‹ Royer-CollardChapitre 22 sur 26 · POLITIQUE RELIGIEUSE DE ROYER-COLLAKD · texte numérisé non relu

POLITIQUE RELIGIEUSE DE ROYER-COLLAKD

C'est par un discours sur la liberté des cultes que Royer-Gollard avait débuté à la tribune du conseil des Cinq-Cents et s'était fait connaître à la France. ( )n se souvient de l'émotion produite parce discours. l^es rovalistes du temps voulurent v voir comme une sorte de manifeste de la contre-révolution. Telle n'avait pas été la pensée intime de l'orateur; ce n'était qu'un acte politique, destiné à ramener le gouvernement d'alors dans les voies de la justice et de la modération. C'était encore moins l'expression passionnée dun sentiment religieux exalté jusqu'au fanatisme. Hoyer-Collard avait reçu dans son enfance une éducation profondément chrétienne, mais il était trop de son temps, pour ne pas com|irendre l'œuvre de sécularisation accomplie jiar la Révolution française et pour admettre que la vie politique et sociale de la France nouvelle et l'action de son gouvernement dussent être soumises à l'autorité religieuse :

POI.ITIQUK MKLiGIKUSi: 01, l{()Y KK-COrj, A lU). 171

«■est ce qu'il a démontré lui-mèiiie dans toutes les occasions oîi il a été ajipelé à s'expliquer sur les rapports de l'Eglise et de l'Etat. Au reste, il a toujours passé ])our beaucoup plus janséniste qu'il ne l'était. Sainte-Beuve l'appelle quelque ]iart « le plus mondain et le jilus' émancipé des Port-lloyalistes », mais c'est parce que le cachet primitifde Port-Roval avait marqué si avant sur cette forte nature, qu'il s'est si aisément trouvé l'homme le plus grave et le plus autorisé de ses contemporains. Son admiration pour les solitaires de Port-Royal n'a jamais fléchi; il l'a traduite de la manière la plus expressive, le jour où il a dit à Sainte-Beuve lui-même : « Qui ne connaît pas Port-Royal ne connaît pas l'humanité );. Port-Royal était un de ses sujets de conversation préférés. îl s'interrompit un jour, dans une causerie animée avec son confrère à l'Académie, pour s'écrier, à la fois étonné et satisfait : « Nous causons de Port-RoA^al; mais savez-vous bien, monsieur, qu'il n'y a que vous et moi, en ce temps-ci, pour nous occuper de telles choses? » Toutefois il était loin de souscrire à toutes les opinions et de partager toutes les croyances du Jansénisme, notamment dans la question de la grâce. Les doctrines si dures de Saint-Gyran le rebutaient; il les trouvait contraires à la liberté humaine, destructives de notre responsabilité, du méi-ile ou du démérite de nos actions, et, sous ce rapport, entachées d'erreur au point de vue d'une saine morale, a Les écrivains de Port-Royal, disait-il, ont pour eux les textes, et j'en suis fâché pour les textes. » Dans les leçons qu'il donnait à ses fdles, il revenait souvent

i~- i{ovi:ii-(:()i,L.\i!i).

sur ce sujet, pour leur dire qu il n'était pas possible que Dieu ne tînt pas compte des eilbrts de Thomme. « 11 n'est pas vrai, malgré ce qu'a dit l'Apôtre, que le souffle de la grâce souffle où il veut : c'est le fatalisme turc qu'une pareille doctrine; ce n'est pas la justice de Dieu. » Il n'en demeurait })as moins pénétré de la grandeur morale des hommes de Port- Royal, de leur pureté et de leur abnégation, et il se les proposait pour modèles : « De n'avoir jamais, pensé à moi dans ma vie publique, cela me vient deux », aimait-il à répéter à ses amis. Désintéressé de la fortune et des honneurs, Rover- Gollard pouvait à bon droit se féliciter de l'avoir été pendant toute sa carrière; mais qu'il eût été désintéressé de toute pensée personnelle, c'était trop se vanter. Il n'était pas jusqu'à la ])opularité qu'il n'eût recherchée, bien qu'il s'en défendît; il croyait ennoblir la popularité, en l'ajipelant du nom plus pompeux de considération, qu'il prononçait avec majesté. H eût mieux fait de reconnaître qu'un homme public qui veut agir ne saurait se passer de popularité; le tout est de savoir par quels moyens on l'acquiert et on la garde. Gomme l'a remarqué Lamartine, il y avait beaucoup d'orgueil dans le dédain de Royer- Collard, et s'il blessait souvent par ses mots à l'emporte-pièce, par ses boutades cruelles, il ne blessait jamais tout le monde à la fois, ce qui prouve une certaine attention à se ménager de certaines faveurs. Disciple de Port-Royal, Royer-Collard n'aimait pas les Jésuites. Sans aller aussi loin que Jansénius et Saint-C^'ran dans leur rigorisme, il reprochait aux Pères de la Compagnie de Jésus d'avoir adultéré,

l'OLiTioi i: iiKLiciKL si: i)i: iiovKr.-cioLi.Aiîi). 17;!

sophistiqué la morale chrétienne. Il se plaignait du relâchement, de l'énervement de la religion; mais il redoutait encore plus les erreurs doctrinales, cpii ont transformé peu à })eu le vieil et pur esprit chrétien. Ainsi, en parlant du clergé d'avant la Révolulion, il avait coutume de dire : « De la foi et des mœurs, il n'en faut pas parler; mais quelle doctrine, monsieur, quelle doctrine ! « 11 faisait grief aux Jésuites d'avoir dénaturé celte doctrine en l'édulcorant, afin de rendre la piété plus aimalile et plus facile, et d'avoir compromis la religion en la faisant servir à des lins politiques. Il craignait la Comj)agnie de Jésus et son action temporelle; il la détestait surtout, parce qu'il voyait en elle un gouvernement, à côté et en opposition avec le gouvernement laïque de la société civile. C'est par là que l'Institut de Loyola continue de donner prise. Les Jésuites, depuis leur établissement dans la catholicité, n'ont pas cessé d'être les agents de la réaction contre la Réforme, la philosophie du xviu^ siècle et la Révolution : il y a trop de politique dans les affaires de la Compagnie.

Royer-Collard n'a jamais pu s'en accommoder ^ Il sentit la sourde et toujours agissante influence des Jésuites; il eut à la combattre, il ne réussit pas à la

1. Sainte-Beuve raconte, dans une note de son Port-Royal , qu'au moment où l'écrit de M. de Ravig-nan {de l'Existence et de C Institut des Jésuites) parut en 1643, au plus fort do la lutte engag"ée sous Louis-Philippe et qui s'est souvent renouvelée depuis, il parla de cette brochure à Royer-Collard, qui lui dit : « Je l'ai lue; elle est bien, cette brochure; mais j'ai dit eu finissant: i'oilà un Iiomnie qui se croit jésuite. Il a la candeur de croire qu'il l'est; il est vrai que si on

17i ROVKR-COLLAHf).

refouler, au temj^s où il était président du Conseil royal de l'instruction publique. Il parait en avoir éprouvé un vif découragement. Le chancelier Pasquier rapporte dans ses Mcmoires que Royer-Gollard allégua devant ses amis comme motifs de sa démission « les dégoûts que lui donnaient les efforts du clergé pour désorganiser l'instruction publique, la faveur accordée aux petits séminaires et surtout les manœuvres pratiquées par le parti religieux pour soustraire l'instruction |)rimaire à l'influence universitaire ». Longtemps avant cette démission, il avait pris parti avec une extrême vivacité contre ceux qui avaient négocié à Rome un Concordat abolissant celui de lan x et les articles organiques qui en font partie intégrante, rétablissant le Concordat de François l^' et les anciens diocèses, avec une dotation en biens-fonds sur les anciennes propriétés du clergé invendues et affectées à cette destination nouvelle. On appelait cela mettre en harmonie avec la Charte les lois du royaume et les libertés de l'Eglise gallicane. Royer-CoUard neut point à s'expliquer à la tribune sur cette audacieuse entreprise de la contrerévolution, mais son opposition n'en fut pas moins vive dans les couloirs de la Chambre. C'est alors qu'il laissa échapper cette parole qui blessa si profondément ^L Laine et le duc de Richelieu : « Signer

lui montrait ce que c'est que les Jésuites, il ne le croirait pas. Il y a place dans Tordre pour de tels hommes; mais cela ne prouve rien, si ce n'est pour les individus. »

On a essayé d'atténuer, d'effacer même ce propos significatif, en lui opposant une lettre écrite par Rover-CoUard au P. de Ravig-nan. Ces paroles n'en ont p.ts moins été prononcées, et Sainte-Beuve les maintient.

POLITIQUE r.KLir.IKUSE DE ROYElî-COLLAP, D . 17.*»

le Concordat de 1817 était un crime politique; le soutenir est une bêtise ».

Ce Concordat, pure folie réactionnaire, n'aurait jamais obtenu l'assentiment des Chambres, surtout celui de la Chambre des pairs qui a rendu, sous la Restauration, tant de services à la cause libérale. On dut donc se borner à de certaines dispositions administratives, touchant le nombre des diocèses et la situation budgétaire du clergé. Ce projet de loi eut pour rapporteur le vicomte de Donald, et le rapport, comme son auteur lui-même, n'eut d'autres visées que d'attaquer le Concordat de 1801 et la Révolution française. M. Royer-Collard dut les défendre, et, dans son discours, fidèle à sa méthode qui consistait à prendre les questions pour les porter sur les hauteurs, il posa certains principes toujours utiles à méditer, toujours intéressants à relire, à cause des formes du langage, qui sont de la plus sévère beauté :

« Qui en croirait le rapport de la Commission, dit-il, se persuaderait que la Chambre délibère en ce moment sur la religion, et, pour citer les propres termes de M. le rapporteur, qu'elle va rendre une loi religieuse, sur laquelle par conséquent l'unanimité est requise, comme elle le serait en matière de croyance. Faut-il donc rappeler que la religion, ses dogmes, ses préceptes, sa hiérarchie, en un mot tout ce qu'elle a de saint et de divin, ne tombe point, ne peut jamais tomber sous l'action des pouvoirs politiques. La religion n'a d'humain que ses ministres, faibles hommes comme nous, soumis aux mêmes besoins, sujets aux mêmes passions, organes mortels et corruptibles de la vérité incorruptible et

170 ROYIin-COLLAIU).

immortelle. Dans la relio:ion, et dans la relig-ion seule, est déposée la sanction de la morale, par conséquent la sanction de la société! L'Etat a donc un grand intérêt à lui prêter son appui, pour obtenir son assistance. Mais est-ce à la religion même qu'il s'allie? Cela est impossible; elle est invisible; elle ne se produit, ne parle et n'agit qut^ d'après ses ministres. Eux seuls donc, jamais la religion, sont l'objet des lois qu'on appelle aujourd'hui relio'ieuses.

« L'alliance dont je parle consiste en ce que de la mission divine du prêtre l'Etat fait une magistrature sociale, la plus haute de toutes, puisqu'elle a pour fonction d'enseigner la religion. Le prix de l'alliance, <{u'on excuse cette expression nécessaire, est la protection; la condition, c'est que le prêtre n'en sortira point pour troubler l'Etat. Voilà la matière de tous les Concordats. L'Etat reconnaît et honore tous les ministres de la religion; il les tire de la condition commune et les élève au-dessus des soins et des besoins de la vie; il les soumet, il fait plus, il les engage aux lois, et les contient ('troitement dans la dépendance civile.

« C'est ainsi que par la seule force des choses et sans préméditation réciproque, quand les ministres de la religion entrent dans l'Etat, tout ce qu'ils gagnent en protection et en dignité, ils le perdent en indépendance. Les droits de l'Etat sur les ministres de la religion commencent aussitôt qu'il les discerne et les protège. Alors la condition du gouvernement ecclésiastique change. Sans altérer la hiérarchie, il la confond avec le nouvel ordre de magistrature

POMTIQUE KKLIGIEUSK DK HO Vi:iî-COLT.AFî n . 177

qu'il va former; il se met en contact, en harmonie avec les institutions publiques et avec la pensée générale de la société; il s'adapte aux besoins et aux territoires qui lui sont indiqués; il peut aller et il va jusqu'à soumettre le choix de ses chefs à la désignation des pouvoirs temporels; et quand tout est ainsi réglé, il n'y peut rien changer. Rien de ce qu'il ferait seul et à Tinsu de l'Etat n'entrerait dans l'Etat. Les évêques qu'il aurait consacrés seraient sans doute évêques dans le monde invisible de la religion, ils ne le seraient pas dans l'Etat; ils ne seraient pas magistrats.

« 11 n'y a rien de plus incertain et de plus variable que les rapports non de la religion, ceux-là sont invariables, mais d'un clergé quelconque avec l'Etat qui l'admet dans son sein. Ces rapports n'ont jamais été déterminés par la prévoyance. En cette matière, comme en tant d'autres, c'est la force des situations qui décide, bien plus que la raison et l'opinion. Les gouvernements subissent les choses, alors même qu'ils luttent contre elles, et les plus puissants ne sont guère que les serviteurs du temps et des circonstances. »

Quiconque voudra y réfléchir et comparer les affirmations dogmatiques de ce discours avec les instincts et les sentiments du peuple , sur cette question si élevée et si délicate, trouvera résumée, dans ces quelques phrases qui sont comme autant de rayons de lumière, toute la philosophie des rapports de l'Eglise et de l'Etat, tels que la France, prise dans son ensemble et non pas dans quelques groupes isolés, les comprend et veut qu'ils soient

ITS noYEn-corj.Ai'.n.

compris. Le prêtre dans son église, le prêtre exerçant dans 1 intérêt de la société une fonction reconnue nécessaire et rémunérée l\ ce titre, le prêtre ne pouvant être quelque chose qu'à la condition de rester soumis et dépendant de la ])uissance civile : voilà ce que montre Royer-Collard comme la conséquence du Concordat passé entre les deux puissances. Personne en France n'a séparé plus complètement les deux pouvoirs, alîn de séparer ce qui ne doit jamais se mêler et se confondre, la religion et la |)olitique. La doctrine de Royer-Gollard, c'est ce que Ion pourrait appeler Tanti-cléricalisme dans toute sa rigueur. Les plus déterminés « séparateurs » de l'Eglise et de l'État iyont difficilement ])lus loin, à moins qu'ils ne sacrifient à leurs théories jusqu'à jjrésent inapplicables soit les délicatesses de la conscience religieuse, soit les droits imprescriptibles de la société laïque et affranchie désormais du joug de l'Eglise.

La loi du sacrilège offrit à l'éminent orateur l'occasion d'exposer ses doctrines avec plus de force encore et plus d'éclat. Cette loi monstrueuse avait été combattue à la Chambre des pairs avec autant de fermeté que de noblesse, surtout par le duc de Broglie dont le discours mérita d'être qualifié d'admirable par Royer-Collard lui-même. Elle revenait à la Chambi'e des députés amendée déjà sur plusieurs points, et l'on savait que M. de Yillèle se l'était laissé imposer par le parti de la Congrégation. L'opinion jmblique n'en était pas moins fort émue : c'était la théocratie faisant un suprême effort pour donner l'assaut à la France moderne. Rover-

i»«)Lrn()ii: uKi^KiiKUSK de noYtr.-coLLAiti). 17'.»

Collard n'hésita pas à le déclarer : « Ce piùncipe théocraii<jue qui menace à la fois la religion et la société est d'autant plus odieux, dit-il, que ce ne sont pas, comme aux jours de la barbarie et de l'ignorance, les fureurs sincères d'un zèle trop ardent qui rallument cette torche. La théocratie de notre temps est moins religieuse que politique; elh* fait partie de ce système de réaction universelle (jui nous emporte : ce qui le recommande, c'est qu'elle a un aspect contre-révolutionnaire. »

Royer-Gollard s'attacha donc à démontrer \r caractère théologique et théocratique du projet de loi. « Qu'est-ce que le sacrilège ? demanda-t-il. C'est, selon le projet de loi, la profanation des vases sacrés et des hosties consacrées. Qu'est-ce que la profanation ? C'est toute voie de fait commise volontairement, et par haine ou mépris de la religion. Là s'arrêtent les définitions du projet de loi; il n'a pas voulu ou n'a pas osé les pousser plus loin, mais il devait poursuivre. Qu'est-ce que les hosties consacrées? Nous croyons, nous catholiques, nous savons par la foi que les hosties consacrées ne sont plus les hosties que nous voyons, mais Jésus-Christ, le saint des saints, Dieu et homme tout ensemble, invisible et présent dans le plus auguste de nos mystères. Ainsi la voie de fait se commet sur Jésus-Christ lui-même. L'irrévérence de ce langage est choquante, car la religion a aussi sa |)udeur, mais c'est celui de la loi. Le sacrilège consiste donc, j'en prends à témoin la loi, dans une voie de fait commise «ur Jésus- Christ.

« En substituant Jésus-Christ, le (ils de Dieu, vrai

180 HOVKH-COLLARD.

Dieu, aux hosties consacrées, (ju"ai-je voulu? si ce n'est établir par le témoignage irrécusable de la loi, d'une part, que le crime qu'elle punit sous le nom de sacrilège est l'outrage direct à la majesté divine, c'està-dire, selon les anciennes ordonnances, le crime de lèse-majesté divine, et, d'une autre part, que ce crime sort tout entier du dogme catholique de la |)résence réelle, tellement que si votre pensée sépare des hosties la présence de Jésus-Christ et sa divinité, le sacrilège disparaît avec la peine qui lui est infligée : c'est le dogme qui fait le crime, et c'est encore le dogme qui le qualifie.

« Aussi longtemps que vous persistez dans le sacrilège, le crime de lèse-majesté divine est inscrit dans la loi, et avec ce crime, le dogme de la présence réelle dont il est l'expression pénale. Ainsi la loi a une crovance relig'ieuse, et comme elle est son œuvre, elle doit être obéie. La vérité, en matière de foi, est de son domaine; la souveraineté en décide; elle la règle avec un ])ouvoir aussi absolu que les autres intérêts de la société. Elle la sanctionne, s'il en est besoin, par les supplices.

'( Voilà le principe que la loi évoque des ténèbres du moyen âge et des mouvements barbares de la persécution religieuse! Principe absurde et impie, qui fait descendre la religion au rang des institutions humaines ! Principe sanguinaire, qui arme l'ignorance et les passions du glaive terrible de l'autorité divine. »

Ayant ainsi fait voir ce qu'il y avait de révoltant dans le projet de loi, Royer-Collard, s'élevant audessus de ces misérables et coupables inventions de

POLITIQUK RELIGIEUSE DE lîOYER-COLLARD . 181

l'esprit de parti, disait, dans un langage de la plus rare magnificence :

« Les sociétés humaines naissent, vivent et meurent sur la terre; là s'accomplissent leurs destinées; là se termine leur justice imparfaite et fautive, qui n'est fondée que sur le besoin et le droit qu'elles ont de se conserver. Mais elles ne contiennent pas l'homme tout entier. Après qu'il s'est engagé à la société, il lui reste la plus noble partie de lui-même, ces hautes facultés par lesquelles il s'élève à Dieu, à une vie future, à des biens inconnus dans un monde invisible. Ce sont les croyances religieuses, grandeur de l'homme, charme de la faiblesse et du malheur, recours inviolable contre les tyrannies d'ici-bas. Reléguée à jamais aux choses de la terre, la loi humaine ne participe point aux croyances religieuses dans sa capacité temporelle, elle ne les connaît ni ne les comj^rend ; au delà des intérêts de celte vie, elle est frappée d'ignorance el d'impuissance. Gomme la religion n'est pas de ce monde, la loi humaine n est pas du monde invisible; ces deux mondes, qui se touchent, ne sauraient jamais se confondre : le tombeau est leur limite.

« Je sais bien que les gouvernements ont un grand intérêt a s'allier à la religion, parce que, rendant les hommes meilleurs, elle concourt puissamment à l'ordre, à la paix et au bonheur des sociétés. Mais cette alliance ne saurait comprendre de la religion (|ue ce qu'elle a d'extérieur et de visible, son culte et la condition de ses ministres dans l'État. Lavéï-ité n'y entre pas: elle ne tombe ni au pouvoir ni sous la protection des hommes. De quelque manière donc

182 r.oYi:n-coi.i.Ann.

que ralliance soit conçue, elle est temporelle, rien de plus; et c'est pourquoi elle varie à l'infini, réglée par la prudence selon les temps et les lieux, ici très étroite, là très relâchée. Est-ce qu'on croit par hasard que les États ont une religion comme les personnes, qu'ils ont une âme et une autre vie où ils seront jugés selon leur foi et leurs œuvres? Ce serait une absurdité: toute l'immortalité de Rome et d'Athènes est dans l'histoire. Est-ce qu'on oserait prétendre que les États ont le droit, entre les diverses religions qui se professent sur la terre, de décider laquelle est la vraie? Ce serait un blasphème. »

Il faudrait tout citer. On assure que, de tous ses discours, Royer-CoUard préférait le discours sur la loi (bi sacrilège; c'est en effet le plus beau peut-être qu'il ait prononcé ; ce qui est plus certain, c'est que ce discours est le plus grand service qu'il ait rendu à la cause du bon sens, de la raison politique, de la liberté de conscience et de la civilisation générale. Il n'v a que soixante-dix ans à peine qu'il a été nécessaire de porter ces fortes paroles à la tribune et de rappeler ces grands principes, ces vérités nécessaires. Il ne faut pas oublier que le monde est incessamment ballotté de progrès en réaction et de réaction en progrès. Royer-Collard a prononcé la séparation de la religion et de la politique, et tranché celte question avec une telle autorité, qu'il n'y a plus à y revenir. Que si. cependant, il y avait à lutter encore contre cette confusion aussi absurde que criminelle, ce serait dans le discours sur le sacrilège que l'on trouverait encore les meilleures armes. Ce discours causa la plus vive impression sur tous

POLITIQUi: HliLKilEUSK DE HOYEH-COLLAIU) . l!S:î

ceux qui l'entendirent. Lamartine l'apprécie ainsi : « M. Royer-Collard vengea la raison, l'humanité, et la divinité outrag-ées par la loi, dans un des plus puissants discours que la philosophie, la religion et l'éloquence aient jamais inspirés à la tribune française. Il pénétra par des définitions implacables jusque dans les profondeurs d'ineptie volontaire, d'impiété mesquine et de férocité ouverte que recelait le projet du gouvernement. De si fortes paroles s'émoussèrent contre la superstition des uns, contre l'inintelligence des autres, contre la lâcheté du plus grand nombre. Elles tombaient de trop haut sur une assemblée qui s'inquiétait peu de répudier toute philosophie, de dédaigner toute éloquence et de profaner toute religion, pourvu cju'elle armât ses passions politiques. La Chambre laissa tomber ces grandes paroles; la nalion les releva. »

R0YP:K-C0LLARD a la IhlUINK

Après les citations plus ou moins étendues, mais, toujours trop courtes, qui ont été faites des discours de Rover-Collard au cours de cette étude, il est temps de marquer les traits de celte éloquence si origfinale, en montrant l'orateur à la tribune.

Tout le monde sait que Royer-Collard écrivait ses discours, et quil les lisait ou plutôt qu'il les récitait, tenant ù la main son manuscrit. Ce n'est point là ridée que l'on se fait généralement de l'orateur, qui doit agir en parlant, s'il est permis de reproduire sous cette forme le mot si expressif et si vrai de Démosthène sur l'action, principe de toute éloquence. Mais, de l'aveu de tous ceux qui l'ont entendu, Royer-Collard avait une manière de réciter qu'aucune improvisation n'a surpassée . Un bon juge des œuvres de l'esprit. Désiré Xisard, assistait au dernier discours que l'illustre orateur a prononcé dans la Chambre des députés, lors de la discussion

r.<)Yi:iî-coi i.Aiio A LA TiiiBUM.. lsr>

des lois de Septembre. Il est intéressant de recueillir son témoignage :

« M. Royer-CoUard, dit-il, parlait, son manuscrit à la main, mais ce manuscrit semblait dire à l'auditoire : « On n'improvise pas, en de si graves cjues- « lions devant des auditeurs qu'on respecte. Soyez " témoins que je n'ai pas peu pensé à ce que je dis, et (-( que je n'ai rien voulu livrer au hasard de la parole » . — Je crois le voir encore lisant de loin son j)apier d'une voix forte et mesurée, la tête droite, abaissant ou relevant le sourcil selon les choses qu'il avait à dire; ayant de l'improvisateur lémotion vraie et la parole naturelle, mais se gardant de ses écarts par le papier écrit où chac|ue parole avait le caractère d'un engagement signé de sa main. Je n ai rien entendu de plus imposant. Je n'ai jamais connu non plus un tel silence. 11 y a plus d'un orateur auquel on fait silence comme à un chanteur, pour ne rien perdre de la note; on les écoute avec les oreilles, on écoutait M. Royer-Collard avec la conscience. »

Ce que dit Désiré Xisard du profond respect que portaient à Royer-Collard ses auditeurs est parfaitement vrai, mais il convient d'ajouter que le philosophe, souvent majestueux, parfois ironique, toujours dominé par ses graves ])ensées, ne leur portait pas un respect moindre. Il lui aurait répugné au plus haut point de parler pour parler : chacun de ses discours était un acte de sa vie publique, et c'est pourquoi il mettait tant de soins à les écrire. Dans son discours de réception à l'Académie française, il dit que, touché de l'honneur qu'il recevait, il ne l'avait cependant ])oint recherché « j)arce cjue les

180 novEP.-coi.LAnn.

pensées de riiomme public sont trop graves et ses devoirs trop saints pour admettre un partage entre le soin de bien faire et celui de bien dire. » Il voulait indiquer par là qu'en portant à la tribune l'expression animée de ses méditations, il ne croyait pas faire œuvre de lettré, mais de politicpie. Il n'en était pas moins lettré, et de la plus grande marque.

A aucune époque de sa vie, il ne négligea d'étendre et de parfaire ses premières études. Il lisait et relisait incessamment Platon et Démosthène, Cicéron et surtout Bossuet qu'il regardait comme le plus éloquent des hommes. De l'art d'écrire, il s'étail fait l'idée la plus sévère; il n'en voyait que les difficultés : auS'i ne parlait-il que rarement, sur des sujets qu'il avait profondément étudiés, les tournant et les retournant sans cesse dans son esprit et ses conversations, sans improviser jamais, et résolu d'ailleurs à ne point répliquer. « Quand il apparaissait à la tribune, dit M. Alfred Nettement, le front chargé de méditations, la tête haute, à la gravité de sa pose, à la brièveté de son accent et aussi au tour doctoral de son style, on eût dit un maître professant la politique pour des disciples plutôt cju'un orateur discutant avec des collègues. » Royer-Collard orateur politique est le même homme cjue Royer-Collard professeur en Sorbonne.

Xourri de la lecture des grands écrivains de notre langue, il se sentait de leur famille et capable dtles égaler, en restant fidèle à leurs enseignements. C'est à eux qu'il demandait leurs secrets, et d'eux seuls il consentait à prendre et à recevoir des leçons. Son grand souci était de ne rien lire, pour

ItOVKH-COl.LAliD A LA TlilIJUM-. 187

n'avoir pas à rien écrire et à rien reciter qui fût banal, médiocre, exprimé en termes vulgaires. Gomme il savait notre langue à merveille, pour l'avoir apprise aux meilleures sources, il n'usait que de mots précis et forts. Sa pensée était plus originale que son imagination n'était inventive, et son esprit était plus vigoureux qu'étendu; mais à l'autorité souvent impérieuse de sa raison altière il savait joindre la force de sentiments sincères, faciles à émouvoir et qu'il traduisait })ar d'éclatantes images. Sous les formes solennelles de son langage apprêté on sentait la passion, et cette passion comme un feu intérieur animait tous ses discours. Qu'était-ce que cette passion? Rien de plus, rien de moins que l'ardeur généreuse d un noble esprit pour la vérité et la justice, qu'un amour passionné des grandes idées qui demeurent , à travers toutes les vicissitudes du temps et les fluctuations des partis, pour dominer rintelligence humaine, avec l'indomptable résolution de convaincre ses auditeurs, au nom et avec toute l'autorité de la raison. Que faut-il de plus pour faire, même du plus dédaigneux et du plus gourmé des |)hilosophes, le plus entraînant des orateurs?

Ce qu'il importe surtout de ne pas oublier de Royer-Gollard, c'est sa diction qui lui assurait un si grand empire sur les assemblées. Ch. de Rémusal l'a décrite, en termes à la fois étudiés et vivants, cette diction fameuse : « C'est, dit-il, de la finesse avec de la grandeur; c'est une élégance qui n'ôte rien à la force; c'est une précision savante qui n'efface pas les teintes de l'imagination. On dirait qu'il grave sur acier, et cependant il colore vive-

188 lîOYi.ii-coLi.Ann.

ment, il anime jusqu'aux idées, il passionne l'abstraclion même: son esprit généralise ce que le sentiment lui suggère. Il s'empreint lui-même partout; il met du sien jusque dans l'absolu. Les déductions de cette logique sévère laissent ])ercer une conviction véhémente. Jamais de négligence ni d'abandon, l'art est partout; il se montre avec excès peut-être, et il ne refroidit pas; il ne fait que rendre l'expression plus juste et la pensée ])lus acérée. Sous la parure de ce langage habile, dans la liane de cette étroite argumentation, on continue de sentir une àme forte et passionnée. L'homme palpite dans l'éci'ivain. yi

Tout discours de Royer-Collard faisait événement. Les tribunes de la Chambre étaient remplies, les bancs de la Chambre entièrement garnis, chaque fois qu'il devait parler. Quand son tour était venu, il montait à la tribune avec une lenteur majestueuse, dépliait et déposait son manuscrit sur le marbre, sauf à le reprendre pour s'aider dans sa propre gesticulation, comme d'autres font avec un couteau à papier. Sa figure était imposante et grave, sa taille élevée, sa voix sonore, avec des inflexions très variées qui rendaient son début expressif et tour à tour caressant ou dominateur. Les émotions de son âme se lisaient sur son visage, et peu à peu passaient dans l'àme de ses auditeurs pour les agiter, avant de les convaincre. Au bout de quelques minutes, personne ne songeait plus qu'il récitait un discours appris comme un rôle et confié à une imperturbable mémoire. Royer-Collard a été un grand acteur à la tribune. Il avait vu souvent Talma jouer la tragédie

i««>vi:r.-(:<)i,LAKi> a la rninuM.. l'V»

au Théâtre-Français, il ladmirait comme tous les spectateurs de son temps, et, plus d'une fois, les souvenirs qu'il avait gardés de ce grand artiste l'ont inspiré dans sa propre manière.

A la domination cpi'il exerçait à la tribune [)ar sa parole Royer-Collard en ajoutait une autre, celle de sa conversation presque aussi étudiée que son éloquence, sentencieuse et fine, semée d'apborismes et d'épigrammes, abondante en maximes et en traits à l'emporte-pièce, digne en tous points d'un homme de cette culture et de cette gravité. Sans se risquer à soutenir des paradoxes qui auraient compromis son autorité, il ne se privait point du plaisir de donner à ses entretiens un ton libre et personnel, attachant et curieux, qui semblait donner un plus grand jirix à ses jugements. Nul n'a porlé sur un plus grand nombre de sujets, touchant à la religion, au gouvernement, à l'histoire, à la politique, à la morale, une attention plus éveillée et plus soutenue. Il avait une manière de dire qui n'était qu'à lui ; ses formules ressemblaient à des arrêts. On l'écoutait comme un oracle. Dans le salon de la rue d'Enfer, où il recevait ses amis au milieu de ses livres, il donnait ses appréciations sur les événements du jour, à peu près comme un prince de la science médicale donne ses consultations.

Il ne savait pas contenir sa langue, qu'il avait très acérée. On lui a prêté plus de mots méchants qu'il n'en a dit; on a prétendu aussi que nombre de personnages, et non des moins qualifiés, tels que le prince de Talleyrand dont il tint à cultiver les relations, s'étaient emparés de ses propos, pour les

l'Ht I!()VKn-C()LLAI!F).

répandre SOUS leui' nom et |)our leur propre compte. Dans sa liberté hautaine, il ne ménageait rien ni personne, pas même ses amis. On a déjà vu comment il traitait F. Guizot; il en a souvent parlé, pour n'en pas dire trop de bien. Ouand on osait dire devant lui qu'après tout c'était un homme d'Etat, il répliquait, en levanl les épaules : « Guizot! un homme d'Etat? c'est une surface dhomme d'Etat! » Et encore : « Ses gestes excèdent sa parole, et ses paroles sa pensée... S'il ne fait pas toujours de la grande politique à la tribune, soyez siàrs qu'il n'en fait que de la petite dans le cabinet. >> Il n'était pas moins dur pour Victor Cousin : il ne se contentait pas de trouver que dans les célèbres Arguments de la traduction de Platon c'était souvent autre chose que du Platon, il ajoutait : « Sur sept jours de la semaine , il y en a trois où Cousin est absurde; trois autres, médiocre; mais un où il est sublime ». Et M. de Rémusat, le Benjamin de l'école doctrinaire, comment le traitait-il? « Je ne comprends pas, disait-il un jour en le voyant descendre de la tribune, qu'on ait des oreilles pour entendre ce jeune homme, quand on a des jambes pour le fuir n. Victor Hugo, étant directeur de l'Académie française, eut à recevoir Sainte-Beuve nouvellement élu et à parler des grands Jansénistes, à l'occasion du livre de Port-Royal : « On s'attend à de l'imprévu -»^ dit Royer-CoUard; et après le discours du poète, comme il avait parlé de ce beau sujet avec la force et l'éclat d'une éloquence un peu tendue, Royer-Gollard se montra plus indulgent que Ton ne s'y attendait : ' Mais, dit-il, ce n'est

IU)VKU-C(>LLAliL) A I.A IIUJJLM:. 1*,)1

pas trop mal pour un horairie de théâtre! » Il y a, dans les fastes de l'insolence, des réponses de Royer-Collard qui sont restées fameuses : celles, par exemple, au comte Alfred de Vigny qui, pour obtenir sa voix à l'Académie, faisait valoir ses pièces de théâtre : « Je ne vais jamais au théâtre, monsieur )) — et comme le candidat ajoutait, sans se décourager : « J'ai fait plusieurs ouvrages qui ont eu quelque succès et que vous avez pu lire. — Je ne lis plus, monsieur, je relis. » Une autre parole qu'il prononça dans des circonstances semblables, mérite d'être aussi célèbre. L'académicien Dupaty, à qui cette parole avait été dite, la' racontait avec une spirituelle bonhomie. Au cours de la visite traditionnelle, M. Dupaty avait décliné son nom et donné la liste de ses ouvrages : « Le nom est plus connu que les ouvrages », lui fît observer Royer-Gollard, qui d'ailleurs vota pour Dupaty sans se faire prier. Il y avait dans ses boutades autant à laisser qu'à prendre. Royer-Gollard savait être aimable, quand il voulait l'être : il le fut, même avec une certaine grandeur, quand il dit de Berryer, le jour de sa première apparition à la tribune, à ce député qui s'en allait répétant : « C'est un talent, un grand talent! » — « Dites que c'est une puissance ».

Reconnaissons avec Sainte-Beuve que si Royer- Gollard s'en permettait quelquefois trop, s'étant octroyé à lui-même la licence de tout dire, c'est que personne ne lui a jamais rivé son clou. La vérité est que si quelqu'un l'eut un beau jour remis à sa place, il serait tombé de son haut. On a fait quelques épigrammes sur Royer-Gollard; quoi qu'il

Page 1