ORIGINES ET PREMIERE EDUCATION
La fille de cette femme courageuse, Angélique-Perpétue CoUard, avait été depuis longtemps observée par Antoine Rover, cultivateur de son propre bien, à Sompuis, qui vint la demander en mariage et qui fut agréé. On rapporte qu'il dit à sa future, pour la décider : « Vous gouvernerez l'intérieur de la maison; vous dirigerez l'éducation de nos enfants, et vous ordonnerez de leur destinée. Je ne vous en demande qu'un seul, pour en faire un cultivateur comme moi. » De ce mariage naquirent trois fils et une fille. Le fils aîné mourut au berceau, et la fille, Angélique Ro3'er, ne lui survécut qu'un an. Le 21 juin 1763, naquit à Sompuis Pierre-Paul Royer qui, en ajoutant un jour au nom paternel celui de sa mère, devait illustrer si grandement le double nom de Royer-Collard. Plus tard vint au monde Antoine- Athanase Royer-Gollard, professeur à la Faculté de médecine de Paris, qui demeura toujours l'ami de son illustre frère. Usant du privilège que lui avait accordé son mari en l'épousant, leur mère décida que son fils aîné. Pierre-Paul, ferait des études complètes, et que l'autre, conformément au désir de son mari, serait retiré des classes de bonne heure afin d'être mis aux travaux de la campagne. Antoine- Athanase Royer ne ressentit aucun goût pour l'agriculture, e.t son père, qui ne voulut point contrarier sa vocation médicale, se priva de la satisfaction d'associer un de ses fils à sa vie de tous les jours. Devenu médecin et professeur, Antoine Royer-Gollard fournit une carrière brillante.
La première enfance de Pierre-Paul Royer-Gollard s'écoula dans la maison de Sompuis, sur les
genoux et sous les yeux de sa mère. G est elle qui lui inspira cette haute et sévère notion du respect, à laquelle il attacha tant de prix tout le reste de sa vie. Mme Antoine Rover était une personne d'élite. Douée d'une expressive et fine physionomie et d'un esprit supérieur, ses yeux bleus étaient tour à tour pleins de douceur et de sévérité, et ses manières simples et gi'andes ; en aucun temps, elle ne quitta le costume ni la coiffure des femmes de son village : cette petite bourgeoise était à la fois rustique et lettrée. Ses habitudes de piété n'étaient guère tempérées par les effusions de la tendresse maternelle : tout pour elle se ramenait au devoir tel que le comprend et 1 enseigne la religion, et trop souvent peut-être la religion ne fut pour ses enfants comme pour elle-même qu'une triste et rude discipline. Plus d'une fois il est arrivé à Royer-CoUard, dans le cours de sa longue vie, quand il était en veine de confidences, de se plaindre que, dans son enfance, on lui eût présenté la règle chrétienne dans sa froide rigidité, sans ces encouragements pleins d'indulgence, sans ces effusions du cœur dont les jeunes et tendres âmes ne sauraient se passer.
11 fut de bonne heure accoutumé aux sévères lectures. 11 les écoutait le soir, assis à la table où travaillait sa mère, en compagnie de quelques amies pieuses comme elles. On lisait surtout ÏHistoirr sainte, de Mésensruv, les récits de l'abbé Fleurv et les livres des austères écrivains de Port-Royal. Les Institutions chrétiennes de M. Singlin étaient données en lecture à l'enfant pour ses matinées de congé. S'il faut croire Sainte-Beuve, qui en reçut la
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confidence de Royer-Collard lui-même, cette lecture ennuyait beaucoup ce jeune esprit qui n'était ni froid ni impassible, et qui ne manquait nullement d'imagination, aux écarts de laquelle il se fût même volontiers laissé emporter. « J'ai toujours été une ujauvaise tête », disait Royer-GoUard à quatre-vingts ans. C'est sans doute à ces petites révoltes bien vite comprimées qu'il voulait faire allusion ; mais il n'en était pas moins docile aux enseignements de sa mère, dont il n'a jamais parlé qu'avec la plus profonde vénération. A aucune autre femme il n'a trouvé autant d'esprit, ce qui a fait dire finement à M. de Rémusat qu'assurément il devait ressembler à celte mère tant admirée. Royer-Collard avait d'ailleurs un faible pour sa famille maternelle ; il se donnait le tort léger de préférer les Collard aux Rover, aimant à répéter que, dans son pays, c'était faire l'éloge de l'intelligence vive et de la gentillesse aimable d'un enfant que de dire de lui : « C'est un Collard! y>
En 1775, ayant atteint sa douzième année, le jeune Royer fut envoyé au collège de Chaumont, dont le frère de sa mère, le P. Paul Collard, était supérieur. Cet oncle ayant été nommé en la même qualité au collège de Saint-Omer, son neveu l'y suivit. C'est là vraiment qu'il fît ses études. Le P. Collard, pratiquant en matière d'éducation la méthode des jésuites, lit tout recommencer à son jeune élève, afin de lui donner l'intelligence complète et raisonnée de connaissances qui n'avaient d'abord pris place que dans sa mémoire. Ce mode d'instruction influa puissamment sur les habitudes d'esprit de l'écolier. Ce premier pli, Royer-Collard
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le garda toute sa longue vie. Quand un livre lui avait plu, en lui suo-^érant des idées, il v revenait sans cesse : ("est ainsi qu'il resta toujours en commerce avec les grands écrivains de la Grèce, de Rome et du xvii® siècle, et, parmi ces derniers, avec Bossuet, Pascal et les maîtres de Port-Royal; aussi peut-on dire que nulle éducation littéraire et morale ne fut plus approfondie ni jilus soignée que celle de Royer-Gollard, tout imbu dès son adolescence de la culture classique dont il demeura pénétré.
Au collège de Saint-Omer, il aj)prit seul les mathématiques, et il les sut assez bien pour être en état de les enseigner, ce qui est peut-être la vraie et bonne manière de les réapprendre. Ses parents le destinaient alors à l'état ecclésiastique, et il partit même pour Moulins, où les Doctrinaires avaient un collège, afin de continuer d'y donner un enseignement où il avait pleinement réussi, tout en se préparant à la prêtrise. Mais si les mathématiques ne lui déplaisaient point, les lettres, la philosophie, l'éloquence, les beautés de nos tragiques le ])assionnaient. Pendant les nuits il faisait diversion à des recherches entreprises pour vérifier certaines observations scientifiques de l'astronome Bailly, en relisant Corneille et Racine. A part Montesquieu, qui, de bonne heure, dut être pour lui un livre de chevet, il n'aima jamais les écrivains du xvm" siècle, à tel point qu'il crut s'honorer à ses propres yeux en faisant de Voltaire l'objet de son aversion toute particulière, encore qu'il ne cessât point de le lire et de le relire avec plus d'intérêt qu'il n'osait l'avouer.
Ce n'est pas d'ailleurs que sa piété fût excès-