire n’avoir plus rien à perdre et dont l’espérance est dans les changements. Leur haine, surtout, se manifeste contre tout ce qui indique le retour aux idées religieuses et contre ce qui peut rendre quelque influence au clergé. La guerre est leur vœu le plus ardent; on assure même que, lors de la formation des nouveaux régiments, les officiers supérieurs ont dit aux congédiés, rassemblés en cercle : « Consolez-vous, Messieurs, nous aurons bientôt la guerre ».

Quant aux officiers de marine, ils demeurent encore plus étrangers que les autres au nouveau système. La scission entre les anciens nobles et ceux qui ne le sont pas est de plus en plus prononcée; enfin, le désarmement des vaisseaux afflige et on ne manque pas de l’attribuer à l’influence anglaise.

lirait d'un voyage de Marie-Louise à l'Ile d’Elbe.

11 Octobre 1814. — Malgré les très fortes raisons qu’on a de douter que l’archiduchesse Marie- Louise ait pu se soustraire assez de temps à ses surveillants, pour aller passer quelques jours à l’Ile d’Elbe, on serait tenté de se laisser ébranler par l’obstination avec laquelle on soutient en Toscane qu’elle y a été. Ce qui ajoute, cependant, à l’extrême invraisemblance de ce voyage, c’est qu’on le lui fait faire, maintenant, avec son fils qui n’a pas quitte' Vienne.

Le préfet du Var, après avoir vu que c’était une Polonaise de qualité (1) qui avait paru à Porto-Ferrajo, en revient à Marie-Louise, par suite de nouveaux renseignements que lui a donnés un capitaine de vaisseau parti, le 29 septembre, de l’Ile d’Elbe. Cet officier affirme, positivement, que la princesse a été vue, avec son fils, à Marciana puis à l’Ile d’Elbe.

« Bonaparte, dit-il, avait pris les plus grandes précautions pour tenir cette entrevue secrète. Les habitants de Marciana voulurent illuminer; il ordonna le contraire et deux individus furent arrêtés pour avoir contrevenu à cette défense.

( 1 ) Il est fait allusion, dans ces lignes, à la visite que la comtesse Walewska fit à l'Empereur, avec son fils, dans le mois de septembre. Elle ne débarqua pas à Porto-Ferrajo, mais aborda près de Marciana, où Napoléon vint la rejoindre et resta avec elle deux jours, après lesquels elle le quitta.

« L’enfant, que tout le monde a vu, avait un uniforme, deux épaulettes de colonel, et un sabre ».

Ce capitaine a dit aussi que Bonaparte, à partir de ce moment, aurait suspendu les travaux de Porto- Ferrajo et fait passer beaucoup de fonds à Naples. Des caisses de numéraire auraient été, dans ce but, conduites à Livourne et un négociant de la ville se serait chargé de les faire passer à leur destination. Enfin, il a répété que les Corses, qui s’étaient d’abord enrôlés dans le corps franc levé par Bonaparte, désertaient journellement parce qu’ils trouvaient leur paye trop faible.

14 Octobre 1814. — Sans croire aux dangers dont une certaine fermentation dans les esprits paraît le signal, pour beaucoup de personnes qui ont oublié quels étaient les symptômes précurseurs de nos anciennes secousses politiques, j’ai prescrit tous les genres de précautions et de surveillance, surtout pendant la nuit.

J’ai chargé M. le lieutenant-général, colonel d’armes de Paris, sur le zèle et sur la fidélité duquel le Roi peut entièrement compter, de parcourir luimême, tous les soirs avant minuit, les rues et les places publiques pour juger par ses propres yeux s’il entreverrait quelques indices inquiétants et m’en informer de suite.

Mesures prises pour assurer l’ordre dans Paris.

Le Palais-Royal étant le principal rendez-vous où les militaires mécontents se réunissent et où ils se rallieraient pour s’entendre, s’ils projetaient quelque coup de main, j’y ai fait placer des observateurs attentifs qui me rendraient, aussitôt, compte de tout ce qu’ils remarqueraient d’extraordinaire.

Quelques mots échappés aux agitateurs ayant indiqué la place de la Bastille comme commode pour point de rassemblement éventuel, sans doute à cause du voisinage de l’arsenal où il y a de l’artillerie, j’en fais éclairer avec soin les environs, depuis le soir jusqu’à la pointe du jour.

Les dehors des casernes sont, aussi, surveillés par mes agents pour m’assurer qu’on n’y remarque aucun préparatif. L’intérieur de ces mêmes casernes appartient à l’autorité militaire qui, seule, a le droit d’y pénétrer. C’est à elle à savoir ce qui s’y passe et à en répondre.

Des patrouilles de la garde royale de Paris circulent sans cesse dans les principaux quartiers et avertiraient leurs chefs au moindre mouvement qu’elles apercevraient, parce que, s’il y a quelque chose à craindre, ce serait presque uniquement de la part d’une poignée d’anciens Jacobins et des militaires qu’un chef factieux appellerait tout à coup à quelque tentative nocturne.

Je n’entrevois pas d’autre chance possible; elle

est, heureusement, bien invraisemblable, mais c’est la seule que les imaginations les plus inquiètes puissent rêver sans avoir, jusqu’ici, à l’appuyer d’aucun fait réel, d’aucune apparence grave.

Je supplie le Roi d’être convaincu qu’en lui montrant ainsi une partie des mesures que je multiplie sur tous les points, je n’ai nulle raison de les regarder comme urgentes ni comme indispensables; mais je désire que la juste sécurité de S. M. se repose sur les précautions excessives que j’emploie et sur celles qu’y ajoute, de son côté, l’autorité militaire.

Tout le mal qu’on semble se plaire à exagérer est dans l’opinion qui se tourmente de conjectures sur l’avenir, bien plus qu’elle ne s’irrite d’accusations puisées dans le présent. On parviendra à la calmer par cette modération dans les mesures dont le Roi offre si sagement l’exemple, par plus de discrétion dans les espérances que l’on compromet par cela seul qu’on les affiche avec jactance, par des égards pour les préjugés mêmes qui sont nés de la Révolution et qu’on aurait tort de croire tous étouffés.

La violence que quelques personnes, plus enthousiastes que savantes dans nos circonstances, invoquent, souvent, comme remède, ne ferait qu’aigrir des esprits auxquels on fournirait ainsi la matière de nouvelles plaintes et de nouvelles frayeurs.

Nouvelles de l'Empereur.

16 Octobre 1814. — Deux mameluks qui viennent de débarquer à Marseille, en quittant FI le d’Elbe, ont été interrogés par le préfet.

L’un, nommé Barthélemy Corpi, âgé de 38 ans, a déclaré qu'il avait, dans le courant de mai dernier, quitté à Fontainebleau le service de Bonaparte. Il se retira, dès lors, à Marseille, avec sa femme et ses enfants et y vivait du produit de sa pension de retraite-, il avait vendu deux chevaux à un lieutenant de son régiment et c’est pour en obtenir le paiement qu’il se rendit, au mois de juillet, à Elle d’Elbe, où il séjourna quelque temps.

Durant cet espace, il a vu, dit-il, une seule fois Bonaparte à Porto-Ferrajo. Celui-ci lui demanda d’où il venait et ce qu’on disait de lui à Paris et à Marseille? Barthélemy assure qu’il lui répondit que « chacun en parlait à sa manière » et que Bonaparte parut offensé de cette réponse et se retira brusquement avec beaucoup d’humeur.

Il se trouvait à Porto-Ferrajo, le jour de la fête de Napoléon. Il avoue avoir été invité, par des officiers de son ancien corps, à un banquet splendide; Bonaparte n’y parut pas, mais il alla visiter la table des soldats. Cette indifférence mécontenta beaucoup les officiers, qui se plaignirent encore davantage de ce qu’on ne leur avait pas fait donner un mois de gratification, comme c’était l’usage en France.

D'après ce mameluk, la garde de Bonaparte se compose de 85o hommes; on aurait essayé, en outre, de former un corps franc de Corses, mais on n’aurait pu le compléter et il diminuerait tous les jours par la désertion.

Les soldats de la garde de Bonaparte paraissent, depuis quelque temps, se dégoûter de son service et parlent de rentrer dans leur patrie. Ils sont humiliés de l’obligation qu’on leur impose de travailler comme des mercenaires, quoiqu’on leur donne 3o sols par jour, outre leur paye; j’ajoute que cela me semble très peu probable.

La mère de Bonaparte est logée dans une maison particulière, près de lui. Chaque jour, il parcourt l’intérieur de l’île; il part de grand matin, emportant sa lunette d’approche, il visite ses ateliers et les salins qu’il a presque tous achetés. Il va chez les paysans, boit et mange quelquefois avec eux, rentre vers les onze heures pour déjeuner, ressort l’après-midi et ne revient plus qu’à la nuit avancée, tantôt en voiture, tantôt par mer.

Bonaparte et les siens ne manifestent pas l’espoir d’être jamais rappelés en France, mais ils n’usent point de la même réserve pour l’Italie, car ils se bercent de l’illusion qu’au congrès de Vienne le trône d’Italie lui sera rendu et que son beau-père et Marie-

Louise plaideront sa cause, en ce sens, auprès des souverains alliés.

D’autre part, mon agent dans l’ile me mande, à la date des premiers jours du mois, qu’il est récemment arrivé soixante Polonais, qu’on croit revenus de Parme, où ils avaient été envoyés lorsque l’ex-Empereur comptait y voir venir l’archiduchesse Marie-Louise.

Il n’y a rien de changé, jusqu’à présent, dans la manière d’être de Bonaparte, si ce n’est l’heure de son coucher qui est, maintenant, de 9 à 10 heures et de ses promenades qui se font beaucoup plus tôt, dans l’après-midi. Le principal but de ses courses est, à présent, vers sa maison de campagne située à San Martino, à un mille et demi de Porto-Ferrajo.

Les chevaux des Polonais revenus de Parme ont été pris pour le service personnel du souverain; cependant, sur ce nombre, il en a envoyé 36 à la Pianosa, peut-être pour les y faire vivre plus aisément, à cause de l’extrême rareté des fourrages dans File d’Elbe, peut-être aussi pour les avoir plus près du continent, s’il éprouvait le besoin de s’y enfuir, afin d’échapper à quelque coup de main ou à quelque enlèvement qu’il pourrait craindre, à en juger par les inquiétudes dont il paraît agité depuis quelque temps.

Ce sont des ingénieurs et des Polonais qui font maintenant l’exercice du canon et remplacent la plupart des grenadiers et des chasseurs qui montrent un grand dégoût et n’ont d’autre désir que de rentrer dans leur pays. Un de leurs plus grands griefs est le système d’économie qui devient chaque jour plus sévère, comme si l’on avait peur de manquer d’argent dans l’île.

Ainsi, après avoir affecté le ton et le faste d’un souverain, Bonaparte semble se rapprocher de la condition d’un riche bourgeois, soit parce qu’il n’a plus de fonds pour continuer ses dépenses, soit pour donner le change sur ses vues secrètes, par une simplicité affectée qu’il jugerait propre à en imposer au Congrès dont il a l’air de redouter vivement les résultats.

Ces renseignements confirment l’idée que j’ai déjà eu l’honneur d’exprimer au Roi, que Bonaparte redoute l’issue des négociations et n’ose, pendant qu’on agite son sort définitif, se permettre aucun mouvement, au moins ostensible. Il sent, probablement, que ce serait provoquer, lui-même, un arrêt de réclusion ou de déportation.

L’agitation même qui se manifeste en Italie et à laquelle son nom n’est pas étranger doit être, sous ce rapport, pour lui, un motif d’alarme, parce qu’elle avertit l’Autriche du danger d’un tel incendiaire, à

côté d'un volcan en fermentation. Le calme, au moins extérieur, de ceux qui étaient ses principaux séides et de ceux qu’on peut réputer les mieux disposés en sa faveur parmi nous; leur apparente résignation, leur dispersion dans leurs campagnes ou dans les départements, leur peu d’empressement à se réunir à Paris, malgré la saison qui s’avance, sont des indices de plus de l’inaction de leur ancien maître et de sa frayeur qu’on n’offre aux Puissances de nouveaux motifs de l’éloigner à jamais de l’Europe qu’il a tant tourmentée !

Aussi, nul d’entre les membres de la famille de Bonaparte ne fait-il parler de ses agitations ou de ses mouvements.

Joseph s’est enfoncé dans la Suisse, au premier vœu que lui en ont manifesté les magistrats du pays de Vaud, dans la crainte, probablement, de donner de l’ombrage à la cour de France et de justifier ses réclamations au Congrès.

Louis est allé à Rome auprès de son frère Lucien, devenu le courtisan le plus empressé du Pape, avec le cardinal Fesch.

Madame Baccioccbi, avec son mari, vit en bourgeoise à Bologne, tandis que Murat épuise les caresses et les flatteries auprès des Alliés pour les tromper sur le scandale de son usurpation.

Je n’en conclus nullement que le Bonapartisme ne

soit point à surveiller de très près et même à redouter, sous divers rapports, puisque l’esprit de l’armée ne s’améliore que lentement, surtout celui de la foule des officiers réformés. Mais je dois dire au Roi, parce que c’est la vérité, que quelles qu’en soient les causes, dont le temps dévoilera peut-être le secret, le Bonapartisme semble dormir en ce moment, ou, au moins, redouter toute explosion.

Je pense donc que la dernière crise d’opinion qui s’est manifestée par de nombreux libelles se rattacherait plutôt à des essais de Jacobinisme révolutionnaire ou d’Orléanisme déguisé.

3o Octobre 1814. — Un incident qui vient de se produire, dans le département de Saône-et-Loire, démontre pleinement ce que je disais au sujet du mauvais esprit que les troupes manifestent à toute occasion.

Le 2e régiment d’artillerie légère, qui vient de traverser ce département, n’a pas manqué de manifester son hostilité en passant dans certaines villes. Ainsi, en arrivant à Tournus (1), les trompettes ont sonné un air de couplets sur Bonaparte dont le refrain est : « Il reviendra ». Aussitôt, un grand nombre de jeunes gens des deux sexes ont répété ce ré¬

cris séditieux poussés lors du passage des troupes près de Mâcon.

(1) Chef-lieu de canton à 24 kilomètres de Mâcon.

Bulletin de Paris.

frain et le régiment a été suivi, pendant près d’une heure, par une vingtaine de jeunes gens qui, regrettant sans doute de n’avoir pas été dévorés par la conscription, criaient le long de la route : « Vive Napoléon! Vive l’Empereur! »

Des cris de « Vive le Roi ! » étant partis d’une maison voisine, un des trompettes, qui marchait à 40 ou 5o pas en avant, a répondu par les propos les plus orduriers contre le gouvernement.

Les officiers ne paraissent avoir rien fait pour empêcher ces provocations séditieuses. Au contraire, deux d’entre eux avaient manifesté de mauvaises dispositions en arrivant à Tournus et, par une coupable dérision, ils s’étaient abordés en se donnant le nom de deux princes de la Famille Royale.

8 Novembre 1814. — L’enthousiasme si vif et si unanime qui a éclaté ce soir, au sein de l’immense réunion de ce que Paris offre de plus distingué, est un plus sûr thermomètre de l’opinion publique que tant de rapports équivoques ou mensongers par lesquels on calomnie trop souvent la Capitale.

Cette assemblée, heureuse de voir son Roi, était, pour ainsi dire, investie d’une autre assemblée extérieure, exprimant le regret de ne pouvoir partager le même bonheur. Il n’a échappé à personne que, quelque auguste que fût l’entourage de S. M., toutes les

acclamations, tous les hommages ont été presque exclusivement dirigés vers le Roi.

C’est un nouveau témoignage à joindre aux preuves, qui se multiplient chaque jour, que l’amour porté au Roi est aussi général, aussi vivant dans les cœurs que lorsque, pour la première fois, il se montra aux vœux de ses sujets.

Cette conviction m’arrive de toutes parts; c’est dans le Roi qu’est essentiellement la confiance nationale; c'est sur son invariable sagesse et sur la supériorité de ses lumières que reposent les espérances des peuples.

Nulle influence, nulle popularité ne peut balancer celle qu’il a conservée tout entière; mais cela n’est que de la reconnaissance, de la justice, pour tout le bien qu’il a déjà fait et entre dans les convenances autant que dans les véritables intérêts de la monarchie.

i5 Novembre 1814. — Rien de nouveau à l'Ile d’ Elbe, m’écrivait, le mois dernier, un de mes agents. On y est toujours dans le repos et dans l’attente. Bonaparte a reçu, récemment, une lettre d’un duc de Milan que l’on suppose être M. de Melzi, créé par lui Duc de Lodi. Il est arrivé, aussi, deux Anglais assez distingués dont il a été impossible de savoir les noms, ainsi qu’un capitaine de vaisseau français et

Nouvelles Je l’Ile d'Elbe.

un commissaire; ils ont eu tous des conférences avec Bonaparte.

La dernière fois qu’il a fait manœuvrer sa garde, l’ex-Empereur lui a reproché de ne pas faire l’exercice aussi bien qu’à Paris. Au reste, plusieurs grenadiers ont demandé à s’en aller en France et beaucoup d’autres n’attendent que le résultat du Congrès pour prendre un parti.

Il y a peu de temps, Bonaparte a été à bord d’un brick anglais sur lequel était arrivé Lord Campbell avec lequel il cause beaucoup et qu’il traite fort bien. Ainsi, il lui donne chaque jour des chevaux pour se promener et un valet de pied pour l’accompagner.

Le climat de l’île lui convient très bien; il se lève de grand matin et se couche assez tard. Il paraît plus content qu’il y a quelques semaines, sans qu’on sache pourquoi; il paraît même plus gai que de coutume et chantait, en se promenant, ces jours derniers, dans son jardin.

A Livourne, on attend avec une impatiente curiosité ce que le Congrès prononcera sur le sort de Bonaparte. Il est si haï dans cette ville, dont la prospérité renaissante contraste avec l’extrême misère à laquelle il l’avait condamnée, qu’on ne le verra jamais envoyé assez loin.

Le grand-duc de Toscane, lui-mênm ayant con-

servé de Léopold (1) l’habitude de n’avoir presque pas de troupes, semble redouter encore un pareil voisin qui, après l’avoir promené d’Etat en Etat, l’avait humilié au point de l’obliger à être parrain de son fils et à remplir presque les fonctions de chambellan auprès de Marie-Louise.

On suppose, à Livourne, que le plus ou moins de bonne foi avec laquelle la cour de Vienne se prêtera à l’éloignement de Bonaparte, éloignement qu’on dit vivement demandé par la France, donnera la véritable mesure de ses dispositions envers les Bourbons. Car, si elle s’obstinait à le faire laisser à Elle d’Elbe, malgré le danger dont sa présence peut menacer la tranquille possession de l’Italie, c’est qu’elle consentirait à être, encore une fois, trompée par ses fallacieuses promesses et elle se croirait sûre que Bonaparte n'a pas de vues contre la tranquillité de ces pays.

L’étrange alliance qui paraît exister toujours entre la cour de Vienne et Murat, est, aux yeux de bien des personnes, un grave préjugé sur cette question. On ne comprend pas bien quelle politique peut décider l’Autriche à sacrifier à ce scandale anti-royal les droits mêmes de sa famille sicilienne.

(1) Léopold II, né le 5 mai 1747, qui devint à la mort de son père, l’Empereur François I", grand-duc de Toscane. Le grand duc auquel il est fait allusion est Ferdinand III, second fils de Léopold, qui lui céda le duché lorsqu’il devint Empereur d’Autriche.

Rapprochement en tre Mural et Bonaparte.

D’un autre côté, malgré la réserve que la peur inspire à Murat et, peut-être, à Bonaparte, pendant le Congrès, on les croit tous deux d'accord-, la princesse Borghèse, qui est allée de Naples à Porto-Ferrajo, aurait été la négociatrice de ce rapprochement. Si elle ne les avait pas su tous deux bien ensemble, elle ne se serait pas exposée à déplaire à Murat, à le compromettre et à perdre ainsi l'asile qu’elle avait trouvé à Naples, pour venir se réunir à celui dans la déportation duquel elle doit craindre de se voir enveloppée d’un moment à l’autre. Ce n’est certainement pas par l’attachement, mais par l’intérêt seul, qu’on peut expliquer les démarches de cette famille.

Puisque la princesse Borghèse passe de l’un à l’autre sans inconvénients, c’est que Bonaparte et Murat s’entendent tous deux. Or, comment le cabinet de Vienne ne redoute-t-il pas, au moins, une pareille intelligence de la part de Murat qui a tant renforcé son armée, quand, d’après sa position géographique, il n’a guère d’ennemis que l’Autriche.

Murat n’a pas même le prétexte de dire qu’il se met éventuellement en défense contre les projets que la Sicile et l’Angleterre auraient sur ses États, puisqu’il dégarnit son propre territoire et qu’il éloigne ses troupes de ses côtés, en les rapprochant du Pô et du centre de l’Italie.

LA FRANCE EN 1814. i5g

En attendant que ces nuages se dissipent, la position de Bonaparte est la même dans son île où il se promène sans cesse. Les seuls changements, autour de lui, sont pour l’intérieur de sa maison. Veut-il apitoyer les Puissances en affectant le besoin d’une rigoureuse économie? Sous ce rapport, il jouerait bien son rôle, car il a maintenant la manie des réductions, comme il avait autrefois celle de la magnificence qu'il avait tout d’abord apportée au milieu de ses rochers. Il vient de diminuer tous les traitements dans ce qu’on appelle sa cour (S. M. pourra s’en rendre compte par le tableau ci-contre, annexé à ce rapport). Il a l’air de se faire aujourd’hui fermier, vigneron, maître d’hôtel et administrateur. Il ne lui reste presque plus qu’à aller en personne au marché avec son cuisinier. Il prenait sa viande à Porto- Ferrajo, il a imaginé qu’il la paierait moins cher en l’envoyant chercher à Piombino et il le fait.

Les généraux Drouot et Cambronne se sont vu supprimer le déjeuner; ils n’ont plus que le dîner à la table de Bonaparte.

Les appointements du général Bertrand sont de moitié moins, comme ceux de tous les employés. Aussi, assure-t-on que la plupart de ce qui reste de Français n’attend que le printemps pour le quitter et rentrer en France. Bonaparte aurait donc besoin de quelque nouvelle conscription si, comme le bruit

Réductions dans l’entourage de l’Empereur.

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