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blées, comme avait fait la Convention, exagérant le principe du gouvernement électif, se constituent à l'état de puissance représentative de la souveraineté du peuple dans sa plénitude; quand un homme seul, comme avait fait Napoléon, après les plébiscites consulaires et impériaux, se considère comme le représentant unique, comme l'incarnation même du peuple, « le peuple, disait-il, ne pouvant se faire obstacle à lui-même », toute opposition devient alors impossible contre l'assemblée ou contre l'homme qui représentent à eux seuls tous les droits du peuple, et c'est la tyrannie qui règne et gouverne. Ainsi Royer-Gollard pensait défendre la liberté en mettant au-dessus de la chambre élective le pouvoir héréditaire de la royauté, et lorsqu'on lui parlait des institutions anglaises, il répondait : « En Angleterre, le gouvernement tout entier avec l'initiative réside dans la Chambre des communes, mais une aristocratie puissante et honorée résiste à l'omnipotence de ce pouvoir; en outre la constitution anglaise est née de son histoire, notre passé est différent du sien; enfin, il y existe des abus qui nous sont étrangers; mais ces abus, devenus des contrepoids, sont la sauvegarde de ses institutions politiques. En France, si la Chambre des députés devient aussi puissante que la Chambre des communes anglaise, si elle peut repousser les ministres du roi et leur en imposer d'autres qui seront ses propres ministres , sans aristocratie qui l'arrête, sans institution qui la réprime, elle devient le pouvoir unique devant lequel tous les autres doivent disparaître. C'en est fait de la Charte, c'en est fait de la royauté qui seule a donné
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à la France ce qu'elle a jamais eu de liberté et de bonheur : à la royauté est substituée la République. Augmenter le nombre des députés, c'est marcher dans la même voie, le noml)re est un élément de force : au dehors, il ins])ire le respect, au dedans la confiance; la chambre plus nombreuse sera plus lorte, l'équilibre entre la royauté et le pouvoir populaire en sera rompu, et cependant il n'est autre que l'équilibre entre l'ordre public et la liberté. »
Sous l'empire de ces idées, Royer-Collard, qui savait ne point déplaire au roi Louis XVIII, très jaloux de son autorité, et dont il convient de ne jamais oublier qu'il n'avait fait qu' « octroyer » la Charte, combattit le renouvellement intégral de la Chambre parles élections, l'augmentation du nombre des députés, enfin la prétention des ultra-royalistes à exercer sans limites ni contrepoids le droit d'amendement, et il se j)rononça pour le rejet du projet de loi, qui, disait-il, nétait point nécessaire. Allant jusqu'au bout de son opinion dans un second discours encore plus remarqué que le premier, il nia positivement le caractère représentatif de la Chambre des députés : « Ce n'est pas une représentation, disait-il, ce n'est qu'un pouvoir. Elle n'est qu'une des formes du gouvernement du roi. Si la Chambre était représentative, elle devrait être élue par la population tout entière, car là seulement est la source de la représentation. » Il alla même jusqu'à déclarer que l'élection n'était pas un droit : « Ce n'est qu'un fait introduit dans le gouvernement, ce n'est ])as un droit qui le précède ». La représentation, suivant lui, n'existait nulle part dans le gouverne-
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ment de la France, et les électeurs eux-mêmes, en nommant les députés, n'exerçaient pas un droit, mais remplissaient une fonction; c'est la Charte qui les instituait, pour que la nation, par le vote des lois et de l'impôt, intervînt dans ses propres affaires, et pour (|ue la liberté politi(}ue vînt au secours de la liberté civile, dont elle est la seule garantie.
Il était dans la destinée politique de Royer-Collard de réfuter lui-même cette théorie de la royauté héréditaire, régnant et gouvernant, en dehors et au-dessus de la Chambre des députés, simple assemblée consultative, exerçant tout au plus un droit de contrôle sur les actes du gouvernement de la France. Il y a loin des discours de la Chambre introuvable à l'Adresse des 221, et, quelques efforts que l'on fasse, on ne parviendra jamais à pallier le démenti que l'illustre orateur s'est donné à quatorze ans d'intervalle. Royer-Collard a été ainsi tour à tour l'adversaire et le défenseur du gouvernement représentatif, avec la même logique parfois subtile, avec la même éloquence toujours véhémente et passionnée. C'est qu'en réalité cet homme de dialectique serrée et de raisonnement abstrait était plus dominé par les circonstances qu'il ne voulait le laisser paraître, et les circonstances, à quatorze ans d'intervalle, étaient pour lui les mêmes, bien qu'elles se représentassent en sens contraire : en 1816, il craignait la contre-révolution que méditait la majorité ultra-royaliste de la Chambre introuvable; en 1830, il craignait la contre-révolution que préparait le ministère ultra-royaliste de Charles X. Il changea sa théorie, pour rester fidèle à son parti. N'est-ce pas
le cardinal de Helz qui a dit qu'un lioujnie public qui ne veut pas abandonner son parti est souvent tenu dabandonner ses opinions? Et si Royer- CoUard, dans la défense de deux thèses opposées, a déployé la même puissance, c'est que son grand esprit jouissait d'une faculté vraiment extraordinaire au degré où il la posséda « non de dominer les circonstances des hauteurs d'une théorie, mais d'élever à l'état même de théorie l'inspiration même des circonstances ». On sait qu'il lui échappa un jour de dire avec une solennité dédaigneuse : « Il n'y a rien que je méprise comme un fait ». Cette boutade n'était qu'un accès de vanité, et rien de plus. Si absolue que fût ordinairement sa pensée, il tenait plus compte des faits qu'il n'aimait à le dire : comment aurait-il pu prétendre à être homme politique et à exercer quelque influence, s'il avait méprisé les faits? Il n'v a rien de brutal comme un fait, et le fait s'impose à tous, même à M. Royer-Gollard. Ce qui est curieux, c'est que les théories du profond orateur ont eu deux fois son contre-coup dans la politique. En effet, ce sont les idées de Royer- CoUard qui ont incliné les conseillers du roi et Louis XVIII lui-même vers la célèbre ordonnance du 5 septembre 181(3. qui a dissous la Chambre introuvable et mis lin à la contre-révolution dans le Parlement; et ce sont les mêmes idées qui. reprises par les conseillers de Charles X, les ont conduits aux ordonnances de Juillet LSoO. Dans les deux cas, on a cru pouvoir mettre en exercice la prérogative royale telle que Royer-Collard l'avait conçue et définie; seulement, en ESKi on avait avec soi la
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l'i'uiice, tandis qu'en 1830 on l'avait contre soi, et c'est ainsi que l'ordonnance du 5 septembre a sauvé la monarchie des Bourbons de la branche aînée, tandis que les ordonnances de Juillet 1830 l'ont perdue. Après cela, que penser des théories en politique, sinon qu'elles sont d'un poids bien léger dans la balance des événements?
Que si l'on demandait laquelle au fond préférait Royer-Gollard de sa théorie de 1816, ou de celle que les événements de Juillet ont fait prévaloir, on ne devrait pas hésiter à dire que c'est la première. Ses idées politiques formaient un système coordonné, dont la royauté était non pas le couronnement, mais la base. Jamais Royer-Gollard n'a cessé d'être légitimiste, en même temps qu'attaché de cœur et d'esprit à la révolution plus sociale que politique, commencée dans les dernières années du xviii° siècle et dont il n'a pas vu la fin. On ne saurait trop redire que ce grand bourgeois appartenait à la démocratie, et qu'il la voulait à la fois libre et dominante, mais réglée dans sa liberté comme dans son pouvoir. La royauté ne lui semblait nullement destinée à être en France, comme elle l'est en Angleterre, l'arbitre incontesté, le modérateur suprême des partis; il la plaçait au-dessus des partis, exerçant le gouvernement, limitant la puissance de la nation comme la nation limitait son propre pouvoir, et tout cela grâce à des formes constitutionnelles, prévues dans la Charte. Le principe de la légitimité faisait le roi absolu en théorie; la Charte tempérait, limitait cet absolutisme de la royauté, dans la pratique courante des choses.
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Mais qui ne reconnaîtrait dans ce système, pure conception d'un puissant esprit, un caractère d'abstraction, voire d'utopie, qui le rend impraticable? Ce système s'est brisé contre les faits, et Royer- Collard n'a pas su voir que, du moment qu'il mettait en présence, le roi et la Charte, des conflits inévitables allaient se produire qui emporteraient tout. Il mettait la légitimité du roi au-dessus de la souveraineté du peuple, et il prétendait les faire coexister dans cette subordination de l'une à l'autre : c'était là ce qui était chimérique. S'il est vrai, comme l'a dit Royer- Collard, que l'on ne fait point au scepticisme sa part et que dès qu'il a pénétré dans l'intelligence par quelque cot;', il ne tarde pas à l'envahir tout entière, on en peut dire autant d'un principe comme la souveraineté du peuple : dès que ce principe a conquis certains esprits, il ne tarde pas à s'emparer de la nation tout entière. C'est ce qui est arrivé, et Roj^er-CoUard le prévoyait bien, quand il soutenait que, pour donner à une Chambre élue le caractère représentatif, il était nécessaire de la faire élire par la nation, source de toute souveraineté et par conséc^uent de toute représentation de la souveraineté; il annonçait ainsi le suffrage universel qui exerce un droit et qui n'accomplit pas une fonction, dès qu'il est mis en mouvement. L'établissement du suffrage universel a changé si profondément la France, qu'il a rendu toute restauration monarchique impossible, et que toutes les vues, toutes les conceptions a priori de Royer-CoUard sont devenues nulles et vaines. Elles ne sont plus pour nous qu'à l'état d'incidents historiques, mais ces incidents eux-mêmes sont intime-
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ment liés à l'histoire de la détense de la Révolution française contre ses éternels adversaires; et c'est un devoii* de reconnaissance que la démocratie acquitte envers le philosophe profond et le grand orateur qui n'inventait ses théories que pour combattre et réduire à nt-ant les efforts des revenants de l'ancien j'égime.
Cela se vit encore dans la lutte oratoire que Royer- Gollard soutint à propos de la discussion du budget de 1816. La Commission ultra-royaliste, organe ei agent des passions politiques du côté droit de la Chambre, avait, au moyen d'amendements, cherché à faire prévaloir certaines dispositions qui ne tendaient à rien de moins qu'à remettre en question les promesses de la Charte relatives aux biens nationaux. Cette Commission semblait à Royer-Collard usurpatrice et anarchique tout ensemble. Il s'opposa, dans la discussion, à l'adoption de ces amendements, au nom de ce qu'il appelait la tbnction royale de l'initiative. La majorité ultra-royaliste de la chambre, reconnaissant que le puissant orateur ne cherchait qu'à limiter ses {pouvoirs, protesta violemment contre son discours. R.oyer- Col lard parla aussi sévèrement à ces conservateurs qu'il aurait fait à des révolutionnaires : « Je m'arrête, dit-il avec une mélancolique éloquence, je cède au découragement qui s'empare de moi, et je déplore cette fatalité qui nous repousse sans cesse vers les bords de cet abîme dont nous sortons à peine — L'initiative royale n'est pas une vaine forme dont on puisse s'écarter sans danger. C'est elle qui maintient notre état monarchique au milieu des éléments divers qui le composent. Dé-
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pouiller le roi de l'initiative, ce serait trajiper la royauté au cœur. En vain le roi abusé vous abandonnerait cette partie si importante de son autorité; ce sacrifice n'est pas en sa puissance: il aurait di^^posé de ce qui ne lui appartient [)as. »
Mais il convenait de rassurer les intérêts alarmés au moins autant que de détendre la prérogative royale. Royer-CoUard n'y manqua point; il fit voir clairement que la Commission de la Cham!)re, avec ses amendements, proposait tout simplement une banqueroute i)artielle, et ici encore, pour démontrer qu'une telle mesure était impossible, il mil en avant la royauté, « on en convient positivement, s'écria-t-il, on veut payer cent francs avec soixante. Ah! la France le remarquera bien; ce n'est pas son roi, ce roi qu'elle veut et qu'elle aime qui fait une proposition de cette nature; l'initiative royale ne se produira jamais sous ce caractère. Le roi veut que la loi soit gardée et que les obligations contractées soient remplies. Les rois ne dédaignent j)as le triste honneur d'une obéissance passive à leurs engagements. Ils ont de plus hautes pensées et de plus nobles instincts que les nôtres, et quand on étale à leurs yeux les avantages et les profits des résolutions vulgaires, ils savent répondre comme Alexandre : c Et moi aussi, si j'étais Parménion ! » comme le roi Jean : 'c Si la justice et la bonne foi étaient bannies de la terre, on les retrouverait dans la bouche et dans le cœur des rois ».
Celte éloquence ne désarmait pas les passions des ultra-royalistes, mais il est permis de croire qu'elle ne laissait pas de faire impression sur l'esprit de
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Louis XVIll. Ce prince éclairé s'irritait des prétentions des réacteurs, à mesure qu'il en voyait les périls. Son ministre favori, M. Decazes, le préparait insensiblement à l'idée d'exercer un jour ce droit royal d'initiative dont Royer-Gollard avait si bien parlé. Royer-Collard n'eut guère qu'une influence fort indirecte dans les résolutions qui prévalurent alors et qui aboutirent à l'ordonnance du 5 septembre 1816 et à la dissolution de la Chambre. Ces résolutions, dont on parla peut-être en petit comité avec MM. Pasquier, de Serre, Beugnot, Mole, Laine et Royer-Collard lui-iuème, furent tenues secrètes jusqu'au dernier jour entre le roi et M. Decazes. Pour l'opinion libérale, la dissolution n'était qu'un vœu et qu'une espérance. On raconte en effet que, l'avant-veille, Royer-Collard dînait chez M. Decazes, et qu'après le dîner le ministre fit part à ses convives de la mesure qui allait paraître au Moniteur. En entendant cette nouvelle, Royer-Collard, qui n'en pouvait croire ses oreilles, oublia sa gravité habituelle, se jeta au cou de M. Decazes et l'embrassa, en disant qu'il fallait lui élever une statue.
La vérité est que, par l'ordonnance de 1816, M. Decazes et Louis XVIII venaient de clore la période de réaction contre la Révolution française et ses princij)es qui avaient commencé à la dictature de Robespierre. Depuis lors, la France n'a eu que trop souvent l'occasion d'assister à des retours offensifs de res])rit contre-révolutionnaire, mais les agressions violentes, elle les a toujours repoussées, comme en juillet 1830; et les périodes de réaction, elle les a traversées et subies, avec la confiance