‹ Royauté ou EmpireChapitre 5 sur 11 · I.'armée · texte numérisé non relu

I.'armée

Attitude du clergé.

d’un plan, elles n’offrent que du scandale. Toutefois, il est très regrettable que la législation militaire n’offre aucun moyen de les réprimer, et il est temps d'établir des peines contre ces cris de « Vive l’Empereur! », contre cette obstination à porter des signes proscrits ou à s’attaquer à ceux que les Français ont honoré longtemps et repris depuis peu.

Le Roi vient, au reste, de faire un grand essai, lorsqu’il a confié des troupes et des provinces à chacun des chefs de l’armée. Plusieurs personnes s’en sont effrayé de bonne foi. Le Roi a mieux jugé qu’elles. Il n’y a plus, aujourd’hui, de chef qui puisse se faire suivre, parce qu’il n’y a plus de soldats façonnés pour suivre. Le retour de l’armée à un meilleur ordre est l’un de ces succès qui appartiennent surtout au temps et qu’il ne faut pas lui envier. Il faut donc attendre et ne pas s’effrayer.

J’ai parlé de l’inquiétude du clergé : elle se manifeste, en effet, sur plusieurs points. L’envoi à Rome de M. l’Évêque de Saint-Malo, le choix des personnes attachées à son ambassade, font croire aux évêques qu’on négocie pour revenir sur le Concordat. Mais ces évêques ont, en général, peu d’influence*, ils se sont perdus par leurs mandements, leur catéchisme et leur facilité à détourner, au profit de Bonaparte, les choses les plus sacrées jusque là. Il est à craindre que les pasteurs du second

ordre ne se séparent violemment de la plupart de ces évêques et qu’il n’en résulte quelque agitation dans les départements. Il sera facile de les contenir, jusqu’à ce que la voix des deux puissances se soit fait entendre.

Tels sont les trois articles sur lesquels je devais fixer, un moment, l’attention de V. M. Je lui demande la permission de traiter à part ce qui tient à sa capitale; mais je remercie, dès aujourd’hui, V. M. de n’avoir pas laissé aller jusqu’à elle ces délations de conspirations fabuleuses, de soulèvements supposés, dont on essaye, tous les jours, d’effrayer les Tuileries. Non, Sire, vos sujets et aucune portion de vos sujets ne prononcent votre nom dans leurs plaintes et leurs murmures. Ce nom est entouré de tout l’a mour des premiers jours et, depuis la halle jusqu’au palais, il n’est personne qui ne tremble, lorsqu’on annonce seulement une indisposition de V. M. (1).

19 Juillet 1814. — Une lettre anonyme, écrite de Versoix, le 1 1 de ce mois, et qui m’est transmise par M. le Prince de Bénévent, donne les renseignements suivants sur l’ex-Impératrice :

(1) Ce rapport, qui fut certainement rédigé par le Comte Anglès, puisqu'il figure dans sa correspondance, porte la signature de Beugnot; il est vrai que ce dernier était alors directeur général de la police et qu’Anglès se trouvait immédiatement sous ses ordres.

Marie- Louise en Suisse.

On attendait à Genève l’archiduchesse Marie- Louise; les musiciens de la garde nationale génevoise ont voulu aller au devant d’elle et ont traversé dans un char, attelé de 9 chevaux, la petite ville de Versoix, située sur les bords du lac de Genève, déclarée par le traité de paix route militaire et libre.

La populace les a reçus au milieu d’une grêle d’injures et de pierres. Ils ont, cependant, traversé cette ville pour aller jusqu’à Nyons au-devant de l’archiduchesse. La princesse, après avoir dîné à Allaman, chez Joseph Bonaparte, s’était embarquée sur le lac pour venir près de Nyons, dans une autre propriété de Joseph. Durant son passage, tout a retenti autour d’elle des cris « Vive Napoléon! » et d’outrages contre l’auguste famille de France.

La même populace, qui poussait ces cris, insultait tous les voyageurs génevois, les battait et quelques-uns ont même été gravement blessés. Enfin, une embuscade avait été dressée contre les musiciens génevois, lors de leur retour; une partie de la route avait été creusée et couverte de branchages; leur char y est tombé et en a été relevé avec peine.

Marie-Louise est allée coucher à l’hôtel d’Angleterre, sur la route de Versoix, à un quart de lieue de Genève.

19 Juillet 1814. — Parmi les dénonciations qui m’arrivent chaque jour et dont j’épargne au Roi la fastidieuse énumération, j’en remarque une, pourtant, où l’on m’apprend que les officiers revenant de Russie et d’Autriche passent parvienne-, qu’ils reçoivent des distributions d’argent et qu’il en aurait été fait une aussi, à Paris, se montant à 5oo mille francs, aux militaires et aux employés.

Un autre rapport annonce que M. Boucherot, banquier à Paris, a soldé pour un million de lettres de change à trois individus et que ceux-ci, après avoir reçu ce million, auraient dit : « Cela vient de l’île d’Elbe, il n’y a que notre souverain qui puisse faire de pareils versements ».

Une troisième dénonciation parle d’un rassemblement qui a eu lieu, hier, rue du Colombier et qui aurait été composé d’étrangers et d’officiers réformés; on y aurait proclamé comme certain le retour de Bonaparte, avant deux mois. Je sais maintenant que le fait de cette réunion est reconnu comme matériellement faux.

Qui ne serait tenté de croire, en recevant des rapports aussi positifs, qu’il existe des complots réels et que ces détails s’y rattachent?

Cependant, lorsque j’appelle la plupart de ceux qui font ces rapports et que je les interpelle sur le lieu, le temps, les circonstances, les sources où ils puisent

Au sujet de prétendus com plots.

la matière de leurs récits, tout disparaît; ce sont des soupçons ou des avis anonymes qui leur sont parvenus; enfin, ils ne peuvent rien préciser, citer personne, fournir aucun indice. Souvent, des espions ont tout conté à d’autres espions et ils se répètent ainsi les uns les autres. Quelquefois, ils se trompent entre eux, parce qu’ils ne se connaissent pas; d’autres fois, ils se concertent pour paraître avoir fait des découvertes, obtenir ainsi des récompenses pécuniaires qu’ils se partagent et tromper l’autorité qui ne se rait pas en garde contre un tel manège.

L’inquiétude et l’alarme ne s’en répandent pas moins parmi des hommes, les uns, de bonne foi et adoptant facilement ce qu’ils redoutent, les autres, malveillants et perfides, espérant que ce tumulte continuel de fausses conspirations encouragera à en ourdir une véritable contre le gouvernement qu’ils détestent.

J’ose supplier le Roi de croire qu’aucun avis, même invraisemblable, n’est dédaigné, que tout se scrute et se vérifie autour de moi avec un soin religieux et que, s’il n’y a pas de découvertes importantes, c’est que le mal est dans l’opinion qu’on égare à dessein, mais non dans des actions ou dans des projets qui aient quelques chances d’exécution.

Plus je fais observer de près le peuple de Paris, plus j’acquiers ia conviction qu’il n’y a, quant à

présent du moins, rien à en craindre et qu’il est étranger aux insinuations et aux manœuvres d’un parti.

La masse des Parisiens, pas même celle des militaires, n’est nullement disposée à s’échauffer en faveur de cette faction des votants qui, pour tâcher de se rassurer, cherche à faire peur et qui, poursuivie par l’indignation publique, n’aperçoit d’asile que dans les ministères dont elle voudrait s’emparer et à la chambre des Pairs qu’elle prétendrait convertir en arsenal pour elle.

L’esprit des classes inférieures éprouve une amélioration, depuis plusieurs jours. Il y a même un peu plus de calme dans les casernes. La visite qu’y a faite, ce matin, Monseigneur le duc de Berry, après la revue du Bois de Boulogne, a produit les plus heureux effets. Il eût été impossible de s’y montrer plus affable et plus populaire; partout, autour de lui, ont retenti les cris de : « Vive le Duc de Berry! » Jamais, peut-être, ces cris n’avaient été aussi nombreux parmi les troupes.

Mais, si les militaires casernés se conduisent mieux, il n’en est pas de même de ceux qui sont répandus dans Paris, avec ou sans permission. Ceuxci continuent leurs mauvais propos contre le Roi et la Famille Royale.

On m’avait signalé les environs de l’Hôtel des Invalides comme un centre de réunion pour beau-

Les votants.

Visite du duc de Berry dans les casernes.

coup de militaires et de bourgeois tenant les propos les plus violents contre le gouvernement. J'ai fait éclairer avec soin cette partie. Il y a, effectivement beaucoup de militaires qui vont boire dans les cabarets du voisinage-, il s’y mêle, aussi, quelques bourgeois, mais tous s’y conduisent paisiblement.

On remarque seulement un certain nombre de jeunes invalides toujours fortement prononcés pour Bonaparte. Déjà, plusieurs ont été réprimandés par leurs chefs, sans qu’ils se soient encore corrigés. Aussi, observe-t-on avec soin ces rassemblements.

Au demeurant, il résulte de toutes les données que je recueille que l’amélioration de l’esprit public dans Paris, même parmi les militaires, est incontestable. Les soldats, eux-mêmes, voient qu’on s’occupe d’eux et en sont flattés; Monseigneur le duc de Berry leur devient fort agréable par la noble popularité qu’il porte au milieu d’eux.

On n’aperçoit nulle part le moindre symptôme d’agitation populaire. Les ouvriers auxquels on fournit du travail commencent à ne pas s’occuper d’autre chose et à abandonner la politique. Les faubourgs n’ont jamais été plus calmes ni plus éloignés de toute idée de mouvement.

Quatre cents congés de réforme ont été délivrés, hier, au 6e régiment de tirailleurs de la jeune garde et soixante-dix congés ont été également donnés aux

vétérans du Ier bataillon de la garnison de Paris, les uns pour les invalides, les autres pour retourner dans leur pays. Les grenadiers royaux se plaignent de ce qu’on les envoie en garnison dans une place forte; ils prétendent, qu’en raison de leurs services, on aurait dû les conserver à Paris et ils se disent plus affectés du peu de confiance qu’on leur montre par cet éloignement que de la diminution de leur solde.

22 Juillet 1814. — On parle d’un rapprochement entre Bonaparte et Murat : on dit qu’il se serait fait par l’intermédiaire de la princesse Borghèse et que cette dernière serait de retour à l’Ile d’Elbe, depuis le 7 de ce mois. On ajoute qu’à la même époque, on préparait un appartement pour Marie- Louise à Porto-Ferrajo.

Il est question, aussi, d’un voyage de l’Empereur d’Autriche à Milan, vers le milieu du mois d’Août; c’est à la même époque que le grand-duc Ferdinand doit se rendre dans ses Etats de Toscane. On prétend que ce dernier donnerait, en ce moment, des marques d’un vif attachement à Bonaparte et on va même jusqu’à insinuer que Marie-Louise proteste contre l’abdication de son fils.

Tous ces bruits, la plupart faux ou, au moins, fort exagérés, n’en fournissent pas moins des conjectures et des espérances aux Bonapartistes.

Bruitd'un rapprochement entre Bonaparteet Murat.

La duchesse Je Montebello.

La duchesse de Montebello devait se mettre en route, demain ou après-demain, pour Aix. Son voyage paraît retardé. Une personne de sa maison, à portée d’être bien renseignée, attribue ce délai à ce qu’elle attend des lettres positives de Marie-Louise,

Madame de Montebello a, sans doute, le projet d’être longtemps absente, car elle vient de louer son hôtel à l’ambassadeur d’Angleterre, Lord Wellington, et elle fait vendre tous ses chevaux. Elle a établi deux de ses fils dans une petite maison, rue d’Enfer, et l’aîné à sa terre de Maisons.

23 Juillet 1814. — Je reçois de Langres un de ces rapports de police qui, au premier coup d’œil, offrent quelque chose d’effrayant et qui, analysés avec l’habitude de la critique de cette partie, finissent par ne présenter que ce qu’il y a de plus vague et de plus incompréhensible. Voici, en résumé, ce dont il s’agit :

Un voiturier, dont on ne sait ni le nom ni la demeure et qui arrive de Belfort, aurait déclaré, dans une auberge de Lure, qu’il n’y avait que Bonaparte qui pût gouverner en France et qu’il était bien certain qu’il ne tarderait pas à revenir. Il ajoutait que deux émissaires de confiance auraient été envoyés à Elle d’Elbe pour porter à Napoléon les vœux du pays et d’une partie de la France et l’engager à re-

venir en lui affirmant que, le jour où il aurait remis le pied sur notre territoire, pourvu qu’il pût former un noyau de dix mille hommes, il aurait bientôt cinq cent mille soldats sous ses ordres. Cet homme désignait la ville de Gênes comme le lieu où les deux émissaires avaient dû s’embarquer.

Je demande pardon au Roi d’insister sur une fable aussi maladroitement conçue; mais, lorsque j’en soumets une pareille à S. M. je lui donne le secret de mille autres semblables qu’on colporte de toutes parts et que trop de gens accueillent avec la plus aveugle crédulité.

24 Juillet 1814. — Un délégué de la police, à Nancy, me mande que, dans cette région, on trouve presque partout l’opinion montée à un mauvais ton, sans qu’elle paraisse travaillée par une influence étrangère. C’est elle-même qui s’agite et se tourmente, parmi les gens du peuple et les militaires.

Dans ces deux classes, personne n’accuse Bonaparte; on le plaint comme un homme trahi qui se serait tiré de tous ses embarras s’il n’avait pas été trompé. Il semble que ses fautes et ses revers n’aient servi qu’à adoucir les jugements du public à son égard; ses folies, ses fureurs et le côté ridicule de sa conduite n’ont que faiblement altéré la confiance

Nouvelles de Nancy.

ys

aveugle que le peuple et les soldats avaient dans son savoir-faire.

On ne conspire pas précisément pour lui, mais cet engouement stupide est une sorte de conspiration dont il faut se méfier, parce qu’il peut songer à en profiter. L’opinion se refroidit de jour en jour; où ne s’attache point assez à faire comprendre que le mal qui existe n’a point sa racine dans l’état de choses actuel et que cet état de choses n’est qu’un legs du gouvernement précédent.

Les militaires qui reviennent des pays étrangers sont dans un état d’irritation qu’on ne saurait trop chercher à adoucir. C’est la manière dont le changement s’est fait qui les rend furieux. Ils regardent la révolution comme l’ouvrage des étrangers qu’ils détestent le plus et ne peuvent supporter cette pensée. Il faudrait habilement manier leur passion, flatter leur manière de voir, entrer dans l’esprit de leur orgueil militaire et national et alors il serait facile de les gagner à la cause du Roi et de leur faire oublier celle de Bonaparte.

Le bruit court que le maréchal Kellermann fait des maladresses à Strasbourg, qu’il parle aux troupes d’une manière ridicule et que, par sa faute, il nuit beaucoup aux intérêts du Roi, puisqu’il irrite au lieu de calmer.

On fait aussi circuler des nouvelles absurdes,

comme pour essayer la disposition des esprits: « Bonaparte serait à trente lieues de Paris avec une armée. Le Roi n’est plus à Paris et a l’intention de retourner en Angleterre... »

Les étrangers, qui circulent dans la Meurthe, ne sont pas surveillés et il doit se glisser parmi eux des émissaires et des agents d’intrigue.

Le préfet de Nancy est très inquiet de la situation présente des choses.. D’après lui, il n’y a que la police qui puisse venir au secours de l’administration. Peut-être voit-il un peu trop de fantômes et est-il de ceux qui, en voulant sincèrement le bien, se trompent sur les moyens de l’obtenir.

Un de mes agents, envoyé par mes ordres à Aix où se trouve l’archiduchesse Marie-Louise, me dit que deux officiers autrichiens, venant du Piémont, sont arrivés dans cette ville et sont promptementrepartis pour Genève. Un commissaire ordonnateur autrichien est également arrivé et, après avoir été chez Marie-Louise, s’est remis de suite en route.

Les gens de service de l’Archiduchesse parlent de son projet d’aller voir son mari à l’Ile d’Elbe. Ceux qui l’approchent de près, croient qu’elle se rendra à Parme ou même à Vienne.

La princesse parle fort peu. On ne cesse de vanter

Marie-

Louise

Aix.

So ROYAUTÉ OU EMPIRE.

autour d’elle son fils et de lui attribuer un esprit précoce. Les officiers autrichiens ont, eux-mêmes, adopté ce ton. Leur général assure ce fait que, l’enfant se trouvant à une revue auprès de son grand-père, y aurait vanté les cavaliers français, aux dépens des Autrichiens.

Bonaparte forme sa cour dans l’Ile d’Elbe. Il s’est donné quatre chambellans et quatre pages. Il a fait frapper des pièces de cinq francs avec cette légende : « Napoleone imperatore e re, ubique felix » et, sur le revers, ces mots : « Isola di Elba » (i).

’iie d’Eibe. 3i Juillet 1814. — Il est entré dans le port de Marseille un bâtiment venant de l’Ile d’Elbe. Le capitaine avait souvent vu Bonaparte à Porto-Ferrajo. Il paraît se bien porter ; tous les jours, il monte à cheval et parcourt une partie de l’île pour visiter les travaux qu’il y fait exécuter, tels que : un lazaret, une place d’armes, des promenades, un château, une salle de spectacle et un port. Il a fait transporter à l’île de la Pianosa deux cents familles qui doivent cultiver cette dépendance de Pile d’Elbe-, il y fait aussi construire deux petits forts et y a envoyé dixhuit pièces de canon. Plusieurs de ses soldats sont établis dans cette nouvelle colonie avec des filles du

(1) Cette inscription, assez bizarre, est conforme au texte du manuscrit.

pays. On leur a donné des concessions de territoire.

Les troupes de Bonaparte se composent de douze à quinze cents hommes, tant infanterie que cavalerie, Français ou Polonais, de son ancienne garde. Il les passe souvent en revue et fait, la nuit, des rondes à des heures différentes. Il est ordinairement vêtu d’un uniforme vert avec des épaulettes de colonel et porte la grande décoration de la Légion d’honneur.

Sa marine se compose d’un brick de vingt canons, d’une goélette et de deux petits chebecs. Il a requis 25 hommes par commune pour armer cette flottille. Les bâtiments anglais, qui abordent dans l’île, saluent chaque fois qu’ils entrent et qu’ils sortent.

Le capitaine, de qui je tiens tous ces détails, a ajouté qu’il avait changé ses expéditions de Gênes pour des expéditions de l’Ile d’Elbe, parce que les Barbaresques avaient promis de respecter le pavillon de Napoléon.

Un autre rapport m’apprend que l’on parle de lettres qui seraient arrivées de Livourne à la maison Pérégaux et qui démontreraient que Bonaparte y serait venu passer trois jours. Un pareil séjour, dans une ville où il était particulièrement détesté, à cause de l’extrême misère où il l’avait réduite, faute de tout commerce, est peu vraisemblable.

Il paraît, cependant, incontestable que Bonaparte a touché la terre ferme d’Italie, soit à Livourne, soit plutôt à Piombino, petite ville dont l’Ile d’Elbe n’est séparée que par un étroit canal où ne peuvent se tenir les croisières anglaises, dès que le vent est trop fort.

Il est aussi question, dans le peuple, de fermentation en Italie, de mouvements à Milan même et d’un camp de trente à quarante mille hommes que l’Autriche aurait réuni auprès de cette ville, sous prétexte de contenir, au besoin, les mécontents qui se prononceraient en faveur de Bonaparte.

Il est indispensable d’avoir l’œil ouvert sur l’Italie, parce que c’est là que Napoléon cherchera, sans doute, d’abord, à nouer ses intrigues, dans l’espoir de les étendre ensuite jusqu’à la France et d’y encourager ses partisans par une première levée de boucliers qu’il ferait au nom de l’indépendance italienne.

On prétend que, de Livourne, il aurait écrit à sa mère, qu’on dit à Rome, pour l’engager à venir le joindre. Il faudrait, pour cela, qu’il eût quelque vue secrète, parce que, au temps de sa puissance, il ne l’accoutumait pas à une grande tendresse de sa part et il aimait, même, à la tenir éloignée de lui.

Enfin, il n’est bruit que d’un rapprochement entre Bonaparte et Murat. Ce ne pourraît être qu’un moyen de plus d’agiter l’Italie à leur profit commun.

2 Août 1814. — Le 26 juillet, est arrivé à Aix un officier du grand état-major autrichien. Il venait de Vienne et avait passé par Milan. Il apportait de volumineuses dépêches pour Marie-Louise et un paquet pour le Feld-Maréchal (1).

L’Archiduchesse, qui était à la promenade, ne rentra que le soir; le Feld-Maréchal, qui l’accompagnait, à peine descendu de cheval, s’enferma assez longtemps avec l’envoyé et se rendit ensuite chez la princesse.

On ne peut s’empêcher de se demander pourquoi, pour cette correspondance, on ne se sert pas de simples courriers, mais toujours d’officiers supérieurs autrichiens. Tout ce qui se passe à Vienne mérite la plus sérieuse attention. D’après ce que j’entrevois, Vienne sera le point d’où peut jaillir l’étincelle qui menace encore d’embraser l’Europe.

Je commence à croire que le voyage de Marie- Louise n’a pas précisément pour objet l’exécution d’un plan fixe, arrêté par de hautes puissances, mais je pense fermement que le but politique de cette tournée a été de sonder l’opinion, de connaître ce qui se passe en France et d’exciter un vif intérêt par le contraste frappant de Marie-Louise humble, affable, aux eaux d’Aix et de l’Impératrice, naguère assise

Marie- Louise à Aix.

C 1) Il s’agit de Neyperg.

État inuiétant des esprits en Lorraine.

sur le plus beau trône de l’univers! S’il faut attribuer son voyage à ce dangereux calcul, on a atteint le but.

L’Archiduchesse doit s’ennuyer prodigieusement dans ce triste village; elle n’y jette aucun éclat, sa suite est d’une modestie qu’on peut dire affectée; si elle dépense, c’est en courriers, en estafettes et envoyés.

Vainement, on cherche à pénétrer le mystère qui l’entoure, par quelque indiscrétion échappée à ceux qui approchent la princesse; on y est sur ses gardes. Dans la classe secondaire de son entourage, on croit au retour plus ou moins prochain de Bonaparte, tout en ignorant, cependant, sur quelles données se fonde cette opinion qui, des valets a passé chez les marchands et débitants d’Aix.

5 Août 1814. — J’ai déjà eu l’honneur de faire savoir à S. M. combien l’état général du département de la Meurthe était loin d’être bon, sans être cependant inquiétant. La cause du Roi n’y gagne pas ce qu’elle devrait gagner et celle de Bonaparte ne perd pas ce qu’elle devrait perdre. Le peuple est froid, égoïste, raisonneur, un peu enclin aux écarts de l’esprit révolutionnaire. L’autorité souveraine est comme dépouillée, à ses yeux, des illusions et du respect qui la mettaient autrefois à l’abri de toute

irrévérence et de toute discussion. La populace exige que l’on compose avec elle et qu’on lui demande , en quelque sorte, la permission de la gouverner.

Aussi, dans ces conditions, est-on menacé, pour les moindres objets, d’émeutes séditieuses. Jusqu’à présent, ce sont les droits réunis qui en ont été le prétexte ou l’occasion, mais il faut en chercher la véritable cause dans l’oubli des anciennes règles d’obéissance, dans l’émancipation presque générale des esprits et dans le dérèglement actuel de toutes les idées.

Si ces nuances n’ont pas été aussi bien aperçues sous le régime de Bonaparte, elles n’étaient pas effacées pour cela; aussi, le naturel du peuple a-t-il reparu, aussitôt qu’il n’a plus été soumis à la même force de répression.

Des attroupements se sont portés chez le préfet, en criant : « A bas les droits réunis! A bas les prêtres !» — Ce mouvement n’ayant été réprimé que par une espèce de capitulation et de nouvelles promesses qu’on ne pouvait pas tenir, on devait s’attendre à voir le mal se reproduire; c’est ce qui arrive, en ce moment, de tous côtés. Un employé des droits réunis a eu la tête cassée, à coups de pierres, dans une émeute qui n’a pu être apaisée que par la présence du préfet. Les contribuables ayant, dans ce département, la faculté d’opter entre un exercice et

un abonnement, leur aversion pour le mode de perception n’est pas la véritable cause de leur résistance et de leurs cris : cela tient bien plus à l’esprit d’anarchie du moment qui est soutenu par la malveillance, par l’humeur des militaires sur laquelle on s’appuie et, surtout, par l’idée qu’on se fait de la faiblesse de l’administration.

Du reste, l’opinion la plus généralement répandue dans la province, c’est qu’une nouvelle guerre est inévitable pour apaiser le mécontentement de l’armée, pour affermir l’autorité du Roi, et pour nous relever de notre état d’humiliation.

On ne remarque, nulle part, aucune sympathie entre les idées de l’ancienne noblesse et les idées de la nouvelle. La première se croit beaucoup au-dessus de l’autre et on doit moins que jamais s’attendre à voir des alliances et de la fusion entre elles. Une dame de la haute classe de Nancy disait, récemment, qu’il n’y avait, dans cette ville, que trois femmes qui fussent dans les bons principes; ce qui signifie qu’il n’y a que trois folles qui traitent le Roi de Jacobin et qui voient, avec peine, que la France n’est pas bouleversée par les réactions.

En résumé, une administration militaire loyale et ferme, une administration civile bien intentionnée, mais faible; un clergé sage qui ne va ni trop vite ni trop lentement; un peuple d’une fidélité incertaine,

encore égaré par les théories révolutionnaires, peu respectueux pour l’autorité souveraine, habitué aux agitations politiques et toujours prêt à les renouveler, telle est la physionomie du département de la Meurthe et le tableau assez triste que nous offrent plusieurs autres contrées du Royaume.

7 Août 1814. — Les bruits sur la réconciliation Napoléon

et Murat.

de Bonaparte et de Murat prennent de la consistance; c’est, dit-on, par les femmes, par la princesse Borghèse et Élisa, ses soeurs, que le rapprochement a été préparé.

Cependant, les lettres d’Allemagne portent que l’ex-grande-duchesse de Toscane est auprès de Grætz, dans une terre qu’y aurait acheté son frère Jérôme et qu’elle n’aurait pas obtenu de l’Empereur d’Autriche la permission d’aller à Vienne comme elle l’aurait désiré.

Les nouvelles d’Italie montrent toujours ce pays Agitation comme s’échauffant et s’exaspérant contre la domination autrichienne, surtout du côté de Ferrare et de Bologne où est la partie la plus inquiète de la population, celle où Bonaparte a eu, autrefois, le plus de partisans.

Quant à Marie-Louise, il est encore assez diffi- Louise", cile de savoir quelle direction elle prendra en quittant Aix; il est douteux qu’elle aille à l’Ile d’Elbe et

même à Parme qui l’en rapprocherait trop. On dit même que son père le lui a formellement interdit.

Le docteur Corvisart, qui est auprès de cette princesse, est peint comme l’un des hommes du dernier gouvernement auprès duquel il serait le plus possible de surprendre quelques fils du système de régence. Il m’a été assuré que Marie-Louise lui conserve les dix mille francs de pension qui lui avaient été attribués, avant la chute de l’Empire.

D’autre part, j’apprends que l’Archiduchesse a l’air de jouir d’un calme imperturbable, bien que je sache positivement qu’elle pleure beaucoup quand elle est seule et qu’elle a toujours dans son sein le portrait de Bonaparte.

Le 2Q Juillet, il est arrivé à Aix, dans la soirée, un officier d’ordonnance autrichien qui s’est rendu de suite chez Marie-Louise et en est reparti, dans la nuit, pour Milan. Aussitôt, des bruits de guerre ont circulé dans l’entourage de la princesse et les gens de sa maison ont annoncé hautement qu’ils allaient bientôt quitter la Savoie. Ce bruit, d’une prochaine rupture entre l’Autriche et d’autres grandes puissances, a pris, bientôt, de la consistance par suite des discours de plusieurs officiers autrichiens.

Un individu, qui se dit Prince de Kolowski, et envoyé extraordinaire de Russie à Turin, vient d’augmenter le nombre des étrangers attirés à Aix

par la présence de Marie-Louise. Il parle beaucoup et dîne à table d’hôte, ce qui paraît assez plaisant pour un ambassadeur. Il ne quitte presque pas le Feld-Maréchal et va chez l’Archiduchesse. Ce que l’on m’assure de ce personnage, c’est qu’il se porte trop bien pour que des raisons de santé l’aient amené à Aix.

Un bruit qui court aussi, dans la maison de la princesse et que je dois enregistrer, c’est que le fils de Bonaparte est à Turin ou plutôt à Parme. J’inclinerais vers cette dernière version, car il est certain qu’il doit aller dans cette ville; mais tout ce qui environne l’Archiduchesse est d’une discrétion si éprouvée qu’il est bien difficile de se renseigner. L’agent que j’entretiens à Aix, me mande, pourtant, que Marie-Louise exprime hautement la résolution d’aller, avant peu, voir son mari, quoiqu'on suppose que son père le lui a interdit.

8 Août 1814. — On m’écrit de Sarrebourg que toutes les autorités civiles marchent d’accord dans cette ville, qu’elles sont attachées à la cause du Roi et animées d’un bon esprit, mais elles sont d’une grande médiocrité. Ainsi, le sous-préfet, jeune homme de a3 ans, est d’une ignorance incomparable; l’année dernière, il jouait encore au colin maillard, dans les rues, avec les enfants de la ville

Nouvelle de Sarrebourg.

Ce sont les Alliés qui l’ont nommé et il se flatte d’avoir à la cour des protectrices qui le feront confirmer dans ses fonctions. Tant pis pour le service du Roi!

L’esprit de l’arrondissement se ressent de la faiblesse et de l’ineptie du chef; nulle part, le peuple n’est plus turbulent, plus enclin à la sédition et à l’indépendance; nulle part, les autorités subalternes ne sont plus arbitraires et plus incertaines dans leur marche. Le sous-préfet et le maire sont de ceux qui croient que tout est fini quand on a dit qu’on aime le Roi. — C’est une manière de voir que je retrouve sur trop de points; il serait bien important de détromper, là-dessus, une foule de fonctionnaires qui vont tout de travers, dans la persuasion que le Roi a plus besoin d’amour que d’obéissance et de popularité que d’argent. Tout ce qu’ils font, dans ce sens, ne sert qu’à rendre le peuple exigeant et entreprenant. Il attribue à la faiblesse les ménagements qu’on a pour lui et il paie par des excès et de l’insubordination l’indulgence que l’on montre pour ses caprices.

Le clergé de Sarrebourg est composé de jeunes prêtres peu instruits et qui ont la tête ardente. Les ecclésiastiques assermentés se ressentent déjà du voisinage de l’Alsace où ils sont encore plus mal vus qu’ailleurs; les autres affectent, à leur égard, un

mépris qui ne contribue pas à la paix des consciences et au bien de la religion. Les prêtres sages désirent vivement que la cour de Rome remédie bientôt, par son intervention et par une décision quelconque, à toutes ces dissidences et à toutes ces irritations.

Le curé de la ville est un vieillard bien âpre dans ses prétentions-, déjà, il annonce que les registres de l’État civil ne tarderont pas à être les seuls qui fassent foi et il exige qu’ils soient tenus avec un soin infini. Néanmoins, les pratiques de la religion se rétablissent assez bien partout, excepté parmi les individus du bas peuple. Toute la bourgeoisie est, au moins extérieurement, religieuse.

Bonaparte ne paraît pas avoir beaucoup de partisans, dans ce côté de la France. On ne fait pas grande attention aux discours que tiennent, non plus qu’aux regrets qu’expriment les prisonniers de guerre qui rentrent. On a cependant entendu des gens du peuple et des enfants crier « Vive l’Empereur! », en voyant passer des militaires, qu’ils croyaient sans doute flatter par cette espèce d’initiative.

En somme, l’esprit public est plutôt bon que mauvais dans cette partie du Royaume; il y a insubordination dans le peuple et faiblesse extrême, pour ne pas dire incapacité absolue, dans l’adminis-

Marie-

Louise.

Leroi Joachim.

tration; mais il y a, à peu près, une disposition générale à jouir de la paix et du gouvernement du Roi, que l’on préfère de beaucoup au précédent. Il ne reste guère dans le parti de Bonaparte que les anciens Jacobins et quelques militaires dont les espérances sont bouleversées.

9 Août 1814. — L’archiduchesse Marie-Louise n’admet personne auprès d’elle, à Aix; Talma, venu de Genève depuis deux jours, lui fait des lectures. Une personne, qui a accès dans la maison de la princesse, prétend qu’elle reçoit rarement des nouvelles de l’Ile d’Elbe et qu’elle se plaint de n’en pas recevoir de lettres; il paraît, néanmoins, qu’un émissaire lui aurait été envoyé de Elle, mais, se trouvant sur le point d’être surpris, il aurait jeté à la mer les papiers dont il avait été chargé. Ces détails viennent, indirectement, de Madame de Brignoles.

D’un autre côté, j’ai recueilli des détails assez intéressants sur la famille Bonaparte; ils émanent d’un capitaine génois, entré, il y a peu de jours, dans le port de Marseille.

A son départ de Naples, cet officier assure que le roi Joachim semblait ne plus rien craindre pour son trône, parce qu’il avait récemment conclu avec l’Autriche un traité lui assurant l’appui de cette puissance. Une des conditions de cette convention

était, qu’en cas de guerre, le prince devait se joindre avec son armée à un corps autrichien dont il aurait le commandement. On préparerait aussi, à Naples, une expédition maritime destinée à contenir les forces siciliennes pendant que le roi serait absent de son royaume. Le bruit, assez extravagant, d’ailleurs, court en Italie que Bonaparte en sera bientôt déclaré roi, avec le consentement de l’Autriche. L’ex-empereur a, dit-on, des personnes chargées de recruter pour lui sur divers points de l’Italie; ces agents remettent cent francs d’avance à tous ceux qui s'engagent secrètement à le servir au premier signal, en sorte qu’on est persuadé que, s’il débarquait sur quelque point, il serait accueilli par un grand nombre de ses partisans auxquels iraient bientôt se réunir tous ceux qui formaient l’ancienne armée française en Italie.

Ce capitaine a ajouté qu’en passant près de l’ Ile Bonaparte. d’Elbe, une barque est venue à son bord et que les matelots lui ont parlé avec enthousiasme de Bonaparte, à qui leur pays serait déjà redevable d’une grande prospérité et d’un surcroît de population.

Les maisons n’y suffisent plus pour loger les étrangers qui y arrivent. Ils ont été obligés de dresser des tentes et de construire des baraques.

Bonaparte est dans une activité continuelle; la nuit, il visite les casernes et les postes pour voir si

Nouvelles de l’Alsace.

chacun fait son devoir; le jour, il parcourt les travaux de nie. Suivant le dire de ces matelots, il aurait passé, dernièrement, au milieu d’une flotte de navires tripolitains pour aller visiter File de la Pianosa; il était sans suite, dans une barque.

Ces gens racontent aussi que beaucoup de Génois font de fréquents voyages à l’Ile d’Elbe, pour se concerter avec Bonaparte, et qu’il serait arrivé à Gênes quinze mille hommes de troupes anglaises venant d’Espagne, etc.

Le Roi sait quelle réputation ont les récits demer; aussi n’est-ce que pour son information que je lui transmets ceux-ci, qui semblent propres à la justifier par leur invraisemblance.

12 Août 1814. — Dans l’Alsace, il n’y a de chaleur parmi le peuple ni pour, ni contre le gouvernement; tout y est soumis à des calculs où l’affection n’entre pour rien. Le gouvernement actuel y est préféré au précédent, seulement parce qu’il coûtera moins de sacrifices et que les charges en seront moins pesantes. Cependant, il règne partout une certaine méfiance qui empêche de s’attacher sans hésitation à l’ordre actuel. Le bruit court que le Roi est mal entouré; que le parti de l’émigration domine en réalité, tandis que le parti le plus fort ne domine qu’en apparence, parce qu’on a besoin de lui et

qu’on le redoute; on dit, enfin, que ce qui reste du régime précédent sera détruit pièce à pièce. Les hommes exaltés, dans le système de la réaction, entretiennent aussi ces défiances par un langage qui décèle la même arrière-pensée.

Une des grandes calamités de l’administration, ce qui contribue à multiplier les incertitudes, c’est l’instabilité des positions personnelles. Un préfet, un ■sous-préfet, un maire, un juge qu’on n’a ni renvoyés, ni confirmés dans leurs fonctions, ne les excercent qu’avec tiédeur et indifférence. Ils perdent leur temps à s’occuper de leur propre situation, ne s’attachent point et ne cherchent pas à attacher les autres à la cause du Roi. D’un autre côté, les administrés se croient tenus à moins de respect et d’obéissance quand ils peuvent dire de leur sous-préfet, de leur maire ou de leur juge de paix : « Qu’ils ne fassent pas tant de bruit, ils ne sont pas là pour longtemps ! . . Ne payons pas; ce que celui-ci nous demande ne sera peut-être pas exigé par son successeur! » Aussi, n’a-t-on jamais vu plus d’insoumission dans le peuple, plus de relâchement parmi les fonctionnaires et les employés. Ils sont, en ce moment, la plaie la plus dangereuse du corps social.

Tandis que, d’un côté, le bas peuple est indifférent et hésitant, que la classe moyenne place ses préférences d’un côté dont on ne tirerait pas grand parti,

à l’occasion, les militaires et les hommes imbus des idées nouvelles forment une classe immense qui a, sur les autres, une grande supériorité d’énergie et de mouvement. Il est impossible de méconnaître qu’il existe, dans cette classe, beaucoup d’inquiétude et de fermentation. Sans cesse attentive à tout ce qui se passe, elle se fait des fantômes des moindres circonstances de la réaction; elle s’en tourmente l’esprit et tourmente celui des autres. Son humeur, ses défiances, ses calculs éventuels sur tout ce qui peut arriver, altèrent peu à peu la sécurité du public et les espérances de stabilité que le régime actuel avait fait concevoir. Tel est le motif pour lequel l’opinion publique dépérit chaque jour.

Le Roi est aimé; on estime beaucoup son caractère et on lui accorde une grande supériorité de lumières. Bien des gens sont persuadés que si S. M. était revenue un mois plus tôt, la France n’aurait pas été humiliée et sacrifiée comme elle l’a été. Mais, tout ce qui tendrait à affaiblir l’idée qu’on s’est faite de sa fermeté, tout ce qui semblerait prouver sa préférence pour le parti de l’émigration et sa défiance envers le gros de la nation, tout ce que le Roi ferait pour les émigrés et l’ancienne noblesse, au préjudice de l’armée et de la noblesse nouvelle, tout cela ne ferait que lui être fort nuisible, tout en ne servant qu’à flatter une classe d’individus déjà gagnée à sa

cause et en produisant un effet contraire sur une autre classe bien autrement puissante qu’il lui importe de mettre dans ses intérêts.

A Sarrebourg, la grand majorité des habitants ne peut croire que Bonaparte ait renoncé de bonne foi à jouer un rôle. On craint qu’il ne se soit seulement endormi pour un temps, jusqu’à ce que la France ou l’Autriche se trouve engagée dans des guerres dont il puisse profiter. Toutefois, beaucoup conviennent que, si le gouvernement s'unit sérieusement et franchement à toutes les énergies civiles et militaires que la révolution a créées, en marchant sans crainte avec les idées nouvelles et les hommes nouveaux, Bonaparte est perdu sans ressource, parce que ses partisans ne sont pas pour lui des hommes d’affection, mais des hommes d’intérêt privé qui, à profit égal, aimeront baucoup mieux la cause actuelle que la sienne. D’un autre côté, il serait fort à redouter que, si on prenait la route de la réaction, Bonaparte ne retrouvât un jour, en France, une armée de mécontents qui bouleverserait tout.

Tout ce que l’on peut redouter de danger réel est du côté de l'Ile d’Elbe. Mais, avec une forte administration, un grand respect pour la charte, on ferait facilement taire les clameurs et les mécontentements. C’en serait alors fait de Bonaparte pour toujours!

Irritations des esprits à Lunéville.

i5 Août 1814. — Un rapport, que je reçois de Lunéville, me confirme ce que j’exposais au Roi sur l'esprit public dans l’Est de la France; il n’est pas plus satisfaisant dans la Meurthe. On y trouve peu de partisans éclairés de la cause du Roi; ceux qui croient la soutenir, le plus chaudement, la gâtent par leur exagération et leurs prétentions exclusives. Ils irritent plus qu’ils ne calment et ils enveniment au lieu de guérir. Dans ce pays, plus qu’ailleurs, le peuple est relâché sur tous les principes de morale et de religion; tout ce qui tend à les rétablir le contrarie. Ce mal paraît encore plus incurable dans les campagnes que dans les villes.

Les prêtres forment, à Lunéville, une classe irritable, passionnée et qu’on trouve rarement sur la ligne de la modération; ils se font aussi, entre eux, une guerre d’opinion très animée. Ceux qui n’ont pas prêté les divers serments sont, par rapport à ceux qui les ont prêtés, hautains, tracassiers; ils s’éloignent d’eux avec un dédain affecté, les dénigrent, les ravalent et cherchent à les faire tourmenter par l’opinion. Cela tend à faire regretter aux prêtres assermentés un régime qui les mettait à l’abri de ce genre de persécution. Les hommes les plus passionnément attachés au service du Roi s’accordent à dire que les ecclésiastiques montrent un esprit de domination intolérable et que leur faux zèle

est très dangereux, son effet général étant d’armer toutes les idées contre l’ordre de choses actuel. On leur suppose, en effet, l’intention de tout ramener à eux, de faire rétablir l’ancien régime, en ce qui les concerne, et d’imposer aux individus et aux consciences un joug qu’ils ne sont plus disposés à supporter. Les deux exemples suivants démontrent à quel point les esprits sont échauffés à l’égard du clergé.

Un curé de village (à Vitremont) officiait à l’occasion du dernier Te Deum. Il avait dit des choses tellement à contre-sens et elles avaient été prises tellement de travers que, lorsqu’il fut question de sonner les cloches pour ce Te Deum. tous les paroissiens s’y opposèrent et il s’établit une sorte de lutte publique entre lui et eux.

Dans un autre village, non loin de Lunéville, le curé prêchait contre Bonaparte, qu’il traitait de « scélérat et de damné ». Il lui reprochait même « d’avoir traîné le Pape par les cheveux ». A ces mots, ‘un des paroissiens se leva insolemment et cria tout haut : « Cela n’est pas vrai! Je connais le Pape; il n’a pas de cheveux! » Tout l’auditoire se mit à ricaner, comme dans une halle.

De pareils incidents dispensent de rien dire de plus sur l’irréligion qui règne dans les campagnes.

ÎOO

Marie-

Louise.

16 Août 1814. — J’ai prié M. le maréchal Moncey de me communiquer les résultats de la surveillance qu’il fait exercer, à Aix, autour de Marie- Louise. Les détails qu’il me donne confirment tous ceux que j’avais eu l’honneur de soumettre successivement au Roi et ils n’y ajoutent qu’une circonstance, fort grave, il est vrai : c’est qu’un des gens de l’Archiduchesse aurait dit « qu’elle avait reçu une lettre de l’Ile d’Elbe et que les mesures étaient prises pour que Bonaparte fût sur le continent à la tête d’une grande armée, d’ici à trois mois ». Ce domestique annonçait, dans une maison qu’on ne m’indique pas, « que l’opinion de l’entourage de Marie-Louise était, que Bonaparte ferait toutes les tentatives possibles pour remonter sur le trône ».

Le lieutenant de gendarmerie, auquel on doit ces renseignements, mande qu’il s’est assuré de deux femmes qui travaillent chez Marie-Louise et qu’elles ont transmis des informations semblables. Elles ont entendu dire que la princesse devait, sous peu de jours, faire un voyage incognito à Lyon. J’estime, pour mon compte, que cet étrange projet doit être révoqué en doute.

L’officier dont il s’agit et qui avait été envoyé sous prétexte d’inspecter la cavalerie de son armée, a été bientôt démasqué par les autres agents auxquels est confiée la surveillance de Marie-Louise. A ce

propos, l’un d’eux me fait remarquer qu’ils sont maintenant cinq, à Aix, se contrôlant et se contrariant mutuellement; sans parler du prince Kolowski, pour la Russie et du maréchal Neyperg, pour le cabinet de Vienne. La suite de Marie-Louise ne s’en trouble pas plus pour cela et sa correspondance n’en est pas moins active. Il lui est arrivé, en un jour, deux courriers; aussi, M. le comte Neyperg a-t-il du s’apercevoir qu’une correspondance aussi active ne pouvait qu’inquiéter le gouvernement français et on m’assure qu’il doit avoir écrit à son ambassadeur, à Paris, à ce sujet.

La grande nouvelle qui circulait à Aix, était que plusieurs maréchaux, notamment le maréchal Macdonald, s’étaient coalisés contre le comte de Blacas et se flattaient de lui faire perdre la confiance du Roi.

Un autre bruit qui se répand, concerne le fils de Le r< Bonaparte. Les Autrichiens de marque, qui se trouvent en Savoie, ne sont pas tous d’avis de l’élever afin d'en faire un jour un cardinal; aujourd’hui, il serait question de le porter au trône d’Italie, sous la haute protection de l’Autriche.

J’ai la certitude que le marquis de Beausset est à l’Ile d’Elbe, que Bonaparte correspond activement avec lui et que des officiers s’embarquent et débarquent chaque jour à Livourne. Napoléon a envoyé

i de

un de ses navires à Gênes, il y a peu de jours:

Le colonel Le Grosnier s’est rendu chez le maréchal Neyperg et lui a parlé de la nécessité d’interdire l’entrée du territoire aux estafettes autrichiennes. Je crois qu’on gagnera peu à cette mesure, car les paquets seront déposés à Montmélian, au poste autrichien, d’où un piéton les apportera à Marie- Louise.

Propagan- 18 Août 1814. — Des renseignements, recueillis

de bonapar- 1 ° '

uste. par un jgg Sous-préfets de Seine-et-Oise, indiquent qu’on fait circuler dans le public des médailles portant, d’un côté, l’effigie de Bonaparte avec l’inscription : Espérance, et, de l’autre, le mot : Courage, avec la figure de Marie-Louise. Ces médailles sont, dit-on, de la grandeur d’une pièce de un franc.

On prétend, aussi, que d’anciens militaires, après avoir hautement crié : « Vive le Roi! » se retournent les uns vers les autres, avec un air de complicité, et ajoutent : « Vive le Roi... de Rome et son père! »

m*ents e"cn Une nouve^ffi beaucoup plus grave, que je reçois,

X endee- concerne les armements qui continuent dans la Vendée. Des individus, qui se disent brevetés de divers grades militaires, dont ils prennent les insignes, s’arrogent sur le pays un commandement qui annule

LA FRANCE EN 1814. io3

l’action de l’autorité légitime; ils donnent des ordres et provoquent des rassemblements.

Les paysans, encore sous le prestige de leur ancienne domination, montrent une aveugle obéissance. Les persécutions se renouvellent et des familles entières s’éloignent du territoire où règne l’épouvante. Impossible de prévoir où s’arrêtera le désordre. L’habitant manifeste, tout haut, son mécontentement; les soldats désertent par bandes.

Le maire de Nantes, de qui je tiens ces détails, grossit probablement le mal et les dangers; mais, il est difficile qu’il n’y ait pas en cela quelque vérité, ne fut-ce que sous le rapport de la fâcheuse disposition des esprits.

Du reste, sur mon invitation, M. le ministre de la guerre envoie une garnison dans cette ville. Des recommandations expresses ont été adressées de n’en faire, dans les campagnes, que l’emploi le plus mesuré et d’accord avec les commandants militaires.

24 Août 1814. — Lors du passage à Genève de l’impératrice Marie-Louise, les personnes de sa suite tenaient les discours les plus répréhensibles contre la Famille Royale. Elles déclaraient que cet « échafaudage » ne pouvait durer six mois, car Napoléon allait tout entreprendre pour remonter sur le trône, devant être secondé par l’Autriche.

Nouveaux détails sur Marie-Louise à Aix.

Intrigues de Joseph Bonaparte.

L’Archiduchesse est, dit-on, arrivée à Aix sans aucune maladie qui nécessitât l’usage des bains; elle n’en prend que de propreté. Elle se fait beaucoup voir et montre plus d’affabilité qu’elle n’en avait sur le trône.

De nouveau, le bruit s’est répandu, dans les pays frontières de la Suisse, que Bonaparte, échappé de l’ Ile d'Elbe, allait entrer en France à la tête de quarante mille Autrichiens. Quelque absurde que soit ce bruit, il s’est accrédité tellement que les cultivateurs, croyant à une prochaine invasion, se sont hâtés de couper leurs blés avant la maturité.

D’un autre côté, tout fait supposer que Joseph Bonaparte se livre, dans le pays où il s’est établi, à des intrigues et à des correspondances secrètes. On prétend qu’il ne se passe pas de semaine qu’ii n’envoie deux ou trois courriers qui prennent la route du Jura; ceux qui sont chargés des lettres les moins importantes suivent la grande route, ils vont jusqu’à Fontainebleau où ils remettent leurs dépêches et en reçoivent d’autres. Les courriers qui prennent la route d’Italie traversent le lac Léman, vont gagner Thonon, puis, de là, le Valais. Ceux que le prince adresse à Marie-Louise traversent aussi le lac, pour aller prendre la Savoie.

Joseph fait beaucoup d’aumônes pour se rendre les habitants des pays favorables. Il a récemment

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parcouru, lui-même, toutes les maisons misérables du village qu'il habite, en donnant dans chacune une pièce de vingt francs.

Louis Bonaparte, qu’on avait dit sépare' de son Louis-Bo-

1 naparte.

frère, dans la crainte d’être compromis par ses intrigues, est toujours avec lui. Il paraît qu’il se propose d’aller joindre à Grætz, en Styrie, son frère Jérôme et sa sœur Elisa. Mais je sais que cette dernière est à Bologne, où elle fait ses couches.

Un secrétaire de l’Archiduchesse s’est rendu dernièrement à Genève, où il a acheté beaucoup de bijoux pour des cadeaux que doit faire cette princesse.

Un jeune Suisse, attaché à son service, de qui le préfet du Mont-Blanc tient tous ces détails, prétend que Marie-Louise a les plus fortes espérances de remonter bientôt sur le trône de France. Elle reçoit fréquemment, de plusieurs officiers marquants et d’anciens personnages de l’Empire, des lettres de dévouement sans bornes. L’empereur d’Autriche, à son retour de Paris, aurait défendu, par une ordonnance, de se permettre des injures contre la France et, surtout, contre Napoléon. Le prince Charles serait entièrement du parti de sa nièce et travaillerait de toutes ses forces au rétablissement de Bonaparte; il aurait même eu, à ce sujet, des scènes violentes avec son frère.

Le bruit court que l’Archiduchesse partirait des bains d’Aix, au commencement de septembre, pour se rendre directement à Parme, en passant par Turin et que son fils serait en Italie en même temps qu’elle.

Ces nouvelles, dont plusieurs ont déjà, d’ailleurs, été démenties, sont tellement graves, que j’insiste auprès du préfet pour qu’il ne s’en tienne pas, à cet égard, à des allégations et qu’il cherche à recueillir des preuves. Il doit avoir, à la proximité où il est, plus de moyens que personne, parce qu’il a été, luimême, très lié avec divers membres de la famille Bonaparte, notamment avec M"'e Bacciocchi dont il était le confident intime, pendant qu’il était préfet de Livourne (i).

Propos te- 2b Août 1 8 1 4. — Les bruits les plus extraordinai-

nus par Bo- ' 1 r

nie3 dTibe! res continuent à se propager relativement à Bonaparte. Ainsi, on parle dans la ville de Chambéry d’une lettre écrite de l’Ile d’Elbe par un soldat de la garde à l’un de ses camarades et dans laquelle se trouveraient ce s mots : « Nous sommes bien nourris et bien payés ; nous gardons la cage, mais l’oiseau n’y est plus » .

D’autre part, il se débite, à Gênes, que Bonaparte

(i) Le préfet auquel il est fait ici allusion, se nommait M. Capelle.

a répondu à des otHciers français et italiens qui avaient été lui offrir leurs services : « Vous voyez que je ne peux pas vous employer; mais, retournez dans vos foyers. Si j’ai besoin de vous, je saurai vous trouver ».

On ajoute que, Napoléon ayant demandé à quelques officiers et soldats comment ils se trouvaient dans nie d’Elbe, ils avaient répliqué : « Fort mal; cette île ne vaut pas la France! » — Il leur aurait dit alors : « Allez, mes amis; sous peu, je vous mettrai ailleurs ! »

Ces propos, où perce si fortement l’esprit de parti et de haine me sont transmis par le préfet de Marseille. Ils contiennent, sans doute, beaucoup d’exagération, mais ils indiquent, au moins, avecquelle aveugle confiance on accueille toutes les paroles qu’on prête à Bonaparte, quelque absurdes qu’elles soient; combien les regards sont tournés vers lui et combien de gens lui supposent encore un avenir conforme à leurs coupables espérances! De son côté, il semble encore menacer tout ce qui l’environne, si l’Europe ne prend des moyens efficaces pour l’empêcher d’y être dangereux.

20 Août 1814. — La fête d’hier a dû donner au i.e roi à

. . . , ... l'Hôtel de

Roi une juste idée des dispositions de ses sujets. Ville S. M. a retrouvé sa capitale comme si elle n’en avait

jamais été séparée. Son arrivée à l’Hôtel de Ville n’a pas été un événement, mais un exemple ajouté à cent autres. On a reconnu cet usage consacré par des siècles et qui rappelle le touchant et noble échange entre les Français et leur roi : du respect et de l’amour d’un côté, de la confiance et de la bonté de l’autre.

Aussi, la fête avait-elle le caractère d’une fête de famille; une joie, non pas bruyante ni affectée, mais naturelle, était répandue dans l’assemblée. On eût dit des enfants longtemps dispersés et qui, après des fortunes diverses, se retrouvent sous le toit paternel et vont au-devant du père de famille. La Providence en a donné au Roi le cœur, le port et l’accent. Le caractère dominant de sa physionomie est un mélange de paternité et de dignité qui rend son aspect cher à ses sujets : aussi, la seule plainte qu’on ait formulée hier, c’est que le Roi n’ait pas adopté la forme de carrosse de rigueur en pareille cérémonie et qui ne laisse rien perdre au peuple des traits et de la présence de son prince.

Mais, c’est dans son discours que le Roi a répandu son cœur tout entier. Il a été applaudi, de ces applaudissements qu’on ne commande jamais et que, rarement même, les rois obtiennent. J’ai vu plus d’un assistant serrer la main à son voisin et répandre en commun des larmes. Oh ! combien de souvenirs,

de regrets, de remords, peut-être, ont excités et calmés les paroles les plus touchantes qui soient jamais descendues d’un trône!

Le Roi a vu couler les larmes qui se mêlaient aux siennes lorsqu’en son nom, comme au nom de sa famille, il a promis aux Français un bonheur qu’il leur fait déjà goûter. Il serait difficile de rendre à S. M. les impressions profondes qu’elle a si vivement ressenties et répandues autour d’elle. Ce qu’il faut que le Roi sache, c’est qu’il n’avait pas sitôt paru dans un salon, que le sentiment général était la crainte de la fatigue qu’il y éprouverait. On a trouvé trop long l’intermède, le concert et même la séance dans la salle du bal. On entendait partout un propos qu’on se renvoyait avec un vif intérêt : « On fatigue le Roi... il fait trop d’efforts... il en sera malade! »

J’ose garantir à S. M. qu’il n’y a eu, hier, qu’un seul sentiment à l’Hôtel de Ville et, j’oserais ajouter, dans tout Paris. Le lieu que le Roi a honoré de sa présence contenait une faible partie de l’élite de ses sujets; quatre cent mille autres étaient répandus dans la ville et ont pris part à la fête. Le 25 août même (1) a été vaincu par le 29; le temps, l’ivresse publique, l’éclat de l’illumination, cette prodigieuse

(1) Le e5 Août, la fête du Roi avait été célébrée à Paris.

affluence de spectateurs, le bon ordre sur tous les points, la parfaite tranquillité au milieu de ces flots qui inondaient les rues, les quais et les places pubh ques, tout a été au-delà des espérances les plus hardies et a justifié la garantie que j’avais osé offrir à S. M. Pas une querelle, pas un désordre, pas un accident n’a troublé la plus magnifique journée dont Paris ait à s’enorgueillir!

Quelle que soit la part qu’on veuille bien attribuer à la police dans un tel succès, il faut cependant remonter plus haut pour en trouver les causes, et la première est l’amour qu’on porte au Roi, sentiment qui domine inconsciemment tous les autres et qui absorbera les misérables résistances qu’on essayerait d’y opposer.

Aussi, avais-je recommandé de prononcer son nom sacré, mais sans en abuser, si un désordre se manifestait quelque part et de substituer aux menaces usitées et souvent impuissantes un reproche mieux approprié à des Français : « Comment! le jour d’une fête qu’on donne au Roi!.. Si S. M. le savait! »

On n’a pas même eu besoin de recourir à ce moyen; le sentiment que je viens de célébrer a fait la police de la fête. J’ajoute que le ciel a semblé prendre plaisir à l’embellir lui-même et cet heureux ha- . sard n’est pas ce qui a le moins frappé la foule que

le dernier gouvernement avait habituée à mettre un haut prix à cette sorte de superstition.

La Bourse seule a continué ses opérations sans distraction; mais, elle n’a pu échapper à l’influence de la fête. Les 5 pour cent y ont été, hier, à 80 francs et l’opinion était encore à la hausse.

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