‹ Royer-CollardChapitre 21 sur 26 · I.KS DOCir. INAll!i:S · texte numérisé non relu

I.KS DOCir. INAll!i:S

et à montrer une entière indépendance; — c'était le trait commun à tous les Doctrinaires — il ne voulait, il ne savait pas faire le sacrifice d'une seule de ses opinions. Il craignait surtout d'être enveloppé dans la responsabilité des ministres, s'il passait pour les appuyer toujours de son approbation. « Que d'hommes politiques en France ressemblent sous ce rapport à Royer-Collard, sans avoir son génie!

C'est ainsi qu'il refusa son concours à M. Decazes qui voulait modifier la loi des élections; et comme le ministre, cette fois plus sage et plus prévoyant (jue le philosophe, essayait de le ramener en lui montrant les périls de la situation : « Eh bien, lui (lit-il, si nous devons périr, nous périrons ; c'est aussi une solution ».

ROYER-COLLARD DAMS LOPPOîsITION

Ce n'est i)as en un seul jour ni d un seul coup qu les Centres des Chambres de la Restauration perdirent le pouvoir. De bons juges estiment que leur [)remière faute fut de contraindre le duc de Richelieu à se retirer une première fois des affaires. Le duc Victor de Broglie, avec la haute probité de son noble caractère, en fait l'aveu dans ses Som^enirs . « Je regarde notre conduite, dit-il, en ce qui touche le maintien de la loi des élections de 1817, et par suite le renverseuienl du ministère Richelieu, comme une faute capitale. Tous, en effet, nous acceptions la Restauration ou j)ar principe, ou par penchant, ou par raison. Il fallait dès lors traiter avec elle sans humeur, sans dédain, sans impatience, tenir compte de ses côtés faibles, louvover pour ainsi

dire entre ses écueils C'était une vraie bonne

fortune que le roi Louis W'III se crût pour tout de bon l'auteur de la Charte, et qu'il v mît un amour-

lîOYKIl-COI.LAMD DANS L OPPOSITION. ir)7

propre d'auteur; (jue d'avoir à la lète du gouvernement un émigré, un émigré de la vieille roche, sorti en 1789, rentré en 1814, un émio^ré homme de bien, de cœur et de raison, un émigré patriote à l'étranger, indépendant à la cour, méprisant la popularité de caste comme celle de faction, d'un désintéressement à toute épreuve, d'une fidélité à l'abri de tout soupçon, bon administrateur autant qu'on peut le devenir en pays barbare ^ modeste sur ce cpi'il ignorait, mais tenant bon en toutes choses pour le bon droit et le bon sens; enfin, que d'avoir au ministère des hommes appartenant à la France nouvelle et menacés dans leur existence par les ressuscites de l'ancienne France; des hommes rompus aux affaires et exercés à tous les détails de l'administration civile ou militaire sous l'œil et la main d'un despote habile et vigilant. Un tel roi, un tel premier ministre, un tel ministère, il les fallait conserver comme la prunelle de l'œil, et ])our cela il ne fallait ni les presser outre mesure, ni les effraver mal à propos; il fallait même leur jiasser beaucoup de fautes : on n'est un parti politique qu'à ce prix. » Ce langage est digne d'un homme politique qui ne se contente pas de philosopher, mais qui agit, en con-

1. Le duc de Richelieu avait passé la plus grande partie de son temps d'émigration en Crimée, et par une administration aussi ferme qu'éclairée, il avait non pas seulement transformé, mais créé, pour ainsi dire, de toutes pièces cette province de Tempire de Russie. C'est là ce qui a fait dire à ïalleyrand, quand le duc de Richelieu le remplaça à la présidence du Conseil en 1815, avec celte impertinence spirituelle qui n'appartenait qu'à lui : « Le duc de Richelieu, je ne le connais pas beaucoup ; je sais seulement que c'est l'homme de France qui connaît le mieux la Crimée ».

158 IlOYF.n-COLLAIil).

naissant les conditions de l'action. Royer-Collard, comme on l'a vu, n'était ni par tempérament ni par caractère de la catésrorie de ces hommes-là. C'était

d'ailleurs beaucoup demander aux libéraux de la Restauration que de ne point voir et de ne point écouter, en dehors de la Chambre, la France frémissante. Si l'on demandait à modifier la loi des élections, c'est qu'il y avait eu un renouvellement partiel des choix qui avaient effrayé le roi et les royalistes ; et la R^estauration, pendant toute sa durée, a eu le grand tort, à chaque événement qui paraissait menaçant pour la monarchie, de modifier par des lois de circonstance le réo^ime électoral et le réo-ime de la presse. Par là s'explique comment Royer-Collard a été amené à parler si souvent, dans tant de rencontres diverses, sur ces deux sujets qui passionnaient si vivement l'opinion publique.

Au premier ministère du duc de Richelieu succéda cependant le ministère des Doctrinaires, avec yi. de Serre, le plus éloquent de tous, à la chancellerie. Tous les amis de Royer-Collard étaient an Conseil d'Etat, et c'est ce ministère-là qu'il aurait dû soutenir en toute occasion. Il ne put s'y astreindre : on ne faisait pas tout ce qu'il voulait, et c'était assez, avec sa manie d'indépendance, pour l'éloigner. Partagé entre son dévoùment à la légitimité et son amour de la Charte, il alla toujours et "de plus en plus du côté de la nation, dont la Chai'te était pour lui comme le palladium sans cesse en péril. Assurément on peut remarquer que, du côté de la nation, il y avait la gloire enivrante des applaudissements publics, à laquelle nul orateur

ROYER-COLLARD DANS l'oPPOSITION. 159

politique, tut-il le plus philosophe de tous, ne reste jamais insensible. Mais ce serait faire peu d'honneur au caractère de Pioyer-GoUard que de le voir et de le tenir, à aucune époque de sa vie, pour assujetti à une popularité qu'il a si souvent affecté de mépriser. S'il alla du côté de la nation, sans toutefois jamais abandonner le roi, c'est que, voyant la monarchie plus forte, moins attaquée, mieux défendue que les institutions libres, il jugea nécessaire de se porter au secours des libertés qu'il avait voulu fonder sous l'égide protectrice de la royauté restaurée. Insensiblement et par degrés, il revint aux opinions des hommes qu'il avait connus et fréquentés à Paris, dans sa première jeunesse, des royalistes constitutionnels de 1791, ceux qui avaient fait fondre, sous le règne de Louis XVI, la monnaie de billon qui portait en exergue la devise historique : la Nation, la Loi et le Roi '.

1. Dans les dernières années du second empire, au temps di' l'Union libérale, cette coalition de partis qui s'était proposé d'abattre le pouvoir personnel en revendiquant les libertés politiques et le gouvernement du pays par le pays, et dont je m'honorerai toujours d'avoir secondé les efforts, j'ai ouï conter une anecdote dont personne alors ne contestait la parfaite authenticité. M. Paul Andral, petit-fils de Royer-Collard. homme de l'esprit le plus séduisant et dont les opinions royalistes étaient bien connues, avait fait à Frohsdorff une visite désirée par l'entourag'e de M. le comte de Chambord et dont on ne laissait pas de se promettre quelques avantages, à cause des relations aimables que M. Andral avait su nouer en France dans tous les j^^^rtis. Arrivé au château liabité par le royal e\ilé, M. Paul Andral avait reçu l'accueil le plus distingué et le plus flatteur. .\u dîner d'apparat, la politique ayant été laissée de coté, M. Andral aAait charmé tout le monde, sans en excepter le prince, par les agi'éments d'une conversation facile, spirituelle, du tour le plus aisé et

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En 182U. apiès lassassiiial du duc de Berry pai* Louvel, M. Decazes étant tombé, la réaction se donna libre carrière. Comme il arrive toujours, ce crime accompli par un seul individu qui lavait médité dans sa pensée solitaire fut une calamité publique, et c'est la liberté générale qui en supporta les conséquences. D'un regard élevé et clairvoj^ant, Royer-Collard embrassa 1 avenir: il vit la contre-révolution s'avan-

le plus pariïieii ; ce lut un vx'ai régal. M. le comte de Chanibord s'étant levé de table, sur son invitation et suivant la coutume quotidienne de Frohsdorff. les convives montèrent au fumoir, où la conversation reprit ;ivec plus de liberté et cette fois roula sur la politique. M. PaulAndral demeura longtemps sans y prendre part, et tout à coup il fut provoqué, par une Toix qui commandait l'obéissance, à faire connaître son avis sur les sujets en discussion. Comme on le devine, il ne s'agissait pas d'autre chose que de l'autorité du roi dans la monarchie. C'est alors que M. Andral eut l'idée de tirer de sa poche un de ces sous en métal de cloche qui portaient la devise de 1791 et de dire avec autant de fermeté que de grâce : « Oh ! ma politique, mes opinions sont bien connues, ce sont celles de mon grand-père; c'est la part de son héritage dont je suis le plus fier et que je ne répudie jamais. Tenez, voilà cette politique résumée dans linscription que vous pouvez lire : la Nation, la Loi et le Roi. » On se passa de main en main le sou à l'effigie de Louis XYI, mais personne ne se permit aucun commentaire : on venait de voir le front du représentant du principe monarchique se rembrunir tout à coup et son visage porter les marques d'une subite et amère tristesse. La conversation tomba, et, dès le lendemain matin, disait-on, le voyageur si fêté la veille était reconduit au chemin de fer par le gentilhomme de service.

Que les choses se soient ainsi passées ou bien autrement, il n'y a guère à douter de l'impression à la fois irritée et douloureuse que ressentit, en écoutant le petit-fils de Rover- Collard, le prince qui devait si nettement déclarer plus tard qu'il ne serait jamais le roi de la Révolution et qui a mieux aimé laisser vacant le trône de France que de renoncer au drapeau blanc de l'ancienne monarchie.

UOYKlt-COLLVIU) DANS L OPPOSITION. ICI

cer, et, dans la mesure de ses moyens, se mit en devoir de lui barrer la route. C'est alors que commença pour lui ce rôle de Cassandre de la royauté légitime, où il fut si peu écouté du parti royaliste qui allait se perdre, et si bien compris de la France, qu'il soutint, consola, enseigna par cette série de discours, éternel honneur de notre tribune et de notre langue. Il reconnut, dès le premier jour, l'application d'un système de gouvernement qui ne pouvait avoir d'autre but que de remettre la société nouvelle en question. « Ce système, dit-il, je le crois infiniment dangereux ; je crois qu'il ébranle la monarcliie, et, puisque je le crois, je dois le dire. »

Au moment même où Royer-Collard se rapprochait de la nation en défendant la Charte contre les royalistes, l'orateur le plus éloquent du groupe des Doctrinaires allait à la royauté pour la protéger contre les attaques des libéraux dévoués aux idées comme aux intérêts de la Ptévolution. Sous le coup de l'émotion produite par le crime de Louvel, M. de Serre était accouru de Nice pour entrer en négociations avec le côté droit de la Chambre. Il semblait à cet homme de cœur, dont la santé était si profondément ébranlée et qui était las de lutter, comme il avait dû faire aussi longtemps qu'avait duré le gouvernement du Centre, portant des coups à droite et à gauche, que la monarchie avait assez fait pour la liberté et qu'il était temps pour elle de songer à sa propre défense. 11 oj)éra une conversion vers les royalistes j)urs. Cela parut un acte d'abandon de tout son passé, quand ce n'était

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peut-être qu'un accès de découragement causé par la maladie; il se sépara de ses anciens amis. La blessure qu'il leur lit au cœur fut aussi douloureuse que profonde : on peut même dire qu'elle ne s'est jamais fermée, et Royer-Collard, sans en rien laisser paraître, ne cessa d'en souffrir.

On prenait la politique fort au sérieux dans ce temps-là. Ayant rompu avec les Doctrinaires, le ministère dont M. de Serre faisait partie proposa à la signature de Louis XVIII une ordonnance qui excluait du Conseil d'Etat Royer-Collard, Camille Jordan, F. Guizot et le baron de Barante. M. de Serre crut devoir annoncer lui-même cette e-rave

mesure à Royer-Collard dont il connaissait toute l'amitié; il le fit en des termes qui aclievèrent de froisser Royer-Collard jusqu'au plus intime de lui-même : « Le roi, lui écrivit M. de Serre, dont la mémoire reste frappée de vos services et de votre dévoùment, vous accorde le titre de conseiller d'Etat honoraire et une pension de dix mille francs sur le sceau; Sa Majesté compte sur vous et m'ordonne de vous le dire. » Royer-Collard répondit à cette communication du ministre du roi par une lettre que M. de Serre dut recevoir comme on reçoit une correction méritée : « Je ne dois de réponse, disaitil, qu'au dernier paragraj)he de votrelettre;j adresse cette réponse non au ministre, non à l'ancien ami dont je détourne ma pensée, mais à l'homme sincère et vrai qui, ayant connu mes sentiments les plus intimes, saura peut-être mieux que moi metire ma conduite dans son véritable jour. Je sais quel respect est dû au nom du roi; ses bienfaits obligent

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presque comme ses ordres; je ne voudrais pas lui désobéir et cependant je ne puis accepter une pension sur le sceau. Jai été pendant six années, au péril continuel de ma vie. le serviteur principal du roi de France et sou conseiller assidu. Depuis la Restauration jusqu'à ces derniers temps j'ai exercé de hautes fonctions. Le traitement public de conseiller d'Etat était dans une analogie parfaite avec des services de cette nature. Il se rencontre aujourd'hui des ministres qui me le reprennent. Je n'ai rien à dire, mais je ne crois pas que je sois obligé d'accepter, en échange d'un traitement public, et comme une juste indemnité, un traitement secret sur des fonds secrets ; j'abaisserais mon caractère de député, je dégraderais de ma propre main les services que vous rappelez, j'aime mieux qu'ils soient oubliés. Il n'y a point de faste dans ce refus; il m'est dicté par i^ne répugnance invincible et pour ma seule défense. Personne n'est plus que vous en état de le faire agréer au roi par une interprétation équitable, .le vous demande ce bon office. Vous me dites que Sa Majesté compte sur moi, elle rend justice à mes sentiments; une disgrâce honorable encourue pour son service est un attrait de plus pour ma fidélité. » Royer-Collard se montre au naturel dans cette lettre qui a été l'un des événements de sa vie morale. Vers le même temps, une autre douleur lui était réservée : la mort enleva Camille Jordan à son afl'eclion. Le grand orateur voulut prononcer quelques paroles sur le cercueil de son ancien collègue des Cinq-Cents. Dans son émotion, il ne trouva que ces mots, qui, dans la série des discours de Royer-Col-

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lard, sont comme la note vibrante d un cœur aimant et sincère :

« Adieu, mon cher Camille! nous sommes entrés ensemble, il y a vingt-quatre ans, dans la carrière publique, et pas un seul jour, dans une si longue route, nous n avons été désunis : même but, même pensée, même fortune; la mort seule a pu nous séparer pour un temps. Adieu, ô le plus aimable des amis! adieu, noble esprit, cœur généreux, nature éminente, député fidèle à la religion, au roi, au peuple! adieu, ta mémoire sera chère à la patrie! Que le Dieu de paix te reçoive dans son sein ! »

Le renouvellement partiel de la Chambre des députés s'opérait alors annuellement par cinquième; les élections tendirent à renforcer la droite royaliste, à diminuer le nombre des libéraux du côté gauche. 11 vint un moment où les défenseurs de la Révolution française ne se trouvèrent plus que dixsept; mais si les censitaires, à part quelc{ues collèges électoraux immuables dans leur fidélité, se montraient quelc{uefois plus royalistes que le roi luimême, la France était avec les hommes de Gauche pour les soutenir. Ils eurent à défendre une à une les libertés que le fanatisme des droitiers voulait ravir à la nation; ils y déployèrent une ardeur, une constance, un courage, une éloquence qui seront à jamais l'honneur du parti libéral. Les séances de la Chambre ressemblaient à de véritables mêlées. Par la gravité de sa parole el l'autorité de son caractère, Royer-Collard dominait ces tumultes, mais la passion politique ne laissait pas de l'entraîner à de certains jours, tout comme ses collègues plus

I!()VI.IÎ-C()M AIU) DANS I. ( H» l'OSll ION. Hi.',

jeunes. En ces jours-là, le philosophe se servait de Tironie et du dédain, ainsi que d'armes terribles. Ecoulez-le caractériser et flétrir du même coup les majorités factices qui soutiennent le gouvernement de Droite : « L'anarchie, repoussée de la société par le besoin de l'ordre et du repos, s'est

réfugiée au cœur de l'Etat Point de volonté

durable, point de Init iixe et immobile L'anarchie

a pénétré dans cette Chambre, vous n'avez plus de majorité véritable, unie dans les mêmes sentiments et les mêmes desseins Il n'y a plus que des majorités trompeuses qui se succèdent, qui ne sont au fond que des minorités accidentellement grossies d'opinions ou différentes ou même opposées. » Parfois il s'abandonne à la tristesse de ses pensées, et il dit avec un accent amer où l'on sent le trouble de son âme : « Cependant les esprits s'abattent ou s'arrêtent, de tristes pressentiments les assiègent, une anxiété inexprimable les désole. Pleins de vie et d'avenir, nous assistons en quelque sorte à nos propres funérailles, sans pouvoir ou sans oser les interrompre. Et le tenq)S s'écoule, et chaque jour nous dévore. » Mais sa raison demeurait ferme. Plus il sentait son autorité grandir, plus il donnait de son temps à ces fortes méditations, à cet incessant travail de la ])ensée qui lui permettait d'aborder les sujets les plus divers et de les traiter tous avec une égale suj)ériorité. Lois électorales, régime de la presse, impôts et budgets, questions religieuses, état militaire, organisation judiciaire, instruction publique, tous les grands travaux qui peuvent occuper une assemblée parlementaire lui ont fourni la matière de

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discours qui ne sont j)a5 seulement des modèles d'éloquence j^olilique et délibérative, mais qui ont étf «le grands services rendus à son parti et à son pays.

Il parla même une fois sur la politique extérieure, à l'occasion de la guerre d'Espagne. Chateaubriand, dont « c'était la guerre », raille assez plaisamment Royer-Collard de cette intervention inaccoutumée du grand Doctrinaire, dans des questions où il ne paraissait pas entendre grand'chose. « M. Royer- Collard, dit-il, aborda le premier la tribune. Ce jour-là, dans la hauteur de ses desseins, il crut devoir flatter la Gauche. Ses principes nous parurent, dans notre humble opinion, moins victorieux que ne fut conquérante sa j^ersonne infaillible; il dogmatisa contre un système qui, faible et décrié au dedans, était allé chercher au dehors l'appui du gouvernement. M. Royer-Collard tombait dans l'erreur commune sur le congrès de Vérone, mais il ne faut pas exiger qu'un homme si rempli de ses grandes pensées daigne quitter les sommets de son génie pour recueillir quelques renseignements vulgaires. »

La fin du discours de Royer-Collard ne manquait cependant ni d'élévation ni de chaleur : « Et moi aussi, s'écria-t-il, je suis Français sans doute; et c'est à ce titre que je viens m'opposer à une guerre qui menace la France autant que l'Espagne et que je m'élève contre le système que je viens de signaler. J3e tous les devoirs que j'ai pu remplir envers la monarchie légitime, aucun ne m'a jamais paru plus sacré, plus pressant. Puis-je me taire, quand d'aveugles conseils la jirécipitent vers sa ruine? Comme elle a été le vœu. la pensée, l'espérance, je pourrais

lîOVr.li-COLLAlîl) DANS l/()lM»OSITI< > N . 1 H7

presque dire raction de toute ma vie, elle est aujourd'hui le premiei' de uies intérêts, si je dois donner ce nom d'intérêt aux affections les plus désintéressées, les plus nationales. Et quel autre sentiment pourrait m'arracher au silence, puisque j'ai vu la Restauration s'accomplir? Que me resterait-il a désirer pour la monarchie légitime, si ce n'est ({u'elle s enracine chaque jour davantage dans les intérêts publics, si ce n'est quelle aime la France pour en être aimée? »

Royer-Gollard , comme toute l'opposition de Gauche, se trompait sur l'effet que devait produire dans le pays l'intervention d'une armée française dans les affaires intérieures de l'Espagne. En dépit de Déranger, de Paul-Louis Courier, d'Armand Carrel, la France suivit, bien qu'elle ue l'aimât point, le drapeau que portaient ses enfants et qu'ils surent illustrer d'une gloire nouvelle. C'est qu'il ne faut jamais jouer avec l'une des passions dominantes de l'âme de ce pays, qui est l'amour de la gloire. Les heureux succès de la guerre d'Espagne amenèrent une sorte de détente dans les rapports de l'opinion avec la monarchie, et la preuve, c'est qu'il devint nécessaire cpie l'opposition changeât de tactique, comme le comprit si bien M. Thiers, au nom de la nouvelle génération jiolitique dont il se jiréparait à être le chef, le journaliste et lorateur.

L'opposition de Royer-Collard était appelée à devenir plus vive, quand ^L de Villèle entra aux affaires par la porte même que M. de Serre laissa ouverte en les quittant. L'évolution accomplie par >L de Serre, quand il s'était ra|)proché de la Droite,

IKS lîo^ 11; -CoLLAlil).

avait été laite en sens inverse par M. de Villèle, qui ne prit le pouvoir qu'après avoir reconnu l'impossibilité de l'exercer sans faire quelques concessions aux hommes du Centre. Avec M. de Villèle, c'était la Droite cjui gouvernait, on ne pouvait s'y méprendre; mais elle ne gouvernait qu'avec un certain esprit de transaction que Royer-CoUard, comme la France libérale tout entière, était incapable de reconnaître et d admettre.

Tout en administrant avec une certaine prudence, tout en cherchant à concilier, non plus des |)rincipes comme la royauté et les libertés constitutionnelles, ainsi que l'avait tenté M. de Serre à la tête des Doctrinaires, mais des intérêts d'ailleurs inconciliables comme ceux de l'ancien régime et ceux de la France nouvelle., le ministère Villèle ne sut «'viter aucune faute. Il n'en est point que Royer-Collard n'ait dénoncé au pays du haut de la tribune, où il apparaissait comme le gardien incorruptible du droit national et d'où il parlait comme un maître écouté chaque jour plus religieusement. On savait que, dès le temps de sa jeunesse, il avait redouté Charles X, n'ayant même pas voulu que son nom, sa correspondance, ses conseils fussent connus d'un prince qui lui |)araissait manquer d'esprit politique. Quand le comte d'Artois fut devenu roi de France, les défiances de Royer-Collard ne s'atténuèrent j)as ; loin de là. il se plaisait à répéter à ses amis qu'ils feraient bien de se tenir en garde contre les avances aussi bien que contre les préventions qui pourraient leur venir du côté du roi : « Xe suivez pas trop Charles X. disail-il; vous ne savez pas où il vous

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mènerait. » 11 voyait les progrès continus d'une pensée contre-révolutionnaire, qui ne j^ouvait manquer de jeter un jour la France hors d'elle-même. Après la loi sur le milliard d'indemnité accordé aux émigrés, la loi sur le droit d'aînesse; après celle-là, la loi sur le sacrilège; après celle-ci, la loi dite de justice et d'amour, qui portait une atteinte mortelle à la liberté de la |)resse. Rover-Collard les combattit toutes les unes après les autres. Comme il avait défendu noblement les droits de la ])ensée, l'Académie française, à l'unanimité des votants, raj)pela à remplacer Laplace, l'auteur du Système du monde. Un triomphe plus grand encore lui était réservé. Aux élections qui suivirent la dissolution de la Chambre des députés, prononcée par Charles X à la demande de M. de Yillèle assuré de la majorité qui devait en sortir, Pvoyer-Collard fut élu par sept collèges électoraux, ce qui ne s'était jias vu depuis les temps de la Révolution. La nouvelle Chambre constituée, le roi Charles X le nomma président.

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