LES DOCTRINAIRES
Aulendemain delaséaiice royale paroùLouis XVIIÎ avait ouvert la session des Chambres, après les élections qui suivirent l'ordonnance du 5 septembre 1816, La Bourdonnaye, l'un des plus fougueux ultra-royalistes de la Chambre introuvable, rencontrant dans les couloirs Royer-Collard avec qui il causait familièrement, lui dit : « Eh bien, vous voilà plus de coquins que l'année dernière! — Et vous moins «, répondit Royer-Collard, rendant à son interlocuteur la monnaie de sa pièce. A bien prendre les choses, ces deux partis de « coquins » n'étaient ni plus ni moins que les deux partis entre lesquels se divisait la France : d'une part, le parti qui attaquait la Révolution française et comptait bien l'abolir, les ro3'alistes ; et, d'autre ]:)art, le parti qui défendait les conquêtes de 1789 et travaillait à les étendre, les libéraux. Royer-Collard prétendait, dans l'orgueil de sa pensée solitaire, n'appartenir ni à l'un ni à
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l'autre de ces partis; et, dès cette époque, on peut le considérer comme le fondateur, le chef et l'oracle de cet antre parti que, dans le jargon de la politique, on a désigné sous le nom de juste-milieu.
Les panégyristes n'ont jamais manqué au parti du juste-milieu. En tête, il faut citer M. Guizot :
« Dej)uis bientôt un siècle, dit-il dans sa notice sur son ami Prosper de Barante, les partis et les individus ont été, en F'rance, en proie à des variations, à des conceptions, à des troubles inouïs dans leur pensée et dans leur conduite. Les déceptions ont égalé leurs piétenlions ; les désertions ont surpassé les témérités. Jamais plus grand spectacle n'a été mêlé de plus funestes et plus tristes scènes. Cependant, au milieu de ces vicissitudes contradictoires, sous cette fermentation obscure et impure, il y a toujour> eu. en France, depuis la fin du xviii'^ siècle, un vrai et constant sentiment public, un désir et un effort intime vers son but j)ermanent et légitime. Sous tous les régimes et en dehors de tous les partis, il v a eu un ]iarli du bon sens et du sens moral, un parti des honnêtes gens et des esprits modérés, voulant le respect de tous les droits divers et le dével»] pement à la fois libre et régulier de toutes les forces saines de l'humanité : parti sans cesse froissé, trompé, égaré, battu et vaincu en apparence, mais toujours subsistant et renaissant ujalgré ses fautes et ses revers, ses mécomptes et ses découragements; timide et inquiet, mais vrai et persévérant représentant du vœu national et de la bonne cause au milieu des problèmes et des orages de la civilisation contemporaine. »
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Dans les rangs de ce parti, à l'époque de la Uestauralion où nous sommes, on remarqua bientôt un petit groupe d'hommes, unis entre eux par des relations de société au moins autant que par des affinités d'esprit, ayant surloutpour lien commun une tendance à toujours tout critiquer plutôt que de prendre part à l'action, à parler sans cesse, avec une affectation parfois irritaiite, de leur indépendance, à dédaigner les faits pour se confiner dans les théories, enfin à introduire dans la politique courante des principes abstraits et des vues générales. Ni l'esprit, ni le talent d'écrire et de parler, ni la dignité du caractère ne leur manquaient. Ce n'est pourtant pas à ces causes diverses qu'il convient d'attribuer la rée.Ue influence que, malgré leur petit nombre, ils ont exercée, moins encore dans les Chambres que dans le pays. Ils ont été les éducateurs et les maîtres de l'opinion publique. On les a nommés les Doctrinaires ^ Etait-ce bien le nom qui leur convenait? Il importe assez peu de discuter cette question. Ce qui est plus certain que la |)rétendue doctrine des Doctrinaires,
1. On ne sail pas a;i juslc la véritable orig-ine de celte dénomination appelée à faire une si. grande fortune. On a Jungtemps cru que c'était aux Pères de la doctrine chrétienne, de la congrégation de l'Oratoire, qui furent, comme on l'a tu. les premiers professeurs de Royer-Collard, le chef incontesté de ce petit groupe parlementaire, qu'il fallait rapporter l'honneur d avoir donné leur nom à ses amis et disciples politiques. Mais il parait plus vraisembhible de rattacher lappellalion de Doctrinaires à un incident de séance parlementaire. Comme les orateurs de ce groupe avaient sans cesse à la bouche les mots de principes, de théories et de doctrine, un jour, un royaliste de la Droite, impatienté de ces répétitions perpétuelles, se serait écrié : « Voilà bien nos Doctrinaires! » Et le surnom leur serait resté.
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c'est leur dessein tout politique de se ménager, à la fois dans la Chambre et dans l'opinion, une place intermédiaire entre les libéraux de gauche qui représentaient le parti de la Révolution et les royalistes de droite qui représentaient le parti de l'ancien régime. Ils ont consacré les efforts de leur vie, même après la révolution de Juillet, à séparer la cause- de la royauté de celle de l'ancien régime et la cause de la liberté politique, telle qu'ils l'entendaient, de celle des idées révolutionnaires. La lésfitimité et la Charte, telle aurait pu être leur devise, comme celle de Royer-CoUard. Pour appliquer leur politique, il leur fallait un gouvernement; ils essayèrent et même ils réussirent à en fonder un quia duré trente ans. le gouvernement des classes moyennes. Dun coté donc, les Doctrinaires étaient royalistes, mais ils ne voulaient pas l'être à la façon des royalistes de naissance; et, d'un autre autre côté, jugeant que la Révolution avait fondé en France une société nouvelle, tout à fait distincte de celle qui s'était écroulée en 1789, ennemie des privilèges et sûre de ses droits, tels qu'ils étaient reconnus et consacrés parla Charte, ils s'inclinaient devant cette puissance nouvelle et même ils la protégeaient contre les attaques dont elle était l'objet, mais ils ne reconnaissaient point le principe de la souveraineté du peuple. Pour eux. ni le roi ni le peuple n'étaient souverains. Royer-Collard allait même jusqu'à dire qu'il n'y a pas d'autre souveraineté, dans une société qui veut être libre, que la souveraineté de la raison. Au point de vue philosophique, cette opinion est peut-être soutenable : en politique, on se tromjie souvent,
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quand on croit résoudre les problèmes en se contentant de les nier pour les écarter.
Que si l'on demande pourquoi ce nom de « Doctrinaires » est entré si rapidement dans la langue politique, on n'en trouve pas d'autre raison que la façon de penser, de parler et d'agir des hommes à qui ce nom a été appliqué avec un sentiment assez complexe de jalousie et de dédain. Les Doctrinaires étaient dans la Chambre en fort petit nombre, cinq ou six tout au plus; et ils y avaient, chacun ^on caractère, sinon son rôle. Hors de la Chambre, ils se réunissaient soit chez Mme de Sainte-Aulaire, dont le ministre Decazes devait épouser la fille, sans être du parti, soit chez la duchesse de Broglie, fille de Mme de Staël, cette personne supérieure qui a laissé de si chers souvenirs à tous ceux qui l'ont connue, unissant tous les charmes de l'esprit à toutes les grâces du cœur. « Ce parli qui, suivant un mot du comte Beugnot, aurait pu tenir sur un canapé » se divisait lui-même, a écrit le duc Victor de Broglie, dans ses Souvenirs, tout petit qu'il était, en chefs et adeptes, et, tout récent qu'il fut, en jeunes et vieux Doctrinaires. M. Boyer-Collard avait pour lui l'autorité; M. de Serre, l'éloquence; M. Guizot, l'activité d'esprit sur toutes choses, la hauteur des vues et la diversité des connaissances ' ; Camille
1. On remarquera l'admiration que dès celle époque F. Guizot inspirait au duc de Brog-Le, qui est resté jusqu'à la fin de sa vie l'un de ses plus fidèles et de ses plus intimes amis. Il s'en faut de beaucoup que Royer-Collard lîrofessàl, même en ce temjis-là, pour son jeune collègue, les mêmes sentiments. Royer-Gollard était un compagnon difficile. Pénétré de ridée de sa propre supériorité, il lui en coiitait de recon-
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Jordan était le plus aimable et le pins attachant
Les jeunes Doctrinaires qui se sont fait depuis un nom dans les le très ou la politique se groupaient alors derrière M. Charles de Rémusat, le princeps ju^'entutis de l'époque, l'esprit le plus richement doué par la nature que j aie jamais connu. » Tous avaient les yeux fixés sur Royer-CoUard; tous s'inspiraient de son esprit et même de sa manière solennelle et dogmatique. Dans leurs discours et dans leurs
naître n'ile des autres: entre autres traits de son caractère, il en est un que Ion doit signaler, quoiquil ne soit- pas à son avantage : il n'aimait pas les jeunes, et ce qu'il y avait d'org-ueilleux dans son âme et d'ironique dans son intellig-enre le portait à la négation de tous les talents qu'il voyait naître et grandir autour de lui. 11 reconnaissait cependant la supériorité de l'illustre comte de Serre qui, disait-il, lui avait donné des idées ; il finit cependant par se détacher de lui. bien qu'il lui eût écrit : « Il y a entre nous de l'ineffa- «able ». Quant à F. Guizot, il le prit de bonne heure en déplaisance, après avoir contribué plus que personne à lui ouvrir la carrière des grands emplois politiques. F. Guizot avait en lui-même et en sa destinée la plus grande confiance. « Il se croyait appelé, dit le baron de Barante. à une haute autorité sur son pays et sur son temps, à vine position suprême, à l'exercice du pouvoir. Il avait trop de sens et trop d'esprit pour rien dire de pareil, mais cette conviction intérieure changeait son ton et ses manières. Sans nulle malveillance, sans aucun dédain, il jugeait chacun de haut, et on s'en rendait compte. Jouir de sa conversation spirituelle et instructive, de la douceur et de l'égalité de son commerce, de l'élévation de ses sentiments, c'était ce que ses amis avaient de mieux à faire. La plupart ne se sont jamais blessés de sa supériorité, d'autant qu'il ne songeait pas à rabaisser les autres: il avait surtout une conscience ferme et tranquille de la mission que lui donnait son talent. Mais M. Royer-Collard ne s'y résignait point : « Il me regarde, disait-il, comme, une pièce de son jeu d'échecs; c'est ce que je ne veux pas souffrir. )> Plus tard, après la brouille définitive, Royer- CoUnrd fut encorf^ plus sévère.
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écrits, sans s'y appliquer de parti pris, ils prenaient naturellement le ton, la mélliode, l'appareil de l'enseignement. Ils ne défendaient j)as une cause ni des intérêts, ils donnaient des leçons à leur })arli et à leur pays. Tout ce que la haute bourgeoisie a jamais su de politique, ce sont les Doctrinaires qui le lui ont appris, et il est profondément regrettable qu'elle n'ait pas mieux profité de leurs leçons.
Quand on examine théoriquement la politique doctrinaire, on ne peut guère lui refuser l'éloge qui est dû à l'une des conceptions de l'esprit humain les plus élevées et les plus ingénieuses tout ensemble. G^tte construction savante et délicate à la fois, où il V a de tout, à l'état de poutres et d'étais également nécessaires au soutien de tout l'édifice; où l'on trouve juxtaposés et s'appuyant l'une à l'autre la légitimité royale et le régime constitutionnel, le respect de certaines traditions du vieux temps et la notion nette et vive du progrès vers l'avenir, une aristocratie de convention dans la Chambre des pairs à colé de la démocratie dans la Chambre des députés, des hommages sincèrement rendus à la religion et un véritable culte professé pour la liberté de l'esprit et des opinions, tout cela forme un ensemble parfaitement admirable dans sa logique et dans sa fragilité. Il faut y voir surtout ce qui en fait la force et la beauté morales, je veux dire cette haute et sévère idée de la prééminence nécessaire, dans la politique des peuples iTbres, des droits sur les intérêts et des principes sur les événements. C'est là ce que remarque si justement F. Guizot dans ses Mémoires : « C'est le grand caractère, dit-il, bien chèrement
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payé, de la Révolution française d'avoir été une œuvre de l'esprit humain, de ses conceptions et de ses prétentions, en même temps qu'une lutte d'intérêts sociaux. La philosophie s'était vantée qu'elle réglerait la politique, et que les institutions, les lois, les pouvoirs publics ne seraient que les créations et les serviteurs de la raison savante. Orgueil insensé, mais hommage éclatant à ce qu'il y a de plus élevé dans l'homme, à sa nature intellectuelle et morale! « Les Doctrinaires, Royer-Collard en tête, comprirent ainsi le gouvernement qu'ils voulaient fonder au profit des classes moyennes, lis n'hésitèrent pas à faire ce que l'on pourrait appeler de la politique intellectuelle, avant de faire de la politique dite pratique. Ce fut leur gloire, mais ce fut aussi leur faiblesse. Le problème politique et social de notre temps est autrement vaste, compliqué, obscur que celui du temps des Doctrinaires : nous avons à organiser la démocratie et à lui donner, dans une République aussi libérale que puissante, le gouvernement qui lui est nécessaire. Ce qui aggrave notre tâche et la rend plus difficile, c'est qu'il semble bien que la démocratie, dont la souveraineté a été proclamée sans limites, se montre plus encline, sous les excitations de ses flatteurs, les docteurs du socialisme, à poursuivre la satisfaction de ses intérêts qu'à se régler, se contenir, se modérer elle-même par une éducation supérieure, dans le régime de la liberté sous la loi. La politique des idées a fléchi, tandis c{ue celle des appétits a grandi : ce n'est pas bon signe, et l'on ])eut en induire que la Révolution franç^iise. dans son véritable esprit,
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subit présenlenieiit une éclipse. 11 est leuips de se souvenir que les sociétés ne vivent pas seulement de pain, que la liberlé politique est la condition nécessaire de toute justice sociale, que la France n'a j)as cessé d'être le soldat du droit, c'est-à-dire de vivre, de combattre , de souffrir toutes les douleurs et d'acquérir toutes les gloires au service de la civilisation générale.
A coup sûr, la politique des Doctrinaii'cs n'est pas à reprendre : elle a péri pour toujours avec la société artificielle à qui elle était enseignée; mais l'exemple et les leçons de Royer-Collard et de ses amis et disciples sont utiles à méditer; peut-être même sont-ils bons à suivre, en les étendant à la démocratie. Bon gré, mal gré, il faudra bien se résigner à reconnaître que le gouvernement direct du ])euple par lui-même ne saurait être que la plus impraticable des utopies, prélude inévitable de la dictature, et que dès lors l'organisation du régime représentatif s'impose, à moins que l'on ne veuille abandonner et laisser périr la liberté générale. Une manque malheureusement pas de gens à qui cette perspective redoutable échappe : c'est leur imprévoyance qu'il faut craindre, et c'est leur ignorance encore plus que la médiocrité de leur esprit qu'il importe de combattre. La démocratie est un fait qui nous domine. Royer-Collard reconnaissait un jour que ce fait — un de ces faits qu'il affectait de mépriser — devait présider à toute notre politique : cette réflexion est encore plus vraie de nos jours que de son temps.
On se tromperait, en croyant que les Doctrinaires