‹ Royer-CollardChapitre 2 sur 26 · ORIGINES ET PREMIERE EDUCATION DE ROYER-GOLLARD · texte numérisé non relu

ORIGINES ET PREMIERE EDUCATION DE ROYER-GOLLARD

Vers le milieu du xyiii^ siècle, dans deux villages de la Champagne, situés à peu près à égale distance de la petite ville de Sézanne et non loin d'Arcis-sur- Aube, patrie de Danton, vivaient avec une aisance modeste, mais suflîsante pour leur assurer l'indépendance, deux familles de mœurs simples et austères, d'une probité sévère et d'une piété rigide, donnant à tous l'exemple du devoir accompli sans ostentation fastueuse, avec un profond sentiment de l'obéissance et de la résignation chrétienne, qui leur assurait les pures satisfactions de la conscience. C'étaient, à Sompuis, la famille Royer où, de père en fils, on cultivait un petit domaine héréditaire, et, au Meix-Tiercelin, la famille Collard qui avait compté, depuis le xvi® siècle, un certain nombre de

h<)vi:h-c:()li.ai{|),

tabellions et autres petits hommes de loi. Les Royer aussi bien que les Collard étaient entourés de la plus grande considération, qu'ils devaient à leurs capacités autant qu'à leurs vertus.

A Sézanne, un prêtre janséniste avait apporté sa doctrine qui ne tarda pas à ra3'onner autour de lui, dans ces maisons de petite bourgeoisie où régnaient déjà la piété, la frugalité, Tesprit de charité et de sacrifice. Au Meix-Tiercelin, comme à Sompuis, les lal)Oureurs lisaient le Xouveau Testament et s'exerçaient à en retenir par cœur quelques versets; les iilles et les femmes portaient toujours avec elles, dans un petit sac, une Bible en langue vulgaire, qu'elles lisaient sur leurs genoux pendant les veillées d'hiver, comme, après la Réforme, les Puritains dans leurs villages d'Ecosse; enfin il n'était pas rare de rencontrer dans les champs des garçons de charrue qui attachaient un livre de piété au manche de leur outil et qui en retournaient les pages en traçant leur sillon. Ces graves lectures étaient plus morales c[ue ihéologiques. Elles entretenaient dans le cœur des po|)ulations de ce petit canton un christianisme sévère mais réfléchi, véritable source d'indépendance morale, bien que l'on s'y montrât fort docile aux prescriptions de la foi pratique : c'est ainsi que les servantes de ferme aimaient à prendre du service dans ces villages, assurées de pouvoir y vaquer en liberté à l'accomplissement de leurs devoirs religieux sous la conduite de leurs maîtres, et que dans les familles on observait avec rigueur les commandements de l'Eglise aux jours de jeûne prescrits et j)endant tout le Carême. Ch. do Rémusat dit avoir

OHKilN'ES KT PIU.M 1 KKK KDUCATIOX. 7

lu des lettres écrites par des paysannes de Sompuis : on dirait, écrit-il, les lettres retrouvées de quelques sœurs converses de Port-Royal. Pour en finir avec ces particularités, dans la maison paternelle de Royer-Collard il y avait une domestique, du nom de Marie-Jeanne Gérard, qui jouissait en pleine propriété d'une bibliothèque spirituelle de 600 à 700 volumes, achetés par elle sur ses économies et qu'elle lisait et relisait, dès qu'elle avait une heure de loisir, afin d'en nourrir sa piété. Cette femme du peuple, à beaucoup d'égards supérieure, ignorait l'orthographe, mais elle écrivait fort bien des lettres aussi distinguées par l'esprit que par le cœur. Ses maîtres la traitaient avec le plus grand respect, et l'on ne doit pas s'élonner que M. Royer-Gollard l'ait choisie plus tard pour être la gouvernante et la première institutrice de ses filles.

Au Meix-Tiercelin, les GoUard brillaient entre tous par leur ferveur religieuse, la dignité de leur vie, la fermeté de leur intelligence et de leur caractère. Ghose digne d'être remarquée, c'étaient particulièrement les femmes de cette famille qui attiraient l'attention publique par leurs mérites. Vers le milieu du xviu*' siècle, les GoUard étaient quatre frères : les aînés entrèrent dans les ordres; et l'un d'eux, Paul Gollard, se fit même prêtre de la Doctrine chrétienne chez les Pères de l'Oratoire; quantaux deux autres, Antoine Gollard, janséniste si zélé qu'on le surnomma le Soli/aire, resta voué au célibat, et Louis Gollard fut notaire, suivant les traditions de famille. Celui-ci eut quatre enfants, dont trois fils et une fille, Angélique-Perpétue (le souvenir de la mère

Angélique Arnaud, de Port-Royal, ne lut sans doute pas étranger au choix de ces prénoms , qui devint, par son mariage avec un Royer, de Sompuis, la mère de Royer-Collard. Parmi les fils, 1 un d'eux, Paul Gollard, imitant l'exemple de son oncle du même prénou), entra dans la congrégation de la Doctrine chrétienne et fut supérieur du collège de Chaumont; un autre, Louis Gollard, embrassa l'état militaire et devint officier dans la maison du roi. Malgré des fautes de jeunesse, celui-ci paraît avoir été un homme assez distingué. On racontait, dans la famille, qu'il avait mis la patience et la fermeté de sa mère à plus d'une épreuve. Adonné aux plaisirs, entraîné parles dissipations de la vie de garnison, il arriva un soir, dans la maison paternelle, pour demander de quoi j)ayer ses dettes. A ce moment, la famille Gollard vivait avec une grande parcimonie de ses modiques ressources, en faisant de nécessité vertu. Gomment songer d'ailleurs à prendre, si peu que ce fût, sur la part réservée aux pauvres? « Mon fils, dit sa mère à Louis Gollard, je vous ai donné tout ce que je pouvais vous donner. — Ma mère, reprit alors le fils, je Il ai donc plus d'autre refuge que la mort ; je vais y recourir dans votre maison, sous vos veux. — Mon fils. Dieu ne permettra pas, j'espère, que je ne puisse vous épargner un crime qu'en commettant moimême une faute; vous aurez ici l'abri, le vêtement et la nourriture, rien de plus. » Le soldat bouillant et qui se montrait si impétueux dans ses exigences dut se résigner et obéir. Il n'obtint rien de plus que le pardon de sa mère, dont le sang-froid sut ainsi consei'ver intact le patrimoine de ses autres enfants.

Page 1